Part 8
Et pendant plus d’un an, ajouta en manière de conclusion l’ami qui nous racontait cette histoire, pendant plus d’un an, je me sentis devenir rouge jusqu’au blanc des yeux, toutes les fois que la grand’tante, se rengorgeant sous ses anglaises, faisait quelque allusion discrète à nos lointaines alliances, et aux bons cousins de Pépézuc--pauvres et fiers!
LES PIGEONS AU SANG.
«Faites-les au sang!» cria Marius en se penchant par-dessus la rampe. Et tandis que notre rustique hôtellière, toute aux apprêts du déjeuner, menait dans la pièce d’en bas un grand tapage de vaisselle, Marius me dit: «Tu n’as pas connu mon grand-oncle, le vieux Férévoux?... Non!... Eh bien, je ne peux pas manger de pigeons au sang sans me rappeler le dernier déjeuner qu’il m’offrit.»
J’allumai une cigarette et j’écoutai. C’est toujours ainsi, par quelque exorde subtilement insinuant, que Marius commence ses histoires.
«Un terrible homme, mon grand-oncle! tout à fait un homme de l’ancien temps. Au coup d’État de 51, il avait pris le fusil et commandé la résistance. Je le vois encore tel qu’il était quand j’avais dix ans: sec et noueux comme un vieux cep, recuit au soleil de toutes les transportations, solide, quoiqu’il tremblât à chaque été d’une fièvre rapportée d’exil; et de sa famille dispersée, de sa fortune en partie perdue, de toute une vie sacrifiée au devoir, ne regrettant vraiment que son œil droit crevé d’un éclat de silex, un jour qu’il cassait des cailloux sur la route aux environs de Lambesse.
«Mon grand-oncle était bon, mais violent. Une fois, il battit son meilleur ami qu’il avait surpris jouant au piquet avec un juge. Pour la religion, un vrai païen! Il avait dans son cabinet de travail un grand Christ, un Christ espagnol, saignant du rouge par toutes ses plaies.--«Pourquoi gardez-vous le bon Dieu chez vous, lui disais-je un jour, puisque vous ne l’aimez pas?» Il me regarde de son air tranquille.--«Et s’il me plaît de le voir pendu!» J’eus peur et ne lui parlai plus de son Christ.
Tous les mercredis soir, au grand désespoir de grand’mère, fort dévote et qui craignait pour ma jeune âme, tous les mercredis soir mon grand-oncle passait chez nous.--«C’est demain congé, nous irons aux Combes, les pêches sont mûres.» D’autres fois c’étaient les raisins qui se doraient dans la vigne ou les cerises qui rougissaient. Et puis la vraie fête, la vraie joie, quand il me disait:--«Viens me prendre à la première heure, il y a des petits au pigeonnier.» Le pigeonnier! de toute la nuit je n’en fermais pas l’œil d’impatience.
Mon grand-oncle habitait tout seul une vieille maison du temps jadis, fort belle, mais un peu ruinée, avec un large escalier à balustres, encombré de plâtras tombés, débris de nymphes se baignant et de chasses mythologiques. Le pigeonnier se trouvait au plus haut de la maison, après une enfilade de galetas, dans une tourelle moyen âge oubliée sur les toits de ce logis Henri II.--_Rou... cou!... Rou... cou!..._ faisaient les pigeons. Il fallait dresser une échelle, soulever une trappe, et l’on se trouvait dans un grand cabinet tout blanc, éclairé par un vasistas percé de jours symétriques représentant des carreaux, des trèfles, des piques et des cœurs. Le ciel bleu luisait derrière les trous, et sur le parquet tout encroûté de colombin le soleil dessinait des cœurs, des carreaux, des trèfles et des piques.--«Que personne ne sorte!» criait mon grand-oncle. Grand effarement, un bruit d’ailes, une pluie de plumes blanches et grises! Mais je tirais une ficelle, et soudain la grille s’abattant fermait les issues du vasistas. Alors la visite commençait, dans les paniers d’osier suspendus et les petites logettes de brique maçonnées le long des murs. Ici des œufs, là des jeunes à duvet; mais nous ne voulions que les gras! Quelquefois, au milieu des magnifiques pattus enrubannés aux pieds et se rengorgeant comme des marquis Louis XIV, nous pincions quelque intrus venu du dehors, un de ces bisets qui vivent dans les trous des remparts au milieu des bouillons blancs et des violiers.--«Ah! les canailles! ils ont à eux toute la campagne, et ils viennent me manger mon grain!... Ne méritent-ils pas qu’on les tue?» Pourtant on ne les tuait point:--«Ce sont des indépendants, laissons-les libres!»
* * * * *
Alors c’étaient les joies de la cuisine, les bêtes plumées, le lard rissolant sur un feu clair, la table dressée, la nappe mise. Moments fortunés, heures sans pareilles! l’eau m’en vient à la bouche en y songeant!
Donc, un jeudi matin, jour de pigeons! j’avais réveillé mon grand-oncle. C’était toute une cérémonie que de le réveiller. Je savais où était la clé, j’entrais à petit bruit dans la chambre, je prenais une canne à pêche posée à cet effet derrière la porte, et, me tenant de loin, de très loin, par exemple! je tapais sur le bois de lit jusqu’à ce que le dormeur se réveillât.--«Oncle Férévoux! monsieur Férévoux!» Tout à coup monsieur Férévoux se dressait sur son séant, et l’œil encore mal ouvert, battant l’air de ses bras noueux, il exécutait des moulinets formidables. Habitude d’homme traqué! Il m’eût tué sans le vouloir. Puis, me reconnaissant, il me disait:--«Allons! n’aie pas peur, et viens m’embrasser, imbécile!»
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Mon grand-oncle, ce matin-là, avait gesticulé plus fort et plus longtemps que d’habitude.--«Je croyais que c’étaient eux, cette fois», murmurait-il entre ses dents. Pourtant nous étions montés au pigeonnier, et dix heures sonnant, les pigeons fumaient dans le plat de faïence.
Mon grand-oncle me semblait tout drôle. Il s’était fait beau, rasé de près, avec une haute cravate blanche qui lui maintenait le menton raide. Il me parlait de République, puis il s’interrompait en disant:--«Tu es trop jeune, tu ne comprends pas», et il me servait un bout d’aile ou une cuillerée de sauce. Il me dit aussi:--«Si je partais et que je ne revienne plus, le pigeonnier serait pour toi.» Tout cela me coupait l’appétit.
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Nous en étions au milieu du déjeuner, quand on frappa un coup timide à la porte. C’était Tistet, mon ami Tistet, le fils du concierge du tribunal:--«Cachez-vous, monsieur Férévoux, les gendarmes seront ici dans un quart d’heure. Mon père a su cela, il m’envoie vous le dire. Maintenant je me sauve; nous perdrions notre place si quelqu’un me voyait ici.»--«Ton père est un brave homme, Tistet; dis-lui que je le remercie. Adieu. Tistet.»--«Bien le bonjour, monsieur Férévoux!»
Un moment après, ma grand’mère entra. Tistet, en passant, l’avait avertie. Essoufflée, toute rouge, elle dit que des Italiens, à Paris, avaient tiré sur l’empereur, qu’on mettait en prison les républicains, que c’était bien fait d’ailleurs, que lui, Férévoux, avec sa politique, méritait de périr sur l’échafaud, mais que ce serait tout de même bien désagréable pour la famille. Puis elle se mit à pleurer et tira de dessous son tablier un sac d’écus avec un pot de miel.--«Remporte ça, ma sœur, et va me chercher une couverture: j’en aurai besoin en prison.»--«Tu ne te sauves pas?»--«Non, je suis trop vieux!» Ma grand-mère partit en levant les bras au ciel.
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Le grand-oncle mangeait toujours, moi je pleurais dans mon assiette.
Enfin les gendarmes arrivent.--«Au nom de la loi...»--«Tiens c’est vous, Sambuc?» dit mon grand-oncle au brigadier.--«Croyez bien, monsieur Férévoux...»--«Partons, je suis prêt!» reprend mon grand-oncle. Le brigadier et les deux gendarmes se regardaient embarrassés. Le brigadier balbutia:--«Il ne faudrait pas nous en vouloir, monsieur Férévoux, mais la gendarmerie n’y peut rien: c’est l’ordre...» En même temps un des gendarmes tirait de sa poche quelque chose qui cliquetait et luisait.--«Des menottes comme à un voleur? Des menottes pour traverser la ville?» Le vieux Férévoux recula indigné, terrible! Je crus qu’il allait sauter sur son fusil. Mais, se calmant, subitement:--«Viens, petit, viens me les mettre... Vous permettez, Sambuc, n’est-ce pas!» Il me tendit ses deux poignets qui tremblaient un peu, deux poignets maigres, avec beaucoup de veines. Le brigadier Sambuc m’aidait.--«Marius, tu te souviendras!... Merci, Sambuc!» disait mon grand-oncle. Et je voyais à travers mes larmes, près de ma figure, la grosse figure du brigadier Sambuc, rouge, honteux, soufflant comme un chat dans sa moustache. Mon grand-oncle, le vieux Férévoux, avait alors soixante et quinze ans!...»
* * * * *
A ce moment, l’hôtelière, apportait un plat qui fumait.--«A table! s’écria Marius plus ému qu’il n’aurait voulu le paraître, je dirai une autre fois la fin de cette histoire; les pigeons au sang n’attendent pas!»
LE BON VOLEUR DE GIROPEY.
Je lisais l’autre soir, dans un vieux journal, l’affaire des brigands de la Taille; le nom de Giropey me frappa. Soudain, je revis la petite _Ferme du Chêne-Vert_ (car telle est la gracieuse signification de ces deux syllabes désormais sinistres: l’_Evé_), je revis la vieille et vaste auberge où les assassins ont logé, et, me rappelant ce site charmant, à mi-côte d’une longue montée qui serpente une heure durant sous les arbres et les vignes sauvages, me rappelant la petite fontaine, le grand abreuvoir où les gamins menaient les chevaux boire, et la belle vue qui, du perron, s’étend sur l’immense lit de la Durance couvert de cailloux blancs et de noires oseraies, je n’ai pu m’empêcher de maudire ces étrangers maladroits et brutaux, qui sont venus attrister de leur légende atroce des lieux où les brigands de Provence n’avaient laissé que d’aimables souvenirs.
Car, j’ai beau faire: lorsque, fermant les yeux, je me représente le paysage de Giropey, il m’est impossible d’y encadrer les hideux Piémontais de la Taille. Amoureux d’harmonie, même en ces questions délicates, je voudrais là Gaspard de Besse, par exemple, le chevaleresque larron que toutes les dames d’Aix pleurèrent, et c’est avec un sentiment de fierté bizarre, mais non inexplicable, que, moi, Provençal, je me complais au souvenir d’un bon vieux voleur, plaisant et doux, voleur bien du pays et du terroir, que j’eus la joie de connaître en ce même lieu de Giropey, il y a de cela quelques années.
* * * * *
J’étais alors écolier, et je descendais à pied de Sisteron pour m’en aller passer mes vacances à la tuilerie du pont de Manosque. Parti d’assez tard, et flânant en route, j’arrivai à Giropey lorsque le soleil se couchait. Je résolus de fixer là mon gîte d’étape. La beauté de l’endroit m’invitait au repos; 30 kilomètres avaient lassé mes jambes; un poétique spectacle, fait pour séduire une âme jeune comme était la mienne, acheva de me décider.
Sur le banc de pierre de l’auberge, un grand vieillard était assis au milieu d’un groupe d’enfants; il leur racontait je ne sais quoi, et à tout moment l’auditoire éclatait de rire, puis, quand les rires étaient finis, le vieillard recommençait à parler de sa belle voix dont les paroles m’échappaient, mais qui m’arrivait sonore et douce.
M’approchant, je vis qu’il était aveugle, aveugle comme Homère devait l’être, de cette cécité des vieillards qui laisse aux yeux toute leur limpide beauté; les rayons roses du couchant jouaient dans ses longs cheveux plus blancs que neige, et, la tête pleine de souvenirs classiques, je crus un instant contempler le vieux Nestor.
Ce n’était pas Nestor, c’était _Charavany_! Oui, Charavany, le fameux Charavany, de Lurs, celui qui s’évada dix-sept fois du bagne, ainsi qu’on l’apprend dans ses Mémoires, et de qui les bons tours joués aux gendarmes et aux geôliers feront longtemps la joie des veillées.
Charavany n’avait jamais tué. Un jour qu’on l’accusait d’assassinat, il déclara solennellement, en pleine cour d’assises, que devant une aussi indélicate accusation, il croyait de son honneur, à lui Charavany, bien connu partout, de ne pas même se défendre.
Le jury l’acquitta sans délibérer.
Quant aux vols, c’était autre affaire; Charavany tenait à eux comme à sa plus pure gloire, et plutôt que d’en nier un seul, il s’en serait, je crois, inventé d’imaginaires.
* * * * *
Écoutez celui-ci, dont il était particulièrement fier et que je tiens de sa bouche vénérable!
Charavany une fois, venait encore de s’évader. Pas d’argent, le ciel bleu pour toit, l’eau des vallons pour boire, mais rien à mettre sous la dent.
Désespéré, mourant de faim, le malheureux voleur songeait vaguement à rentrer au bagne.
Un roulier passa sur la route avec son équipage complet, la _carriole_ et le _brancan_ chargés tous deux, ô tentation! d’immenses fromages de gruyère.
--«Quels fromages, monsieur, il aurait pu s’en servir pour roues!» disait le bon vieux Charavany, dont les narines et les lèvres frémissaient à ce souvenir.
Le roulier, brave homme, voyant Charavany fatigué, le fait monter sur sa carriole. _Dia!... hi!..._ on cause, on se lie, le charretier tombe de sommeil.--Si vous voulez, propose Charavany, du temps que vous dormirez un peu, je me tiendrai au cordeau et je surveillerai les bêtes. Marché fait! Le roulier s’endort, et Charavany, tout en guidant, soulève la bâche en sparterie, éventre une caisse, desserre une corde et envoie le plus beau fromage rouler sans bruit dans le fossé.
Quelques cents pas plus loin, il éveilla honnêtement le roulier:--_Adiousias_, l’ami, je prends par la traverse.
Revenu sur ses pas et maître du fromage, Charavany commence par tailler en son milieu de quoi faire un repas mémorable; en son milieu, entendez-vous, à la place exacte du moyeu, si le fromage eût été roue, mais sans toucher à la circonférence. Puis le voilà parti, roulant devant lui, tranquillement, dans la poussière des grandes routes, ce disque d’aspect fantastique, dont le trou central s’agrandissait à chaque repas.
--»De Peyroles, monsieur, disait Charavany, le fromage m’a mené ainsi jusqu’à Lyon. A la fin, par exemple, il ne tenait pas debout, ce n’était plus qu’un cercle de croûte, et de ma grande roue de charrette la ferrure seule restait. Mais m’a-t-il gêné, ce sacré fromage! lorsque je rencontrais les gendarmes, et que, sans papiers, sans ressources, il me fallait chaque fois leur prouver par de bonnes raisons que voyager en roulant sur la grand’route un gruyère percé à jour était la chose la plus naturelle du monde!»
* * * * *
Tous les vols de Charavany furent, comme celui-ci pittoresques et joyeux. La justice s’en fâchait parfois, quoique plus souvent indulgente; en somme, il faut bien l’avouer pourtant, notre héros passa aux galères de Toulon la plus grande partie de sa vie.
Charavany était bien vieux quand on l’en sortit; vieux et aveugle. Comment faire? Il n’y a pas d’invalides pour les voleurs: on envoya donc Charavany à l’hospice de Forcalquier.
A l’hospice, Charavany qui s’ennuyait, Charavany, quoique n’y voyant plus, s’amusa à voler les pauvres. Les pauvres pétitionnèrent en masse, et Charavany fut renvoyé.
Aux hospices de Sisteron et de Digne, mêmes histoires; si bien que, repoussé de partout, le bon vieux Charavany finit par retomber sur les bras du gouvernement.
Alors, chose invraisemblable, et que cependant chacun vous affirmera dans le pays, alors, le préfet se décida à demander pour lui un petit secours annuel sur je ne sais quels fonds départementaux.
Le secours fut voté par le Conseil général.
Charavany, chargé de gloire et d’ans, vint mourir aux lieux qui l’avaient vu naître, paisible, accueilli de tous, commettant encore de temps à autre quelques menus vols dont on riait, aimé des anciens qui se trouvaient fiers d’un tel contemporain, des fillettes qu’il amusait, et des enfants à qui il contait ses aventures le soir, sur le banc de l’auberge, aux rayons du soleil couchant. Et si parfois un voyageur demandait en le voyant: «Quel est ce vieillard vénérable?» les habitants lui répondaient d’un air d’affectueuse considération:
«C’est Charavany, un vieux voleur qui est venu à Giropey manger sa retraite!»
MON AMI NAZ.
Or, voici par suite de quelle aventure mon ami Naz fut voué au vert:
Blasé sur les joies du collège, fatigué de fumer toujours des feuilles sèches de noyer dans des pipes en roseau, et d’élever des serpents avec des cochons d’Inde au fond d’un pupitre, mon ami Naz résolut un jour de s’offrir des émotions plus viriles.
Et, le képi sur l’œil, le cœur battant à faire éclater sa tunique, il entra, mon ami Naz, au cabaret de la mère Nanon.
Tous les collégiens un peu avancés en âge le connaissaient ce cabaret: une porte basse sur la rue, un petit escalier à descendre, un corridor à suivre, et l’on se trouvait dans la _salle_! avec son plafond à solives, sa fenêtre qui regarde la Durance, et la bataille d’Isly accrochée au mur.
O joie, ô paresse!... Le collège à deux pas (parfois même nous en entendions la cloche), et du soleil plein la fenêtre, et la grande voix de la Durance qui montait.
--Une topette de sirop, mère Nanon!
--De sirop, petits?... Est-ce de gomme ou de capillaire?
--De capillaire, mère Nanon.
Et la mère Nanon apportait une topette de capillaire. De la pointe d’un couteau, elle enlevait dextrement le petit bouchon, puis renversait la topette, le col en bas, dans le goulot d’une carafe pleine de belle eau claire. Le sirop s’écoulait lentement, avec un joli bruit, comme le sable d’un sablier. L’eau claire, le sirop s’y mêlant, se troublait de petits nuages couleur d’opale et d’agate, et de grosses guêpes attirées montaient et descendaient le long du verre, curieusement.
Mon ami Naz qui était en fonds ce jour-là but à lui tout seul huit ou dix carafes. Puis, la tête échauffée, il se mit au billard, à _faire la partie_!
Je le vois encore ce billard: un solennel billard à blouses, du temps de Louis le quatorzième, décoré de grosses têtes de lion à ses quatre coins, têtes de lion qui ouvraient avec bruit leur gueule en cuivre, chaque fois qu’au hasard de la partie une bille tombait dedans. Les billes, d’ailleurs, étaient en buis, les queues sans procédé, et les bandes, antérieures, paraît-il, à l’invention du caoutchouc, semblaient rembourrées de lisière. Quant au tapis, qui en décrirait les reprises sans nombre et les maculatures?
Mon ami Naz, ce jour-là, gagnait tout ce qu’il voulait.
Pourquoi ne s’arrêta-t-il pas à temps? Et d’où vient cet amer plaisir que trouve l’homme à tenter la destinée?
Naz gagnait tout: partie, revanche et belle. Il n’avait qu’à s’en aller, il resta. Il n’avait, le dernier coup fait, qu’à poser la queue glorieusement. Il préféra, le dernier coup fait et marqué, garder la queue en main pour _continuer sa série_.
Et il la continua, le malheureux! il fit un, deux, trois carambolages; il en fit cinq, il en fit six; il en fit huit, il en fit dix; et les billes allaient, venaient, s’effleuraient et tourbillonnaient, puis s’entrechoquaient doucement, comme attirées par un aimant invisible; et les carambolages roulaient, et les spectateurs applaudissaient, et la vieille Nanon elle-même, remuant des sous dans la poche de son tablier, admirait et faisait galerie.
Tout d’un coup, c’était un effet de recul! la queue, lancée d’une main nerveuse, glisse sur la bille et la manque; le tapis craque, le tapis se fend triangulairement, et la queue presque tout entière s’engouffre et disparaît dans un abîme de drap vert.
Le tonnerre en personne serait tombé dans la salle, que le saisissement n’eût pas été plus grand. Chacun s’entre-regarda. Naz, le malheureux Naz, resta debout, comme stupéfait, le corps en avant et la bouche ouverte.
--Son père! s’écria la vieille Nanon, qu’on aille chercher monsieur son père!
Le père de Naz arriva.
On s’attendait à une explosion de colère. Il se montra glacial et digne:
--Combien ce tapis?
--Soixante francs, mon bon monsieur, pas moins de soixante francs.
--Voici soixante francs!... et qu’on me donne le vieux drap.
Puis, les bandes déboulonnées et le tapis décloué:
--Emporte-moi ça, dit le père en remettant à Naz le tapis roulé.
Que comptait-il faire?
Le surlendemain tout fut expliqué quand nous vîmes entrer le malheureux Naz vêtu de vert de la tête aux pieds: habit vert, gilet vert, pantalon vert, casquette verte, et non pas vert-pomme ou vert-bouteille, mais de ce vert cruel et particulièrement détestable qu’on choisit pour les tapis de billard. Sur l’épaule droite nous reconnûmes tous une grande tache faite par la lampe à schiste, et sur l’épaule gauche une petite meurtrissure bleue imprimée dans le drap par un _massé_ trop brutal.
A partir de ce jour, mon ami Naz passa une jeunesse mélancolique.
Six ans durant, son père fut inflexible; six ans durant, des habillements complets de couleur verte sortirent pour le malheureux Naz de cet inépuisable tapis.
Ses camarades le raillèrent.
Les demoiselles de la ville s’habituèrent à rire de lui.
Et le malheureux Naz souffrit beaucoup de toutes ces choses, étant né avec un cœur aimant.
On le surnomma le lézard vert.
Sa figure, à force d’ennui, devint peu à peu verte comme le reste. Il se mit à boire de l’absinthe!
Enfin, à l’âge de vingt ans, long, maigre, et toujours habillé de vert, mon pauvre ami Naz, ayant pris l’humanité en haine, s’embarqua vert et seul pour les Grandes-Indes, le paradis des perroquets!
L’HOMME-VOLANT.
J’ai connu un homme-volant,--la race des hommes-volants n’est pas près de disparaître de ce monde!--il s’appelait Siffroy (d’Antonaves), il était berger de son état.
La nuit, menant les moutons sur la montagne, Siffroy regardait toujours en l’air. Depuis son enfance, l’espace l’inquiétait: l’espace, l’infini du bleu piqué d’étoiles. Il aurait voulu monter là-haut, comme les jean-le-blanc et les aigles, comme la fumée de son feu. Pourquoi? pour rien... Du moins, il ne savait pas.
Un jour, à l’auberge, c’est la première fois qu’il y entrait, Siffroy remarqua une vieille image représentant un homme dans un grand panier qu’emportait vers le ciel un globe immense. Le globe planait au-dessus des nuages; en bas, la terre semblait une fourmilière, avec des villes, des champs de blé, des ponts, des rivières, des routes; l’homme du panier tenait un drapeau. Siffroy se fit expliquer; et depuis il se voyait toujours en rêve, lui Siffroy (d’Antonaves) tenant un drapeau, au-dessus des nuages, dans un grand panier.
Certain samedi, jour de marché, Siffroy descendit à la ville. Il avait deux écus en poche. Arrivé au Portail peint, il s’informa auprès du préposé de l’octroi: «si l’on ne connaîtrait pas quelqu’un, par hasard qui pourrait lui faire un joli ballon pour deux écus?» Le préposé de l’octroi, ayant dévisagé notre homme; répondit:--«Pour un travail comme celui-là, il faut du papier peint, de la colle... je ne vois guère que Castarini.» Or, il faut savoir que ce Castarini, peintre et colleur de papier peint à ses moments perdus, avait pour occupation principale d’amuser les gens de la ville en ourdissant à l’encontre des naïfs villageois toute sorte de farces et de méchants tours.