Chapter 12 of 16 · 3950 words · ~20 min read

Part 12

J’avais exactement prévu: à peine mon ami Nestor eut-il regardé l’eau de près, qu’il se mit à rire.--«Hein? c’est donc ça votre rivière!... et vous voulez me faire croire qu’on prend du poisson là dedans?...--Mais...--Le moyen d’amorcer, d’appâter le coup avec cet enragé courant à fleur de caillou, sautant et bondissant comme un jeune cabri? Où trouver un crin assez fin pour que sa couleur et sa transparence se fassent invisibles dans ces eaux trop claires? Quel hameçon fût-il microscopique, pourrait se vanter d’échapper au milieu d’un tel cristal, à l’œil perspicace et rond du poisson qui toujours se méfie?... D’ailleurs, il n’y a pas de poisson! de quoi vivrait-il sur ces fonds sans herbe?...--On dit pourtant que les _riants_...--Laissez-moi tranquille avec vos riants!--... Dans les riants et surtout dans les gouffres...--Quels gouffres? Je serais curieux de voir un gouffre.» Nestor raillait encore. Cette idée de gouffre le séduisit pourtant, et il fut convenu qu’après nous être reposés un peu et avoir mangé n’importe quoi sur le pouce, au bord de l’eau, je le conduirais à un gouffre de ma connaissance.

Le gouffre était loin et le soleil piquait, reflété par les cailloux blancs. Mais la causerie abrégea le chemin. Nestor me développa ses théories sur la façon logique d’_escher_. Je l’intéressai à mon tour en lui apprenant, chose généralement ignorée des Parisiens, que son crin de Florence et sa racine anglaise n’étaient ni un crin ni une racine, mais bien un ver à soie mis à tremper dans le vinaigre et subtilement allongé, alors que gonflé de soie, sur le point de filer son cocon, il n’est pour ainsi dire qu’une grosse boule d’or fluide. Nestor, lorsque nous arrivâmes, se trouvait en parfaite bonne humeur.

Mon gouffre est d’ailleurs fait de façon à dérider les plus moroses: le _gourg_ de nos paysans et le vraie _gurges_ des latins! Sous un vieux pont, dans une étroite fente, où la rivière tombe en cascades et subitement s’apaise, ce trou d’eau semble noir au premier abord et se donne des airs d’abîme. On ne se penche pas au dessus sans éprouver un petit frisson. Mais l’œil peu à peu s’habitue et distingue le fond, vaguement. Les parois creusées et polies laissent voir des bouts de roc qui luisent comme argent, frappés d’un rayon de soleil à travers le cristal qui tremble. Le bruit de la chute, dont le grondement unique effrayait, se décompose en une infinité d’harmonies. Mille chutes minuscules tintent, chaque filet d’eau chante sa chanson, ce n’est plus l’abîme perfide où se cache la Lorely, mais la claire grotte virgilienne retentissante de la voix des Nymphes.

--«Des chevesnes!» dit Nestor.

--«Ici nous appelons ça des _arestons_.»

En effet, à deux mètres sous l’eau, une vingtaine d’assez gros poissons évoluent.

--«Quel malheur que la rivière ne soit pas un tantinet louche... N’importe, on essaiera quand même.»

Et tandis que je bous d’impatience, croyant toujours voir les arestons filer, Nestor, avec la lenteur narquoise que met un pharmacien à boucher, ficeler, étiqueter, coiffer un remède attendu par le malade, Nestor, posément, monte sa canne, ajuste sa ligne, et dispose autour de lui une foule d’engins perfectionnés qu’il sort d’une foule de poches. Enfin, croyant les préparatifs finis, je passe la boîte à vers et les mouches.

--«Pas encore!»

C’est maintenant un poids en plomb que Nestor adapte au bout de la ligne. Allons-nous pêcher avec cet étrange appât?

--«Pour mesurer le fond mon petit, et savoir où je dois fixer le flotteur.»

Devant tant de science, je m’incline. Le plomb touche l’eau, descend... ô surprise! les arestons se précipitent et viennent cogner le plomb du nez.

--«Ça mordra; vite, vite, un ver!»

Et voilà le ver enferré qui plonge à son tour et se tortille. Mais les arestons n’approchent plus; ils se promènent vers l’autre bord avec une superbe indifférence.

--«Peut-être, insinuai-je, s’imaginent-ils que c’est toujours du plomb?»

Nestor, allumé, ne daigne seulement pas répondre à ma sotte plaisanterie. Nestor enlève le ver et le remplace par une mouche. Hélas! les arestons dédaignent la mouche comme ils ont dédaigné le ver.

--«Il faudrait peut-être des sauterelles...» dit Nestor.

J’en ai vu justement quelques-unes au bord du chemin qui s’essayaient les ailes dans l’herbe poudreuse. Nous en capturons deux, au prix de quelles ruses de peau-rouge! Elle sont vivantes, appétissantes, elles ne tentent pas l’areston. Nestor s’assied désespéré, il parle de briser sa ligne. A ce moment, un souvenir d’enfance me revient: je vois une source dans les prés, là peut-être se trouve l’appât incomparable. C’est le _portefaix_ (larve, je crois, de libellule), sorte de ver bizarre promenant au printemps dans les eaux douces, un long tube qu’il se fabrique lui-même avec des débris de bois pourri, du sable et de petits fragments de cailloux. J’en découvre six, j’en découvre douze. Cette fois, les arestons n’y tiennent plus. Ils accourent et se bousculent à l’appât de cette chair tendre et friande. Une fois, deux fois, le portefaix est enlevé. Enfin Nestor ferre d’un coup sec, et jette à ses pieds, palpitant sur le galet dur, un areston d’une demi-livre.

C’est assez pour sauver l’honneur et nous ménager une rentrée. La nuit arrive et la ville est loin, il s’agit de plier les lignes. Non sans regret! car l’heure est bonne et les arestons mis en appétit, rôdent au plus près et gobent les insectes à grand bruit sur la surface des eaux assombries.

DE VAUCLUSE AUX BAUX

I

L’homme de Cadenet.--Sorgues et sorguettes.--Le château du marquis de Sade.--Vaucluse. La fontaine.--En terre papale.

A l’Isle, il fallut descendre. Un éboulement avait eu lieu sur la voie, du côté d’Avignon. Le chef de gare, effaré sous sa casquette d’argent, courait, expédiait des hommes, et le télégraphe allait, allait, avec son bruit agaçant de machine à coudre.

--Vos chemins de fer?... soupira quelqu’un à côté de nous.

Ce quelqu’un était un être ambigu: l’air doux avec de fortes moustaches, et vêtu de drap fin dans ses habits paysans, comme s’il les eût tirés d’une vieille soutane.

--Vos chemins de fer? Le diable les enlève!

Et me choisissant, à la provençale, sans que je l’en eusse prié, pour le confident de ses peines:

--Ce qui m’arrive, Monsieur, n’a pas de nom. Figurez-vous que j’avais cru pouvoir venir ici et m’en retourner à Cadenet pour cinq heures. Pas du tout!... Et il y a un mort à Cadenet.

--Un mort?

--On ne peut l’enterrer sans moi, je suis officier des pompes funèbres.

Notre pantomime dut témoigner de la juste part que nous prenions à la douleur de cet honnête homme, car aussitôt, d’un ton plus dolent encore, il continua:

--Le mort, ce n’est rien, un mort peut attendre. Mais s’il passe des prisonniers à Cadenet?

--Des prisonniers?

--J’ai soumissionné le mois dernier l’entreprise de leur nourriture.

Nouveau silence, suivi d’un nouveau soupir.

--Et qui fermera l’église?

--Le Curé parbleu!

--Monsieur le Curé fait sa retraite, et c’est moi qui suis sacristain.

Puis, absolument accablé:

--Pourvu qu’il n’y ait pas d’incendie. J’ai les clefs de la pompe et je suis veilleur au château.

--Vous êtes donc tout dans Cadenet?

--Douze fonctions roulent sur moi: porteur de contraintes, trompette de ville...

--Et savetier aux moments perdus! affirma ironiquement, mais sans rire, en changeant sa pipe de coin, un vieux paysan qui écoutait.

A ce moment, un télégramme collé sur la vitre du guichet annonça que le service des trains ne reprendrait pas avant six heures.

--Et mon mort? capucin de sort!... s’écriait l’homme de Cadenet.

Nous résolûmes, nous, de mettre à profit l’aventure pour visiter Vaucluse et parcourir un peu ce charmant bourg de l’Isle qui, du temps où la diligence des Alpes le traversait, avait si souvent tenté ma flânerie, avec ses lices et ses sorgues vertes sous l’ombre épaisse des platanes.

Sorgue ou sorguette, ce qui veut dire source, est le nom que l’on donne ici aux petites rivières d’eau de roche, nées de Vaucluse, qui s’en vont rayonnant vers Carpentras et Avignon, dans la Comté et le Comtat, et préparent de si agréables surprises de fraîcheur à ceux qui, sur la foi des récits, croient encore à l’aride Provence.

Il y a, à l’Isle, des sorgues et des sorguettes partout; partout de l’eau courante, des ponts, des écluses, et des roues de moulin tournant paresseusement avec de longues mousses qui s’égouttent.

On s’embarqua sur un omnibus, l’omnibus de l’hôtel de Laure et Pétrarque, ou de Pétrarque et Laure, je ne sais plus au juste lequel.

Au sortir de la ville: des prés, une large allée de platanes où s’égosillent des cigales, puis le chemin s’en va, poudreux, à travers une plaine assez maussade, que le cours de la Sorgue raye au loin d’une mince ligne verte.

Sur la montagne, en face de nous, un pli d’ombre à peine visible; c’est là qu’est Vaucluse.

Vers la gauche, à mi-hauteur des contreforts désolés du Ventoux, le postillon nous montre une masse carrée de mine bourrue: le château des de Sade, s’il vous plaît, où naquit l’infâme marquis. Et Laure, j’y réfléchis, s’appelle Laure de Sade! Non, le sinistre fou dont le nom seul est une souillure, ne saurait être du même sang que la divine amante de Pétrarque. Les érudits ont découvert une autre Laure, Laure de Noves, et désormais, c’est à Laure de Noves que je crois.

Mais voici que la plaine devient plus étroite. La grand’route et la sorgue se rapprochent, puis se côtoient et pénètrent ensemble dans le vallon en passant sous un aqueduc pas très grand et tout neuf, mais de tournure vraiment romaine, qui fera bien dans quelques cents ans, entre ces deux rochers, quand les plantes pariétaires le vêtiront et que le temps l’aura sculpté.

D’un côté, des rochers nus, excavés, surplombants, qui de loin en loin, par la simple addition d’une façade, se transforment en un de ces vide-bouteilles si chers aux méridionaux, s’appelant cabanons à Marseille, mazets à Nîmes, baraquettes à Cette, villas à Cannes ou à Hyères, et ici tout modestement bastides.

De l’autre, encore le rocher; et, juste au milieu, entre deux ourlets de prairie, l’eau de Vaucluse, la même qui nous semblait si pure déjà dans les rues de l’Isle, mais de combien plus pure ici! blanche de la blancheur éblouissante du diamant, ou verte comme l’émeraude, mais toujours merveilleusement claire, et laissant voir partout le fond tapissé de longues mousses, d’herbes à ce point savoureuses et tendres que les bœufs, pour les brouter, n’hésitent pas, au dire de Pline, à plonger la tête dans le courant.

Des gamins, jambes nues, pêchent à la main des écrevisses; un homme pique une truite de son trident. Un minuscule canot amarré à un saule semble mis là exprès pour faire plaisir aux géographes qui enseignent que, dès sa naissance, la Sorgue porte bateau.

Une montée, une descente, puis le village: c’est-à-dire une poignée de maisons grises et de toits bruns, une église, un pont, un hôtel, un café, une colonne. Le tout forme une petite place ouverte de trois côtés sur un paysage de rochers roux.

La colonne attend un buste de Pétrarque. Sur le mur du café, une inscription nous apprend qu’à ce même endroit Pétrarque composa son sonnet quatre-vingt-onzième. Le sonnet y est, en belles lettres bleues; ceux qui savent l’italien peuvent le lire.

A part le bruit que font, derrière les maisons, d’invisibles papeteries, tel ou peu s’en faut devait être le village quand le poète y venait, rêvant de sa dame et las de l’Avignon pontifical, chercher la paix de quelques jours dans le château, alors debout, dont les vieux murs achèvent là-haut de crouler. Le peuple a baptisé ces ruines: Château de Pétrarque. Le château de Pétrarque, hélas! appartenait à Philippe de Cabassole, son ami, et cardinal, autant qu’il m’en souvienne; les poètes n’ont pas de château!

Ce serait charmant de borner ici le voyage. Mais mon compagnon n’est jamais venu à Vaucluse; il veut suivre le programme, voir la fontaine. Tout ce que ma paresse peut obtenir c’est de laisser le chemin pierreux, battu des touristes, qui suit au grand soleil la droite de la vallée, pour un plus intime et plus frais que je connais sur l’autre rive, sentier d’amoureux ou de chèvres, au pied même du roc qui porte le château.

Nous traversons le pont, puis, taillé à vif dans le calcaire et luisant comme un couloir de marbre noir, le tunnel qui jadis, du temps des empereurs romains, emmenait l’eau de Vaucluse en Arles. Il y a là une usine, quelques maisons de paysans avec leur terrasse et leur treille. Une femme nous salue d’un «bien le bonjour!» Nous lui rendons un «Adiousias!»

--C’est peut-être le jardin que vous cherchez?

Et elle montre le jardin, celui de Pétrarque! un petit enclos où pousse un laurier.

On reprend le sentier, un pied dans l’eau, un pied sur des racines; on franchit un déversoir, on suit un barrage; nous voilà au milieu du vallon. Plus trace de rivière au-dessus de nous, rien qu’un amas de rocs où poussent des lavandes. Mais les sources jaillissent de chaque roc, de chaque brin de lavande, minces comme un doigt ou grosses comme un bœuf, selon la métaphore provençale, et toutes chantantes, bouillonnantes, tentatrices et glacées.

Mon compagnon se déclare désappointé:

--Tu m’avais promis une source, et tu me montres un essaim bourdonnant de sources. Mille sources ne sont pas plus Vaucluse que mille diamants à un carat ne représenteraient le Régent.

--Regarde là haut l’immense paroi qui, brusquement, barre la vallée: une grotte s’ouvre à sa base, ou plutôt un cratère oblique au fond duquel dort un petit lac. C’est l’entrée, l’œil ouvert sur l’azur, de l’insondable réservoir souterrain dont toutes les sources que voici ne sont que d’insignifiantes fissures. Mais vienne l’équinoxe de printemps, quand les neiges fondront sur les Alpes, alors on verra le niveau du lac monter, la coupe déborder, _la fontaine_ jaillir, et par-dessus ces rocs qui descendent en cascade jusqu’ici, dans leurs mousses subitement reverdies, ruisseler la féerie des eaux.

--Montons alors!

--Montons, mais remercie les dieux cléments qui te réservaient cette joie d’aller surprendre, ingrat! au cœur même de son rocher, la nymphe géante endormie.

Quelques instants après nous pénétrions dans la grotte, et nous descendions jusqu’au lac, par une pente régulière, couverte de tout petits galets arrondis et roulés, des siècles durant, dans les profondeurs mystérieuses de la montagne. J’en ramassai une poignée et je les jetai dans le lac; ils produisirent, en s’éparpillant sur cette eau sans fond, des bruits argentins et inquiétants.

A droite, à gauche, des couloirs, de noirs conduits. En haut, dans l’encadrement de la voûte, un coin de bleu profond apparaît, et, se découpant sur le ciel, le feuillage du figuier centenaire qui vit ainsi, accroché au roc, et à qui suffit, pour verdir et vivre, que l’eau, s’élevant peu à peu, vienne une fois l’an baigner ses racines.

Ce mystérieux _trou d’eau_ a sa légende; on le croit immense. A vingt lieues de Vaucluse, sur le versant méridional de Lure, entre Forcalquier et Sisteron, s’ouvre, à ras du sol, un abîme sans fond, l’_Aven de Cruis_, où jadis, selon Nostradamus, les femmes adultères étaient jetées. Il y a quelques vingt ans, disent les gens de Cruis, un pâtre s’y précipita, et son bâton, que l’on reconnut aux sculptures, s’en alla ressortir à Vaucluse où des lavandières le trouvèrent.

Nous redescendons au village par la route ordinaire, à cette heure abandonnée du soleil. Je remarque quelques petits cafés-restaurants avec des tables en bois, des bancs, une tonnelle où il serait agréable de dîner en regardant l’eau. Une vieille femme nous offre des photographies de la fontaine, des brochures sur Pétrarque, des bouquets d’herbe à plumes (_Stips pennata_) que l’endroit produit en abondance, teinte en rouge, en jaune et en bleu; et, comme il faut que les plus chères impressions soient gâtées par la sottise humaine, nous apercevons aux derniers rayons du couchant, grimpé sur le roc, à une vertigineuse hauteur, un touriste ami de la gloire qui, armé d’un pot noir et d’un pinceau, ajoute son nom en lettres énormes aux innombrables noms d’imbéciles dont tout le vallon est barbouillé.

En rentrant à l’Isle par les platanes, où les moineaux s’égosillent maintenant sans réussir encore à faire taire les cigales, nous remarquons un monument avec inscription constatant que la promenade fut plantée au XVIIIe siècle par les soins d’un vice-légat. Ceci nous met en goût. Il nous reste un gros quart d’heure:--si nous allions visiter l’église?... Mistral me l’avait recommandée. Cette église de l’Isle, à part son campanile à la mode du pays, en fer forgé, où les cloches sont comme des oiseaux en cage, n’a rien de bien remarquable à l’extérieur. Mais l’intérieur est curieux, peint du haut en bas dans le plus pur mauvais goût italien. Le mur qui fait face au chœur est occupé par un firmament extraordinairement bleu, où des anges en or, de grandeur nature, chevauchent des nuages d’argent. Et partout des vertus, des prophètes, des sibylles à vous donner le torticolis.

Entre l’Isle et Avignon, dans la fraîche plaine coupée d’eaux courantes et quadrillée de haies de roseaux, des villages passent portant chacun sur son clocher une madone dorée ou blanche. Et tout près d’arriver, tandis que nos yeux cherchent à l’horizon, dans les vapeurs du Rhône, les tours d’Avignon et la masse énorme du palais des papes, nous voyons là, sur notre droite, dans l’éclair du train, une mignonne église crénelée.

--Montfavet!... Montfavet!...

Nous sommes décidément en terre papale.

II

Le mistral et le Rhône.--Les remparts.--Les nouvelles rues.--Jaquemard.--Le café Février.--Le vieil Avignon.--Le marché.--La juiverie.--Le Palais des Papes et le rocher.

O vous! qui aimez Avignon, bénissez le mistral et le Rhône.

--Quoi! le Rhône dévastateur?... le mistral, qui rend fou, qui arrache les créneaux des tours, décorne les taureaux de Camargue et arrête les trains de chemin de fer en Crau?

--Parfaitement, car c’est au Rhône et au mistral qu’Avignon doit d’avoir gardé sa physionomie.

C’est pour se garder du mistral et lui casser les ailes à tous les tournants, qu’on a bâti ces milliers de petites rues étroites et courtes se coupant à angle droit, quand ce n’est pas à angle aigu, dont les vieux noms pittoresques me ravissent, et où je rencontre à chaque pas quelques débris, quelques souvenirs de l’Avignon républicain ou pontifical.

Et ces remparts, si finement sarrazins, ouvragés de mâchicoulis, relevés de tours qui s’espacent comme les chatons à jour d’une ceinture moyen-âge, ces remparts à ce point dorés par le soleil que Dickens put comparer Avignon à un pâté qui cuit dans sa croûte, il y a beau temps que nous les aurions vu tomber sous la pioche s’ils n’étaient une digue nécessaire contre les colères du fleuve qui coule majestueusement à leurs pieds. Un savant aimable me fait remarquer que chaque pierre du rempart porte, gravé en creux, un symbole, un monogramme. Ce sont les marques des ouvriers qui les taillèrent. Il y a relevé un grand nombre de signes maçonniques, ce qui tendrait à prouver, conclut-il, que la franc-maçonnerie... J’ai d’ailleurs totalement oublié ses conclusions.

Les remparts sont monuments historiques, on n’y touche que pour les restaurer, et avec quelle érudite discrétion? M. Viollet-le-Duc pourrait le dire. Pourtant, M. Viollet-le-Duc dut un jour y faire brèche, à ces chers remparts; les portes du XIVe siècle ne suffisaient plus au XIXe! Mais pour la garder, cette brèche, sur la place de la porte démolie, il éleva deux tours d’un si pur gothique, que Jean de Héredia, l’Architecte d’Urbain V, s’il revenait, les croirait siennes.

Une tour minuscule, un bijou de tour, a fleuri là aux pieds des deux grandes. Mon ami le savant semble embarrassé pour m’en expliquer la destination.

--Que voulez-vous?... l’édilité a exigé ce monument... M. Viollet-le-Duc l’a fait aussi gothique que possible... Et puis le moyen-âge avait aussi ses besoins!

C’est sous l’empire que les trois tours, grandes et petite, furent bâties, lorsqu’on perça le Cours ombragé et la large rue qui mènent de la gare à la place de l’Hôtel-de-Ville.

A part le mistral, qui peut-être s’y joue à certains jours un peu trop librement, ce cours et cette rue sont pour plaire. Les maisons neuves, avec leurs hauts balcons fastueusement sculptés, leurs terrasses et leurs colonnades, ont fort grand air et vraiment tournure de palais. Les maçons avignonnais gardent dans le sang quelque chose de la magnificence italienne.

La place est belle aussi, dans l’ombre que jette sur elle le Palais des Papes. C’est là que s’abattit la mule de Grégoire XI--que ce présage ne troubla pas--lorsqu’il partait pour transférer le Saint-Siège à Rome.

Comme toute place qui se respecte, elle a sa statue: un Crillon engoncé dans une armure de bronze; et de plus un théâtre petit, mais fort élégant, ce qui est rare en province, avec son portique surélevé. Le Corneille et le Molière assis devant sont l’œuvre de deux Avignonnais, des deux frères Brian. L’un d’eux était ce sculpteur mort en plein triomphe, dont le Mercure inachevé, pur comme un antique, portait sur son socle, il y quelques années, au Salon, la grande médaille d’honneur à côté d’une couronne d’immortelles.

L’Hôtel-de-ville est grec, grec moderne bien entendu! Mais par-dessus ses corniches et ses colonnes, se dresse la vieille tour communale, la tour gothique de Jaquemard. Comme autrefois, à toutes les heures, Jaquemard frappe sur la cloche, tandis que Jaquemarde lui présente un bouquet fané. A la hauteur où ils sont, il faut de bons yeux pour percevoir les mouvements des personnages. Pourtant ce spectacle enfantin me ravit. Mais je regrette une chose: Jaquemarde et Jaquemard ont un costume moderne, et je me rappelle avoir vu, dans un coin du musée, le Jaquemard et la Jaquemarde authentiques, l’un en pourpoint à crevés, l’autre en robe rouge à taille aiguë, deux caricatures renaissance d’un bien autre caractère! Ne pourrait-on pas les replacer?

Jaquemard sonne: cinq heures! Tout Avignon est sur la place à se promener de long en large, achetant des brins de lavande, des bouquets de thym à de vieilles femmes, ou bien assis devant les cafés. Cafés superbes, hauts de plafond, peints, sculptés et dorés, avec de larges terrasses et des caisses de lauriers-roses. Dans tout le Midi, le café tient grande place, et l’on a peu le goût du confort, ni de l’intérieur.

--Venez voir ma maison, me disait l’autre jour un brave homme, Avignonnais pur sang, enrichi par les chardons après s’être laissé ruiner par la garance, je l’ai fait arranger à la moderne; vous verrez mon salon surtout, c’est grandiose, dans le genre du café Février!

Ce café Février est un singulier café pour un café de province. Si on tourne le dos à la place et à Jaquemard, on se croirait dans un de ces établissements du boulevard Montmartre, où se réunissent à l’époque des vacances théâtrales les comédiens et les comédiennes sans engagement. Mêmes châles dramatiquement drapés, mêmes bonnes figures tragiquement ou comiquement bleuies par le rasoir, mêmes conversations émaillées de «_vois-tu?_», de «_non, tu sais!_» de «_camarades_», de «_vieilles branches!_»; seulement un peu d’accent provençal sous ces façons de parler parisiennes. Ce sont des chanteurs de café-concert. Depuis que la Provence et le Comtat ont pris la fièvre du café-concert, depuis qu’on ne peut plus sans café-concert donner de fête à Barbentane ou à Gadagne, Avignon, grâce à son conservatoire, et, dans Avignon, le café Février, sont devenus centre artistique. Saluons le roi du lieu, ce gros homme vêtu de velours et cousu de chaînes d’or. Il a dans la plus étroite rue de la ville un bureau avec cette enseigne au cinquième:--MONSIEUR Z..., AGENT LYRIQUE.--Il fait les engagements, sert d’intermédiaire et fournit le pays à vingt lieues à la ronde de Bordas et de Thérésa.