Part 6
»Il sonnait, mais de quelle voix triste! Et les larmes m’en sont venues aux yeux, de voir, ô grand saint Man, ta pauvre petite chapelle abandonnée, sa vieille porte qui tremble au vent, son clocher dont la croix penche, ses vitraux brisés par où passent les hirondelles, et ses murs en ruines, pleins de lézardes, dont les lambrusques, les belles lambrusques du bon Dieu, ont grand’peine à cacher la misère!
»Je ne veux pas dire que la dévotion vous manque, mes frères; je trouve même que vous en avez de trop, moi, qui, l’an passé, de mon argent (j’en suis encore pour beaux quatre écus!) ai dû acheter une cage en fer chez le serrurier de la ville. Vous savez bien la cage que j’ai placée autour de la statue miraculeuse, sans quoi, taillant le bois de vos couteaux, un morceau par-ci, un morceau par-là, mon saint s’en serait bientôt allé en reliques.
»Non! la dévotion ne vous manque point; vous êtes bons au fond, bons et pieux, mais, hélas! l’avarice, la grande avarice vous domine.
»Dieu me préserve de mal parler de personne; pourtant, ce qui est vrai, est vrai; et c’est une honte à vous, une honte au pays de laisser notre saint logé de la sorte, quand on voit superbement vêtus, dorés comme des princes, et tout à fait aux honneurs du monde, un tas de saints qui ne le valent pas.
»Ah! je n’ai pas peur de le crier bien haut: notre saint Man est un saint sans tache, net comme l’or, clair comme une perle, et qui peut marcher la tête haute, car jamais personne ne lui a jamais rien reproché.
»Qu’ils en disent autant s’ils le peuvent, continua le bon curé en s’animant, tous ces fameux saints, qui font tant leurs fiers!
»Passe pour saint Jean! c’était un brave homme; à moitié sauvage, par exemple, vêtu de peaux de bêtes, vivant au fond des bois comme le loup et se nourrissant de sauterelles.
»Mais saint Pierre? il a vraiment bonne grâce à mener tant de bruit avec sa cloche neuve, lui qui, l’Évangile nous l’apprend, eut le cœur de renier son maître trois fois!
»Quant à sainte Madeleine, avec son beau manteau, nous savons tous ce que nous savons, et le meilleur est de ne rien dire... Je crois d’ailleurs, mes très chers frères, que pour aujourd’hui, en voilà assez de dit.
»Du courage! il faut que l’an qui vient saint Man ait une chapelle aussi blanche que celle de saint Jean, une cloche mieux sonnante que la cloche de saint Pierre et une plus riche statue que la statue en faïence de sainte Madeleine.
»Parlons peu, et parlons bien, gens de Dromon!
»En descendant d’ici, je vais faire une quête; saint Man vous regarde et monsieur Ortolan aussi, souvenez-vous-en! Que tout le monde délie sa bourse et sorte les pièces blanches. Ceux qui, par hasard, les auraient laissées dans les armoires, seront libres de me les apporter au presbytère, jusqu’à jeudi!...
»C’est la grâce que je vous souhaite.»
* * * * *
La quête fut abondante ce jour-là. Touchés de tant d’éloquence et fiers d’avoir un tel saint, tous les paroissiens de l’abbé Ortolan donnèrent. Les liards, les sous et les piécettes tombaient dans le plateau, dru comme la grêle sur les toits, et le bon curé, les larmes aux yeux, songeait au jour où saint Man, tout de blanc crépi, se ferait voir de loin, levant la tête au milieu des lambrusques.
Il ne s’aperçut pas, tant il avait d’émotion, que tous les hommes des trois communes étaient sortis avant la fin; il ne se rappelait plus rien, ce brave abbé Ortolan, rien de rien, ni son sermon ni la façon dont il venait de traiter saint Jean, saint Pierre et sainte Madeleine; aussi est-ce tranquillement, le visage serein comme sa belle âme, qu’une fois la quête achevée et le surplis déposé dans la sacristie, il se présenta sur la porte de l’église pour présider au déjeuner traditionnel et recevoir, selon l’usage, des villageois de Dromon-le-Bas, le petit tonneau contenant _le vin de la messe_.
Mais quel spectacle s’offrit à lui!
* * * * *
Sans l’attendre, étendus sur l’herbe autour du tonnelet, les gens d’Abrosc, d’Entrays et de Dromon-des-Vignes déjeunaient.
--A votre service, monsieur le curé! crièrent-ils quand ils virent l’abbé Ortolan paraître, et levant leurs verres tous ensemble, ils les remplissaient ensuite à plein robinet.
Le pauvre homme n’en croyait pas ses yeux: ce qu’on buvait ainsi sous les lambrusques, à deux pas du saint, c’était le vin, le vin de Dromon-le-Bas, la provision du vin sacré, ses messes de toute l’année!
--A la santé de saint Man! hurlaient les forcenés.
--Qu’il se passe de nous puisqu’il est si grand seigneur!
Et trinquant au nez du curé:
--Vive saint Pierre, disaient-ils avec de grands éclats de rire, saint Pierre le rénégat! vive saint Jean, patron des loups! vive la belle Madeleine!
* * * * *
Peu de temps après cette aventure, j’eus occasion en courant la montagne, de passer tout près de saint Man, et comme je sentais la faim et que le soleil donnait fort, l’idée me vint d’aller manger un morceau sur l’herbe fine, à la fraîcheur de la source.
L’endroit est connu des chasseurs, bien certains, lorsqu’ils veulent faire une sieste tranquille, de ne rencontrer personne là, si ce n’est peut-être un hoche-queue, un merle de rocher qui vient boire, ou, à l’arrière saison, quelque grive en train de se griser dans les lambrusques.
Comme je m’asseyais:
--Bien le bonjour! me cria une voix.
Je levai la tête et j’aperçus, au haut d’une échelle, au milieu des feuilles déjà rougies par l’automne, la tête réjouie du curé de Dromon-le-Haut.
--Que diable faites-vous là, monsieur Ortolan?
--Voulez-vous m’aider? je fais mes vendanges.
Et retroussant sa soutane pour descendre, il vint me montrer un panier déjà plus qu’à moitié plein de petits raisins noirs.
--Ma foi! à la guerre comme à la guerre, ma provision de vin est finie, je n’ai pas le temps d’aller à la ville, et quant à en acheter ici, il n’y faut pas penser... On vous a déjà raconté l’histoire de mon sermon, fit-il en me voyant sourire, les gens d’en bas sont mauvaises langues... Ah! la messe va me paraître dure à dire maintenant; les lambrusques vous font un vin aigrelet!... Mais, bah! il n’est pas mauvais de se mortifier un peu; et puis, ajouta-t-il en riant de son bon rire, les maçons viennent ici demain, et, n’en déplaise aux envieux, mon saint Man aura sa chemise blanche.
HISTOIRES D’ERMITES.
I
L’eau de La Salette.
Près de Canteperdrix, il y a une source, point miraculeuse, par exemple! mais vive, limpide, chantante, une vraie petite rivière qui sort de terre tout d’un coup entre les racines d’un noyer et de deux ou trois chênes, court dans les roseaux quelques pas, puis s’élargissant en écluse, pour la plus grande joie des lessiveuses et des grenouilles, fait marcher, sans que ces industries enlèvent rien au charme du paysage, une buanderie, un lavoir à laine, la meule à remouler d’un taillandier, et une modeste fabrique de chocolat.
Ce paradis de fraîcheur s’appelle _Les Fontainious_.
Très peuplé quand vient le jour, l’endroit est fort solitaire à l’aurore, et l’on n’y entend, avant le bruit des battoirs et des roues, que le murmure des feuilles au réveil, l’eau qui rit dans le barrage, et le pépiement des mésanges qui viennent boire.
* * * * *
J’étais collégien. Un matin, profitant du sommeil de la gendarmerie, je me levai dès l’aube, pour aller le long des Fontainious chasser les oisillons aux gluaux. En arrivant, je trouvai place prise. Une sorte d’ermite, point trop vieux,--qu’à son chapeau sans cordon, à sa soutane d’emprunt, où maint bouton était remplacé par des ficelles, vous auriez pu reconnaître pour membre de cette bohème ecclésiastique des frères libres de saint François, vrais bachibouzouks du cléricalisme, que les tonsurés n’aiment guère,--une sorte d’ermite, arrêté près de ma source, se livrait à un travail singulier. Il puisait de l’eau dans un bidon, puis en remplissait un petit tonneau, monté sur deux roues et que traînait un petit âne.
* * * * *
Il se troubla en me voyant et parut ennuyé d’être surpris. Mais rassuré sans doute par mon jeune âge:
--Y a-t-il loin d’ici la ville, petit?
--Non monsieur, passé le pont, vous y êtes.
L’ermite avait l’air bonhomme, nous nous liâmes; et comme je l’aidais à remplir son tonneau, il me raconta qu’il venait de Notre-Dame de la Salette et qu’il descendait vendre l’eau miraculeuse en Provence. Mais, à traîner le tonneau plein le long des routes, son petit âne se serait crevé; c’est pourquoi il avait pris cette habitude de remplir le tonneau en entrant dans les localités et de le vider à la sortie.
--Mais, dis-je, cette eau n’est pas sainte?
--Qu’importe, petit, puisque la foi sauve!
Et, sa provision faite, il descendit vers Canteperdrix, tirant le petit âne par la bride, clochetant de la main gauche et criant:--Qui veut de l’eau! Qui veut de l’eau de Notre-Dame de la Salette!
II
Comme quoi Saint Pouderous se trompa.
Vous ne connaissez pas saint Pouderous?
Non!... Sans doute, vous le connaîtriez si le sort vous eût fait naître, comme moi, sur un des rocs pelés et gris, égayés de quelques maigres oliviers pour toute verdure, qui, vers les confins du Dauphiné, bordent, plusieurs lieues durant, la Durance provençale.
C’est là que, de temps immémorial, saint Pouderous habite.
Je dis «de temps immémorial». En effet, on ne sait rien dans le pays de lui ni de ses origines; et l’Église, tenant en véhémente suspicion ce saint sans répondant ni aïeux, ne lui tolère une sorte de culte que par horreur du bruit, esprit de prudence, et pour ne pas indisposer des villageois plus superstitieux que dévots, qui, si on leur enlevait leur Pouderous, seraient capables de ne plus croire en Dieu.
* * * * *
Quel qu’il soit, bienheureux authentique ou non, saint local dont l’histoire s’est perdue ou divinité païenne entrée en religion par suite de la dureté des temps, ce Pouderous possède là-bas son ermitage et sa chapelle, perchés tous deux à mi-côte, en belle vue de la vallée, avec ce qu’il faut à une chapelle et à un ermitage: la cloche suspendue à la fourche d’un tronc moussu, la croix rustique fichée dans la fente d’un rocher, le bouquet de chênes, le petit jardin et la source.
* * * * *
L’ermite est un ancien hussard venu là pour des peines de cœur. Ayant laissé pousser sa barbe, il a maintenant l’air vénérable. Mais, la barbe écartée, on trouve dessous un assez bon diable chez qui l’amour de la solitude n’a pu éteindre un certain goût qu’il eut toujours pour l’absinthe suisse. Il en possède un tonnelet dans le creux d’un arbre dont il a fait sa cave, et en cède parfois, moyennant finances, un verre au chasseur altéré, lui tenant tête volontiers, sous son bouquet de chênes, près de sa source, et battant la purée verte militairement, sans que la soutane le gêne.
L’heureux homme!
Il n’en est pas de plus populaire que lui dans toute la vallée; et quand on l’aperçoit, de très loin, descendant le sentier en zigzag, avec son grand chapeau et sa grande besace, c’est fête au village, les enfants accourent, les femmes sortent sur les portes:
--Bien le bonjour, ermite!
--Ermite, entrez donc boire un coup.
Alors il remercie le ciel et se félicite d’avoir renoncé aux grandeurs militaires pour servir le saint remarquable qui s’appelle saint Pouderous.
* * * * *
Car, voyez-vous, saint Pouderous n’est pas un saint comme tant d’autres. Pour un cent de messes et autant de neuvaines, on ne saurait obtenir de lui qu’il sèche une plaie, qu’il équilibre un bancal ou qu’il redresse un bossu. Pouderous répugne aux emplâtres, aux béquilles; ses miracles à lui sont gais, et sa spécialité joyeuse.
* * * * *
Ce à quoi il excelle, c’est à racommoder les amoureux, et surtout à donner un gros poupon aux bonnes femmes qui en souhaitent.
Sur ce dernier point, il est infaillible; et fussiez-vous, madame, aussi stérile que Sarah, il suffirait, pour vous transformer en mère Gigogne, d’un pèlerinage à saint Pouderous, le jour de sa fête, avec l’accompagnement obligé des pèlerinages d’été, courses dans la montagne, visite à l’ermitage, dîners sur l’herbe, et nuit passée à camper, tous ensemble, à la belle étoile.
* * * * *
Quelquefois, par exemple, le bon saint Pouderous va trop loin.
Ainsi, l’année passée, deux sœurs du village voisin montèrent ensemble à la chapelle. L’aînée, qui était mariée, voulait demander un garçon, la cadette ne demandait rien, ayant ses dix-sept ans à peine.
Saint Pouderous entendit mal, sans doute, car c’est la cadette, _pécaïré!_ qui, un peu moins de dix mois après, mettait au monde un bel enfant, brun et frisé comme sa mère.
* * * * *
La chose, d’ailleurs, n’a pas trop nui au pèlerinage.
Les mécréants de l’endroit, cette engeance pullule partout! ont bien ri quelque peu d’abord. Puis ils se sont fatigués de rire. Et maintenant saint Pouderous et son ermite sont plus en vogue que jamais.
Je plaisantais un jour, avec ce dernier, de l’aventure:
--Que voulez-vous, me répondit-il, saint Pouderous a fait erreur, erreur n’est pas compte!
III
Les saints se font lourds.
Pamparigoust est un petit village tapi sur le versant nord de Lure, dans une prairie, entre deux torrents pleins d’eau claire, à l’ombre d’une douzaine de vieux noyers.
Eh! bien, à Pamparigoust la religion s’en va! Quand je l’affirme, vous pouvez m’en croire: l’ermite lui-même, l’ermite de Saint-Barbejou me l’a dit.
* * * * *
C’était l’an passé, vers cette même saison. Je faisais mon ouverture de chasse, et j’avais choisi pour cela le terroir de Pamparigoust, non pas qu’il soit plus giboyeux qu’un autre, mais parce que, à défaut du gibier que je ne tuerais point, j’étais certain de trouver, sur le midi, au village, dans une salle d’auberge voûtée et fraîche, un arrière-train de chevreau rôti, peut-être une truite, et, dans tous les cas, arrosé du petit vin du crû, quelqu’un de ces merveilleux fromages, mûris dans la neige, tout l’hiver, sous une quadruple enveloppe de _poivre d’âne_ et d’épis de lavande.
* * * * *
En arrivant dans la Grand’rue, je vis un rassemblement devant la porte du charron.
Tout le pays était là: hommes, enfants et femmes!
Le vieux Cogolin, armé de sa grande tarière à moyeux, taraudait une pièce de bois, au milieu des rires; et comme l’ouvrage n’avançait guère, il ne se gênait pas de jurer.
L’ermite de l’endroit, suant dans sa soutane trouée, semblait lui donner des conseils.
--Capucin de sort! disait Cogolin, en voilà un saint qui a l’âme dure!
Et l’assistance éclatant de rire:
--Chut! Cogolin, soupirait l’ermite, tu blasphèmes saint Barbejou.
C’était, en effet, saint Barbejou, le cou sur un chevalet, ses pieds joints sur l’autre, que Cogolin taraudait ainsi, en longueur.
* * * * *
Ce saint Barbejou, barbarement taillé dans un tronc de poirier sauvage, était un vieux saint d’origine fort contestée, païen sans doute, ainsi que l’indique son nom, qui veut dire en latin: barbe de Jupiter.
Mais, païen ou pas, ce saint Barbejou avait de tout temps été pour ses ermites une source de revenus et de gloire.
Les Pamparigoustais, braconniers et contrebandiers, ne hasardaient pas de coup sans lui faire un vœu, et Notre-Dame-de-la-Garde, elle-même, n’était pas plus riche en _ex-voto_ que ce problématique saint de bois.
De plus, une fois par an, le jour de sa fête, tout Pamparigoust, en procession, s’en allait le tirer de la niche qu’il occupait dans l’église paroissiale; et les quatre plus gaillards du village le portaient par des sentiers pierreux et rudes, jusqu’à la chapelle de l’ermite située à deux lieues de haut dans la montagne.
Voir tarauder un tel saint m’intrigua.
* * * * *
--Bonjour, l’ermite!
--Vous voilà, mécréant.
--Qu’arrive-t-il à votre saint?
--Ce qu’il lui arrive... Regardez: il lui arrive que je le vide!
Et montrant le poing aux assistants mis en joie:
--Tas de damnés, paroissiens du diable, c’est votre impiété qui m’en a réduit là!
Il se retourna vers moi, plus calme:
--Vous savez ou vous ne savez pas que c’est demain la fête... Autrefois les gens se disputaient l’honneur de monter le Saint, pieds nus, sur leurs épaules. On payait pour ça; c’était le bon temps. Je me rappelle, moi, qui vous parle, étant tout petit, sous mon prédécesseur, avoir vu mettre la chose aux enchères... Les mauvaises idées vinrent; on portait encore le saint pieds nus, mais sans payer... Puis on se chaussa, et je dus me tenir content... L’année passée ne m’a-t-il pas fallu aller chercher par force mes pénitents à l’auberge?
Enfin, cette année..., ah! cette année..., ils m’ont déclaré, les brigands, que le tronc de poirier était trop lourd, qu’on en riait dans tous les villages de la vallée, et qu’enlever un peu de bois à saint Barbejou ne saurait lui faire du mal... Mais halte-là charron! c’est poussé assez loin. Avec ta tarière d’enfer, tu vas faire sauter à mon saint le crâne et la mitre.
* * * * *
--Le voilà léger comme un carton, votre saint! Si demain, les paroissiens refusent, vous pourrez le monter vous-même sous le bras.
Et, retirant sa longue tarière de l’intérieur de saint Barbejou, Cogolin la cogna du bout sur sa forte semelle pour en faire sortir les copeaux.
--Tais-toi, huguenot! dit l’ermite, qui les ramassa, probablement avec l’intention de les vendre comme reliques.
Puis, marmotant je ne sais quoi, et faisant aller sa barbe de bique:
--Notre évêque l’a bien dit au prêche: «Les saints pèsent trop aux épaules, il n’y a plus de religion à Pamparigoust!»
LE BON TOUR D’UN SAINT.
Ceci sera donc l’aventure du Diable et du Saint, aventure aussi admirable que véridique, par laquelle il est parfaitement prouvé que l’esprit jésuitique existait sur terre des siècles avant Loyola, et qu’il en cuisit toujours même aux diables du plus fin poil de s’en fier à la parole des gens d’église.
Je vous la raconterai simplement, telle qu’elle m’a été racontée, il n’y a pas plus de huit jours, par un vieux pâtre en manteau couleur d’amadou qui, tandis que ses chèvres paissaient, s’était étendu au grand soleil et prenait le frais à la provençale.
--«En ce temps-là, me dit le vieux pâtre, le Diable et le Saint, chacun de son côté, prêchaient dans les Alpes. Il est bon de savoir qu’en ce temps-là les Alpes valaient la peine qu’on y prêchât. Les torrents n’avaient pas encore emporté toute la bonne terre en Provence, ne laissant aux pauvres gens d’ici que le roc blanc et les cailloux; les montagnes, décharnées maintenant, s’arrondissaient pleines et grasses; des bois verdoyaient sur les cimes, et les sources coulaient partout. En si beau pays, le Diable et le Saint faisaient assez bien leurs affaires; ils convertissaient d’ici, de là, l’un pour le Paradis, l’autre pour l’Enfer; le Saint enseignait tout ce qu’il savait, c’est-à-dire le chemin du ciel, un peu de latin et de prières; le Diable apprenait aux gens à s’occuper plutôt des biens terrestres, à bâtir des maisons, faire des enfants, semer le blé et planter la vigne. Bons amis, d’ailleurs, ne s’en voulant pas trop pour la concurrence (le Diable du moins le croyait!) et s’arrêtant volontiers au détour d’un chemin pour causer un instant et se passer la gourde.
Certain jour, paraît-il, au soleil couchant, le Diable et le Saint se rencontrèrent à la place même où nous sommes: le Saint en costume de saint, crossé, mitré, nimbé, doré; le Diable, noir et cuit à son habitude, cuit comme un épi, noir comme un grillon.
--Eh! bonjour, Saint.
--Eh! bonjour, Diable.
--On rentre donc?
--C’est donc l’heure de la soupe?
--Si on s’asseyait sur cette roche? La vue de la vallée est belle, et la fraîcheur qui monte fait du bien.
Il y avait là un peu de mousse sèche, le Diable et le Saint s’assirent côte à côte, le Diable sans défiance et joyeux, car il avait fait bonne journée, le Saint tout dévoré de chrétienne jalousie, et jaune comme sa mitre d’or.
--Voyons, ça va-t-il? dit le Diable.
--Ça ne va pas mal, ça ne va pas trop mal! répondit le Saint. Les pauvres d’esprit deviennent rares, et il y a parfois des moments durs; néanmoins, au bout de l’an, on se retrouve.
--Voilà qui fait plaisir! allons, tant mieux!
--J’ai même trouvé moyen, ce mois dernier, de me bâtir une chapelle, petite il est vrai, mais c’est un commencement. Veux-tu que je te la montre?
--Volontiers, si ce n’est pas loin.
Et les voilà partis tous deux, le Saint en tête, le Diable derrière, suivant les vallons, gravissant les pentes, dans les grands buis, dans les lavandes, montant sans cesse, montant toujours.
--Mais c’est au ciel que tu demeures?
--Non, c’est simplement au haut de la montagne. La place est bonne; on aperçoit le clocher de loin, et, quand je donne ma bénédiction, vingt lieues de pays tout au moins en attrapent les éclaboussures.
Enfin ils arrivent à la chapelle.
--Joli! très joli! dit le Diable en regardant par le trou de la serrure, car l’eau bénite l’empêchait d’entrer; les bancs sont neufs, les murailles blanchies à la chaux, ton portrait sur l’autel me semble d’un effet magnifique: je te fais mon sincère compliment.
--Tu dis ça d’un ton!
--De quel ton veux-tu que je le dise?
--C’est donc mieux, chez toi?
--Un peu plus grand, mais voilà tout.
--Allons-y voir, répondit le Saint.
--Allons-y! répondit le Diable, mais à une petite condition: c’est qu’une fois dedans tu ne feras pas de signe de croix; vos sacrés signes de croix portent malheur aux bâtisses les mieux construites.
--Je te le promets.
--Ça ne suffit pas, jure-le moi!
--Je te le jure! dit le Saint qui avait déjà son idée.
Aussitôt un char de feu parut, et tous deux, si vite, si vite, qu’ils n’eurent pas le temps de voir le chemin, se trouvèrent transportés dans le plus magnifique palais du monde. Des colonnes en marbre blanc, des voûtes à perte de vue, des jets d’eau qui dansaient, des lustres, des murs en argent et en or, un pavé en rubis et en diamant, tous les trésors de dessous terre.
--Eh bien? demanda le Diable.
--C’est beau, très beau! murmura le Saint devenu vert; c’est beau d’ici, c’est beau de là, c’est beau à gauche, c’est beau à droite.
En disant cela, le Saint montrait du doigt les quatre coins de l’édifice. Ainsi sans manquer à son serment, il avait fait le signe de croix. Aussitôt, les colonnes se rompirent, les voûtes s’effondrèrent; le Saint, qui avait eu soin de se tenir près de la porte, n’eut pas de mal; et le Diable, pincé sous les décombres, se trouva encore trop heureux de reprendre, pour se sauver à travers les pierres, son ancienne forme de serpent.»
--«Mais votre saint est un pur jésuite!» m’écriai-je.
--«Les deux chapelles, celle du Diable et celle du Saint, sont encore là-bas, on peut les voir», conclut le vieux pâtre sans avoir l’air de m’avoir entendu, et il me montrait sur le flanc du roc une chapelle rustique construite à l’entrée d’une grotte que j’avais visitée avant d’en connaître la légende, et qui, avec ses parois étincelantes de cristaux, sa voûte à jour, ses couloirs obstrués, ses rangées de blanches stalactites, peut donner en effet l’idée d’un palais féerique écroulé.
LE CHAPEAU DE SANS-AME.
Il y avait autrefois à Entrepierres, pays rocailleux comme le nom l’indique, un paysan qui possédait si peu, si peu, que ce n’était vraiment pas la peine.