CHAPITRE II.
CENTRES RELIGIEUX.
Je l’ai déjà dit, deux grandes confréries et deux grandes familles de marabouts tiennent sous leur dépendance religieuse la presque totalité des populations du Sahara.
L’une des confréries, celle des Tedjâdjna, la plus ancienne, constituée, il y a un siècle environ, en dehors de toute influence de l’antagonisme de la religion chrétienne et de la religion musulmane et basée sur les vraies lumières de l’Islâm, semble avoir été créée par son fondateur dans un but de rapprochement et de lien entre toutes les peuplades divisées du Sahara et de l’Afrique centrale.
L’autre, celle des Senoûsi, organisée depuis la conquête de l’Algérie, depuis que la question d’Orient est devenue l’objet permanent des préoccupations des puissances chrétiennes, s’est, au contraire, proposée pour but spécial de lutter contre l’influence toujours croissante de la politique européenne sur les États musulmans et de préserver les populations du Sahara et de l’Afrique centrale de tout rapport avec les Européens.
La première, par ses actes, par son exemple, prêche la tolérance ; la seconde enseigne le fanatisme le plus exalté et, dans sa carrière active et militante, cherche à opposer une barrière matérielle à une fusion d’intérêts entre des peuples qui ne peuvent vivre séparés les uns des autres.
Les représentants de la première, pendant toute la durée de ma mission, ont été mes protecteurs dévoués ; ceux de la seconde, inférieurs en nombre et en puissance, ont été partout mes adversaires les plus redoutables.
Je dois à la reconnaissance de signaler la conduite tolérante des Tedjâdjna, et à la vérité d’éclairer le gouvernement sur l’hostilité des Senoûsi et sur les obstacles qu’ils peuvent opposer à l’extension de nos rapports avec le Sahara et l’Afrique centrale.
Les deux familles de marabouts que je considère comme des centres religieux sahariens doivent être aussi connues, car celle des Bakkây, toute-puissante à Timbouktou et chez les Touâreg Aouélimmiden, peut exercer une grande influence sur l’avenir de nos relations avec les populations du Niger, et celle d’Oulâd-Sîdi-Cheïkh doit encore nous rendre d’importants services au Touât.
La face politique des deux congrégations étant la seule qui doive m’occuper, je m’abstiendrai d’aborder le côté religieux de ces deux institutions.
L’ordre méthodique de ce travail m’impose l’obligation de mettre d’abord en scène les Senoûsi, nos ennemis, avant de m’occuper de nos amis, les Tedjâdjna, les Bakkây et les Oulâd-Sîdi-Cheïkh, afin de mieux démontrer que, si le fanatisme aveugle peut nous créer des embarras, la raison éclairée est assez puissante pour nous aider à les surmonter.
§ Ier. — CONFRÉRIE DES SENOÛSI.
Es-Senoûsi, originaire de Djâlo (Tripolitaine), disent les uns, de la tribu algérienne des Benî-Senoûs, au Sud-Ouest de Tlemcen, disent les autres, était un savant et pieux musulman qui a longtemps séjourné dans les villes saintes de la Mekke et de Médine et qui, dans l’Orient asiatique comme dans l’Orient africain, notamment en Égypte, a toujours recherché la société des champions les plus exaltés de l’islamisme, de ceux surtout dont l’orgueil était blessé de voir les gouvernements de Constantinople et du Caire adopter toutes nos coutumes, copier toutes nos institutions, subir notre influence.
En homme éclairé, il avait pu constater dans ses voyages, avec la décadence toujours progressive de la puissance politique de l’Islâm, des injustices nombreuses, des exactions fréquentes, plaie fort ancienne des gouvernements de l’Orient, et naturellement il avait attribué tous ces vices à l’abandon de la morale islamique et à l’invasion de l’esprit nouveau de progrès venu de l’Occident.
De là au projet de former un rempart derrière lequel pourrait se réfugier l’indépendance politique et religieuse des vrais musulmans il n’y avait qu’un pas. Ce pas, il le franchit en instituant la confrérie à laquelle il donna son nom.
La pensée fondamentale de cette association est donc une triple protestation : contre les concessions faites à la civilisation de l’Occident ; contre les innovations, conséquences du progrès, introduites dans divers États de l’Orient par les derniers souverains ; enfin, contre de nouvelles tentatives d’extension d’influence dans les pays encore préservés par la grâce divine.
Mais, dans l’état des rapports qui existent aujourd’hui entre tous les gouvernements, il était difficile de trouver, à l’abri de la surveillance des chancelleries, un point où un tel projet pût être mis en pratique.
Entre le Nil et l’Océan, entre l’Afrique septentrionale et l’Afrique centrale, s’étend un vaste désert où, jusqu’à ce jour, de rares voyageurs, à la discrétion des populations qui l’habitent, ont seuls pu pénétrer, où même plus d’un point reculé a été à l’abri de la souillure des pas de l’infidèle : c’est ce désert qu’Es-Senoûsi choisira pour champ d’application de ses projets ; c’est ce désert sans eau, dévoré par un soleil ardent, qu’il opposera comme un cordon sanitaire à la contagion européenne.
Donc, pendant que d’autres fanatiques préparent les massacres de Djedda et de Damas, protestation directe, mais impuissante, Es-Senoûsi dresse le plan de la conquête du Sahara par une propagande active, y fonde des zâouiya successivement échelonnées de manière à ce que la dernière, la plus isolée, la plus éloignée, puisse encore servir de refuge, _in extremis_, aux derniers éléments d’une foi déjà atteinte par l’indifférence religieuse.
Le Djebel-el-Akhdar, situé à environ 20 kilomètres à l’Est de Ben-Ghâzi et se prolongeant jusqu’à Derna, habité d’ailleurs par des tribus arabes turbulentes qui causent souvent des difficultés au gouvernement de Tripoli, devient d’abord le berceau et le siége central de l’institution nouvelle.
Bientôt l’ordre d’Es-Senoûsi est accueilli avec faveur dans tout le Sahara, où il recrute de nombreux khouân. Une circonstance, née en Algérie de la lutte soutenue contre l’émir ’Abd-el-Kâder, doit contribuer à lui donner une certaine importance.
Mohammed-ben-’Abd-Allah, aujourd’hui interné à Bône, avait été notre khalîfa dans la subdivision de Tlemsen. Compromis, destitué et exilé à la Mekke, il avait eu occasion de rencontrer Es-Senoûsi dans l’Orient ; et comme les projets du novateur s’alliaient aux vues de haine et de vengeance de notre ancien serviteur, une sorte d’alliance s’établit entre eux.
Peu de temps après, Mohammed-ben-’Abd-Allah, qui avait emporté de l’Algérie une grande fortune (500,000 francs environ), était de retour à Ouarglâ et au Touât où il prenait le titre de _cherîf_ et arborait un drapeau hostile dans le Sud de nos possessions.
Alors vivait au Tidîkelt, dans la plus profonde obscurité, un _tâleb_ de troisième ordre sous le rapport de l’intelligence et de l’instruction, mais animé d’un fanatisme aveugle et d’une ambition sans bornes. Homme actif d’ailleurs, audacieux et entreprenant. Son nom est El-Hâdj-Ahmed- et-Touâti, plus connu aujourd’hui sous le surnom d’El-’Aâlem (le savant), qu’il s’est donné et que ses partisans illettrés lui conservent respectueusement.
Par Mohammed-ben-’Abd-Allah, ce _tâleb_ est adressé à Es-Senoûsi et, sur sa recommandation, il est investi du titre de _moqaddem_, ou vicaire général de l’ordre pour la région à l’Ouest du Djebel-el-Akhdar, c’est- à-dire le Fezzân, le pays des Touâreg et le Touât.
A partir de ce moment, le cherîf Mohammed-ben-’Abd-Allah et le moqaddem El-Hâdj-Ahmed ne poursuivent qu’un même but. L’un recrute des khouân, l’autre les enrôle sous sa bannière pour la guerre sainte. On sait comment Mohammed-ben-’Abd-Allah paie de sa liberté ses tentatives contre notre domination.
Cependant la propagande mettait de grandes ressources à la disposition du chef de l’ordre, de nouvelles zâouiya s’élevaient à Sôkna, à Zouîla, à Mourzouk, à Ghadâmès et à Rhât.
Quand M. le capitaine de Bonnemain vint à Ghadâmès, il n’y avait qu’une zâouiya de marabouts, celle de Sîdi Ma’abed, fort ancienne, inoffensive, à laquelle le gouvernement turc a conservé son indépendance. Aujourd’hui, à côté, une nouvelle zâouiya, plus grande et plus belle, a surgi sous la baguette miraculeuse d’Es-Senoûsi.
Quand M. Isma’yl-Boû-Derba visita Rhât, il n’y avait pas de zâouiya ; aujourd’hui, à la sollicitation et avec l’appui du cheïkh de la ville, El-Hâdj-el-Amîn, un autre fanatique, le moqaddem de l’ordre, en a construit une sous les murs de la ville. On y travaillait activement pendant mon séjour à Rhât (avril 1861).
Cependant Es-Senoûsi, sentant la mort venir et trouvant le Djebel-el- Akhdar encore trop rapproché des Turcs de Ben-Ghâzi et des consuls qui y résident, ordonna la création d’une nouvelle zâouiya à Jerhâjîb, dans un désert, un peu au Nord de la route de Sîoua à Aoudjela.
A Jerhâjîb, il n’y avait qu’un seul puits d’eau amère, dans une vallée, au milieu du vide ; de nouveaux puits y ont été creusés, et la zâouiya s’est élevée comme par enchantement. Au printemps 1861, on y plantait des dattiers.
Aujourd’hui la zâouiya de Jerhâjîb est la métropolitaine de l’ordre.
En même temps on bâtissait une autre zâouiya, en plein désert, à Wao, ancienne plantation de palmiers, abandonnée sur la frontière du pays des Teboû, à 208 kilomètres au Sud-Est de Zouîla.
Ainsi, dans une période fort courte, moins de quinze années, voilà huit centres de fanatisme créés, organisés et pourvus de moyens d’existence par les tributs volontaires des khouân.
Mais, en 1859, l’homme qui avait conçu et improvisé de si grandes choses meurt ; son fils lui succède comme chef de l’ordre : le remplacera-t-il comme continuateur de son œuvre ?
A la mort d’un homme comme Es-Senoûsi, surtout quand cette mort arrive avant que l’institution dont il est le fondateur ait jeté de profondes racines, il est rare que la pensée mère du créateur soit adoptée sans modification par ses héritiers ou ses lieutenants. Au respect pour les lois du maître succède l’esprit d’innovation chez les uns, de relâchement chez les autres. Ce double effet me semble s’être produit.
Au rôle passif et purement défensif de l’institution ; à la création de zâouiya, à la fois refuges et centres d’un enseignement réputé plus orthodoxe, les plus ardents ont tout d’abord cherché à substituer l’action offensive. El-Hâdj-Ahmed-et-Touâti, le moqaddem de l’Ouest, devait naturellement se trouver à leur tête.
En effet, dès que la mort du chef de l’ordre lui permet de prendre une plus grande initiative, on le voit aller, de ville en ville, prêchant la guerre sainte, ordonnant à ses partisans d’acheter des armes et des munitions, poussant Mohammed-ben-’Abd-Allah à entrer en campagne, enfin, organisant ce mouvement qui a agité et troublé tout le Sahara algérien dans le cours de l’été 1861 et auquel la capture de Mohammed-ben-’Abd- Allah a mis fin.
Pendant ce temps, le jeune fils d’Es-Senoûsi semblait se borner à jouir, dans la zâouiya de Jerhâjîb, de l’héritage de fortune, d’honneurs et de respect que lui avait laissé son père : aussi voit-on les quatre premières années de son règne s’écouler sans que la création d’aucune nouvelle zâouiya soit entreprise.
Un fait plus significatif démontrerait que le chef actuel de l’ordre serait disposé à se contenter des résultats acquis. Si mes informations sont exactes, il aurait, en 1861, mandé près de lui le moqaddem de l’Ouest pour le rappeler aux principes expectants du fondateur.
Sur toute ma route, à Rhât, à Mourzouk, à Trâghen, à Zouîla, j’ai rencontré cet homme, suivant lentement mes pas, me créant des embarras partout où il le pouvait.
Il se rendait à Jerhâjîb, pour comparaître devant le grand maître, mais il cheminait comme un coupable qui n’est pas pressé d’arriver, prétextant de la nécessité de me surveiller, de faire obstacle à mes desseins, pour retarder le moment des explications. Peut-être attendait- il, avant de recevoir l’ordre de remettre l’épée dans le fourreau, que Mohammed-ben-’Abd-Allah eût jeté dans la balance le poids d’un fait accompli.
Une circonstance imprévue, la mort du sultan ’Abd-el-Medjîd, auquel les musulmans reprochent trop de condescendance pour les chrétiens, et son remplacement par le sultan ’Abd-el-’Azîz, paraissaient à El-Hâdj-Ahmed- et-Touâti un signe providentiel justificatif de ses menées et de l’initiative belliqueuse qu’il avait prise.
Dans tout le Nord de l’Afrique, l’avénement du nouveau sultan de Constantinople a été l’occasion d’une grande agitation.
Quoi qu’il en soit des dispositions respectives du chef de la confrérie et du moqaddem de l’Ouest, du désaccord qui a pu exister entre eux sur l’attitude expectante ou militante à prendre, il est certain que dans l’état actuel des choses les zâouiya de Sôkna, de Zouîla, de Rhât et de Ghadâmès, forment déjà les quatre points cardinaux d’un immense quadrilatère élevé pour la défense du fanatisme dans cette partie de l’Afrique.
Je n’ai pas à apprécier, au point de vue théologique musulman, l’orthodoxie des enseignements de cette confrérie ; néanmoins je ne puis omettre de signaler la lutte qui s’est engagée à mon sujet, pendant mon séjour à Rhât, entre le moqaddem d’Es-Senoûsi et le marabout très-pieux, très-instruit, très-éclairé de Timbouktou, Sîdi-Mohammed-el-Bakkây. Le moqaddem, sur l’autorité d’un livre dont il m’a été impossible de connaître même le titre, enseignait qu’il était non-seulement permis, mais encore louable, de me voler et d’assassiner moi et mes serviteurs musulmans. A ces prédications fanatiques Sîdi-el-Bakkây opposait l’autorité des principaux docteurs de l’Islâm et la correspondance que son oncle, le grand marabout de Timbouktou, avait adressée au roi fanatique des Fellâta, qui voulait s’opposer au séjour de M. le docteur Barth dans son Empire. La copie de cette correspondance si remarquable, véritable manifeste de tolérance, a été laissée aux habitants de Rhât pour qu’ils puissent la méditer.
Grâce à l’appui moral de Sîdi-el-Bakkây et à l’autorité toute-puissante de l’émîr Ikhenoûkhen, j’ai pu braver, pendant quinze jours, sur le marché _extra muros_ de Rhât, la colère des khouân d’Es-Senoûsi, mais je n’ai pu pénétrer en ville, et ceux de mes serviteurs musulmans qui y sont allés pour faire des provisions de bouche y ont été maltraités.
L’opposition que M. Isma’yl-Boû-Derba, quoique musulman, a rencontrée à Rhât, n’a eu d’autre cause que la résistance des sectateurs d’Es- Senoûsi.
Tout voyageur européen qui parcourra les mêmes contrées, surtout s’il est Français, doit s’attendre à rencontrer le même obstacle.
La conclusion de ce qui précède est qu’il est nécessaire de surveiller cette confrérie religieuse et de s’opposer à son développement partout où on le pourra.
§ II. — CONFRÉRIE DES TEDJÂDJNA.
Cette confrérie fut fondée, vers 1775, par Sîdi-Ahmed-et-Tidjâni, de la famille des marabouts d’’Aïn-Mâdhi.
Par les exemples de vertu et de piété de son père, par les leçons de ses professeurs, par les connaissances acquises dans des voyages à Fez et à la Mekke, et de longs séjours auprès des savants les plus renommés de l’islamisme, Sîdi-Ahmed était l’homme de son époque et de son pays le mieux préparé à fonder une confrérie religieuse sur la double base du _triomphe du droit par le droit et de la tolérance dans la voie de Dieu_[106].
La réputation de sainteté de Sîdi-Ahmed, le libéralisme de ses doctrines, attirèrent autour du marabout beaucoup de disciples, autour du fondateur d’une confrérie beaucoup d’adeptes. De son vivant, il ne recueillit que des témoignages éclatants d’un souverain respect, tant de la part des rois que de la part des peuples. Les cours de Fez, de Tunis, avaient prodigué toutes leurs faveurs à l’apôtre des nouvelles idées ; seule, l’oligarchie des janissaires d’Alger lui gardait ses rancunes. On comprend pourquoi : _le triomphe du droit par le droit_ devait amener l’abolition de la piraterie à l’intérieur et à l’extérieur, seul mode de gouvernement que connaissaient les pachas d’Alger.
Aussi était-il réservé aux deux fils du fondateur de l’ordre d’assister à de grands événements.
Ces fils avaient tous deux le même nom : _Mohammed_. Pour les distinguer, on appela : l’aîné _Mohammed-el-Kebîr_ (le grand), et le cadet _Mohammed-es-Seghîr_ (le petit).
Mais à la mort de leur père, ces deux fils étant trop jeunes pour administrer les intérêts de la confrérie, Sîd-el-Hâdj-’Ali-ben-el- Hâdj-’Aïssa, marabout de Temâssîn, fut, par testament, institué grand maître des khouân. Peut-être le fondateur de la confrérie naissante, prévoyant l’avenir et connaissant la jalousie des Turcs, espérait-il, en se donnant pour successeur un marabout qui ne fût pas en même temps héritier de son nom, détourner de la tête de ses fils les coups dont ils étaient menacés.
Mais _la voie de Dieu est impénétrable aux hommes_, et pendant que le marabout de Temâssîn gouvernait la confrérie, Mohammed-el-Kebîr, le fils aîné, était appelé, en 1822, à défendre ’Aïn-Mâdhi contre les Turcs et périssait en 1827, dans la plaine d’Eghréis, sous Ma’askara, trahi par les Hâchem, en prenant lui-même l’offensive contre le pouvoir que nous devions détrôner trois ans plus tard.
Le sang versé alors séparait à jamais les Tedjâdjna de la cause des Turcs et de celle des Hâchem, tribu qui, en 1808, avait donné le jour à ’Abd-el-Kâder, également fils d’un chef de zâouiya.
Bientôt après la chute des Turcs, en 1832, les Hâchem avaient élu sultan l’un d’eux, ’Abd-el-Kâder, fils de Mahi-ed-Dîn, et le premier acte du nouvel _Emîr-el-Moûmenîn_ avait été de proclamer la guerre sainte contre les Français nouvellement débarqués à Oran.
Si alors ’Abd-el-Kâder avait appelé le cadet des fils de Sîdi-Ahmed-et- Tidjâni à lui prêter son appui dans la lutte qu’il allait soutenir contre les chrétiens, peut-être eût-on vu Mohammed-es-Seghîr oublier la trahison des Hâchem et renouveler la tentative audacieuse de son frère, en venant, avec ’Abd-el-Kâder, mettre le siége devant Oran.
Alors du sang eût été mis entre nous et les Tedjâdjna, comme il y en avait entre eux et les Turcs.
Mais _dans la voie de Dieu tout est impénétrable_, répéterai-je avec l’auteur du _Kounnâch_, le guide des khouân Tedjâdjna. Non-seulement ’Abd-el-Kâder, le commandeur des croyants, ne réclame pas le concours de Mohammed-es-Seghîr contre les chrétiens, mais encore, en 1838, après avoir fait la paix avec eux, il va mettre le siége devant ’Ain-Mâdhi, où il tient bloqué, pendant neuf mois, mais sans résultat, l’héritier d’un nom vénéré.
Dans cette lutte impie et que rien ne justifiait, ’Abd-el-Kâder compromet son titre de marabout, ses finances et tout le prestige de ses réguliers.
De plus, il met de nouveau du sang entre les Tedjâdjna et les Hâchem.
Pendant que ces faits s’accomplissent dans l’Ouest, El-Hâdj-’Ali, le marabout de Temâssîn, le chef de la confrérie, est attaqué dans l’Est par les frères d’une autre confrérie, les Mouley-Tayyeb, nos ennemis acharnés, sous la conduite de Ben-Djellâb, sultan de Tougourt, autre ennemi de notre drapeau.
Dans l’Est comme dans l’Ouest, les Tedjâdjna avaient donc été amenés à mettre du sang entre eux et tous nos adversaires, sans le moindre conflit avec nous. A notre insu, nous étions devenus amis les uns des autres, par l’audacieuse imprudence des mêmes ennemis que nous avions eus à combattre.
Ce qui précède explique la réponse du chef des Tedjâdjna, El-Hâdj-’Ali, aux gens du Zibân, de l’Ouâd-Rîgh et du Soûf, qui vinrent en 1844 lui signaler notre marche sur Biskra et lui demander quelle conduite il fallait tenir.
Voici cette très-remarquable réponse :
« C’est Dieu qui a donné aux Français l’Algérie et toutes les provinces qui en dépendent ; c’est Lui qui veut les y voir dominer. Restez donc en paix et ne faites pas parler la poudre contre eux. Dieu a changé ceux qui, jadis nos maîtres, n’avaient d’autre loi que l’oppression, d’autre règle que la violence, qui sans cesse faisaient le mal et portaient le trouble avec eux. Laissez donc faire aux Français ce qu’ils veulent, car ils paraissent avoir pris un chemin juste et sage, qui doit faire fructifier le bien de tous. »
Pl. XVIII. Page 309. Fig. 32.
[Illustration : SÎDI-MOHAMMED-EL-’AÏD,
GRAND-MAÎTRE DE LA CONFRÉRIE DES TEDJÂDJNA.
D’après une photographie de M. Puig.]
M. le colonel de Neveu, auteur des _Khouân_, livre auquel j’emprunte cette réponse, en garantit l’exactitude.
Elle doit être authentique, en effet, car elle n’est que la paraphrase du mot de passe de la confrérie : _triomphe du droit par le droit, tolérance dans la voie de Dieu_.
Un an après cette réponse, qui nous livrait sans résistance tout le Sud de la province de Constantine, le marabout de Temâssîn mourait et la grande maîtrise de la confrérie passait aux mains du fils cadet du fondateur de l’ordre, Sîdi-Mohammed-es-Seghîr-ould-Sîdi-Ahmed-et- Tidjâni, l’adversaire d’’Abd-el-Kâder.
Ce grand marabout, notre ami comme son prédécesseur, laissa prendre Laghouât, ville voisine d’’Aïn-Mâdhi où il résidait, d’abord, en 1846, par M. le général Marey-Monge, puis en 1851 par M. le général Pélissier, sans sortir des limites assignées aux khouân de l’ordre par la réponse antérieure du marabout de Temâssîn.
A la mort de Mohammed-es-Seghîr, advenue peu de temps après la dernière prise de Laghouât, le gouvernement de la confrérie retourna aux mains du marabout de Temâssîn, Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, fils d’El-Hâdj-’Ali, encore en possession aujourd’hui du titre d’_ouâli_.
C’est à lui que je fus recommandé par M. le général Desvaux, commandant supérieur de la province de Constantine ; c’est à l’aide de son concours que j’ai pu pénétrer, avec sécurité, chez les Touâreg, malgré l’opposition des khouân et du moqaddem des Senoûsi.
Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, fidèle à la tradition de la confrérie, est un excellent homme, instruit, bienveillant, charitable et conséquemment très-vénéré. (Voir son portrait ci-contre.)
Pour mieux me protéger à distance, par un signe visible émanant de lui, il me conféra le titre de _frère_ et me revêtit du chapelet de l’ordre.
Ainsi, quoique chrétien, quoique Français, titre aggravant pour tous ceux qui croient leur indépendance menacée, j’ai voyagé comme frère de l’ordre des Tedjâdjna, et j’ai été accueilli comme tel par tous les khouân.
Il est de croyance dans la confrérie que les prières de Sîd-el- Hadj-’Ali, père de Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, ont fait tomber Alger au pouvoir des Français pour punir les Turcs, coupables d’avoir tué son fils.
La zâouiya de Temâssîn est probablement la plus importante de toute l’Algérie. En y entrant, on sent qu’on est là au siége d’une importante institution, d’un grand gouvernement : mosquée pour le culte ; nombreux logements pour les disciples et les serviteurs ; palais somptueux pour le maître, avec glaces de Venise et fauteuils dorés à l’européenne, le tout d’un luxe qu’on ne soupçonnerait pas dans une ville saharienne. (Voir la planche ci-contre.)
C’est qu’en effet cette zâouiya est un grand centre : protégée par les souverains de Fez, de Tunis, dans les meilleurs rapports avec l’autorité française, elle étend ses ramifications jusqu’à Timbouktou, jusqu’au Soûdân, jusqu’en Égypte et à la Mekke. Des rois nègres, affiliés à la confrérie des Tedjâdjna, font une active propagande contre le paganisme dans l’Afrique centrale.
Une zâouiya secondaire de l’ordre, celle de Timâssanîn, dont le marabout Si-’Othmân est le moqaddem, assise entre les Touâreg Azdjer et les Touâreg Ahaggâr, exerce son influence conciliatrice sur ces deux peuplades.
Accompagné jusqu’à Ghadâmès par le moqaddem des Tedjâdjna, confié par lui à la vigilance d’Ikhenoûkhen, remis par ce dernier au gouverneur de Mourzouk, j’étais donc en mesure de faire face à la malveillance des Senoûsi.
La zâouiya de Timâssanîn a été fondée par El-Hâdj-el-Faqqi, ancêtre de Si-’Othmân, il y a environ 160 ans. Depuis sa fondation, la zâouiya n’a eu que trois moqaddem : El-Hâdj-el-Faqqi, El-Hâdj-el-Bekrî et Si-’Othmân. Il est vrai qu’El-Hâdj-el-Bekrî, mort en 1831, était âgé de 108 années lunaires.
Une autre zâouiya secondaire de la confrérie existe au Gourâra, dans le Touât. El-Hâdj-Mohammed-el-Feguîgui en est le moqaddem.
Il y a des khouân Tedjâdjna dans toute l’Afrique centrale, au Bornou, à Timbouktou, dans le fond du Foûta ; mais là où l’ordre compte le plus de frères, c’est à El-Ouâd, à Temâssîn et à Chinguît dans l’Adrâr, entre Timbouktou et l’Océan Atlantique.
Pl. XIX. Page 310. Fig. 33.
[Illustration : VUE DE TEMÂSSÎN.
D’après une photographie de M. Puig.]
§ III. — ZÂOUIYA DES BAKKÂY.
Avec les Senoûsi, avec les Tedjâdjna, une troisième grande influence, plus grande peut-être que celle de ses rivales, règne dans tout le Sahara et dans toutes les parties de l’Afrique centrale où le nom de Timbouktou est connu. Cette troisième autorité est celle des Bakkây.
D’après son arbre généalogique, cette famille descendrait de ’Oqba-ebn- Nâfa’-el-Fahri, le conquérant de l’Afrique occidentale, ce général arabe qui n’arrêta ses conquêtes que dans les flots de l’Océan Atlantique.
’Oqba, dans sa première incursion, s’était avancé jusqu’à Djaouân, au centre du pays des Teboû ; dans la seconde, jusqu’au grand désert habité par les Lemtoûna, entre le Maroc et le Niger. Par la renommée que ses succès lui avaient acquise dans des contrées inabordées jusque-là, il avait préparé à ses héritiers le chemin de l’Afrique centrale.
L’arrivée des Bakkây à Timbouktou date de cette époque de prosélytisme religieux qui amena les Almoravides jusqu’au centre de la Nigritie, apostolat glorieux, qui fit de Timbouktou un foyer de lumières et de lettres, dont les ouvrages historiques du Cheïkh-Ahmed-Bâba, le Timbouktien, analysés par M. le docteur Barth et M. le professeur Cherbonneau, nous ont dernièrement révélé l’existence.
Les Bakkây ont perpétué ce mouvement à travers les générations depuis le XIIe siècle jusqu’à nos jours, bravant toutes les révolutions qui ont alternativement mis le pouvoir aux mains des Berbères, des Arabes ou des Nègres.
Aujourd’hui encore la zâouiya des Bakkây à Timbouktou reçoit de nombreux disciples, _telâmîd_, qui, du Maroc, du Touât, du Sénégal et des divers États nègres, viennent y puiser tous les genres d’instruction de la civilisation musulmane : l’étude de l’arabe ancien et moderne, la grammaire, la rhétorique, la versification, l’histoire, la jurisprudence et surtout la théologie.
Souverains religieux, indépendants de l’empire des Fellâta et des autres États nègres qui les enveloppent, les Bakkây représentent encore aujourd’hui la plus grande puissance morale de tout le continent africain.
Alliés des souverains du Maroc, dont ils reconnaissent la suprématie religieuse et pour lesquels ils font la prière officielle ; amis des rois de Sokkoto et du Bornou, ils n’ont d’autres adversaires que le chef de Hamd-Allâhi, capitale du nouvel Empire des Fellâta.
Mais, sans armée, sans autre appui que l’autorité qu’ils exercent comme marabouts sur les tribus arabes de l’Azaouad, sur les Trârza[107], les Brâkna et autres Maures du Sénégal, ainsi que sur les Touâreg Aouélimmiden, sur les Ahaggâr, sur les Azdjer et le Touât, ils tiennent tête aux Fellâta et les empêchent de soumettre toute l’Afrique centrale à leurs lois.
Les revenus de ces marabouts sont considérables : d’abord, ils possèdent de grands troupeaux de chameaux, de zébus, de moutons et des chevaux que gardent de nombreux esclaves et leurs serviteurs, les Machrhoûfa, l’une des tribus arabes de l’Azaouad ; ensuite, toutes les caravanes et toutes les populations de leur dépendance religieuse leur paient volontairement tribut.
Les Bakkây ont aussi des zâouiya importantes et de grandes propriétés au Touât[108] ; ce qui fait qu’ils sont autant Touâtiens que Timbouktiens. Cette circonstance nous explique pourquoi ils tiennent à l’indépendance politique de cette confédération.
Les représentants de cette grande famille sont au nombre de huit.
Sîdi-Ahmed est leur chef.
Sîdi-Mohammed, son fils et successeur ; Sîdi-Mohammed, son neveu, celui que j’ai rencontré dans mon voyage, et Sîdi-Alaouété, sont, après le cheïkh souverain, les personnages les plus influents.
Jusqu’à ce jour, ces marabouts ne nous sont connus que par leur tolérance envers les chrétiens.
Ils avaient bien accueilli le major Laing et ils n’ont pas encore voulu accorder le pardon aux Berâbîch qui l’ont assassiné.
Grâce à eux, M. le docteur Barth a pu rester sept mois à Timbouktou, malgré l’opposition des chefs politiques du pays.
Sîdi-Mohammed, le neveu, a été pour moi plus qu’un protecteur, un véritable ami. Mon cheval étant mort, il m’a imposé, avec une extrême délicatesse, l’obligation d’accepter la jument qu’il montait ; service énorme, car, dans tout le pays d’Azdjer où je me trouvais, il était impossible de me procurer un nouveau cheval.
Les Bakkây seraient entrés plus tôt en relations avec nous, s’ils ne s’étaient crus engagés par l’alliance que M. le docteur Barth a négociée avec eux au nom de l’Angleterre, et s’ils n’avaient supposé, à tort, la France, sinon en hostilité, du moins en continuelle rivalité avec le gouvernement de la Grande-Bretagne : mais la lettre de pressante recommandation que M. le docteur Barth m’avait donnée pour le Cheïkh- Ahmed, et que je lui ai transmise par son neveu, a dû faire disparaître l’erreur, accréditée d’ailleurs dans tout le Sahara et dans toute l’Afrique centrale, que, pour conserver de bonnes relations avec les Anglais, il faut refuser tous rapports avec les Français.
La seule pierre d’achoppement entre les Bakkây et le gouvernement de l’Algérie est le Touât. Les fanatiques de cet archipel d’oasis nous représentent comme convoitant l’occupation de ce point, bien que notre conduite témoigne que nous ne voulons pas avancer notre ligne d’occupation au delà de Laghouât et de Géryville. Mais Timbouktou est loin de nous et la vérité y arrive difficilement, surtout par la bouche des indigènes. Pour mettre fin à l’incertitude, donnons aux Bakkây toute sécurité de ce côté, et immédiatement les résistances tomberont entre l’Algérie et Timbouktou, et Timbouktou et le Sénégal.
Sîdi-Mohammed m’avait offert de me conduire près de son oncle, en me faisant traverser le Touât ; je n’ai pu accepter cette proposition parce qu’après un voyage de deux ans j’étais démuni de tout ce qu’il faut à un explorateur pour entreprendre utilement une semblable course, et parce que le marabout, retenu par des affaires de famille, n’était pas libre de reprendre tout de suite le chemin de son pays : mais, si le gouvernement daigne agréer la continuation de mes services, j’espère pouvoir mettre à profit les bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed pour moi.
§ IV. — ZÂOUIYA DES OULÂD-SÎDI-CHEÏKH.
S’il faut en croire la tradition, la partie de l’Algérie sise sur la frontière du Maroc, et connue aujourd’hui sous le nom de Sahara des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, était, il y a environ 500 ans, un véritable désert, théâtre des incursions des nomades du voisinage.
Un marabout, de la descendance du Prophète par les femmes, homme sage, instruit, tolérant, chassé de Tunis par des discordes de famille, choisit cette solitude pour y vivre en paix. Sa réputation de sainteté commença par attirer quelques serviteurs à la zâouiya qu’il avait fondée à El-Abiodh.
Ses enfants, héritiers de ses vertus, avaient déjà conquis une grande influence, lorsque la prise de possession d’Oran par les Espagnols, la destruction du pouvoir des Benî-Ziân de Tlemsen par les Turcs, l’établissement à main armée d’une domination nouvelle, vinrent jeter la plus grande perturbation au milieu des tribus de la province de l’Ouest.
Alors la famille des marabouts d’El-Abiodh avait pour chef l’homme dont la réputation, surpassant celle de ses ancêtres, donne encore aujourd’hui du prestige à ses descendants. La commune renommée lui avait décerné le titre de Sîdi-Cheïkh, _Monseigneur le vénérable_.
Tous les malheureux, victimes des discordes politiques qui agitaient alors le pays, vinrent chercher un refuge près de lui, et il fut charitable, consolateur pour tous. Sa zâouiya devint l’asile de la proscription.
La clientèle formée par l’émigration s’accrut encore de celle des gens généreux dont l’obole est toujours à la disposition des mains appelées à centraliser l’assistance dans les malheurs publics.
Les aumônes, d’abord temporaires, que des circonstances exceptionnelles rendaient nécessaires, devinrent, en se renouvelant, définitives, et aujourd’hui elles sont transformées en redevances religieuses, volontairement acquittées entre les mains des successeurs du marabout par les fils des contemporains de Sîdi-Cheïkh.
M. le colonel de Colomb, ancien commandant supérieur du cercle de Géryville, n’estime pas à moins de 80,000 francs l’impôt annuel versé par les clients de Sîdi-Cheïkh au moqaddem de sa zâouiya.
Quand un établissement religieux dispose, pendant des siècles, d’un pareil revenu ; quand, d’ailleurs, la famille qui dirige cet établissement possède de grandes richesses personnelles, ils peuvent produire beaucoup de bien ; malheureusement, les Oulâd-Sîdi-Cheïkh sont devenus depuis longtemps des administrateurs temporels, laissant à leurs esclaves affranchis les devoirs de la zâouiya, et l’institution religieuse est un peu en décadence.
Cependant Sîdi-Hamza, chef de cette famille, élevé, sous notre gouvernement, à la dignité de khalîfa du Sud de la province d’Oran, a contribué puissamment à la soumission des tribus de sa dépendance religieuse, embrassant tout le pays compris entre la frontière du Maroc à l’Ouest, Ouarglâ et El-Golêa’a au Sud-Est. Son fils, Sîdi-Boû-Beker, nous a rendu un plus grand service encore en capturant le perturbateur Mohammed-ben-’Abd-Allah, qui agita si profondément le Sahara, au nom de la confrérie des Senoûsi.
Quand, en 1859, au début de mon exploration, je partis pour El-Golêa’a (la _Tâorert_ des Berbères), le khalîfa Sîdi-Hamza m’avait envoyé une lettre de recommandation pour la djema’a ou assemblée des notables de cette ville. El-Golêa’a, quoique appartenant aux Cha’anba, administrés de Sîdi-Hamza, élevait la prétention de ne pas dépendre de l’Algérie et de ne relever que de sa municipalité ; l’hospitalité m’y fut refusée, avec accompagnement de beaucoup de menaces, qui auraient été suivies d’exécution, si je n’avais pris le parti prudent de la retraite. El- Golêa’a a payé sa conduite de son indépendance, car Sîdi-Hamza a reçu l’ordre, en 1861, de prendre possession de cette ville au nom de la France, et aujourd’hui le gouverneur général de l’Algérie nomme directement les chefs de cette petite cité.
Parmi les clients des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, on compte, indépendamment de la plupart des tribus du cercle de Géryville et des Cha’anba d’Ouarglâ, de Methlîly et d’El-Golêa’a, les Oulâd-el-Mokhtâr, d’origine arabe, qui constituent la population active d’In-Sâlah. Quelques autres groupes arabes du Touât relèvent aussi de l’autorité religieuse de la zâouiya d’El-Abiodh.
Ainsi, aux services que la famille de Sîdi-Hamza nous a déjà rendus elle peut encore joindre celui d’établir de bons rapports entre nous et le Touât. Cette tâche lui est facile, car les Oulâd-Sîdi-Cheïkh commandent toutes les routes par lesquelles le Touât tire ses approvisionnements de l’Algérie.
En terminant ce paragraphe sur les centres religieux sahariens, je ne puis m’empêcher de constater que quatre marabouts m’ont prêté le plus grand appui dans mon voyage : Sîdi-Hamza, Sîdi Mohammed-el-’Aïd, le Cheïkh-’Othmân et Sîdi-Mohammed-el-Bakkây. Il est vrai que ces marabouts sont des hommes éclairés, et non des ignorants obligés d’abriter la pauvreté de leur esprit et de leur cœur sous le manteau si facile à porter du fanatisme.
[Note 106 : Mot à mot : _le droit suit le droit ; tout ce qui vient de Dieu doit être respecté_. Telle est la formule de la profession de foi des Tedjâdjna.]
[Note 107 : Les Trârza, d’après Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, enverraient annuellement à la zâouiya de sa famille, à Timbouktou, à titre d’impôt religieux, cent pièces d’indienne et neuf fusils.
Le roi Mohammed-el-Habîb et autres chefs des Trârza seraient des _telâmid_ des Bakkây.]
[Note 108 : Les Bakkây prétendent être propriétaires d’Aqabli, de Zâouiyet-Kounta et de Djedîd, dans le Tidîkelt.]
LIVRE IV.
TOUÂREG PROPREMENT DITS.
Sans aucun doute, plus d’un des nombreux détails qu’embrasse ce Livre peut s’appliquer à l’ensemble des quatre confédérations berbères connues sous le nom général de Touâreg, mais je tiens à avertir de nouveau le lecteur que mes observations et mes recherches ont été limitées aux Touâreg du Nord, Azdjer et Ahaggâr, et que si, accidentellement, je parle des Touâreg d’Aïr et des Aouélimmiden, je n’entends pas les comprendre dans cette étude.
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