Part 14
A propos de la Félibrigeade, une vive discussion s’éleva, discussion grave: Fallait-il dîner aux Chênes-Verts? Ne valait-il pas mieux dîner à la Bartelasse? Grivolas tenait pour les Chênes-Verts, alléguant l’usage d’abord, puis la beauté incomparable des arbres, l’art de la mère Abrieu pour improviser un civet, et la proximité du château de l’ami Semenoff dont la cave, paraît-il, n’a pas de verrous. Aubanel préférait la Bartelasse.
--Aux Chênes-Verts, disait Grivolas, nous pourrions, avant dîner, amasser appétit sur la levée, et aller voir les cabanes des pêcheurs d’esturgeons et d’aloses.
--De la Bartelasse, en buvant, reprenait Aubanel, nous verrions Avignon à travers les arbres; et il chantait: «Du gothique à Avignon--les créneaux et les tours--font des dentelles--dans les étoiles!»
Cette strophe nous décida.
La table fut dressée à la Bartelasse en plein air et au bord du fleuve, dans une enceinte de roseaux tressés et non loin d’un petit cirque où les taureaux courent parfois le dimanche. Olives noires et olives vertes, fritures d’ânes (rassurez-vous, ce sont d’exquis goujons du Rhône!) écrevisses et coquilles de Vaucluse, avec cela trois doigts de vieux Châteauneuf, ce vin papal désormais introuvable. On boit, on brinde; l’ombre arrive tandis qu’Aubanel et Gras récitent des vers, tandis que Grivolas me reproche de n’être pas allé au Musée admirer la _Mort du jeune Barra_, ce chef-d’œuvre républicain du vieux David; de grands feux sont allumés sous les arbres pour éloigner les moustiques; tout à coup la lune se lève, si claire dans un ciel pur, qu’une cigale attendrie, prenant cette nuit d’argent pour le jour, se mit à s’égosiller sur nos têtes. C’était exquis de couleur locale.
IV
Le pays de Mireille.--Nostradamus et les diables à cornes blanches.--Les ruines de Glanum.--Dans les Alpilles.--L’hôtel de Monte-Carlo.--La ville des Baux au clair de lune.
--Allez aux Baux, nous avait dit Grivolas, et prenez par Saint-Remy si vous voulez voir de jolies Provençales.
Nous partîmes donc pour les Baux en prenant par Saint-Remy.
Les graviers blancs de la Durance une fois franchis sur un pont de je ne sais combien d’arches, le voyage devient charmant à travers une plaine que borne la ligne harmonieuse des Alpilles et partout coupée, non plus de haies de roseaux comme autour d’Avignon, mais de longues lignes de cyprès nains, courbés dans le sens du mistral et qui, de loin en loin, se groupent en un petit bois, serré et noir comme un bois sacré, pour abriter non pas un temple, mais un simple _Mas_, une ferme.
Nous sommes au pays de Mireille.
On aperçoit Maillane en passant; le voiturier fait claquer son fouet devant le Mas des Micocoules.
Ici commence la Provence d’Arles. Des Provençales, pour nous voir, se montrent sur le pas des portes; et leurs rires à belles dents, leurs yeux très vifs quoique plus souvent bleu glauque que noirs, surtout le petit mouchoir mutinement noué sur le front, les font ressembler, dit mon ami, à de jolis diables à cornes blanches. Mais ce n’est là que le négligé du matin. Cette après-midi, elles auront au complet le galant costume arlésien tout dentelle et velours; le jupon fastueux, mais qui laisse voir le petit pied, le fichu plissé découvrant la nuque, et l’ornement de tête à la fois gracieux et fier avec son ruban plat largement brodé et sa coiffe à jour relevée en coquille.
Ne se coiffe pas ainsi, à la Provençale, qui veut. C’est tout un art, presque un secret; les étrangères ne s’en mêlent guère. _Prendre la coiffe_ (c’est le terme) entraîne une cérémonie, et les fillettes la prennent rarement avant treize ans.
D’ailleurs, c’est dimanche aujourd’hui, et si nous arrivons à Saint-Remy pour la sortie de la grand’messe, nous pourrons admirer les Provençales dans leurs atours.
Toute la ville est dehors, les hommes devant les cafés, les _chatounes_ en train de se promener sous les platanes. Elles viennent par groupes, embrassées, nous regarder, et pas une n’oublie de rire de notre débraillé de touriste.
Une anecdote pour nous venger:
A Saint-Remy, un jour, Nostradamus vieux de plus de cent ans, et meilleur devin que jamais, prenait le soleil devant sa porte.
Une fillette passa:
--_Bonjour, moussu Nostro-Damo!_
--_Bonjour filleto!_
Demi-heure après, la fillette revint, pimpante, le ruban au vent:
--_Bonjour, moussu Nostro-Damo!_
--_Bonjour, fremeto!_
Et la galante _San-Roumienque_ rougit; la petite fille, en effet, avait eu le temps entre deux bonjours de devenir petite femme.
Ran tan plan!... Rrran! Le tambour annonce des courses pour l’après-midi.
--Pourvu qu’il ne pleuve pas! disent les gens, en regardant le ciel qui se couvre et de larges gouttes qui s’écrasent sur le pavé fait de galets.
--Ce ne sera rien: un simple nuage qui se secoue.
Nous pouvons, en tous cas, aller visiter _les antiques_, et revenir, s’il y a lieu, à temps pour les taureaux.
Un arc de triomphe, un mausolée au bout d’une avenue solitaire. Mais que ces ruines sont d’un admirable effet, près de ce champ d’oliviers, au pied de ces collines grises, si pures de forme, si grandes de proportions et pareilles sans doute aux collines des environs d’Athènes.
Sous les antiques s’ouvrent d’immenses carrières, telles encore que les Romains les ont laissées après en avoir extrait tout Arles, pierre par pierre, les arènes, le théâtre, le cirque et les aqueducs. A côté, il y a un champ où, dans les ravines laissées par la pluie, les gamins recueillent parfois, à fleur de terre, des débris de poterie, une monnaie romaine ou grecque, la Diane de Marseille, le crocodile enchaîné de la colonie nîmoise. C’est, avec quelques restes de constructions, des traces de fours, des appuis de poutres taillés dans le rocher, tout ce qui reste de la cité de _Glanum_ qui, au temps des Constantins, gardait le défilé des Alpilles.
J’ai vu une fois, il y a dix ans bientôt, ces ruines vivantes. La Provence félibresque fêtait la Catalogne à Saint-Remy. Mistral, debout sur le piédestal du tombeau, récitait des vers à la foule; Albert de Quintana, Victor Balaguer, depuis ministre, mais alors simplement poète et proscrit, lui répondaient dans le bruit de plus en plus rapproché des tambourins et des fifres. Bientôt les farandoles arrivèrent, et la _pegoulade_,--t’en souviens-tu, ô Monselet! toi qui voulus porter la torche!--la _pegoulade_ s’allumant descendit vers la ville comme une rivière de flammes.
Décidément les courses n’auront pas lieu. Le sol de l’arène n’a pas eu le temps de sécher et une glissade devant les cornes des taureaux serait dangereuse. D’ailleurs, voici que la pluie recommence à tomber. Mais c’est une pluie du Midi, intermittente et tiède, avec des éclaircies bleues égayées de chants d’oiseaux.
Que faire à Saint-Remy? Les Baux ne sont guère qu’à douze kilomètres; si nous allions aux Baux dès ce soir?
--En suivant ce canal jusqu’à la route neuve, nous dit une vieille femme, puis la route neuve tout droit, vous pouvez arriver dans trois petites heures.
--Et trouvera-t-on de quoi souper, de quoi coucher?
--Oh! je crois bien; il y a maintenant une auberge, des chambres.
Nous voilà partis! Il s’agit de traverser la montagne avant la nuit, car les Baux regardent du côté d’Arles, sur l’autre versant des Alpilles.
On suit d’abord un vallon triste, monotone, entre des mamelons boisés de chênes kermès et coupés çà et là de quelques champs d’amandiers. Mais au bout d’une heure de marche, le paysage s’affine, se découpe; la route s’en va serpentant en corniche à vingt mètres au-dessus d’un torrent sans eau.
Là-haut, deux grands blocs debout indiquent l’entrée des gorges. La pluie ne cesse pas, la nuit s’avance; nous nous pressons. Enfin aux dernières heures du crépuscule apparaît à nos pieds le «déluge pétrifié», l’immense cirque de roches entassées, trouées, déchiquetées comme les banquises polaires, avec ces escarpements concentriques, ces profonds abîmes, ces _Baux_, où la légende veut que Dante ait pris le dessin et le nom des _Balsi_ des cercles de son Enfer. Au milieu, _la Ville_ à peine visible sur le ciel et confondant ses ruines blanches avec le piédestal de calcaire éboulé qui la porte.
Descendons au fond de l’entonnoir, à _Baux-Manière_ où broute la chèvre d’or. Tandis que nous allons en un sens, le vent remonte en sens contraire, et cela d’une telle vigueur, dans le couloir étroit par où le chemin passe, qu’il nous faut, pour avancer, piquer de la tête et courir. A Baux-Manière (qu’il vaudrait peut-être mieux appeler _Baumo-Niéro_, grotte noire), passe en l’air une chauve-souris. C’est, avec un lapin effaré et un merle, les seuls êtres vivants que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Saint-Remy.
La pluie ne tombe plus; mais il est nuit close. Vainement nous levons la tête. Des Baux, qui doivent être là, qui sont là certainement, nous n’apercevons rien: pas un toit, pas une fenêtre éclairée; partout des rochers sur lesquels se détache dans le noir la meurtrissure blanche des carrières.
Pour comble d’embarras, trois sentiers! nous choisissons le plus beau. Au bout d’un instant, nous reconnaissons qu’il nous égare. C’est le plus ruiné qu’il fallait prendre, le plus en harmonie avec le tas de ruines que nous cherchons. Essayons de celui-ci, suffisamment croulant et pierreux; il serait cruel, trempés et affamés comme nous sommes, d’errer longtemps ainsi, à deux pas du but.
Nous montons... Une cloche sonne, des voix parlent dans l’ombre au-dessus de nous.
--Hé! braves gens, crions-nous sans voir personne, braves gens, le chemin des Baux?
--Encore une enjambée, et vous êtes dans la ville.
La ville!
En effet, voici un portail, une rue en escalier, ruinée, et tout en haut, sur une terrasse qui sert de place publique, les _Baussenqs_ en train de considérer l’air du temps, entre deux averses.
Nous demandons l’auberge; on nous répond:--Voici l’hôtel.
J’aurais difficilement reconnu, sous sa toilette neuve et blanche, la vieille auberge du père Cornille, où Gounod composa Mireille. C’est un hôtel maintenant, l’_hôtel de Monte-Carlo_, s’il vous plaît, ainsi qu’il appert de l’enseigne.
Monte-Carlo! que vient faire ici ce nom italien, ce souvenir du trente-et-quarante? Interrogeons nos souvenirs historiques: Les princes de Monaco, sous Louis XIII ou Louis XIV, possédaient, il me semble, la seigneurie des Baux, et sans doute... Mais notre hôte, M. Moulin, un Baussenq qui a voyagé, coupe court à mes savantes inductions en me disant qu’avant la guerre il était chef de cuisine chez M. Blanc.
Dîner exquis, inattendu, dîner moderne dans une salle à manger ogivale, tandis que la pluie--elle peut tomber à l’aise, maintenant!--recommence, et que le vent mugit en bas dans le _Val d’Enfer_ et le _Trou des Fées_; dîner pittoresque d’ailleurs et suffisamment provençalisé par les beaux yeux de quinze ans et le galant costume de mademoiselle Maria Moulin qui nous sert, par quelques bouteilles de vin du cru et par un de ces petits fromages de chèvre, conservés sous une triple couche de poivre d’âne, de lavande et de thym, que Belaud de la Belaudière, le Ronsard provençal, chantait au XVIe siècle, en ses sonnets:--«_A la ville des Baux, pour un florin ou deux,--vous avez de fromageons un plein tablier,--Qui comme sucre fin fondent à la gorge..._»
Hélas! Richelieu a canonnée les Baux; le château n’est plus, la ville s’est dépeuplée, mais le vin pétille toujours et toujours les fromageons embaument comme au temps du poète ligueur.
Au dessert, M. Moulin, qui décidément n’est pas un hôtelier ordinaire, vint trinquer avec nous et nous parler du pays, de son histoire; il nous récita le passage de _Calendal_ sur les princes des Baux: «_Race d’aiglons jamais vassale--Qui, de la pointe de ses ailes,--Effleura la crête de toutes les hauteurs..._» Il nous dit leur blason: une étoile d’or à je ne sais combien de rais, l’étoile des mages (car les princes des Baux descendent de Balthazar, le roi nègre), avec l’aventureuse devise: «AU HASARD, BALTHAZAR!» Il nous dit leurs hauts faits, leurs rapines et leurs galanteries, les massacres, les cours d’amour! Il nous montra une tresse de femme trouvée par lui, sous une dalle, tresse d’Huguette des Baux, ou d’Azalaïs ou de Sibylle, fauve et lourde comme l’or et que l’on dirait coupée d’hier.
Puis il nous décrivit les merveilles qu’il faudrait voir le lendemain. La ville d’abord, cette Pompéi moyen âge qui contint dix mille habitants, et n’en a pas trois cents aujourd’hui, les rues désertes, les maisons vides, le puits, le colombier, la chapelle, tout un flanc de montagne dallé pour alimenter la citerne, les remparts taillés dans le rocher vif, les énormes tours tombées d’un bloc, et l’admirable vue qui se découvre de l’esplanade: la Crau et son désert de cailloux roulés, le Rhône, le pays d’Arles, la Camargue, les bords du Vaccarès où paissent les taureaux et les chevaux sauvages, et, à l’horizon, la mer qui brille.
Et ce n’est pas tout, continuait en riant M. Moulin, il y a au bas de la montagne une fontaine à trois canons d’où l’on montait l’eau à dos de bourriquet avant qu’on eût réparé la citerne. Tout près, dans un jardin, vous verrez le pavillon de la reine Jeanne, il est du temps de François Ier: de la pierre qu’on dirait brodée! et de l’autre côté, vers Maussane, sous la grande tour du château, un énorme bloc détaché sur lequel sont sculptées en relief trois figures romaines. Cela représente, assurent les savants, Marius, sa femme et sa prophétesse. Les gens pieux au contraire y ont vu les trois Marie et ont bâti une chapelle au pied.
--Mais papa, je t’assure que tu ennuies ces messieurs, dit mademoiselle Maria, tu leur enlèveras tout le plaisir.
--Je vous ennuie?...
--Dieu préserve, monsieur Moulin!
--Puis nous parcourrons les gorges, le val d’Enfer, le trou des fées, vraies fentes bourrées de verdure, aussi fraîches que le roc est aride, et où jamais un rayon n’a pénétré.
--Superbe!
--Vous trouverez cela superbe demain; mais c’est égal, même s’il fait beau, vous n’aurez rien vu. Qui veut voir les Baux doit les voir la nuit et au clair de la lune.
Ce disant, M. Moulin, inquiet du temps, ouvrit la fenêtre.
--C’est trop de chance!
Pendant que nous causions, le vent avait chassé les nuages et la lune inondait de ses clartés bleues la ville et le vallon, la ligne altière des tours et les découpures étranges des roches.
Nous avons vu les Baux la nuit. Tant que la lune à duré, malgré la fatigue, nous nous sommes promenés à travers un paysage de féerie. Une fois couchés, nous avons fait deux rêves: Mon ami, âme guerrière et tendre, rêvait qu’il était troubadour, et qu’il épousait mademoiselle Maria, laquelle avait des cheveux d’or et s’appelait Huguette. J’eus un rêve plus bourgeois: j’étais fort riche et je m’achetais un palais brodé à jour et dominant l’abîme, dans cette étrange ville des Baux où les palais se vendent quatre-vingts francs.
EN TRAIN DE PLAISIR
I
CONSEILS AU DÉPART.
L’hiver secoue ses dernières neiges: dans les haies encore frissonnantes, mais où pointent, déjà quelques bourgeons hâtifs, le printemps, comme un enfant qui joue et se cache aussitôt, a montré le bout de son nez rose. On s’ennuie chez soi, on rêve voyages; des ailes poussent au plus casaniers; et la Compagnie P.-L.-M., ce saint Pierre qui tient la clef des champs, couvre colonnes et murs d’immenses affiches jaunes annonçant des trains de plaisir pour Gênes, Florence, Rome, Naples.
Le Parisien, artiste ou petit rentier, s’arrête pensif devant ces affiches: «Eh quoi! en prenant si peu d’écus sur mon budget, si peu de jours sur mes occupations, je pourrais m’offrir tout cela? voir les Alpes et l’Apennin, respirer la brise marine, déjeuner d’art, souper d’histoire, marcher sur du marbre, dormir sous des fresques, connaître le Tibre et l’Arno, admirer comment la vigne virgilienne s’enguirlande au tronc des mûriers, et boire en disant _Si signor_ des vins trop doux dans des fiaschetti garnis de paille!»
La chose est tentante; mais un maudit mot vient tout gâter: train de plaisir! Il y a sur les trains de plaisir, comme sur les diligences autrefois, toutes sortes de plaisanteries convenues; par crainte du ridicule, un homme d’esprit, qui grillerait de partir, se résignera pour toujours à ne connaître Pompéi qu’en peinture, et à se figurer la campagne romaine d’après les terrains lépreux et vagues d’au delà de nos fortifications.
Certes, le train de plaisir a ses inconvénients; il est d’autres façons plus aimables de voyager: dans un sleeping-car, par exemple, ainsi que le font les millionnaires, en prenant son temps et ses aises; ou bien encore à l’artiste, dans une _caravane_ de saltimbanques organisée en manière d’atelier, s’arrêtant un jour ou une heure à chaque site qui vous plaît, avec un tricorne de gendarme (le modèle est le même partout) négligemment suspendu aux brancards de la voiture, pour éloigner les malfaiteurs et leur laisser croire qu’on a chez soi la force publique en visite.
Seulement, il faut pour cela être riche d’argent ou de loisir. Démocratique et bourgeois, le train de plaisir s’accommode d’états plus modestes.
--Mais on y est serré.--Pas tant que cela, et moins parfois que dans un autre train puisque chaque compartiment ne reçoit que huit voyageurs au lieu des dix réglementaires.--On entend parler français tout le temps, ce qui nuit au pittoresque, enlève l’illusion, trouble la rêverie.--Halte-là! sans nier les âpres joies de la solitude dans des villes où vous ne comprenez personne et où personne ne vous comprend, croyez bien qu’après deux ou trois jours de cette existence de sourd-muet s’exprimant par gestes, vous ne serez pas fâché de retrouver, le soir, histoire de se délier la langue en commun, quelques-uns de vos odieux compatriotes!--On fait connaissance avec un tas de gens...--Sans doute, à moins d’être irrémédiablement sournois. Mais ces amitiés improvisées ont leur agrément; c’est, car ici-bas tout se renouvelle, c’est, en plus grand et avec moins d’ennuis, l’originalité et l’imprévu des anciens voyages par le coche.--Et pour se loger, arrivant ainsi cinq cents à la fois dans une ville?...--En effet, je plains les malheureux qui, traînant leur sac de nuit comme un forçat son boulet, errent à travers l’inconnu, en quête d’un gîte, jusqu’à ce que quelque cocher de contrebande, quelque cicerone de hasard les livre pieds et poings liés à un cabaretier complice, tapi dans une infâme osteria, au fond d’une ruelle innommée. Mais pourquoi ne pas faire comme les Anglais? Il existe à Paris une agence qui, moyennant des prix modérés, vous loge, vous nourrit, et pousse même la prévenance jusqu’à vous réveiller à vos heures.--C’est insupportable, cela!...--C’est charmant, au contraire, pour les gens qui n’ont pas de temps à perdre et n’aiment pas s’embarrasser des menus détails de la vie. Aussitôt débarqué dans un pays nouveau, on n’a plus, sa toilette faite, qu’à se répandre par les rues, en homme que rien ne préoccupe, léger de bagage et de soucis.--Et l’on est convenablement logé?--Jugez-en: à Gênes, j’habitais, via della Croce, un hôtel vaste comme un palais qui avait pour ornement de vestibule un Scipion Nasica en marbre dont le Louvre serait jaloux; à Florence, mes fenêtres, car j’en avais trois, et de taille, donnaient sur la façade du Bargello; à Naples, de mon balcon je regardais fumer le Vésuve; à Rome, la vue était triste: il n’y a pas de rues gaies à Rome! par compensation un cardinal tout rouge et un superbe moine fondateur d’ordres logeaient sur le même palier que moi.--Et les repas?--Repas de table d’hôte, selon la saison et l’endroit, mais toujours aussi bons qu’on peut les espérer. Une seule fois je fus inquiet: l’arrêt du train pour le dîner étant fixé dans un misérable village. Qu’y trouverions-nous? On se méfiait. O surprise! l’agence avait tout prévu: au sortir du wagon la maternelle agence fit distribuer à chacun de ses voyageurs un paquet contenant le repas du soir, une bouteille, un couvert, un verre. Un vieux pêcheur pas trop voleur vint nous vendre des _frutti di mare_, petites clovisses à coquilles minces et roses; on dîna de grand appétit, au bord de la mer, sur le sable, en regardant le soleil se coucher derrière les pins. C’est du Paul de Kock si l’on veut, mais, traduit ainsi en italien, Paul de Kock n’est pas sans charme.
Évidemment, en quinze jours on ne peut tout voir. Le secret, pour voir quelque chose, est précisément d’éviter certaine goinfrerie de curiosité à laquelle se laissent aller trop souvent les apprentis touristes. De braves gens, natifs du faubourg Saint-Marceau et qui n’ont jamais visité ni le Luxembourg ni Notre-Dame, se donnent, une fois la frontière passée, des indigestions de musées et de monuments. Ils ne sont jamais montés dans la Colonne, mais ils se croiraient volés de leur argent si là-bas ils oubliaient une fois de grimper au faîte d’un campanile. Ne les imitez point; promenez-vous à Gênes, à Naples comme vous vous promenez dans Paris, sans presse, en vous imaginant que vous devez y revenir le lendemain. Peu de choses vous échapperont; le hasard, dieu propice aux flâneries, s’arrangera toujours de façon à ce que vous ne regrettiez pas les quelques cents francs du voyage.
Et maintenant, un souvenir personnel:
C’était à Florence; un train de plaisir arrivait. Il y avait foule à la gare: des députations, des musiques avec des bannières. Parmi les bannières une portait, en or, le nom de Garibaldi. Les voyageurs la saluèrent. On répondit par un formidable «Evviva la Francia!» Tout à coup et quand le silence se fut fait, timidement mais fermement comme quelqu’un qui a son idée, se détacha du groupe un petit joueur de triangle, brun, ébouriffé, la bouche grande, des dents blanches jusqu’aux oreilles. Il baragouinait un peu de français; il cria: «Evviva la Repoublica!... Evviva Victor Ougo!»
Nous embrassâmes le petit joueur de triangle. On trouve comme cela d’agréables surprises à voyager par train de plaisir.
II
RÊVERIE EN CRAU.
... Le train repartit d’Avignon, triomphalement accompagné par les innombrables voix argentines ou graves des innombrables beffrois, clochers et tours d’horloge, qui, mis en gaieté par le soleil, s’égosillaient sur le coup de midi derrière les remparts.
Il faisait un petit mistral qu’on devinait, sans le sentir, à l’azur plus profond, plus vibrant du ciel balayé, à des tourbillons de sable noir en train de cabrioler dans les graviers de la Durance, et surtout aux grands saluts que nous adressaient les cyprès plantés en rond autour des fermes ou alignés sur la limite des champs.
Des collines grises, couvertes d’herbes grises; de loin en loin, se mirant aux larges eaux du Rhône ralenti, un château, de grands murs en ruine; et tout à coup, Arles une fois dépassé, la Crau, la plaine immense de cailloux, sans un arbre, sans un buisson, pierreuse et sèche pendant des lieues, où de loin en loin apparaît le toit plat d’une bergerie. Là-bas, tout près de l’horizon, à un endroit, vous diriez des cailloux plus gros; on reconnaît, en regardant mieux, que ces cailloux sont des moutons. Maigres moutons qui, sous le bâton des _baïles_ nomades, passent là leur hiver, affamés, retournant du bout du nez chaque pierre pour trouver dessous un peu d’herbe pâle. Mais patience! ils savent qu’aux premiers beaux soleils, aussitôt les neiges fondues là haut, le troupeau, boucs en tête et toutes les sonnailles sonnant, remontera par le «chemin romain» vers les montagnes où sont des herbages si drus et parfumés de tant de fleurs.
Elle n’a pas de bout, cette Crau! malgré la hâte que met le train à fuir son infini monotone. Je me suis un jour rendu compte de son étendue en regardant, du haut d’une des tours hardiment plantées par les Sarrazins sur les derniers gradins des Arènes, la tache rouge qu’elle faisait au milieu du pays d’Arles en moisson. En été, quand l’air flambe sur les cailloux, la Crau, comme le Sahara, connaît les féeries du mirage; et les Grecs contaient que Jupiter fit grêler ces pierres du fond du ciel pour fournir des armes à l’Hercule tyrien, en train de combattre je ne sais quelle sauvage tribu des Gaules.