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CHAPITRE V

NEFZAOUA ET GABÈS

14 mars.

Nous partîmes après le lever du soleil, et entrâmes de suite dans le chott, cependant la végétation nous suivit encore quelque temps ; nous notâmes en particulier quelques _tarfa_, du _zeita_ et le _bougriba_.

Ensuite nous entrâmes dans le chott véritable dont la surface variait de la terre glaise solide et glissante aux terres noirâtres détrempées et à une surface de sol très solide. Cette dernière se trouvait couverte de dessins circulaires en forme de damier, absolument semblables aux dessins en relief que présentent les affleurements calcaires depuis Biskra jusqu’à El-Guerāra.

Je pus prendre des directions de boussole vers différents points du Djébel-Chāreb[99], qui correspondent à des points qui m’ont été indiqués comme possédant des ruines romaines.

Le voyage sur le chott n’eut rien de remarquable jusqu’au moment où nous arrivâmes à un puits romain, ou du moins à ce que je prends pour un puits romain comblé. Ce sont de grandes pierres plates rangées en rayonnant. On appelle cet endroit Oumm el Goreīnat ; une minute avant d’y arriver, nous avions coupé une flaque d’eau formant le bas de l’oued Zitouna[100].

Ensuite nous continuâmes notre longue route à travers cette mer desséchée. Nous revîmes, avant d’arriver dans le Nefzāoua, la même gradation de la végétation que nous avions remarquée en quittant le Djérid. Les _tarfa_ se montrèrent encore.

Lorsque nous entrâmes dans le Nefzāoua, la végétation se montra excessivement variée, et surtout nouvelle pour moi ; quantité de roseaux et de graminées.

La première ville ou plutôt le premier village que nous y rencontrâmes fut celui de Zaouiyēt ed Debabkha. Celui-ci et tous les autres du Nefzāoua sont tout petits et enfoncés dans des plantations de palmiers ; souvent ils en sont tout à fait entourés. On voit à côté des villages de petites oasis de palmiers, qui autrefois avaient chacune leur village, mais ils furent alternativement détruits et changèrent de place ou furent tout à fait oubliés.

Nous n’arrivâmes que fort tard au bordj situé tout près du village de Mansoura et non loin de Tellimīn. Le bordj est ce qui reste de l’ancienne Tŏrra, nom qui est resté à la source qui coule au bas du bordj.

Je suis reçu par le kaïd Si Mohammed es Saïs. A l’entrée du bordj, un vieux « zouāoui » se mit à me fouiller pour voir si j’avais des armes, mais je l’envoyai à tous les diables, et Ahmed ne manqua pas de lui administrer une poussade. Je trouvai dans le kaïd un homme comme il faut, et je prévis de suite que je n’aurais aucun désagrément dans le Nefzāoua. Je trouvai là un juif faisant fonction de receveur des impôts. Le kaïd ne passe dans le Nefzaoua que peu de mois avant l’arrivée de la colonne dans le Djérid. Puis il revient à Tunis avec elle. Outre que le séjour est peu agréable pour ce grand seigneur, il est probable que sa vie n’y serait pas toujours sûre ; aussi prend-on même pour le court moment de son séjour de grandes précautions ; il n’est pas permis d’entrer dans le bordj avec des armes. On a bien soin d’étaler devant la porte un vieux canon de fer, et il y en a un autre qui passe sa gueule à une petite fenêtre sur la façade. — La petite garnison de zouaves passe toute l’année ici ; les hommes sont établis dans le pays.

Je dois remarquer que, sur le chott, nous trouvâmes les traces de la voiture de Si Ali Saci ; outre que cette voiture probablement légère peut y passer sans difficultés, le chott dans son état actuel supporterait la plus grosse artillerie. Ceci est un fait intéressant à comparer avec ce que disaient les voyageurs arabes du moyen âge. Le chott a probablement changé, comme bien d’autres sebkhas de ces contrées[101].

Le bordj est bâti en grande partie avec des matériaux de constructions romaines ; sur la façade, on voit même une pierre ornée de sculptures, mais il n’y a pas d’inscriptions. La porte du petit village de Mansoura est supportée par des pierres romaines.

15 mars.

Avant de déjeuner, nous allâmes voir Tellimīn ; en descendant du bordj, on me fit remarquer à la prise d’eau une pierre écrite « en hébreu », que je trouvai être une inscription en bon arabe ; comme elle est vieille de 96 ans, je pris la peine dans la soirée d’en prendre un estampage.

Avant d’arriver à Tellimīn, nous eûmes à tourner une assez grande mare, qui est au moins aussi grande que la moitié de la ville.

Je suis entré dans une quantité de maisons, et je puis donner quelques détails sur l’intérieur, quoique mon séjour y ait été peu long. La ville est bâtie en matériaux de constructions romaines, puis en petites pierres, le tout uni au moyen de glaise. Les maisons ne sont pas plus hautes que celles de Tougourt et présentent un intérieur au moins aussi sale et misérable. Les rues ne sont ni très étroites, ni trop larges, et tout la ville est remplie d’immondices et d’ordures. La mosquée, à moitié en plein air, est bâtie sur l’emplacement de l’ancienne église chrétienne. Le plafond est supporté par des colonnes qui sont au nombre de neuf dans la longueur et de trois dans la largeur. Toutes ont des chapiteaux de dessins différents, dont j’ai essayé de représenter trois échantillons (pl.).

J’ai trouvé deux inscriptions latines dans l’intérieur des maisons de la ville ; la première doit se lire : « Sexto Cocceio Vibiano proconsuli provinciæ Africæ, patrono municipii dedicavit perpetuus populus » (ou pecuniâ publicâ).

La seconde se rétablit aisément par : « Hadriano conditori municipii dedicavit populus perpetuus ».

Ces inscriptions enseignent qu’Hadrien fut le fondateur de la ville, et que cette ville était assez importante pour former un « municipium »[102].

La légende rapporte qu’autrefois le sultan de Tellimīn ne sortait pas sans être accompagné de 5.000 cavaliers tous montés sur des chevaux mâles ; aujourd’hui malheureusement la ville est loin de posséder autant de forces. C’est encore d’ici, d’après une autre tradition, que seraient sortis les habitants de Tougourt, qui auraient émigré sous la conduite de leur chef, chassés par un conquérant. Je dois dire à ce sujet que les vêtements, la coiffure, même le type des femmes du Nefzāoua ressemblent beaucoup à tout ce que nous connaissons dans l’Oued-Righ. Elles s’habillent de coton bleu et gardent sur le devant de la tête une mèche de cheveux laineux qui sont tressés en mille petites tresses dans les grandes occasions. Les hommes, au contraire, ont plutôt le type arabe et, à l’exception de quelques rares sujets, donnent encore un exemple de plus de cette singulière loi des races croisées, que les femmes conservent plutôt le type de la race inférieure. — La langue parlée dans le Nefzāoua est l’arabe, le berbère y est aujourd’hui inconnu.

[Illustration : Nos 1 et 2. — Inscriptions dans des murs de maisons à Tillimīn.

No 3, _a b c_. — Chapiteaux de colonnes dans l’ancienne église, aujourd’hui mosquée de Tillimīn. — _a b_, de face ; _c_, de profil.]

Après notre excursion de Tellimīn, nous allâmes à Kébilli[103], qui est une ville importante et digne de beaucoup d’attention. J’ai encore ici à faire les mêmes remarques anthropologiques qu’à Tellimīn, mais en ajoutant que la ville et ses habitants annoncent un bien plus haut degré d’aisance et de civilisation. On voit encore dans la ville de nombreuses pierres romaines qui ont servi de matériaux à la construction des maisons. Cependant la ville actuelle n’est pas très ancienne, Rhōma[104] ayant détruit au moins en partie le Kébilli ancien. On compte cinq mosquées, et les trois que j’ai visitées sont évidemment sur l’emplacement d’églises, comme le témoignent les colonnes qui en supportent le toit. Ici je n’ai pas trouvé d’inscriptions.

En revenant, je vis par la porte de la prison un homme aux fers, qui, je le crains, n’a commis d’autre crime que de refuser de donner au kaïd une grosse somme d’argent qu’on lui demandait par exaction. Cet homme me supplie d’intercéder pour lui, mais je ne vois pas trop ce que je puis faire. Il est de toutes façons très digne de pitié.

16 mars.

Nous partîmes du bordj. J’avais une escorte de quatre cavaliers, et le kaïd lui-même, accompagné de deux piétons, me fit la conduite quelque temps.

Nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines, qui commence avec le Nefzāoua, et qui dans cet endroit augmente beaucoup de proportions ; nous la coupâmes et entrâmes dans un pays de plaine, aboutissant au chott ; nous avons d’un côté la chaîne lointaine du Djébel-Chāreb et de l’autre les hauteurs du Djébel-Nefzāoua[105].

Après une marche assez longue, nous arrivâmes à la dernière ville du Nefzāoua ; c’est Lemmāguès, ville aujourd’hui ruinée et habitée, je crois, par une seule famille, outre les gens de la zaouiya, dont le marabout, drôle de nègre armé d’une pioche et en costume de travail, vint nous demander le prix de sa bénédiction. Je le menaçai du bâton pour toute réponse ; là se termina notre entretien. Dans les constructions de la ville, je remarque encore bon nombre de pierres romaines, voire même des tronçons de colonnes.

Avant d’arriver à la ville, nous touchâmes à la source qui se trouve au commencement des plantations de palmiers ; là nous trouvâmes un groupe de jeunes filles des Hammāma occupées à remplir des outres qu’elles chargeaient à mesure sur des ânes. Elles étaient gardées par un chien. Ces filles arabes étaient vêtues de bleu et coiffées avec une certaine grâce, leurs oreilles et leurs cheveux étaient ornées d’anneaux de cuivre qui étaient d’un joli effet. Mais ces demoiselles n’avaient rien de virginal, ni leur timbre de voix, ni surtout leur langage ; il choqua jusqu’à mes guides, qui les appelèrent en moquerie « chiennes de Hammāmiāt ». Leur visage n’avait rien de joli ni d’intéressant, et leurs poitrines étaient un peu plus décolletées que ne le comportent nos idées.

Nous partîmes de Lemmaguès où nous ne fîmes qu’une courte halte pour déjeuner et continuâmes notre route dans un pays qui n’était interrompu que par quelques ravines descendant des montagnes et allant au chott. La végétation était remarquable en ce qu’on y voyait associés le _zeita_, le _souid_, le _tarfa_, plantes qui croissent de préférence dans les lieux bas et près de l’eau, et le _halfa_ du pays, qui, s’il est semblable à son frère des hauts plateaux algériens[106], ne vient ordinairement que sur les endroits élevés et exposés aux vents.

Nous fîmes lever trois outardes, qu’un de mes cavaliers chercha en vain à atteindre à balles. Nous vîmes aussi une petite troupe de gazelles.

Nous atteignîmes enfin l’endroit où était la veille la zmala du khalifa des Aărād, avec une partie des Beni-Zid, mais à mon grand désappointement, nous trouvâmes la place vide. Les tentes avaient été plantées plus loin, et le guide fut d’avis qu’ils avaient pris la direction du Djébel-Chāreb. Je fis néanmoins arrêter ma petite troupe et me décidai à passer la nuit où nous étions. Nous avions pour nourriture des dattes, du pain et des œufs, mais les bêtes de somme eurent à jeûner ; mon cheval seul eut environ la moitié de sa ration habituelle du soir. Le cheikh Săīd de Kébilli partit à cheval pour explorer le pays en avant ; il revint disant qu’il n’avait rien trouvé sinon une tache noirâtre dans le lointain et qui pouvait aussi bien être des arbres que des tentes. Nous nous établîmes donc de notre mieux sur la frontière des Hammāma et des Beni-Zīd, deux tribus puissantes qui ont la plus mauvaise renommée comme pillards et qui, de plus, sont ennemies l’un de l’autre.

Notre repos ne fut interrompu que par les cris d’un chameau égaré. Nous crûmes qu’il était chassé par des maraudeurs et préparâmes nos armes, mais nous nous étions trompés, c’était tout simplement un jeune chameau qui cherchait sa mère.

17 mars.

Nous nous mîmes en marche d’assez bonne heure, continuant à traverser le pays plat et ayant à notre droite les montagnes du Nefzāoua. Nous voyions à gauche le Djébel-Châreb se réunir au Hadifa, pic élevé que j’ai visé à la boussole plusieurs fois pour en déterminer la position. Nous traversâmes de nombreux oueds ; la végétation se montra la même qu’hier.

Peu de temps après le départ, nous rencontrâmes deux ou trois voyageurs qui nous apprirent que la smalah avait campé un peu plus en avant, et bientôt en effet nous l’aperçûmes au pied de la montagne. Le cheikh Săīd fut encore détaché pour aller porter une lettre au khalifa et il nous rejoignit plus tard avec un ordre écrit d’un chef à son remplaçant à Hāmma.

Nous arrivâmes à Aïn el Magroun[107], source qui sort de rochers de grès friables et qui a de petits dépôts calcaires ; il y a là un rassemblement de beaucoup d’eau, mais elle est un peu salie. Dans les berges de grès qui entourent la source, je remarquai des morceaux de bois fossiles passant quelquefois à une couleur et une forme presque charbonneuse ; ces morceaux de bois me frappèrent d’autant plus que leurs dimensions dépassaient de beaucoup tout ce que la plaine renfermait de gros troncs ou de grosses racines.

Nous continuâmes notre voyage et arrivâmes bientôt à la fin des montagnes du Nefzāoua, et aperçûmes alors à l’horizon les hauteurs des Matmata, puis les plantations d’El-Hamma au pied d’une chaîne de hauteurs nommées El-Kheneg. Sur l’un des dernier pitons des montagnes du Nefzaoua, on me dit qu’il y a les ruines d’une petite ville peut-être romaine, perchée comme un nid d’aigle : on l’appelle Belīd Oulad Mehanna.

Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre la petite ville de Hamma. Elle est entourée de plantations et se trouve divisée en deux villages, celui d’El-Hamma, puis celui de Kessàr par environ 40°, à 1 kilomètre de là ; entre les deux villages se trouve le bordj de construction arabe ou turque, où logent des soldats zouāoua. Près du bordj sont les sources thermales qui ont donné son nom à la ville.

Il y en a trois principales :

{ l’eau dans les bains 44°,4 ’Aïn-Hamma { { dans le petit canal près du bassin 43°,95

{ Dans les bains 46°,45 ’Aïn-el-Bordj { { dans le bain, à l’ouest 45°,95

’Aïn-Mejada 45°

C’est cette dernière, je crois, qui alimente les bains des femmes.

Les deux bains dont j’ai parlé sont de construction romaine,

au moins quant aux fondations, tout entières en fortes pierres de taille ; je dois mentionner qu’au plafond d’une des chambres de bains d’Aïn-Hamma, il y a une pierre, ornée de sculptures et d’une inscription arabe, aujourd’hui trop effacée pour que j’aie pu en tirer un sens. — Il y a là des travaux de bassins, de canaux, etc., qui sont fort intéressants.

La ville de Hamma[108] est bâtie peu élevée, les maisons sont crépies, du moins en partie, et on a mis encore là à contribution pour leur édification de nombreuses pierres romaines et des tronçons de colonnes. L’ancienne ville romaine était près du bordj. Les citadins de Hamma sont très sévères pour la réclusion de leurs femmes. Elles se cachent la figure lorsqu’elles sont obligées de sortir ; leurs vêtements ne diffèrent pas, autant que j’ai pu le voir de ceux des Nefzāoua. Mais j’ai pu voir des visages de petites filles très mignons et promettant de jeunes beautés. Les femmes des Benî-Zîd que je rencontre allant au bain, sont remarquables au moins par leurs coiffures ornées d’une ligne de pièces d’or sur le front. Elles prennent un soin particulier de leurs personnes, et sont plus attrayantes que les femmes des pays que je viens de quitter. Ayant eu l’indiscrétion de jeter un coup d’œil furtif sur le « bain des dames », je pus voir une d’entre elles exécuter devant ses compagnes un pas assez gracieux.

Quant aux hommes de Hamma, ils s’enveloppent dans un haïk grossier souvent de couleur brune et orné au bas d’une frange de cordonnets. Je serais presque tenté de les croire encore plus fanatiques et méfiants que les habitants du Djérid. C’est étonnant. Il y a quelques juifs à Kessár.

18 mars.

Nous partîmes ce matin pour Gabès, et y arrivâmes après une demi-journée de marche. Le pays traversé est assez fortement accidenté, surtout sur la droite ; c’est l’influence des hauteurs des Matmata qui se fait sentir, et peut-être ce système de montagnes a-t-il une grande part dans le soulèvement qui a fait un lac du Palus Tritonis[109].

Nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux et d’Arabes s’en allant au désert. C’étaient des Benî-Zîd et des Mehadeba (Zaouiya).

Nous eûmes à traverser de larges plantations avant d’entrer à Gabès, et nous coupâmes enfin l’oued qui forme une petite rivière ; là je vis plusieurs juives assez bien vêtues qui étaient en train de laver leur linge. Je remarquerai à cette occasion que le costume des juives et des musulmanes ne diffère pas à Gabès.

Nous descendîmes à la porte du kaïd qui était en train de rendre la justice, et je n’y restai que quelques instants, car le bruit des plaintes arabes m’est insupportable. Le chef est un homme assez arrondi, et déjà un peu âgé : il me reçut bien et me dit que, ces jours derniers, il était venu ici un Français, voyageant à ses frais avec des spahis de Tunis. Il était en ce moment à Djerba, et devait revenir incessamment.

On me logea dans une belle maison juive, où était aussi le bagage du Français, une de ses mules et un domestique. La maîtresse de la maison, une vieille juive de Tripoli, fit une sortie en poussant des cris épouvantables sur une note qui ferait envie à tous les sopranos possibles en apercevant le monde qui avait envahi son domicile ; elle ne voulut pas croire que je fusse Européen ; il fallut cependant bien qu’elle s’apaisât, et je pus m’établir assez confortablement. — Bientôt il y eut bonnes relations entre les dames de la maison et moi.

Gabès ou plutôt El-Menzel[110], celle des deux villes de Gabès où je suis, est assez bien bâtie. Les maisons sont hautes et blanchies à la chaux ; les pierres des constructions viennent pour la plupart de l’ancienne ville romaine. Il y a un marché et un petit bazar couvert ; quantité de boutiques et ateliers tenus pour la plupart par des juifs, qui sont ici en très grand nombre. Les vêtements des hommes (musulmans) sont les mêmes que ceux d’El-Hamma ; ils sont du reste très variés. Les musulmanes s’habillent comme les juives, à ce qu’on me dit du moins, car elles sont séquestrées avec une grande sévérité. Le costume des juives est assez élégant quoique primitif ; le bleu y domine. Quant aux juifs, ils s’habillent comme ceux d’Alger, avec des culottes noires, turbans, etc., des couleurs et des modes les plus diverses. La population juive peut atteindre 1.000 âmes.

Je trouvai à Gabès une borne milliaire, qui a été apportée d’une ruine romaine près de la mer, à l’est de Ketana et de Zerig-el-Berraniya. — Voici l’inscription[111] :

[Illustration : Fac-similé de l’inscription de la borne milliaire de Henchir Aichou (de la carte de Sainte-Marie), à l’est de Ketana et au bord de la mer, sur la route du pèlerinage. — Pierre aujourd’hui à Gabès où je l’ai trouvée.]

J’en ai pris du reste un estampage pour être bien sûr de la lecture.

19 mars.

J’ai été ce matin faire une promenade au bord de la mer, qui est à 3 kil. de la ville. Nous passâmes d’abord le bordj, et laissant Djarra[112] à notre gauche, nous nous dirigeâmes vers la rivière. Arrivés à l’endroit où sont construits d’assez grands magasins pour les approvisionnements de l’armée, je vis quatre ou cinq felouques, ou embarcations pontées ou demi-pontées à voiles latines. C’est là toute la flotte commerçante du port de Gabès, si l’on peut appeler port le bord de la rivière où viennent aborder les bâtiments. Le peu de profondeur de cette rivière, et le manque de port véritable empêchent les bâtiments même d’un faible tonnage de venir toucher ici. Tout le commerce, d’après ce qu’on me dit, est un commerce de cabotage, avec Djerba et Tripoli. — Auprès du magasin, sont étalés par terre plusieurs canons de fer, les uns sans culasse, les autres sans bouche, les derniers enfin tout rongés par la rouille.

Sur la plage qui est très basse (de sorte que j’estime à 2 mètres environ l’altitude de Gabès), je trouvai les mêmes coquillages que je m’amusais à recueillir autrefois à Toulon, et en partie aussi à Trouville. — D’ici j’eus devant les yeux un spectacle que je voyais pour la première fois ; la mer et des plantations de palmiers se touchant presque ; mais la verdure des palmiers qui, au sortir d’un désert, me paraissait si fraîche, me semblait terne et brûlée, comparée avec la belle couleur foncée de la mer.

Je m’assis pour jouir quelques instants de ce bon air et du beau spectacle de la mer qui a toujours eu tant d’attraits pour moi.

Nous nous en retournâmes ensuite, et je remarquai la végétation du rivage où le _harmel_, le _zeita_ et la plante grasse articulée des marais de la Chemorra (Tougourt) se trouvaient réunis.

Je passe la journée à me reposer, à écrire quelques lettres et à lire un peu.

20 mars.

J’ai été au bord de la mer, et je n’ai pas pu résister à la tentation de prendre un bain, court il est vrai, mais qui, je l’espère, me fera du bien ; l’eau avait environ 15° de même que l’air vers 2 heures et demie de l’après-midi. Les mariniers me disent qu’à l’entrée de l’oued la plus grande profondeur d’eau que l’on trouve à marée haute ne dépasse pas 5 à 6 pieds, une hauteur d’homme.

Je mesure au pas métrique un sas au bord de la mer, pour donner quelque sûreté à mon plan de la rivière de Gabès, qui est tout à recommencer.

J’apprends que le Bey a donné les ordres les plus sévères aux kaïds des villes maritimes de la régence pour qu’ils ne commettent pas d’exactions ; le kadhi est responsable sur sa tête s’il n’avertit pas le Bey le cas échéant.

On me parle beaucoup des montagnes de Ghomerâçen[113], etc. Les tribus arabes qui y habitent (outre les habitants des villes qui sont berbères) sont les plus pillardes et brigandes que j’aie jamais entendu mentionner ; elles ne s’épargnent même pas entre elles. Les hommes ont écrit sur le canon de leur fusil les noms de ceux qu’ils ont tué, et celui qui en a le plus est le plus respecté. On m’en cite qui ont leurs canons de fusils tout couverts de ces marques. Il y a quelque temps, le chef de l’armée des Aàrād[114] vint à Gabès et, pour une raison ou une autre, il voulut soumettre la montagne, en particulier le ksar Mouddenin. Il partit de Gabès, jurant de rapporter tous les brigands enchaînés. Malheureusement les soldats tunisiens portent des pantalons, et lorsque du ksar Mouddenin on vit approcher l’armée, on cria partout : les Chrétiens ! les Chrétiens ! et on commença à écraser l’armée de pierres. Il y eut déroute complète et le chef lui-même arriva malade à Gabès.

21 mars.

Je pars dans la matinée et n’ayant plus de levé à faire sur une route que j’ai déjà parcourue, je fais attention à la végétation qui se compose de _halfa_, de _bou griba_ à fleurs jaunes et de _chih_ ; vers El-Hamma, en traversant la montagne, on voit apparaître le thym. La vie animale est très animée, je remarque des quantités de fourmis et autres hyménoptères, de lépidoptères et coléoptères.

A notre arrivée, j’envoyai un mokhazeni prévenir le cheikh ; mais il fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles, parce que le grossier kaïd de Gabès avait eu la bêtise de renvoyer mes deux cavaliers (de Hamma) sans leur donner seulement de l’orge pour leurs chevaux. Moi-même je fus accueilli on ne peut plus froidement ; le cheikh me fit mener à Kessar, de l’autre côté du bordj. Là, je fus reçu très malhonnêtement ; on refusa de chercher un logis avant d’avoir vu la lettre du Bey. Moi qui l’avais donnée à Gabès, je refusai de la montrer, et, voyant les mauvaises dispositions des habitants, je me décidai à camper en plein air, et j’écrivis à la hâte une lettre au khalifa des Benî-Zîd en le priant d’envoyer du monde pour me tirer de cette position et surtout pour m’accompagner sur la route de Gafsa.

Je vins donc me réfugier au pied du bordj, et le chef de la garnison sortit pour savoir ce que je voulais ; lorsqu’il eut vu les lettres du Bey que j’avais dans mon portefeuille, il se fâcha tout rouge, et ne comprenant pas plus que moi la conduite des gens de Hamma, il me dit : « Il ne nous est pas permis de vous recevoir dans le bordj, mais voici une construction séparée où vous pouvez vous installer, et je vous considère désormais comme mes hôtes ; mes hommes veilleront la nuit sur vous. » Je m’installai, remerciant le brave homme de sa bonté, et à peine étais-je assis que les grands de Hamma vinrent me faire toutes sortes d’excuses et de protestations ; ils me priaient de venir en ville où on m’avait préparé une belle maison. Je refusai net, et eus à résister pendant plus d’une heure à leurs supplications. — Enfin ils me quittèrent et m’envoyèrent à dîner et de l’orge pour les bêtes. — Pour moi, je dînai avec le commandant du fort, qui ne voulut pas se défaire de ses droits d’hôte.

[Note 99 : Appelé aussi Cherb-el-Dakhlania.]

[Note 100 : Ce serait une variante de la voie méridionale de Thélepte à Tacapé de la Table de Peutinger ; d’après Tissot, elle passait par Nefta et la rive méridionale du chott Djérid. (Voir _Géog. comparée de la province romaine d’Afrique_, II, p. 686 et la note additionnelle de M. Salomon Reinach.)]

[Note 101 : Le degré d’humidité des chotts varie pourtant d’année en année, selon l’abondance des pluies et l’élévation du niveau des nappes souterraines, qui affleurent et font équilibre à l’évaporation dans les parties basses. C’est ainsi que la mission Roudaire a trouvé sur le même trajet du Kriz au Nefzaoua un sol fangeux et détrempé (rapport cité, p. 41). Ici, comme dans le reste du Sahara, il y a bien desséchement progressif, mais ce desséchement est infiniment lent.]

[Note 102 : Ces deux inscriptions ont été reproduites par Tissot (_Géog. comparée_, II, p. 702-703) et dans le _Corpus_, I. (L. VIII, 84 et 83) d’après les copies de G. Temple et de Tissot lui-même. M. S. Reinach a signalé de légères différences entre ces reproductions et le dessin, dont le fac-similé est donné ici. On sait que Tissot a identifié Tellimīn avec le Limes Thamallensis de la Notitia Dignitatum, le Turris Tamallensis de l’itinéraire d’Antonin. Voir aussi, sur l’occupation romaine de la région au sud des chotts, Cagnat, _L’armée romaine d’Afrique_, p. 561, 753 et suiv. et le chap. VIII du mémoire du regretté P. Blanchet : _Mission archéologique dans le centre et le sud de la Tunisie_, avril-août 1895, _Nouv. Archives des Missions scient. et litt._, IX, 1899.]

[Note 103 : L’Ad Templum des cartes.]

[Note 104 : Rhoma ou Rhouma, chef insurgé du Djébel Tripolitain, où il brava successivement les armées des Karamanli de Tripoli, puis des Turcs. Il fut attiré à Tripoli et pris par trahison en 1843.]

[Note 105 : Appelé aussi Djébel-Tebaga.]

[Note 106 : Cette remarque n’est pas inutile, car les Tripolitains donnent le nom d’halfa à une autre graminée, _Lygeum Spartum_ L. et appellent l’alfa algérien _guedim_ ou _bechna_ (_Les Touaregs du Nord_, p. 203). L’alfa algérien est ici près de sa limite sud.]

[Note 107 : Sans doute l’oued Magroun de la mission Roudaire, ruisseau permanent issu d’une des nombreuses sources qui jaillissent au pied du massif crétacé du Tébaga. (Dru, rapport cité, p. 39.)]

[Note 108 : _Aquae Tacapitanae_. Cf. Tissot, II, p. 654.]

[Note 109 : Duveyrier était parti avec cette idée. Il s’en est expliqué dans une lettre au Dr Barth, datée de Biskra, 19 déc. 1859, dont le brouillon en allemand se retrouve dans ses papiers : « Je regarde comme très probable la connexion du Chott Melrir avec le Palus Tritonis des géographes anciens. Je me représente cette grande dépression reliée jadis aux sebkhas du Djérid, et celles-ci unies à la Méditerranée. Il suffirait d’admettre un soulèvement progressif du sol... » Il ajoutait, il est vrai : « Je me suis arrêté trop longtemps à ces indications incomplètes, et je manque ici à mon principe, qu’un voyageur en route doit bâtir aussi peu d’hypothèses que possible. » — Sur le seuil de Gabès et sa formation, voir notamment L. Dru, _Rapport sur la dernière expédition des chotts_, Paris, 1881, p. 49-51 et coupe. Sur la région des Matmata, voir P. Blanchet, _Le Djébel-Demmer_ (_Annales de Géogr._, 1897, p. 239-254) et commandant Rebillet, _le Sud de la Tunisie_, Gabès, 1886.]

[Note 110 : L’ancien Menzel a été en partie détruit lors de la prise de Gabès en 1881.]

[Note 111 : Reproduite dans Tissot (II, p. 199, 811) et dans Guérin (_Voyage archéologique dans la Régence de Tunis_, II, p. 191) qui la croyait apportée de Henchir Lemtou.]

[Note 112 : L’autre ville de l’oasis de Gabès.]

[Note 113 : Ghoumracen, village troglodytique du Djébel el Abiod, appartenant aux Ourghamma.]

[Note 114 : L’agha des Aarad, comme la plupart des autres gouverneurs de province, résidait à Tunis et venait à Gabès avec sa colonne pour faire rentrer les impôts.]