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Part 7

Pour tout avoir, un coin de terre très en pente avec moins de terre que de cailloux; pour demeure, une masure en ruines; pour amis, une chèvre et un âne qui faisaient leur bergerie et leur étable de l’unique pièce du logis.

La masure, tant bien que mal, parait de la pluie; le coin de terre, quand Dieu ne le grêlait point, donnait au bout de l’an quelques épis maigres, juste assez pour vivre; la chèvre, après avoir tout le jour couru au travers des lavandes, rapportait à la nuit en moyenne un litre de lait; et si le pauvre homme (cela lui arrivait une fois par mois!) avait envie de se régaler d’un coup de vin, il s’en allait dans la montagne, coupait douze fagots de genêt vert, les chargeait sur l’âne et descendait les vendre à la ville, où les douze fagots rendaient vingt-quatre sous. Ce qui fait que, le soir, l’âne le ramenait vaguement gris, brimbalant au roulis du bât, mais joyeux et plein de courage pour boire de l’eau le restant des quatre semaines.

Ce pauvre homme se trouvait heureux, et n’enviait le bien de personne. Seulement, il avait des idées à lui et n’entrait jamais dans les églises. On l’accusait d’avoir dit un jour, au grand scandale de ceux qui l’entendirent: «Le bon Dieu, le voilà!» en montrant le soleil. Depuis, les dévotes racontaient qu’il avait vendu son âme au diable, n’attendant pas même, selon l’usage, l’heure d’agonie pour opérer la livraison; et tout le monde dans le pays l’appelait _le Sans-Ame_, sobriquet qui d’ailleurs ne le fâchait point!

Une après-midi, Sans-Ame s’en revenait de son expédition mensuelle à la ville, jambe de çà, jambe de là, sur sa monture, fier comme un artaban, et fort peu taquiné de n’avoir plus son âme à lui.

C’était la fête du village. La procession qui descendait et le Sans-Ame qui montait se rencontrèrent. Comme le chemin se trouvait étroit, entre un grand rocher gris et un torrent qui roulait au bas du talus des flots d’eau claire, Sans-Ame fit ranger son âne pour laisser passer. Malheureusement Sans-Ame ne salua point, moins par malice que par habitude. Les paysans de là-bas disent volontiers «bonjour» mais ne saluent guère. Le curé fend les rangs, rouge dans son surplis comme un bouquet de pivoines dans le papier blanc d’un cornet, et, d’un revers de main, jette à l’eau le chapeau de Sans-Ame. Un chapeau tout neuf, mes amis! (Sans-Ame, pour l’acheter, s’était précisément ce jour-là privé de boire ses fagots), un chapeau garanti sept ans par le chapelier, un chapeau en feutre collé, dur comme un silex et solide à porter le poids d’une charrette.

Qui peut dire les émotions de Sans-Ame? Il vit, drame d’une seconde! le chapeau flotter sur l’eau bouillonnante, tourbillonner, s’emplir, puis disparaître dans l’écume fouettée d’un remous. Le curé riait, Sans-Ame ne disait mot. Un instant il regarda la petite barrette à pompons que le curé portait sur sa tonsure; mais cette tentation dura peu; la barrette n’avait pas de visière! Et Sans-Ame, tête nue, remonta chez lui, tandis que la procession descendait au village.

Le lendemain, les gens qui passèrent devant le petit champ de Sans-Ame crurent d’abord qu’un curé piochait. C’était le propriétaire lui-même en train de rustiquer au soleil sous un large couvre-chef ecclésiastique.

Le vieux Sans-Ame, homme de rancune, était allé tout simplement attendre le curé à la promenade:--«Pardon, excuse, monsieur le curé, vous m’avez noyé mon chapeau, il m’en faut un autre, donnez-moi le vôtre.» Le paysage était pittoresque, mais solitaire, et le curé avait donné son chapeau.

Les malins essayèrent bien de railler Sans-Ame sur l’extravagance de sa coiffure; lui se déclara ravi de l’échange, affirmant que rien n’est commode comme un chapeau de curé, avec sa coiffe ronde et ses larges bords, pour garantir à la fois des rayons trop chauds et de la pluie.

La joie de Sans-Ame ne dura guère. Dès le surlendemain, le curé qui avait réfléchi, le sommait par huissier d’avoir à lui rendre le chapeau.

--«Pas du tout, dit Sans-Ame, on ira samedi prochain en justice, le chapeau est mien d’ici-là.»

Ce fut une fête à la ville quand, cinq jours après, Sans-Ame arriva, coiffé d’un chapeau de curé, avec ses fagots et son âne.

Sans-Ame vendit les fagots, but douze sous sur vingt-quatre, et puis se rendit au prétoire.--«Audience, chapeau bas!» glapit l’huissier; injonction superflue, au moins pour Sans-Ame, car, en apercevant le curé, son premier mouvement avait été de fourrer l’objet du litige sous la banquette.

Le juge de paix conclut à la conciliation: Sans-Ame avait eu tort, le curé aussi; Sans-Ame rendrait le chapeau, et le curé lui en payerait un autre pareil à celui qu’il avait noyé.--«C’est juste», dit Sans-Ame en tendant au curé sa coiffure. Mais le curé recula d’horreur. On ne sait pas ce que huit jours de vie paysanne peuvent faire d’une coquette coiffure de curé. Hérissé, cabossé, souillé, rougi par le soleil, amolli par la pluie, et battant des ailes sous ses brides lâches comme un corbeau près d’expirer, le chapeau n’avait plus forme humaine.--«Puisqu’il ne le veut pas, je le garde!» dit Sans-Ame; et, fièrement, il remit sur sa tête ce chapeau maintenant bien à lui.

Dès lors, à ce que dit la légende, il ne se passa pas un jour sans que l’heureux paysan ressentît les effets miraculeux de la sacro-sainte coiffure. Le ciel fut dupe; et, trompée sans doute par le pieux emblème qu’elle ne pouvait d’ailleurs apercevoir que par en haut, la Providence semblait se plaire à faire pleuvoir sur l’intrigant qui s’en parait la rosée de ses bénédictions. Un orage ravageait-il le pays, il épargnait le champ de Sans-Ame. Sans-Ame engrangeait tous les ans double récolte. Sans-Ame faisait des héritages. Sans compter que, son procès l’ayant rendu populaire, les ménagères ne voulaient plus d’autres fagots que les siens, ce qui l’obligeait à aller se griser deux fois par semaine à la ville au lieu d’y aller une fois par mois.

Enfin, toujours couvert de son chapeau dont il ne voulut pas se séparer un seul instant au cours d’une vie qui fut longue, Sans-Ame s’éteignit doucement entre sa chèvre et son âne, riche, honoré, rempli de jours et obstinément béni du ciel sans avoir jamais consenti à se réconcilier avec l’Église.

De là le proverbe si connu là-bas:

«_C’est la religion de Sans-Ame qui faisait la nique au bon Dieu dessous un chapeau de curé._»

LES ABEILLES DE M. LE CURÉ.

Le délicieux jardin que le jardin du curé chez qui, encore au collège et tout petit, on m’avait envoyé passer les vacances! Les beaux carrés de choux, les belles rangées de salades en bordure, et comme tout cela était bien entretenu, pioché, biné, sarclé, ratissé, et arrosé matin et soir, avant et après le soleil, à l’eau courante d’une vieille fontaine encroûtée de tuf, verte de mousse et de cresson, d’où s’échappaient par mille trous des filets de cristal et de chantantes cascatelles. C’était Sarrasin le fossoyeur qui faisait l’office de jardinier. Cette idée d’abord m’offusquait. Je trouvais que l’herbe sentait le mort et que les groseilles avaient un goût de cimetière. Peu à peu cependant, je m’y habituai; d’ailleurs, on mourait rarement au village, et l’ami Sarrasin, comme lui-même le disait, était un peu fossoyeur pour rire.

En haut du jardin, derrière la fontaine, se trouvait un endroit solitaire où M. le curé passait tous les instants que son saint ministère lui laissait. Le bréviaire dépêché, la messe dite sur le pouce, il accourait là; et je le voyais de loin, seul avec le fossoyeur, pendant de longues heures, s’agiter, tempêter et faire de grands gestes.

On m’avait défendu d’approcher. «M. le curé ne veut pas, me disait Sarrasin; ce sont les ruches!» Et, en effet, ces ruches mystérieuses remplissaient le jardin d’abeilles bourdonnantes qui se roulaient tout le long du jour, ivres de pollen, dans le calice des passe-roses.

Mais pourquoi m’empêchait-on de les voir, ces ruches? A quels travaux d’alchimie les abeilles travaillaient-elles en compagnie d’un fossoyeur et d’un curé?

* * * * *

Une après-midi, je n’y tins plus. M. le curé et Sarrasin étaient allés quelque part enterrer une vieille femme. Demeuré seul, je me dirigeai, le cœur palpitant, vers l’endroit interdit, derrière la fontaine. C’était un bout de terrain caillouteux et sec, planté de romarin, de lavande et de toutes sortes de plantes grises qui craquaient sous le pied et sentaient bon. Un nuage serré d’abeilles, tournant dans le soleil et luisant comme l’or, m’indiqua le coin où se trouvaient les ruches. Car Sarrasin n’avait pas menti, c’étaient bien des ruches, mais quelles ruches! Elles ne ressemblaient ni aux élégantes maisonnettes coiffées d’un léger faîtage en paille qu’habitent les abeilles bourgeoises, ni au tronçon d’arbre creux avec une tuile cassée pour toit, domicile habituel des essaims rustiques. Figurez-vous un alignement de boîtes bizarres ne tenant debout qu’à force d’étais et par un miracle d’équilibre, boîtes longues, boîtes bossues, boîtes ayant des becs et des bras avec un vague aspect de bêtes monstrueuses. Ces boîtes étaient percées de trous par où les abeilles entraient et sortaient aussi tranquillement que s’il se fût agi de ruches ordinaires. Mais cela ne me rassura point, et je me sauvai bien vite dans le paisible jardin aux légumes, rêvant du «Grand Albert», et parfaitement persuadé que le curé et son fossoyeur se livraient journellement à toutes sortes d’incantations et manigances diaboliques. Le soir, les vacances finissaient, et l’on me ramenait à la ville.

J’avais presque oublié cette histoire. Parfois même, y songeant, je me demandais si mon cerveau d’enfant, halluciné par une après-midi de solitude et de grand soleil, ne l’avait pas un peu rêvée. Dix ans plus tard, un hasard de promenade me ramena dans le village. Je trouvai le curé cassé et vieilli. Le fossoyeur était mort; mais le petit jardin, envahi par les herbes et presque retourné à l’état sauvage, m’apparut dès la porte tout bourdonnant d’abeilles comme jadis. Cela me rappela mon aventure, et je résolus d’avoir le cœur net cette fois. Interrogé, le vieux curé se mit à rire, et voulut bien me montrer ses ruches. C’était bien, derrière la fontaine, le même triste bout de lande semé d’herbes grises et de cailloux, et c’étaient bien les mêmes étranges ruches que mes yeux d’enfant avaient vues.

Le curé me dit:--«C’est une idée à moi, il y a vingt ans que j’y travaille; elle m’a coûté pas mal d’argent et donné pas mal de tracas, mais je touche à la réussite.» Et savez-vous à quoi le bonhomme travaillait, ce qui lui avait fait les cheveux blancs avant l’âge? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille... Il travaillait à faire écrire ses abeilles. Oui, à leur faire écrire: _Vive l’empereur!_ en lettres de miel. Il me montra une de ses ruches, car il en avait de rechange. C’était comme un gigantesque moule à biscuit, avec la forme et les proportions d’une lettre d’enseigne. On laissait les abeilles faire leur gâteau là-dedans, et le gâteau, une fois le moule ouvert, se trouvait être un _V_ ou un _R_. Et c’est pour cela que les buveuses de rosée du poète avaient, vingt ans durant, parcouru les coteaux pierreux et la vallée verte, se gorgeant de pollen doré et recueillant l’ambre liquide! Ah! si les abeilles avaient su!... Seulement les abeilles ne savaient pas.

Le curé, qui, en sa qualité de curé, ne manquait pas de quelque ambition, nourrissait à propos de ce qu’il appelait son idée, les espérances les plus chimériques. Une fois les treize lettres bien au complet, il les clouait--rousses comme le soleil, et toutes brodées de fines cellules hexagonales--sur une grande planche taillée en fronton d’arc-de-triomphe, il exposait son chef-d’œuvre à Paris, et l’empereur ne pouvait faire moins que de lui accorder la croix et le canonicat honoraire.

Mais que de tracas pour arriver à ce résultat! Ces diablesses d’abeilles sont capricieuses. Certaines lettres leur déplaisaient sans qu’on pût savoir pourquoi. Et le fait est qu’habitant une _S_ ou un _T_ elles pouvaient trouver étranges ces demeures tortueuses et biscornues. Et puis d’autres inconvénients: le _V_ de _Vive_ se gâtait et coulait déjà, tandis que l’_r_ d’_empereur_ commençait à se remplir à peine. Enfin on était arrivé, les treize lettres marchaient de front, et le bon inventeur ayant un essaim de reste, songeait déjà à se payer un point d’exclamation supplémentaire.

Un mois plus tard l’empire s’écroulait à Sedan, et la République était proclamée.

--«Comment faire? disait le curé. Donner d’autres lettres à mes abeilles... Hélas! _Vive la République!_ c’est bien long, et puis Monseigneur ne permettrait pas.»

LES CENT HEURES.

Depuis fort longtemps, chose invraisemblable, les citadins de Canteperdrix n’avaient plus tremblé. Cela ne laissait pas de les taquiner, car un peu de terreur sans motif, un léger frisson artificiellement obtenu sont pour tout bon bourgeois français une sensation délicieuse.

Mais voilà! tout allait malheureusement sur des roulettes: le blé se dorait, le raisin gonflait, les journaux prêchaient la confiance.

Vainement la haute société feignait encore de s’effrayer, vainement la douairière de Castel-Croulant décommandait ses robes d’hiver, vainement le vicomte de Castel-Croulé, prêt à une nouvelle émigration, faisait ouvertement réparer sa berline, une berline à ressorts de cuir, à panneaux écussonnés, d’antiquité vénérable, que tout le monde pouvait voir au Portail neuf, devant l’atelier du charron, levant vers le ciel ses brancards dans une attitude d’effarement et de vague fuite!

La confiance régnait quand même! Plus de conférences effarées, au cercle, tous les dos en rond; plus de promenades autour des remparts, avec des silences subits, des regards inquiets quand passe quelqu’un, et la conversation continuée à voix basse. On rentrait sans revolver à travers les rues désertes après minuit; on ne poussait guère les verrous que par habitude; et l’éclair de l’allumette-bougie faisant reluire comme argent les murs du corridor passé au lait de chaux ne montrait désormais, même aux moins braves, aucun fantôme d’individu suspect se dissimulant dans un angle noir. Et pourtant on était en République! Comme républicains, les Cantoperdiciens étaient satisfaits, mais, comme bourgeois aimant à trembler, quelque chose manquait à leur bonheur.

Tel était l’état des esprits à Canteperdrix quand survint un événement qui, de longues années encore, défraiera les conversations.

Il faut savoir que, pour marquer les heures lentes de son existence, cette paisible et peu industrieuse cité possède de temps immémorial une vieille horloge à jaquemart, perchée tout en haut d’une vieille tour. Cette tour, qui a des meurtrières pour fenêtres et dont la porte étroite et basse est comme une fente entre deux blocs énormes que retiennent des crampons de fer, jouit dans le pays d’une renommée mystérieuse. Les conseillers municipaux qui parfois y pénétrèrent pour vérifier une réparation ou dresser un état des lieux ont rapporté de là l’impression peu rassurante d’un voyage dans le vide et le noir, par des escaliers vermoulus, sur des passerelles branlantes, avec la menace perpétuelle de lourds contre-poids en pierre de taille pendant sur la tête au bout de poulies, sans compter l’effrayant va-et-vient du balancier, et, si l’on est surpris par l’heure de la sonnerie, le tapage infernal de toute la mécanique subitement détraquée, du cliquet qui part, du volant qui ronfle, des roues qui grincent et des grands coups de cloche qui font trembler la tour et tomber le crépi des murs.

C’est, en somme, un endroit que personne ne visite guère; et le vieil horloger qui, depuis près de quarante ans, une fois tous les trois jours, remonte l’horloge, a bien raison de considérer l’horloge et la tour comme sa propriété.

Un original, ce vieil horloger. Grand chasseur à ses moments perdus, éducateur passionné de toutes sortes d’animaux, il avait fini par faire de la tour d’horloge une arche de Noé véritable. Des pigeons y nichaient, des lapins y gîtaient, une famille de furets y vivait paisible sous une caisse, et, sur la porte, dans une cage, une chouette de la bonne espèce, excellente pour la pipée, roulait des yeux d’or et faisait de grands saluts en soufflant. Tout cela n’était pas sans inconvénients: les pigeons, au temps des amours, se posaient par couples sur les contre-poids, accélérant le mouvement et précipitant la fuite des jours d’une manière exagérée; d’autres fois, comme il arrive au boa repu qui digère, l’horloge s’arrêtait net, toute apparence de vie suspendue, ayant quelque lapin trop curieux pris aux dents de ses engrenages.

Des observations furent faites, et le vieil horloger, pour ne pas heurter l’opinion publique, supprima pigeons et lapins; puis, l’opinion publique calmée, peu à peu il avait repris ses habitudes, les pigeons étaient revenus, les lapins avaient suivi les pigeons, et, le jour même où se passe cette histoire, à la nuit tombante, on aurait pu voir notre homme introduire dans la tour furtivement et attacher au bas de l’escalier, par une forte ficelle, un renardeau qu’un amateur lui avait donné à dresser.

L’horloger, sans doute, ne prévoyait pas que la présence de ce renardeau dans la tour dût être pour Canteperdrix un événement considérable.

La lune brillait, la ville dormait, et les habitants, sous leurs rideaux, rêvaient voluptueusement à des commotions politiques.

Soudain Jaquemard se met à sonner: un coup, deux coups, trois coups... douze coups!--«Déjà minuit! comme le temps passe!» Treize coups!--«Ce n’est pas possible! sûrement, nous aurons mal compté.» Quatorze coups, et quinze, et seize!--«Les cent heures, on sonne les cent heures!» Et Jaquemard en effet sonnait les cent heures, il en sonnait même un peu plus de cent, répandant dans l’air le souvenir des époques troubles où tant de fois, dans la nuit, les cent heures sonnèrent, souvenirs un peu brouillés de terreur blanche et de terreur rouge, de 93 et de thermidor.

Les bonnes gens qui aiment à trembler en eurent leur compte cette nuit-là. Des fenêtres s’ouvraient, des têtes coiffées de blanc apparaissaient, des dialogues s’échangeaient d’une maison à l’autre:--«Le branle-bas, monsieur! mon journal l’avait bien prédit!...--C’est drôle, il n’y a personne dans les rues...--Recouchons-nous, si vous m’en croyez; On saura à quoi s’en tenir demain matin.»

Le lendemain il y eut de la désillusion quand on apprit qu’un simple renardeau était cause de tout ce vacarme.

Voici comment, d’après l’horloger, s’était passée la chose: l’animal, c’est du renardeau qu’il s’agit, probablement pris d’épouvante au bruit nouveau pour lui du balancier et des roues, rompant son attache et se culbutant dans le noir de la tour à travers cordages et engrenages, avait fini par sauter d’un bond éperdu sur le contre-poids de la sonnerie qui, sous cette surcharge, s’était mis à descendre furieusement, tirant sur le battant à casser la cloche.

N’importe, on avait tremblé (c’est bien le moins qu’on tremble un peu en République), et les citadins de Canteperdrix se souviendront longtemps avec plaisir des cent heures du renardeau.

VIEILLE NOBLESSE.

La grand’tante nous parlait parfois, en énumérant nos alliances, de certains parents éloignés, oh! très éloignés, lesquels étaient de vieille noblesse: «Nos cousins de Pépézuc», disait-elle; et il fallait voir la bonne dame se rengorger.

Je demandais un jour:--Pourquoi les Pépézuc ne se montrent-ils jamais? La grand’tante répondit:--Ils sont fiers et pauvres!

Fils d’artisan, petit-fils de paysan, ce noble cousinage me flattait. Faire visite aux Pépézuc devint le rêve de mon enfance. Malheureusement, les Pépézuc habitaient au diable, par delà dix vallons, sur des versants rocheux, dans un de ces maigres biens de montagne qu’on voit à moitié chemin des nuages, parmi les lavandes grises et les pierrailles, se détacher en vert quand le seigle verdit, en jaune quand le seigle se dore, avec un petit point blanc, qui est la maison, au milieu.

Un jour pourtant, prenant courage, je me décidai à aller surprendre les Pépézuc dans leur asile héréditaire.

Quatre heures de marche, et par quels sentiers!

Mais l’orgueil me soutenait. Puis j’étais rhétoricien, le cerveau peuplé d’amoureuses chimères. Qui sait? il y avait peut-être là-haut des filles, châtelaines languissantes et frêles: je n’hésitais pas, j’en épousais une et je redorais le vieux blason.

Enfin, j’arrive. Au premier aspect, le manoir des Pépézuc m’étonne un peu. Rien de ce que j’avais rêvé: ni fossés moussus, ni tourelles croulantes, et pas d’écusson au portail. Une sorte d’écurie coiffée d’un grenier! Le tout en cailloux noirs agglutinés dans du mortier plus noir encore, et se rapprochant assez, par la couleur et l’apparence, d’un fort morceau de nougat trop cuit. Au lieu de vitres, du papier huilé avec des traces d’écriture. La porte du bas grande ouverte et se balançant sur un seul gond.

On entrait là comme chez soi: ô simplicité des vieux âges!

Dedans, tout était noir aussi, sauf des trous au plafond, nombreux et brillants comme des étoiles, et un vif rayon de soleil qui, enfilant l’étroite porte, traversait la pièce en coup de sabre et allait s’écraser contre la muraille du fond. Mais ces trous d’or et ce rayon rendaient plus sombres les coins sombres. Une poule étique grattait le sol en coquetant, des mouches innombrables dansaient et bourdonnaient dans le rayon, une marmite en fer précipitait ses glouglous sous la cheminée. Mais ces bruits vagues semblaient rendre plus sensible le silence.

Soudain une voix masculine et forte, d’un timbre étrange, me fit tressaillir. La voix avait dit: «--Hé! brave homme...» Je regarde dans tous les coins. Un lit sans drap, un escabeau cassé, une table boiteuse, et personne. «Brave homme!» répéta la voix qui me parut venir d’en haut. Alors seulement, regardant mieux, j’entrevis dans l’ombre un paquet de linge accroché au mur.

C’était le paquet qui m’adressait ainsi la parole!

Cependant le paquet continuait: «--J’ai faim; la cuiller est au clou, la soupe sur les cendres.» Un peu interloqué, je pris la cuiller et la soupe, et, m’étant approché prudemment, j’aperçus un monstre à tête énorme emmaillotté jusqu’au cou et pendu par le dos à un long crochet qui, en des temps plus heureux, avait dû servir de support à la panetière. Le monstre se taisait maintenant, fermant les yeux, ouvrant la gueule. J’enfournai là dedans la soupe à grands coups de cuiller. Tout disparut en un instant.

Quand ce fut fini, on s’expliqua: Horreur! ce monstre n’était ni plus ni moins que ma propre cousine, l’unique et dernière descendante des Pépézuc! Elle avait douze ans, des instincts volages, et Pépézuc père avait inventé cette méthode ingénieuse de l’accrocher ainsi pour l’empêcher d’aller courir.

«--Et pourquoi t’emmaillote-t-il les bras?»

«--Parce que, quand il ne me les emmaillotte pas, je me décroche!»

Pépézuc père, parti avant l’aube ce jour-là pour surprendre un lièvre, n’était pas encore revenu.

«--Si vous voulez le voir, vous le trouverez du côté du vallon, où est le noyer creux, tout près d’un rocher.»

La cousine était bizarre, d’une éducation négligée; je mis donc de côté tout rêve d’amour et ne jugeai pas à propos de prolonger le tête-à-tête.--Allons, me dis-je, allons voir Pépézuc père; il aime la chasse, ce qui est d’un gentilhomme! Je me le figurais par avance un peu original, un peu sauvage, mais vaillant et doux, comme il convient au dernier débris d’une noble race.

Elle était jolie, la noble race!

Je trouvai Pépézuc chassant, mais chassant sans meute ni fusil et d’une façon pas du tout seigneuriale. Il était couché le nez dans l’herbe, à plat ventre et les bras en croix. De temps en temps, il tressautait avec des contorsions singulières. M’entendant marcher, il me héla:--«Hé, monsieur, arrivez m’aider, arrivez! la bête m’échappe.--Quelle bête?--Un lièvre, monsieur! un lièvre grand comme un petit âne. Je le guettais depuis un mois; ce matin, je l’ai pris au gîte, quand il dormait encore, en me laissant tomber dessus.--Et vous êtes là depuis l’aube?--Oui, j’attendais que quelqu’un passât.»

A deux nous nous emparâmes du lièvre. Sans être gros comme un petit âne, il me sembla de taille raisonnable. Le descendant des Pépézuc voulait me le vendre sept francs.

Je rentrai chez nous humilié, tout meurtri de cette lourde chute du haut d’un arbre généalogique.