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CHAPITRE III.

HISTORIQUE DES TRIBUS.

Le but de ce chapitre est de faire connaître l’importance relative de chaque tribu, ses chefs, sa force, ses ressources, ses principaux lieux de campement, en un mot, le rôle qu’elle joue dans chaque confédération.

On ne s’attend pas, sans doute, à ce que je donne ici la monographie des diverses tribus ; pareille tâche ne pourrait être remplie, même par l’amghâr de chaque confédération, tant l’espace occupé par les Touâreg du Nord est considérable, tant il existe de divisions dans les différentes confédérations, tant le caractère particulier de chaque tribu diffère, tant il est difficile, enfin, de suivre, dans leurs pérégrinations, des tribus qui se mêlent à tout instant ou se dispersent de manière à ne jamais se rencontrer. Puis, chacun des groupes se divise en plusieurs partis, et les renseignements qu’on obtient de chaque parti rival sont souvent contradictoires. Démêler l’erreur de la vérité dépasse les forces d’un étranger auquel on ne confie pas tous les secrets de la vie intérieure des tribus.

Ainsi, quel chiffre donner à la population, quand jamais aucun recensement n’a été fait ? Quelle richesse lui attribuer, quand aucun impôt n’est prélevé ? Quel territoire assigner à chaque tribu, quand chaque saison, chaque querelle amène des déplacements ; quand, surtout, après les pluies qui ont fécondé un territoire, toutes les tribus s’y rendent avec leur bétail, et se mélangent entre elles comme leurs troupeaux ?

Sous la réserve de ces difficultés à surmonter, j’entre en matière, avec la conviction cependant d’apporter quelques lumières dans des questions jusque-là fort obscures.

§ Ier. — CONFÉDÉRATION DES AZDJER.

Dans l’ordre hiérarchique des confédérations des Touâreg, celle des Azdjer me paraît occuper le premier rang, non par sa force numérique, car elle est une des plus faibles ; non par sa richesse, car elle est une des plus pauvres, mais par le degré de civilisation qu’elle a atteint, par l’ordre qui y règne, par la réputation dont elle jouit au dehors, par l’influence légitime qu’elle exerce sur les autres confédérations, par la part qu’elle prend au commerce du Sahara avec l’Afrique centrale, enfin, par le caractère éclairé, conciliateur et ferme en même temps des hommes qui la dirigent.

C’est par le pays des Azdjer et avec le concours de leurs chefs que les Européens ont pu, jusqu’à ce jour, pénétrer dans l’Afrique centrale et l’explorer ; c’est dans le pays des Azdjer que les routes commerciales sont les plus sûres et les plus suivies ; c’est sous le protectorat des Azdjer que Ghadâmès, comme entrepôt, Rhât, comme marché, ont pu atteindre le degré de prospérité que leur envient les autres villes commerciales du Sahara ; enfin, c’est par les Azdjer seuls que l’Europe, les États du Nord de l’Afrique, communiquent avec les autres Touâreg et une partie des peuplades nègres de l’Afrique centrale.

Cette puissance morale est le résultat, du moins dans ces deux derniers siècles, de la prépondérance politique des Orâghen dans la confédération, et aussi de l’influence religieuse des marabouts Ifôghas sur tout ce qui les environne. Le voisinage des populations sédentaires de Mourzouk, de Rhât, de Ghadâmès, de cette dernière ville, surtout, l’un des plus anciens foyers de civilisation dans le Sahara, a contribué puissamment à préparer la facilité des relations, qui est le caractère dominant des Azdjer.

Dans cette confédération, il y a lieu aussi à signaler une tendance à la stabilisation : ainsi les Touâreg Fezzaniens sont tous sédentaires, vivant de la vie des Oasiens, dans des villages entourés de forêts de dattiers ; les habitants de Rhât sont d’anciens nomades, de même ceux d’El-Barkat et de Djânet, petites villes situées au Sud de Rhât ; à Ghadâmès, les Touâreg ont, _extra muros_, un faubourg qui leur appartient. La seule zâouiya bâtie dans l’immensité des parcours des Touâreg, celle de Timâssanîn, est sur le territoire des Azdjer, et il ne faudrait pas faire beaucoup d’efforts pour décider le Cheïkh-’Othmân à donner plus d’importance à ses constructions.

Parmi les nomades mêmes, on remarque que leurs tribus tendent à se renfermer dans des limites définies de territoire, ce qui n’a pas lieu, au même degré, dans les autres confédérations, car déjà les imrhâd des Azdjer semblent rechercher des résidences fixes qui leur permettent de donner plus de développement à la culture.

Le maintien de la paix, l’appui moral que le gouvernement de l’Algérie donne aux principaux chefs des Azdjer, l’introduction de quelques appareils de sondage artésien, contribueront puissamment à développer, dans les limites du possible, ces tendances à la stabilisation.

_Tribu des Imanân._

Imanân signifie _sultans_. En effet, jadis la famille des Imanân tenait sous son autorité souveraine tous les Touâreg du Nord.

Rhât était le lieu ordinaire de la résidence du sultan, et la tribu des Imanghasâten formait la garde et la force armée de cette famille.

Il y a deux cents ans environ régnait l’amanôkal Gôma. Ses prédécesseurs avaient désolé le pays par des guerres intestines et ruiné le commerce de Rhât par des avanies faites aux caravanes qui fréquentaient son marché.

Gôma, plus injuste que ses devanciers, voulut, à leur imitation, anéantir ou réduire en servage ceux de ses sujets qui n’acceptaient pas son despotisme sans protestation.

De ce nombre, entre autres, était un petit essaim des Orâghen[116], venant du Niger et depuis peu arrivé dans le pays.

En leur qualité d’étrangers, ces Orâghen étaient principalement l’objet des persécutions de Gôma, mais ils étaient braves et pouvaient, au besoin, compter sur l’appui de leurs contribules, voisins de Timbouktou. Ils ne se laissèrent pas entamer.

Cependant la mesure de l’iniquité fut bientôt à son comble et la mort de Gôma résolue par ses malheureux sujets.

Bîska, l’un des nobles des Azdjer outragés par le roi, le tua, aux applaudissements de ses victimes.

Sur ces entrefaites arriva un chef des Ioûrâghen du Niger, du nom de Mohammed-eg-Tînekerbâs, homme de guerre, juste et estimé, qui venait à Rhât demander réparation de dommages causés à ses frères, devenus Azdjer, et à d’autres Ioûrâghen du Sud, appelés sur le marché du Rhât pour affaires de commerce.

Dieu aidant, il acheva de renverser la dynastie des Imanân, fort compromise par l’assassinat de Gôma et généralement détestée de tous les Touâreg.

Cette révolution sera racontée, ci-après, dans ses détails légendaires.

De cette époque date la séparation des Ahaggâr et des Azdjer en deux confédérations indépendantes.

Cependant les Imanân continuèrent à donner à leur doyen d’âge le vain titre d’amanôkal.

Les successeurs de Gôma furent :

Mahâoua, réputé un géant[117],

Ouân-Alla,

Hamma,

Jebboûr,

Mohammed-eg-Jebboûr, l’amanôkal actuel.

Chez les Imanân, pour hériter du titre d’amanôkal, il faut être issu de père et de mère originaires de la tribu.

Les Imanân ont la prétention d’être chérîfs : mais quelle est la famille africaine un peu puissante et un peu ancienne qui ne revendique pas l’honneur de descendre du Prophète ?

La _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi sur l’origine des Touâreg, analysée au chapitre Ier de ce livre, leur accorde cette descendance ; tous les Touâreg sont unanimes pour la leur reconnaître, et c’est à cette considération que les anciens sujets des Imanân leur portent encore quelque respect. Je ne leur contesterai donc pas le seul mérite qui leur reste.

Aujourd’hui il n’y a plus que cinq hommes Imanân, mais beaucoup de femmes.

Ennemis naturels d’Ikhenoûkhen, coupable, à leurs yeux, d’avoir usurpé un pouvoir qu’ils ont laissé tomber de leurs mains impuissantes, les Imanân sont le centre de toutes les intrigues contre ce grand chef, et conséquemment contre l’influence française. Heureusement, ils ne jouissent pas de grand crédit dans le pays, quoiqu’ils aient encore conservé le tambour, _tobol_, symbole de leur ancienne royauté.

Rois fainéants, les cinq représentants de cette race déchue mènent la vie sédentaire des Arabes, comme s’ils n’étaient pas Touâreg, habitant tantôt à Rhât, où ils négocient avec El-Hâdj-el-Amîn la cession du pays aux Turcs, tantôt à Djânet, où ils se trouvent au milieu de leurs serfs.

Comme moyens d’existence, les Imanân ont les redevances de leurs serfs et les coutumes de leurs clients étrangers.

Leurs serfs sont :

Les Ibattanâten,

Les Ikourkoumen,

Les Ikendemân,

Les Kêl-el-Mîhân,

Les Kêl-Ahérêr.

A l’exception des Kêl-Ahérêr qui habitent d’une manière fixe le village d’Ahérêr, à la tête de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, les autres serfs des Imanân cultivent et parcourent, partie dans le Tasîli, chez les Azdjer, partie chez les Kêl-Ahamellen, dans le Mouydîr.

Leurs ikelân, serfs noirs, sont également répandus sur les territoires des deux grandes sections des Touâreg du Nord, mais surtout dans le Ahaggâr, témoignage de leur ancienne autorité sur les Ihaggâren aussi bien que sur les Azdjer.

Les Imanân ont encore en commun avec les Orâghen les tribus serves suivantes :

Izedjazâten,

Kêl-Djânet,

Kêl-Farhî,

Kêl-Tamelrhik,

Kêl-Tazoûlt.

Djânet est un village important, au pied du versant Sud du Tasîli, sur l’Ouâdi-Titsîn, affluent du Tâfassâset, à 125 kilomètres Sud-Ouest de Rhât. Des sources y arrosent quelques cultures et des plantations de dattiers.

Farhî, Tamelrhik et Tazoûlt sont des points de résidences fixes d’imrhâd, où ils ont des _zerâïb_ ou chaumières. Je ne connais pas la position exacte de ces campements.

En leur qualité de rois déchus, les Imanân n’ont pas le droit d’entraîner leurs serfs à la guerre, mais, si les nobles des autres tribus les appellent sous les armes, ces derniers doivent obéir, même malgré l’opposition de leurs maîtres.

La galanterie târguie a conservé aux femmes des Imanân le titre de _timanôkalîn_, femmes royales, à cause de leur beauté et de leur supériorité dans l’art musical. Souvent elles donnent des soirées où les hommes viennent de très-loin et parés comme des mâles d’autruche, _delîm_. Dans ces soirées, les femmes chantent en s’accompagnant du tambour (_tobol_) et d’une sorte de violon (_rebâza_).

Le sang des Imanân, par leurs femmes, est très-répandu chez les Touâreg ; on les recherche volontiers en mariage, en raison du titre de chérîf qu’elles confèrent à leurs enfants.

_Tribu des Orâghen._

Elle s’appelait autrefois Ioûrâghen.

D’après la tradition, cette tribu est originaire des environs de Sôkna. Avant de se fixer là où nous la trouvons aujourd’hui, elle habita successivement le Fezzân, le pays de Rhât et l’Ahâouagh, territoire situé sur la rive gauche du Niger, à l’Est de Timbouktou.

A cette dernière station, la tribu se divisa : une fraction, celle dont il est ici question, revint aux environs de Rhât ; l’autre, la plus nombreuse, resta dans l’Ahâouagh, où elle compte, dit-on, 1,200 combattants réputés pour leur valeur guerrière.

Autour de Rhât, les Orâghen eurent à conquérir l’autorité dont ils jouissent aujourd’hui.

Voici comment la légende raconte les hauts faits auxquels ils doivent la suprématie dans le pays :

« Il y a deux cents ans environ, vivait Mohammed-eg-Tînekerbâs, grand seigneur des Ioûrâghen.

« Son père était originaire de l’Ahâouagh et sa mère était née dans le pays des Azdjer.

« Eg-Tînekerbâs eut l’idée de venir visiter le pays maternel, et comme un noble Amôhagh ne voyage jamais seul, il emmena avec lui des compagnons.

« En passant à Djânet, petit village appartenant aux Imanân, Eg- Tînekerbâs y trouva une pauvre femme en pleurs, à laquelle les sultans venaient de prendre son maigre dîner, et, dans ses lamentations, elle invoquait le nom de Mohammed-eg-Tînekerbâs, comme étant le seul assez vaillant pour venger tous les affronts subis par les Azdjer.

« Étonné que son nom fût connu si loin de sa patrie, Eg-Tînekerbâs s’approcha de la femme, lui demanda la cause de son chagrin. Celle-ci lui raconta en détail tous les malheurs de ses frères maternels. Eg- Tînekerbâs la consola.

« Les plaintes de la bonne femme rappelèrent à la mémoire du voyageur quelques avanies dont les Ioûrâghen, ses contribules, avaient été l’objet de la part des Imanân, sur le marché de Rhât qu’ils fréquentaient, et des plaintes récentes adressées à la tribu métropole par une petite colonie d’Orâghen établie depuis peu chez les Azdjer.

« Tel était alors le despotisme des Imanân, qu’un nommé Bîska venait de tuer le sultan Gôma, et cet événement n’était pas étranger aux motifs qui avaient déterminé Eg-Tînekerbâs à venir dans le pays de sa mère.

« En ce temps-là, Kôtika était le chef des Imanghasâten. Jeune, il avait joui d’une grande réputation de bravoure et était très-considéré. Alors il était vieux et aveugle.

« Pour lui permettre d’aller faire ses ablutions, une corde avait été tendue entre sa maison de Rhât et son jardin, voisin de la ville, où il y avait un puits appelé Tânout-Imanân.

« L’aveugle, guidé par la corde, se rendait à son jardin, lorsque les Ioûrâghen, qui de Rhât allaient au village de Fêouet, le virent, et, sans autre motif que celui de chercher une querelle aux Imanghasâten, amis et complices des Imanân, le jetèrent dans le puits.

« Une chienne, qui était dans le jardin, se mit à aboyer. Un des Ioûrâghen la perça d’une lance, mais elle ne fut pas tuée sur le coup et se sauva dans Rhât, emportant, accrochée dans son ventre, l’arme qui l’avait blessée, pièce de conviction qui devait révéler aux Imanghasâten les noms des auteurs du crime commis.

« La ville fut bientôt en émoi, et chacun de dire : « _Yoûdjer âdjen Orâghen tenerhîn en teydit_ — ce sont les Orâghen armés qui ont tué la chienne. » On ignorait encore la mort de Kôtika.

« Le lendemain, un homme très-redouté parmi les Imanghasâten, et qui se nommait Edôkân, sortit de la ville et trouva la trace des meurtriers de la chienne. Il la suivit jusqu’au village de Fêouet.

« Les Ioûrâghen, venus des environs de Timbouktou, faisaient route pour rentrer chez eux.

« Edôkân, qui avait reconnu les voyageurs, avertit ses frères les Imanghasâten et les Imanân, qui se mirent à leur poursuite.

« Une rencontre eut lieu. Eg-Tînekerbâs tua de sa main Edôkân, au pied de l’arbre, _azhel_, encore appelé aujourd’hui _Azhel-n-Edôkân_. C’est un _Acacia Arabica_ situé près de Fêouet.

« La mort d’Edôkân jeta la terreur parmi les Imanghasâten ; ils prirent la fuite. Quant aux Imanân, ils furent battus à plate coutur »

La défaite des forces réunies des Imanân et des Imanghasâten par une poignée d’hommes est due à ce que les Ioûrâghen, comme tous les Touâreg du Sud, avaient quelques chevaux et des dromadaires de race supérieure à ceux de leurs ennemis.

Et puis, sans aucun doute aussi, les Orâghen d’Azdjer n’avaient pas ignoré la visite d’Eg-Tînekerbâs et ses projets de vengeance, et, en bons frères, ils étaient là, embusqués dans quelque petit ravin, pour lui prêter appui en cas de besoin.

La légende n’entre pas dans ces détails, mais ils sont faciles à deviner.

L’effroi causé dans le pays par une pareille victoire fut si grand que le vide ne tarda pas à se faire.

Les Imanân, parents et alliés des souverains d’Agadez, allèrent se placer sous leur protection.

Les Imanghasâten se réfugièrent chez les Arabes Megâr-ha, leurs cousins, dont j’ai déjà fait connaître la station autour de l’Ouâdi-ech-Chiati. (Voir page 276.)

Les Ihadhanâren se sauvèrent dans le pays d’Aïr, chez les Kêl-Fadây.

D’autres Touâreg se rendirent au Fezzân, où ils habitent encore aujourd’hui.

Les Kêl-Tîn-Alkoum, dont le berceau est voisin d’El-Barkat, les y avaient précédés, fuyant les injustices des Imanân : aussi ont-ils été les premiers et sont restés les plus fidèles alliés des Orâghen.

Seuls, les habitants de Rhât, fixés au sol par le lien de la propriété et ennemis des Imanân, restèrent dans le pays ; ils s’empressèrent de faire leur soumission à Eg-Tînekerbâs.

Ce chef, pour utiliser sa victoire et se mettre à l’abri des retours offensifs, fit venir près de lui les membres de sa famille restés sur le Niger, et quand son pouvoir fut bien assis, il autorisa les fugitifs à rentrer dans leurs anciens campements.

C’est ainsi que les Orâghen conquérirent le premier rang chez les Azdjer, en réduisant les Imanân au rôle de rois sans sujets, en subalternisant les Imanghasâten et en s’emparant des campements qui commandent les positions de Rhât et de Ghadâmès, les deux clefs de voûte de la contrée. Ils complètent aujourd’hui leur mission en cherchant de nouvelles destinées pour leur patrie adoptive.

Je l’ai déjà dit, il y a deux cents ans environ que cette révolution eut lieu.

La reconnaissance a conservé les noms des successeurs de Mohammed-eg- Tînekerbâs ; ce sont :

Alghoûd,

Sîd-el-Hâdj-Saddîq,

Ilbak,

Mohammed-eg-Amîdi,

Integga,

Eg-es-Saghâda, père de la mère d’Ikhenoûkhen,

Akkeya,

Et-Tafrîs,

Mohammed-Châffao,

Mohammed-eg-Khatîta, chef actuel des Orâghen.

A la mort de Châffao, il y a environ quarante ans, Ikhenoûkhen, fils de la sœur aînée de Châffao, devait, d’après la coutume des Touâreg, hériter du titre d’amghâr, mais il renonça à ce droit en faveur de son cousin, Mohammed-eg-Khatîta, époux de sa sœur, ne voulant pas se soumettre à l’obligation de rester sédentaire comme il convient à un amghâr des Azdjer.

Eg-Khatîta est donc le chef couvert de l’investiture, mais El-Hâdj- Mohammed-Ikhenoûkhen a la puissance de fait, comme il l’avait par droit de naissance.

Ikhenoûkhen est fils d’’Osmân,

Petit-fils de Dembalou,

Arrière-petit-fils de Koûsa, qui quitta les rives du Niger avec Eg- Tînekerbâs pour conquérir le pays d’Azdjer.

Ikhenoûkhen a pour frères Edegoum et ’Omar-el-Hâdj ; la seule de ses sœurs actuellement existante est Zahra, mariée à Mohammed-Eg-Khatîta.

Ses fils sont : Es-Senoûsi, ’Omar-el-Hâdj, Mohammed.

Il a pour filles : Fadhimâta, mariée à Sîdi-Mohammed-El-Bakkây ; Toûraout et Khadîdjet, encore demoiselles.

Le fils de sa sœur, héritier de sa puissance, en vertu du droit berbère local, est Ouitîti.

Les fils d’’Osmân ont été chantés par un poëte indigène, et les vers consacrés à leur louange ont été cités à titre d’exemple par M. le commandant Hanoteau, dans sa _Grammaire temâchek’_. J’en extrais les passages suivants qui reproduisent fidèlement l’opinion des Orâghen et de leurs alliés sur Ikhenoûkhen et sa famille :

« Les fils d’’Osmân[118] sont des hommes forts et braves, qui ne se souillent pas du sang de leurs parents et ne mesurent pas le grain à leurs hôtes, à petite mesure ou par poignée.

« Si un homme vient les chercher, ils lui font tâter du combat.

« Leurs chamelles de race ne viennent ni d’Adher, ni d’Aïr, ni de chez les Arabes, _qui paient l’impôt !!!_ et si l’une d’elles s’égare, ne croyez pas que ce soit pour s’enfuir et retourner dans son pays.

« Leurs chameaux de charge ont le pied aussi large qu’un tambour, et les fardeaux qu’ils portent sont comme des sommets de montagnes.

« Ils ont des juments, avec une belle crinière, dont les reins sont larges comme des dalles : nuit et jour elles sont sellées.

« Dieu a réuni dans leurs méharis les qualités nécessaires pour la course et la marche du voyage.

« Ce n’est pas d’aujourd’hui que les fils d’’Osmân brillent de cet éclat ; tout l’Ahaggâr et l’Azdjer le savent. »

D’après ses contribules, Ikhenoûkhen est arrivé au degré de puissance qu’il a atteint parce qu’il est de tous les Touâreg celui qui manie le plus habilement le glaive et le bouclier. Ainsi doivent raisonner des hommes pour lesquels la force matérielle est tout. Quant à moi, qui, pendant près de sept mois, ai vécu avec Ikhenoûkhen, l’observant attentivement, je suis convaincu que les qualités de son cœur et de son esprit, la générosité et la droiture de son caractère, ont autant contribué à son élévation que son habileté à manier les armes. Ikhenoûkhen a aujourd’hui soixante-seize ans, mais il supporte encore les fatigues de la vie nomade comme le plus jeune de ses fils. Tout, dans ses allures, dans sa voix, dans sa manière de commander, révèle l’homme d’une civilisation encore barbare, mais, au milieu des défauts inhérents à sa race, on ne tarde pas à reconnaître en lui une grande solidité de principes, un dévouement sans bornes à ce qu’il croit son devoir, et un respect inaltérable pour la foi jurée.

Après l’émîr Ikhenoûkhen et l’amghâr, Mohammed-eg-Khatîta, les principaux chefs des Orâghen sont : Djebboûr, Kelâla et Elegoui, également Orâghen, mais d’une autre souche.

En effet, on distingue les Orâghen en _grands_, Oui-Idjdjeroûtenîn, et en _petits_, Oui-Djezzoûlenîn.

Les fils d’’Osmân sont les grands ; les autres chefs appartiennent à la fraction des petits.

Les tribus serves des Orâghen sont :

Les Idjerâdjrîwen avec les Kêl-Tândjet,

Les Kêl-Tôberen avec les Oui-Ihaggârhenîn,

Les Iworworen avec les Kêl-Abâda,

Les Ifilâlen,

Les Kêl-Intoûnên,

Les Kêl-Arâs,

Les Kêl-Aharhar,

Les Kêl-Errekhmet,

Les Kêl-Djahîl,

Les Kêl-Fadhnoûn,

Les Kêl-Medak,

Les Imekkerasen,

Les Chêt-Ihemma,

Les Kêl-Kelouaz.

A cette liste il faut ajouter les tribus serves qui appartiennent en commun aux Imanân et aux Orâghen, savoir :

Les Izedjazâten,

Les Kêl-Djânet,

Les Kêl-Farhî,

Les Kêl-Tamelrhik,

Les Kêl-Tazoûlt.

Les nobles Orâghen parcourent les vallées des Igharghâren, de Tikhâmmalt, le pays de Mîherô et les environs de Djânet.

Leurs serfs habitent le Tasîli.

Parmi les chefs Orâghen, celui qui a le plus de serfs est Kelâla, quoiqu’il n’appartienne pas à la famille la plus puissante.

Ikhenoûkhen abandonne aux autres membres de sa famille les redevances des serfs, remplaçant, par le droit général qu’il s’est attribué sur les Azdjer et sur les voyageurs, le droit personnel que sa naissance lui donnait sur les serfs.

J’ai cherché, par tous les moyens possibles, à me rendre compte de la force et de la richesse des Touâreg, et je dois avouer n’être pas arrivé à un résultat très-satisfaisant.

Cependant je suis à peu près certain des chiffres suivants :

Ikhenoûkhen, avec tous les nobles de sa famille, les Oui-Idjdjeroûtenîn, et leurs serfs, peut avoir à sa disposition une force de 100 combattants à dromadaire.

Les chefs des Oui-Djezzoûlenîn, ayant ensemble une force à peu près égale, la tribu en son entier, et la plus puissante des Azdjer, aurait environ 200 guerriers.

Pour des Européens, 200 hommes armés sont un bien faible contingent. Pour le désert, c’est beaucoup, car il est peu de puits qui puissent abreuver rapidement 200 chameaux, et, entre une étape de puits et une autre, il y a quelquefois 200 et 300 kilomètres d’intervalle.

La force des Orâghen est donc en harmonie avec les difficultés militaires du pays.

Ikhenoûkhen est l’un des plus riches des Azdjer, si même il n’est le plus riche, et sa richesse consiste principalement en chameaux. Il en a une soixantaine environ, sans compter les chamelles.

Après Ikhenoûkhen, le plus puissant personnage est l’amghâr. Pendant que j’étais là, il eut une mission de pacification à aller remplir à une certaine distance. Eh bien ! un étranger au pays dut lui prêter un chameau de selle, le seul que l’amghâr possédait devant être affecté à porter ses provisions.

Voilà un exemple de la force et de la richesse des Touâreg.

Ils sont tellement pauvres, les malheureux, que souvent, quand ils ont des courses à faire, ils doivent, pour avoir des montures, arracher avec la main les fœtus du ventre de leurs chamelles, mutilation qu’ils ne pratiqueraient pas, s’ils avaient des montures de rechange.

Et cependant, telle est la valeur des Touâreg, que deux grandes tribus tunisiennes du Nefzâoua : les Ghorîb et les Merâzig, payent tribut, _la gharâma_, les premiers à Ikhenoûkhen, les seconds au Cheïkh-’Othmân, pour n’avoir pas à redouter leurs attaques.

_Tribu des Imanghasâten._

Les Touâreg tiennent pour un fait de notoriété publique que les Imanghasâten descendent des Arabes Megâr-ha, qui habitent aujourd’hui l’Ouâdi-ech-Chiati, dans le pachalik du Fezzân.

Brahîm-Ould-Sîdi, dans sa _Note_ sur les origines, d’accord avec l’opinion générale, les dit issus des Arabes de l’Est.

Eux-mêmes avouent leurs liens de parenté avec ces Arabes et se réfugient sur leur territoire, comme on l’a vu, dans les mauvais jours.

Comment des Arabes ont-ils pu devenir Touâreg ?

La réponse à cette question est bien simple. Les Imanghasâten constituaient le makhzen, ou force armée, des Imanân, et, pour ces fonctions, les anciens sultans ont préféré des étrangers, et les étrangers ont accepté cette position en raison des avantages attachés à la qualité de défenseurs du pouvoir.

Comme noblesse, comme puissance et comme importance numérique, les Imanghasâten contre-balancent la suprématie des Orâghen.

Eg-ech-Chîkh est leur chef. C’est un homme âgé, de haute stature et très-influent.

Dans toutes les affaires où l’esprit de parti est en jeu, les Imanghasâten sont de l’opinion des Imanân contre les Orâghen, mais à part les questions qui réveillent d’anciennes rivalités, leurs chefs se mettent facilement d’accord avec ceux des Orâghen.

L’un des chefs des Imanghasâten, du nom de Hatîta, aujourd’hui décédé, a accompagné le docteur Oudney et le capitaine Clapperton dans leur voyage de Mourzouk à Rhât, et de plus il a protégé la mission dont M. le docteur Barth faisait partie. Par ces précédents, les Imanghasâten se considèrent les alliés des Anglais, de même que les Orâghen et les Ifôghas, pour m’avoir protégé ainsi que M. Isma’yl-Boû-Derba, sont désignés par tous comme les amis des Français[119]. Il est probable que, si la route de Rhât était ouverte au commerce européen, ces tribus prétendraient au droit respectif de prélever l’impôt de protection sur les voyageurs de ces deux nationalités. Cependant M. le docteur Barth constate, dans son grand ouvrage, que le chef de la mission anglaise, pour avoir pris au sérieux le titre d’amanôkal du doyen des Imanân et réclamé l’appui de son parti dont les Imanghasâten sont les principaux soutiens, n’a pas trouvé chez les Touâreg les facilités d’exploration qu’ils eussent eus, s’ils avaient demandé le protectorat des nobles Orâghen.

Les Imanghasâten se divisent en trois fractions :

Les Tédjéhé-n-Abbâr,

Les Inannakâten,

Les Tédjéhé-n-Bedden.

Leurs serfs sont :

Les Isesmodân,

Les Ikêlezhzhân,

Les Kêl-Touan.

De plus ils ont encore, comme les Imanân et les Orâghen, une partie des Kêl-Tamelrhik.

Les nobles habitent alternativement la vallée de Tikhâmmalt et le Fezzân.

Les serfs ont pour campement les vallées du Tasîli, dans le pays d’Azdjer, et l’Ouâdi-el-Gharbi dans le Fezzân.

Pendant mon séjour chez les Touâreg, quelques Imanghasâten avaient pris dans un rhezî vingt chameaux aux Oulâd-Bâ-Hammou d’In-Sâlah. Ces derniers vinrent les réclamer. Ikhenoûkhen, Sîdi-Mohammed, l’amghâr, le marabout Si-’Othmân et Eg-ech-Chîkh, chef des détenteurs des chameaux, intervinrent pour faire restituer cette prise, mais tous leurs efforts furent impuissants.

La résistance des capteurs était fondée sur ce que le propriétaire des chameaux volés avait autrefois tué l’oncle de l’un d’eux, et qu’à ce crime il avait ajouté l’immense injustice de payer ses coutumes, non à l’aîné des neveux, selon l’usage târgui, mais à son frère cadet. Le détenteur des chameaux pardonnait bien l’assassinat de son oncle, crime un peu oublié, mais il ne voulait pas entendre raison sur la violation des règles relatives aux coutumes.

Ikhenoûkhen se fâcha, renonça à maintenir l’ordre et la paix dans le pays, et menaça d’abandonner les Azdjer à leur mauvais génie.

Le marabout Si-’Othmân jura que, si je n’étais pas là, et s’il n’avait pris l’engagement d’être à ma disposition, il serait déjà parti pour ne jamais revenir chez les Azdjer.

Eg-ech-Chîkh était résolu à se séparer de pillards incorrigibles, et à les abandonner à la vengeance de leurs ennemis.

Tous les grands des Imanghasâten témoignèrent de leur désir de rendre les chameaux à tout prix.

Un _mia’âd_ fut tenu. Nobles Orâghen et nobles Imanghasâten y assistèrent. Il dura toute la journée, sans solution.

Les Oulâd-Bâ-Hammou offrirent de racheter leurs chameaux à un prix double de leur valeur ; leur proposition fut repoussée.

Ikhenoûkhen passa la nuit en conciliabule, parlant de manière à être entendu de tout le camp.

Au point du jour, furieux de voir son autorité méconnue, il sella son dromadaire et partit pour Rhât.

Effrayés du départ de leur émîr, les Imanghasâten se décidèrent enfin à rendre aux Oulâd-Bâ-Hammou deux chameaux et un chamillon (_hâchi_).

Ainsi se termina cette grande querelle, dont j’ai reproduit toutes les péripéties afin de permettre de mieux apprécier ce qu’est la vie au désert.

_Tribu des Kêl-Izhabân._

Satellite des Orâghen, cette tribu n’a pas d’importance. Ses serfs sont les Ikelzen.

Nobles et serfs vivent sur les mêmes territoires que les Orâghen.

_Tribu des Imettrilâlen._

Cette tribu est un composé de petits groupes, ayant pour ainsi dire renoncé à la vie politique des Touâreg et vivant entre Rhât et Mourzouk dans le Fezzân, à la manière des Fezzaniens, c’est-à-dire plus adonnés à l’agriculture et à l’horticulture qu’à l’art pastoral.

Quoique habitant un territoire nominalement rattaché au pachalik du Fezzân, les Imettrilâlen, comme les autres Touâreg de la même contrée, ne relèvent pas du gouvernement turc.

Dans des vues politiques que je n’ai pas à apprécier ici, les Turcs tolèrent cette situation pour n’avoir pas à lutter contre les Touâreg.

_Tribu des Ihadhanâren._

Cette tribu est à la fois la plus turbulente et la plus nomade des Azdjer. Heureusement elle est peu forte, très-pauvre, mais son audace supplée au nombre de ses guerriers.

Tantôt les Ihadhanâren campent dans la plaine d’Admar sur le territoire des Azdjer ; tantôt ils vivent avec les Kêl-Ahamellen, chez les Ahaggâr, suivant que leur conduite leur a valu l’amitié ou l’inimitié des uns ou des autres.

Dans toutes les guerres entre les Azdjer et les Ahaggâr, ils ont toujours trahi les premiers au profit des seconds.

En 1860, dix hommes de cette tribu sont allés dans l’Azaouad, près de Timbouktou, à 1,200 kilomètres de Djânet, d’où ils étaient partis, pour opérer une rhezî sur les serviteurs de la zâouiya des marabouts El- Bakkây. Leur entreprise réussit : trois cents chameaux, disent les victimes, deux cents, disent les capteurs, sont devenus leur proie.

C’est cet acte de piraterie qui avait amené le marabout Sîdi-Mohammed- El-Bakkây chez les Azdjer pendant mon voyage.

D’abord il s’était rendu personnellement chez les Ihadhanâren, espérant que sa qualité de marabout et de bonnes paroles les engageraient à une restitution.

A l’acte coupable qu’ils avaient déjà commis les Ihadhanâren joignirent l’insulte en offrant au marabout, pour _dhîfa_, la viande d’une de ses chamelles. Cette _dhîfa_, ou repas de l’hospitalité, fut refusée, la viande d’un animal volé ne pouvant pas être _halâl_, c’est-à-dire permise, suivant la loi musulmane. Tout ce que put obtenir le marabout fut la restitution de sept chameaux.

Mécontent de l’insuccès de sa démarche pacifique, Sîdi-Mohammed-el- Bakkây vint demander justice à l’amghâr des Azdjer.

Celui-ci, accompagné d’autres nobles, se rendit chez les Ihadhanâren, pour convoquer un _mia’âd_ et obtenir une solution amiable à cette affaire. Les délégués furent aussi repoussés.

Un recours aux armes étant devenu nécessaire, Sîdi-Mohammed, l’amghâr, envoya l’ordre à tous ses sujets, Ikhenoûkhen compris, de se rendre à Rhât, pour de là aller reprendre aux Ihadhanâren le butin capturé.

Mais, pendant que les Azdjer se préparaient à entrer en campagne, les Ihadhanâren se dispersaient dans le Sahara, emmenant avec eux tout leur butin.

Cette circonstance m’a permis de connaître exactement la force des Ihadhanâren, qui est de quarante hommes pouvant entrer en ligne de combat.

Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, quoique marabout, quoique appuyé par tous les chefs des Azdjer, dut, comme les Oulâd-Bâ-Hammou du Touât, renoncer à obtenir justice.

Les Ihadhanâren n’ont pas de serfs. Avant le rhezî dont il est ici question, ils n’avaient que très-peu de chameaux et peu ou pas de troupeaux de chèvres ou de moutons.

Nobles, sans serfs, sans coutumes, ne pouvant travailler pour vivre, leurs titres de noblesse le leur défendant, ils devaient naturellement demander au vol et au pillage les moyens d’existence qu’ils n’avaient pas autrement. En tout pays, la faim chasse le loup hors du bois. Puisse la richesse qu’ils viennent d’acquérir si illicitement les rendre meilleurs !

La tribu des Ihadhanâren comprend trois fractions :

Les Oui-Sattafenîn,

Les Oui-Temoûlat,

Les Dergou.

Quoique la qualification adjective de _Sattafenîn_, noirs, soit appliquée à l’une de ces fractions, tous les Ihadhanâren sont blancs. Cette épithète doit se rapporter à la couleur du voile qu’ils portent.

_Tribu des Ifôghas._

Les Ifôghas comprennent trois fractions :

Les N-Ouqqirân,

Les N-Iguedhâdh,

Les N-et-Tobol.

Les deux premières sont des marabouts, de descendance de chorfâ ; la dernière se compose de gentilshommes, jadis au service des rois Imanân, près desquels ils remplissaient le rôle d’officiers du palais et de tambours, en battant la marche sur le passage de leurs maîtres : d’où leur est venu le surnom d’_Et-Tobol_, Ifôghas du tambour.

Les trois fractions sont originaires de la ville d’Es-Soûk, dernière station de la plupart des tribus Touâreg, avant leur installation dans les lieux qu’elles occupent aujourd’hui.

Les Touâreg contestent aux Ifôghas le titre de nobles ou Ihaggâren, tout en leur reconnaissant celui de marabouts. Cependant, quand un Fâghîs (singulier d’Ifôghas) des fractions de N-Ouqqirân ou de N-Iguedhâdh se présentait devant les anciens sultans, ceux-ci se levaient et allaient eux-mêmes dresser le tapis et la natte sur lesquels le visiteur était invité à s’asseoir. Cet honneur exceptionnel n’était jamais rendu aux ihaggâren, quels que fussent leur rang et leur puissance. Le sultan restait assis à leur entrée et les laissait s’installer où ils voulaient.

Les N-Ouqqirân sont répandus :

_Chez les Azdjer_, dans le Tasîli, à Mîherô et dans le Bas-Igharghar ;

_Chez les Ahaggâr_, dans le Haut-Igharghar ;

_Au Touât_, dans les oasis méridionales de cette confédération ;

_En Algérie_ même, dans la région des dunes, au Sud d’Ouarglâ et de l’Ouâd-Rîgh.

La zâouiya de Timâssanîn, établissement secondaire de la confrérie des Tedjâdjna, dont Si-’Othmân est le _moqaddem_, est le centre de réunion de toutes les familles de la fraction.

Rapprochés des Arabes Cha’anba, les N-Ouqqirân ont été souvent exposés à leurs coups, avant l’incorporation de ces tribus dans le cercle d’action de l’administration française et leur soumission à un régime gouvernemental.

Si-’Othmân raconte que sa zâouiya, malgré le caractère religieux qui la protége, a été pillée par les Cha’anba, en l’absence de ses défenseurs, et que sa mère, tombée au pouvoir des profanateurs d’un lieu sacré, a subi de leur part les plus mauvais traitements.

Les marabouts N-Ouqqirân, et particulièrement ceux qui habitent la zâouiya de Timâssanîn, ont donc beaucoup gagné à la soumission des Cha’anba à notre domination. Depuis cette époque, ils peuvent s’adonner plus librement au commerce.

La route si fréquentée de Ghadâmès à In-Sâlah est placée sous leur protectorat et leurs chefs y perçoivent les droits de protection en usage dans le pays.

Toutes les matières précieuses qui sont expédiées sur cette route, notamment l’or en poudre et en lingots, sont confiées exclusivement aux marabouts et aux chameliers de la zâouiya de Timâssanîn.

Chaque caravane allant d’In-Sâlah à Ghadâmès, à destination de l’Europe, compte, m’a-t-on dit, dans sa cargaison, deux, trois, quatre et même quelquefois cinq charges d’or.

La charge étant de 150 kilos, en supposant une moyenne de deux convois par an et de trois charges par convois, In-Sâlah opérerait annuellement, d’après le Cheïkh-’Othmân, sur une moyenne de 900 à 1,000 kilogrammes d’or, qui, au cours actuel de Paris (août 1863), représentent une somme de 3,265,100 francs.

Si-’Othmân fait remarquer que les convois d’or entre In-Sâlah et Ghadâmès sont moins fréquents depuis que M. le gouverneur Faidherbe a donné aux routes du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue jusque-là, et il craint que la concurrence de nos possessions sénégaliennes n’achève de priver les routes du Nord de ce riche produit.

Les marabouts N-Ouqqirân vivent en grande partie, soit comme négociants, soit comme convoyeurs, du trafic des routes qui traversent leurs territoires.

C’est par eux que le gouvernement français a pu entrer en relations avec le reste des Touâreg ; c’est encore par eux qu’il maintiendra de bons rapports, car ils se distinguent par leur loyauté, par leur tolérance et par l’exercice professionnel de la conciliation.

Les Ifôghas-n-Iguedhâdh sont ainsi appelés parce que, comme des oiseaux (_Iguedhâdh_), ils voyagent continuellement, ne se fixant nulle part. Dans leurs courses, ils s’étendent du Tasîli du Nord au Soûdân, campant tantôt au milieu des Touâreg Azdjer, tantôt au milieu des Touâreg d’Aïr, suivant que les pluies ont fait pousser l’herbe nécessaire à la nourriture de leurs troupeaux.

Marabouts ambulants, parcourant des parages tous situés au Sud des points occupés par leurs frères N-Ouqqirân, les N-Iguedhâdh sont un trait d’union entre les Touâreg du Sud et ceux du Nord, comme les N-Ouqqirân sont un lien entre les Azdjer et les Ahaggâr et entre ces deux confédérations et les Algériens.

Les N-Iguedhâdh, protégés contre les dangers de la piraterie par leur caractère religieux, autorisés à user des meilleurs pâturages pour leurs troupeaux, trouvent dans la production pastorale les ressources nécessaires à leur existence.

En pays târgui, les amulettes sont très-recherchées, car tous en sont couverts, et ce sont les marabouts qui les rédigent. Ils ne les vendent pas, moyen d’en tirer un prix plus élevé, car chaque amulette augmente au moins d’une chèvre ou d’un mouton le troupeau de celui qui la délivre.

Les Ifôghas-n-et-Tobol, restés fidèles à leurs anciens maîtres, les Imanân, et à la tradition qui les a pourvus de tambours, continuent à constituer la cour et le corps de musique des sultans déchus. Ils vivent avec ces derniers entre Rhât et Djânet, partageant leurs revenus et aussi leur haine contre les Orâghen et leurs amis. Les revenus sont-ils insuffisants pour subvenir aux besoins de tous, l’exaction y supplée.

Le rôle des Ifôghas-n-et-Tobol se borne donc à faire du bruit.

Quant aux marabouts N-Iguedhâdh et N-Ouqqirân, franchement dévoués aux Orâghen, ils suivent en toutes choses la bannière d’Ikhenoûkhen ; mais il y a lieu d’ajouter que le chef des Azdjer croirait manquer à ses devoirs en ne prenant pas leurs conseils dans toutes les affaires de quelque importance. Ainsi, Ikhenoûkhen est notre ami parce que les Ifôghas lui ont conseillé de rechercher notre alliance.

Les Ifôghas constituent une tribu très-importante, non par leur valeur militaire, car les marabouts ne portent les armes que pour leur défense personnelle, mais par leur caractère religieux, qui les rend arbitres de toutes les contestations, par leur aptitude au commerce, par leur dispersion, qui les met en contact avec les différentes confédérations, sauf celle des Aouélimmiden des environs de Timbouktou, qui reconnaissent les Bakkây pour leurs marabouts.

Le chiffre de la population des trois fractions réunies est, assure-t- on, égal à celui des autres tribus d’Azdjer. Leur dispersion et leur qualité de marabouts font qu’on n’en tient pas compte dans l’évaluation des forces du pays ; autrement, si tous les Ifôghas étaient réunis sous la main d’un chef militaire, ils pourraient, à eux seuls, constituer une confédération égale, en force et en nombre, à celles de leurs voisins de l’Est et de l’Ouest : car, quoique marabouts, quand la nécessité les oblige à armer en guerre, ils se battent bravement. Le Cheïkh-’Othmân est même réputé pour sa valeur militaire à l’égal des premiers guerriers de sa nation.

Les Ifôghas n’ont pas de serfs, par la raison qu’ils sont marabouts et que la religion musulmane ne permet pas le servage ; mais, comme tous les marabouts, ils ont des _serviteurs_ attachés librement à leurs personnes et qui, de père en fils, tiennent à honneur d’être leurs _khoddâm_. Des esclaves nombreux, sous la direction de ces serviteurs, sont chargés des troupeaux et des travaux domestiques.

Les dames Ifôghas sont renommées pour leur savoir-vivre et leur habileté en toutes choses. Mieux que les femmes des autres clans târguis, elles savent jouer de la _rebâza_, sorte de violon avec lequel elles accompagnent leurs chants improvisés. Dans l’art musical, elles ne sont surpassées que par les princesses Imanân. Mieux que toutes leurs rivales, elles savent monter à mehari. Huchées dans leurs cages, elles soutiennent la course des plus intrépides cavaliers, — si on peut donner ce nom aux chevaucheurs de dromadaire : — aussi, pour conserver l’habitude de ce genre d’équitation, se réunissent-elles pour faire de petits voyages, allant où bon leur semble, sans être accompagnées d’aucun homme. La liberté dont elles jouissent est grande, et elles ne paraissent pas en abuser.

Si-’Othmân est le chef des trois fractions des Ifôghas. Ce marabout est, avec l’émir Ikhenoûkhen, la plus grande figure des Touâreg du Nord.

Son père, El-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi a vécu cent huit années lunaires, entouré de la vénération publique. On lui doit la construction de plusieurs puits sur les principales routes du pays.

Yamîna, frère d’El-Hâdj-el-Bekrî et oncle d’’Othmân, jouissait d’une réputation de sainteté dans tout le Sahara et du plus grand crédit, même chez les Cha’anba, ennemis nés des Touâreg. Par sa pieuse intervention bien des effusions de sang ont été prévenues.

Héritier de l’auréole de réputation de ses ancêtres, ’Othmân, dès son enfance, s’est fait remarquer par sa perspicacité.

Jeune encore, à l’époque des grandes guerres du premier Empire français, il était à Ghadâmès au milieu d’une réunion d’hommes graves, lorsqu’on apporta la nouvelle d’une reprise d’hostilités entre les chrétiens.

« Tant mieux ! dit un vieux marchand, puissent-ils s’entre-tuer jusqu’au dernier !

« Tant pis ! dit l’imberbe ’Othmân, au grand étonnement de tous, car, si les chrétiens se font la guerre, le commerce en souffrira. »

Le lendemain, une caravane, chargée de produits soudaniens, partait pour Tripoli et devait, en retour, prendre des marchandises d’Europe.

A Tripoli, la caravane ne trouva ni acheteur ni vendeur.

On se souvient encore à Ghadâmès de la prédiction du jeune ’Othmân.

Pourquoi, à cet âge, un jeune târgui se préoccupait-il, instinctivement, des affaires des chrétiens ? La suite de sa vie va nous révéler sa prédestination providentielle.

De 1826 à 1827, arrive à Ghadâmès un chrétien recommandé par le consul général d’Angleterre à Tripoli. C’est le major Alexandre Gordon Laing. Il veut se rendre à In-Sâlah et de là tenter d’arriver à Timbouktou.

Mais In-Sâlah est encore plus inabordable aux chrétiens que Timbouktou. Qui l’y conduira ?

’Othmân.

Seul entre tous ses coreligionnaires, il a assez de crédit pour faire accepter un chrétien dans une ville où nul autre n’a pu pénétrer depuis.

Pendant le voyage, ’Othmân apprend quelques mots d’anglais que sa mémoire avait fidèlement conservés jusqu’en 1862.

A son retour de Timbouktou, le major Laing est assassiné. L’Angleterre et sa famille ont intérêt à retrouver ceux de ses papiers qui n’ont pas été détruits.

Mais qui osera aller, sur la trace d’assassins, s’intéresser aux notes d’une infidèle victime du fanatisme musulman ?

Encore ’Othmân.

Par ses soins, le consul général d’Angleterre à Tripoli recevra religieusement tout ce que des recherches de plusieurs années peuvent reconquérir sur la cupidité de barbares.

Enfin, l’heure est venue où les Touâreg et les Français ont besoin de se connaître.

’Othmân fait d’abord trois voyages en Algérie et, entre chacun de ces trois voyages, il conduit des explorateurs français dans son pays ; enfin, pour couronner ses efforts, tendant à des ouvertures de relations, il vient, en 1862, à Paris, ville où jamais un târgui n’avait mis les pieds et à près de trois mille kilomètres de son pays.

Homme d’une haute intelligence et d’un grand sens pratique, ’Othmân a surtout remarqué en France ce qui contraste avec le désert : le nombre considérable des habitants, l’abondance des eaux, la richesse et la variété de la végétation, la rapidité et la sécurité des communications, enfin la généreuse hospitalité qu’il y a reçue.

Au milieu de toutes les merveilles qui ont captivé son attention, il a choisi, pour les reporter dans son pays, les choses les plus utiles : une collection de médicaments, un choix de livres arabes sur la religion, le droit, l’histoire et la littérature, un assortiment d’outils de professions les plus ordinaires et spécialement des instruments agricoles, des pelles et des pioches pour creuser des puits et des poulies pour en tirer l’eau.

Le Cheïkh-’Othmân n’a pas d’enfants. Son ambition, avant de mourir, après avoir accompli le pèlerinage de la Mekke, est de consacrer sa fortune à poursuivre l’œuvre commencée par son père : doter les routes de son pays de puits utiles aux voyageurs.

En tout lieu, le Cheïkh-’Othmân serait un homme remarquable par son instruction, par la douceur de ses mœurs, par sa bonté et sa franchise ; mais quand on rencontre un tel ensemble de qualités chez un enfant du désert, on ne peut se défendre d’un certain étonnement.

J’aime le Cheïkh-’Othmân, par reconnaissance des services qu’il m’a rendus pendant mon voyage, mais je l’aime surtout parce qu’il sait se faire aimer.

Son nom complet est : ’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi- ben-Mohammed-Boûya-ben-Si-Mohammed-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoûd.

_Tribu des Ihêhaouen._

Les Ihêhaouen sont les marabouts des Touâreg Fezzaniens. Excellentes gens, hospitaliers, communicatifs, ils n’ont d’autres défauts que celui d’être un peu mendiants. En cela ils ressemblent à tous ceux de leur caste qui répudient le sacerdoce du marabout pour exploiter le titre qu’ils portent.

Les Ihêhaouen habitent entre Rhât et Mourzouk dans les oasis, notamment à El-Fogâr où je les ai rencontrés.

Par une particularité caractéristique de la position exceptionnelle de la femme chez les Touâreg, les marabouts Ihêhaouen d’El-Fogâr ont pour chef une _cheïkha_ qui a la réputation d’être fort belle. En son honneur, Ikhenoûkhen, mon compagnon de voyage, revêtit ses plus beaux habits, témoignage d’un très-grand respect.

Les Ihêhaouen sont peu nombreux, mais ils jouissent d’une certaine aisance.

Quoique marabouts, ils ont des serfs, les Isourekkien, qui, comme tous les autres Fezzaniens, se livrent à la petite culture dans les oasis.

Je dois dire que la tribu des Isourekkien n’est pas considérée par tous les Touâreg comme étant serve, mais comme une tribu de serviteurs (_khoddâm_), des marabouts Ihêhaouen.

_Tribu des Kêl-Tîn-Alkoum._

Il y a deux siècles, avant la révolution qui enleva aux Imanân le pouvoir souverain, les Kêl-Tîn-Alkoum habitaient le qaçar Tîn-Alkem, dont on voit encore aujourd’hui les ruines au Sud d’El-Barkat, sur la route de Rhât à Djânet. Après de longues luttes contre des maîtres trop avides, ils prirent le parti d’émigrer au Fezzân où ils habitent des oasis dont ils sont propriétaires et qu’ils cultivent. Ces Touâreg sont donc sédentaires et cultivateurs quand les autres sont nomades et pasteurs.

Les Kêl-Tîn-Alkoum se distinguent encore des autres Azdjer en ce qu’ils ne sont ni nobles ni serfs, mais libres comme on l’est dans les tribus arabes ou dans l’intérieur des villes : cependant ils reconnaissent la souveraineté des nobles Orâghen, leur payent tribut, les traitent en sultans quand ils passent sur leur territoire.

Comme tous les Oasiens, les Kêl-Tîn-Alkoum sont aussi commerçants, entrepreneurs de transports, industriels même. Les plus pauvres vont vendre des légumes, des fruits, du beurre, de la viande, du bois à brûler, à Mourzouk et à Rhât. Les plus riches font pour leur compte le commerce avec le Soûdân. D’autres louent leurs chameaux aux caravanes et les accompagnent. Les explorateurs anglais, qui ont voyagé dans l’intérieur, du moins ceux qui ont choisi le Fezzân pour point de départ de leurs explorations, ont toujours pris des Tîn-Alkoum comme chameliers. D’autres se livrent au tannage des peaux et à la préparation des outres, industrie importante dans un pays où tout voyageur doit emporter avec lui sa provision d’eau.

Par suite de leurs rapports avec de nombreux étrangers, les Tîn-Alkoum sont devenus des hommes presque civilisés. Beaucoup d’entre eux savent lire et écrire ; tous parlent l’arabe en même temps que le temâhaq ; quelques-uns même comprennent le haoussa.

Leurs habitations, construites en branches de palmiers, ressemblent à nos chaumières ordinaires. Assez vastes pour loger une famille, avec tout son mobilier, elles abritent bien contre le froid, le chaud et même la pluie.

Pour arroser leurs cultures, généralement entourées de haies sèches en _djerîd_ ou palmes, ils ont au-dessus des puits un appareil en charpente, dont la hauteur est égale à la profondeur des puits et qui supporte un système de cordages et de poulies, au moyen duquel, par un simple va-et-vient, l’eau est amenée à fleur de terre, d’où elle est conduite dans les cultures. (Voir la planche, page 68.)

Le travail a donné aux Kêl-Tîn-Alkoum une aisance relative ; malheureusement, le pays qu’ils habitent, s’il est productif, n’est pas très-sain : aussi ont-ils toujours beaucoup de malades. Les ophthalmies règnent endémiquement chez eux ; moi-même, j’en ai été atteint en traversant leur territoire.

La tribu des Kêl-Tîn-Alkoum est très-nombreuse ; elle est généralement armée de fusils qui servent plus à la chasse qu’à la guerre.

Bien que Touâreg Azdjer, et sous la dépendance des Orâghen, les Kêl-Tîn- Alkoum, comme les autres Touâreg Fezzaniens, prennent une part très- minime à l’agitation des Touâreg nomades. Leurs intérêts et leur genre de vie sont trop distincts pour que l’assimilation soit complète entre eux.

_Tribu des Ilemtîn._

Les Ilemtîn habitent la petite ville d’El-Barkat, à 10 kilomètres de Rhât, et le village de Fêouet, dans la vallée d’Ouarâret.

Leur chef est El-Khabîd.

Ils ont pour serfs la tribu des Ifarqanen, qui réside hors la ville, dans des cases en palmes, au milieu des cultures.

Les Ilemtîn sont des citadins, cultivateurs, commerçants, conséquemment gens paisibles, qui n’auraient de commun avec les Touâreg nomades qu’une même origine, s’ils ne payaient tribut, la gharâma, aux chefs Orâghen.

Assise au milieu d’une belle oasis, El-Barkat est une jolie petite ville, de 200 maisons à plusieurs étages, entourée d’un mur d’enceinte et construite, comme toutes les villes de cette contrée, en briques d’argile cuites au soleil.

Les plantations de dattiers et les cultures de plantes alimentaires, aux produits desquels ils trouvent un débouché certain sur le marché de Rhât, à l’époque de la foire, constituent la principale richesse de la tribu des Ilemtîn et de leurs serfs, les Ifarqanen.

§ II. — CONFÉDÉRATION DES AHAGGÂR.

Dans le classement des quatre confédérations des Touâreg, j’ai donné le premier rang aux Azdjer, mais je suis forcé d’assigner le dernier aux Ahaggâr.

Depuis la révolution, qui a réduit à néant le pouvoir des anciens rois Imanân et permis aux deux groupes des Touâreg du Nord de se gouverner eux-mêmes, la plus grande anarchie règne chez les Ahaggâr.

A l’autorité de l’amghâr, souvent contestée, s’est substitué un gouvernement à quatorze têtes, représenté par les quatorze chefs des tribus nobles, qui, dans toutes les contestations, ont pour habitude de recourir à la force des armes.

La tribu des Kêl-Rhelâ, la plus importante de la confédération, a le droit, comme celle des Orâghen chez les Azdjer, de conférer le titre d’amghâr à son chef héréditaire : mais autant vaut l’homme, autant vaut la chose.

Malheureusement, le chef actuel des Kêl-Rhelâ, par droit de naissance, est Guemâma, le doyen des centenaires du Sahara, depuis longtemps aveugle et depuis longtemps dans l’impuissance de gouverner.

Cependant le besoin d’une autorité supérieure se faisait sentir, non- seulement chez les Ahaggâr, mais encore à In-Sâlah, à Timbouktou, pour la sécurité des routes, et dans les autres confédérations Touâreg, pour les rapports de bon voisinage.

Que faire ? Ouvrir la succession de Guemâma, de son vivant, était contraire à la loi du pays. L’héritier d’aujourd’hui transmet le pouvoir dans une branche de la famille, tandis que l’héritier de demain pourra le transmettre dans une autre, le droit de succéder étant réservé au fils de la sœur. Quand l’oncle est vieux comme Guemâma, les neveux utérins doivent être bien près de la tombe.

Donner à Guemâma un successeur, par droit de naissance, la mort n’ayant pas saisi le vif, n’était pas une solution, car c’était allumer le feu de la guerre civile entre toutes les familles des Kêl-Rhelâ et autres ayant épousé des sœurs, peut-être des nièces ou des petites-nièces de l’amghâr vivant.

On tourna cette difficulté en trouvant miraculeusement réunies sur la tête d’un homme trois conditions importantes :

Le titre de marabout, qui imposait le respect ;

La qualité d’étranger, qui anéantissait toutes les rivalités locales ;

La condition de fils d’une sœur de Guemâma.

Cet homme est le marabout El-Hâdj-Ahmed, frère du Cheïkh-’Othmân, de la tribu des Ifôghas, de la confédération des Azdjer, mais appartenant aux Ahaggâr et aux Kêl-Rhelâ par sa mère.

Ce choix, dicté par la sagesse, fut au moins une solution provisoire. Pour la faire accepter, le marabout Sîdi-el-Bakkây, de Timbouktou, dut envoyer un de ses frères sur les lieux : mais Dieu seul sait quelles prétentions rivales vont surgir à la mort de Guemâma.

En attendant, le nouvel amghâr, par l’intermédiaire de son frère Si-’Othmân, a donné aux Ahaggâr une sorte de sécurité du côté des Cha’anba, leurs plus redoutables ennemis.

De même, le voyage d’’Othmân à Paris, les présents qu’il en a emportés pour El-Hâdj-Ahmed, contribueront à consolider son autorité, et peut- être à amener pacifiquement dans la confédération des Ahaggâr une révolution analogue à celle qui, chez les Azdjer, a transporté le pouvoir des anciens sultans aux mains des Orâghen. L’appui d’un gouvernement fort exerce un grand prestige sur des populations comme les Touâreg.

Par son esprit conciliateur, par l’autorité que lui donnent son âge et son titre de marabout, El-Hâdj-Ahmed, s’il n’est pas encore parvenu à rétablir la paix, l’ordre et l’harmonie entre toutes les tribus, a au moins conjuré la guerre civile et établi de meilleurs rapports entre les Ahaggâr et leurs voisins. Déjà même quelques heureux symptômes de progrès matériel, fruits de la sécurité pour les biens et les personnes, commencent à se manifester. Ainsi, le village d’Idélès, situé dans le Haut-Igharghar, et qui date d’une vingtaine d’années à peine, voit chaque jour augmenter ses constructions et tend à devenir une petite ville. Au Sud-Est de cet établissement se trouve un autre village, celui de Tâzeroûk, où il a été entrepris, en 1861, des cultures de céréales assez importantes pour donner, à la récolte, environ 350 charges de grains.

Les Touâreg Ahaggâr jouissent, généralement, de la réputation d’avoir un caractère indépendant, irascible et emporté, qui rend les relations très-difficiles avec eux, et ils avouent mériter cette réputation, même dans leurs rapports entre eux, et ils s’en vantent de manière à laisser croire qu’ils tiennent à honneur de se montrer intraitables en toutes choses.

Ce caractère indompté, qui fait des Ahaggâr des hommes redoutés dans le Sahara, est, en dehors de la situation anarchique du pays, le résultat de nombreuses causes matérielles, parmi lesquelles je signale en première ligne : l’habitation dans un pâté de montagnes déchirées, dénudées et d’une sauvagerie exceptionnelle, ou dans des déserts arides dont presque toutes les plantes sont épineuses ; l’impossibilité de vivre des produits de leur sol, à moins d’avoir la sobriété du chameau ; enfin l’abandon des routes commerciales qui longent ou traversent leur territoire et qui, jadis, suppléaient, par les bénéfices retirés du passage des caravanes, à l’improductivité de leurs montagnes ou de leurs déserts. En tout pays, le caractère et la nature de l’homme subissent l’influence du milieu qu’il habite. Les autres peuplades Touâreg, quoique de même race, ont un caractère plus souple et plus docile, parce que le pays habité par elles est moins sauvage et plus clément. Sans aucun doute, l’introduction possible de quelques cultures dans les vallées et le rétablissement des routes abandonnées, en améliorant l’existence matérielle des Ahaggâr, contribueront aussi à adoucir leurs mœurs.

Probablement ils valent mieux que leur réputation. Partout on m’a dit et répété qu’ils n’avaient jamais permis à un étranger, même musulman, de visiter leurs montagnes, parce qu’ils voulaient réserver pour eux seuls le secret du dédale de leurs repaires. Cependant tous mes rapports avec eux protestent contre cette assertion.

Ils m’ont donné, sans réserve, tous les itinéraires à l’aide desquels j’ai dressé la carte de leur pays.

Afinguenân, l’un de leurs chefs, que je rencontrai à Methlîli, en 1859, à l’époque de la plus grande puissance de notre ennemi Mohammed- ben-’Abd-Allah, accepta, si je voulais me confier à lui et payer, suivant la coutume, sa protection la somme de 1,000 francs, de me conduire au sein de leurs tribus et de me mettre en rapport avec tous les chefs.

Le Cheïkh-’Othmân, auquel je demandai, en 1861, si, avec sa protection et celle de son frère El-Hâdj-Ahmed, je pourrais visiter le Ahaggâr avec la même sécurité que le pays des Azdjer, me répondit comme Afinguenân : « Tout Français qui voudra explorer le Ahaggâr sera bien accueilli, s’il se conforme aux usages. »

Donc, si je n’ai pas traversé ce pâté de montagnes, par la route de Rhât à In-Sâlah, comme j’en avais le désir, ce n’est pas que les Ahaggâr s’y soient opposés, mais parce que les gens sages qui avaient répondu de ma sécurité au gouvernement français, connaissant les intentions de Mohammed-ben-’Abd-Allah de tenter un coup de main contre nos établissements, ne voulurent pas m’exposer à être capturé par lui en arrivant à In-Sâlah, où cet agitateur avait établi son quartier général.

Les Ahaggâr ont aussi la réputation d’être batailleurs, querelleurs, par un amour particulier de la guerre, du sang et du carnage. Ils avaient une magnifique occasion de satisfaire cette passion en s’enrôlant sous le drapeau de Mohammed-ben-’Abd-Allah. Ils y ont été vivement sollicités et par les promesses de riches captures et par l’exemple des Touâreg à voiles blancs du Touât, mais pas un d’entre eux n’a succombé à la tentation. Le _veto_ des marabouts Ifôghas a suffi pour maintenir leur neutralité.

Il est cependant vrai qu’ils ont à peu près pour ennemis tous leurs voisins : ainsi, ils ne peuvent se rencontrer, ni avec les Berâber du Sud du Maroc, ni avec les Berâbîch du Nord de Timbouktou, sans que du sang soit versé. Avec les Touâreg Aouélimmiden, les Kêl-Ouï et les Azdjer, il y a, en ce moment, trève d’hostilités, parce que les intérêts de chacune des confédérations se meuvent dans des cercles distincts, mais il y a abstention presque complète de rapports et plutôt tendance à l’antipathie qu’à la réconciliation.

Par unique exception, les Ahaggâr sont les alliés des Touâtiens et les amis des commerçants d’In-Salâh, et cette exception donne la raison de leur attitude hostile vis-à-vis de leurs autres voisins. In-Sâlah a aujourd’hui le monopole du commerce de Timbouktou avec le Nord ; ses caravanes ont besoin de la protection et du concours des Ahaggâr, et In- Sâlah, ainsi que les autres villes du Touât, les fait vivre par les coutumes qu’elle paye aux chefs et les transports qu’elle procure aux serfs.

Le commerce, en donnant d’une main, reprend de l’autre, car les Touâreg du Ahaggâr, en raison de leur isolement, sont forcés d’acheter au Touât, au poids de l’or, tout ce dont ils ont besoin, et d’y vendre, à vil prix, tout ce qu’ils produisent.

En dehors de l’influence de celui qui remplit leurs ventres, pour me servir d’une expression consacrée, les Ahaggâr en subissent peu d’autres, même quand elles se présentent au nom des principes de la religion. Le grand marabout de Timbouktou, El-Bakkây, qui a passé une partie de sa jeunesse dans leurs tribus, est bien un peu écouté quand il fait entendre de sages conseils ; le chef de la confrérie des Tedjâdjna, qui compte beaucoup de khouân chez les Ahaggâr, jouit bien aussi d’un peu de crédit, mais il ne faut pas que la faim, cette mauvaise conseillère de tous les peuples, ferme les oreilles et empêche d’entendre le langage de la raison. Le Cheïkh-’Othmân seul est apprécié des Ahaggâr, non parce qu’il est marabout, chef d’une tribu puissante et frère de leur amghâr, mais parce qu’il a contribué, par ses relations avec les Français, à rendre la sécurité à la route de Ghadâmès et à faire arriver à In-Sâlah plus de marchandises.

A donneur donnant. Les Ahaggâr ne connaissent pas d’autre politique, et c’est la seule à suivre avec eux.

A nombre égal, les Ahaggâr, habitués à une lutte constante, triomphent toujours de leurs ennemis, mais leurs forces collectives sont de beaucoup inférieures à celles de leurs voisins. En bloc, le chiffre de leur population est d’un tiers inférieur à celui des tribus des Azdjer ; du moins, c’est l’opinion générale.

Mais, protégés par leurs montagnes, inaccessibles aux chameaux habitués à vivre dans les plaines, ils n’ont pas à redouter, dans une guerre offensive, l’enlèvement de leurs familles ou de leurs troupeaux. Dans la guerre offensive, au contraire, ils sont redoutables, parce que, sans inquiétude pour ceux des leurs qu’ils abandonnent, ils peuvent aller au loin porter la ruine et la désolation.

A part quelques jardins autour d’In-Sâlah, d’Idélès et de Tâzeroûk, quelques champs ensemencés exceptionnellement au débouché des vallées, après les inondations, les Ahaggâr ne cultivent pas.

Les seules industries qu’ils connaissent sont celles de la fabrication des armes et de la préparation des vêtements de peaux, le tout à leur usage.

Exclusivement pasteurs, ils pratiquent l’art pastoral dans les conditions les plus défavorables du monde : au sein de leurs montagnes abruptes, où il y a des eaux et de la sécurité, l’herbe manque ; dans les plaines où les pâturages sont plus abondants, l’eau et la sécurité font souvent défaut.

Cette obligation de sortir des montagnes pour nourrir les troupeaux entraîne les Ahaggâr à errer dans les plaines et à changer de campements chaque fois que les eaux et les pâturages sont épuisés. La famille est obligée de suivre le bétail, d’abord parce que le bétail la nourrit de son lait, ensuite parce que des bras sont nécessaires pour abreuver les bêtes et repousser les attaques de l’ennemi.

Il résulte de l’état continuellement nomade dans lequel vivent quelques- unes des tribus de cette confédération qu’on ne peut leur assigner de territoires. Toutes ont, dans la montagne, des asiles pour le cas de nécessité, mais, dans les terres de parcours, elles vont là où une pluie accidentelle peut leur assurer de l’eau et de l’herbe pendant quelque temps.

Dans un pays où l’on a vu des périodes de douze ans sans pluies, les habitants sont quelquefois amenés à mettre fin à toutes leurs discordes et à se grouper, amis et ennemis, autour du seul point où les puits donnent encore un peu d’eau. Ainsi, pendant la période contemporaine, Azdjer et Ahaggâr ont dû abandonner complétement leur pays et venir partager, avec les Touâtiens, le peu d’eau qui restait dans les bas- fonds de leurs oasis, et si la sécheresse eût continué, les Touâreg eussent dû émigrer, soit vers le littoral méditerranéen, soit vers le bassin du Niger.

Dans le climat où nous vivons, nous ne saurions nous rendre compte de ce que peut être un pays, sous le tropique, après une sécheresse de douze ans. Faute d’eau, les plantes meurent ; faute de plantes, les animaux meurent, et l’homme, malgré son intelligence, a besoin d’être fabriqué avec du bronze pour résister aux causes qui détruisent tout autour de lui.

En de telles conditions on ne vit pas, on ne peut pas vivre, et, pour ne pas périr, il faut nécessairement, faute d’autre moyen d’existence, piller ceux que le ciel a plus favorisés.

Je ne me sens pas le courage de jeter la pierre à des gens qui, s’ils n’existaient pas, devraient être inventés : car, sans eux, les déserts qu’ils habitent et qui séparent la race blanche de la race noire seraient infranchissables.

Chez les Touâreg du Ahaggâr, il n’y a que des tribus nobles et des tribus serves. Quand les conditions de l’existence sont aussi difficiles, on est fatalement sollicité à asservir, si on n’est pas soi- même asservi. Inutile d’ajouter que les serfs sont beaucoup plus nombreux que les nobles. Si, chez les Azdjer, quatre serfs sont nécessaires pour nourrir un noble, il en faut au moins huit chez les Ahaggâr.

Pendant la durée de mon exploration, j’ai toujours espéré pouvoir visiter les Ahaggâr et prendre sur place les renseignements indispensables à l’établissement de l’historique de chacune de leurs tribus. On sait pourquoi j’ai dû m’abstenir : on ne sera donc pas étonné si je n’entre pas dans de plus grands détails sur chaque tribu, mais on peut considérer comme exact ce qui va suivre.

A l’origine, tous les Ahaggâr ne formaient qu’une seule tribu, celle des Kêl-Ahamellen, divisée en quatorze fractions, mais, par suite de l’impossibilité de vivre réunies, chacune des divisions a dû se séparer de la souche mère et se constituer à l’état de tribu indépendante, avec son autonomie spéciale. Les fractions qui avaient des imrhâd se sont réservé pour leurs besoins des territoires particuliers dans les parties protégées de la montagne ; celles qui ne possédaient pas de serfs ont adopté la vie errante des nomades dans les déserts qui les séparent de leurs voisins.

De ces généralités je passe aux détails.

_Tribu des Kêl-Ahamellen proprement dits._

Cette tribu, qui a d’abord embrassé quatorze fractions, en comprendrait encore trois aujourd’hui, d’après quelques Touâreg, savoir :

Les Tédjéhé-n-Esakkal,

Les Tédjéhé-n-Eggali,

Les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert.

Selon cette version, la confédération des Ahaggâr ne comprendrait que douze divisions.

D’après d’autres Touâreg, les Essakal et les Eggali constitueraient des tribus ayant une vie propre, et les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert seraient aujourd’hui les seuls représentant la tribu mère. J’adopte cette dernière version.

Cette tribu vit dans le Mouydîr, entre In-Sâlah et le Ahaggâr. De tous les Touâreg de l’Ouest, elle est la plus rapprochée de l’Algérie et celle qui fréquente le plus souvent nos marchés.

Elle n’a pas de serfs.

Le voisinage d’In-Sâlah, la fertilité relative de son territoire, assez abondamment pourvu d’eau, permettent à cette tribu de vivre dans de meilleures conditions d’aisance que les autres.

On est généralement d’accord pour donner le titre d’hommes sages à tous ses membres, première preuve à l’appui de l’opinion que tous les Ahaggâr abandonneraient la carrière des aventures, si, comme les Kêl-Ahamellen, il pouvaient ajouter aux produits de leurs troupeaux quelques bénéfices réalisés par le commerce.

_Tribu des Tédjéhé-Mellen._

Son chef est Mohammed-eg-Brahîm.

Cette tribu, faible par le petit nombre de ses nobles, a une importance réelle par les serfs dont elle dispose et par la position qu’elle occupe sur la frontière du territoire des Azdjer, dans la partie occidentale du plateau de Tasîli.

Les serfs des Tédjéhé-Mellen sont :

Les Kêl-Ouhât (fraction des Isaqqamâren),

Les Aït-Lôahen (une partie),

Les Kêl-Taroûrit.

On accorde aux Tédjéhé-Mellen un esprit de conciliation utile aux bons rapports entre les deux branches de la grande famille des Touâreg du Nord.

_Tribu des Kêl-Rhelâ._

La plus puissante de la confédération par le nombre de ses hommes nobles, de ses serfs et des tribus satellites qui gravitent autour d’elle, la tribu des Kêl-Rhelâ est aux Ahaggâr ce que celle des Orâghen est aux Azdjer. La position qu’elle occupe à la tête et au centre du plateau, citadelle de la confédération, lui assigne aussi le rang de tribu capitale. On sait déjà, par la _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi, que l’aïeul des Kêl-Rhelâ est un sultan du nom d’El-’Alouï.

A tous ces titres, cette tribu donne à la confédération son amghâr ou chef des chefs.

J’ai dit que le centenaire Guemâma était en possession de cette dignité, par droit de naissance, mais que, par suite de nécessité majeure, on avait dû en conférer les fonctions à El-Hâdj-Ahmed, de la tribu des Ifôghas, et frère du Cheïkh-’Othmân. Je ne reviendrai pas sur cette transaction.

Ahitârhen est le chef particulier de la tribu.

Les serfs des Kêl-Rhelâ sont :

Les Imesselîten (un tiers),

Les Kêl-Rhâfsa (la moitié),

Les Isaqqamâren (une partie),

Les Kêl-Ingher,

Les Kêl-Rhârîs,

Les Kêl-Tesôka,

Les Kêl-Adenek,

Les Kêl-Tîfedest,

Les Kêl-Tâzhôlet,

Les Kêl-Tahât,

Les Isândaten,

Les Martamaq,

Les Dag-wân-Taouât.

J’ai à faire ici plus d’une remarque sur le rôle, l’importance et la position des tribus imrhâd de la dépendance des Kêl-Rhelâ.

In-Sâlah est le marché des Ahaggâr ; les Kêl-Ingher habitent le petit village de ce nom dans le Tidîkelt et servent de point d’appui aux nobles quand ils se rendent au marché.

La route de Rhât à In-Sâlah est la principale artère qui traverse les montagnes ; les Isaqqamâren dans le Tasîli et les Kêl-Rhârîs dans le Mouydîr en commandent les principaux passages.

Sur cette route s’effectuent de nombreux transports ; les Isaqqamâren, riches en chameaux, en ont le monopole.

La seule production de quelque valeur commerciale dans le Ahaggâr est celle du séné ; les Kêl-Rhâfsa occupent les territoires de Wahellidjen et d’Arhafra qui le produisent.

Les nobles seigneurs peuvent redouter des surprises dans leur citadelle du Ahaggâr ; quatre tribus serves, sédentaires, veilleront, sentinelles vigilantes, aux quatre points cardinaux de leur territoire : les Kêl- Tahât au Sud-Ouest, les Kêl-Tazhôlet au Sud-Est, les Kêl-Tîfedest et les Kêl-Adenek au Nord. Par ces deux dernières tribus, les Kêl-Rhelâ commandent les deux routes d’Idélès à In-Sâlah, et d’Idélès à Ouarglâ.

A ces signes, on reconnaît une tribu qui domine et qui veut conserver sa prépondérance.

M. le commandant Hanoteau, dans sa _Grammaire temâchek’_, donne quelques détails sur les Isaqqamâren ; je les consigne ici :

« Les Isaqqamâren comptent deux douârs de quarante tentes chacun. Ils ont beaucoup de chameaux.

« Leur territoire est compris entre Tiferkan du côté du Touât, Tîn- Zaouâten du côté de Rhât et Tîn-Gharest du côté du Ahaggâr. »

L’esclave duquel M. le commandant Hanoteau a obtenu ces renseignements se souvenait encore d’un chant sur les Isaqqamâren ; il le cite comme exemple de poésie temâchek’. Je le copie, car il reproduit l’opinion des Touâreg sur eux-mêmes :

« Les Isaqqamâren, dit-il, ne sont pas des hommes, car ils n’ont ni lances en fer, ni lances à hampe de bois, ni harnachements, ni selles, ni boucliers, rien, en un mot, de ce qui rend l’homme joyeux, pas même de chameaux gras et bien portants.

« Cependant ne portez pas sur eux un jugement trop absolu, car ils sont très-mélangés, et l’on trouve chez eux des gens de toute condition.

« Quelques-uns n’ont que leur bâton pour tout bien ; d’autres sont pauvres, mais à l’abri du besoin ; d’autres sont possédés du démon.

« Il y en a qui font le pèlerinage de la Mekke et le renouvellent ; il y en a qui savent lire le Coran et qui l’apprennent par cœur.

« Il y en a, enfin, qui ont aux pâturages des chamelles avec leurs petits et des lingots d’or bien enveloppés dans des chiffons.

« Quant aux armées, ils ne se joignent pas à elles : c’est pourquoi les pointes de leurs lances sont aussi aiguës et leurs boucliers si beaux. »

Nonobstant le dire du poëte, les Isaqqamâren passent pour des convoyeurs de caravanes très-braves, et même on les accuse d’aimer un peu trop les querelles.

_Tribu des Irhechchoûmen._

Petite tribu, satellite des Kêl-Rhelâ, vivant comme ces derniers sur les plateaux les plus élevés du Ahaggâr.

Son chef est Ouân-Sella.

_Tribu des Ibôguelân._

Le nom d’Ibôguelân est un objet d’effroi dans tout le Sahara, car cette tribu ne vit que du produit de ses courses.

Nomade, elle n’a pas de territoire, si ce n’est un centre de réunion entre le Tîfedest et les sommets du Ahaggâr, chez les Kêl-Rhelâ, leurs parents et alliés.

Assurée de sa retraite et certaine d’être protégée au besoin, en cas de revers, elle ne craint pas de s’aventurer au loin, et même d’aller en course jusque dans l’Azaouad, au Nord de Timbouktou.

Les autres indigènes, Arabes ou Touâreg, ne pouvant s’expliquer comment les Ibôguelân ne succombent pas au rude métier qu’ils font, prétendent très-sérieusement qu’ils sont fils d’un _djinn_ ou génie et d’une fille d’Ève. Le généalogiste Brahîm-Ould-Sîdi s’abstient même de les mentionner.

Leur chef est Akourzelli.

Leurs serfs sont les Imesselîten (un tiers) et les Iberbêren.

Ce dernier nom, comme celui des Iworworen, tribu serve des Orâghen, rappelle celui de _Berbères_ que nous donnons à toute la race.

_Tribu des Tâïtoq._

Cette tribu, à peu près égale en forces à celle des Kêl-Rhelâ, leur sert de contre-poids, dans le Ahaggâr, comme les Imanghasâten contre- balancent la puissance des Orâghen chez les Azdjer.

Elle occupe le versant Ouest du massif du Ahaggâr, position qui la rapproche de la route d’In-Sâlah à Timbouktou.

Son chef est Si-Mohammed.

Leurs serfs sont :

Les Kêl-Ahenet, placés en sentinelle avancée entre la route de Timbouktou et la montagne ;

Les Kêl-Rhâfsa (par moitié avec les serfs des Kêl-Rhelâ), dans la contrée productrice du séné ;

Les Imesselîten (un tiers) ;

Les Ikelân, tirant leur origine de nègres affranchis ;

Les Tédjéhé-n-Afîs.

Ces deux dernières tribus serves sont nomades et chargées de la garde des troupeaux.

Les principales familles des Tâïtoq passent pour avoir conservé des traces de leur noble origine et pour mener une existence moins matérielle que celle des autres tribus.

_Tribu des Tédjéhé-n-Eggali._

Tribu nomade, satellite des Kêl-Ahamellen.

Pas de territoire propre, pas de serfs.

Son chef est El-Ouahâb.

_Tribu des Ikadéen._

Autre satellite des Tâïtoq, habitant le versant occidental du Ahaggâr.

Cette tribu a pour serfs les Eharhân.

Son chef est Mohammed-Eg-Semâna, sorte de géant, redouté à cause de sa bravoure.

_Tribu des Inembâ-Kêl-Tahât._

Le mont Tahât, que cette tribu habite, est un des points les plus élevés du Ahaggâr.

Ces montagnards ont peu d’importance ; un tiers de la tribu serve des Imesselîten leur appartient.

Leur chef est Ourzîg.

_Tribu des Inembâ-Kêl-Émoghrî._

Les vallées d’Ouâdinki et d’Emoghrî, qui descendent du versant Nord-Est du Ahaggâr, pour aboutir à la Sebkha d’Amadghôr, sont les lieux de résidence de cette tribu, peu importante d’ailleurs.

Ses serfs sont :

Les Aït-Loâhen (une partie),

Les Ehen-n-Ehôlagh,

Les Aït-Loâhen-kêl-Tazhôlet.

Son chef se nomme Oû-Rhalla.

_Tribu des Ikerremôïn._

Petite tribu sans importance, n’ayant pas de serfs vivant à Tazhoûlt.

Elle a pour chef El-Kounti-eg-Findeguema.

_Tribu des Tédjéhé-n-oû-Sîdi._

La tribu qui porte ce nom n’a aucun point de résidence fixe ; elle erre dans le désert, sous la conduite de Mettoûk.

_Tribu des Ennîtra._

Autre tribu nomade qui, de même que la précédente, parcourt l’immensité du Sahara.

Son chef, Eg-Antéouen, a la réputation d’être un brigand.

_Tribu des Tédjéhé-n-Esakkal._

Encore une tribu, annexe des Kêl-Ahamellen, qui a pour chef Afinguenân, et sur laquelle, comme pour les trois précédentes, il m’a été impossible d’avoir des renseignements.

On les connaît de nom, on sait quels sont leurs chefs. Que peut-on savoir de plus de tribus n’ayant ni feu ni lieu, et dont toute l’existence se consume à suivre des troupeaux et à disputer des puits et des pâturages à leurs voisins ?

Sans aucun doute, ces tribus trouvent beaucoup de charmes dans leur vie vagabonde, mais il faudrait se faire nomade comme elles pour pouvoir les apprécier.

[Note 116 : Le nom de la partie de cette tribu restée sur les rives du Niger est grammaticalement un peu différent : il s’écrit et se prononce _Ioûrâghen_.]

[Note 117 : A Ghadâmès, dans le quartier de Tîn-Guezzîn, un clou planté dans le mur indique à quelle hauteur arrivait la tête de Mahâoua quand il se tenait debout.]

[Note 118 : Les Touâreg prononcent souvent ce nom comme s’il était écrit _Rhosmân_, parce qu’ils n’ont pas dans leur langue les sons de l’_’aïn_ et du _tha_ arabe.]

[Note 119 : Le traité de Ghadâmès confère à la famille d’Ikhenoûkhen la protection des voyageurs français, à charge par eux d’acquitter des droits qui ne sont pas encore déterminés.]