CHAPITRE III
DE TOUGOURT AU DJERID PAR LE SOUF
1er mars 1860.
A peine voulions-nous partir ce matin, que le chameau qui portait les cantines, et qui est très timide, effrayé par quelque chose, prit tout à coup le galop, et après quelques instants de résistance, les cantines volèrent en l’air, une des chaînes s’étant cassée. Les caisses retombèrent sens dessus dessous à mon grand crève-cœur. — Après avoir procédé à l’ouverture des cantines, je trouvai deux flacons vides cassés, une bouteille de vin et un grand flacon d’eau sédative dans le même état. Le dégât causé par cet accident est assez grave, mon sucre est presque entièrement perdu, et beaucoup de linges et de livres sont plus ou moins tachés. De plus, je perds deux flacons précieux pour mettre des objets d’histoire naturelle.
Le chamelier à qui appartient le chameau, et qui avait insisté pour qu’on lui confiât les cantines malgré les observations d’Ahmed, aura une bonne amende en arrivant au Souf.
Après ce retard, nous nous mîmes en marche, et traversâmes alternativement des zones de dunes et des _oueds_. La végétation se composait d’_alenda_, _zeita_, _sefār_, _drīn_, _lebbîn_ et _arta_.
Nous arrivâmes dans l’après-midi aux puits de Mouia Ferdjān[64]. Ils sont au nombre de trois et entourés chacun d’un petit mur en maçonnerie pour empêcher que les sables ne les comblent. L’eau de ces puits, de celui de l’est en particulier, est très bonne et a une température assez basse.
Nous ne nous arrêtâmes aux puits que le temps d’abreuver mon cheval et de remplir les outres, et nous continuâmes encore un peu dans un pays semblable à celui que nous avions laissé derrière nous. — Nous campâmes de bonne heure, pour les mêmes raisons culinaires que la veille.
2 mars.
Nous continuâmes de voyager dans une contrée alternant de l’oued aux dunes, et passâmes notamment plusieurs de ces dernières, comme Sif Soltan, Sif er Retem et Sif el Lehoudi. Nous déjeunâmes dans l’oued Nàīma.
Ensuite nous traversâmes un pays où les dunes devenaient de plus en plus hautes. En route nous rencontrâmes trois spahis venus d’El-Oued et se rendant à Tougourt ; ils vinrent tous me serrer la main, nous échangeâmes les nouvelles et partîmes chacun de notre côté. Nous rencontrâmes ensuite des gens du Souf venus avec des chameaux pour ramasser du bois et du drin, ces deux objets manquant dans les dunes plus près de leur pays, là où la consommation en était facile.
Nous arrivâmes enfin à Ourmās, plantations de palmiers et jardins _creusés_ dans les sables. On y voit un assez bon nombre de maisons et nous y remarquâmes quelques habitants, quoique ce ne soit guère qu’en automne que cet endroit soit habité à cause des fruits et des dattes. Au moment de quitter Ourmas, Ahmed me fit remarquer trois petits dômes de maçonnerie émergeant du sable ; il me dit que c’était le toit d’une maison qu’il avait vue avant que les sables ne l’eussent ensevelie.
De là, après avoir traversé une zone de hautes dunes, nous entrâmes dans un terrain plus aisé, et atteignîmes bientôt Kouinin.
Le cheikh nous reçut bien, nous donna sa maison, et comme j’y entrai avant que la famille ne l’eût quittée, je pus voir deux dames d’une beauté incontestable et une négresse toute réjouie qui n’avait probablement jamais rien vu d’aussi extraordinaire que ma personne et mon bagage. Le tout annonçait une certaine civilisation et un vrai bien- être. La maison et le mobilier répondaient parfaitement à la figure des femmes et à leur habillement.
Après un bon dîner, je me mets en poste d’observation avec l’intention de faire de bonnes observations astronomiques. — Le vent qui avait cessé au coucher du soleil et qui a repris depuis me gênera probablement.
Je vois, à mon grand regret, que la lunette de mon sextant est insuffisante pour me permettre d’observer des occultations, du moins quand la lune est aussi brillante[65].
3 mars.
Kouinin est bâti tout à fait comme Guémār ; c’est-à-dire que les cours des maisons sont entourées d’appartements réels, et qu’on n’y voit pas de tente au milieu comme à El-Oued, c’est-à-dire le nomadisme luttant contre l’état sédentaire. Les murs varient de hauteur depuis l’épaule d’un homme jusqu’à sa tête ; les dômes, etc., ne sont ni égalisés ni crépis, de sorte que le tout n’offre pas un spectacle de propreté ni d’élégance.
Au moment du départ, on cria que le khalifa était arrivé et, en effet, je vis déboucher au bout de la rue plusieurs cavaliers. Nous allâmes au- devant les uns des autres, et mîmes pied à terre à distance respectueuse pour venir nous prendre la main et nous informer de nos précieuses santés. Car telle est la règle.
Ceci fit que je fus obligé de partir pour El-Oued sans faire le levé de la route, car à cheval et du pas où nous allions, il ne fallait pas y penser.
J’appris que le khalifa retenait une caravane très nombreuse pour me faire passer au Djérid en bonne compagnie.
Je passe la journée à écrire des lettres qui partent aujourd’hui même pour Tougourt. Je mets mes itinéraires au courant ; dessine un peu et fais des observations.
4 mars.
Ma journée n’a pas été heureuse. J’ai eu le malheur de casser mon dernier baromètre Fortin, cependant je pourrai le raccommoder dès que j’aurai des tubes. Cela n’en est pas moins très fâcheux, vu que les notes barométriques devaient être un des résultats les plus intéressants de mon voyage[66].
Je passe la matinée à finir de copier au net l’itinéraire de l’Oued-Righ ici.
Il arrive une caravane du Djérid qui donne les meilleures nouvelles ; il en était venu une hier encore.
Je fais encore acheter par Ahmed différentes choses qui me manquent, et je m’amuse à décrasser un certain nombre de monnaies romaines et semblables que je me suis procurées ici. Elles courent comme les « felous[67] » de Tunis.
Presque toutes sont très petites. Les principales sont de Constantin ; d’autres portent des figures de souverains avec une couronne ressemblant aux couronnes les plus primitives du moyen âge ; enfin j’en ai où l’on reconnaît l’éléphant et le palmier et qui doivent venir de Carthage. Outre cela, il y a des médailles avec des figures de saints, des anges ailés, etc., etc., qui doivent avoir une origine chrétienne, et étaient frappées pour accomplir un vœu, comme l’une d’elles paraît me le prouver.
Ces médailles sont trouvées dans les ruines de Besseriani[68] et de _Hēdra_[69] principalement.
Le soir, je vais voir trois noces. La première était à une tente dans les sables à l’ouest de la ville. La mère du marié vint nous faire ses excuses en nous disant que ce n’était qu’une petite fille et que, par conséquent, on n’avait pas voulu avoir une grande fête. Cette petite fille venait de se sauver de chez ses parents pour se réfugier dans la tente de l’homme qu’elle aimait. On dit que demain elle sera donnée légalement. C’est bien le moins lorsqu’il n’est plus possible de la reprendre.
Les autres noces avaient plus d’apparat, je veux dire de bruit. Les femmes sont rassemblées dans une cour, quelquefois en cercle et tournant le dos, d’autres fois la figure découverte et de face. Elles bredouillent quelques chants presque inintelligibles et font you-you aux jeunes gens qui viennent avec beaucoup d’embarras tirer un coup de fusil dans le sable à côté d’elles. Quelquefois les Messieurs se préparent à la décharge par une sorte de pas (de danse) tout à fait curieux, et qui imite le pas de la danse arabe au commencement de l’exercice.
Du reste, les femmes et les hommes ne se parlent pas. Si (et cela arrive) une des femmes invitées a un _amant_, celui-ci vient à la fête faire le plus de bruit qu’il peut pour se montrer dans son plus beau jour. En revenant, je rencontrai des bandes de jeunes gens chantant en chœur toujours la même complainte et le plus fort qu’ils pouvaient, pour être entendus des femmes dans les maisons. — Je remarquai que ceux qui se distinguaient le plus à la noce étaient pour la plupart de fort jeunes gens.
Le puits est ici l’endroit des intrigues et des amours. Quand un homme va au puits pour abreuver son cheval, et il choisit alors un puits d’eau excellente situé dans les dunes hors de la ville, son amie choisit aussi ce moment pour aller y puiser l’eau et ils se voient de cette manière. Du reste, l’amant choisit toute occasion opportune. Son amie est-elle mariée ? il saisit le moment où le mari va au marché, aux plantations, etc... Les amants de ce pays ne peuvent pas manger l’un devant l’autre : ils doivent paraître fuir la nourriture.
mars.
Comme tous les jours de départ, ce matin ne fut pas très gai à passer ; c’étaient des oublis, des ordres, des contre-ordres à n’en plus finir.
Enfin, lorsque tout fut prêt de mon côté, on s’aperçut que la caravane d’El-Oued n’était pas encore tout à fait prête à partir. Je n’en voulus pas moins partir immédiatement, et le khalifa ainsi que deux ou trois autres notables montèrent à cheval pour me faire un peu la conduite.
Nous partîmes par le quartier des Oulad Hamed et entrâmes immédiatement dans les dunes et les « Ghitan », c’est-à-dire jardins de palmiers creusés dans le sable. Quelques-uns de ces « ghitan » étaient tellement profonds, que le faîte des palmiers hauts de 15 à 20 mètres n’atteignait que la hauteur de mon épaule ou de ma tête (moi étant sur la route).
Le vieux cheikh qui accompagnait le khalifa, proposa au moment de la séparation de réciter la « fātĭha », mais le khalifa fit semblant de ne pas comprendre ou espéra peut-être que je n’avais pas fait attention à la proposition. Du reste, je tiens peu aux _fātĭha_ et aux bénédictions, mais, si j’y tenais, j’aurais peut-être préféré celle-là à d’autres.
Après nous être quittés, nous entrâmes dans un océan de dunes dépourvues de toute végétation, nous avions laissé les jardins derrière nous. — Nous touchâmes bientôt à un four à chaux primitif ; on extrait la pierre à chaux sur place. C’est le même type de plâtre ou de calcaire friable, saccharoïde, que j’ai observé la première fois à Chegga du Sud.
Près de là je trouvai un peu de _lebbīn_, euphorbiacée qui croit volontiers dans les intervalles des dunes. Je fus surpris de rencontrer aussi deux ou trois papillons, qu’il fallut renoncer à attraper.
Après une marche assez longue dans les sables, nous entrâmes dans un terrain uni et arrivâmes bientôt au puits de Tĕrfāoui au nord duquel il y a une petite ligne de jardins où l’on cultive principalement des oignons, mais où l’on paraissait tenter la culture du palmier. Deux individus étaient en train de ramasser les crottes de chameaux pour les enfouir autour du pied des jeunes plants.
De là nous reprîmes les dunes et eûmes de nouveau une longue et ennuyeuse marche à fournir avant d’arriver au Sahēn, sorte de plaine unie au milieu de laquelle est situé le puits du même nom où devait se réunir la caravane. Nous trouvâmes déjà campés depuis hier au soir de nombreux voyageurs comptant 60 fusils ; plus tard, dans la soirée, la caravane d’El-Oued nous rejoignit. Je plantai ma tente près du puits entre les deux caravanes. Un cheikh de Kouinin et un domestique du khalifa attendaient mon arrivée ; aussitôt qu’ils se furent assurés que j’avais rejoint la caravane, ils repartirent pour coucher à Djebīla[70].
Cette caravane est la première que j’aie vue aussi grande et aussi complète. Il y a des Souāfa, des gens du Djérid, des Ghadamsia[71], etc.... ; les bêtes de somme sont très variées, depuis le cheval jusqu’au chameau et aux bourricots. Une vieille de l’Ouest (Ouled Naīl ?) s’est adjointe à mon petit camp ; elle se rend au Djérid où sa fille est mariée. Elle invoque tous les quarts d’heure Sidi Mohammed el’Aïd, le saint vivant de Temassin[72]. — Je fais porter à un de mes chameaux son modeste bagage.
Ce soir, nous entendons des Khouan[73] de Sidi Moustapha qui chantent leur prière avec accompagnement de musique. Ceci est dans la caravane campée au nord. Au sud nous avons une musique moins monotone, c’est le chant et la voix des femmes qui y sont en nombre.
Je remarque que, dans les jardins au milieu des dunes, l’on a soin de garnir la crête de ces dernières d’une haie de palmes presque entièrement enterrées pour que les sables ne soient pas portés par le vent dans le jardin, et, d’un autre côté, pour que les sables que l’on déblaye ne retombent pas dans le « ghoūt »[74].
6 mars.
Je fus malade toute la nuit, ayant une indigestion très douloureuse. Aussi ce matin me fallut-il une bonne dose d’énergie pour ordonner le départ comme d’habitude et monter en selle.
Au moment de partir, je reçus mon courrier de Tougourt, qui malheureusement ne renfermait qu’une lettre de mon père et une d’Auer. Je reçois la lettre du Ministre des affaires étrangères pour M. Botta.
Les gens de la caravane parurent mettre plus de soin qu’hier à se rassembler en un seul bloc, mais les peines furent vaines, au bout de quelque temps, les pelotons de la caravane étaient séparés par plusieurs kilomètres. — On voulut aussi m’effrayer, je ne sais quel intérêt avaient ces hommes à ne pas aller par la route orientale que j’avais choisie. On voulut me faire croire qu’à un des puits nous allions trouver 1.200 cavaliers de Nemēmcha insoumis. Je me bornai à leur demander comment le puits pouvait abreuver tant de monde et tant de chevaux.
Pendant que je marchais avec mes chameaux isolés, un homme assez drôle se joignit à nous. Il était coiffé d’un turban vert et d’une calotte rouge. Son vêtement consistait en deux burnous assez sales, et comme arme il portait, jeté sur son dos, un immense sabre. Cet homme avait des manières très européennes, celles d’un homme peu distingué, bien entendu, et il parlait beaucoup. Il nous dit qu’il était depuis quarante ans « policeman » à Tunis, que sur trois nuits il en passait une de garde. Les policemen ne sont pas payés à Tunis et il nous raconta qu’il ne s’était fait inscrire comme tel que pour avoir l’avantage de sortir le soir après le couvre-feu, et d’aller dans telle et telle maison qui lui plaisait, chez les jolies femmes qui lui convenaient, beaucoup même, à l’en croire. Ensuite, si la police n’est pas payée, elle se fait plus d’argent sans cela, car elle permet toutes débauches nocturnes pourvu qu’on lui graisse la main. — Mon homme avait aussi un faible pour les spiritueux et il avait emporté de la _mahia_ avec lui.
Pendant que nous causions ainsi, un pèlerin marocain qui nous suivait tout couvert de guenilles nous cria : « Voilà un mouton » ; en effet, il y avait à quelques pas de nous une brebis perdue et boiteuse. Ahmed et le policeman tunisien fondirent dessus et, après un débat où la probité de chacun se fit jour, l’animal fut égorgé par le policeman, qui le considéra de bonne prise.
Le soir, on la dépèce et la distribue.
Quant au pays que nous traversâmes, ce fut une plaine uniforme, à sol sablonneux et à végétation de _ălenda_, _semhari_, _arta_, _drīn_ et _baguel_. De temps en temps une petite traînée de dunes en interrompait la monotonie.
Nous touchâmes à un puits nommé Wourrāda ; actuellement il est comblé. Voilà l’histoire de cet événement. Le puits ayant été rempli de _drīn_ pour une cause ou une autre, un pasteur y descendit dans l’intention de le nettoyer. Comme il ne revenait pas, le frère de cet homme y descendit aussi, mais y trouva la mort par asphyxie[75] ; enfin l’oncle des deux jeunes gens voulut leur porter secours et faillit périr ; cependant il put sortir. On combla le puits, qui sert de tombeau aux deux pasteurs.
Vers la fin de la marche, un habitant du Djérid, monté sur son chameau, prit un tambour de basque et commença une longue improvisation sur un marabout vivant de Nefta, Moustapha ben Azoūz. Il jouait admirablement bien de son instrument, et improvisait avec tant de facilité que je crus qu’il récitait une litanie. Les couplets, composés de quatre vers, étaient tous terminés par la même rime, et se terminaient par le refrain que répétaient en chœur des jeunes gens de la caravane. Malheureusement le chant m’empêchait de juger du sens des vers. — Cela m’arrive pour les chœurs chantés à l’Opéra dans ma langue maternelle.
Nous nous arrêtons au puits de Guettāra Ahmed ben ’Amara[76]. Je suis dans un grand état d’épuisement et j’ai un peu de fièvre. Ce matin, j’avais pris un peu d’huile de ricin, je prends ce soir une dose de quinine dans du café et deux petites tasses de vin. — Une heure après je me sens beaucoup mieux.
7 mars.
Hier au soir, après que j’avais fini de rédiger mes notes, les principaux membres de la caravane du Souf (Kouinin, Tarhzout et Guémār) vinrent me visiter pour m’annoncer comme une chose arrangée qu’ils ne partiraient pas le lendemain parce qu’ils venaient de recevoir la nouvelle que nous allions passer au milieu des douars des Hammama. Ce n’étaient pas les hommes que ces « braves » redoutaient, mais bien les femmes, les enfants et les chiens. On allait envoyer un homme au cheikh Moustapha, le marabout de Nefta et, selon qu’il dirait ou non d’arriver sans crainte, on irait plus loin ou l’on s’en retournerait. Je m’opposai net à une telle mesure, et fis demander dans la caravane quels étaient ceux qui voulaient partir demain avec moi. La division fut très nette ; les gens du Djérid, de Ghadāmès, ne voulaient pas rester, ceux d’El- Oued, du Souf seuls étaient de l’avis contraire. Je décidai le départ. Toute la nuit fut passée à se disputer dans le camp, mais quand le jour parut, tout le monde était du même avis, qui était de me suivre.
Nous rencontrâmes beaucoup de douars, de troupeaux des Oulād Sidi ’Abid de la Régence de Tunis, mais ils ne firent que nous donner des nouvelles, certes peu rassurantes.
Vers le milieu de la journée, avant d’atteindre le puits d’El- Khofch[77], toute la caravane résolut de ne pas passer par Nakhlet-el- Mengoub, comme l’avait ordonné le kaïd. Moi, de mon côté, je m’obstinai à prendre ce chemin, et nous nous séparâmes de très mauvaise humeur, ayant à peine six ou sept hommes avec moi. Cependant, comme hier, mon attitude déterminée leur fit accepter mon choix et ils nous rejoignirent tous, sauf les Djéridiya, qui du reste ne nous étaient pas du tout obligés. Nous continuâmes donc notre marche dans un sol de _heicha_, la végétation de _dhomrān_[78], _zeita_, _souid_, etc., qui caractérise la contrée de Chegga du Sud et la _heicha_ de l’Oued-Righ. Nous étions très inquiets, les Hammama ne se trouvaient pas campés aux palmiers d’El- Mengoub, et nous devions nous rapprocher sans cesse de leurs douars.
Vers la fin du jour, nous aperçûmes les palmiers de Nafta et plus loin, vers l’ouest, les montagnes de Negrîn et de Tamerza. Lorsque nous voulûmes camper quelques instants avant le coucher du soleil, nous tombâmes sur les troupeaux des Hammama, et pûmes nous assurer que la tribu n’était pas loin. Les bergers vinrent dans le camp demander différentes choses, ci du feu, là de l’eau, plus loin des dattes. Ils vinrent jusqu’à mon feu où j’étais assis et demandèrent à boire à Ahmed.
Nous entendîmes, le soir, les chants de leurs femmes, les cris des enfants et les bêlements des troupeaux.
Cette nuit ne fut pas très agréable à passer, plusieurs hommes de la caravane la passèrent à veiller, le « policeman » tunisien entre autres. Je veillai, pour ma part, la moitié de la nuit, et fis de longues rondes dedans et hors du camp, que nous avions établi en demi-cercle, mon lit et mon bagage en formant le centre. Aujourd’hui nous n’avons pas cru devoir dresser la tente.
J’entendis, vers le matin, le cri cadencé d’un chacal en chasse, auquel répondit bientôt le chien d’un des troupeaux.
8 mars.
Nous partîmes aujourd’hui avant la pointe du jour et commençâmes à marcher vigoureusement dans l’espoir de dépasser la « nedjă » du Hammama avant qu’elle ne prît notre route.
Cependant, lorsque le soleil eut un peu monté à l’horizon, les yeux perçants de mon guide découvrirent la nedjă s’avançant de notre côté sur le sommet des _gour_ des Beni Mezab. A partir de ce moment, nous n’eûmes pas une minute de repos. Chaque ondulation de cette immense ligne de chameaux, de troupeaux et d’hommes était interprétée par mes trop timides Souafa comme un signal d’attaque.
Ce ne fut guère que lorsque nous fûmes entrés dans le chott[79] que nous pûmes bien nous rendre compte du nombre des ennemis et de leurs mouvements. Lorsque la « nedjă », qui jusqu’alors s’était tenue sur les hauteurs, commença à se rapprocher du chott, les fantassins souafa s’assirent par terre, tournant le dos aux Hammama ; Mohammed le guide, qui à cet instant aperçut les cavaliers en avant des troupeaux, s’élança à la tête des chameaux en criant d’arrêter. Il y eut là un mouvement rapide qui me montra qu’en cas d’attaque, je ne pouvais compter que sur bien peu de monde. Ahmed sauta à bas du chameau qu’il montait ; ôta son burnous et arma son fusil, d’autres suivirent son exemple. Enfin l’incertitude dura quelques instants, et l’on crut remarquer que les cavaliers reprenaient la direction, je fis remettre les chameaux en marche, mais ne pus pas empêcher quelques coups de feu de fantazia de partir, la chose la plus inconsidérée dans notre position.
J’eus là l’émotion de celui qui va être entraîné dans un combat pour son droit, mais qui n’avait cherché de querelle à personne. Armé de mon revolver, j’étais décidé à mesurer mes cinq coups et à démonter au moins deux ou trois cavaliers. La lutte aurait été déplorable ; des guerriers consommés, en nombre considérable, auraient certainement eu le dessus sur quelques hommes déterminés mais embarrassés par une foule timorée et inutile, par des femmes, des enfants et des chameaux chargés de sommes considérables.
Bientôt la « nedjă » se trouva à notre hauteur ; nous voyions cette foule de cavaliers ; les quinze douars peuvent, d’après des renseignements précis, mettre sur pied mille hommes. Ce n’était cependant là qu’une des neuf fractions des Hammama qui, ayant eu à se plaindre de son kaïd, avait envoyé une plainte au bey, mais se sauvait sans attendre la réponse, décidée à revenir si le bey lui accordait sa demande, et à quitter son gouvernement pour toujours si on ne faisait pas attention à son grief.
Nous marchions très vite et arrivâmes enfin près des palmiers de Ghîtān ed Cherfā, où nous rencontrâmes deux cavaliers hammama attardés, que nous saluâmes en passant. Ils sont bien montés, ont d’énormes étriers, et sont surtout remarquables par leur manière de s’envelopper dans leur haouli, ne laissant voir que le milieu du visage ; leur chachiă est enfoncée jusqu’aux sourcils ; enfin ils n’ont pas de corde de poil de chameau. Ahmed me dit qu’ils revêtent quelquefois des haïks de coton bleu, comme les femmes du Souf.
Nous déjeunâmes à côté des plantations de Nafta, où nous rencontrâmes un dernier Hammami et nous empressâmes ensuite d’entrer dans la ville ; je descendis à la maison du Bey.
[Note 64 : Profondeur, 5 mètres. — Température, 17°,30. (Note de H. Duveyrier.)]
[Note 65 : Le détail des observations astronomiques de Duveyrier a été publié dans les _Les Touaregs du Nord_, p. 134-140.]
[Note 66 : Duveyrier n’en continua pas moins à observer à l’aide de l’anéroïde. « J’ai pu, dit-il, en faire usage concurremment avec les Fortin et pendant assez de temps, avant que ces instruments aient été brisés, pour bien étudier les dilatations de l’anéroïde et le corriger de ses erreurs. » (_Les Touaregs du Nord_, p. 123.)]
[Note 67 : Nom donné à la petite monnaie de cuivre en Tunisie et au Maroc.]
[Note 68 : _Ad Majores_, au nord du chott Rharsa, à 4 kilomètres au S.-E. de l’oasis actuelle de Négrine. (V. Masqueray, _Ruines anciennes de Khenchela à Besseriani_, _Revue Africaine_, 1879, p. 68.)]
[Note 69 : Haïdra, au N.-E. de Tébessa ?]
[Note 70 : Djebīla (« la Grasse »), un des villages du Souf, à 22 km. N.-E. d’El-Oued.]
[Note 71 : Gens de Ghadamès.]
[Note 72 : Zaouïa des Tidjaniya.]
[Note 73 : « Frères » disciples du marabout de Nefta dont il est question plus loin.]
[Note 74 : Dépression.]
[Note 75 : Beaucoup de puits dégagent de l’hydrogène sulfuré, provenant de la décomposition, dans l’eau chargée de sulfate de chaux, des nombreuses matières organiques, tombées par l’orifice presque toujours dépourvu de margelle.]
[Note 76 : Profondeur 6m,20. — Température 20°,2 (H. Duv.).]
[Note 77 : Profondeur 5m,50. — Température 21° (H. Duv.).]
[Note 78 : Autre forme du mot ذمران]
[Note 79 : Le chott El-Djérid.]