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Part 5

La marmite ainsi obtenue fut solennellement mise sur le feu en présence de tous les Pitalugue mâles et femelles.

Puis tante Dide l’ayant emplie d’eau, versa dans cette eau, non sans marmotter quelques paroles magiques, tous les vieux clous, toutes les vieilles lames rouillées, toutes les aiguilles sans trou et toutes les épingles sans tête du quartier. Et, quand la soupe de ferraille commença à bouillir, quand les lames, les clous, les aiguilles et les épingles entrèrent en danse, on fut persuadé qu’à chaque tour, chaque pointe, malgré la distance, s’enfonçait dans la chair du jeteur de sorts.

--Ça marche, murmurait tante Dide, encore une brassée de bois, et tout à l’heure le gueusard va venir nous demander grâce.

--Il sera bien reçu! répondait la bande.

Cependant l’astucieux Pitalugue, que tout ceci amusait fort, n’avait pu s’empêcher d’aller en souffler un mot à ses amis de la haute ville, et ce fut, dans tout Pertuis, une grande joie quand le bruit se répandit qu’au Portail-des-Chiens, pour désensorceler les haricots, la tribu des Pitalugue faisait bouillir.

Or, les Pitalugue faisant bouillir, la tradition voulait qu’on envoya quelqu’un se faire assommer par les Pitalugue.

Ce quelqu’un fut M. Cougourdan! Niez après cela la Providence.

Conduit par son destin, M. Cougourdan eut l’idée fâcheuse de s’arrêter devant la boutique du perruquier Fra. Il venait précisément de rencontrer Pitalugue plus gai qu’à l’ordinaire et tout épanoui de l’aventure.

--As-tu vu ce Pitalugue, quel air content il a?

--Mettez-vous à sa place, M. Cougourdan, avec ce qui lui arrive?

--Il a donc gagné?

--Mieux que ça, M. Cougourdan.

--Hérité peut-être?

--Mieux encore: il a, en recarellant sa cuve, trouvé mille écus de six livres dans un bas.

--Mille écus, sartibois! et mon billet, qui justement tombe ce matin.

--Pitalugue descend chez lui, M. Cougourdan, rattrapez-le avant qu’il n’ait tout joué ou tout bu; et, si voulez suivre un bon conseil, courez vite.

Au Portail-des-Chiens, la marmite bouillait toujours et l’impatience était à son comble, lorsque Cadet, qu’on avait posté en sentinelle, vint tout courant annoncer qu’un vieux monsieur à lunettes d’or, porteur d’un papier qui paraissait être un papier timbré, tournait le coin de la rue.

--Monsieur Cougourdan! s’écria la Zoun, il se trouvait là précisément quand nous semâmes les haricots.

--C’est lui le sorcier, je m’en doutais, reprit tante Dide. Allons, les enfants, tous en place, et pas un coup de bâton de perdu!

Silencieusement, les quinze Pitalugue mâles se rangèrent le long des murs, armés chacun d’une forte trique.

Quelle émotion dans la chambre! On n’entendait que les glouglous pressés de l’eau, le cliquetis de la ferraille, et bientôt le bruit des souliers de M. Cougourdan, sonnant sur l’escalier de bois.

Ce fut une mémorable dégelée, et les farceurs de Pertuis eurent pour longtemps de quoi rire.

M. Cougourdan, homme discret, ne se plaignit pas.

Quant à Pitalugue, ayant retrouvé le soir, dans un coin de la chambre, son billet de cent écus perdu par M. Cougourdan dans la bagarre, il en fit une allumette pour sa pipe et dit à la Zoun d’un ton pénétré:

--Vois-tu, Zoun, les anciens n’avaient pas tort! Bonne semence n’est jamais perdue, et la terre rend toujours au centuple les bonnes manières qu’on lui fait.

Nobles et philosophiques paroles qui seront, s’il plaît au lecteur, la morale de cette histoire!

MES HIRONDELLES.

Le ciel est clair comme une perle, avril embaume sous ma fenêtre, et les cloches, revenues de Rome dans la nuit du samedi-saint, carillonnent à grandes volées... Pourtant quelque chose me manque, il me semble que ce n’est pas Pâques encore.

Je vais vous dire: il me manque mes hirondelles, et d’aussi loin que je me souviens, la première fois que les cloches m’annoncèrent le retour de Pâques, l’air sentait bon comme ce matin, j’étais dans la même chambre haute, à décliner _rosa_, _la rose_, sur la même table où j’écris aujourd’hui, et par dessus ma tête, de la fenêtre ouverte aux vieux nids maçonnés contre la grande poutre du fond, passaient et repassaient en criant les hirondelles...

J’avais ici trois nids d’hirondelles, trois nids superbes, bâtis du temps de mon grand père, il y a des siècles, et bâtis comme on ne sait plus bâtir; trois nids antiques, féodaux; trois nids enfin qui étaient aux pauvres nids modernes ce qu’un vieux castel de l’an 1200 est à nos misérables maisons blanches.

De temps immémorial la chambre et les nids appartenaient à la même famille d’hirondelles, qui les quittait à chaque automne, pour les retrouver intacts chaque printemps.

Un vrai fief, comme vous voyez, où seules elles avaient le droit reconnu de tous dans la maison d’aller et venir partout à leur caprice, et de faire, au besoin, subir à mes livres et à mes cahiers le sort par lequel Jéhovah voulut éprouver le vieux Tobie.

Personne ne se plaignait d’elles, au contraire!

Myon elle-même, le croiriez-vous? la cuisinière Myon, ce modèle d’économie, n’avait pas hésité à casser une vitre exprès pour qu’elles pussent entrer et sortir librement, à toute heure et les jours de pluie.

Jaloux de tant de privilèges, est-ce qu’une nichée de moineaux mal pensants ne s’avisa pas, certain hiver, de s’installer dans un des nids et d’y faire son petit 93? Cette fois, quand les hirondelles revinrent, elles trouvèrent la place prise. On allait se battre, mais fort heureusement j’étais là, et je n’hésitai pas--champion de la bonne cause--à chasser comme ils le méritaient, à l’aide d’une paire de pincettes, ces effrontés pillards, acquéreurs de biens nationaux...

* * * * *

Donc voyant Pâques approcher et les lilas du jardin fleurir, depuis plusieurs jours, je guettais le retour des hirondelles.

Ce matin, comme je travaillais, mon cœur a bondi tout à coup en entendant un petit cri bien connu, avec un léger bruit d’ailes sur ma tête... C’était elle, la première!

Elle a filé plus vite qu’une flèche et disparu, la sauvage! puis elle est revenue; elle a fait alors deux ou trois tours par la chambre, ayant l’air de s’enquérir si toutes choses étaient à leur place, saluant d’un bref gazouillement, amical et joyeux comme un bonjour, le grand bahut sculpté, le buste de d’Alembert sur la bibliothèque, les cartes d’Amérique suspendues aux murs, et les nids, et les poutres, et le plancher de briques rouges tout taché de blanc sous les nids. C’étaient des battements d’ailes, c’était une joie! Elle volait de çà de là, faisant miroiter son ventre d’argent quand elle passait dans un rayon.

Enfin elle s’est arrêtée à l’un des nids et s’est soutenue un moment, sur ses ailes qui frémissaient, à la hauteur de l’ouverture. Après avoir regardé dedans, chose singulière! la voilà qui se remet à voleter à travers la chambre, très inquiète et poussant de petits cris; plaintifs cette fois, je le comprenais bien. Elle est revenue au nid, elle a essayé d’y rentrer; mais à peine avait-elle passé la tête, je l’ai vue battre en retraite aussitôt, puis ramener deux autres hirondelles qui ont regardé à leur tour dans les nids, et qui après les mêmes cris plaintifs, ont paru se consulter un instant et se sont envolées avec elle.

Vous pensez si tout ce manège m’intriguait. Je prenais patience, toutefois, espérant qu’elles m’allaient revenir; mais combien douloureux n’a pas été mon étonnement quand je les ai vues, toutes trois ensemble (j’en reconnaissais une au bout de son aile teint en blanc), commencer la construction d’un nouveau nid sous l’auvent de la maison en face.

Il n’y avait plus à douter, les hirondelles me faussaient compagnie.

Certes, même chez les oiseaux, l’ingratitude n’a rien qui surprenne, mais quel motif avait pu déterminer mes infidèles à quitter ainsi, pour une maison de hasard, ces beaux nids tout bâtis, chauds comme un coin de rocher à Nice, ces nids connus, pleins de souvenirs où trente générations d’aïeux s’étaient déjà abritées?

Ma curiosité était excitée au plus haut point. Alors j’ai traîné la table au milieu de la chambre, et posant une chaise dessus, puis une seconde sur la première, les plafonds sont hauts dans nos vieilles maisons! au risque de me casser le cou, j’ai regardé ce qui se trouvait dans les nids. Hors de l’ouverture du premier nid, quelque chose passait que j’avais pris d’en bas pour un fétu de paille. C’était une pâte d’oiseau. Je tire et je vois une hirondelle morte, toute desséchée, et ployée dans ses longues ailes comme dans un linceul de soie blanche et noire. Étonné, je glisse la main dans le trou... Miséricorde! j’en retire un second cadavre, un troisième, un quatrième, et quoique ma main ne pût aller au fond, je sentais qu’il y en avait encore.

Voilà donc pourquoi les nouvelles venues s’enfuyaient!

J’ai pris un marteau et j’ai brisé le nid.

Quatre cadavres! cela faisait sept pour ce nid-là. Dans le second, c’était plus affreux encore: accrochées les unes aux autres, pressées, collées ensemble, elles étaient là huit ou dix, remplissant tout l’intérieur, et quand la terre maçonnée s’écroula, elles tombèrent en bloc comme d’un moule et roulèrent sur le parquet. Même chose dans le troisième nid. Je venais de découvrir un cimetière, un vrai cimetière d’hirondelles.

Impressionné fort péniblement, j’ai appelé la vieille Myon. Myon aimait beaucoup mes hirondelles. Elle a d’ailleurs gardé les troupeaux dans sa jeunesse, et connaît comme une famille les bestioles des champs et les oiseaux des bois.

--C’était le 9 octobre de l’an passé, mon beau monsieur, me raconta Myon, oh! je me souviens du _millième_! les gens achevaient leurs vendanges qui se trouvaient un peu en retard. Nous étions, nous autres, à votre petite vigne de Champ-Brencous, sous le rocher de la citadelle. C’était de grand matin, il faisait un temps de miracle. Cependant, malgré le beau soleil, je voyais des hirondelles qui volaient au ras de terre, et cela m’étonnait beaucoup.

Peu à peu nous nous aperçûmes qu’il en arrivait de partout: il en venait du Piémont, il en venait du Dauphiné, et toutes se réunissant formaient en l’air, au-dessus du fort, comme un nuage. Puis le nuage se rapprocha; elles se posèrent tout près de nous, sur un gros amandier poussé sauvage au pied des remparts.

Il faut vous dire, qu’à chaque automne, quand vient le moment de partir, les hirondelles d’ici ont accoutumé de se réunir sur ce vieil amandier, pour voyager de là toutes ensemble.

Le départ n’a jamais guère lieu bien avant le 15 ou le 20. Cependant, quoiqu’on ne fût encore qu’au 4 du mois, les hirondelles partirent, et nous nous dîmes que l’hiver s’annonçait précoce et rude.

Elles n’avaient pas tort de tant se presser!

Le soir même, au soleil couchant, nous les voyions toutes reparaître, et bien d’autres avec elles. Il y en avait tant et tant qu’elles tenaient la moitié du ciel. La neige les chassait, une neige du diable, qui venait d’en bas, des montagnes de Corse, poussée par le vent.

La neige venant d’en bas! Cela ne s’était peut-être jamais produit depuis que le monde est monde. Mais il était dit que cette année-là en cherchant le bon soleil, les hirondelles devaient rencontrer l’hiver.

Si vous les aviez vues, les pauvres petites bêtes noires, arrivant morfondues à travers la neige qui tombait! Tout se tait quand la neige tombe; on n’entendait autre chose que leurs cris. C’était une compassion.

Et malgré le froid, malgré le vent, malgré la neige, elles volaient d’ici, de là, dans les tourbillons, espérant trouver leur nourriture. Mais la neige avait lavé l’air, il n’y avait plus ni moucherons ni mouches.

A moitié mortes de faim et de froid, les hirondelles venaient par bandes s’abattre aux vitres des fenêtres, sur les cheminées d’où la fumée les chassait, dans les trous des murs, le long des corniches, partout où il y avait le moindre abri.

Des centaines et des centaines pendaient en grappes aux rebords des toits, battant des ailes pour se réchauffer, comme un essaim au bout d’une branche. Aussi loin que l’œil pouvait aller, tout ce qui n’était pas blanc de neige était noir d’hirondelles.

--Quel désastre, Myon! et comment firent les autres oiseaux?

--Ceci, par exemple, je ne saurais vous le dire...

--Oui, que devinrent les coucous, les rossignols, les...?

--Je n’y avais pas songé! Je me rappelle cependant avoir remarqué, cette année, une chouette en plein hiver. C’était le soir. Elle me passa tout près de la figure, sans aucun bruit; car il faut dire que ces bêtes-là comme les huppes, vous ont l’air de voler avec des ailes de velours. Il faut donc croire que cette fois-là les chouettes, surprises par le froid, n’osèrent pas se mettre en voyage. La chouette trouve toujours à vivre; quand il n’y a plus d’insectes ni de petits à duvet dans les nids, il reste les rats des champs, les mulots et les taupes, dont on peut encore s’accommoder. Sans compter que s’il gèle dehors, il fait toujours bon au creux des arbres. Mais elles, les hirondelles, que voulez-vous qu’elles deviennent en temps de neige?

Les bonnes âmes leur ouvraient; alors elles entraient en foule dans les maisons, la grande misère leur ôtant toute crainte de l’homme, et elles se laissaient prendre à la main, sans bouger, comme des innocentes. Nous en avions cette chambre pleine; tout le monde venait voir cela. Par malheur on ne savait que faire pour les nourrir. Si encore elles avaient voulu du grain qu’on leur apportait. Mais rien n’est délicat comme ces bêtes... De cette façon, tout ce qui ne périssait pas de froid périssait de faim.

Puis, lorsqu’on comprit qu’elles étaient perdues quand même, les gens se mirent à les manger. Un vrai massacre! On les ramassait à pleines mains, à pleines corbeilles; les femmes les rapportaient dans leurs tabliers, et les gamins dans leurs chapeaux, en revenant de l’école.

Cette abomination dura trois jours.

Le matin du quatrième jour, le soleil se leva très beau sur la neige; les vignes essuyèrent leurs feuilles, et les grappes ensevelies montrèrent le nez à la chaleur.

On se remit à vendanger dans la neige fondante, les mains gelées.

Cependant les quelques survivantes qui avaient résisté à ce terrible hiver de quatre jours faisaient leur rappel, effrayées, et, sans tenir conseil sur le vieil amandier, sans se rassembler, vite, vite, elles partaient l’une après l’autre à la débandade, vers la bonne mer, toujours chaude, qu’elles voyaient peut-être de là-haut.

Il était mort, on avait tué des cent et des mille hirondelles.

Notre maison en était noire; j’en ai trouvé jusqu’au salon... Mais aller mourir dans leurs nids, mourir de faim, _pécaïré!_ qui se le serait imaginé?

Myon se baissa pour ramasser dans son tablier les débris des nids et les hirondelles mortes; puis, les larmes aux yeux:

--Ah! mon beau monsieur, fit-elle en se signant, Dieu nous préserve de la famine!

LE VIN DE LA MESSE.

«Avez-vous remarqué, me disait un soir, en buvant son vin cuit, M. Ortolan, curé de _Dromon-le-Haut_, que le bon Dieu nous fait toujours naître dans le pays que nous aimons le mieux?» Et le saint homme, là-dessus, ajouta un grand nombre de belles choses, auxquelles je ne trouvai rien à répondre, sur M. de Voltaire, les causes finales et les vues profondes de la Providence.

L’abbé avait raison: sa province est la mienne, et je trouve comme lui que le plus beau pays du monde est cette partie du terroir provençal où je suis né, qui s’en va remontant la Durance, en pleine montagne, de Mirabeau à la frontière du Dauphiné.

Le ciel y est bleu comme à Nice, le mistral y souffle plus fort que sous le pont d’Avignon, pas un coin de mur au soleil où un figuier ne pousse, pas un coteau qui ne soit planté d’oliviers et de vignes en rangée, sans compter qu’au temps des moissons, les amandiers portent autant de cigales que de feuilles.

Mais quittez la vallée, écartez-vous à droite du côté des pentes de Lure, à gauche vers les gorges de Chardavon, faites une lieue ou deux en montée et tout aussitôt le paysage change: plus de figuiers ni d’oliviers d’abord, puis plus d’amandiers; bientôt les vignes elles-mêmes disparaissent; ce sont alors des champs de seigle, des prairies avec leurs saules et leurs pommiers, des bois de chênes peuplés d’écureuils, d’énormes roches couvertes de grands buis humides, des vallons avec un village caché dans les noyers, et des torrents roulant, sur un lit de marne polie, leurs eaux claires, secouées, peuplées de truites, que saute de loin en loin le pont d’un moulin ou la planche enchaînée qui mène à des lambeaux de pré pendant çà et là entre les ravines.

Plus haut, apparaissent les frênes, les sapins, les ifs, les framboisiers; et plus haut encore les montagnes pastorales ensevelies six mois durant sous la neige, mais qui, une fois le beau temps venu, se couvrent d’herbes fleuries et savoureuses où se refont en une saison les grands troupeaux transhumants maigris par l’hivernage.

Nulle part ce contraste n’est aussi sensible qu’entre les deux communes de _Dromon-le-Bas_ et de _Dromon-le-Haut_, ou, comme on dit dans le pays, de _Dromon-des-Vignes_ et de _Dromon-des-Framboises_.

Dromon-le-Bas récolte du vin à foison, Dromon-le-Haut boit de l’eau claire.

Chaudement tapi le long des roches, à l’endroit où _le Riou_ commence à s’élargir en approchant de la Durance, Dromon-le-Bas se partage la vallée avec deux autres riches communes; et ses habitants, les jours de foire, descendent à la ville, sur leurs mulets, force barils de vin, force jarres d’huile, des poules, des amandes, du froment, et leurs porcs nourris à la glandée point trop gras il est vrai, mais de chair agréable et ferme.

Perché une bonne lieu plus haut, à la source du Riou retréci, là où la vigne ne pousse plus, Dromon-le-Haut n’a point tant de richesses, et le plus clair de son commerce montagnard consiste en menus objets de buis tourné, en plaques de grès pour les foyers et les fours, en échelles, en manches de charrues dégrossis à la hache; ajoutez du miel, des œufs, du fromage de chèvre, quelques bidons d’huile de noix, et suivant la saison, des paniers de framboises ou des cornets de mouches cantharides récoltées sur les frênes et que l’on vend aux pharmaciens.

Au pied du terroir de Dromon-le-Haut, sur une sorte de promontoire qui domine toute la vallée inférieure, s’élève la chapelle de _Saint-Man-des-Lambrusques_, ainsi nommée à cause des grandes vignes sauvages, qui, de temps immémorial, ont poussé là librement.

Nulle part ailleurs je ne vis lambrusques plus belles; autour de Saint-Man elles ont tout envahi, recouvrant de leurs longues lianes grises, de leurs étroites feuilles vert-sombre et de leurs petites grappes à grain serré, les chênes pris d’assaut et les grandes ronces qu’elles étouffent; quelques-unes même, comme la gerbe d’un jet d’eau, s’élancent droit en l’air, sans appui, aussi haut que la séve peut les porter, puis retombent vers le sol en belle cascade de verdure. La chapelle est aussi enfouie dans le feuillage que le château de la Belle-au-bois-dormant, et l’on croirait en vérité que toutes ces lambrusques ont poussé là sur la limite de Dromon-des-Vignes, exprès pour narguer Dromon-des-Framboises, inépuisable sujet de plaisanteries pour les villageois des quatre communes de la vallée: «En fait de vin et de vigne, disaient-ils, Dromont-le-Haut ne possède que les lambrusques de l’Ermitage.»

Mais cela ne les empêchait point d’avoir la plus haute confiance au pouvoir de saint Man, saint qu’on ne trouve dans aucun calendrier. Chaque année, le 27 octobre, les quatre villages venaient en pèlerinage à la chapelle, pour entendre la messe de l’abbé Ortolan, vénérer les reliques et dîner sur l’herbe près de la source. C’étaient même les habitants de Dromon-des-Vignes qui, servitude immémoriale gardée des siècles religieux, approvisionnaient gratis, de vin pur et sans mélange, les burettes de M. le curé de Dromon-le-Haut.

* * * * *

L’abbé Ortolan n’aurait donné son saint pour aucun autre saint du monde, plus fier de dire sa messe annuelle, dans la chapelle, sur un pauvre autel de simple pierre, que l’archevêque d’Aix en personne, officiant à Saint-Sauveur au milieu des enfants de chœur et des chanoines.

Aussi était-ce pour le bon curé une grande douleur de voir sa chapelle se dégrader et tous les jours s’en aller en ruines. Il avait bien mis près du bénitier un tronc avec cette inscription:--POUR LES RÉPARATIONS DE LA CHAPELLE;--mais les gens de Dromon-le-Haut sont pauvres et avares; ceux des communes d’en bas ont leurs saints pour qui, comme de juste, ils gardaient leurs piécettes et leurs écus, de sorte que le tronc restait vide et que le pauvre saint avec ses lambrusques était de plus en plus mal logé.

Cela ne pouvait pas durer ainsi!

* * * * *

Le 27 octobre de l’année 1865, beau jour de saint Man, à midi sonnant, après la messe, tandis que l’église était pleine, et que les gens des cinq communes, hommes, femmes, enfants, les bossus et les boiteux, adressaient leurs demandes au grand saint, agenouillés un peu partout, sur les dalles de la chapelle, sous l’aile de hangar en tuiles rouges qui sert de porche, et jusque dans l’herbe du petit bois, car, tout le monde n’ayant pu entrer, il avait fallu célébrer la messe portes ouvertes, l’abbé Ortolan monta en chaire:

* * * * *

«Mes frères..., dit-il. (Quel sermon, grand saint Man, la chapelle entendit! Par bonheur l’abbé parlait en provençal et les pierres d’église ne comprennent que le latin.)

»Vous rappelez-vous, mes frères, ce matin, quand nous descendions du village en belle procession et que nous sommes arrivés à l’endroit où le chemin tourne, laissant voir toute la vallée basse avec ses trois villages, ses prés, ses vignes et ses oliviers?

»Le soleil se levait, mes frères, et donnait en plein dans le fond, là-bas au diable, à travers le brouillard, sur les clochers neufs d’Abrosc, d’Entrays et de Dromon-des-Vignes. Vous rappelez-vous comme ils luisaient? Tout à coup l’angelus s’est mis à sonner. Vous n’avez pas entendu ce que disaient les cloches, tandis que vous tombiez à genoux, dans la marjolaine, votre chapeau à la main, comme des santons de crèche.

»Vous n’avez pas entendu ce que les cloches disaient, parce que l’enfer vous bouche les oreilles...

»Hé! là-bas! gens de Dromon-le-Haut, ne regardez pas ainsi les hommes des autres communes, c’est de vous que je parle, de vous tout seuls.

»Oui! l’enfer vous bouche les oreilles, et c’est pour cela que vous n’avez pas entendu ce que les cloches disaient. Mais je l’ai entendu, moi, votre curé, et je vais vous le redire après avoir prié la Vierge Marie et humblement invoqué les lumières du Saint-Esprit. Amen!»

Ici le curé s’agenouilla dans sa chaire, médita quelques instants, en se couvrant les yeux et la bouche de son bonnet plié à plat, puis, relevant la tête, il reprit:

«La plus lointaine, celle d’Entrays, chantait par dessus les genévriers et les chênes: Din, dan, don...; din, dan, don; je suis saint Jean d’Entrays, saint Jean-Baptiste; j’ai un oratoire tout neuf, bien crépi, et quand mon curé dit sa messe, on le prendrait pour le pape, tant sa chape est belle!

»Din, dan, don...; din, dan, don; répondait le clocher d’Abrosc, je suis saint Pierre, le bon saint Pierre. L’an passé, mes paroissiens me donnèrent une grande cloche, claire comme un gosier de coq et personne ne chante plus joyeusement que moi dans les vallons et les rochers.

»Puis, tout près, tout près, une petite voix:

»Din, din...; din, din; c’est moi sainte Madeleine, sainte Madeleine de Dromon-des-Vignes; on a peint d’étoiles mon autel et les étrangers viennent de loin voir ma statue en faïence de Moustier, blanche comme la neige, avec des broderies bleues tout le long du manteau.

»Din, dan, don...; din, dan, don... Ah! mes frères, mes enfants, mes amis de Dieu, que vous dirai-je? Les trois cloches sonnaient encore et j’avais la tête pleine de leur bruit quand nous arrivâmes, bannière en tête, devant notre saint Man qui sonnait aussi.