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Part 16

M. l’abbé ferme les yeux, médite ou feint de méditer; puis, tout à coup, énergiquement, il me tire un sac d’entre les jambes, et le pose sur ses genoux, un peu sur les miens. Le sac est violet, en peluche ancienne comme on en voit au dos des fauteuils. M. l’abbé ouvre le sac, suivi dans ses moindres mouvements par l’œil sympathique des dévotes, il en sort une chancelière, de même étoffe et violette aussi, puis une calotte qui est noire, mais garnie de violet à l’intérieur comme les poches de la soutane.

J’entends les dévotes se dire que M. l’abbé est illustre prédicateur quelque part entre Tarascon et Narbonne, qu’il va voir le pape au Vatican et qu’il reviendra de là bas au moins évêque _in partibus_.

Voilà qui explique cette orgie de violet chez un simple prêtre: dans son impatience d’avoir la pourpre, le saint homme en double ses soutanes et ses calottes, peut-être en double-t-il ses bas! Cela ne fait de mal à personne, et donne en attendant un petit air d’évêque quand par suite d’un hasard heureux d’un coup de vent ou d’un geste habile, un peu de violet montre son nez.

Les dévotes, il y en a de charmantes dans le nombre, l’admirent d’abord en silence, mais bientôt elles s’enhardissent. On cause de Rome naturellement, de Rome et de la semaine sainte! M. l’abbé explique Saint-Pierre, immense et qui paraît petit. Les dévotes d’un commun accord, déclarent cela admirable.

--Et l’orteil de bronze qu’on baise! et près de Sainte-Marie-Majeure, la _Scala santa_ que l’on ne monte qu’à genoux?

Elles voudraient toutes déjà baiser l’orteil et user de leurs genoux les degrés de la Scala santa.

--Est-il vrai, qu’on parle dans les églises, que les curés vont au café et qu’ils donnent l’absolution du bout d’une gaule?

Sur ces jolies lèvres, dans ce gazouillis, la religion prend un air aimable. Hélas! que ne suis-je croyant!...

Puis, c’est la mantille.

--Quelle mantille?

--Comment, ma chère, vous ignorez! Mais on ne peut pas se présenter devant Sa Sainteté sans mantille... J’en ai une toute prête dans ma malle, très coquette, en filet de soie... D’ailleurs, il est facile de s’en procurer à Rome... n’est-ce pas, monsieur l’abbé?

Et voilà toutes les têtes en l’air. Cette nouvelle qu’il faut une mantille se répand de compartiment en compartiment, de wagon en wagon, jusqu’au bout du train. Nous allons traverser des villes, côtoyer des fragments de golfe paraissant puis disparaissant par les intervalles bleus de quatre-vingt-sept tunnels, suivre l’Apennin, dont les découpures font de si fins arrière-plans aux rudes plaines d’Étrurie; mais nous ne voyons rien de tout cela: désormais et jusqu’à Rome, dans les buffets des gares italiennes, épluchant des oranges et buvant le chianti ou l’orvieto dans d’élégants petits flacons revêtus de paille et de jonc tressé, il ne s’agira que de mantilles.

Le soir même de notre arrivée, à une table d’un café du Corso, où pendant la semaine sainte les gens pieux et altérés peuvent tout à la fois écouter le _Stabat_ de Rossini et prendre des glaces, je revis l’abbé aux doublures violettes en compagnie de ses dévotes.

Elles, songeant à leurs mantilles et méditant de jolis plis, essayaient des poses à l’espagnole; lui, regardant sa main grasse et blanche, croyait y voir luire l’améthyste; et je compris alors, on ne s’instruit bien qu’en voyageant, pourquoi tant d’abbés en bon point et tant de jolies femmes vont à Rome.

VII

FLANERIE DANS ROME.

--«Et Saint-Pierre? Vous ne pouvez pas cependant partir ainsi sans voir Saint-Pierre!

--Sapristi, j’allais l’oublier...»

Ainsi se termina une conversation échangée le matin de Pâques, sur le Mont Aventin, lieu historique, près d’un champ de fèves en fleurs.

Nous n’imaginons pas, en effet, combien dans la Rome du Quirinal et du Corso les gens s’occupent peu de ce qui se passe au-delà du Tibre. Le pape boude, on le laisse faire; et l’habitude se prend doucement, tranquillement, de vivre sans pape. En vain, les Jules, les Sixte et les Léon marquèrent la Ville à leurs armes; en vain, dans chaque rue, dans chaque carrefour, un monument de pierre ou de bronze: obélisque relevé et sanctifié, colonne antique portant à son faîte un bienheureux en place d’un empereur délogé, églises et palais, fontaines crachant des torrents d’eau, statue triomphante et ronflante de l’illustre cavalier Bernin, crient par mille symboles et mille inscriptions en latin leur orgueil terrestre et leur puissance. Tout cela est mort, appartient au passé; on commence à dire: «Du temps des papes», et l’on n’a pas l’air de soupçonner qu’il y a quelque part le successeur et l’héritier de ces fastueux bâtisseurs.

Aux approches de l’enclos papal, l’impression est triste. De petites boutiques d’objets de sainteté où reluisent derrière la vitre les chapelets en clinquant, les images criardes, les cœurs en papier découpé, les christs langoureux, les fades madones, toute cette dévote bimbeloterie de la rue Saint-Sulpice, sans art et sans goût, écœurante comme une sucrerie, mais qui réjouit les curés et les vieilles dames. La religion se rapetisse et semble se faire enfantine. Michel-Ange n’y tiendrait pas, s’il revenait, et tomberait là-dessus à coups de poing.

Heureusement, voici Saint-Pierre!

La nef immense semble vide, bien que les pèlerins s’y pressent et que nombre de curieux soient venus entendre les chanteurs de la chapelle Sixtine. On les aperçoit près du baldaquin, debout sur une haute estrade drapée d’écarlate et d’or, tous en surplis et terriblement moustachus, comme pour protester contre la légende. Malgré la solennité du lieu et la beauté des airs, les plus dévots ne peuvent s’empêcher de sourire aux soli, quand, tout à coup, d’une de ces barbes, sort la voix d’un enfant qui n’a pas mué. Des Américaines en waterproof, marchant de leur pas décidé de touristes, s’arrêtent un instant et lorgnent. De temps en temps, un bruit lointain de clochettes annonce que la messe commence à quelque autel perdu dans l’ombre.

Décidément, Saint-Pierre est trop vaste. Toute proportion se perd sous ces voûtes, au milieu de cet entassement de métaux précieux et de marbres, où l’homme a tenté l’impossible pour réaliser le divin. Un pape, j’imagine, doit sembler petit là-dedans, même éblouissant de pierreries, porté en pompe et grandi par la tiare.

J’entends rire: ce sont des Romaines. Elles ont retiré leur mouchoir de cou et se le sont posé, flottant, sur la tête; (A Saint-Pierre, paraît-il, les femmes n’entrent pas en cheveux.) Mais le mouchoir tombe toujours, on se pousse pour le ramasser, et c’est un grand sujet de joie.

D’ailleurs, les étrangers, les étrangères surtout, dominent. Le peuple est déshabitué de Saint-Pierre depuis que le pape n’y vient plus. A la sortie, je me croise avec un pèlerin vraiment pittoresque: le costume du brigand classique, ceinture rouge et chapeau pointu; la tête qui convient au costume. Il s’assied sous la gigantesque porte de bronze que les dames n’osent regarder, à cause des quelques arabesques étrangement païennes, retire ses bottines ou s’est amassée toute la poussière de la campagne romaine, les dépose avec son bâton sur une base de colonne, et, pieusement, entre les pieds nus. Je salue ce dernier croyant.

La place est déserte, ou peut s’en faut. Entre les deux bras de la colonnade, sur les pavés où l’herbe pousse, l’obélisque allonge son ombre. De chaque côté, les deux jets d’eau dansent et luisent au soleil. Mon guide me raconte que, depuis l’entrée des Piémontais, la place appartient à la nation, mais que les jets d’eau sont au pape, ainsi que l’obélisque.--«Il ne tiendrait qu’à lui, pour punir les révolutionnaires, de mettre sous clef son obélisque et de tarir ses jets d’eau; Pie IX y songeait, mais Léon XIII est heureusement plus libéral.» Le tout assaisonné d’un fin sourire à l’italienne. «Et puis, il paraîtrait que le saint-père s’ennuie au Vatican. L’autre jour, en passant près d’une grille, il voulait à toute force sortir; ses cardinaux l’ont arrêté, il s’est fâché; grands dieux, quelle scène!...» Tels sont les menus cancans auxquels s’amusent les bons Romains.

Cependant les cloches sonnaient à toute volée, et deux petits bersagliers bruns, portant cranement sur le côté leur coquet chapeau de cuir aux plumes de coq frissonnantes, se montraient en gouaillant le costume de mascarade, rayé jaune et bleu, avec la coiffe aplatie en tourte, d’un garde-suisse qui faisait sa faction à la porte du Vatican. L’Italie vivante en face de la Rome morte!

Laissons s’égosiller les cloches! et montons au Pincio voir le défilé des équipages; c’est l’heure où le roi s’y promène dans sa calèche à livrée rouge. Nous admirerons les belles Romaines et nous nous rafraîchirons d’un _gelato_ en écoutant les airs de Verdi.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES

CONTES PROVENÇAUX Pages La mort de Carmentran 3 Le jas d’Entrepierres 25 L’arrestation du trésor 44 Curo-Biasso 61 Les haricots de Pitalugue 69 Mes hirondelles 84 Le vin de la messe 93 Histoires d’hermites 105 Le bon tour d’un saint 115 Le chapeau de Sans-Ame 120 Les abeilles de M. le curé 126 Les cent heures 131 Vieille noblesse 137 Les pigeons au sang 142 Le bon voleur de Giropey 149 Mon ami Naz 155 L’Homme-Volant 160 Les ânes malades 166 Le lapin du cousin Anselme 170 Fruits de mer 175 Escargots d’Afrique 180 Les saules de M. Sénez 186 Le moulin de Fuston 191

DANS UNE PETITE VILLE I. La vieille maison 197 II. Le crucifix de sœur Nanon 202 III. Le saint des rouges 207 IV. Drôles de pénitents 212 V. Déjeuner anthropologique 217 VI. Une pêche à l’areston 224

DE VAUCLUSE AU BAUX I. L’homme de Cadenet 233 II. Le mistral et le Rhône 243 III. Le vent du soleil 257 IV. Le pays de Mireille 268

EN TRAIN DE PLAISIR I. Conseils au départ 281 II. Rêverie en crau 287 III. Au pays bleu 292 IV. La maison de Garibaldi 298 V. Les Jésuites à Monaco 304 VI. Pèlerinage 309 VII. Flânerie dans Rome 313

Tours.--Imp. Mazereau.