CHAPITRE IV
AU DJÉRID
En traversant la rivière, ayant devant moi d’une part les constructions pittoresques de la ville et de l’autre les beaux jardins de palmiers, je fus frappé par le charme du site, qui me soulagea de l’appréhension du danger et du dépit que m’avait causé le manque de courage de mes compagnons de route.
Nafta compte 3.000 hommes[80] ; il faut ajouter à cela les femmes et les enfants non pubères. Les Juifs y sont 54 hommes avec les mêmes additions. Les hommes s’habillent de fines jaquettes et pantalons d’étoffes venus de Tunis, et s’enveloppent des beaux burnous si renommés du Djérid ; ils ne portent pas de corde en poil de chameau. Les femmes, dont plusieurs m’ont paru assez bien, mettent un pardessus d’étoffe bleue foncée, comme au Souf, seulement elles sont plus propres et ont des vêtements de dessous mieux arrangés. La population est du reste tout à fait « beldiya » ; on y trouve pas mal d’embonpoint. Du reste, il y a ici tout ce qui caractérise une grande ville arabe, des cafetiers en vestes de soie brodée, des boutiques bien fournies, etc., etc. N’y avait-il pas jusqu’à un fou, qui, comme celui d’El-Goléâ, paraît attacher un intérêt particulier à mon humble personne, et est revenu jusqu’à trois fois m’accabler de ses malédictions. On le chasse assez rudement pour un fou musulman.
Les Juifs se distinguent par un turban noir. Les femmes se voilent occasionnellement dans la rue en ramenant leur haïk sur leur figure.
La ville de Nafta paie actuellement un impôt qui s’élève à 350.000 francs ou 70.000 douros, parmi lesquels il faut compter 30.000 douros d’exactions de la part des employés du gouvernement. Ces chiffres sont énormes, comparés à ce qui existe en Algérie. Chaque homme, petit ou vieux, paie 23 francs annuellement ; le reste de l’impôt est sur les palmiers.
Les maisons de Nafta sont construites fort élevées, en briques minces, je dirais presque en tuiles jaunes et rouges, unies par du mortier de glaise ; elles ont un aspect fort élégant à l’extérieur et sont encore ornées par divers dessins que forment les briques au-dessus des portes et quelquefois tout le long des frontons. Certains quartiers de la ville sont un peu ruinés ; vers le côté est on voit une tour assez élevée. Les boutiques, sur le marché, sont disposées de la même manière économique et simple qu’à Tougourt.
Mais ce qui frappe le plus à Nafta, c’est sa rivière impétueuse, qui coule auprès des palmiers, c’était la première fois que je voyais cela. A l’endroit où elle se divise en deux branches, au moyen de constructions en bois très solides et ingénieuses, pour aller arroser les plantations, l’eau a 27° (à 4 h. p. m.). Le matin, on voit de la vapeur ou du brouillard à sa surface[81]. L’eau renferme quelques mousses aquatiques et les mêmes coquilles noires[82] que j’ai récoltées dans l’oued Biskra, plus une variété cannelée des mêmes.
Les jardins renferment, outre de magnifiques palmiers, des figuiers, des citronniers, des limoniers, des orangers, des pêchers. On n’y trouve ni oliviers ni pruniers, deux arbres qui se trouvent à Tōzer. Le _tarfa_ croît aux environs des plantations.
Les deux kaïds, le frère de Si’Ali Saci et Sid el ’Abid sont fort aimables et me font beaucoup de politesses. Nous allons nous promener ensemble et nous déjeunons et dînons ensemble. La cuisine qu’on nous fait est exquise, dans le goût européen même. Il n’y a pas de ruines romaines à Nafta.
Un fait curieux est ici la même progression des sables de l’est à l’ouest dont on se plaignait tant à Guémār. J’ai vu en effet les sables amoncelés en dunes près de l’endroit d’où part la route de Tōzer ; ils pénètrent dans les plantations, enterrent les palmiers, les maisons et font que la ville s’élève progressivement[83]. Ainsi s’il n’y a pas de ruines romaines aujourd’hui, on ne peut pas affirmer qu’il n’y en a jamais eu ; elles ont pu être enterrées depuis longtemps.
Tous les Souafa de la caravane se sont empressés d’aller voir leur cheikh et marabout Sidi Moustapha, chanter de nombreux « la illah ! » et jouer de la « bendīr ».
Les rues de Nafta sont spacieuses, mais non d’une propreté exemplaire, quoiqu’on ne puisse pas non plus les accuser du contraire.
Les gens de Nafta hébergent les Hammama, leur donnent la diffa et de l’orge pour leurs chevaux lorsqu’ils viennent en ville, pour qu’en revanche ceux-ci les épargnent lorsqu’ils les rencontrent en voyage !
9 mars.
Je décide de ne partir pour Tōzer que demain matin.
Le matin, je vais voir les sources de l’oued Nafta ; cela me donne l’occasion de voir dans les jardins le « _nebqa_ », un _Rhamnus_[84] qui atteint 20 mètres de haut et de grandes dimensions ; son fruit est gros comme une grosse cerise, atteint même la grosseur d’une prune.
Les sources qui forment l’oued sont assez chaudes, elles sortent de dessous une couche de marnes très épaisse, qui par exemple au Ras- el’Aioun[85] atteint une hauteur d’environ 30 mètres. Ces marnes varient de structure, de couleur et de friabilité. Le reste du terrain de Nafta se compose de grès très friables, si l’on peut appeler ainsi un conglomérat de sables quartzeux renfermant de petites veines de glaise, et des rognons atteignant quelquefois un volume considérable de grès véritable renfermant quelquefois de la marne.
Les eaux de l’Oued renferment des poissons qui vivent surtout dans les endroits où l’eau est le plus chaude. Ils ont des taches rougeâtres ou orangées, quelques-unes prenant 1/5e du dos. — Les flaques d’eau formées par les sources nombreuses renferment des coquilles différentes de celles de l’Oued.
Les animaux de Nafta à noter sont les bœufs (en petit nombre), les lapins (!), les chiens de races variées, les chèvres de race européenne.
Je vais voir le soir le marabout Sid’Moustapha ben Azoûz, qui me reçoit d’une façon fort civile, et s’efforce de me faire comprendre que tous, musulmans, chrétiens et juifs sont ses enfants, tous ceux que Dieu a créés[86] ; il approuve mes études. Nous mangeons sa « bénédiction », pour rendre la parole arabe. — Sa zaouiya était remplie de monde, surtout de pèlerins venus du Souf avec moi.
Je suis obligé de donner de longs détails sur l’électricité, la vapeur et beaucoup de choses semblables.
Pendant que je dessinais la zaouiya de Sidi et Tabăi, de nombreux curieux s’étaient rassemblés et parmi eux des tolba[87] : on montra beaucoup de mauvais vouloir, et lorsque je demandai le nom de la zaouiya, on refusa de me le donner ; c’est Sidel’Abīdi qui la reconnaît sur le dessin et m’en donne le nom. Je me plains de cela, et on me donne un mokhazeni[88] pour écarter la foule. Je finis la journée très bien.
Les nuages qui ont occupé le ciel tout le temps de mon séjour m’ont empêché de faire des observations astronomiques. A midi le soleil était visible par intervalles, j’essayai de le prendre au méridien, mais mon observation est, je le crains, peu concordante, parce que les deux kaïds étaient à mes côtés et m’ennuyaient de questions.
10 mars.
Nous sommes partis de Nefta d’assez bonne heure par un ouragan épouvantable, le vent venant du nord-est avec beaucoup de force. Nous étions gelés, quoique la température de l’air ne fût pas très basse. La route de Nafta à Tōzer est très insignifiante, elle longe le chott à une petite distance ; on est sur un terrain élevé, presque dénué de végétation et très peu accidenté. Un peu avant d’arriver, on voit le Djebel Tarfaouï.
Tōzer a moins de population que Nafta (1.900 hommes), mais possède des plantations beaucoup plus considérables : 300.000 palmiers. Les constructions sont ici les mêmes qu’à Nafta ; la ville possède aussi une rivière qui prend sa source au bout ouest des plantations et qui est aussi considérable que celle de Nafta ; après avoir traversé les plantations, elle va encore se perdre dans le chott.
Je trouve ici le vice-consul Si Mohammed ben Rabah, à peine installé depuis vingt jours ; nous nous embrassons en nous rencontrant, et je suis charmé de trouver une perle d’homme dans ce personnage. Il possède beaucoup de biens dans la ville et à Nafta, mais de crainte qu’on ne lui reproche de la fantasia depuis son installation comme consul _français_, il affecte une mise très simple.
Les autorités me souhaitent la bienvenue, mais sont très occupées à recueillir le reste de l’impôt que va venir prendre la _mahalla_.
Je vais à cheval et le vice-consul sur sa mule à Beled el Hadar[89] voir des restes de constructions romaines[90] qui servent de fondation à un minaret isolé. La grande mosquée est à côté ; on m’avait dit qu’elle renfermait des inscriptions, mais y étant entré, je n’y reconnus qu’un inscription arabe, sculptée et peut-être intéressante comme monument de culture architecturale. Mon habit me permet d’entrer dans une mosquée sans faire trop de scandale. Quelqu’un ayant demandé dans le temple qui j’étais, le vice-consul se contenta de répondre : « Un homme de l’Ouest. — Quelqu’un qui cherche des inscriptions hébraïques ? — Oui. »
Les fondations du minaret sont très solides, en pierres carrées ; plus haut, des tronçons de colonnes et d’autres pierres ont été installées dans la construction arabe ; enfin au-dessus de la porte on voit deux pierres sculptées grossièrement. D’inscriptions, point.
Mon cheval fit des sauts à n’en plus finir jusqu’à notre retour en ville. Il y a des tentes des Hammāma auprès de la ville. J’ai pu voir leur intérieur, qui ressemble en tout à celui des autres Arabes.
Le vice-consul me fait apporter une table et une chaise.
Tōzer compte 1.900 hommes depuis l’âge de puberté jusqu’aux vieillards. L’impôt s’élève à 542.000 réals tounsi en comptant les exactions. Le réal tounsi vaut 75 centimes. Ici on m’indique comme impôt de Nafta la somme de 588.000 réals tounsi ; donc encore plus que Sid el’Abīdi n’avait dit. On prétend encore que l’air de ce pays vaut mieux que celui de Nafta, qui est déjà très bon[91].
11 mars.
Malgré toutes les précautions que je croyais avoir prises, je ne pus partir que dans la soirée. Si Mohammed ben Rabah et deux « mokhazeni » m’accompagnèrent jusqu’à Degach. Cette fois, j’avais abandonné le chameau et mis mon bagage sur deux mulets que j’ai loués 40 francs d’ici à Gabès et retour. Outre Ahmed, j’ai cru devoir prendre encore un domestique qui aura pour gages 13 francs.
La route qui sépare Tôzer de Degach est très insignifiante ; on verra dans l’itinéraire les traits principaux qui la caractérisent. Je dois cependant remarquer que dans l’oued à sec qui sépare en deux la ville de Degach, la constitution géologique des berges consiste en forts lits de conglomérat de sables quartzeux séparés par de minces couches d’argile, le tout ayant une position légèrement inclinée[92].
Dans tout le cercle d’el Ouidĭān ou de Tāgiroūs, dans lequel nous venons d’entrer, il n’y a que 1.600 hommes et les biens de la terre se réduisent à 188.000 palmiers ou oliviers, car cet arbre qui commence à Tōzer, mais y est peu commun, se trouve ici en plus grand nombre.
Dans ce pays, on considère Tōzer et Gafsa comme ayant le climat le plus sain ; ensuite viennent Nafta et Degāch avec un bon climat encore, mais Kĕrĭz est malsain ; les fièvres s’y montrent. El-Hamma près d’ici de même ; l’autre Hamma près de Gabès encore de même, enfin le Nefzāoua compte pour le plus mauvais climat.
Les maisons ici sont construites en tōb, et sont loin d’égaler les constructions de Nafta et de Tōzer.
Je suis reçu par le khalifa et attends inutilement un ciel étoilé, et presque avec autant de succès mon dîner. Cependant ce dernier arrive très tard, et je me couche. La nuit, toutes les bêtes de somme font une cohue générale, on peut à peine les séparer ; mon cheval est fortement mordu en deux endroits.
12 mars.
Ce matin, nous sommes partis de bonne heure et une courte marche nous mena aux deux villages de Zorgān et d’Oulad Madjed. Dans ce dernier endroit je m’arrêtai au minaret, isolé comme celui de Belīdet el Hadar, et comme lui bâti sur des fondations romaines ; je le gravis à travers différents casse-cou ; il est bâti en briques et de construction solide. On m’avait dit que je devais trouver là une inscription latine, mais il n’y en a aucune. Il fut question alors de la mosquée, j’y entrai et trouvai une inscription arabe entourant le dôme de la niche de l’imān, de même qu’à Belīdet el Hadar.
Désappointés, nous continuâmes notre marche et entrâmes dans les palmiers ; nous ne tardâmes pas à arriver aux ruines romaines du Guebba qui sont au milieu de la _ghaba_[93]. Un indigène instruit me dit que cette ville, car ce devait en être une, se nommait alors « Tagiānoūs[94] ». Les ruines, presque partout se réduisant à des fondations, car je suis persuadé que le reste était bâti en briques, s’étendent sur un grand espace ; on reconnaît les plans des maisons ; et çà et là, parmi les pierres dispersées, on rencontre un tronçon de colonne ou une autre pierre travaillée. Deux monuments sont encore assez apparents. C’est d’abord une petite construction carrée, évidemment enterrée de beaucoup, qui me frappa par ce fait que les pierres de taille sont surmontées d’un reste de construction en briques, identiques à celles des maisons de Tōzer.
[Illustration : Portion de muraille (Guebba). Ruines romaines. — La niche dans la muraille est évidemment une écluse bouchée.]
L’autre ruine consiste en un long mur ou sommet de muraille, entièrement en pierre de taille avec une sorte de fausse porte voûtée, qui pourrait être encore une écluse pour les eaux ; de même que le mur pouvait faire partie d’un réservoir ; mais les indigènes rapportent eux-mêmes que les sables, la terre elle-même s’exhausse toujours par suite des vents qui l’amènent, et me disaient que, s’il y avait des inscriptions à Guebba, le vent les aurait ensevelies. Aujourd’hui les palmiers croissent au milieu des enceintes des maisons de l’ancienne ville romaine, ce qui prouve que cette partie des plantations est postérieure à l’occupation romaine.
En quittant Guebba, nous atteignîmes bientôt Kēriz, petite ville bâtie en terre et en vase sur une élévation. En attendant le déjeuner, je partis pour aller voir une inscription latine dans la montagne.
Avant d’entrer dans les rochers, nous découvrîmes dans l’embouchure d’un ravin un petit douār de 5 à 6 misérables tentes de Hammāma. Nous gravîmes la montagne, et environ aux trois quarts de sa hauteur, nous nous arrêtâmes à un rocher plat, très raviné par la pluie, et formant une table inclinée. Là se trouve une inscription écrite très grossièrement et à la légère, en lettres de 50 centimètres de hauteur ; elle se compose de trois lignes ; à côté il y en a une seconde de deux lignes et beaucoup plus petite, qui, plus facile à restaurer que l’autre, indique que cet endroit était consacré à Mercure et avait le privilège d’asile. La nature de cette inscription et surtout sa position dans un endroit peu accessible et isolé est digne de remarque.
[Illustration : Inscription du Djébel-Sebaa Regoûd au nord de Kerîz[95].]
La nature géologique de la montagne de Sebaa Regoûd est un calcaire coquillier marin. Il contient beaucoup de fossiles[96], notamment des oursins. Je trouve sur la route plusieurs plantes et fleurs nouvelles pour moi, toutes très humbles.
Nous retournons, et à la hauteur du douar, deux femmes habillées de bleu viennent demander qui je suis ; il leur est répondu : « Un Occidental de l’Occident ».
De Kērīz une très courte marche nous amena à Sedāda, qui lui ressemble beaucoup. Les habitants de cette ville ne sont pas aussi civilisés que ceux des autres ; ils m’ennuient même beaucoup. On fait déjà des difficultés pour me montrer des ruines romaines ; nous allons à Tamezrarit, petite _ghaba_ de palmiers, oliviers et autres cultures qui se trouve un peu à l’est ; là je me fâche contre le cheikh qui me paraît très soupçonneux et je fais tourner bride. Je reviendrai si les ruines en valent la peine[97].
De retour à la maison qui m’est destinée, je la fais évacuer par tout le monde, et comme quelques Arabes Hammāma et autres va-nu-pieds semblent trouver drôle qu’on les empêche _de voir_ un roumi qui cherche des pierres romaines, et que ces Messieurs se disputent avec Ahmed pour ne pas s’en aller, je fais venir le cheikh, et exécute une scène éloquente où je qualifie de chiens les susdits Arabes ; le cheikh tâche de me surpasser de colère et me propose de les mettre tous en prison.
Le ciel s’éclaircit le soir et je puis prendre la latitude des lieux. Les cartes ont une erreur énorme pour tout le sud de la Tunisie.
13 mars.
Ce matin, en m’éveillant, je trouvai la pluie, et le ciel menaçant de ne pas s’éclaircir de toute la journée, je profitai de ce que le second « mokhazeni » n’était pas encore arrivé pour accéder à la demande de mes gens qui ne se souciaient pas outre mesure de partir.
J’eus lieu d’être très mécontent de la conduite du cheikh et de ses administrés ; comme il était une heure et que le _déjeuner_ ne semblait pas devoir paraître, je fis appeler le cheikh et lui adressai des reproches très vifs sur toute sa conduite ; je fis venir un des cavaliers, lui ordonnai de monter à cheval, d’aller avertir le vice- consul de mes tracas, et en même temps d’apporter des vivres de Tōzer.
Dans l’intervalle, le second mokhazeni était venu avec deux officiers du Makhzen, portant titres de chaouchs ; ceux-ci, voyant cela, se fâchèrent tout de bon, et firent sentir au cheikh combien sa manière d’agir était déplacée envers quelqu’un muni de passeports de leur seigneur. Le cheikh me pria instamment de faire rappeler le cavalier, mais je tins ferme, le menaçant de plus de parler de tout cela à Hammouda Bey. Enfin le chaouch le plus civilisé me vainquit et me fit envoyer ’Amar chercher le mokhāzeni. A partir de ce moment, tout rentra dans l’ordre.
Dans la soirée, on vint me dire qu’il y avait des ruines près de Tamezrarīt ; je montai à cheval et m’y rendis avec le cheikh, Ahmed et un guide ; nous suivîmes la route frayée qui mène à Zitouna, etc., et arrivâmes à un emplacement appelé par les indigènes Kesár Bent el ’Abrī. C’est un espace assez vaste, occupé par des fondations de très vastes enceintes. En fait de pierres travaillées, on n’y remarque qu’un moulin à huile. Ces fondations sont en pierres de petites dimensions, et, si je ne me trompe, on y distingue des briques ; l’alignement des murailles est irréprochable, l’épaisseur des murs peut être de 40 centimètres.
Chemin faisant, j’appris du cheikh qui est très bavard, que dans le Djérid il n’y avait autrefois que deux sultans : celui de Guebba et celui de Belīdet el Hadar ; que chacun avait son minaret : celui de Belīdet el Hadar existe encore entier ; celui de Guebba (dont j’ai décrit plus haut la base) a été détruit par le propriétaire de la plantation où sont les ruines.
D’autres renseignements, venant de la même source, montrent combien les Hammāma sont des gens terribles. A la saison des dattes, toutes les nuits il y a des coups de feu tirés entre les habitants de Sédāda el les Hammāma campés au sud qui veulent obtenir des dattes de force. L’automne dernier, des gens de cette tribu rencontrèrent sur le chott un troupeau conduit par un berger des leurs ; ils lui volèrent un mouton ; le berger les poursuivit et les atteignit aux plantations ; ils se disputèrent, et les voleurs égorgèrent (littéralement) le malheureux. — Il y a un défilé dans la montagne qui conduit à Gafsa ; chaque jour, on peut être sûr qu’il y a une cinquantaine de Hammāma embusqués ; un des leurs fait vigie sur un rocher, et quand ils aperçoivent une faible compagnie de trois ou quatre voyageurs, ils tombent dessus, tuent les hommes et emportent tout. — C’est déplorable[98].
Personne ne sort dans ce pays sans être armé ; ceci est à la lettre, on ne peut pas s’éloigner de 4 à 500 mètres des villes sans avoir à craindre quelque guet-apens.
[Note 80 : Chiffres donnés par les kaïds (H. Duv.).]
[Note 81 : M. Dru a précisé la température des sources : « 26°,2 au milieu du bassin, 28° sur les bords aux points où l’eau sort de terre, et 30° sous les cabanes en troncs de palmiers qui vont chercher l’eau un peu plus profondément dans l’argile ». (Note sur l’hydrologie, la géologie et la paléontologie du bassin des chotts, _in_ Roudaire, _Rapport sur la dernière expédition des Chotts_. Paris, 1881, p. 43.)]
[Note 82 : _Melanopsis Maroccana_. (Bourguignat, Appendice aux _Touaregs du Nord_, p. 21.)]
[Note 83 : En 1887, l’envahissement continuait et affectait surtout le sud de l’oasis. La cause principale de la progression des sables est la destruction de la végétation aux alentours de l’oasis. (Voir l’enquête de M. Baraban, _A travers la Tunisie_. Paris, 1887, p. 120 et suiv.).]
[Note 84 : C’est le _Zizyphus Spina Christi_, qu’on appelle zefzef en Algérie. Il est remarquable, au point de vue des anciennes relations du Djérid avec l’Orient, que le nom donné ici, nebqa, nabq, soit celui usité en Égypte. (V. Duveyrier, _les Touaregs du Nord_, p. 159 ; Ascherson dit qu’en Égypte le nom de nebeq s’applique au fruit (Pflanzen des mittlern Nord-Afrika, dans Rohlfs, _Kufra_, p. 471).]
[Note 85 : « Tête des sources. »]
[Note 86 : Cela rappelle la paternité du Père Enfantin (H. Duv.).]
[Note 87 : Lettrés. Les zaouiyas de Nafta sont nombreuses, et les fanatiques faillirent faire un mauvais parti à la mission Roudaire.]
[Note 88 : Cavalier du Makhzen.]
[Note 89 : Un des villages de l’oasis, l’emplacement de l’antique Tuzurus ?]
[Note 90 : Duveyrier écrit ailleurs : « La distribution d’eau se fait encore au moyen d’ouvrages en pierres de taille que les Romains ont laissés. » (Excursion dans le Djérid, _Revue algérienne et coloniale_, 1860, II, p. 346.)]
[Note 91 : Cette salubrité est très relative. En réalité, toutes ces oasis ombreuses respirent la fièvre (voir Vuillemin, _Étude médicale sur le Djérid_, _Archives de médecine militaire_, 1884, IV, p. 7, et sur les conditions sanitaires des oasis en général, les témoignages réunis par Schirmer, _le Sahara_, chap. XIII).]
[Note 92 : L’inclinaison des couches, par suite de failles diverses, est un fait général sur les bords du chott Djérid. « Partout on constate des formations redressées sous les angles les plus divers. » (Dru, dans Rapport Roudaire cité p. 47.)]
[Note 93 : « Forêt » (de palmiers).]
[Note 94 : Probablement la Takious du moyen âge, la Thiges de la Table de Peutinger. Cf. Tissot, II, p. 683.]
[Note 95 : Cf. dans Tissot, II, p. 684, note de M. S. Reinach.]
[Note 96 : Voir Dru et Munier-Chalmas, rapport cité, p. 57 et suiv.]
[Note 97 : Il ne faut pas oublier, pour apprécier ces recherches de Duveyrier, qu’on savait alors peu de chose de ces ruines du Djérid. Il n’y a guère à citer avant lui que Shaw, Desfontaines, Pellissier et Berbrugger. Les études de Tissot, qui avait passé au Djérid en 1853 et 1857, étaient encore inédites.]
[Note 98 : Cette région n’a pas cessé d’être mal famée jusqu’à l’occupation française. Lors de la dernière mission Roudaire, les indigènes fréquentaient le moins possible cette rive nord du chott Djérid. (Rapport cité, p. 17.)]