CHAPITRE IV
GHADAMÉSIENS ET TOUAREG
27 août.
Voici quelques renseignements sur la soie de tsámia[270].
L’insecte qui la produit vit sur le tamarinier dont le fruit est appelé aussi tsámia en haoussa. Il émigre tous les deux ou trois ans, d’une province du Haoussa à l’autre, pour reparaître au bout de quelque temps dans celle d’où il est sorti. Ce ver n’est pas cultivé. Il vit sauvage et les gens du pays attendent l’époque où il devient chrysalide pour aller faire la récolte dans la campagne. On détache les cocons pêle-mêle avec les chrysalides et on les jette dans de l’eau bouillante pour tuer les insectes. C’est dans cet état que la soie est vendue à Kanō. On la vend à Kanō par petites portions appelées nōnō de quatre ou cinq fois la quantité que j’en possède (7 gr. 65), c’est-à-dire 34 gr. 5 et au prix de 15-20 oud’a[271], lorsqu’elle est bon marché, ou de 50 oud’a lorsqu’elle est chère. Les acheteurs secouent alors la soie et en font tomber les chrysalides, et cette soie est filée à la main comme bourre ; on ne dévide pas les cocons. Cette soie a le défaut, me dit-on, de ne pas prendre les couleurs, cependant je vois ici des tissus du Soudan, coton et tsámia, où cette dernière est teinte en rose. On ne fait pas de vêtements de tsámia pure, mais de petites bandes alternatives coton et tsámia. Les chrysalides, pilées et infusées dans de l’eau, sont un remède contre les douleurs d’oreille ; on verse la décoction dans l’oreille du malade. On n’apporte pas de tsámia brute à Rhat ni à Ghadāmès.
La « nila » ou teinture bleue qui sert à teindre les cotonnades du Soudan est estimée par les Touareg comme ornement et comme hygiénique. Ils l’achètent ici à la livre aux Ghadāmsia et s’en frottent les bras et les mains ; les femmes, les lèvres, les joues et le front. C’est, comme je le dis, un ornement sans lequel un homme n’est pas considéré et une femme n’est pas belle et, de plus, un préservatif contre le froid et un émollient ou lénitif pour la peau.
Aujourd’hui, Othman va à Tābia où Ikhenoukhen s’est rendu de son côté, ils ont une longue discussion avec Eg ech Cheikh[272] qui est campé là. On discute les moyens de faire la paix avec les Hoggār ; naturellement, il n’y aurait qu’un moyen, c’est de rendre de chaque côté les chameaux qui auraient été volés.
28 août.
Après ma leçon de targui, Ihemma me raconte qu’à Tabia il y a une inscription qu’un Ghadāmsi a copiée et apportée en ville que, l’ayant montrée aux Touareg, ils n’ont pas pu la lire parce que _nos_ Tefinaghen ne sont pas tout à fait pareils aux leurs. Ce serait donc une inscription latine ? Ihemma a été chargé par moi de faire des recherches.
Il me raconte qu’il y a aux environs des tombeaux des Djohāla[273] où les Touareg vont dormir lorsqu’ils veulent avoir une inspiration, comme, par exemple, savoir où un voleur s’est enfui, et que le lendemain, à leur réveil, les maîtres des tombeaux leur ont dit ce qu’ils cherchaient.
Aujourd’hui part une petite compagnie de gens du Souf qui emportent des lettres de moi ; je crois aussi que mes lettres au Consul de Tripoli partent aujourd’hui.
29 août.
Les Touareg ont presque tous leur amie. Ils la prônent comme les chevaliers prônaient leur dame, et ils inscrivent sur les rochers ou sur les murs à Ghadāmès des louanges à leur adresse en Tefinaghen. Si je dois les croire, l’amie n’est que pour les yeux et non pas pour le lit, comme chez les Arabes. Ils se vêtissent de leur mieux et vont causer avec elle et là se bornent leurs relations. La nuit les Touareg veillent longtemps ; j’entends toujours un son semblable au violon, et j’apprends que ce sont les Targuiāt qui jouent du rebāb en s’accompagnant de la voix ; lorsqu’une femme chante, les hommes s’accroupissent en cercle autour d’elle et écoutent. Presque tous et toutes savent improviser.
Il y a au Dhâhara (endroit où campent les Touareg) des prostituées qui vivent sous la tente ; je sais cela parce que j’ai aujourd’hui un malade syphilitique et que je le questionne sur la manière dont sa maladie lui est venue.
Je reste à la maison, prends ma leçon de targui. Ihemma me dit que sa sœur Télingui ne pourra plus venir parce que son mari l’a beaucoup grondée de venir me voir.
Mon cordonnier qui me fait une belle paire de souliers brodés en soie, est situé dans le quartier des Beni-Ouazit et nous, nous sommes dans celui des Beni-Oulid ; c’est le marché qui fait la limite entre les deux tribus, et il n’y a jamais eu de mur entre eux, pas de سور, mais un سوڧ, ce qui a pu causer l’erreur de C. Ritter[274]. Or, je désire avoir des bottes molles, et j’envoie à mon cordonnier pour le prier de venir prendre mesure ; il me fait répondre qu’il ne sortira pas pour 100.000 rials de son quartier pour venir dans le mien. J’apprends que les hommes nobles « harār » ne sortent de leur quartier pour aller dans l’autre qu’à de rares exceptions et qu’il y en a qui n’ont jamais vu l’autre quartier. Ils envoient les nègres et les mulâtres en commissions. Autrefois les deux tribus étaient ennemies, mais maintenant, quoiqu’elles aient fait la paix, l’ancienne retenue respective existe très forte. Les Beni Oulid ont deux chará ou rues voûtées ; les Beni Ouazit en ont quatre.
30 août.
Les retards qu’éprouve la caravane du Touāt sont des suites de la razzia des Oulad Ba Hammou sur les Azgar, laquelle razzia fut rattrapée à deux jours du Touāt par Ikhenoukhen et à la suite de laquelle on parla de rendre les chameaux enlevés de part et d’autre. Il y a ici des Sakomaren[275], imrad des Hoggar et des Oulad Ba Hammou ainsi que des gens d’In-Salah, mais en petit nombre. Tous ces gens craignent de se mettre en route avant d’avoir été autorisés par Ikhenoukhen, sans cela ils pourraient bien être attrapés en route et dévalisés. D’un autre côté, la caravane des Ghadāmsia, conduite par les Ifoghas ne veut pas aller au Touāt avant de voir les affaires arrangées ici, de crainte qu’on use de représailles sur eux à In-Salah.
La nouvelle arrive que les Ourghamma sont montés à cheval pour aller en expédition et on ne sait pas où. Ikhenoukhen part à cheval pour aller voir où sont ses chameaux, qu’il trouve au Tabia ; tout le monde se tient sur le qui-vive. On envoie une vigie à Mézezzem.
Ihemma a été au Tabia ce matin et a cherché partout l’inscription en question, mais ne l’a pas trouvée. L’individu qui l’a apportée est fou actuellement (il a plus de 150 ans, disent les Touareg).
31 août.
Aujourd’hui, dans l’après-midi, part une caravane pour le Touāt ; il arrive depuis quelques jours des nouvelles de Tripoli.
Il paraît que chez les Touareg une femme, pour être « comme il faut », doit avoir beaucoup d’amis et n’en préférer aucun. Elle leur donne des témoignages d’amitié comme, par exemple, d’écrire sur leurs voiles rouges en broderie ou sur leurs boucliers et anneaux de bras des inscriptions Tefinagh. Si une femme n’a qu’un ami, on se moque d’elle et on lui dit que c’est son mari et qu’elle est pervertie. Cependant les maris sont jaloux de la préférence et ils tueraient leur femme si celle- ci leur disait : « Un tel est mieux que toi », à plus forte raison s’ils apprenaient qu’elle commet des infidélités. De son côté, la femme ne peut pas supporter de rivale, et elle divorce, car elle a ce droit, quand elle apprend que son mari en courtise une autre. Les Touareg ne prennent jamais une nouvelle femme sans divorcer avec l’ancienne. Quoique la femme donne souvent son avis dans les conseils, dans le ménage le mari est tout à fait le maître et il peut tuer sa femme, si elle le mérite, sans que ses parents lui demandent compte de son action. Mais d’un autre côté les parents de la femme exigent qu’elle soit bien habillée, bien nourrie et pas délaissée.
Un Ghadāmsi estime à 3.000 le nombre des habitants de la ville y compris les femmes ; ce nombre est bien trop faible[276].
L’impôt de Ghadāmès est de 2.500 mitcals d’or, ou bien, au taux moyen de 16 1/2 rials tounsi le mitcal, 30.937 fr. 50. Je prends des renseignements sur la douane ; en moyenne, elle prélève ici ou à Tripoli 13 % de la valeur des objets importés du Soudan. La poudre d’or seule ne paie rien. Les Ghadāmsia dansent dans les rues les jours de fête ; les Touareg ne dansent jamais, ni les hommes, ni les femmes ; les tribus assujetties des Imrad seules ont cette coutume en commun avec les nègres.
1er septembre 1860.
Je vais de bonne heure chez un commerçant nommé Brahim ben Ahmed, qui est revenu du Soudan au mois de Ramadhan dernier. Je m’y rends avec le cheikh Ali. Nous sommes reçus dans une chambre haute entourée de petits réduits à portes en bois peint en rouge et à tapisseries. La chambre est blanchie, le parquet est couvert de nattes et de coussins touareg ; les murs sont presque cachés par des grands plats en métal doré, cloués au mur, et par des multitudes de petites corbeilles rondes sans anses de toutes grandeurs. En somme, cette chambre est très jolie, et j’étais loin de m’imaginer que les Ghadāmsia avaient un intérieur aussi attrayant.
Nous trouvons ici rassemblées les principales marchandises du Soudan ; j’examine chacune d’elles en détail et je prends note de sa nature et du prix qu’elle atteint ici. Par la même occasion j’apprends que le tarif de la douane pour les objets du Soudan n’est que de 9 % ; cependant je dois m’informer de cela auprès de l’amine. Après le travail en question on nous sert du thé, qu’on apporte dans une théière anglaise, et que nous buvons avec des trempades de « biscuit ». Je m’amuse beaucoup du jeune fils mulâtre que mon hôte a ramené du Soudan et qui ne sait pas encore un mot d’arabe. Il y a aussi de nombreux esclaves.
’Aissa, le petit Targui malade d’un œdème, meurt tranquillement. On ne manque pas de remarquer que j’avais prédit qu’il ne vivrait pas longtemps.
Les caravanes qui sont parties aujourd’hui et hier peuvent avoir 300 chameaux ; ce nombre n’est pas normal ; il est causé par l’insécurité de la route, qui régnait depuis trois mois et qu’Othman vient de faire cesser. Les gens d’In-Salāh qui étaient ici avaient attendu trois mois sans pouvoir partir.
2 septembre.
Je m’amuse à recueillir des notes sur les coutumes intimes des Ghadāmsia et des Touareg.
Les Ghadāmsia ne mangent pas devant leurs femmes. Celles-ci font la cuisine, leur apprêtent la viande et la leur servent. Les Ghadāmsia mangent à leur gré et ne laissent que les os à leurs femmes. Ceci est littéral ; il est même considéré comme inconvenant à une femme de manger de la viande. Les Touareg, au contraire, mangent en compagnie de leur épouse ; s’ils mangeaient à part, ce serait la mépriser. Ils lui donnent même la meilleure part. Dans la viande, il y a certaines parties que les femmes Targuiāt considéreraient comme inconvenant de manger, ce sont le cœur, l’intestin gras ; le café aussi et le thé sont dans cette catégorie d’aliments. Les Targuiāt, au contraire, se réservent le foie et les reins qu’aucun Targui ne mangerait.
Quand quelqu’un meurt, on ne pleure pas chez les Touareg, on ne vient pas comme chez les Arabes faire des visites de condoléances et des singeries. Les Touareg disent à ceux qui pleurent dans ces occasions : « Réserve tes larmes pour toi ». Comme aujourd’hui meurt une des proches parentes d’Othman, vieille femme malade de la petite vérole, je puis me convaincre qu’ils supportent très bien les pertes de leurs proches. Les Ghadāmsia, au contraire, font le deuil à l’arabe. Les « Atrîyat » surtout se montrent dans ces occasions. Elles courent à la maison du mort et pleurent en disant « Ya Sidi » ! Manaaraf chey » ! etc., puis viennent rire à la porte du mort. Elles sont de véritables pleureuses et n’accourent que pour recevoir un peu d’argent.
Je reçois la visite de deux Targuiāt, dont l’une est Tekiddout qui doit être ma maîtresse de Tefinagh. Elle emporte le papier et viendra demain me donner ma première leçon. Ces deux dames sont très dégourdies et je suis de plus en plus frappé des rapports qu’il y a entre l’esprit des Targuiāt, leurs relations avec les hommes, leurs idées de convenance et celles qu’ont mes concitoyennes. Tekiddout ramène si habilement son voile (haïk) sur sa figure, que je ne puis voir ses traits, j’ai beau user de tous les moyens possibles, je ne puis l’amener à se découvrir. Elle donne pour prétexte que je suis jeune et beau ! Chez les Touareg, c’est du reste une manière de montrer le respect ou la timidité que de se couvrir la bouche, la figure entière, même de tourner le dos à la personne à qui l’on parle.
Le soir, je reçois la visite d’Othman et d’un Arabe Kounta, de la suite du parent du cheikh el Bakkay qui est ici et qui a épousé la fille de Ikhenoukhen. Je suis frappé des manières polies de cet Arabe qui n’est cependant pas de la première classe. En s’en allant et emportant le petit présent que je lui fais, il me prie de rester assis.
3 septembre.
Aujourd’hui vient un express de Rhat qui donne de bonnes nouvelles. Le Hadj Ahmed est retourné au Hoggar. La paix règne partout. On attend à Rhat de grandes caravanes du Soudan.
D’un autre côté, arrive une ambassade des Ghorīb et des Merazig à Ikhenoukhen. J’apprends à cette occasion que les Ghorīb paient à ce chef chaque année un tribut de haoulis pour prévenir les razzias que les Touāreg faisaient sur eux autrefois. Les Merāzig paient de même un tribut à mon ami Othman. Or, cette fois, les deux tribus ont envoyé leurs députés à Ikhenoukhen, et Othman en est jaloux. Nous allons voir comment se passera cette aventure.
Je reçois la visite de Tekiddout et peu après celle d’Othman qui reproche à cette Targuie de venir ici, mais elle paraît se moquer pas mal de son avis. Après le départ de Tekiddout, Othman reste longtemps avec moi et me raconte plusieurs chansons qu’il a faites ou qu’on a faites à son sujet. J’en écris une avec sa traduction.
Les Touareg, surtout les chefs et les amateurs de femmes, considèrent comme mal de manger d’une bête plumée ; ils ont raison en parlant de l’autruche qui a une mauvaise odeur, mais ils n’ont pas d’excuses pour les autres oiseaux. Les marabouts et Othman, par conséquent, mangent de tout ce que les Arabes mangent.
Les Ghadāmsia prennent presque tous le thé, même les plus pauvres ; le café est peu estimé d’eux.
Les Touareg ne se lavent presque jamais ; je suis fâché de le dire ; et, comme ils ne changent pas de vêtements, la plupart exhalent une odeur écœurante de sueur concentrée. Il y a cependant des exceptions. Ils prétendent que l’eau ne leur va pas et leur donne des maladies. Les Touareg prétendent, avec raison, que les villes ne leur vont pas ; en effet, ici à Ghadāmès, il règne parmi eux des maladies nombreuses dont les principales sont la dysenterie, diarrhée, fièvres et petite vérole. Quant aux fièvres, il paraît que ce pays n’en est pas exempt, ainsi les soldats qui gardent la porte sont en ce moment tous pris de la fièvre, et ils grelottent toute la journée ; les Touareg en souffrent aussi, et Ahmed, mon premier domestique, en a encore des attaques, surtout ces jours derniers. Maintenant, je vais le mettre à un traitement régulier jusqu’à parfaite guérison.
4 septembre.
Aujourd’hui partent encore environ 55 chameaux pour In-Salah. La plupart des charges sont des cotonnades anglaises.
J’ai probablement négligé de noter une coutume des Touareg qui est de ne jamais coucher en ville. Cela est encore considéré A’ïb ou péché, tant pour les hommes que pour les femmes. Jamais ils ne manquent à cette règle. Quand les Touareg arrivent à Ghadāmès, ils vont trouver leur ami Ghadāmsi, c’est-à-dire le marchand qui leur confie ses charges de marchandises, etc. Celui-ci sort une tente de toile ronde pour son ami targui et la lui prête pendant tout le temps de son séjour.
Othman se moque chez moi des Merazig et des Ghorib ; les Arabes, me dit- il, sont si avares du bien de ce monde, que l’ambassade du Nefzaoua, composée de sept hommes, est arrivée sur trois chameaux ! Ils ont apporté un présent de haoulis, mais tous les parents et amis d’Ikhenoukhen viennent lui demander leur part du tribut, de sorte qu’il n’en conservera probablement rien pour lui.
Je vais voir le moudir dans son jardin ; comme il est là, seul avec le cheikh, il est très aimable et m’explique qu’il a des dettes occasionnées par ses longs voyages dans les dernières années, que c’est pour cela qu’il désire rester à Ghadāmès quelques années pour se refaire. — Ce Turc est à crever de rire avec ses airs d’importance. Je ne vais pas le voir qu’il ne me répète plusieurs fois avec une grimace dégoûtée : « Mon cœur est fatigué des affaires de ce monde ».
5 septembre.
Je vais de bon matin voir Ikhenoukhen. J’ai une longue conversation avec lui et son frère ’Omar el Hadj, au sujet de mon départ pour le Djebel. Ils sont d’avis que je m’abstienne d’y aller, tant à cause des nouvelles d’une expédition des Ourghamma, qu’à cause de la longueur de la route. Ils semblent être près de leur départ. Ikhenoukhen, avec qui je parle ensuite des affaires politiques, accepte de faire un traité avec l’Algérie ; il conseille de ne s’adresser qu’à lui et à ses deux frères, les autres chefs des Azgar, les Imarasāten[277], amis des Anglais en particulier, étant en quelque sorte sous ses ordres.
Je vais ensuite voir Hadj Mohammed ou Ahmed, le plus grand commerçant de la ville et l’homme le plus considéré, qui vient d’arriver, il y a peu de jours, de Tripoli ; il me conseille de partir pour le Djebel, m’assurant que j’aurai toujours le temps de trouver Ikhenoukhen ici. Là- dessus, après être entré un instant au Medjélès, je vais faire part à Si ’Othman de ma décision et le prie d’aller trouver Ikhenoukhen pour lui en parler.
J’apprends que Sid el Bakkay, qui a épousé une fille d’Ikhenoukhen (il est parent de Sidi Ahmed el Bakkay de Tombouctou), est en ce moment un peu en querelle avec son beau-père, parce qu’il voudrait que les Azgar fissent la guerre aux Hoggar qui sont les ennemis de sa propre famille ; or, depuis trois ans et plus qu’il est auprès d’Ikhenoukhen, il ne fait que l’exciter à cette rupture. Ikhenoukhen a trop de bon sens pour ne pas voir que ce serait la perte des Touareg que de suivre ce conseil ; de la petite bouderie de la part du marabout.
J’apprends qu’un Rahti, qui est parti pour son pays il y a peu de jours, a déclaré que jamais un Français n’entrerait à Rhat, et, comme il parlait un peu haut dans le marché, Si ’Othman a été obligé de le mettre au silence. Il va porter de mauvaises nouvelles à Rhat, et certainement nous allons trouver tout le monde prévenu à notre arrivée. Ikhenoukhen ne veut partir qu’avec tout son monde.
[Note 270 : Ceci est une réponse aux instructions du Dr Warnier. Elles sont contenues dans une volumineuse correspondance, embrassant toute la durée du voyage, pendant lequel Warnier n’a cessé de jouer le rôle de Mentor. Mentor systématique et autoritaire parfois, et qui n’abdiqua pas lors de la rédaction des _Touareg du Nord_, dont le brouillon renferme plus d’une page entièrement raturée et modifiée de sa main. Duveyrier souffrit de cette tutelle, et certaines de ses lettres (1867-1870) en parlent d’un ton amer. Plus tard, il ne voulut se rappeler que les soins dévoues du médecin, et le zele enthousiaste de l’initiateur scientifique que Warnier avait été. « La mort, écrivait Duveyrier en 1875, efface certains souvenirs et en ravive d’autres. Je n’ai pas besoin de vous dire que ceux-là sont les meilleurs. » (Lettre au commandant Warnier, frère du Docteur.) Il avait raison. Qu’on en juge par cette lettre de Warnier (27 décembre 1859), reçue par Duveyrier à Biskra le 8 janvier 1860, et qu’on voudrait pouvoir citer tout entière :
«... Dans un voyage comme celui que vous entreprenez, un explorateur doit se rattacher à tout ce qu’il y a de forces vives dans son pays. La Société d’acclimatation de Paris est aujourd’hui à la tête d’un mouvement important. Elle a créé à Alger un comité dont le domaine embrasse l’Afrique entière. Ce comité sera heureux d’entrer en relations avec vous, pour tout ce que le pays que vous allez explorer peut donner et recevoir. Vous êtes sur un des points du globe les moins connus, et si pauvre qu’il soit, il peut donner en végétaux, en minéraux, en animaux, des choses nouvelles, utilisées ou non par les indigènes. Parmi les choses sur lesquelles j’appelle surtout votre attention, est celle- ci : Déterminer la limite botanique des végétaux qui appartiennent au bassin méditerranéen, et entre autres l’olivier... Là ou finissent ces espèces, doit commencer une région botanique nouvelle, la région désertique, entre lesquelles peut se trouver une région intermédiaire, la région saharienne, donnant à la fois l’hospitalité à des végétaux méditerranéens et désertiques. Il importe à la science que ces limites soient bien précisées... J’appelle surtout votre attention sur les acacias producteurs de gomme... On en trouve en Tunisie, en Marokie, à peu de distance du littoral. Où commencent-ils au sud de l’Algérie ? Où pourrait-on les introduire ? L’Argan, commun au Maroc, se montre-t-il dans notre Sud ?... Je vous serais infiniment reconnaissant, _personnellement_, si vous vouliez bien m’envoyer la liste des arbres, arbustes, avec leurs noms indigènes et lieux de station... Il y a de nombreux tamarix, espèces nouvelles pour la plupart. Ces espèces produisent des galles (Takaout) employées comme succédanés des galles du chêne. — Quid ?... Avez-vous étudié avec soin le système d’aménagement des eaux des Beni Mzab ? D’après ce que j’en sais, c’est merveilleux. Sans aucun doute, le général Desvaux vous aura recommandé d’étudier les lignes de fond sous lesquelles on peut espérer trouver des eaux artésiennes ; c’est avec la sonde que la civilisation doit pénétrer dans le Sud... J’appelle aussi votre attention sur l’action du climat relativement à la coloration de la peau... Déterminez la limite méridionale des civilisations qui ont pénétré dans ce continent ; vous les trouverez indiquées par des ruines... Ne négligez pas de recueillir des renseignements précis sur les poids, les mesures et les monnaies... Si des règlements relatifs à l’usage des eaux tombent sous votre main, rapportez-nous-les, soit en original, soit en copie. Recueillez ce qui est tradition orale. La teinture et la tannerie ont atteint un certain degré de développement : sachez nous dire quels sont les procédés de fabrication... On a signalé dans le Sud des gisements de combustible minéral. Tâchez de savoir ce qu’il en est... Notez également toute rencontre d’oiseaux ou d’insectes migrateurs. Les sauterelles qui ravagent périodiquement le Nord de l’Afrique prennent naissance dans le Sud. Quels sont les foyers de production ?... Notez aussi la limite où parviennent d’un côté les produits manufacturés ou les matières premières du Nord, et de l’autre côté ceux venant du Soudan... J’ai remarqué que la race nègre, dans ses migrations vers le Nord, rencontrait des obstacles hygiéniques analogues à ceux de l’Européen venant en Algérie. Enregistrez tout ce que vous apprendrez à ce sujet... Du foyer soudanien ont dû sortir, en plantes et animaux, des espèces originaires de ce foyer. Quelles sont-elles et quelles modifications ont-elles éprouvées ?... Quel est l’arbre appelé en arabe tsámia, qui produit la soie végétale du Soudan, avec laquelle on brode les turbans ?... L’Angleterre n’a fait de si grands sacrifices pour l’exploration de l’Afrique que pour savoir si, en cas de rupture avec les États-Unis, ses manufactures pourraient trouver un foyer d’origine du coton. La France aussi a intérêt à voir accroître le champ de cette culture... Il importe donc de recueillir tous les renseignements... Informez-vous des lieux d’où l’on tire le nitre ou azotate de potasse, de l’importance de la production... Le soufre doit exister dans certaines parties : — attention spéciale. » (Papiers de Duveyrier.)]
[Note 271 : Ouda, cauri.]
[Note 272 : Chef de la tribu des Imanghasaten, rivale de celle des Oraghen dans la confédération des Azdjer.]
[Note 273 : Païens. On trouve la même superstition attribuée par Pomponius Mela aux anciens habitants d’Augile (cf. les remarques de Duv. _Les Touareg du Nord_, p. 415) et chez les habitants actuels de l’Aïr (_Journ. de voyage_ d’Erwin de Bary, trad. Schirmer, Paris, 1898, p. 187).]
[Note 274 : Ritter (_Géogr. gén. comparée_, III, p. 316) avait dit qu’un mur très large sépare diamétralement la ville, et que les deux tribus ne communiquent que par une porte fermée à la première apparence de trouble. Richardson (1845) et la _Relation du voyage de M. le capitaine de Bonnemain_, publiée par Cherbonneau en 1857 dans les _Nouv. Annales des voyages_, n’avaient ni infirmé ni confirmé cette information.]
[Note 275 : Ou mieux Isaqqamaren.]
[Note 276 : Mircher (1862) dit 6 à 7.000 (ouv. cité, p. 98) ; Rohlfs (1865) dit 5.000 (_Quer durch Afrika_, Leipzig, 1874, I, p. 81).]
[Note 277 : Imanghasaten. Sur leur rivalité avec les chefs des Oraghen, voir _Les Touareg du Nord_, p. 355-6 ; voir aussi Schirmer, _Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts_. Paris, 1896, p. 15-20.]