Chapter 4 of 16 · 3994 words · ~20 min read

Part 4

Impressionné du sauvage récit, je regardais le tas de cailloux bruns tachés d’ocre sanglante qui se dressait au soleil couchant comme un effrayant tumulus. Le vieil Estève, ramassant de ses mains de quatre-vingts ans une motte pour rabattre les brebis prêtes à s’égarer dans le blé vert, répéta: «... tombé en avant, les bras en croix, le nez dans la terre.» Puis il ajouta après un silence: «Les Révolutions, c’est terrible; et la peur rend les hommes pire que les loups!»

CURO-BIASSO.

De maître, _Curo-Biasso_ n’en avait jamais eu qu’un: le vieux Safurian, dit _Cinq-hommes_, braconnier de son état et tailleur de pierres à ses moments perdus, qui tous les jours, pendant deux ans, l’emmena battre les bois et les ravines, lui apprenant également à flairer le gendarme et la perdrix.

Une nuit, on assassina un brigadier. Cinq-hommes, qui craignait les méchantes langues, s’en alla en Piémont par le chemin des montagnes, et sa femme, presque sa veuve, vendit Curo-Biasso au sergent-major d’un détachement qui passait.

Mais au bout de trois semaines la brave bête s’en revenait, maigre, traînant au cou un morceau de chaîne... La vie de caserne, apparemment, ne lui avait pas convenu.

Ce qu’il lui fallait, à lui, c’étaient les joies de la chasse et de l’affût, la vie en plein soleil le long des torrents clairs et des côtes sèches parfumées de marjolaine, c’était l’odeur de l’herbe, l’odeur de la piste, les fontaines froides qu’on lappe, la grappe gonflée dont on s’inonde la gueule, entre deux lignes de vigne, sans s’arrêter de courir ni d’aboyer; c’était le gibier forcé, déchiré, avec du sang et du poil aux babines; puis le repos à l’ombre, les bonnes heures de paresse, le sommeil sous les étoiles et le réveil matinal, à la fraîcheur, quand la caille chante, quand les oisillons vont boire, et que le lièvre, se secouant, lève les oreilles hors du gîte, au ras de l’herbe mouillée de rosée.

Quelques amis du vieux Cinq-hommes (les braconniers, Dieu merci! ne manquent pas chez nous) firent des avances à Curo-Biasso; mais depuis son voyage, notre déserteur tenait l’homme en défiance, se rappelant avoir été attaché. Tout compte fait, il préféra se passer de maître pour vivre seul, sans collier, à la barbe des forestiers et des gendarmes, aussi libre au milieu de ses champs et de ses bois que les chiens musulmans dans les ruelles de Constantinople.

Où dormait-il?... on l’ignore. Il devait, j’imagine, varier ses gîtes, couchant au bel air l’été, et l’hiver sous un hangar de ferme ou bien dans ces cabanettes ouvertes, en pierre sèche, que bâtissent les gens de campagne pour s’abriter de la pluie.

Curo-Biasso, c’est-à-dire _Vide-Bissac_ (on l’avait surnommé ainsi à cause de ses fredaines), fut bien vite devenu la terreur des paysans. Tandis qu’ils étaient au travail, en train d’arracher la garance ou de faire feu de leurs outils sur les cailloux d’une olivette, que de fois n’avait-on pas vu Curo-Biasso flairant le sol et le vent, se raser comme un chat, glisser le long d’un mur, entre deux sillons, et arriver ainsi jusqu’au bissac jeté derrière le travailleur, dans l’herbe ou sur les mottes.

Les paysans riaient tous les premiers de trouver ainsi leur goûter envolé:--«Encore un tour de Curo-Biasso, disaient-ils, c’est un maître chien!... il vit tout seul comme l’ermite de Lure...» Et ils se contentaient, une autre fois, de suspendre leur bissac à une branche de figuier. Mais Curo-Biasso alors se dressait sur ses pattes de derrière et sautait après le bissac comme le renard des fables devant sa treille.

Ajoutons, à l’honneur de Curo-Biasso, qu’il faisait ce métier seulement au gros de l’été, quand la terre brûle et que la piste est sans odeur. Les Peaux-Rouges volent bien, eux aussi, lorsque la chasse ne les nourrit plus!

Avant tout, Curo-Biasso était un chasseur incomparable, fin comme l’ambre et d’un tel nez que, disait-on, rien qu’à flairer l’eau d’une source, il devinait le soir quel oiseau y avait bu le matin. Personne mieux que lui ne découvrait où gîte le lièvre, où loge la caille, où s’éveille la perdrix; quant aux lapins, il savait par cœur leurs moindres terriers, les chemins qu’ils se font dans l’herbe, et aussi les ronds de terre piétinée, parsemée de petites crottes, où ils vont, ces graves animaux, assis sur la queue et remuant le nez, tenir leurs conférences au clair de lune.

Curo-Biasso devint légendaire; on racontait sur lui des choses étonnantes: que les loups étaient ses amis, et que souvent il s’associait avec le renard pour courir un lièvre sur la neige. Les gardes, il les reconnaissait d’une lieue, se fussent-ils déguisés en évêque avec la crosse et la mitre!

Le plus souvent, Curo-Biasso battait les bois pour son compte.

Quelquefois aussi un chasseur, immobile, le fusil entre les jambes, écoutant ses deux chiens donner de la voix à un quart de lieue, entendait tout à coup trois chiens au lieu de deux. C’était Curo-Biasso qui, rôdant par là, venait de se mettre de la partie, pour le plaisir de chasser en société.

Car, par un souvenir de sa vie d’autrefois, Curo-Biasso aimait toujours l’odeur de la poudre.

Nous nous en allions un jour, mon père et moi, le long de la Durance, large en cet endroit autant que la Seine à Paris, courante à faire peur et froide comme une eau de neige... Léda, notre chienne, venait d’être mordue au nez par une vipère, en quêtant sous un genévrier, et bien qu’immédiatement frictionnée d’alcali, elle avait la tête lourde, le regard malade; je la menais tristement en laisse au bout de mon mouchoir; mon père, de fort méchante humeur à cause de la journée perdue, marchait devant, son fusil en bandoulière. Tout à coup je l’entendis crier: «Curo-Biasso!... hé!... Curo-Biasso!»

Sur l’autre rive, Curo-Biasso, en train de chasser comme nous, s’était arrêté pour boire, et lapait une petite mare d’eau claire au milieu des osiers et des galets.

«Curo-Biasso!... Curo-Biasso!»

Mon père aurait bien voulu continuer sa chasse avec lui.

Mais Curo-Biasso buvait toujours, et paraissait s’inquiéter de nous autant que d’une belle paire de gendarmes.

--Attends un peu, fait mon père en épaulant son fusil pour tirer en l’air.

Le coup part. Curo-Biasso dresse l’oreille, il voit la fumée, il flaire la poudre, et le voilà qui saute à l’eau comme un perdu, le voilà nageant, le museau levé, à travers le courant froid qui l’entraîne, et gambadant de joie à nos pieds sur le sable tout inondé.

Le pacte était fait: Curo-Biasso ne nous quitta plus de tout le jour; il nous fit encore tuer deux pièces; et voulut bien partager notre goûter sous un arbre. Le soir, une fois la chasse finie, il nous accompagna quelque temps du côté de la ville; mais du plus loin qu’il aperçut des maisons, il nous laissa.

Et n’allez pas croire que notre héros eût cette mine craintive et malheureuse des chiens errants qu’on traque de partout. Superbe, net et luisant, il devait, étant devenu un peu bête fauve, se lécher tous les matins du bout du nez au bout de la queue; ce vagabond-là aurait fait honte au chien de riche le mieux soigné. Seulement, à force de courir dans les mottes sèches, l’herbe et les pierrailles, il finit par avoir le poil des pattes couleur d’amadou, comme un lièvre.

* * * * *

Malgré les gardes et les gendarmes, Curo-Biasso vivrait peut-être encore; mais, ainsi qu’il convient à un héros, Curo-Biasso devait être vaincu par l’amour.

Un soir de juin, il s’en venait, longeant l’ombre des murs, par le chemin de Clarescombes. Or, en passant devant une habitation moitié ferme, moitié château, il aperçut dans un coin de la cour, au dernier soleil, sa tête fine posée sur ses pattes étendues, une chienne de race qui rêvait.

Curo-Biasso, à l’ordinaire, se tenait loin de l’habitation des hommes; cette fois, il passa la grille fièrement.

Curo-Biasso ne déplut point trop. La chienne se leva, secoua sa fourrure blanche, s’étira un moment, toute droite, sur ses pattes couleur de feu; puis, faisant un grand saut, elle vint frotter son museau rose sur l’échine du coureur de bois.

Un instant de plus, et il y avait mésalliance.

Le maître, en train de dévisser un Lefaucheux, descendit du perron pour chasser la bête plébéienne qui voulait encanailler son chenil... Curo-Biasso s’en alla, mais en montrant les dents. La chienne eut peur, les pintades s’enfuirent, et le paon qui du haut d’un mur regardait le soleil se coucher, s’abattit lourdement sur les tuiles d’un hangar.

Curo-Biasso revint le lendemain à la même heure; il trouva la grille de la cour fermée et ne put caresser son amie qu’à travers les barreaux.

Il revint encore le surlendemain, puis le jour qui suivit, et ainsi pendant une semaine. Il maigrissait, il ne prenait plus goût à la chasse, c’était une pitié de le voir.

Il finit même par ne plus quitter les environs de la ferme.

Mais la patricienne avait compris: un matin elle brisa sa laisse, franchit la grille et vint trouver sur le chemin Curo-Biasso qui l’attendait. Tous deux s’enfuirent côte à côte vers le bois en se mordant au museau.

On ne les revit pas de toute la sainte journée...

Le soir, à la nuit tombante, ils s’en revenaient ensemble du côté de la ferme, Curo-Biasso fièrement, l’autre un peu honteuse, quand tout à coup, vers l’entrée du bois:

--A vous, garde! les voilà!...

Un coup de feu... Curo-Biasso tombe.

--Il en a, dit le garde, en sortant du fourré son fusil déchargé à la main.

La chienne, toute tremblante, léchait le sang qui coulait sur le pelage fauve de Curo-Biasso.

--Ici, Diane! cria le maître...

Et c’est ainsi que pour avoir aimé, Curo-Biasso mourut un soir, au coin d’un bois, sur la mousse et l’herbe, ouvrant encore l’œil avant d’expirer aux cris plaintifs de Diane sa belle maîtresse qu’on battait.

LES HARICOTS DE PITALUGUE.

I

Pertuis semait ses haricots!

Des hauteurs du Lubéron aux graviers de la Durance, ce n’étaient par tout le terroir que gens sans blouse ni veste, en _taillole_, qui suaient et rustiquaient; et dans la ville, les bourgeois, assis au frais sous les platanes, à l’endroit où le Cours domine la plaine, disaient en regardant ces points rouges et blancs remuer:

--«Si les pluies arrivent à temps, et que la semence se trouve bonne, la France, cette année, ne manquera pas de haricots.»

Car Pertuis a cette prétention, quasi justifiée d’ailleurs, de fournir de haricots la France entière. Pertuis aurait pu, grâce à son sol et à son climat, cultiver la garance comme Avignon ou le chardon à foulon comme Saint-Remy; Pertuis aurait pu dorer ses champs de froment comme Arles, ou les ensanglanter de tomates comme Antibes; mais Pertuis a préféré le haricot, légume modeste, qui ne manque pourtant ni de grâce ni de coquetterie quand ses fines vrilles grimpantes et son feuillage découpé tremblent à la brise.

De tous ces semeurs semant comme des enragés, le plus enragé, sans contredit, était le brave Pitalugue. La guêtre aux mollets, reins sanglés, il s’escrimait de la pioche, tête baissée. Lorsque dans le terrain passé et repassé il ne resta plus caillou ni racine, alors, du revers de l’outil, doucement, il l’aménagea en pente douce pour que l’eau du réservoir pût y courir. Le terrain aménagé, il prit un long cordeau muni à ses deux bouts de chevillettes, planta les chevillettes en terre, tendit la corde et traça, parallèles au front du champ, une, deux, trois, cinq, dix rigoles aussi régulièrement espacées que les lignes d’une portée musicale sur les _parties_ de l’orphéon de Pertuis. Puis, tout ainsi réglé, Pitalugue reprit une par une ses rigoles et, l’air attentif, un genou en terre, il sema.

--Semons du vent, murmurait-il; c’est, quoiqu’en dise Monsieur le curé, le seul moyen qui me reste aujourd’hui de ne pas récolter la tempête.

Et Pitalugue, en effet, semait du vent. C’est pour prendre du vent, disons mieux: c’est pour ne rien prendre du tout que, de trois secondes en trois secondes, il envoyait la main à sa gibecière; ce n’est rien du tout qu’il y saisissait, ce n’est rien du tout que son pouce et son index rapprochés déposaient avec soin dans le sillon; et la paume de sa main gauche, rabattant à chaque fois la terre friable et blutée, ne recouvrait que des haricots imaginaires.

Cependant, à cent mètres au-dessus du champ, dans le petit bosquet qui ombrage la côte, un homme que Pitalugue ne voyait point, suivait de l’œil avec intérêt, les mouvements compliqués de Pitalugue.

--Eh! eh! se disait-il, Pitalugue travaille.

Perché ainsi dans la verdure avec son nez crochu, ses lunettes d’or et son habit gris moucheté, un chasseur l’aurait pris de loin pour un hibou de la grosse espèce.

Mais ce n’était pas un hibou, c’était mieux: c’était M. Cougourdan, le redouté M. Cougourdan, arpenteur juré, marchand de biens, que la rumeur publique accusait de se divertir parfois à l’usure.

La justice de paix vaquant ce jour-là, et réduit à ne poursuivre personne, M. Cougourdan avait imaginé d’apporter ses registres à la campagne. M. Cougourdan aimait la nature; un beau paysage l’inspirait, le chant des oiseaux, loin de le distraire, ne faisait qu’activer ses calculs, et c’est ainsi, le front rafraîchi par l’ombre mouvante des arbres, qu’il inventait ses plus subtiles procédures.

Le spectacle doucement rustique de Pitalugue travaillant mit M. Cougourdan en verve:

--Une idée! si je tirais au clair les comptes de ce Pitalugue!

Et M. Cougourdan constata qu’ayant, l’année d’auparavant, prêté cent francs à Pitalugue, Pitalugue se trouvait à l’heure présente, lui devoir juste cent écus.

--Bah! les haricots me paieront cela; je ferai saisir à la récolte.

Là-dessus, M. Cougourdan sortit du bois, et se mit à descendre vers le champ de Pitalugue, ne pouvant résister au désir de voir les haricots de plus près.

Au même moment comme l’ombre aiguë du _Puy lapinier_, tombant juste sur un trou de roche qu’on nomme le cadran des pauvres, marquait trois heures, Pitalugue leva la tête et vit venir la Zoun, sa femme, qui lui apportait à goûter. Il rajusta sa culotte et sa taillole, alla se laver les mains à la fontaine, heurta violemment pour en détacher la terre collée, ses fortes semelles à clous contre la pierre du bassin, puis s’assit à l’ombre d’une courge élevée en treille devant sa cabane, prêt à manger, le couteau ouvert, le fiasque et le panier entre les jambes.

--Té! Zoun, regarde un peu si on ne dirait pas M. Cougourdan.

--Bonjour, la Zoun, bonjour Pitalugue! nasilla gracieusement l’usurier; et tout en jetant sur le champ un regard discret et circulaire, il ajouta:

--Pour des haricots bien semés, voilà des haricots bien semés. Pourvu qu’il ne gèle pas dessus.

--Ne craignez rien, la semence est bonne, répondit philosophiquement Pitalugue.

Et, tranquille comme Baptiste, il acheva son pain, ferma son couteau, but le coup de grâce et se remit au travail, tandis que la Zoun et M. Cougourdan s’éloignaient.

--Hardi, les haricots! murmurait-il en continuant sa besogne illusoire, encore un! un encore! des cents!! des mille!!! les voisins aujourd’hui ne diront pas que Pitalugue ne fait rien et qu’il a passé le temps à fainéanter sous sa courge.

Il peina ainsi jusqu’au soleil couché.

--Hé! Pitalugue, holà! Pitalugue, lui criaient du chemin les paysans qui, bissac au dos, pioche sur le cou, rentraient par groupes à la ville.

--Tu sèmeras le restant demain.

--La mère des jours n’est pas morte!

Enfin Pitalugue se décida à quitter son champ. Avant de partir, il regarda:

--Beau travail! murmurait-il d’un air à la fois narquois et satisfait, beau travail! mais, comme dit Jean de la lune qui riait en tondant ses œufs, cette fois le rire vaut plus que la laine!

II

Peut-être voudriez-vous savoir ce qu’était Pitalugue, et pourquoi il avait adopté en fait de haricots cet étrange procédé de culture.

Pitalugue était philosophe, un vrai philosophe de campagne, prenant le temps comme il vient et le soleil comme il se lève, arrangeant tant bien que mal, à force d’esprit, une existence chaque jour désorganisée par ses vices, et dépensant à vivre d’expédients au village plus d’efforts et d’ingéniosité que tant d’autres à faire fortune à la grande ville.

Songe-fête comme pas un, pour une partie de bastidon, Pitalugue laisse en l’air fenaison et vendange; Pitalugue pêche, Pitalugue chasse; Pitalugue a un chien qu’il appelle Brutus, un furet gîte en son grenier, et dans l’écurie, au-dessus de la crèche parfois vide, l’œil stupéfait du bourriquot peut contempler les évolutions et les saluts d’une grosse chouette en cage.

Le pire de tout, c’est que Pitalugue est joueur; mais là joueur comme les cartes, joueur à jouer enfant et femme, joueur, disent les gens, à tailler une partie de vendôme, sous six pieds d’eau, en plein hiver, quand la Durance charrie.

C’est pour cela que Pitalugue, jadis à son aise, se trouve maintenant gêné. La récolte est mangée d’avance. Les terres sont entamées par l’usure, et quelles scènes quand il rentre un peu gris et la poche vide dans sa maisonnette du Portail-des-Chiens! Quels remords aussi; car, au fond, Pitalugue a bon cœur. Mais ni scène ni remords ne peuvent rien contre les cartes. Pitalugue jure chaque soir qu’il ne jouera plus, et chaque matin il rejoue.

Ainsi, aujourd’hui, il s’était levé, ce brave Pitalugue, avec les meilleures intentions du monde. Au petit jour et les coqs chantant encore, il était devant sa porte en train de charger sur l’âne un sac de haricots. Et quels haricots! de vrais haricots de semence, émaillés, lourds comme des balles, ronds et blancs comme des œufs de pigeon.

--Emploie-les bien et ménage-les, disait la Zoun en donnant un coup de main, tu sais que ce sont nos derniers.

--Cette fois, Zoun, le diable me brûle si tu n’est pas contente!... A ce soir!... _Arri!_ bourriquot.

Et Pitalugue était parti, vertueux, derrière son âne.

Par malheur, aux portes de la ville, il rencontre le perruquier _Fra_ qui s’en revenait les yeux rouges, ayant passé sa nuit à battre les cartes dans une ferme.

--Tu rentres bien tard, Fra.

--Tu sors bien matin, Pitalugue.

--Le fait est qu’il ne passe pas un chat.

--Ce serait peut-être l’occasion _d’en tailler une_.

--Pas pour un million, Fra.

--Voyons, rien qu’une petite, Pitalugue.

--Et mes haricots?

--Tes haricots attendront.

L’infortuné Pitalugue résista d’abord, puis se laissa tenter. Fra sortit les cartes. On en tailla une, on en tailla deux, et les haricots attendirent.

Bref! l’alouette montait des blés, et les premiers rayons coloraient en rose la petite muraille de pierre sèche sur laquelle les deux joueurs jouaient, assis à califourchon, lorsque Pitalugue retournant ses poches, s’aperçut qu’il avait tout perdu.

--Cinq francs sur parole, dit Fra.

--Cinq francs, ça va! répondit Pitalugue.

Les cartes tournèrent et Pitalugue perdit.

--Quitte ou double?

--Quitte ou double!

Pitalugue perdit encore.

--Maintenant, le tout contre ta semence.

Pitalugue accepta, il était fou, ses mains tremblaient.

--Non! grommelait-il en donnant, je ne perdrai pas cette fois, les cartes ne seraient pas justes.

Il perdit pourtant; et l’heureux Fra, chargeant le sac d’un tour de main, lui dit:

--La prochaine fois, Pitalugue, nous jouerons l’âne.

Que faire? Rentrer, tout avouer à la Zoun? Pitalugue n’osa pas, la mesure était comble. Acheter d’autre semence? Le moyen sans un rouge liard!

En emprunter à un ami? Mais c’eût été rendre l’aventure publique. Assuré du moins de la discrétion du barbier (les joueurs ne se vendent pas entre eux) notre homme, après cinq minutes de profond désespoir, prit, comme on l’a vu, son parti en brave:

--Je ne peux pas semer des haricots puisque je n’en ai plus, se dit-il en riant dans sa barbiche, mais je peux faire semblant d’en semer. La Zoun n’y verra que du feu, le hasard est grand, et d’ici à la récolte bien des choses se seront passées.

Bien des choses en effet se passèrent qui mirent Pertuis en émoi.

D’abord, Pitalugue changea du tout au tout. Talonné par le remords et craignant toujours d’être découvert, il renonça au jeu, déserta l’auberge. Lui, que ses meilleurs amis accusaient de trouver la terre trop basse, on le vit, dans son petit champ, piocher, gratter, rustiquer à mort.

Jamais haricots mieux soignés que ces haricots qui n’existaient pas!

Tous les soirs, au coucher du soleil, il les arrosait, mesurant sa part à chaque rigole et vidant à fond le réservoir qui, tous les matins, se retrouvait rempli d’eau claire. Le jour, autre chantier: si parfois, sous un soleil trop vif, la terre séchait et faisait croûte, Pitalugue la binait légèrement pour permettre au grain de lever. Souvent aussi, la main armée d’un gant de cuir, il allait à travers les raies, arrachant le chardon cuisant, le seneçon envahisseur et le chiendent tenace.

Ses voisins l’admiraient, sa femme n’y comprenait rien, et M. Cougourdan radieux rêvait toutes les nuits de haricots saisis et parlait de s’acheter des lunettes neuves.

Or, au bout d’une quinzaine, de çà, de là, tous les haricots de Pertuis se mirent à lever le nez: une pousse blanche d’abord, recourbée en crosse d’évêque, deux feuilles coiffées de la graine et portant encore un fragment de terre soulevée; puis la graine sèche tomba, les deux feuilles découpées en cœur se déplièrent, et bientôt, du Lubéron à la Durance, toute la plaine verdoya.

Seul, le champ de Pitalugue ne bougeait point.

--Pitalugue, que font tes haricots?

Et Pitalugue répondait:

--Ils travaillent sous terre.

Cependant, les haricots de Pertuis s’étant mis à filer, il fallut des soutiens pour leurs tiges fragiles. De tous côtés, dans les _cannières_ plantées en tête de chaque champ, les paysans, serpette en main, coupaient des roseaux. Pitalugue coupa des roseaux comme tout le monde. Il en nettoya les nœuds, il les appareilla, puis les disposa en faisceau, quatre par quatre et le sommet noué d’un brin de jonc, de façon à ménager aux haricots, qui bientôt grimperaient dessus, ce qu’il faut d’air et de lumière.

Au bout de la seconde quinzaine, les haricots de Pertuis avaient grimpé, et la plaine, du Lubéron à la Durance, se trouva couverte d’une infinité de petits pavillons verts.

Seuls, les haricots de Pitalugue ne grimpèrent point. Le champ demeura rouge et sec, attristé encore qu’il était par ses alignements de roseaux jaunes.

La Zoun dit:

--Il me semble, Pitalugue, que nos haricots sont en retard.

--C’est l’espèce, répondit Pitalugue.

Mais, lorsque du Lubéron à la Durance, sur tous les haricots de la plaine, pointèrent des milliers de fleurettes blanches; lorsque ces fleurs se furent changées en autant de cosses appétissantes et cassantes, et qu’on vit que seuls les haricots de Pitalugue ne fleurissaient ni ne grainaient, alors les gens s’en émurent dans la ville.

Les malins, sans bien savoir pourquoi, mais soupçonnant quelque bon tour, commencèrent à gausser et à rire.

Les badauds, en pèlerinage, allèrent contempler le champ maudit.

M. Cougourdan s’inquiéta.

Et la Zoun ne quitta plus la place, accablant la terre et le soleil de protestations indignées.

III

Un soir, _Tante Dide_, mère de la Zoun, belle-mère de Pitalugue par conséquent, et matrone des plus compétentes, se rendit sur les lieux malgré son grand âge, observa, réfléchit et déclara au retour qu’il y avait de la magie noire là-dessous, et que les haricots étaient ensorcelés. Pitalugue abonda dans son sens; et toute la famille jusqu’au 15e degré de parenté ayant été convoquée à la maisonnette du Portail-des-Chiens, il fut décidé que, vu la gravité des circonstances, le lendemain _on ferait bouillir_.

Tante Dide, qui justement se trouvait être veuve, s’en alla donc rôder chez le _terraillier_ de la Grand’Place, dans le dessein de voler une marmite qui n’eût pas servi, car, pour faire bouillir dans les règles, il faut avant tout une marmite vierge, volée par une veuve. Le terraillier connaissait l’usage; et, sûr d’être dédommagé à la première occasion, il détourna les yeux pour ne point voir tante Dide lorsqu’elle glissa la marmite sous sa pelisse.