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CHAPITRE VI

RETOUR AU DJÉRID PAR GAFSA

22 mars.

En partant du bordj, nous traversâmes longtemps les plantations, au milieu desquelles apparaissaient çà et là quelques maisons habitées, entourées de basses-cours ; après avoir enfin franchi la limite des palmiers, nous entrâmes dans une plaine à végétation de _zeita_ et à sol sablonneux mais solide ; nous y voyageâmes quelque temps et pénétrâmes enfin dans une sebkha qui représente ici le grand chott.

La surface unie et nue, la vraie sebkha, ne dura qu’un instant et nous continuâmes dans un terrain de bonnes terres, avec quantité de _chih_, de _remeth_ qui apparaît ici, et enfin de _sedra_. Presque sans discontinuité nous voyons des traces de labours, ce qui prouve assez que le chott n’est plus en cet endroit le même que dans l’espace qui sépare le Djérid du Nefzāoua.

Lorsque nous sortîmes du chott, nous entrâmes dans les montagnes que nous avions eues devant nous depuis le moment où nous avions quitté El- Hamma. La vallée de Hareīga se prolonge ici entre deux lignes de hauteurs : celle de gauche est le Hadīfa ; nous continuâmes longtemps dans cette vallée, trouvant souvent des restes de petits établissements romains, postes et autres ; notamment nous touchâmes à des ruines que je crois être celles d’un petit temple ; les pierres, quoiqu’en petit nombre, étaient d’énormes dimensions et un grand nombre d’entre elles avaient une forme courbe, comme si elles avaient servi à former une arcade.

Après avoir dépassé le Hadifa, nous entrâmes dans l’interminable vallée ou plaine de Săgui. Tous les oueds, à partir de ce moment, prennent leur cours vers la droite. Le sol de cette plaine est excellent et parfaitement labourable ; actuellement, il est vrai, le manque d’eau empêche qu’on ne la cultive, sauf dans des proportions insignifiantes, mais il semblerait qu’à l’époque de l’occupation romaine, il en était tout autrement, à en juger par de nombreuses traces d’établissements romains qu’on rencontre en la traversant[115]. L’oued qui forme le fond de la plaine, et qui reçoit des ravines des deux lignes de montagnes, a pu autrefois contenir beaucoup plus d’eau qu’aujourd’hui. J’entends dire qu’il tient des rhedirs[116] et de grandes mares jusque pendant quatre mois, lorsque la pluie tombe.

Nous avions l’intention de marcher jusqu’à El-Ayaēcha ou El-Guettār ; mais, en route, je fus frappé par trois ou quatre pierres romaines d’assez grandes dimensions, et quoique nous les eussions dépassées, je revins vers elles et, sans descendre de cheval, je pus distinguer une inscription sous un tronçon de colonne. Je fis aussitôt revenir la caravane, et décidai de passer la nuit ici.

Nous trouvâmes un monolithe arrondi, sortant d’une base carrée et couché à terre ; à côté se trouvaient les débris incomplets d’une autre colonne semblable ; c’était sur un de ces débris que j’avais vu l’inscription. La colonne complète avait aussi été couverte d’une longue inscription, mais le temps et la main des enfants arabes, qui s’étaient amusés à marteler l’inscription, l’avaient rendue illisible. Je pus bien reconnaître çà et là quelques lettres isolées, mais n’avais pas le temps de les copier ; le travail eût été trop long et trop pénible. Je le laisse à un successeur. Outre le tronçon de colonne gisant sur le sol, il y en avait un autre à demi enterré ; un peu de travail le mit à jour, et j’eus le bonheur d’y trouver une partie de l’inscription qui devait être fort longue. Comme cette inscription est très incomplète[117], je me contenterai de reproduire ce que j’ai pu y reconnaître.

[Illustration : Deux tronçons de colonne portant une inscription. Săgui (route de Gabès à Gafsa).+Inscription relative à une fortification de la route de Gabès à Gafsa. Borne milliaire de Săgui.]

Lorsque nous eûmes fini de déterrer ces pierres, j’en vis une autre dont la partie visible, peut-être longue d’un mètre, me parut être une pierre tumulaire, et, ignorant ses dimensions, je fis commencer le travail pour la déterrer. Le premier résultat de notre travail fut de découvrir que cette pierre était longue de plus de 2 mètres, large de 50 centimètres et épaisse de 45. Nous n’avions pas d’autres instruments que des couteaux et des piquets de tente, et mes six hommes parvinrent à renverser cet énorme bloc. Mais nous fûmes bien récompensés, car nous trouvâmes une belle inscription très peu endommagée.

Pour illustrer nos mœurs, je noterai qu’au moment où la pierre cédait à nos efforts, on signala trois hommes à l’horizon ; comme ils étaient encore assez loin, nous terminâmes le travail et courûmes ensuite à nos armes. Je pris moi-même mon revolver et allai gratter un peu mon inscription. — Nous avions fait de grands préparatifs guerriers, inutiles heureusement, car les arrivants étaient de petits marchands sans armes, qui poussaient devant eux quelques agneaux et chevreaux qu’ils venaient d’acheter aux Hammāma. Je leur achetai un agneau pour récompenser mes hommes (5 fr.) et si nous avions eu de l’eau à volonté, nous aurions été les plus heureux des mortels. Il fallut souffrir de la soif, moi excepté. Nos pauvres bêtes de somme aussi furent obligées de rester à jeun, car le pays ne produit que du _chih_ et du _remeth_, et les bêtes ne mangent que très peu la première de ces plantes seulement[118].

L’inscription que nous venions de déterrer était une borne milliaire[119] et son contenu très intéressant, quoique les chiffres aient été proprement martelés à l’époque romaine sans doute.

23 mars.

Les maîtres des agneaux qui avaient passé la nuit avec nous, et aussi sacrifié un agneau de leur côté, nous firent changer un peu notre direction. Nous voyions devant nous une chaîne de montagnes ; il s’agissait de savoir si nous passerions à droite ou à gauche : nous suivîmes leur conseil et prîmes à gauche.

Le pays était identiquement le même que celui que nous avions traversé hier, et nous rencontrions encore de temps en temps des restes de constructions romaines, que je pris pour des fermes. Je dois noter spécialement la première ruine, qui se trouve à 480 mètres au nord-ouest des inscriptions, et qui par ses restes de pierres de taille énormes me fait penser qu’il y avait là un petit temple ou tout autre bâtiment public. Nous laissâmes bien loin sur la droite, près des montagnes, une « porte », probablement un arc de triomphe dont me parlent les cavaliers du makhzen.

Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à une construction romaine connue sous le nom de Henchir es Somăa. C’est un monument tumulaire en forme de tour carrée ; l’intérieur que l’on peut voir à travers les dégradations formait une chambre carrée aussi haute que le monument. Le tout peut avoir 15 pieds de haut, pas plus de 20 pieds. Le monument a aujourd’hui une position inclinée du côté de l’ouest, ce qui tient aux pierres qui ont été arrachées de la base de ce côté.

[Illustration]

Je fis une esquisse rapide de cette ruine, et pendant que je déjeunais, un cavalier étant parti questionner des bergers dont nous voyions les moutons au loin, revint avec la nouvelle que nous nous étions trompés de route. — Un cavalier du kaïd du Nefzāoua qui nous rejoignit bientôt, emmenant avec lui un domestique du kaïd et une négresse sur un mulet, nous tira d’embarras en nous montrant la route.

Nous coupâmes la montagne, du moins une partie très basse de la montagne, à un endroit où la route romaine de Gafsa à Tacape devait aussi passer, à en juger par les restes de constructions qui se montraient de temps en temps à droite et à gauche de la route et par des lignes de pierres qui me semblent avoir été mises pour démarquer la voie romaine. Outre les plantes de Sagui, je notai ici le _retem_, le _rhardeg_ et le _harmel_.

La montagne était de calcaire ; quelquefois le sol prenait une teinte verdâtre due à des argiles (?) ; enfin dans ces endroits on remarquait des pierres luisantes : sulfate de chaux à l’état cristallin grossièrement fibreux.

Nous entrâmes ensuite dans une autre plaine où nous rencontrâmes encore des traces de labours. Là il nous arriva un petit accident, un de nos mulets tomba par terre, et entra dans des convulsions qui me firent craindre qu’il ne mourût. Cependant ce n’était qu’une violente colique, et peu à peu il se remit et nous pûmes enfin gagner El-Guettar.

El-Guettār est une petite ville, ou plutôt un village, bâti en pierres et en terre à la manière arabe ; on n’y remarque pas la moindre trace d’occupation romaine. Du reste, la ville est très peu importante et les maisons sont la plupart en ruines. El-Guettār possède des plantations de palmiers et d’oliviers en proportion avec son importance. Les dattes se nomment kĕsébba. Les habitants s’habillent comme ceux du Nefzāoua et les femmes, quoique vêtues de bleu, mettent aussi un haïk blanc. Leur coiffure est la même que celle des Nailiyat, avec les fausses tresses de chaque côté de la tête. Au reste, la ville compte comme arabe et les habitants ont une renommée de pillards.

D’après le _Nautical Almanach_, le Ramadhan ne devait commencer que demain (à Constantinople ?), mais la question étant grave, beaucoup d’individus se mirent à consulter le ciel, et vinrent me dire que la nouvelle lune avait paru et s’était couchée presque aussitôt.

El-Guettār est appuyée sur un renflement du bas de la montagne[120].

24 mars.

J’ai oublié hier de dire deux choses intéressantes sur Guettār. La première est relative à la nature des eaux qui arrosent les plantations. On creuse des trous assez vastes de 3 à 6 mètres de profondeur, selon la proximité de la montagne, et on met à découvert un _ruisseau_ d’eau. Je crois que les palmiers plongent leurs racines dans l’eau, mais pour les grains, etc... on les arrose à force de bras au moyen de puits semblables à ceux des Beni-Mezab.

La seconde est d’autant plus remarquable qu’ordinairement les Arabes ne se confient pas vite au premier venu. Mais à peine étais-je installé dans la maison du cheikh que plusieurs habitants de Guettār vinrent me trouver et me dirent en levant les mains au ciel : « Mon Dieu, combien nous désirerions que les Français fussent les maîtres de ce pays ! »

Je restai à Guettār la première partie du jour ; je dois remarquer que les femmes jouissent ici d’une grande liberté. Elles causèrent sans façon avec moi, et me contèrent leurs petits « bobos ». Une de ces dames était évidemment malade du poumon, et j’eus l’indiscrétion de lui demander à voir l’endroit où elle souffrait. Cela ne fit aucune difficulté. Aussi sa complaisance fut-elle payée par un peu de médicaments et de bons conseils, comme celui de porter de la laine. En effet, toutes les femmes de ces contrées se vêtent de coton.

Après avoir pris la hauteur du soleil à midi, nous nous mîmes en route. Nous trouvâmes une plaine très unie, entourée de montagnes que nous n’atteignîmes pas. Le paysage ne variait qu’en ce qu’il était plus ou moins inculte ; le changement fut très sensible lorsque nous approchâmes de l’oasis de Lâla. Nous traversâmes alors des champs de céréales en orge.

Le camp de l’armée du Bey Hamouda[121] nous apparut de loin avec ses tentes blanches, et lorsque nous approchâmes, je pus m’amuser à considérer le mouvement extraordinaire qui y régnait. Il y avait une foule de cavaliers allant et venant, des soldats vêtus à l’européenne ; au milieu des tentes des soldats on remarquait deux pavillons surmontés d’une pomme dorée : c’étaient les tentes du Bey Hamouda et du ministre garde des sceaux. Le camp était entouré de tentes d’Arabes qui probablement étaient là pour le service des munitions de bouche, enfin on voyait dans la plaine des troupeaux de chevaux, qui avaient été enlevés dernièrement au Hammāma, soit comme complément du tribut, soit comme amende.

Nous passâmes au milieu de tout ce mouvement, causant beaucoup de surprise. Nous nous arrêtâmes dans la ville de Gafsa, qui se trouvait de l’autre côté de l’oued Beyâch, à la maison de Si elʿAbidi, khalifa de Si ʿAli Saci. Mais comme on ne mettait pas trop d’empressement à nous recevoir, et surtout parce qu’on prétendait me faire partager un logis avec d’autres étrangers, je me remis aussitôt en selle, et allai avec Ahmed et un _mokhazeni_, voir Si ‘Ali Saci[122].

On me fit attendre assez longtemps dans sa tente, et Ahmed fut mandé pour donner des détails sur ma personne. Enfin le seigneur parut, me salua d’une manière très affable, et me fit asseoir à ses côtés ; je lui remis aussitôt les lettres que j’avais à son adresse et lorsqu’il les eut lues, il donna des ordres pour mon installation et me pria de rester à _déjeuner_ avec lui après le coucher du soleil.

J’acceptai volontiers son offre et envoyai Ahmed présider à mon installation.

Pendant que j’étais dans la tente de Si ʿAli Saci très occupé alors par les affaires financières de son département, je reçus la visite de plusieurs Européens au service du Bey ; tous me parurent très bornés, et me déplurent au plus haut degré ; je dois en excepter seulement le médecin du Bey, qui sait le français et est à part cela un fort aimable homme.

Après le dîner, je partis pour Gafsa où je trouvai tout à souhait. Cependant je ne pus pas bien dormir, à cause du bruit que firent les gens de la maison, qui se disputaient pour avoir leur dîner d’abord, et ensuite se mirent à chanter et à rire d’une manière désespérante. Je suis à part cela dévoré par des puces depuis le Nefzāoua[123].

25 mars.

Je me levai tard, et me rendis de bonne heure au camp ; j’y eus un bout de conversation avec Si ʿAli Saci toujours très occupé, et j’allai déjeuner chez le médecin, à qui le Bey a fait cadeau d’un cheval hier ; nous eûmes un fameux repas venant en partie de la cuisine du Bey, avec vin de Marsala.

Je revins en ville plus tard que je ne l’aurais voulu, et en route on me montra l’exécuteur des hautes œuvres, qui porte l’habit d’un canonnier à cheval. Je trouvai le Khalifa tout prêt à nous montrer les inscriptions latines que renferme la ville. Je crus d’abord qu’il n’y en avait que quelques-unes, mais le travail fut beaucoup plus grand que je ne l’avais pensé. Je ne connaissais pas encore bien le labeur de la lecture d’une inscription endommagée ; et ce labeur se renouvela douze fois dans mon après-midi. La plupart des inscriptions sont très avariées, étant toutes placées dans les murailles des maisons, en dehors, et quelques-unes à moitié enterrées dans le sol. Si j’étais plus ferré en archéologie, peut-être eussé-je rendu, mieux que je ne l’ai fait, ces monuments épigraphiques, mais enfin je vais livrer ici le résultat de mes lectures[124]. Quant à des estampages, l’état inégal de la surface des pierres n’aurait pas permis de donner grand’chose de bon.

Dans notre promenade nous touchâmes au Termīl, qui est la source célèbre de la ville, elle est près du bordj, et on y descend par quelques marches ; toutes les constructions à l’entour sont fort solides et datent de l’époque romaine. Le bordj lui-même est un magnifique fort, le plus beau de la régence après ceux de Tunis ; il occupe un vaste emplacement et est fort élevé ; l’architecture en est élégante. Je vis aussi en me promenant l’arc de triomphe (?) et aussi les ruines d’une église chrétienne dont les arcades sont encore très bien conservées.

Au point de vue pittoresque, le fait le plus intéressant de ma journée est ma visite à un juif nommé Moucti ; il est Algérien d’origine, sa maison est un petit palais, et il a une nombreuse famille ; il me reçut dans une chambre avec un lit à rideaux, pendule, etc., et me fit servir de l’absinthe du pays qui est excellente et des gâteaux. C’est une jeune et belle femme qui me servit ; elle peut servir de type du costume des dames de la famille et, me dit Ahmed, des Tunisiennes en général. Ce qui le caractérise est le pantalon collant, depuis la cheville jusqu’au haut, et l’espèce de juste-au-corps collant sur la poitrine. C’est un singulier contraste avec l’ampleur des autres modes musulmanes, mais il n’est pas dépourvu d’élégance, et là il était fort bien porté. Je fus très bien reçu par tout le monde et avec des manières très gracieuses.

Le soir, je vais dans le bordj faire des observations astronomiques complètes.

26 mars.

Aujourd’hui j’ai fini ma tournée archéologique, et quoique j’aie encore trouvé trois inscriptions, je ne doute pas que je sois loin d’avoir tous les documents épigraphiques de Gafsa.

Je profitai de ma promenade pour observer près de la maison du Bey un vaste bassin, vraie piscine de construction romaine, dont l’eau est encore plus chaude que celle du Termīl. Il y a des poissons, les mêmes que ceux du Termīl, dont j’aurais bien voulu prendre un échantillon, car je suis bien sûr qu’ils forment une espèce nouvelle pour moi, c’est-à- dire différente de celles que j’ai observées jusqu’à présent en Afrique.

Je me promène avec un tailleur de pierres de Dresde qui, bien que jeune encore, a vu beaucoup de pays ; maintenant il est ici un des élégants du pays, s’est fait musulman ; il travaille à construire des maisons et gagne, me dit-il, 5 fr. par jour. Il me propose d’aller voir vers l’ouest de la ville de vastes carrières souterraines du temps des Romains, mais comme ce fait a moins d’intérêt pour moi que pour lui, je me borne à en prendre note.

Je vais au camp. L’armée reste encore attendant l’argent d’El-Ayaēcha qui ne paraît pas se presser. Si ‘Ali me reçoit toujours très bien, je prends congé de lui, car demain je me mets en route.

Le Bey a demandé hier à son médecin quelques détails sur moi.

Source du Termīl = Temp. 30°.

{ Temp. 23°,5, prise le 28 au matin. Puits de la cour = { { Prof. 11 1/2 _dra_ = 5m,75.

27 mars.

Nous partîmes de Gafsa assez longtemps après le lever du soleil, car le seul moment où je puis dormir dans cette ville est précisément le matin, où les puces qui font aussi le ramadan me laissent un peu de repos.

La route qui nous mène à Hamma était trop longue pour l’heure de notre départ. Nous suivîmes tantôt de près tantôt de loin le cours de l’oued Beyâch, qui change plusieurs fois de nom en cette petite étendue de pays. L’oued forme le fond d’une large vallée ou plaine bordée à gauche par le Djebel-Chareb, et à droite par la continuation des montagnes de Gafsa. Il finit réellement à Tarfaouï où nous traversâmes une sorte de chott sablonneux, mais cependant plus loin, et jusqu’à près d’El-Hamma, je pus voir le fond de la plaine occupé par une sebkha allongée ressemblant à un oued.

Vers la fin de la journée nous nous rapprochâmes des dernières hauteurs du Chareb ; nous rencontrâmes là plusieurs piétons hammāma qui nous firent hâter la marche ; je ne puis pas m’expliquer la terreur que ces gens inspirent à mes compagnons de route. Cependant un chaouch alla voir ce qu’ils voulaient, et nous trouvâmes de simples voyageurs comme nous. Un de ces Hammāma se joignit à nous.

Nous n’atteignîmes El-Hamma que bien tard dans la nuit ; j’arrêtai mon itinéraire à la Hadjra Soûda, pour le reprendre demain. A notre arrivée, nous fûmes reçus par un ami de Si ʿAli Saci auquel ce seigneur nous avait recommandés.

28 mars.

L’oasis d’El-Hamma a environ 380 hommes de population, ce qui donne un chiffre d’environ un millier d’habitants. L’année dernière, le pays ne payait que 4.000 réaux ; cette année, il donne 12.000 réaux ; la différence de l’impôt tient à ceci, que l’année dernière il y avait un autre cheik, et qu’un homme de l’oasis alla au Bey et lui dit : « Donne- moi El-Hamma, je te donnerai un revenu triple de ce que cette oasis te rapporte. » C’est ainsi que se passent les choses dans ce pays ; ainsi aujourd’hui chaque homme de la ville est taxé à 31r,6, soit environ 21 fr. !

J’ai couché à Nemlāt, un des villages de l’oasis.

Ce matin, j’ai été me promener à cheval, j’ai vu les sources d’eau chaude, qui sont d’eau douce ; on y voit une piscine et une ligne de pierres, un quai de construction romaine. — Voici les températures :

Ruisseau sortant de terre 37° 3

Dans l’eau, près d’une source dans le sable 39° 1

Dans la piscine, à la source 39° 6

Plus loin, je visitai la Hadjra Soūda, rocher noir qui se montre isolé à peu de distance des palmiers sur la route de Tunis. Ce rocher est curieux, en ce qu’il est évidemment d’origine plutonienne, ou métamorphique ; il est de couleur noire et de structure ovoïde ; il est très dur. La forme est allongée, on voit que c’est une roche éruptive qui a été poussée des sous terre par une force qui a probablement donné naissance à une hauteur que l’on voit à côté.

L’oued d’El-Hamma est d’eau salée et tiède ; il nourrit de singuliers petits poissons, qui portent leurs petits dans leur bouche[125], et Si- Mohammed ben Rabah me dit qu’ils appellent leurs petits en battant des nageoires, à la manière des poules, que les petits savent ce signal et viennent se réfugier dans la bouche du gros.

Les constructions de Hamma sont moitié comme celles du Djérid[126], moitié comme celles des qsours[127] ; mais on n’y voit pas d’élément romain.

Nous rencontrons ici un Nemmouchi des Oulād el ʿAïsawi, qui vient demander au Bey, pour sa tribu, la permission d’entrer dans la Régence ; il me dit qu’ils m’amèneront en paix à Négrīn, si le Bey le leur demande, mais à part il dit à Ahmed que, s’il avait su que nous étions en voyage, il serait venu nous égorger tous deux de nuit, parce que nous sommes des chrétiens !

Il me dit qu’il y a un mois, la nouvelle leur est arrivée que les Kabyles se sont révoltés et nous ont vaincus et que les Français, en désespoir de cause, ont promis 50 douros et un cheval à quiconque viendra à leur secours (des Musulmans) !

J’arrive à Tōzer en très peu de temps, et y trouve le vice-consul qui m’installe dans une maison à côté de la sienne.

29 mars.

J’ai passé la journée, à la maison, à mettre au courant mes itinéraires, et, le soir, j’ai calculé quelques latitudes.

Aujourd’hui comme hier, le temps est lourd et le ciel couvert de nuages transparents.

Le soir, un coup de vent à la tombée de la nuit disperse mon herbier qui était à sécher ; je crains bien que beaucoup de plantes ne soient perdues. C’est un coup de « chĕhili[128] ».

Je détermine le genre des poissons de l’oued de Hamma, de Termīl, etc... Ce sont des « cyprinus » (Cuvier) ; dans l’édition allemande de Vogt, ils ne sont pas décrits et probablement ils ne le sont pas du tout.

30 mars.

Ce matin, au moment où j’y pensais le moins, lisant sur mon lit, je vois ma cour envahie par des hommes et des chevaux. Je demande ce que cela veut dire et prie tout le monde de s’en aller. Mais comme le sont souvent les serviteurs des hommes les plus gracieux, ces gens font la sourde oreille et refusent de m’obéir. Il y a longtemps que la moutarde me chatouille le nez à propos de l’insolence des gens du makhzen. Cette fois, le manque de politesse est trop formel ; je n’y tiens plus, et empoignant la chaise de Si Mohammed, je fais une charge furieuse sur hommes et chevaux et en deux minutes suis maître du champ de bataille.

Dans la soirée, arrive le voyageur français dont j’ai parlé à Gabès : c’est M. Guérin, professeur de rhétorique et voyageur historien. Il connaît déjà l’Orient et nous nous connaissons de Paris où nous suivions ensemble les cours de M. Caussin de Perceval. Il arrive dans un état déplorable, car ils ont été assaillis en route par l’ouragan d’ouest dont nous n’avons pu nous faire qu’une faible idée en ville. Nous causons tout de suite d’inscriptions, et rectifions mutuellement quelques erreurs que nous avions commises dans les lectures.

Le khalifa qui vient voir M. Guérin me fait ses excuses sur ce qui s’est passé ce matin.

L’armée est arrivée à Hamma et viendra demain ici.

31 mars.

Ce matin, le Bey a fait son entrée avec sa petite armée ; on a tiré vingt coups de canon pendant une petite revue que le Bey a faite à son arrivée.

Je vais voir Si ʿAli Saci qui me reçoit avec une extrême politesse et se tient debout pendant que nous causons. Il promet de m’expédier après- demain, et demain il me donne du monde pour aller à Sebaa-Regoud ; la caverne a quelque chose d’intéressant au point de vue géologique.

Promenade à Belidet-el-Hadar[129] avec M. Guérin[130] ; nous reconnaissons, auprès du minaret dont j’ai déjà parlé, le plan par colonnes d’un vaste temple ou église ; les entrepas des colonnes ont 2m,50 environ. M. Guérin est d’avis que les buttes de sable et de débris de brique qui entourent la petite ville marquent la circonférence de l’ancien Tusurus. Nous trouvons près de là un puits romain carré, de nombreuses pierres dans les maisons.

Puis nous visitons la prise d’eau romaine, qui est encore très bien conservée.

1er avril 1860.

Je vais voir encore une fois le Djebel Sebaa Regoud.

Je n’ai qu’une note topographique à ajouter à celles que j’ai déjà, c’est que 600 à l’ouest de Keriz, on coupe l’oued Sebie Biar qui sort de la montagne ; à sa source il y a un puits romain (carrière) ; l’oued est petit et va arroser les palmiers.

[Illustration : Gravure rupestre du Djebel Sebaa Regoud trouvée sur un banc plat de concrétions calcaires très solides, épais de 0m,10 à 0m,15, reposant sur des grès. (H. Duv.)]

La grotte ou plutôt les grottes[131] sont dans un ravin, au nord un peu est de la ville, à une petite distance. Celle que j’ai visitée, la plus grande, se divise en deux branches ; la branche profonde est très difficile, on n’y pénètre qu’en rampant sur le ventre, et souvent la paroi est trop étroite pour qu’on passe les deux épaules en même temps. Dans la chambre étroite où on arrive il y a beaucoup de fossiles dont j’ai pris des échantillons ; on trouve sur la paroi des stalagmites en forme de couches. Sur une de ces couches je lus : READE 1845. La grotte ne s’arrête pas là, elle se prolonge par différents couloirs ; un tailleur de pierres allemand me dit qu’on voit encore les traces des coups de marteau qui ont servi à la creuser, et que l’un des couloirs conduit à une chambre taillée de main d’homme.

Je retourne ensuite à l’inscription[132], dont je complète le dessin, je découvre un peu plus haut, sur la même plate-forme, une figure grossièrement taillée comme l’inscription elle-même. C’est peut-être une grossière imitation de la lune[133]. Dans le ravin, je remarque la formation de la montagne. Les assises les plus basses qui soient découvertes sont des bancs de terre glaise sans fossiles, alternant avec des bancs de sable fin et entassé (grès très tendre en formation) et remplies de jolis petits cailloux de quartz hyalin ou autre et de silex. Par-dessus tout cela vient le calcaire coquillier marin.

2 avril.

M. Guérin revient aujourd’hui de Nafta. Nous faisons une grande tournée dans l’oasis. Puis nous revenons en ville et nous voyons les différents quartiers qui sont : au S.-O. Zebda ; au S. Oulad el Hādef, à l’E. un peu N. Zaouyet Debabsa qui est séparée de la ville, au N. Oussouāu, au N.-N.-O. le tombeau du Sidi ʿAbīd, à l’O. un peu N. Guetna, à l’ouest Masrhona et un peu plus loin Cherfā.

A un petit partage d’eau de El ʿAguela dans l’oued Zebbāla, à 4 h. 1/2, l’eau avait 28° 4, l’air au thermomètre fronde 26°,4.

3 avril.

J’ai oublié de mentionner hier qu’outre de nombreuses pierres romaines, fondations de maisons, colonnes (dont une de marbre), constructions dans les saguias, partages d’eau, etc., que nous avons rencontrés dans les plantations et les villages de Tōzer, nous avons encore remarqué en ville une pierre portant une branche de zizyphus lotus très bien sculptée en relief.

[Note 115 : Sur l’occupation romaine du sud de la Tunisie, voir, outre les ouvrages généraux de Tissot, Cagnat, Gauckler, Toutain, etc., les études du Dr Carton (_Revue Tunisienne_, 1895, p. 201, 1896, p. 373, 530), de P. Blanchet (rapp. cité, _N. Arch. des Missions_, IX, 1899) et de A. du Paty de Clam (_Bull. de Géogr. historique et descriptive_, 1897, p. 408-424).]

[Note 116 : Flaques d’eau douce.]

[Note 117 : Voir la reconstitution dans Tissot, II, p. 658.]

[Note 118 : Ceci ne s’applique qu’aux chameaux du sud algérien et tunisien. C’est ainsi que ceux de la Cyrénaïque mangent très bien le remeth (Rohlfs, _Kufra_, p. 538) et que ceux du Fezzàn font du chih leur nourriture favorite (Ascherson, _Kufra_, p. 481). C’est précisément la répugnance des chameaux à se nourrir de plantes inaccoutumées qui oblige les caravanes à changer d’animaux dans la traversée du désert.]

[Note 119 : Dite milliaire d’Asprenas. (Cf. pour lecture plus complète Tissot, II, p. 650 et _C. I. L._, VIII, 10023.)]

[Note 120 : Le Djébel Arbet ou Orbata (crétacé).]

[Note 121 : Frère du Bey régnant.]

[Note 122 : Kaïd du Djérid.]

[Note 123 : On sait que la puce épargne le Sahara proprement dit.]

[Note 124 : Voir à l’Appendice.]

[Note 125 : M. Warnier me dit que probablement les poissons de Hamma gardent leurs petits dans leur bouche pour empêcher que la chaleur de l’eau ne leur fasse mal.]

[Note 126 : C’est-à-dire en briques.]

[Note 127 : C’est-à-dire en tôb (argile séchée au soleil).]

[Note 128 : Sirocco.]

[Note 129 : Ou Bled-el-Adher : un des villages situés dans l’oasis de Tōzer.]

[Note 130 : Voir V. Guérin, _Voyage archéologique dans la Régence de Tunis_. Paris, 1862, in-8o.]

[Note 131 : Elles ont valu à la montagne le nom de Sebaa Regoud « des Sept Dormants ». Voir sur la légende Tissot, II, p. 366, 683.]

[Note 132 : Cf. p. 54.]

[Note 133 : On lit dans une note de Duveyrier : « M. Tissot a donné, page 480 du tome I de sa _Géographie comparée_, la reproduction de mon dessin, sans en indiquer la provenance. M. Tissot comptait réparer cet oubli. »]