Chapter 13 of 16 · 3957 words · ~20 min read

Part 13

Nous rencontrâmes là, gaiement attablé, un garçon que j’avais connu à Paris, un peu poète, un peu acteur, et qui s’est trouvé un métier étrange. Il fait le quatrième couplet. Ceci demande explication: la mode s’est mise, dans les cafés-concerts, de chanter les chansons des opérettes en vogue. Mais ces chansons n’ont jamais guère que trois couplets, morceau insuffisant pour l’appétit d’un public de province. Chaque artiste fait donc ajouter un quatrième couplet, un cinquième couplet, aux chansons de son répertoire, et quelquefois un compliment au public, en cas de rappel.

--Je suis heureux, dit le faiseur de quatrièmes couplets. Le pays me plaît, le soleil y est bon, et je vis de ma lyre. C’est égal, jamais Halévy, jamais Meilhac ne soupçonneront combien j’ai collaboré avec eux!

Mais tout cela, c’est l’Avignon nouveau.

* * * * *

Quant au vieux, au vrai Avignon, le seul moyen de le voir c’est de s’y perdre. Rien d’ailleurs de plus aisé dans cet écheveau embrouillé des rues: rue Étroite, rue de l’Ombre, du Migrénier, de l’Olivier, du Diable, du Chat, de la Monnaie, de l’Anguille, des Amoureux, des Anes, des Clefs, des Ciseaux d’or, rue Philonarde, rue du Vieux Sentier, rue de la Pignote, rue de la Fonderie, rue de la Fusterie, rue de la Banasterie, du Grand Paradis, du Petit Muguet, de l’Oriflan!

La rue Saint-Étienne où sont les restes d’un cirque romain que le moyen-âge appelait, Dieu sait pourquoi! le _Cirque des Chèvres_.

La rue où saint Agricol, pour l’étonnement des Avignonnais, faisait venir à son plaisir puis congédiait les cigognes.

La rue Rouge où le sang des Sarrasins ruissela.

La rue des Fourbisseurs, où le Duc de Guise se fournissait d’armures, montrant encore sa miraculeuse Vierge peinte qui saigna sous le soufflet d’un joueur.

La rue de la Tarasque et son bas-relief naïf qui représente un monstre rugueux et cornu en train de dévorer un chevalier dont on ne voit plus que les jambes.

La rue de la Bonneterie célèbre pour sa légende réaliste de l’égout de monsieur Cambaud, véritable enfer des cuisinières, où une servante peu charitable, qui jetait le pain des pauvres aux chiens, hurle changée en chien pendant les nuits d’orage.

La rue des Teinturiers, un morceau de l’Isle-sur-Sorgues transporté dans Avignon, avec son canal et sa procession de grandes roues en marche sous les platanes.

La place Saint-Pierre et son église dont Saboly l’exquis faiseur de noëls, fut le maître de chapelle.

La place Pie, où des fanatiques démolirent la maison du docteur Perrinet Parpaille, primicier de l’Université d’Avignon, décapité comme Huguenot et puis pendu (supplice étrange) et qui dut embarrasser l’exécuteur! en 1563.

Et près de la rue, maintenant, hélas! débaptisée, du Cimetière du Bourreau, la place Saint-Didier au milieu de laquelle se dressait une croix surmontée d’un coq en pierre qui devait chanter à la fin du monde.

Partout des ruines de couvent, partout des chapelles: pénitents bleus, violets, blancs et rouges; partout des restes d’hôtels seigneuriaux, de palais cardinalices. Mais où sont, hélas! les hôtelleries de l’Avignon des papes et des vice-légats que chantèrent la Belaudière et d’Assoucy, le Coq, les Trois Testons, les Quatre Deniers, le Chapeau d’or, le Sauvage, la Lamproie; où sont les mails, les lices, le jeu de paume, et cette rue de la Madeleine couchée avec ses bains publics et ses lieux de plaisir si célèbres vers 1500?

Le hasard, Providence des voyageurs! nous conduit au marché, à l’heure voulue. Une foule: des Avignonnaises, des Contadines en négligé, fraîches sous les brides flottantes de leur _Catalane_, quelques costumes arlésiens, à la fois sévères et somptueux. On crie et on cause, en provençal toujours! Qui veut des raisins, des jujubes, des pastèques à la tranche, des grenades mûres en train de saigner? Les tentes rayées de rouge et de bleu, dont la longue rue, dans toute sa longueur, est plafonnée, laissent passer çà et là un rayon matinal, comme une barre d’or, et jettent sur ce mouvant tableau leurs gais reflets multicolores.

Quelques pas sous un arceau, et nous voici en pleine Juiverie: la rue Abraham, la rue Jacob, deux étroits boyaux où descend d’entre les toits un peu de lumière, mais où jamais le soleil n’a lui; la place Jérusalem entourée de hautes maisons tristes, aux fenêtres serrées, quelque chose comme un préau de prison, et dans un coin, la synagogue. Là se trouvent le puits de la communauté, et le four pour les pains azymes.

Tel est le Ghetto où, du temps des papes et jusqu’à la révolution française, les juifs d’Avignon étaient renfermés. Dans le mur, à l’entrée, le guichet grillé du gardien se voit encore.

D’après les statuts d’Avignon de 1580, il est défendu aux juifs de sortir de la Juiverie à partir du mercredi saint jusqu’au second jour de Pâques inclusivement.

Ils doivent en tous temps porter un chapeau de couleur jaune qui permette de les distinguer des chrétiens, et les juives, un signe de même couleur.

Les juifs ne pouvaient avoir ni acquérir aucun domaine direct dans la ville et son territoire.

La populace les pillait souvent.

L’inquisiteur général les brûlait quelquefois.

Mais ils se faisaient médecins, ils se faisaient surtout banquiers et cela sans concurrence, les papes leur permettant l’usure, interdite aux chrétiens par la loi chrétienne. Ils soumissionnaient les fermes de la chambre apostolique, devenaient les argentiers du Saint-Siège.

Aussi ai-je pu entendre un juif de ma connaissance soutenir gaiement ce paradoxe: qu’à part quelques avanies et grillades sans importance, ses ancêtres étaient heureux et qu’en somme le départ des papes, puis des vice-légats, fut une calamité pour l’Israël Avignonnais.

--A propos, me dit mon ami qui est un touriste consciencieux, quitterons-nous donc Avignon sans avoir vu le château des Papes?

Mais nous ne faisons que cela depuis trois jours! A cinq lieues à la ronde et quelque part qu’on aille dans la ville, il est impossible au regard de fuir cette masse énorme, ces terrasses, ces six tours groupées, dont l’une porte là-haut, poussé dans une fente de mur, ce gros arbre comme un panache.

--L’intérieur pourtant!...

Nous visiterons donc l’intérieur. On passe sous le grand portail armorié d’un blason papal, que cachait, sous l’Empire, un aigle en plâtre; on s’extasie sur les gigantesques mâchicoulis qui, en cas d’assaut, pouvaient, laissant passer des poutres entières par leur travers, balayer d’un coup vingt pieds de murailles, et l’on se trouve dans une vaste cour fermée, terrible comme une forteresse, hautaine et froide comme la papauté. C’est sans doute ici que le mistral loge. Trois fois en dix ans je suis entré dans cette cour, et trois fois un affreux mistral, beuglant comme un taureau, se brisait les cornes aux encoignures.

Un gardien nous montre la chapelle, les fresques d’un maître primitif, Simon Memmi de Sienne. Par malheur des soldats italiens, casernés là je ne sais quand, ont détaché au couteau, pour les vendre, la plupart des têtes nimbées d’or. Nous visitons ensuite la salle de l’estrapade, salle de supplices, disent les uns, salle de cuisine, disent les autres. C’est en tout cas une cuisine étrange que cet éteignoir de pierre qui tient toute la hauteur d’une tour. Une fine galerie ogivale percée dans l’épaisseur d’un mur, jadis peinte et dorée, maintenant simplement blanche, sous une couche de lait de chaux, nous ravit encore par son élégance. Nous essayons de reconstituer, coupée qu’elle est dans sa hauteur par des plafonds, dans sa largeur par des murs de briques, cette salle de Jules de Médicis et de Georges d’Armagnac, caserne aujourd’hui et jadis si belle qu’on l’avait surnommée _La Mirande_. Notre guide, homme doux et ennemi des souvenirs sanglants, refuse de nous montrer _La Glacière_, mais il nous fait descendre dans le cachot agrémenté d’oubliettes où les papes enfermèrent le tribun romain Cola Rienzi.

--Dieu! que c’est laid! s’écrie en sortant mon ami.

--Quoi! laid?

--Là sur la place, en face du palais, cette boîte carrée, trapue, au toit en terrasse où sont perchés d’horribles monstres, ce mur sans yeux le long duquel quatre gros anges suspendent deux lourdes guirlandes...

--C’est de Michel-Ange cependant.

--De Michel-Ange?

--Oui! ou du moins fait sur un dessin pris dans ses cartons. Ce devait être l’hôtel des Monnaies.

Dûment averti, mon ami découvre alors que cette lourdeur pesante symbolise bien le veau d’or, et m’assure que ces monstres de pierre, moitié griffons, moitié vautours, se découpant ainsi sur le ciel, ne manquent pas de grandeur sauvage.

Mon ami devient insatiable: il nous faut encore, en montant au Rocher, entrer dans l’église de Notre-Dame-des-Doms où est le tombeau de Jean XXII. Ce tombeau n’est pas le seul que l’église possède, et c’est même à cause du mot _DOM_ inscrit en maint endroit sur les dalles sépulcrales qu’elle a reçu du peuple ce nom bizarre. Notre-Dame-des-Doms est une église romane à coupole peinte, et qui serait belle sans les tribunes déplorablement fastueuses dont le XVIIe siècle a obstrué l’entre-deux de ses piliers. On nous montre le trône en marbre d’un pape, des fresques de Deveria; les Deveria sortent d’Avignon comme les Parrocel et les Vernet. Dans une chapelle, au fond d’une niche, je découvre un saint Pierre en extase, de Puget. Une chose me manque: je crois me rappeler qu’enfant j’avais vu ici des chapeaux de cardinaux suspendus à la voûte. Ces chapeaux rouges m’avaient frappé. Mais je les cherche en vain, et peut-être avais-je rêvé.

Nous voici sur le Rocher, autrefois aride et nu, livré aux ébats du mistral et des sorcières: on y montre encore _lou trau di Masco_. C’est maintenant un agréable jardin public, avec une grotte, un café, des cygnes. Au milieu, la statue de Jean Althen, le mendiant arménien, qui réapprit aux Avignonnais la culture de la garance. Un carré de garance, détail touchant, verdoie au pied. Mais, hélas! la garance a cessé d’enrichir Avignon et le Comtat, et la plante de Jean Althen s’en va, depuis que les chimistes ont imaginé d’extraire l’arc-en-ciel de la houille.

D’ici, le paysage est merveilleux: au pied du palais, Avignon, groupé là comme au pied d’une montagne, Avignon et ses toits rouges ou gris, d’où se dressent des murs crénelés, des terrasses à l’italienne, les mille clochers de l’_Isle sonnante_, et des tours plus humbles que nous avions déjà remarquées, debout au milieu des maisons, avec leur plate-forme et leur escalier à vis extérieur. Ce sont les tours des _bourguets_, petits enclos fortifiés, petites villes dans la ville, où, tant bien que mal, au dur moyen-âge, les bourgeois se groupaient, se défendaient.

On a beaucoup démoli de ces tours de bourguet, pourtant il en reste.

--Ils font des embarras à Pise, avec leur tour penchée, disait un Avignonnais retour d’Italie. Elle est penchée un peu, comme ça, pas beaucoup... Ça les étonne qu’elle soit penchée. Des tours? Nous en avons à Avignon plus de quarante complètement par terre, et nous n’en sommes pas plus fiers!

Cet Avignonnais, je l’appris plus tard, était d’origine marseillaise.

Tout autour, entre la croupe énorme du Ventoux et les crêtes fines des Alpilles, le grand Rhône, qui embrasse la Bartelasse et fuit vers la mer, empourpré des rayons du soleil couchant. Au-dessous de nous, le pont démoli de Saint-Benezet et sa chapelle, le pont d’Avignon où personne ne passe plus, et plus bas, le pont nouveau vers la porte de l’Oule où fut assassiné le maréchal Brune.

En face, de l’autre côté du Rhône, dans les rochers et les oliviers, Villeneuve, le fort Saint-André, tout un décor militaire et religieux, qui emporte l’esprit vers le passé et fait rêver de Palestine et de Croisades.

III

Le vent du soleil.--Rentrée en France.--La tour de Philippe-le-Bel.--Les villas cardinalices.--La Chartreuse et les tireuses de soie.--Le fort Saint-André.--Les gueux de pailliers.--La Bartelasse.--Les félibres.

Ce matin, nous avons eu peur.

Le vent s’était élevé, violent, avec des nuages. Mon intrépide compagnon rêvait mistral; or le mistral, quand il commence, souffle régulièrement trois, six ou neuf jours. Cela eût dérangé nos promenades. Mais ce n’était, par bonheur, que le vent de S.-O., «_le vent du soleil_». Grand fracas d’abord sur le Ventoux: voilà le Rhône fouetté comme une mer, la poussière amassée cinq siècles durant sur les tours du palais des Papes montant en tourbillons vers le ciel, pareille à une fumée d’incendie; puis tout s’est calmé subitement, les nuages ont fui et le soleil est revenu.

La porte de l’Oule passée, et le double pont, suspendu puis en estacade, qui, par-dessus la Bartelasse, enjambe les deux bras du Rhône, traversé, nous entrons en Languedoc, on pourrait dire en France! car longtemps Villeneuve fut ville frontière, ville française, fortifiée, comblée de privilèges par nos rois qui vinrent plus d’une fois, soupçonneux, contempler de là l’Avignon républicain et l’Avignon des papes.

Le fort Saint-André nous rappelle que, vers le XIIe siècle, ses habitants et ses moines faisaient la guerre aux Avignonnais.

Louis VIII et ses 50,000 chevaliers campèrent ici; mais Avignon, albigeoise de cœur, ferma ses portes à la croisade.

Au bout du pont Saint-Benezet si souvent détruit, emporté, puis rétabli, puis détruit encore, et dont il ne reste plus de ce côté du fleuve que quelques débris de piles apparaissant comme des écueils, aux eaux basses, la tour de Philippe-le-Bel, sentinelle inquiète, monte toujours sa garde.

Ce n’est que plus tard et lorsque les papes eurent fait leur paix avec les rois de France, que Villeneuve, avec ses plaines d’oliviers, ses frais bords du Rhône, fut adoptée comme résidence d’été par les cardinaux et devint le Tibur, le Tusculum de la Nouvelle Rome.

En arrivant, çà et là, sur les rochers gris, apparaissent de vieux murs croulants, restes de villas, de palais cardinalices. La ville est pleine des souvenirs des splendeurs papales.

Partout des créneaux sur les églises et des écussons sur les tours.

Au coin d’une petite place à arcades, Notre-Dame de l’Assomption montre avec orgueil ses tombeaux de cardinaux, le trône d’un pape, tout comme la Notre-Dame Avignonnaise, et de plus des autels de marbre précieux, de curieux ornements pontificaux et une Vierge en ivoire, du XIVe siècle, rivale du fameux Christ sculpté par Jean Guillermin pour les pénitents gris d’Avignon.

Mais la merveille de Villeneuve, c’est la Chartreuse, fondée par Innocent VI qui voulut y être enseveli, le _val de bénédiction_ avec ses trois cloîtres, les débris de son réfectoire où Henri III présida l’ouverture des États de Languedoc, ses fontaines monumentales taries, ses puits obstrués de capillaires, son oratoire papal décoré des fresques de Giotto et de Spinello Aretino, et son église aux pendentifs étranges, aux murs incrustés de jarres vides qui devaient doubler l’acoustique et renvoyer plus puissants les sons de l’orgue et les chants sacrés à ces voûtes qui semblent d’azur maintenant, tant on voit de trous et de ciel entre leurs nervures.

Dans ces ruines, peu à peu, tout un village, tout un faubourg s’est installé. Des treilles, des rosiers sont venus fleurir les vieux murs; les longs corridors font des rues, les cellules se changent en maisons, l’uniformité monacale joyeusement s’individualise.

Sur la terrasse d’un petit cloître gothique, des _canisses_, des claies chargées de tomates, de figues, sèchent au soleil. En bas, sous les arceaux, des femmes, des fillettes tirent la soie, et c’est plaisir d’entendre leurs éclats de rire au milieu des ruines, et de voir les cocons, fouettés du balai de bruyère, danser sur l’eau fumante des chaudières, tandis que les légers fils s’enroulent en masse d’or autour des dévidoirs.

Comme nous parlons provençal, elles ne se gênent pas de travailler devant nous; elles sont fières de tirer la soie et comprennent que cela intéresse.

Du haut d’un perron une femme nous appelle. C’est une tisseuse, une _taffetaïris_; elle veut nous montrer son métier, l’entrecroisement de la trame, le jeu des navettes. Cette cellule ainsi transformée en atelier demi-rustique est charmante: le métier devant la fenêtre; de grands rideaux à carreaux blancs et rouges cachent le lit; des grenades mûrissent sur la traditionnelle _table fermée_; et, en haut de la porte, où transparaît à travers le blanc de chaux une devise latine, dans une de ces huches à jour, en noyer luisant, l’orgueil des familles! des pains, sortant du four, embaument l’air.

Un chemin pierreux semé d’herbes maigres et de lavandes nous conduit au fort Saint-André. A l’entrée, sous un portail bas qui se glisse entre deux monstrueuses tours rondes, une douzaine de gamines et de gamins, pieds nus, ébouriffés, en guenilles, nous regardent venir, et nous suivent sans nous saluer ni rien dire. Ils attendent quelques sous. Dans cette région pontificale on s’est trop longtemps laissé nourrir par l’aumône des couvents, des prélats. De là toute une plèbe désœuvrée et mendiante. Les terribles lazzarones avignonnais, gueux de pailliers, portefaix des quais du Rhône ont fini par disparaître. Ici, dans ce hameau de pauvres gens campés sur les gravats d’un vieux fort, quelque chose des mœurs d’autrefois persiste encore.

D’énormes murs flanqués de tours enserrant un sommet de colline, un couvent tout neuf, et, dans les débris des constructions militaires, une vingtaine de masures.

Au milieu, sur la crête du roc, se dresse une chapelle romane: Notre-Dame de Belvezet. Elle était encore, il y a peu de temps, peinte de fresques primitives pareilles à celles de la Chartreuse. La main sottement pieuse d’une dévote les a fait disparaître.

Nous voudrions monter sur la plate-forme des grandes tours d’entrée, pour voir de là Avignon, le Comtat, et les grandes plaines d’oliviers qui s’étendent derrière Villeneuve. On le pouvait autrefois; mais les Dames victimes du Sacré-Cœur qui viennent de s’établir au pied, dans l’ancienne abbaye de bénédictins, sur le tombeau de Sainte-Cassarie, ont loué ces tours, pour se mettre à l’abri des regards profanes.

Après cette orgie de murs croulants, et notre fringale archéologique apaisée, nous sommes redescendus, non sans plaisir, par une étroite rue à qui le roc vif sert de pavé, mais vivante au moins et retentissante du bruit des métiers; puis, laissant la grande route poudreuse, nous avons pris, pour nous rapprocher d’Avignon, un petit sentier qui suit l’eau dans les peupliers blancs et les oseraies.

Il s’agissait d’une _Félibrigeade_.

Les poètes provençaux avaient eu vent de notre arrivée, et ne voulaient pas nous laisser partir avant le traditionnel dîner. On se rencontre au bout du pont, à l’endroit où sont les bateaux qui servent de moulins.

Il y avait là Théodore Aubanel, l’auteur de _la Grenade entr’ouverte_, ce merveilleux poëme d’amour, l’intermezzo ensoleillé d’un Henri Heine qui serait bon; Aubanel, l’auteur de _Cabraou_, du _Pain du péché_, deux beaux drames! l’auteur surtout de _la Vénus d’Arles_, cet admirable cri païen jailli d’une âme catholique.

Il y avait Félix Gras, un notaire! mais un notaire de trente ans et qui ressemble à un prince maure.

Il y avait enfin Pierre Grivolas, le doux artiste, le peintre des cueilleuses d’olives, des pêcheurs d’aloses, des gars solides, des filles brunes, des treilles que le soleil couchant enflamme et des oliviers qui s’argentent sous le vent du Rhône.

Mistral n’était pas venu: Mistral a les maçons et se fait bâtir une maison neuve à Maillane.

Anselme Mathieu, le poète des baisers et des bons vins, devenu la veille propriétaire de l’Hôtel du Louvre, vaquait à ses devoirs nouveaux.

Quant à Roumanille, il pressait son _Armana_, l’almanach des félibres, composant au dernier moment une de ces pièces de vers diamantines qui font à la fois rire et pleurer, ou ces inimitables _cascarélètes_, «joie, soulas et passe-temps de tous les peuples du Midi!»

Peut-être désirez-vous savoir ce que sont les _félibres_?

Les félibres...

Mais Aubanel avait dit cela, et mieux que je ne pourrai le dire dans un discours prononcé quelques jours auparavant à Forcalquier et dont il corrigeait les épreuves en nous attendant:

* * * * *

«Le 21 mai de l’année 1854, sept jeunes hommes étaient réunis au châtelet de Fontségugne, là-bas dans le Comtat, sur la montagne de Château-neuf-de-Gadagne. Connaissez-vous le châtelet de Fontségugne? Un nid de rossignols perdu dans le feuillage. Bien sûr un nid de rossignols, car sans cesse les félibres venaient y chanter, au bruit des fontaines gazouillantes, en face de cette autre fontaine poétique, la grande roche blonde de Vaucluse. C’est là, comme dit une préface du _Liame de Rasin_, que furent applaudis les premiers chants de _Mireille_, qu’Aubanel a vu sa _Grenade_ en fleur, que Crousillat faisait goûter le miel de sa _Ruche_, que Mathieu a commencé sa _Farandole_ et que Tavan a fait entendre le _tintement_ de son _hoyau_.

Les sept jeunes hommes: Brunet et Paul Giéra d’Avignon, Anselme Mathieu de Châteauneuf-du-Pape, Mistral de Maillane, Roumanille de Saint-Remy, Tavan de Gadagne, avec le félibre qui a l’honneur de vous parler, tous embrasés pour le beau, tous enivrés de l’amour de la Provence, en une séance mémorable et solennelle, fondèrent le _Félibrige_ et arrêtèrent le plan du premier _Armana_.

Nous avons fait du chemin depuis lors, un glorieux chemin!

Déjà, vers 1847, Roumanille avait publié _li Margarideto_, et le marquis de la Fare-Alais _las Castagnados_. Mais voici le plus grand événement littéraire de notre renaissance: Mistral nous donne _Mireille_, et ouvre du même coup au provençal les portes de Paris et de l’Académie. Ah! ce fut un beau jour de triomphe, et tout ce qui avait une goutte de sang provençal dans les veines en eut la fièvre au cœur! Les Parisiens nous regardaient étonnés, et les plus revêches, transportés de la grâce et de la splendeur de _Mireille_, furent vite ses plus ardents louangeurs!

Puis vint _la Miougrano entre-duberto_ d’Aubanel, _la Farandoulo_ d’Anselme Mathieu, _la Bresco_ de Crousillat, _la Rampelado_ de Roumieux, _li Parpaioum blu_ d’un Irlandais, Charles-Guillaume Bonaparte-Wyse; on ne peut parler de tous. Et de nouveau, Mistral nous donne une épopée où l’âme de la Provence tressaille et chante, il nous donne _Calendal_, ce frère de lait et de génie de _Mireille_.

N’est-ce pas que la litanie est charmante? et, répondez, où trouverez-vous une littérature qui, en si peu d’années, ait produit autant d’œuvres vivantes, enlevantes, accomplies,--disons-le, puisque c’est vrai,--tant de chefs-d’œuvre! Et cependant il y a encore l’avenir! Cette puissante terre de Provence enfante sans fin la beauté et la poésie; il y a encore la moisson de l’an prochain. Regardez si elle est magnifique:

Voici d’abord _les Iles d’Or_ de Mistral, un livre paradisiaque, où il fera bon enfermer sa pensée en rêvant avec le Chef. Puis le poëme des _Charbonniers_, première et grande œuvre du vaillant Félix Gras, déjà un maître! Puis les poésies d’Alphonse Tavan, _Amour et pleurs_, des diamants sertis dans l’or fin.

Les Provençaux--est-il encore besoin de l’affirmer?--sont de la grande France, et en seront toujours! Et parce que nous l’aimons, et parce que nous l’adorons, cette France bénie telle que les siècles et Dieu l’ont faite, nous voulons que se souvenant de ses aïeux et de son passé de gloire, le Breton parle librement la langue bretonne, le Basque la langue basque et le Provençal la langue provençale. Et quel mal y a-t-il, voyons? et où est le danger?

Sous le soleil et la rosée, sous le brouillard et le nuage, sous le givre et la neige, Dieu sème la graine et fait épanouir la fleur qui convient à toute terre.

Il en est ainsi du langage. C’est pour cela que toute nation tient à sa langue mère; c’est pour cela que contre tous et contre tout nous voulons maintenir la nôtre, vraiment faite pour notre mer si bleue, notre ciel limpide et azuré, nos pinèdes bronzées et nos olivettes argentées. Nous la maintiendrons, la seule langue qui dise comme nous voulons, comme il nous poind au cœur, nos amours et nos haines, nos tendresses et nos colères, la beauté de nos filles et la fierté de nos jouvenceaux!

Voilà la pensée des félibres, voilà l’œuvre du _Félibrige_.»

* * * * *

Vivent donc félibrige et félibres!