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CHAPITRE PREMIER

DANS L’OUED-RIGH

Le 28 mai 1860.

[Illustration : Inscription arabe du tombeau de Sidi’Okba.]

Je quittai Biskra et me rendis à Sidi’Okba. La mosquée de Sidi’Okba est assez vaste et élevée ; on y voit une grande porte en bois sculpté qui était autrefois garnie d’argent, dit la tradition ; elle ne sert plus maintenant, du moins elle était fermée pendant ma visite, et on entre dans le temple par une petite porte qui donne d’abord dans la chambre aux ablutions où l’on voit plusieurs bassins allongés qui ont l’air de sarcophages romains. Le tombeau de Sidi’Okba est dans la mosquée et se compose d’une chambre dont je n’ai vu que les murs extérieurs. Sur un des côtés de la porte on voit une inscription coufique en relief sur une bande de terre cuite et formant une ligne écrite de bas en haut, on y lit :

au-dessus de la porte même est une autre inscription ancienne aussi ; elle est sculptée en relief sur une planche de bois coloriée. Dans la ville on voit de temps à autre des pierres romaines encastrées dans les murs.

Le jardin du kaïd seul possède des orangers et des citronniers.

Le 29 mai.

Je pars pour Zéribet el Ouad. La route traverse d’abord les immenses terrains de labours de Sidi’Okba. Tous les grains sont coupés, je ne vois plus qu’un petit champ où l’on fait la moisson. Ensuite on entre dans une succession de plaines séparées par les rivières à sec ; tout ce pays est d’excellente terre labourable, il n’y manque que de l’eau, et la seule végétation actuelle est limitée à quelques rares touffes de _guetaf_, de tamarix, etc. Nous voyons du mirage à l’horizon devant nous et sur la droite. Ces terres végétales sont des alluvions apportées de la montagne. Nous voyons à droite l’oasis d’Aïn Naga, à une petite distance. Enfin j’arrive à Zéribet vers 3 heures et demie du soir, par une très grande chaleur, le vent a soufflé toute la journée en sirocco.

Le 30 mai.

Zéribet el Ouad peut avoir 1.500 âmes ; il y a un détachement de 45 spahis commandés par mon ami El Arbi. La rivière sur laquelle la ville est bâtie s’appelle Ouad el’Arāb ; il suffit qu’elle ait deux crues par an pour que les habitants de la contrée puissent arroser non seulement leurs labours autour de la ville, mais encore ceux de la plaine d’El Faïdh, et alors les récoltes sont d’une richesse dont on n’a pas d’idée, mais depuis que la sécurité règne dans la montagne, les Chaouia ont fait sans cesse de nouveaux barrages à mesure que leurs cultures augmentent et l’eau devient de plus en plus rare à Zéribet el Ouad. La dernière crue a eu lieu au milieu de l’automne dernier, et depuis lors il y a toujours eu de l’eau dans l’ouad dans les trous et dépressions du lit. Dans ces trous vivent des barbeaux dont quelques-uns atteignent un pied de longueur ; ils ont une couleur plus pâle et plus jaunâtre que les autres barbeaux de ce pays, ce qui fit croire aux spahis français que ce n’était pas un poisson de cette espèce.

Les jardins de palmiers, qui sont en petit nombre, sont arrosés par des puits à bascule comme au Souf[161] ; ces puits, creusés dans le lit de la rivière, ont très peu de profondeur. Celui du jardin d’El Arbi avait une température de 22°,0 à une profondeur de 3m,75 dans l’après-midi. El Arbi cultive dans son jardin qu’il a établi depuis quelques mois seulement des légumes français pour montrer l’exemple aux indigènes : pommes de terre, haricots, choux, laitue, luzerne, carotte, navets, et tout est venu très bien dans la terre d’alluvion qui a reçu les semences.

Il n’y a pas de puces à Sidi’Okba ni à Zéribet, à cette époque du moins.

Le 31 mai.

Nous partons, El Arbi et moi, avec une dizaine de spahis et, laissant le bagage derrière, nous voyageons rapidement à travers une plaine unie, de terre végétale, et à peine parsemée çà et là de touffes de _guetaf_ et de tamarix. Nous avons toujours à notre droite l’oued el Arab à une distance variable.

Nous arrivons de bonne heure à El Faïdh et nous arrêtons à une petite baraque auprès du puits artésien inachevé, et recouvert en ce moment par une grossière maçonnerie. Nous ne trouvons ici que quelques tentes d’Arabes qui gardent les puits, mais il y a deux villages tout près de là : Beled Oulad Bou Hadîdja et Beled Oulad’Amer, du nom de deux tribus autrefois en querelles continuelles, mais qui, depuis la domination française, sont forcées, comme tant d’autres, à vivre en paix. Ces villages ne sont habités que pendant l’hiver, ou, s’ils le sont aussi pendant l’été, c’est que l’oued el Arab a coulé deux fois dans l’année, ce qui a rendu possible les magnifiques labours dans les plaines d’El Faïdh. Dans ces grandes occasions, on mêle du sable aux grains de blé et d’orge pour qu’ils ne tombent pas trop près les uns des autres. Le puits artésien, qui est déjà à 130 mètres de profondeur[162] et qui jusqu’à présent n’a rendu que des terres semblables à celle du sol ou différentes seulement par une plus grande proportion d’argile, donnerait une fertilité certaine à ces terres qui ne sont plus arrosées maintenant que rarement, car les montagnards, depuis que la sécurité règne dans leur pays, ont construit des quantités de barrages nouveaux qui absorbent les petites crues. Il y a longtemps que l’eau de la rivière n’est parvenue à El Faïdh ; la dernière crue date du milieu de l’automne dernier.

Autrefois il y avait des plantations de palmiers à El Faïdh. Aujourd’hui il ne reste plus qu’un seul dattier comme témoin de ce fait. Ils ont été coupés dans une querelle de tribu.

L’eau que l’on boit à El Faïdh est bonne, elle est tirée des oglas creusées dans le lit à sec de la rivière, lequel est entouré de tamaris.

La faune de ce pays est remarquable à deux points de vue : d’abord, il y a de nombreux sangliers, dont les coups de boutoir sont visibles au pied de presque toutes les touffes de broussailles. Ensuite, le serpent des jongleurs égyptiens existe aussi ici, le mâle est appelé ثعبان, la femelle نعجة, à moins que ce ne soient deux espèces différentes. Cette espèce atteint presque 2 mètres de long et la grosseur de la cuisse (?) elle est de couleur noire, et lorsqu’elle est en colère, se lève sur la queue et se promène en étalant la peau de son cou en éventail. M. Hénon en a vu une morte que El Arbi lui a envoyée.

La végétation est, je crois, de _guetaf_.

Le 1er juin.

El Arbi m’avait déjà quitté la veille au soir, mais il m’avait laissé ses spahis. Nous partîmes de bonne heure, et en arrivant aux _oglas_, mon sacré Brahim qui n’a jamais brillé jusqu’ici que comme pilier de café, ménage si mal le chameau des cantines que les deux caisses sont jetées à terre. Heureusement rien n’est cassé, mais cet événement fait oublier à mes serviteurs de prendre de l’eau, et nous voilà partis pour faire deux lieues dans le Sahara sans trouver d’eau. Aussi dès que je m’aperçois de leur oubli, je pars en avant à cheval avec un des serviteurs du kaïd qui me servait de guide.

Nous traversons une plaine appelées Farfaria, à sol de terre labourable tout boursouflé dans lequel les chevaux enfoncent beaucoup. La végétation est excessivement rare ; par endroits elle est nulle. Elle se compose de tamaris formant des buissons sur le bord des rivières à sec qui se trouvent ici près du chott en très grand nombre, de _guetaf_ plus rare et enfin de _jell_ et de _Bou ’akerich_[163]. Le pays est d’une grande uniformité ; plus on approche de Sidi Mohammed Moussa, plus on rencontre de plaques d’efflorescences salines. Enfin lorsqu’on arrive à ce bosquet de palmiers, le sol est devenu _heïcha_, la végétation est plus dure, et se compose des mêmes espèces qu’avant.

En arrivant à Sidi Mohammed Moussa, nous croyions trouver de l’eau potable, mais celle que nous trouvâmes était trop salée pour être bue. Il y a là une mosquée assez grande entourée de quelques petites maisons ; le village était abandonné ainsi que quelques petites huttes en branches d’arbres semées dans les jardins. Les petites plantations assez clairsemées, inégalement distribuées et peu importantes, sont remplies de tourterelles. Nous apprîmes plus tard que personne ne pouvait plus habiter cet endroit depuis que l’eau était devenue si salée et si amère.

Après nous être reposés un instant, nous continuâmes notre route et ne tardâmes pas à arriver à El-Haouch, village bâti sur le côté d’un fort beau bois de palmiers. Les habitants d’El-Haouch étaient tous dans la forêt de Saada où ils avaient semé des céréales cet hiver. Ils sont obligés d’émigrer ainsi à quelque distance du village toutes les années où la rivière ne leur apporte pas l’eau nécessaire pour qu’ils puissent labourer autour de leur village. Nous ne trouvâmes donc que les gardiens des maisons et très peu de ressources alimentaires ; on me laissa la mosquée pour habitation et je m’y installai de mon mieux. Les chameaux n’arrivèrent que vers 3 heures. J’avais envoyé de l’eau à leur rencontre. J’achetai une poule 1 franc ; et Ahmed et moi nous tirâmes quelques tourterelles dans les jardins. L’eau d’El-Haouch est très mauvaise.

2 juin.

J’avais envoyé dès mon arrivée quelqu’un au cheik d’El-Haouch à Saada, et il m’envoya dans la nuit un cavalier et un piéton pour me conduire à Merhayyer (la Changée).

Nous voyageons aujourd’hui dans une plaine couverte de sable ou de gravier, où souvent des affleurements de calcaire blanc se font jour. Le relief de cette plaine est assez accidenté on y voit presque toujours des _drâ_ ou lignes de hauteurs à l’horizon. La végétation est assez fournie : d’abord elle se compose de _zeita_, de _jell_ et d’_isrif_, puis enfin de _drin_, de _zeita_ et de _greyna_. Dans la première partie de la route nous voyons sur la gauche de petites buttes qui indiquent l’emplacement d’un ancien _qsar_ appelé Djeneyyen جنين (le petit jardin). Il y avait autrefois des sources d’eau douce dans cet endroit ; mais elles sont devenues salées et alors on a abandonné les lieux. Il ne reste de la _ghâba_ que quelques palmiers-broussailles.

Nous arrivons à l’oued Itel par une très grande chaleur. Cet endroit s’appelle Sētīl ; on y trouve des oglas ou trous peu profonds ayant un peu d’eau au fond. Cette eau était autrefois renommée comme très bonne. El Arbi en partant m’avait dit : « Vous retrouverez là l’eau de Mengoūb et de Zerig ech Chaaba. » Or dans le meilleur trou l’eau était verdâtre, lourde et avait un goût salé amer très désagréable. L’oued Itel n’est ici qu’une petite dépression large d’une centaine de mètres, garnie de sable et de gravier, mais sans berge. Son lit est couvert de tamaris. Il y a quelques jours qu’un campement de Toroūd était ici ; ils ont émigré à Bir el Asli dans le Sahara de Tinedla.

Dimanche 3 juin.

En quittant Setīl on continue jusqu’au Dhahâr[164] la plaine de même conformation que celle d’hier. La végétation est composée de _retem_, d’_isrif_, de _methennan_ et de _guerch_. Au Dhahâr, qui est le talus formé par une plaine supérieure qui cesse tout d’un coup pour faire place à une plaine plus basse, je trouvai dans les berges la même terre rougeâtre sableuse que l’on retrouve autour du qsar de Merhayyer.

Ici commence l’oued Righ naturel[165], le chott Melghigh n’est plus qu’à une petite distance sur la gauche. On en longe même le bord pendant quelque temps. A partir de là commence un sol ou _heicha_ boursouflé, souvent couvert d’efflorescences de sel, et caractérisé par une autre végétation : _zeita_, _greyna_, _ghardeg_ (?), etc. A moitié chemin entre Merhayyer et Setil se voient sur le chott les premières taches de palmiers, celle de Merouān ; à partir de là elles se succèdent presque sans relâche ; à droite on voit quelques _cherias_ ou bosquets de palmiers nourris par une source. Enfin on arrive aux deux petites oasis d’Ourir et de Nesigha, qui se touchent presque. A Ourir il n’y a jamais eu de _qsar_, mais il y a une mosquée ; à Nesigha, au contraire, il y en avait un autrefois.

Nous arrivons enfin à Merhayyer. Le soir, je vais voir une noce de Rouāgha. C’est certainement fort curieux. La fête a lieu lorsque la chaleur du jour a passé et continue jusqu’au _maghreb_. Sept jours de suite elle se prolonge. Sur la place de la ville viennent prendre place les jeunes gens qui cherchent une épouse ou une amie (?) et ils s’asseyent sur les bancs de terre situés aux abords des maisons. Ils ont mis leurs plus beaux burnous et d’énormes chachias sous leur haïk qui est lui-même attaché par une énorme _berima_. Vient ensuite le _maâllem_ ou maître de musique, qui est aussi fort beau et qui ouvre le concert par un air de flageolet ; il a pour acolytes deux timbales طبل et la musique commence pour ne plus changer sur un ton lent saccadé. C’est alors que viennent les jeunes filles de la ville deux à deux, trois à trois, toujours les amies ensemble. Elles marchent lentement, par petits pas, infligeant à leur corps une cadence, une ondulation presque imperceptible qui commence aux pieds et finit à la tête. Elles marchent les yeux pudiquement baissés ; vêtues de leurs plus beaux vêtements, ayant au milieu de leur coiffure multicolore de petits rameaux de tamaris. Elles se tiennent par la main ; les avant-bras levés vers leur tête pour montrer aux jeunes hommes leurs mains teintes de henné. Tantôt elles suivent le _maâllem_ qui ne dédaigne pas de battre de temps en temps des entrechats devant elles, et ensuite de sautiller accroupi devant un autre groupe qui recule alors lentement. Le _maâllem_ et un acolyte me distinguant avec le cheikh et Ahmed vint s’agenouiller à quelques pas de moi et me fit l’honneur d’un concert à mon intention ; je déboursai un franc, ce qui lui donna des forces considérables. Plusieurs des groupes de statues firent des détours pour se faire admirer de plus près par Si Saad et vinrent passer lentement devant moi. C’étaient surtout les plus grandes. Il y avait de toutes petites filles. Enfin un groupe attira mon attention parce que chacune des demoiselles qui le composaient avait un fichu de soie jeté sur la figure. C’étaient les mariées ; il y en avait trois.

4 juin.

Le cheikh de Merhayer prétend que sa ville est plus élevée que Tougourt, mais tout le monde est de l’avis contraire.

Nesigha avait autrefois une _dechera_ ; mais cette _dechera_ se dépeupla peu à peu, les habitants moururent et sous le règne du cheikh Brahim la dernière famille émigra à Merhayyer. C’est une vieille femme de cette famille qui a émigré elle-même et qui me raconte ce fait. Elle me donne beaucoup d’autres renseignements curieux. La _dechera_ de Nezigha ne fut jamais bien grande. Ourīr a une mosquée dédiée à Sidi Mokhfi qui était Righi[166]. Merhayyer est très ancienne, quoique fondée sous les musulmans ; la Zaouiya de Sidi Embārek Sāim, de même ; elle fut bâtie quarante ans après la fondation de la ville. Ce marabout était un chérif arabe venu de loin. C’est depuis le règne du cheikh Hamed que la langue arabe a prévalu dans les villages du Ras el Ouad, et qu’elle a remplacé le Righi.

Voici la liste des cheikhs de Tougourt[167] :

Sidi Mohammed ben Yahiya, marabout arabe nayli, régna quarante ans ; son règne fut un règne doux.

Cheikh Hamed, fonda la dynastie des Beni-Djellab, famille aussi arabe, qui, dit-on, descend des Mérinides. Ce fut un bon souverain ainsi que cheikh Brahim.

El-Khāzen ne régna que trois à quatre mois.

Cheikh Brahim régna de treize à quatorze ans.

Cheikh Mohammed régna longtemps, eut pour fils les trois souverains suivants :

Cheikh ’Amor vient au trône deux ans avant la prise d’Alger ;

Cheikh Brahim régna quatre ou cinq ans.

Cheikh ’Ali régna quatre ou cinq ans.

Cheikh Ben Abd er Rahman régna onze ans.

Cheikh Selman régna trois mois et fut chassé par les Français au mois de novembre 1854.

Les Mehadjeriya de Tougourt tirent leur origine, me dit-on ici, d’un juif apostat qui vint à Tougourt, déjà musulman, sous l’ancienne dynastie (Sidi Mohammed ben Yahiya). Cette indication est fausse[168].

La vieille femme me dit d’elle-même ces paroles singulièrement curieuses : احناڢم باب الوصڢان, c’est-à-dire qu’elle reconnaît elle-même que les Rouagha forment (ou formaient) la limite septentrionale du pays des nègres.

Les deux ou trois palmiers isolés au sud-ouest de Merhayyer, séparés du fossé par un petit _dra’_, indiquent l’emplacement d’une _dechera_ appelée El-Gharbi, dont les habitants possédaient une partie des palmiers de Merhayyer. Les deux villes étaient ennemies l’une de l’autre. El-Gharbi succomba dans la lutte et ses habitants, chassés du village, furent se réfugier dans le Nefzāoua, au Djérid et une faible partie entra à Merhayyer.

Voici les noms de tribus de Merhayyer : Oulad Hassen, — Oulad Imen, — Oulad Mouça, — Oulad Bou ’Ali, — Oulad Djabou qui étaient autrefois à El-Gharbi, — Er-Riāb, arabes habitant 2 à 3 maisons. Les Arabes de l’Oued-Righ sont Selmiya, Rahmān, Oulad Moulet. Ces derniers ont une centaine de tentes ; les deux autres tribus sont beaucoup plus fortes. Les tribus de Nesigha étaient : O. Sidi Mohammed ben ’Aiça, O. el Gharib, O. el Hāchi. Ils étaient tous Rouāgha et comptaient une vingtaine de maisons.

Je m’enquiers des maladies de l’Oued-Righ, du moins de celles qui sont le plus communes à Merhayyer.

Ophtalmie, peu. — Maux de tête, beaucoup. — Fièvres pernicieuses, peu. — Douleurs : on dit qu’elles proviennent du travail. — Syphilis, très peu. — Phtisie, peu, on n’en meurt pas. La plupart des morts viennent des fièvres.

L’oasis de Merhayyer compte huit sources coulant encore. Une forte et sept petites. Elles ont 84 à 90 _dra_ (42 à 45 m.) de profondeur[169] ; les unes sont douces, les autres sont salées ; la plus forte source est salée. — Ourīr et Nesigha ont chacun une source. — Les palmiers broussailles de Tamidount et de Merouān ne sont pas arrosés ; ils donnent de petites dattes que mangent les chacals et les gazelles.

Sources artésiennes : ’Aïn Mellāḥa, eau assez bonne, température 24°,2 ; profondeur d’après la tradition, 42m,5. — ’Ain Baṭṭāḥ-boum, température 24°,5 ; profondeur, 42 mètres.

Le nombre des palmiers de Merhayyer, de Nesigha, d’Ourīr et de Dendoūga s’élève à 25 ou 26.000 ; mais ce chiffre doit probablement subir une correction notable en augmentation, de même que ceux que je donnerai pour l’Oued-Righ. Les cheikhs qui les ont comptés, croyant que le chiffre qu’ils donneraient devait servir de base à un impôt, ont naturellement indiqué le moins possible.

Dendoūga, dans le chott Melghigh, possède une _dechera_ abandonnée ; elle avait autrefois une population de Selmiya et de Fouānīs (Rouāgha) ; il y avait environ 15 maisons. Dendoūga possède une source et Choucha aussi.

Parmi les Rouāgha, les blancs et les noirs sont considérés comme au même niveau ; il n’y a pas d’idée de noblesse attachée à la blancheur de la peau. Dans l’hypothèse probable de l’homogénéité primitive d’une race noire dans l’Oued-Righ et le Nefzāoua, race successivement modifiée par l’élément berbère et par l’élément arabe, ce serait dans les mélanges de ces trois races qu’il faudrait chercher l’explication des nuances de couleur, puisque les traits restent toujours les mêmes, et donnent quelquefois le singulier spectacle de nègres et de négresses presque blancs. A Sidi Khelil, à Merhayyer on ne fait pas de « ghēchem » ou vin de palmier.

Autrefois les Beni-Djellab demandaient au cheikh de Merhayyer 100 ou 130 réals torbāga (de Tunis) et à la ville 250 réals torbāga. Le cheikh Mohammed demandait autrefois 500 réals, mais les Français diminuèrent l’impôt comme ci-dessus sous les derniers Beni-Djellab. Aujourd’hui il n’y a à Merhayyer que les Oulad Hassen qui paient tribut à la France parce qu’ils n’ont pas voulu accepter notre autorité dans l’origine. Leur redevance monte à 156 douros. — Nesigha paie 31 douros et Dendoūga 44. En tout 1.155 francs. A Oumm et Tiour les habitants sont Selmiya. A Chegga, ce sont des Chorfā.

A Merhayyer on cultive de l’orge dans de petits carrés entourés de petits murs en terre, on laboure à la pioche (?). Du blé, il n’y en a que très peu. Tout le travail des Rouāgha est l’agriculture.

A Djenéyyen il y a beaucoup de sangliers. Il y a deux ans, un de ces animaux s’est égaré jusqu’à Merhayyer.

A Merhayyer la plupart des hommes n’ont qu’une femme ; 25 hommes seulement en ont deux et un seul ménage en a trois. Les ménages ont deux enfants en moyenne ; jamais plus de cinq.

Il n’y a pas de poissons dans les eaux de Merhayyer _parce qu’elles ne forment pas de « bahar[170] »_.

Voici la liste des espèces de dattes qui se trouvent dans l’oasis :

El-Ghers, Degla (principales). — Degel. — El’Ammāri. — Deglet Noūr. — Tīndjouhert. — El Itīma. — Zintebouch. — Tīsīnīn. — El’Adjīna. — Bou Khennoūs. — Hamrāt el Kāïd. — Kouttich ed Degla (du Zāb). — Tīfziouīn. — El Kenta. — ’Abd el ’Azzàz. — El Kesebba. — Dhofor el Goṭṭ. — Degla Morhoss. — Bou ’Aroūs.

L’Oued-Righ compte 44 villages, dont 3 sont abandonnés.

5 juin.

Nous partons de Merhayyer ; je ne puis plus y rester, quoique le ciel ne m’ait pas encore permis de faire hier même une simple observation de latitude.

Nous arrivons à Sidi Khelil de bonne heure. Ce village est, comme Merhayyer, entouré d’un fossé d’eau, dans lequel je vois des poissons, quoique l’eau soit couleur d’urine de vache. Sidi Khelil a 50 maisons et 9 sources d’eau coulante, quoique d’un faible débit. C’est un marabout qui a bâti ce village auquel il a donné son nom. Le nombre de palmiers de Sidi Khelil est à celui de Merhayyer dans le rapport de 2-3. — L’eau de cette oasis est peut-être un peu moins bonne que celle de Merhayyer, mais elle est cependant très buvable. — A l’ouest de Sidi Khelil, contiguë à la ville, on trouve une grande mare dans laquelle je vois des négrillons du pays prendre leurs ébats. Il y a deux tribus à Sidi Khelil[171], les Oulad Zaïr et les Zerāib Selimān.

Je vais coucher à Tinedla. Tinedla n’a que peu d’importance ; il n’y a qu’une quinzaine d’hommes adultes, environ 3.000 palmiers arrosés par 7 sources. Elle ne paie pas de tribut. — El-Bārĕd, près de Tinedla, ne compte que 8 hommes, 2.000 palmiers et une seule source. L’odeur des marais est écœurante. Le soir, je vois planer au-dessus du village un crapaud volant.

6 juin.

Je pars de Tinedla, et j’arrive de très bonne heure à Ourhlāna. Je trouve ici M. Zickel, lieutenant d’artillerie, avec qui j’avais fait connaissance à la table du bon commandant Robbe à Batna. Il commande ici la brigade des forages artésiens. Le puits qu’on a entrepris est déjà très avancé ; il a 53m,89 ; la température de l’eau dans un intervalle du travail est de 24°,1 (th. 303 de Salleron). Je me démunis de mon anéroïde et d’un thermomètre Salleron no 303 pour que M. Zickel puisse faire des observations. M. Zickel a un fonds d’instruction générale qui manquait à mon pauvre ami Lehaut.

Ourhlāna a 2.000 palmiers arrosés par 5 sources principales ; la population du village est de 200 hommes et de 180 femmes. Je passe la _gaïla_ ici et je vais coucher à Sidi Rāched. A Ourhlāna, le puits donnait déjà une source notable, qui n’était venue que la veille. J’eus le curieux spectacle de voir les Rouāgha travailler aux saguias au son de la musique. Ils ont, à ce qu’il paraît, égorgé un chevreau sur l’orifice du puits.

Nous avons passé les deux _Tamernas_. — Tamerna Djedida a 100 hommes adultes. Les palmiers sont arrosés par 2 sources.

7-11 juin.

Je vais à Tougourt. Je vois, en passant, les ruines de la curieuse mosquée de Tāla, ville puissante que détruisirent les Beni-Djellāb.

Le cheikh Bou Chĕmal de Nezla, l’un des hommes les plus nobles de l’Oued-Righ et un ancien ami et conseiller des Beni-Djellāb, me donne les renseignements suivants.

Autrefois les Beni-Mezāb occupaient Tougourt et Ghamra, voire même Temassīn[172].

Les Beni-Djellāb, lorsqu’ils furent chassés par les Français, avaient régné 550 ans. ’Omar ben Qetla (Ben-Djellāb) fut celui qui fit apostasier les Juifs aujourd’hui Medjehariya. Il avait une maîtresse juive nommée Hokāya ; celle-ci lui dit un jour : « Si tu veux convertir les Juifs, il faut attendre que leurs palmiers (car ils en possédaient) aient des dattes[173] et les menacer de les chasser comme les Beni-Mezāb et de les dépouiller de leurs biens, s’ils ne passent pas à l’islamisme. » Ben Qetla suivit ce conseil, et, après 5 jours de réflexion, les Juifs se convertirent[174].

Sidi Mohammed ben Yahiya et Sidi Serr Allah, du temps de la Djemāa avant les Beni-Djellāb, sont les deux marabouts qui chassèrent les Beni-Mezāb.

Les Beni-Djellāb avaient des mœurs très légères ; on connaît l’amour des liqueurs fortes des derniers souverains de la dynastie. — Près de Tougourt se trouve une jolie goubba à deux coupoles appelée Dār Nedjma, qui fut le tombeau d’un des fidèles partisans du premier souverain qui se faisait passer pour marabout. Plus tard les Beni-Djellāb avaient là une jolie chambre, et y donnaient des rendez-vous aux plus belles femmes des plus nobles familles de Tougourt, qui y venaient sous prétexte de pèlerinage.

L’impôt annuel de l’Oued-Righ et du Souf s’élève à 80.000 fr.

Les dépenses de l’Oued-Righ et du Souf sont :

Traitement du caïd et des cheiks 26.660 fr.

Cavalerie (Khialas) du caïd 46.800

Tirailleurs indigènes à Tougourt 42.000

Poste 10.800 ------- Total des dépenses 126.260 126.260 fr. ------- Excès des dépenses sur les recettes 46.260 fr.

Le capitaine Cannat a fait compter les palmiers de l’Oued-Righ par les cheikhs de chaque village, ce qui est un très mauvais moyen ; il a obtenu le chiffre de 400.000 palmiers. Plus tard, il compta lui-même à Meggarîn les palmiers et en trouva 2.000 de plus dans cette petite oasis. Le lieutenant Auer a calculé le nombre des palmiers de Tougourt. Il a compté réellement les arbres sur un petit espace et a ensuite fait la proportion sur la superficie de l’oasis basée sur son plan. — Il a obtenu 180.000 palmiers, tandis que Cannat en avait seulement 85.000 par le calcul des cheikhs. En se basant sur la différence des données sur Tougourt d’Auer et de Cannat et en acceptant celle d’Auer comme bonne, on aurait 848.000 palmiers pour l’Oued-Righ. — Auer estime cependant le nombre à seulement 600.000 palmiers. El-Ouad, me dit le kaïd, a avec ’Amîch 60.000 palmiers. En admettant 600.000 palmiers dans l’Oued-Righ et en faisant payer 0 fr. 20 par arbre, on aurait 120.000 francs par an, ce qui suffirait pour payer les dépenses quand on aura modifié le service des postes. — Le Souf donnerait du reste de quoi payer le surplus, 6.260 francs, et le gouvernement aurait encore un bon revenu en plus.

[Note 161 : Ils reçoivent aussi de l’eau de l’oued Guechtan, tributaire qui a son confluent à Zéribet el Ouad. (Féliu, p. 93.)]

[Note 162 : Il y a ici une légère erreur. Commencé le 6 novembre 1857 par M. Jus, ce forage fut suspendu le 1er mars 1858 à une profondeur de 156 mètres, le matériel n’étant pas prévu pour des profondeurs plus grandes. (Ville, _Voyage d’exploration dans les bassins du Hodna et du Sahara_, p. 268-270.)]

[Note 163 : Peut-être l’_akrecht_ du catalogue Foureau (_Lithospermum callosum_).]

[Note 164 : Appelé aussi Koudiat el Dor, le « mamelon du retour ». Sur la légende attachée à ce nom, cf. Féraud, _Rev. Africaine_, 1879, p. 62.]

[Note 165 : Car on doit y compter Oumm et Tiour, depuis que les puits artésiens y ont été forés (H. Duv.).]

[Note 166 : Righi (pluriel Rouagha) : habitant de l’Oued-Righ ou Oued- Rir.]

[Note 167 : Cf. le _Kitab-el-Adouani_, traduct. Ch. Féraud, _Recueil Soc. archéol. de Constantine_, 1868, et le mémoire du même auteur : _Les Ben-Djellab, sultans de Tougourt_, _Revue Africaine_, 1879-1880.]

[Note 168 : A noter que le _Kitab-el-Adouani_ assigne une origine juive aux premiers ksour de l’Oued-Rir.]

[Note 169 : Ville, qui a mesuré lui-même en 1861 quatre de ces puits indigènes, leur a trouvé une profondeur de 27 à 30 mètres, et ne croit pas qu’ils aient dépassé 42 mètres à l’origine. (_Voyage d’exploration_, etc., p. 331).]

[Note 170 : _Bahar_ (pluriel _behour_) : petits bassins plus ou moins circulaires, remplis par une nappe d’eau ascendante.]

[Note 171 : J’ai quelques doutes si ces tribus appartiennent à S. Khelil ou à Tinedla, ce serait peut-être à la dernière ville (????) (H. Duv.).]

[Note 172 : Confirmé entre autres par Ibn-Khaldoun, qui écrivait au XIVe siècle que les Azzaba (ancêtres des Mzabites) étaient en majorité parmi les hérétiques de Tougourt (_Hist. des Berbères_, traduct. de Slane, III, p. 278). — La principale mosquée de la ville s’appelle aujourd’hui encore Djama-el-Azzabiya.]

[Note 173 : Ces palmiers étaient à un endroit appelé aujourd’hui Khalouā (H. Duv.).]

[Note 174 : Cf. une deuxième tradition dans Féraud (_Rev. Africaine_ 1879, p. 354 et suiv.).]