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CHAPITRE II

ARRIVÉE A GHADAMÈS

11 août.

Nous trouvâmes dans cette _ghaba_ un jeune homme de la zaouiya, vêtu de pantalons blancs descendant jusqu’à la cheville, d’une sorte de blouse blanche et d’un turban blanc. Ce jeune homme ne me reconnut pas pour chrétien parce qu’il est rare de rencontrer un Français jambes, pieds et bras nus et en chemise. Il me salua, croyant probablement que j’étais Tunisien, et nous aida à débarrasser les chameaux. Je m’établis sur mon matelas, à l’ombre d’un palmier ; la chaleur, le sirocco violent qui nous avait fouettés dans le chott, nous avaient épuisés et brûlés.

La nouvelle de l’arrivée d’Othman fut bientôt portée à Ghadāmès et une foule de Touareg Ifoghas, à pied ou montés à méhara, vinrent au-devant de lui. Il leur expliqua loin de moi qui j’étais et pourquoi j’étais venu et plusieurs d’entre eux demandèrent s’ils pouvaient venir me saluer. Ils vinrent en effet, et je leur fis des compliments. Tout ceci est bien poli et n’aurait jamais lieu en pays arabe. La foule des Touareg augmenta beaucoup, et, quand nous partîmes, nous avions une nombreuse escorte en très beaux habits de parade. Tout ce monde se comporta bien et ne fit aucune remarque sur ce que je relevais le pays. Nous laissâmes d’abord le zaouiya de Sidi Maābed à droite avec ses palmiers ; c’est non seulement une zaouiya, mais encore un petit village. Plus loin, nous passons à une plus grande distance la zaouiya de Sidi Mohammed es Senoūsi, bâtie depuis trois ans par cet ennemi mortel des Français et des chrétiens. Dans le petit bassin dans lequel se trouve la zaouiya, les puits sont comme à El-Guettar (Tunisie). On creuse un puits près du bord élevé de la dépression ; on y trouve de l’eau coulant légèrement ; on creuse plus loin un autre puits dans la direction du courant, et ainsi de suite ; de sorte que l’eau d’un puits passe dans l’autre. De la zaouiya nous marchons dans la chebka, dans un labyrinthe, et nous arrivons en vue de Ghadāmès, qui est située au haut du plateau. Nous laissons en même temps à gauche le commencement de la _ghaba_ et à droite des ruines gigantesques que je crois romaines.

Nous arrivons à la porte de Ghadāmès, qui est tout entourée par les palmiers, sauf à cet endroit. Nous laissons en face de la porte plusieurs nezla de petites tentes de peau des Touareg. Arrivés en dedans des murs, on me dit que le moudir est dans les jardins ; j’envoie un de mes domestiques, qui arrive avec la réponse qu’il faut que je vienne en personne ou que j’envoie mon firman.

Je me rends en personne dans le jardin où je trouve le moudir, un vieux turc abruti, en chemise et gilet de coton et une calotte idem, assis sur un tapis, par terre. Il a avec lui de petits serviteurs turcs mulâtres, un interprète assez bien et assez beau et un qawwas, qui est venu de Tripoli pour une affaire à part. Ce dernier, habillé à l’européenne, porte, entre autres, des pantalons blancs, des escarpins et des cheveux. Le moudir Hadj Ibrahim me reçoit sans daigner se lever, mais il est obligé de me souhaiter la bienvenue lorsqu’il a lu le firman du Pacha. Je reste là, il fait chercher une maison pour m’y loger et y fait conduire le bagage après m’avoir interrogé sur le contenu des cantines et des _gherair_[246]. Je dîne avec lui ; il mange à table le premier ; je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Ce vieux squelette à moustaches ne fait pas un changement de place de cinq pas sans traîner après lui ses immenses pistolets. La conversation roule sur le Iemen où il a vécu longtemps, et Saouakim où il a connu, il y a deux ans et demi, le voyageur Hadj Iskander[247] allant au Soudan.

Le soir, je vais à la maison qui m’est destinée, en attendant mieux, et qui se trouve près de la ghaba. Je suis heureux de me reposer. De la ghaba à Ghadāmès, 1 heure 2 minutes.

12 août.

Ce matin, de bonne heure, je suis encore dans mon lit, lorsque vient me trouver un des petits négroturcs frisés du moudir, armé d’un sac en toile et d’un billet très aimable, mais très inintelligible. Le petit négroturc est plus clair et m’exprime que son noble maître désire une bouteille d’araki. Or, en fait de liqueurs, je possède une bouteille entamée d’absinthe, et une d’eau de noix. Je remets au petit l’eau de noix et on l’emporte avec de grandes précautions.

Je vais ensuite chez le moudir pour lui parler de la maison que je dois habiter et que je veux louer ; il me retient à déjeuner. Je vois la maison qu’on m’a destinée ; elle ne peut pas me convenir ; on m’en montre une seconde, qui est moins mal et que je prends.

Le moudir me retient à dîner et j’accepte, quoique je commence à avoir assez de sa société et de ses repas. Mais, pendant l’après-midi, je vois revenir le négroturc qui, après bien des caresses, me montre une damejeanne qu’il a apportée et que son maître voudrait avoir remplie d’araki, contre remboursement bien entendu. Ceci me paraît trop fort, et je renvoie le bonhomme avec le « non » le plus formel et le plus véridique. Je fais suivre Ahmed, qui va dire au moudir, qu’étant indisposé, je ne viendrai pas dîner chez lui. Le moudir cependant prétexte qu’il s’est mis en frais et qu’il faut que je fasse honneur à son repas.

A l’heure dite, je ne me rends à son habitation que lorsqu’on vient me chercher. Je trouve tout le monde en prières de l’air le plus contrit du monde. On sert plusieurs plats, parmi lesquels une poule pour cinq personnes ; le moudir s’excuse sur ce « qu’il n’a pas pu trouver de viande en ville ». J’avais vu un mouton et plusieurs chèvres dans les rues. Le stupide homme me demande : « Y a-t-il de la viande dans votre pays ? — Oui, nous autres Français, nous en mangeons deux fois par jour. — En France ou bien en Alger ? — En France, à Alger et même à Ghadāmès. » Notez qu’au déjeuner nous n’avions eu que des légumes. Je n’ai lâché mot que de force à dîner, et, sans attendre le café, je suis revenu chez moi. Or le moudir avait dit qu’il se chargeait de mon dîner et de celui de mes gens. On apporte en effet ce dernier, et il se compose de deux assiettes, l’une contenant un peu de légumes qui ne dépassent pas le fond de l’assiette, l’autre contient la même quantité de vermicelle. Enfin quelques onces de pain. Je fais renvoyer le tout chez le donateur. Ahmed et Brahim dans les rues sombres et couvertes de Ghadāmès manquent l’un de renverser une femme, l’autre de se casser la tête.

Je vois deux fois Othman ; bonnes nouvelles de chez les Touareg. Il trouve le moudir ce que j’ai dit. Le moudir a des soldats sous ses ordres. Ce sont des Djebaliya, depuis l’âge le plus jeune jusqu’aux vieillards à barbe blanche. Ils ont pour se vêtir un _haouli_, de sorte qu’ils laissent leurs poitrines, y compris les tétons, nues, ce qui, je n’ai pas besoin de le dire, serait plus gracieux chez une belle femme que chez ces squelettes affamés.

C’est la nuit que les femmes des Ghadamsya sortent pour aller à la fontaine et à leurs affaires. Celles que j’ai vues sur les toits portaient un haïk bleu tourné comme chez les femmes des Beni-Mezab. J’ai vu dans les rues d’autres femmes sans voiles et portant un diadème de cuivre doré : ce sont ce qu’on appelle ici des ’Atriya, c’est-à-dire de la caste mélangée de sang noir. Ce sont les mulâtresses.

Les maisons de Ghadāmès sont hautes, ayant quelquefois un rez-de- chaussée et deux ou même trois étages[248] ; les murs, bâtis en briques de terre crue, sont blanchis à la chaux. L’architecture ressemble à celle des Beni-Mezab. Les rues sont couvertes et fort obscures en plein jour, à plus forte raison de nuit. La ville et les plantations sont entourées de murailles et l’on reconnaît en certains endroits que ces murailles ont été détruites deux fois avant celles qui existent aujourd’hui.

La ville possède un citronnier ; il y a maintenant des pastèques en quantité, mais elles sont dures ; les melons sont aussi en grand nombre ; ce sont les meilleurs que j’aie trouvés dans le Sahara. Il y a des citrouilles, _gauráa_, tomates, etc. Les dattes de la petite espèce noire sont mûres, mais on ne les a pas encore cueillies.

La ville est remplie de Touareg. Il paraît qu’ils m’ont tous très bien vu, d’après les discours d’introduction qu’a faits Othman. Ceux qui sont venus hier me voir dans la Ghaba avaient demandé à Othman : « Pouvons- nous venir le saluer ? »

Le moudir fait donner la bastonnade devant moi à un nègre colossal qui avait commis le crime d’aller voir deux fois cette année une négresse dans une maison particulière.

13 août.

Le matin, je change de demeure ; le pauvre cheikh Ali[249], qui bégaye tant qu’on ne peut pas se moquer de lui, est presque toute la journée chez moi ; il va me chercher tout ce qui me manque.

Je fais la sieste et écris quelques lettres. A l’heure du Medjelès, qui a lieu toutes les semaines à pareil jour et une autre fois par semaine, le moudir fait envoyer chercher mon firman. Je trouve bon de donner aussi celui du Bey de Tunis et le décret des douanes, qui sont tous lus, et sont le sujet d’un commentaire de la part du moudir. Dans la soirée, on m’annonce sa venue ; j’ai une explication avec lui, mais il est si bête, si borné, si entiché de son osmanlisme que l’on n’arrive à rien avec lui. Enfin, il dîne avec moi. Il vient ici avec un armement complet. Il me promet que, partout où j’irai, il me fera accompagner par deux de ses fameux soldats.

J’apprends aujourd’hui que les nobles Ghadāmsia (sang blanc) qui épousent une ’Atriya sont mal vus, que les ’Atriya mâles ne trouvent jamais à épouser une femme noble.

14 août.

De bonne heure, le cheikh Ali vient m’apporter un panier de légumes. Il m’apprend que chaque grande famille de nobles a ses ’Atriya nés depuis longtemps des négresses de ses aïeux, et doit les protéger, leur fournir du travail et de la nourriture s’ils sont dans le besoin. Il paraît que les femmes ’Atriya n’ont pas toujours des mœurs très chastes.

On m’apporte des dattes mûres ; elles sont toutes petites et noirâtres, mais je ne les trouve pas mauvaises.

Des Touareg viennent à l’heure du déjeuner frapper à la porte pour me voir, mais je ne fais pas ouvrir. Le cheikh Othman m’approuve. Du reste, ils n’ont pas insisté. Dans l’après-midi, le petit Abyssin m’apporte un panier de légumes de la part du moudir. On sème en ce moment une graminée, céréale, appelée ici El-Gossob[250], et dans le nord _dra’_ ; on ne la récolte qu’à la fin de l’automne.

Visites de quelques grands de la ville.

15 août.

Je sors accompagné de deux soldats et je vais voir d’abord les Esnām[251], ces restes de constructions que je crois être les ruines de la ville ancienne du temps des Romains. Ce sont des supports de vastes arcades, je le crois du moins ; tout à l’entour, s’étendent des débris de pierres, et des fondations comme on en voit dans toutes les ruines romaines de ce pays. Les pierres ne sont pas taillées ; quelquefois cependant elles sont dégrossies ; elles sont unies par un ciment de plâtre. Au milieu des décombres sont quelques tentes touareg, mais leurs occupants n’étaient pas là et nous n’eûmes à disputer le chemin qu’à deux lévriers qui gardaient les tentes.

Je vais voir la source ; elle forme un bassin profond d’une eau transparente et d’un bleu charmant ; l’eau donne naissance à quelques mousses aquatiques qui paraissent au fond en plusieurs endroits. Des libellules rouge brique planent au-dessus de l’eau. Je ne vois pas de poissons. Le bassin a une forme inégale : il est garni de pierres. L’eau s’écoule d’une manière insensible à l’œil par un canal souterrain près de l’endroit où l’on vient puiser l’eau. Le kaïd el mā, chargé de distribuer l’eau, est loin de là dans une petite niche sur le marché.

Je passe la soirée couché sur un banc de la rue, où j’ai fait porter une couverture et des coussins. Je regarde le mouvement autour de moi. Il y a plusieurs négresses qui paraissent à poste fixe près d’ici ; elles jacassent toute la journée. Quelques nobles Ghadamsia passent devant moi ; les uns me saluent, les autres ne me disent rien. Je rends les saluts à ceux qui me parlent. Les noirs dépassent de beaucoup parmi les passants le nombre des blancs. Presque pas de Touareg.

Un de mes voisins possède une jument du Touat ; c’est le seul cheval qu’il y ait en ce moment à Ghadāmès.

J’obtiens le soir la latitude de Ghadāmès par le passage de Mars au méridien : j’ai 30° 6′ 33″ N.

16 août.

Je vais me promener dans la ville. Il y a près d’ici, je crois dans le quartier d’El Aouina[252], un petit marché où l’on vend des liqueurs ; il est remarquable aussi sous un autre point de vue. D’un côté il est bordé d’arcades, et je remarque un tronçon de colonne qui me paraît être évidemment romain. Du côté opposé coule sous terre une petite rigole auprès de laquelle est un abreuvoir et un lavoir. Plusieurs petites auges carrées, en pierres de différentes grandeurs, sont encore ici en souvenir de l’ancienne Ghadāmès. Mais j’étudierai tout cela systématiquement un peu plus tard.

Je rends une visite au moudir et je le trouve très bien. Cependant, j’apprends plus tard qu’il a eu une violente dispute avec sa femme turque à la suite de laquelle celle-ci a demandé du poison pour le tuer. De là rupture, et la femme répudiée s’en est allée à Dérdj. Le fils du moudir qui est à Sinaoun est parti pour Tripoli aussitôt qu’il a appris cette nouvelle. De sorte que le moudir est d’une humeur de chien pour tout le monde. Je donne de l’opium au moudir, qui est dérangé à état permanent. Il m’envoie le soir une excellente pastèque.

Il est curieux de voir les Ghadāmsia savoir presque tous le haoussa ; rarement ils parlent à leurs esclaves dans une autre langue. Les enfants blancs et les esclaves apprennent d’abord le ghadāmsia[253], et ce n’est que plus tard qu’ils se mettent à l’arabe.

On a toutes les peines du monde à se procurer ici des légumes, des melons et de la viande. Tout est pris d’avance : les acheteurs vont chercher les fruitiers jusque dans leur ghaba, et le peu qui arrive au marché est de suite accaparé. Quant à de la viande, depuis que je suis ici, les Arabes n’ont pas apporté de moutons, il se passe quelquefois quinze jours sans qu’il en vienne. On est réduit aux poules, pigeons et à quelques chevreaux.

Le soir, je fais porter mon lit sur la terrasse et j’y dors en compagnie de mon fusil chargé à balles. J’ai la distraction de voir les ombres de mes voisines, blanches et noires, se promener sur les terrasses d’alentour et d’entendre leur caquet à voix basse.

17 août.

Ihemma, le petit bandit targui qui accompagnait Si ’Othman, m’apporte quelques lignes de tefinagh que m’ont écrites ses sœurs auxquelles j’avais envoyé à chacune un miroir.

Je vais voir le marché qui a lieu toutes les semaines à pareil jour. Il a lieu immédiatement après la prière à la mosquée au dohor. On prend ses places d’avance ; le moudir m’a envoyé deux soldats qui sont postés à côté de moi pour écarter les badauds. Je vois arriver le moudir, avec son page abyssin et ses longs pistolets, puis le qawwas ; ils entrent dans la mosquée par une porte à part donnant sur le marché. La prière ne dure qu’un instant ; je suis ensuite rejoint par le cheikh de la ville (Cheikh Ali) et il se rassemble autour de moi plusieurs Ghadāmsia, entre autres Abd el Aziz, bel homme à barbe grisonnante et à beaux vêtements, qui connaît de vue Tombouctou, Oualata, Tichit, le Soudan et le Touat, ainsi que les pays intermédiaires. C’est un homme intelligent et d’autant plus poli qu’il connaît Tunis et Tripoli. Nous nous tenons sous un corridor, près de la boutique du gomrekdji[254]. Nous voyons passer beaucoup de Touareg, dont plusieurs sont d’une taille colossale. Quelques-uns me saluent ; d’autres me regardent et passent ; deux Sakomāren[255] seulement se permettent de dire : « Fi ! c’est lui qui a amené Cheikh Othman ». Mais cette parole de la bouche d’Imrhad n’a pas beaucoup de poids.

Le marché n’est pas brillant ; on y vend des cotonnades anglaises et maltaises, des étoffes de coton bleu à rayons rouges, du Soudan, dont les unes servent de couverture et les autres de vêtements de dessus aux femmes de Ghadāmès. On vend quelques fusils, des chameaux et un coffre. On me dit que d’ordinaire le marché est plus beau.

Les Sakomaren qui sont ici sont des chameliers qui doivent amener au Touat la grande caravane des Ghadāmsia dont les bagages sont déjà exposés hors de la ville en attendant que les affaires soient arrangées avec Ikhenoukhen.

18 août.

De bon matin, un Targui m’amène un enfant parent de Si ’Othman, qui est affecté d’un œdème très avancé provenant d’un anévrisme du cœur. Cet enfant, âgé de 12 ans, fait mal à voir ; outre sa maladie qui l’a rendu presque impotent, et qui a répandu une couleur jaune uniforme sur ses chairs molles, il a eu encore dernièrement la petite vérole, qui a laissé sur lui des traces profondes. Je déclare après l’examen que, lorsque Si ’Othman viendra, je lui dirai mon avis sur la maladie. Je crains toujours que les gens ignorants ne pensent que j’ai le remède de telle ou telle maladie et que je ne veux pas la guérir.

Quelque temps après, je reçois la visite bienvenue de trois dames targuies, l’une d’elles est jeune, assez grande et d’une blancheur rare ; elle est de plus très bien peignée. Sa coiffure est, sur le devant, identique à nos bandeaux plats d’Europe, mais ces derniers se terminent derrière les oreilles par deux nattes courtes et épaisses. Les ornements de ces Targuiāt sont sobres ; la belle porte trois légers bracelets à chaque bras ; le tout est de bon goût et serait bien vu en Europe. Ainsi ce ne sont plus les ornements grossiers des Arabes.

La conversation roule sur très peu de choses parce que ces dames me font la malice de prétendre ne pas comprendre l’arabe, de sorte que je suis à m’éreinter à chercher de rares expressions dans le cinquième volume du Dr Barth. — Elles partent d’un éclat de rire formidable quand je parviens à leur désigner « ulhi »[256] et « teraouen »[257] comme étant le siège primitif de la maladie du jeune Targui qui est le frère de l’une d’elles. Lorsque nous étions ainsi aux prises, arrive Si’Othman qui, en voyant les Targuiāt, s’écrie : « Bism Illah er Rahman er Rahim », expression que les Touareg emploient lorsqu’ils sont affectés d’une surprise pénible. Nous parlons de nos affaires et, pendant ce temps, les Targuiāt veulent s’en aller ; l’une d’elles retrouve son arabe pour me demander du tabac. Je leur dis que je n’en ai pas, mais que, si elles veulent bien revenir, j’espère être plus riche.

Aujourd’hui, on vend au marché tous les moutons qui sont arrivés hier. Le cheikh Ali me dit qu’on en vend quelquefois 300 en un seul jour. Les occasions sont si rares que l’on fait ses provisions. Le même homme me raconte qu’à la dernière vente il acheta trois moutons, que cinq jours après il en vendit deux, et qu’il eut le troisième pour profit de sa spéculation. J’achète un mouton, hier j’en avais acheté un autre engraissé en ville. Les moutons se vendent, comme du reste tout ce qui passe sur le marché, par l’entremise de « dellāl », crieurs, et tout est cédé à l’enchère. Les principaux marchands, et en général tous ceux qui ont besoin de quelques-uns des articles en vente, se tiennent assis autour du marché ; et les crieurs passent en exposant la marchandise et en indiquant le dernier prix offert.

J’apprends qu’autrefois, les Ouled Hamed d’El-Ouad prélevaient un petit tribut, « ghefara », sur les marchands de Ghadāmès qui passaient par le Souf se rendant à Tunis ; depuis l’occupation française, cela n’a plus lieu.

Autrefois, la route de Ghadāmès à Gabès était très fréquentée, maintenant personne ne fait plus ce voyage de crainte des Ourghemma. Je vois plusieurs Ghadāmsia qui ont fait chacun une demi-douzaine de fois cette route.

Les nouvelles d’Ikhenoukhen sont qu’il est arrivé à Māsīn avec ses chameaux altérés (les puits de cette région sont presque tous à sec cette année). A Māsīn, ils ont trouvé le puisard contenant très peu d’eau (le mot Māsīn ne signifie pas autre chose) ; il faut qu’il séjourne là jusqu’à ce que les chameaux aient bu pour pouvoir franchir les dernières étapes jusqu’à Ghadāmès. Le puits d’Inguelzām[258] est aussi tari.

Toujours des difficultés pour trouver des légumes et des fruits. Santé parfaite.

19 août.

Je reçois dans la matinée la visite de Si ’Othman et d’un vieux Targui qui semble être de ses intimes ; je leur fais voir les livres arabes que je destine à Cheikh el Bakkay de Tombouctou. Parmi ces livres est mon Coran doré sur tranche ; Si ’Othman en est épris. Il commence à chanter la sourate de la vache et j’ai peine à l’arrêter. Voyant que ce livre faisait tant de plaisir à mon ami, je lui en fais présent. Si ’Othman ne peut contenir des démonstrations de joie enfantine. Là-dessus, il s’en va pour prévenir le crieur, qui est en train de lui procurer une « Neskha » manuscrite, qu’il n’en a pas besoin.

A peine Othman était-il sorti qu’au milieu de mon déjeuner arrive ma belle Targuie d’hier, accompagnée cette fois d’une belle jeune femme seulement. Elles me disent qu’Othman leur a défendu de venir et que c’est pour cela qu’elles ont attendu sa sortie. J’apprends aujourd’hui que Télengui, c’est le nom de la belle Targuie, est mariée, mais elle me dit que son mari part demain pour le Touat. Je leur fais cadeau à chacune d’un foulard de coton et d’un miroir, et d’un peu d’argent pour acheter du tabac, car toutes les Targuiāt fument. En échange de mes présents, Télingui me demande du papier pour m’écrire du tefinagh. Télengui me distrait beaucoup ; je l’engage à revenir. Son vêtement se compose d’une blouse bleu de ciel, à manches courtes, n’atteignant pas le coude, et d’une couverture de coton blanc dont elle s’enveloppe tout entière, sauf la figure.

Les moutons des Arabes d’ici ont tous la grosse queue ; au Souf ils n’en ont pas de cette espèce, mais les Nemēmcha et les Hamamma en possèdent.

Dans la soirée, Ikhenoukhen envoie à Othman deux Targuis, pour lui dire de venir apporter de l’eau à une demi-journée de Ghadāmès. Ikhenoukhen, à ce qu’il paraît, veut avoir des nouvelles ; il sait maintenant que je suis venu. Dans la soirée Othman vient me dire adieu ; il part cette nuit. Il ne sera absent qu’un jour, deux au plus.

J’apprends que le district de Dérdj est très malsain, des fièvres très violentes y règnent. C’est une terre de labours avec des sources ; on y cultive du blé et du guessob. Othman me dit qu’il y a des fièvres jusqu’à Ghadāmès, et me demande de la quinine pour deux femmes targuies qui sont fiévreuses.

20 août.

Ce matin, je prie le cheikh Ali de vouloir bien emporter chez lui les objets qu’il a encore ici et qui lui font faire par jour trois ou quatre ascensions chez moi. Cela ne peut pas durer. Le petit bègue, au lieu de s’exécuter, me fait dire, quelque temps après, qu’il a trouvé une autre maison et qu’il m’invite à venir la voir ; je lui fais répondre que je me trouve bien ici et que les convenances m’obligent à ne pas changer de demeure comme de chemise. Cheikh Ali me fait dire là-dessus qu’il viendra me déranger vingt fois par jour ; je sors alors et je trouve mon homme à la porte ; il est chassé comme un chien, avec défense expresse de remettre les pieds ici.

Dans la chaleur du jour, je vais chez le moudir pour signaler la conduite du cheikh, et déclare que je ne sortirai que par la force d’une maison que j’avais acceptée à contre-cœur ; mais le petit bègue est aux cent coups, et il jure, à qui veut l’entendre, qu’il me chassera de sa maison, et qu’il enverra, s’il le faut, cinq ou six esclaves armés pour me faire sortir ; il menace mes domestiques de prêcher le Djehad, ou guerre sainte, et dit que, dans ce cas, toute la ville suivrait son avis. Il bégaye sa colère partout, dans la rue et chez le moudir.

Le moudir vient me trouver et tâche de m’apaiser : en me disant qu’il a vu la nouvelle maison, qu’elle est plus belle que celle que j’habite et que le loyer en est très bon marché. Mais toutes ces conditions ne me font pas changer d’avis, et je lui renouvelle ma déclaration que, si l’on voulait me faire changer de demeure, il fallait employer la force, et que, dans ce cas, je ne sortirais de ma maison que pour me rendre à Tripoli. Le moudir me fait entrevoir qu’il n’est pas tout à fait le maître ici, que les Touareg le sont plus que lui, et que, si le cheikh en venait aux extrémités, la seule chose qu’il pourrait faire serait de déclarer que tout ce qui m’adviendrait serait fait à lui et serait une injure pour le gouvernement turc. Pendant ce temps, il m’emporte le fond d’un petit flacon d’absinthe qui me reste, ma dernière goutte de spiritueux.

Enfin, après le coucher du soleil, le moudir revient accompagné d’El Mokhtar, l’un des membres du Medjelès. Ils me disent que le Medjelès a été assemblé extraordinairement pendant toute l’après-midi, que l’on a vivement blâmé la conduite du cheikh et que l’on a conclu que, s’il n’y avait pas moyen d’arranger les choses autrement, le cheikh serait obligé à me céder sa maison pour le temps de mon séjour. Là-dessus, ils me prient de pardonner la conduite de Cheikh Ali. Ceci est une autre question. Je déclare que, comme homme, je lui pardonne volontiers, mais, comme représentant de mon gouvernement, je ne puis le faire aussi facilement, et que je demande mûre réflexion à ce sujet. Là-dessus ces messieurs se retirent après avoir pris le café.

J’ai reçu la visite d’un marchand de Ghadāmès, l’un de ceux qui prêtèrent de l’argent à Barth, à Kanō, lors de son retour de Tombouctou et au joli taux de 100 % au bout de quatre mois. Je lui fais des compliments sur sa libéralité, d’autant plus que l’argent qu’il prêtait était de l’argent anglais ; mais il me dit _qu’il avait calculé le profit que lui aurait rapporté cet argent mis en ivoire dans le même espace de temps_ et prêté son argent avec le même profit.

Les Targuiāt (les deux mêmes qu’hier) sont venues me voir, mais ne sont restées qu’un instant, elles m’ont apporté quelques lignes de Tefinagh.

J’ai tellement cru aujourd’hui qu’il allait se passer quelque chose, que j’ai fondu des balles de revolver.

[Note 246 : Pluriel de _gherâra_, sac en laine servant à contenir les objets chargés sur les chameaux. (O. H.)]

[Note 247 : Nom pris par le baron de Krafft. Sur son séjour en Tripolitaine, voir _Mittheil. de Petermann_, 1861-1862, _passim_.]

[Note 248 : Ces dernières doivent être très peu nombreuses ; Mircher ne parle que de maisons à rez-de-chaussée et un étage (_Mission de Ghadāmès_, p. 100).]

[Note 249 : C’était le _cheikh el bled_, ou maire de la ville.]

[Note 250 : Draa désigne au Sahara, suivant les régions, tantôt le sorgho à grains noirs, tantôt le millet blanc à chandelles. Il s’agit probablement du dernier. (Cf. Catalogue Foureau, p. 15.)]

[Note 251 : « Les idoles. » On sait qu’après avoir visité Djerma au Fezzân, Duveyrier a rapporté les Esnamen aux Garamantes. (_Les Touareg du Nord_, p. 251.) Vatonne se borne à les qualifier « d’affreuses ruines sans caractère et sans intérêt ». (_Mission de Ghadāmès_, p. 268.)]

[Note 252 : Ce quartier porte aussi un autre nom intéressant pour les origines : Beni-Mâzigh.]

[Note 253 : C’est-à-dire le dialecte berbère.]

[Note 254 : _Isaqqamaren_, vassaux des Kel-Rhela.]

[Note 255 : « Douanier ». (O. H.)]

[Note 256 : _Oulhi_, le cœur.]

[Note 257 : _Touraouen_, le poumon.]

[Note 258 : Inguelzam, Māsīn, points d’eau de la roule orientale de Ghât à Ghadāmes.]