CHAPITRE V.
TOUÂREG DANS LEUR VIE INTÉRIEURE.
Les Touâreg étant nomades, pasteurs, musulmans, et habitant le désert, leur vie intérieure a beaucoup d’analogie avec celle des Arabes nomades de la même région. La manière de vivre de ces derniers étant connue, je la prendrai pour terme de comparaison.
J’entrerai peut-être dans des détails qui, au premier abord, peuvent paraître surabondants. J’ai eu l’heureuse chance de voyager en tribu, de voir, d’observer la vie du peuple târgui ; je puis donc essayer de la raconter, ce qui n’a pas encore été fait.
_Campements. — Habitations._
Les Touâreg ont des campements de station et des campements de marche.
Dans leurs campements de station, toujours choisis près des points les plus riches en eaux et en pacages, les nobles habitent la tente, les serfs la chaumière.
Un grand camp de tentes est un _âmezzâgh_ ; un petit camp, un _êrhêouen_.
L’habitation, qu’on appelle tente, comprend :
Un _velum_ ou abri contre les intempéries des saisons, tantôt en tissu de chaume, _êhen_, tantôt en peau, _ehakît_, tantôt en laine, _abêrdjen_ ;
Un pilier, support de la couverture, _têmankaït_ ;
Des piquets, _âmateïté_.
Un groupe de chaumières, au nombre de six à douze environ, dans lequel les familles consanguines se concentrent pour se protéger en cas d’attaque, mais pas assez pour se gêner, constitue une _taousit_ ou tribu.
Généralement, les réunions de tentes sont disposées en rond, comme les _douâr_ des Arabes ; l’espace circulaire qu’elles laissent entre elles, la cour, dans laquelle on réunit les troupeaux pour la nuit, porte le nom de _tasaguîft_.
La tente a la forme de la _kheïma_ arabe ; mais elle est beaucoup plus petite.
Les peaux de l’_ehakît_ sont tannées, peintes en rouge et bien cousues.
La chaumière, _tîkabert_, dont les murailles sont en branchages et les toits en roseaux et en paille de marais, ressemble assez au _gourbi_ des indigènes de l’Algérie, quoique généralement plus grande.
Pour le climat du Sahara, ces deux habitations sont d’assez médiocres abris.
Dans les campements fixes des serfs, chaque habitation a souvent son petit jardinet, avec une haie sèche en palmes, dans lequel on cultive quelques légumes. Ce petit potager porte le nom d’_âfaradj_.
En marche, à l’exception des nobles et des riches, qui ont des tentes, la masse campe en plein air, sans ordre, au milieu des bagages, en se servant de ces bagages, _kâya_, comme abri contre le vent.
Quoique voyageant avec les chefs, et pendant huit mois, je n’ai peut- être pas vu dix tentes.
_Mobilier. — Ustensiles._
Le mobilier d’un ménage târgui comprend :
Des nattes en sparterie, _êhen_, tenant lieu de plancher ;
Des nattes paravent, _âsalâ_ ;
Des tapis en laine, de diverses couleurs, _tâhouârt_, très-rares ;
Des tapis en laine, rouges, _tâgdoûmfest_, également rares ;
Des peaux de bœuf tannées, _îserkow_, servant de table à manger ;
Des matelas, _ettorâh_ ; des oreillers, _âsâmou_ ; des couvertures, _elbottânîet_ ; des lits, _tâftaq_ ; mais ces objets de luxe sont à peine connus même des chefs, la plèbe se contentant de l’_âdebên_ ou lit creusé dans le sable avec la main ;
Des coussins en cuir, _âdafôr_ ;
Des corbeilles en sparterie, _tarhéennat_ ;
Des sacs en peaux, _âdjerâ_ ou _ârheredj_, tenant lieu d’armoires et fermés à l’aide d’une clef, _asârou_, au moyen d’un cadenas, _tenâst_ ;
Des cages à dromadaire, _takhâouit_, avec leur couverture, _âhenneka_, pour abriter les dames en voyage ;
Des bâts d’âne, _eroûkkou_ ;
Des outres, _abeôq_, pour les provisions d’eau ;
Des seaux en cuir, _adjâ_, et des cordes, _erhorêfi_, pour puiser l’eau ;
Des outres, _tânouart_, pour le lait ;
Des gourdes, _titakalt_, tenant lieu de vases ;
Des cruches en terre, _îmekî_ ;
Des cruches en bois, _tahattint_, pour le beurre ;
Des vases en bois, _akoûs_, pour boire ;
Des tasses, _têbênt_ ;
Des plats en bois, _târhelâlt_ : grands, _ârhelâl_ ; petits, _târhehoût_ ;
Des vases en fer battu, _êrhêr_ : ceux pour manger, _êrhêr-wân-efoûs_ ; ceux pour se laver, _êrhêr-wân-emoûd_ ;
Des cuillers en bois, _tesôkalt_ ;
Un mortier en bois, _âkabar_, pour remplacer le moulin à bras des Arabes, avec un pilon en pierre, _tîndi_, pour écraser les grains dans le mortier ;
Une lampe, _tâftîlt_ ;
Des miroirs, _tîsit_ ;
Des violons, _amzhâd_ (la _rebâza_ des Arabes), avec leur archet, _tadjegnhé_ ;
Si, à ces principaux ustensiles, on joint quelques menus objets, on aura l’inventaire de tout le mobilier d’une famille târguie ; cependant il ne faut pas que j’oublie l’écuelle, _êbedjî_, du chien, ce fidèle gardien de la maison.
_Vêtements. — Coiffures. — Chaussures. — Parures._
Les Touâreg, nobles et serfs, portent les mêmes vêtements, plus ou moins beaux, plus ou moins nombreux, suivant leur richesse respective.
Presque tous ont une chemise longue, _tikamist_, à manches, _îhenfâssen_, le tout en toile de coton blanc.
Ceux qui n’ont pas la chemise portent une blouse large, _refîrha_, également en toile de coton blanc, mais très-forte.
Un long pantalon large, _karteba_, à la façon de ceux des anciens Gaulois, en toile de coton bleue, lustrée, provenant du Soûdân, couvre la partie inférieure du corps, de la ceinture à la cheville du pied.
Une longue blouse, _tikamist-koré_ (le _tob_ des Arabes), en toile de coton bleue, teinte à l’indigo, lustrée, sert de pardessus.
Des broderies, _êzhiren_, décorent ce vêtement ; des poches, _alhîb_, le rendent utile pour serrer le mouchoir, _elmakharmet_, la tabatière, la pipe et ses accessoires.
Une ceinture en coton bleu, _tâmentika_, ou _tachêrbit_ quand elle est en laine rouge, fixe ce pardessus au niveau de la taille et donne de la tournure à ce vêtement.
Quelques-uns ont le pardessus en peau ; c’est même un vêtement estimé.
Ceux des Touâreg qui ont des relations avec les Arabes portent quelquefois, par fantaisie, différentes pièces de leurs vêtements : la _gandoura_, qui est une longue robe, _akhbay_ ; le _haïk_, longue pièce d’étoffe de laine, _elhaouli_, ordinairement blanche, mais quelquefois teinte en bleu ; alors elle prend son nom de sa couleur, _ennîl_.
Une longue calotte rouge de Tunis, _tekoûmbout_, avec un gland en soie, sert de coiffure.
Le voile, _tiguêlmoust_, couvre la tête, le front, la nuque, la figure et le cou. C’est une longue pièce de toile de coton, peu large, teinte à l’indigo et lustrée d’un côté, qu’on arrange de façon que les yeux seuls soient visibles, et encore sont-ils masqués par un large pli qui forme en avant une sorte de visière. Le _tiguêlmoust_ est fabriqué au Soûdân.
La partie du voile qui recouvre la tête s’appelle _îtelli_.
Ceux trop pauvres pour acheter cette pièce se voilent avec de la gaze blanche d’Europe, _achchâch_, qu’ils roulent autour de la tête en forme de turban.
Pendant la saison des grandes chaleurs, les voyageurs sahariens portent volontiers un grand chapeau de paille parasol, _têli_, mais cette coiffure est rarement adoptée par les Touâreg.
La chaussure consiste en une forte et large semelle composée de quatre épaisseurs de cuir de chameau, habilement cousues avec des lanières de cuir, et en une bride à trois attaches, posée sur la semelle, sous forme de trépied ; deux des attaches, plates, posées latéralement comme les brides de nos sabots découverts, servent à maintenir le cou-de-pied ; la troisième, arrondie, de la grosseur du petit doigt, est fixée sur la ligne médiane de la semelle, en un point central, à peu près à égale distance de son rebord circulaire. Cette troisième attache, introduite entre le gros orteil et le premier doigt, sert à asseoir l’ensemble du pied sur la semelle. Le dessus de la semelle et les brides sont en peau de chèvre maroquinée, de couleur rouge, avec des dessins variés. (Voir planche XXV, fig. 9.)
Les chaussures ou sandales faites à Kanô (Soûdân) sont appelées _irhâtimen_, celles fabriquées dans le pays, _îmerkeden_.
Les chefs ont quelquefois des bottes molles en maroquin, _ibôhadjen_.
La chaleur du sol, sa nature pierreuse et sablonneuse empêchent les Touâreg de marcher pieds nus comme les Arabes.
Les pauvres seuls n’ont pas de chaussure.
Tel est, avec un chapelet, _îçedhenen_, autour du cou, le costume national.
Les chefs y ajoutent quelquefois, à la manière arabe, un gilet, une veste à manches, un burnous en drap de couleur rouge ou bleu clair. Le rouge est préféré.
Le costume des femmes est plus simple encore.
Il comprend une, deux ou trois longues blouses de coton, _tikamist- koré_, serrées autour de la taille par une ceinture de laine rouge, _tachêrbit_.
Par-dessus ces blouses, une longue pièce de laine, tantôt blanche, _alhaouli_, tantôt rouge, _tabarrakamt_, tantôt à bandes rouges et blanches, _tâbrogh_, dans laquelle elles se drapent à la façon orientale, achève de couvrir leur corps.
La coiffure consiste en bandeaux faits avec les cheveux, qu’elles recouvrent d’une pièce d’étoffe, _îkar-hay_, plus ou moins riche, en laine ou en coton, et dont elles encadrent leur face.
La chaussure est la même que celle des hommes, mais plus légère et plus ornementée.
Les seuls objets de parure à leur usage sont :
Des bagues, _tîsak_ ;
Des bracelets en verre, _tihokaouîn_, ou en argent, _îouoki_ ;
Quelques grains de verroterie, _tâserhâlt_.
Avec d’aussi minces éléments de toilette, les femmes trouvent cependant le moyen de rappeler la pose altière des déesses de l’antiquité. Le mariage de couleurs tranchantes se prête à de nombreuses combinaisons qui sont étudiées avec soin.
_Aliments. — Boissons. — Thé. — Café. — Tabac._
Jamais peuple ne fut plus pauvre en ressources alimentaires ; aussi, à l’exception d’une bouillie, _asînk_, ne trouve-t-on pas chez les Touâreg, comme ailleurs, un mets national, base de leur nourriture. Chacun mange ce qu’il trouve ou ce qu’il peut se procurer au plus bas prix possible, généralement en petite quantité et tout juste ce qu’il faut pour ne pas mourir, excepté dans le cas où l’occasion se présente de manger gratuitement ; car alors l’appétit, surexcité par la gourmandise, ne connaît pas de limites.
Les Touâreg, comme tous les animaux de leur pays, supportent admirablement la faim et la soif. Il est de notoriété publique parmi eux qu’un homme, contraint par la nécessité, peut voyager sans boire ni manger pendant plusieurs jours. Alors, pour supporter plus facilement la privation, on se serre le ventre avec une courroie ou avec une ceinture.
En voyage, les Touâreg ne mangent qu’une fois, quand la marche de la journée est terminée. L’unique repas se dit _azhebri_.
En station, ils font deux repas : le déjeuner, _âmeklî_ ; le dîner, _amedjîn_.
Par le nombre des matières premières qui entrent dans l’alimentation, il est facile de se convaincre que le pays ne suffit pas aux besoins de ses habitants.
Je les énumère ici par ordre de nature :
_Graines_ : blé, orge, sorgho, millet, _toûlloûlt_ (graine de l’_arthratherum pungens_) ;
_Fruits_ : dattes, figues, raisin sec, jujube sauvage, fruits du _Salvadora Persica_ ;
_Légumes domestiques_ : oignons, tomates, aubergines, melons, pastèques, concombres, courges, citrouilles, potirons ;
_Légumes sauvages_ : les principaux sont connus sous les noms indigènes de _tânekfâït_, _harharha_, _tanesmîm_, _inekkân_, _azezzedja_ ; ils sont principalement fournis par la grande famille botanique des Crucifères ;
_Viande d’animaux domestiques_ : chameau, mouton, chèvre ;
_Viande d’animaux sauvages_ : mouflon, antilope, gazelle, gerboise, rat des champs, sauterelles, vers ;
_Condiments_ : lait, beurre, huile, graisse, suif, miel, cassonade, gomme, ail, poivre, poivron, sel et un piment du Soûdân, la _chitta_ ;
Des fromages, importés du pays d’Aïr, complètent la liste des ressources alimentaires des Touâreg.
Le riz, _tâfarhat_, abondant dans tout le Soûdân occidental, est quelquefois acheté par les caravanes comme provisions de retour ; on le mange cuit et assaisonné comme le pilau dans le Levant.
Avec les farines du blé, de l’orge et du _toûlloûlt_, soit prises isolément, soit mélangées, on fait quelques galettes, mais principalement une bouillie cuite, grossière et épaisse, qui rappelle le brouet des anciens Spartiates.
Cette bouillie, qui est la base de la nourriture des Sahariens, porte, suivant les contrées, les noms d’_asînk_, _táraouit_, en temâhaq, et d’_’açîda_, en arabe.
La même bouillie, non cuite, la _mohamsa_ des Arabes, est appelée _tikhammazîn_ par les Touâreg.
Le _kouskousou_, mets national des Arabes, apparaît quelquefois, mais en de rares circonstances, sur la table des nobles et des marabouts ; on lui a conservé son nom, _kaskasoû_, ce qui constate son origine étrangère.
Dans les jours de fête aussi, on prépare une pâtisserie, _alkâk_, sorte de gâteau à base de farine, lait, beurre et miel.
Avec les farines du gâfoûli et du gueçob, on fait aussi des bouillies, mais principalement des crêpes, _elfêtât_, que les Arabes appellent _cherchîch_.
Dans les villes seules on fabrique du pain :
Frais, on le nomme _takeïa_ et _tadjella_ ;
Biscuité, pour l’usage des caravanes, _takeïa-taqqôret_.
La datte (_âheggarh_ pl. _îheggarhen_), la figue et la jujube sont souvent mangées en nature ; le raisin sec est mis dans les ragoûts.
La datte, pilée dans de l’eau et du beurre, constitue le _târekît_ ;
Pétrie avec la farine du gueçob et du piment, et mise en gâteaux crus, sous forme de petits bondons, elle constitue le _takodart_, conserve que l’on mange ensuite en la délayant dans de l’eau.
Les légumes de jardins ne se trouvent que près des villes ou des campements fixes des serfs ; ils sont assez peu abondants pour qu’on ne les mange jamais secs ; les légumes sauvages constituent souvent la principale ressource des malheureux.
On les cuit à l’eau et au sel, avec ou sans beurre ou graisse.
Ordinairement, on ne tue d’animaux domestiques que pour célébrer la bienvenue d’un hôte.
Le repas de l’hospitalité, _âmadjârou_, doit toujours être assez copieux pour rassasier trois ordres de convives : l’hôte, _âmadjâr_ ; le voisin, _anâradj_, qui, sous prétexte d’honorer l’étranger, ne manque jamais l’occasion de remplir son ventre ; et le mendiant, _dadâla_, auquel reviennent de droit les miettes du festin.
Suivant le rang du visiteur et la fortune du visité, c’est tel ou tel animal qui est égorgé : la jeune chamelle grasse est le grand extra de l’hospitalité ; viennent ensuite, par ordre de mérite, le chamillon, le chameau, le mouton, la brebis, le chevreau et la chèvre.
Les viandes de ces animaux sont mangées en rôti ou en ragoût.
Les Sahariens excellent dans l’art du rôtisseur, quoiqu’ils n’aient pour tout appareil qu’une broche en bois, deux piquets fourchus, plantés au- dessus de tisons ardents.
Bien que les viandes des animaux nourris avec les plantes odorantes du Sahara aient généralement du goût, on augmente encore leur fumet en les garnissant des mêmes espèces odorantes.
Les viandes en ragoût sont ou pilées dans du beurre, ou découpées en petits morceaux et cuites, avec assaisonnements, dans des vases en terre ou en fer étamé. Les ragoûts de la première espèce sont des _tâlebadjdjat_, les seconds des _ikerrâyen_.
Quoique cette cuisine ne ressemble pas à la nôtre et se recommande surtout par les épices, elle est cependant bonne, et ceux qui sont admis à la goûter la trouvent délicieuse.
Mais voici le revers de la médaille !
Pendant que le grand seigneur, _âhaggar_, le maître, _mess_, se régalent d’une manière aussi somptueuse, il n’est pas rare de voir la plèbe des pauvres, _talekki_, prendre leur part de la fête en mangeant la peau de l’animal sacrifié, si cet animal est un mouton ou une chèvre. A cet effet, après avoir ébouillanté la peau pour en détacher le poil, on la découpe en petites lanières, sous forme de vermicelle, puis on la fait cuire ou frire, suivant qu’elle est supposée dure ou tendre.
J’ai été initié à ce détail de mœurs d’une assez singulière façon. En route, à l’occasion, j’achetais quelquefois une chèvre ou un mouton pour ma nourriture et celle de mes serviteurs. D’après l’usage, la peau de ces animaux revient de droit à celui qui a eu la peine de le tuer, le nettoyer et le dépecer. Un beau jour, une bête ayant été abattue, un de mes serviteurs, qui n’avait pas droit au pourboire de la peau, vint me la demander, au détriment d’un de ses camarades. A ma question : « Pourquoi il voulait me faire commettre une injustice ? » il me répondit : « J’ai une femme et des enfants qui souffrent peut-être de la faim, moi absent, et je la leur enverrai pour la manger. » Je me fis expliquer comment on faisait du vermicelle avec la peau d’un mouton, et, en homme qui n’avait jamais été réduit à un tel mets, je payai la leçon le prix d’un mouton, pour que la pauvre femme et les pauvres enfants pussent au moins en goûter la viande, ce qui leur était arrivé bien peu souvent. Probablement ma charité n’a pas reçu sa destination, car mon malheureux serviteur aura englouti mon argent dans son escarcelle, et j’en suis à me demander si je n’ai pas commis une mauvaise action, en refusant à une pauvre famille le régal d’une peau de mouton.
La viande des mouflons, des antilopes et des gazelles, chassés dans les dunes pour les besoins de la boucherie, est séchée et gardée précieusement pour les voyages. Cet article est l’objet d’un commerce assez important à Ghadâmès.
La chair de ces animaux sauvages est excellente, et serait très- appréciée si elle pouvait arriver sur nos marchés.
Les sauterelles, considérées comme un fléau dans le Tell, sont une bénédiction de Dieu dans le Sahara. On les sale, ou on les confit dans l’huile pour les conserver.
Le poisson, fourni par les lacs du plateau du Tasîli, est mangé frais, mais par les serfs et les nègres seulement.
Avec les vers des lacs du Fezzân, on fait une pâte alimentaire dont le goût rappelle celui des crevettes ; c’est presque une friandise dans un pays si dépourvu, mais les Fezzaniens seuls en font usage, en délayant cette pâte dans leurs sauces.
Le lait est la base essentielle de la nourriture des Touâreg ; dans la saison des pâturages, ils ne consomment guère autre chose. En toute saison, il fournit le principal condiment de l’alimentation.
Le lait pur se dit _akh_ ou _akh-wâkafâyen_, le lait aigre _akh-wân- tenouârt_, le lait caillé et écrémé _aoulîs_.
On fait peu de beurre, _oûdi_, le lait étant presque tout consommé en nature.
Par la même raison, le _caseum_ manque pour les fromages. Ceux que l’on consomme chez les Touâreg du Nord, fromages secs, _tikammârin_, viennent du pays d’Aïr et du Soûdân.
L’huile, _ahatîm_, le suif, _tâdent_, et la graisse (suif fondu), _îsîm_, viennent du Nord.
Avec le beurre, ces trois matières grasses, toujours rares, sont les seuls assaisonnements de la nourriture.
Les Touâreg ont, pour remplacer le sucre, trois sortes de miel : le _toûraout_, de qualité supérieure, le _tâment_ et le _kharnît_, de qualité inférieure. (Voir liv. II, chap. III, page 241.)
La gomme, _tahaha_, produite par l’_Acacia Arabica_, est souvent mangée, à défaut d’autre aliment, avant qu’elle soit concrète.
Tout le sel, _tîsemt_, employé dans les aliments, vient de la sebkha d’Amadghôr, ou des salines du Fezzân.
Les boissons en usage chez les Touâreg sont :
L’eau, le lait pur, le lait coupé, le lait aigre et le lait caillé.
Ils font une boisson rafraîchissante avec de la farine de sorgho, du fromage du Soûdân, du poivre et des dattes ; elle se nomme _aghâhara_.
Dans les oasis, à l’occasion, ils font usage de la séve de palmier, le _lâgmi_ des Arabes, qu’ils appellent _ilâjbi_ ; mais ils ne la boivent pas fermentée.
Le thé en infusion, le café en décoction sont des boissons de luxe que les chefs seuls connaissent. Ces articles, de provenance étrangère, sont à un prix si élevé que la masse, trop pauvre, ne peut s’en procurer.
L’usage du tabac, _tâberha_, _tâba_, est presque général chez les Touâreg, car, à l’exception des marabouts, hommes et femmes fument et prisent ou chiquent, les femmes moins que les hommes cependant.
Le tabac employé vient du Fezzân, de Tripoli, du Soûf ou du Touât, contrées où on le cultive en assez grande quantité. Il est d’une qualité très-inférieure.
L’arsenal du fumeur se compose d’une blague en peau, _abelboûdh_, et d’une pipe composée d’un fourneau, _tekoûgna_, et d’un tuyau, _annefêr_. Un chapeau en cuivre, fixé au tuyau par une chaînette, couvre le fourneau, précaution très-utile pour éviter les incendies et qui devrait bien être imitée en Algérie.
La tabatière consiste en un segment de roseau. Le tabac prisé est en poudre très-fine.
Le tabac de chique est toujours mélangé avec du natron, pour atténuer les effets de l’âcreté du tabac, mais le correctif est loin d’être innocent, car son usage gâte promptement les dents.
_Religion. — Superstitions._
Les Touâreg sont musulmans, mais à l’exception des marabouts et de quelques hommes pieux, ils ne pratiquent pas.
L’islamisme impose aux vrais croyants de nombreuses obligations : la prière, précédée d’ablutions, le jeûne du ramadhân, le pèlerinage à la Mekke, l’aumône, etc.
Comment les Touâreg pourraient-ils s’acquitter de ces prescriptions ?
La prière et le pèlerinage exigent du temps, le jeûne et l’aumône supposent le superflu, et ils n’ont ni l’un ni l’autre.
A peine compterait-on chez les Touâreg du Nord une trentaine d’individus ayant visité le tombeau du prophète, quoique le titre de _hâdj_ soit très-considéré chez eux ; c’est que, pour aller à la Mekke, il faut être riche et avoir quelqu’un qui, en l’absence du chef de la famille, réponde de sa sécurité.
L’aumône ne saurait être pratiquée dans un pays qui semble avoir pour loi générale de vivre aux dépens d’autrui.
Ainsi, les principales prescriptions de l’islamisme ne sont pas observées.
D’ailleurs, rien au milieu d’eux qui rappelle aux devoirs religieux : pas d’imâm, pas de mufti, pas de mosquées, pas de chapelles. La zâouiya de Timâssanîn est une exception comme le marabout Si-’Othmân, qui en est le chef ; aussi les Arabes disent-ils des Touâreg : « _ma’andhoum-ed- dîn_, ils n’ont pas de religion. »
Le reproche d’impiété que les Arabes formalistes adressent aux Touâreg n’est cependant pas complétement fondé, car si, comme tous les hommes aux prises avec les difficultés matérielles de l’existence, ils sont forcés de négliger la forme, ils pratiquent la morale mieux que les Arabes.
Néanmoins, les Azdjer reconnaissent l’autorité spirituelle du sultan de Constantinople, et les Ahaggâr, comme les Touâtiens, celle de l’empereur du Maroc, pour lesquels ils font la prière officielle dans les grandes solennités.
Si on interroge les croyances, les superstitions des Touâreg, on retrouve vivantes encore dans leurs âmes les traces des diverses religions qu’ils ont professées.
Leur Dieu est _Amanaï_ (l’Adonaï de la Bible) ; il est unique ;
Le ciel, _adjenna_, le paradis, _idjennaouen_, où l’homme reçoit la récompense de ses bonnes actions après la mort, est habité par les anges, _andjeloûs_ pl. _andjeloûsen_ (ἄγγελος, _angelus_) ;
L’enfer est _tîmsi-tân-elâkhart_, le dernier feu ;
Le diable, _iblîs_, y règne.
La croix se trouve partout : dans leur alphabet, sur leurs armes, sur leurs boucliers, dans les ornements de leurs vêtements. Le seul tatouage qu’ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales ; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix.
Les selles des chameaux sont garnies de clochettes, quoique partout l’islamisme ait détruit et repoussé la cloche comme une sorte de cachet du christianisme.
Dans les mœurs, les traces du christianisme sont encore plus évidentes : la monogamie, le respect de la femme, l’horreur du vol, du mensonge, l’accomplissement de la parole donnée, etc., etc.
Quoique musulman, le târgui n’a jamais qu’une femme ; quoique musulmane, la femme est l’égale de son mari en toutes choses.
Ebn-Khaldoûn semble douter que les Sanhâdja Lithâmiens aient jamais été chrétiens, et il affirme même qu’ils professaient le magisme quand ils ont été si difficilement convertis à l’islamisme ; car, d’après les historiens du temps, ils ont renié quatorze fois leur nouvelle religion.
Probablement, ils n’ont pas été meilleurs chrétiens qu’ils ne sont aujourd’hui bons musulmans. Les traditions païennes devaient, à cette époque, comme de nos jours, dominer dans leurs croyances.
Souvent, soit pour le commerce, soit pour le pillage, les Touâreg vont en expéditions lointaines et, pendant ces longues absences, leurs familles sont privées de leurs nouvelles. Pour se mettre en communication avec ceux qui leurs sont chers, les femmes, parées de leurs vêtements et ornements les plus riches, vont se coucher sur les anciennes tombes, où elles évoquent l’âme de celui qui les renseignera. A leur appel, _Idebni_, un esprit, se présente sous la forme d’un homme. Si l’évocatrice a su plaire à l’esprit, Idebni lui raconte tout ce qui s’est passé dans l’expédition ; dans le cas contraire, il l’étrangle. Il va sans dire que les femmes, connaissant les exigences d’Idebni, font si bien qu’elles reviennent toujours avec des nouvelles qui, dit-on, sont confirmées par les voyageurs à leur retour.
Pomponius Mela (_Afrique intérieure_, ch. IX) constate la haute antiquité de cette superstition : « Les Augiliens, dit-il, ne reconnaissent d’autres divinités que les âmes des morts. Ils ne jurent que par elles et ils les consultent comme des oracles ; à cet effet, après avoir expliqué leur demande, ils se couchent sur quelque tombeau et reçoivent la réponse en songe. »
_Augilæ manes tantum Deos putant ; per eos dejurant ; eos ut oracula consulunt : precatique quæ volunt, ubi tumulis incubuere, pro responsis ferunt somnia_.
L’oasis d’Aôudjela, où les mânes étaient consultés comme des oracles, est la première station que l’histoire et la tradition assignent aux peuples objet de cette étude.
La perpétuité de cette superstition est d’autant plus étrange, qu’à part cette évocation exceptionnelle des âmes les Touâreg ont horreur de tout ce qui leur rappelle le souvenir des morts. Ils n’en parlent jamais, ne veulent pas qu’on en parle devant eux, qu’on prononce leurs noms, et, quand une tombe se rencontre sur leur route, ils l’évitent avec le plus grand soin.
Mais rien n’est comparable à la croyance aux génies, _âlhîn_, _âlhînen_, êtres surnaturels, auxquels l’imagination donne la forme humaine, avec des cornes, une queue et du poil pour vêtements.
D’après la tradition orientale, les génies sont partout, mais chez les Touâreg Azdjer, les _âlhînen_ occupent un pâté de montagnes isolées qui leur est entièrement abandonné et où nul n’oserait pénétrer.
Cette montagne est située sur la route des caravanes de Ghadâmès à Rhât, près la chaîne de l’_Akâkoûs_, à 30 kilomètres au Nord de Rhât. Les Arabes l’appellent _Qaçar-el-Djenoûn_, les Touâreg _Idînen_.
Ce palais enchanté, dont on distingue tous les détails de la route, est composé d’une série d’énormes blocs de pierres lavées par les eaux et représentant les formes les plus bizarres. Pour peu que l’imagination vienne vivifier ces masses inertes, on y voit des temples, des fortifications, des tours, des châteaux, tout ce que l’on veut. (Voir la planche ci-contre.)
On raconte qu’un individu ayant cherché à y entrer par la gouttière d’écoulement des eaux, y trouva, au centre, un cimetière de grands tombeaux de païens, _djohâla_, qui lui inspira une frayeur à le faire rebrousser chemin.
Une plantation de palmiers, affirme-t-on, existerait dans l’intérieur de ces montagnes qui ont la forme d’un fer à cheval. On aurait la preuve de ce fait par les troncs de palmiers trouvés, à l’époque des grandes pluies, dans les eaux qui descendent d’Idînen dans le lit du _Tânezzoûft_.
M. le docteur Barth a entrepris d’explorer la montagne d’_Idînen_, mais nul târgui n’a voulu l’y accompagner. Sans guide, il s’est perdu, et, sans eau, sans vivres, sous un ciel ardent, il a failli périr de soif et de faim, à ce point qu’il a dû ouvrir une de ses veines pour en boire le sang. Bien qu’il n’y eût rien que de naturel dans le grave danger couru par l’intrépide voyageur, les Touâreg y voient une preuve de plus de l’impossibilité de pénétrer impunément dans le domaine des génies.
Quand j’ai témoigné à Ikhenoûkhen le désir de visiter la montagne d’Idînen, il en fut aussi effrayé que s’il s’était agi de la chose la plus difficile du monde. Je n’insistai pas.
Inutile de dire que M. le docteur Barth, qui a parcouru en détail les monts Idînen, n’y a trouvé ni cimetière, ni palmiers.
Chez les Ahaggâr, le mont Oudân est aussi abandonné aux âlhînen et nul n’y pénètre. Les génies qui l’habitent auraient, dit-on, l’humeur batailleuse, car on raconte qu’ils viennent attaquer leurs frères, chez les Azdjer, et qu’on entend parfois le bruit de leurs combats.
Pl. XXIII. Page 416. Fig. 37 et 38.
[Illustration : Fig. 1. — VUE ISOLÉE DE L’IDÎNEN OU QAÇAR-EL-DJENOÛN,
Réputé la demeure des esprits chez les Azdjer.]
[Illustration : Fig. 2. — VUE DE L’IDÎNEN ET DE L’AKÂKOÛS.
D’après les profils relevés à la boussole par M. H. Duveyrier.]
Chez les Touâreg d’Aïr, les génies occupent une oasis enchantée que personne ne connaissait lorsque la découverte en fut faite de la manière suivante :
Un târgui de la vallée de l’Ouâdi-Tâfasâsset, après avoir abreuvé ses chameaux aux puits de son campement, les conduisit au pâturage dans un désert du côté du pays des Teboû, où il les abandonna, selon l’habitude, les chameaux revenant toujours vers les puits quand ils ont soif. Cette fois, les chameaux furent très-longtemps à reparaître, et quand ils rentrèrent leurs crottins étaient pleins de noyaux de dattes.
D’où venaient-ils donc ? on ne connaissait pas de dattiers dans le pays.
Intrigué de cette découverte, le propriétaire des chameaux suivit leurs traces. Elles le conduisirent au milieu des sables, à une plantation de dattiers arrosés par des sources. Il mangea des dattes, en remplit une outre, après quoi il monta un de ses chameaux pour regagner sa demeure.
Quel ne fut pas son étonnement, quand, après avoir voyagé toute la nuit, il se retrouva, au point du jour, à la source qu’il avait quittée la veille !
Peut-être l’obscurité l’a-t-elle empêché de reconnaître sa route ?
Il se remet en marche et voyage tout le jour. Au soir, il est encore au même point.
A bon entendeur, salut ! Notre târgui a compris que le génie conservateur de la plantation ne veut pas qu’il emporte des dattes. Il vide donc son outre et repart ; mais, après une longue marche, la source fatale est encore là. Alors le târgui fouille son bagage, et il y trouve une datte oubliée. C’est là la cause de l’enchantement. Il la jette, se remet en route et arrive enfin pour raconter à ses contribules l’histoire de ses mésaventures.
Personne n’a mis en doute son récit, mais nul n’est allé à la recherche de l’oasis enchantée.
Il y a probablement aussi un territoire réservé aux alhînen chez les Aouélimmiden, de sorte qu’il y aurait, dans chaque grande fraction târguie, une tribu de génies correspondant à chacune d’elles.
En voyant, au XIXe siècle, les Touâreg assigner, au milieu de leurs campements, un territoire aux génies, et respecter ce territoire comme inviolable, on est tout étonné de retrouver une tradition qui remonte aux premiers âges de l’histoire.
Pomponius Mela place dans les montagnes, aujourd’hui occupées par les Touâreg, « des peuples plus qu’à demi sauvages, qui méritent à peine qu’on les mette au rang des hommes et qu’on nomme les Égipanes, les Blemyens, les Gamphasantes et les Satyres, qui, n’ayant ni feu ni lieu, ne font qu’errer d’un endroit à l’autre sans s’arrêter nulle part.
« Les Gamphasantes sont nus ; les Blemyens n’ont pas de tête, leur visage étant placé sur leur poitrine ; les Satyres n’ont rien de l’homme que la figure. Les Égipanes sont faits comme on le dit communément. »
Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la somme des connaissances sur ces êtres surnaturels s’est beaucoup agrandie, car on ne serait pas embarrassé de trouver aujourd’hui dans les bibliothèques des zâouiya bien des volumes, œuvres d’hommes graves, qui donnent les détails les plus intimes sur la vie des génies, leurs divisions en nations, en tribus, leurs mœurs, leurs coutumes, etc., etc. L’imagination de l’homme ne recule devant rien, quand il s’agit de mystères.
Dans toute l’Afrique, il n’y a pas un individu, éclairé ou ignare, instruit ou illettré, qui n’attribue aux génies tout ce qui arrive d’extraordinaire sur la terre.
Chez les Touâreg, cette croyance est tellement puissante qu’ils ne veulent jamais passer la nuit sous un toit, dans la crainte de s’y trouver emprisonné par les alhînen : aussi, mettre un târgui en prison est presque le condamner à mourir de peur.
Toute maladie nerveuse : épilepsie, catalepsie, convulsion, etc., est réputée prise de possession par les génies ; pour les conjurer d’évacuer la place, on a recours aux exorcismes les plus étranges.
Les Touâreg croient aussi aux sorciers, aux enchanteurs, auxquels ils attribuent le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Tout voyageur européen, par le seul fait qu’il ose aborder des pays inconnus, est réputé quelque peu sorcier. Aussi El-Hâdj-el-Amîn, le cheïkh de Rhât, évitait-il mes regards avec le plus grand soin, dans la crainte de tous les dangers possibles.
L’ignorance des peuples barbares, qui transforme les voyageurs européens en êtres surnaturels et les fait apparaître comme dangereux, a souvent créé de grands dangers à de nobles martyrs de la science. Peut-être la mort de Vogel est-elle due à cette cause. C’est pourquoi les voyageurs agiront toujours prudemment en ne s’avançant dans des contrées où ils sont inconnus que sous la caution des hommes qu’ils viennent de quitter et qui ont eux-mêmes expérimenté la limite tout humaine de la puissance de l’étranger.
En raison de ces terreurs et superstitions, l’amulette joue un grand rôle chez les Touâreg, car on lui attribue la propriété de pouvoir préserver de tout, excepté de la mort. Et comme les Touâreg craignent beaucoup de choses, ils ont la tête, le cou et la poitrine couverts d’amulettes.
Les amulettes des Touâreg ressemblent à celles de tous les autres musulmans : elles consistent en petits sachets de cuir, plus ou moins ornementés, ajustés sur une lanière également en cuir, de manière à former des colliers. Dans ces sachets sont enfermées des feuilles de papier couvertes de versets du Coran ou de signes cabalistiques.
Il y a deux classes bien distinctes d’amulettes : celles destinées à appeler sur la personne qui les porte toute la série des biens que l’homme peut désirer ; celles appelées à éloigner toute la série des maux qu’il peut redouter.
Les marabouts qui les fabriquent ont chacun leur spécialité. L’Islamisme, en son entier, est mis à contribution pour constituer la collection de chaque croyant.
_Instruction._
La langue parlée dans chaque confédération constitue un dialecte propre.
Bien que les Touâreg des quatre confédérations se comprennent entre eux, il y a cependant des différences notables dans chaque dialecte, surtout dans ceux du Sud qui ont donné l’hospitalité à beaucoup de mots des diverses langues nègres de l’Afrique centrale. Ceux du Nord paraissent plus purs de mélange. Si on y trouve quelques mots arabes, nécessairement importés avec la religion musulmane, du moins, les mots d’origine nègre ne les ont pas envahis.
Pour la prononciation des mots, la principale différence entre les dialectes du Nord et ceux du Sud est que, dans les premiers, l’_h_ est aspirée, et que, dans les seconds, cette lettre est remplacée par un _ch_ ou par un _z_, ce qui rend la prononciation plus douce[122].
En général, hommes et femmes savent lire et écrire, mais les femmes plus que les hommes, surtout dans la classe des nobles.
La lecture et l’écriture du tefînagh sont enseignées dans la famille par les femmes : c’est pourquoi, sous ce rapport, le degré de leur instruction est supérieur à celui des hommes.
La connaissance de la langue arabe écrite est restreinte à une minorité d’élite. Un plus grand nombre se sert de la langue arabe parlée.
La langue arabe est enseignée par des tolba du Touât, qui entreprennent l’éducation de toute une famille, filles et garçons. Les familles un peu aisées, celles des chefs, ont un maître qui les accompagne partout où elles vont, tant qu’il y a un enfant à instruire. Comme les filles sont moins distraites de leurs travaux que les garçons, elles profitent mieux qu’eux des leçons de leur instituteur.
Les livres arabes qu’on trouve chez les Touâreg sont le Coran et ses commentaires. Ils sont rares.
Ceux des Touâreg qui parlent la langue arabe s’expriment en termes bien plus corrects que les Arabes de l’Algérie, mais au bout de cinq mots on reconnaît qu’ils sont Touâreg, car ils ne peuvent prononcer l’_h_ dur, et remplacent cette lettre par un _kh_ : ainsi ils ne disent pas _hânoût_, _halîb_, mais _khânoût_, _khalîb_.
Parmi les femmes, il en est de véritablement instruites et qui feraient honte aux femmes des Arabes de l’Algérie. Aussi, quand on constate quel degré d’influence l’éducation a donné à la femme târguie dans la famille, on regrette d’apprendre que, sur la proposition de quelques membres musulmans des conseils généraux de l’Algérie, on ait renoncé à enseigner la lecture et l’écriture aux jeunes filles mauresques qui fréquentent les écoles d’Alger, surtout quand on avait surmonté les premières difficultés du professorat.
Dans cette circonstance, on a trop subi l’influence d’hommes habitués à considérer la femme comme un être inférieur qui doit, en toutes choses, être subordonnée aux caprices de l’homme.
Les connaissances en calcul sont à peu près nulles, si ce n’est chez les marchands des villes de Ghadâmès, de Rhât et d’In-Sâlah.
Quant aux Touâreg nomades, ils comptent sur les grains de leurs chapelets, ou au moyen de points marqués sur le sable.
Cependant, à la différence des Arabes, la plupart des Touâreg savent leur âge, en années lunaires.
La division de l’année est la même que chez les Arabes.
Voici, en temâhaq, les noms des mois :
Azhoûm (âzhoûm) correspondant à _Ramadhân_.
Tesesî — à _El-fotor_.
Djer-moûhadan — à _El-fotor-eth-thâni_.
Tafâski — à _El-’aïd_.
Tâmessadaq — à _’Achoûra_.
Tâllit-sattafet — à _Sefer_.
Tâllit-ârarhet — à _El-mouloûd_.
Aouhêm-iezzâren — à _Teba’at-mouloûd-el-oouel_.
Aouhêm-ilkemen — à _Teba’at-mouloûd-eth-thâni_.
Saret — à _Chaa’bân-el-oouel_.
Tîn-tenslemîn — à _Chaa’ban-eth-thâni_.
Tîn-tenslemîn-imezzehêl — à _Chaa’ban-eth-thâleth_.
Les noms des jours de la semaine sont :
Vendredi _El-djemet_,
Samedi _Es-sebet_,
Dimanche _El-hâd_,
Lundi _El-îtni_,
Mardi _El-tenâta_,
Mercredi _Enârda_,
Jeudi _El-rhamîs_,
tous empruntés à la langue arabe et dénaturés.
En dehors de la géographie de la partie de l’Afrique comprise entre le Niger et la Méditerranée, de celle des pays de l’Orient sur la route de la Mekke, qu’ils connaissent bien, les Touâreg savent tout au plus qu’il y a des pays qui s’appellent l’Angleterre, la France, la Russie, et que le premier de ces pays est séparé des deux autres par des mers. A cela se borne la science géographique du peuple le plus voyageur du monde.
Mais on peut dire que le dernier d’entre eux connaît son pays, dans ses détails, comme peu d’entre nous connaissent le leur.
A l’exception de quelques faits conservés par les légendes et la tradition, l’histoire est un livre clos pour eux.
Cependant, par la _Note_ de Brâhîm-Ould-Sîdi, par les listes de sultans, de cheïkh, qui m’ont été données et qui embrassent plusieurs siècles, on voit que les Touâreg, comme tous les Orientaux, tiennent à la conservation de leurs généalogies.
En botanique, les Touâreg défieraient les plus érudits : ils savent le nom de toutes les plantes du Sahara, leurs propriétés utiles ou nuisibles, les terrains qu’elles préfèrent, les époques de leur floraison et de leur fructification. On reconnaît en cela qu’ils sont essentiellement pasteurs.
En zoologie, ils sont moins instruits, mais tous connaissent les grands animaux de leur pays, leurs mœurs et leurs habitudes. Quelques-uns possèdent traditionnellement, en médecine et en art vétérinaire, des connaissances qui suffisent à leurs besoins.
En minéralogie, leur science se borne à distinguer entre elles les substances minérales qu’ils emploient.
Ils savent aussi discerner, par l’observation, les terrains dans lesquels il y a chance de trouver de l’eau pour le forage des puits.
Dans le forage des puits, ils tiennent compte des couches traversées, leur donnent des noms et attachent la plus grande attention à bien reconnaître celle qui précède immédiatement l’eau.
Sur tous les points du Sahara, on trouve des mineurs et des puisatiers qui ont une certaine expérience. Quelques-uns même prétendent être hydroscopes et reconnaître les couches d’eau souterraines que les Arabes appellent _Bahar-taht-el-ardh_, mer sous la terre.
Les marabouts ont des notions de théologie et de droit. Malheureusement les marabouts instruits sont rares chez les Touâreg : obligés d’être continuellement sur les routes pour les devoirs de leur ministère, ils ne peuvent consacrer aux études sérieuses le temps qu’elles réclament.
Les controverses religieuses ont pour thèmes, d’un côté, le fanatisme le plus exalté prêché dans les zâouiya de la confrérie des Senoûsi, de l’autre, la tolérance et la conciliation recommandées par les zâouiya des Tedjâdjna et des Bakkây.
Pour l’enseignement du droit, on suit les préceptes du _Traité de jurisprudence de Sîdi Khelîl_, modifiés par les _Coutumes de Fez_. Dans la pratique, chez les Touâreg, les coutumes locales ont la préférence sur les décisions des plus savants jurisconsultes.
Le _maximum_ de la science, pour ceux qui ont des prétentions à l’érudition, est de se proclamer savants en sorcellerie et en alchimie. Mais, quand on les interroge sur ces sujets, ils évitent habilement toute discussion. Les sciences occultes aiment le secret.
Mais là où excellent incontestablement les Touâreg, c’est dans l’astronomie.
Un peuple qui voyage toujours dans des déserts, et qui, pour éviter la chaleur, préfère les marches de nuit à celles du jour ; ce peuple, s’il n’a pas de boussole, est obligé de guider sa marche sur celle des étoiles. L’esprit d’observation a dû bientôt suppléer chez lui à l’enseignement méthodique, et si ce peuple, comme tout l’indique, a des liens de parenté avec les anciens Égyptiens, la tradition vient en aide à l’observation.
Je n’ai pas la prétention de donner ici une situation des connaissances des Touâreg en astronomie : il eût fallu, pour cela, consulter un grand nombre de guides des caravanes et contrôler les unes par les autres leurs informations : je me borne donc à constater ce que j’ai appris, en conservant autant que possible à la poésie saharienne tout son caractère.
Le Firmament est _Erher_.
Le Soleil est _Tafoûk_, et la Lune _Ayôr_.
Quand il y a éclipse, c’est une rhazia que l’un des deux astres opère sur l’autre.
L’éclipse de Soleil ou la rhazia de la Lune sur le Soleil est _Tafoûk- temêhagh_.
L’éclipse de Lune est _Ayôr-ïemêhagh_.
La nouvelle Lune s’appelle _Tâllit_ ;
La pleine Lune, _Afaneôr_ ;
La Lune avec halo, _Ayôr-ieffrâdj_ ;
Les Étoiles, en général, _Itrân_, au sing. _âtri_ ;
La Voie lactée, _Mâhellaou_.
Vénus est _Tâtrit-tan-toûfat_ (l’_étoile du matin_), comme l’appellent aussi nos bergers.
Orion est _Amanâr_ (_celui qui ouvre_), étymologie qui rappelle celle du nom classique.
Le Baudrier d’Orion, _Tâdjebest-en-Amanâr_ (mot à mot _ceinture de celui qui ouvre_), est une traduction plus complète encore.
Rigel est _Adâr-n-elâkou_ ou _le Pied dans la vase_.
Sirius est _Eydi_, le Chien, c’est-à-dire _le chien du chasseur Amanâr_.
D’après les uns, Orion (Amanâr) sort d’un puits vaseux, et Rigel (Adâr- n-elâkou) est le dernier pied qu’il sort de la vase, c’est-à-dire la dernière étoile qui apparaît lorsque la constellation monte dans l’Est.
D’après d’autres, Amanâr est un Chasseur ceint de sa Ceinture ; il est suivi par un Chien, _Eydi_ (Sirius), et précédé par des Gazelles, _Ihenkâdh_, qui sont les étoiles de la constellation du Lièvre.
A l’époque où Adâr-n-elâkou (Rigel) paraît au firmament, les fruits du _Zizyphus Lotus_, arrivés à maturité, sont déjà tombés à terre. L’apparition de cette étoile est donc à la fois une époque astronomique et botanique.
La grande et la petite Ourse est une Chamelle avec son Chamillon, _Tâlemt-de-rôris_.
Le Chamillon, sans sa mère (la petite Ourse), s’appelle _Aourâ_.
L’Étoile Polaire est dite _Lemkechen_, mot à mot, _tiens_, c’est-à-dire qu’une Négresse est supposée recevoir l’ordre de tenir le Chamillon _Aourâ_, pour qu’on puisse traire sa mère, _Tâlemt_, la Chamelle (c’est- à-dire la grande Ourse).
Les étoiles de la même constellation ψ, λ, μ, ν, ξ, qui forment un triangle, figureraient une Assemblée, _El-Djema’at_, qui délibérerait pour tuer _Lemkechen_ (la Négresse) ; c’est pourquoi cette dernière, saisie d’effroi, ne bouge pas et cherche à se cacher.
Les Pléiades sont les Filles de la Nuit, _Chêt-Ahadh_ ; chacune des six principales étoiles de cette constellation a son nom propre ; la septième est l’œil d’un garçon, qui, après avoir quitté l’orbite oculaire de son propriétaire terrestre, est allé se fixer au ciel.
Cela est expliqué dans les cinq vers suivants :
Chêt-Ahadh essa hetîsenet
Mâteredjrê d-Erredjeâot,
Mâteseksek d-Essekâot,
Mâtelarhlarh d-Ellerhâot,
Ettâs djenen, barâd, tît-ennît abâtet.
Ce qui mot à mot signifie :
« Les Filles de la Nuit sont sept :
« _Mâteredjrê_ et _Erredjeâot_,
« _Mâteseksek_ et _Essekâot_,
« _Mâtelarhlarh_ et _Ellerhâot_,
« La septième est un garçon dont un œil s’est envolé. »
Le Scorpion est tantôt désigné sous le nom de _Tâzherdamt_ (scorpion), tantôt sous celui de _Tâzzeït_ (palmier). Cette dernière désignation convient très-bien à la figure de cette constellation.
Un jeune homme, du nom d’_Amrôt_ (_Antarès_), disent les astrologues Touâreg, veut monter sur le Palmier, _Tâzzeït_, mais arrivé à mi-hauteur de l’arbre, il aperçoit de belles jeunes Filles, _Tibaradîn_, revêtues de haoulis rouges, venant de la Mare, appelée _Tesâhak_, et se dirigeant vers lui ; il reste alors à mi-hauteur du Palmier pour les contempler. Sans doute cette image peut s’expliquer, mais je ne veux pas me risquer à appliquer ces dénominations à telles ou telles étoiles voisines de la constellation du Scorpion.
La constellation du Lièvre est désignée sous le nom d’_Ihenkâdh_, les Gazelles.
La constellation du grand Chien (ε δ et η) est appelée _Ifarakfarâken_, mot qui sert ordinairement à indiquer le bruit que fait un éventail agité dans l’air, ou le vol d’un oiseau à son passage, parce qu’à l’époque où paraît cette constellation des vents violents agitent toujours l’atmosphère.
β du grand Chien est _Aouhêm_, le petit de la Gazelle.
Les étoiles de la constellation du Navire sont désignées : δ, sous le nom de _Tenâfelit_, la Richesse, l’Opulence ; ο, sous celui de _Tôzzert_, la Misère, le Besoin, la Pauvreté.
Quand on traverse le désert de Tânezroûft, de Ouâllen à Am-Rhannân, ces deux étoiles servent à indiquer la direction en prenant le point central entre celui de leur lever et celui de leur coucher, c’est-à-dire droit au Sud. Ces étoiles étant près de l’horizon, il est toujours facile de se guider sur leur passage au méridien. Entre leur coucher et leur lever, les guides disent qu’il y a la longueur de l’emplacement de la ville d’Araouân.
Aldébaran est _Kôkoyyodh_.
Canopus est _Ouâdet_.
Une Comète se dit _Aharôdh_. Comme chez tous les peuples, l’apparition inattendue de ces corps lumineux étonne et effraie.
Le Soleil et les Étoiles servent aux Touâreg à distinguer les quatre points cardinaux :
Le Nord se dit : _Fôy_,
Le Sud _Anehôl_,
L’Est _Leqqâblet_,
L’Ouest _Idjedel-en-Tafoûk_.
Les divisions du jour, _Ahel_, sont :
Le matin _Toûfat_,
Le midi _Imoghri_,
L’après-midi (trois heures) _Takkâst_,
Le soir _Tadeggat_,
La nuit _Ehadh_.
Tout le temps de la grande chaleur, la _Gaïla_ des Arabes, celui pendant lequel les caravanes se reposent, se dit _Taroût_.
Les Touâreg, comme tous les Arabes du Sahara, pour avoir l’heure du midi, plantent un piquet dans le sable et calculent la projection de l’ombre suivant la saison.
La boussole, aussi utile dans les voyages sahariens que dans la navigation maritime, était entièrement inconnue, non-seulement chez les Touâreg, mais encore dans toute l’Afrique centrale. On n’en savait même pas le nom.
Par mes soins, les Touâreg la connaissent désormais. Le marabout Sîdi- el-Bakkây attachait le plus grand prix à en avoir une ; j’ai pu satisfaire ce désir. Ikhenoûkhen aussi en désirait une, mais il a dû attendre. Le Cheïkh-’Othmân en a fait ample provision à Paris.
J’estime donc que la boussole est un des présents les plus utiles qu’on puisse faire aux chefs du Sahara, à la condition que l’instrument sera portatif et leur sera remis par une personne qui leur indiquera la manière de s’en servir.
A Ghadâmès, on m’a parlé de deux _Traités d’astronomie_, en langue arabe, qui existeraient dans la bibliothèque de la mosquée, preuve incontestable de l’importance que les Sahariens attachent à la connaissance de la marche des astres.
Je ne puis terminer ce que je viens de dire sur l’instruction des Touâreg sans faire remarquer que la somme de leur savoir se transmet, traditionnellement, de père en fils et avec le concours d’une seule famille : celle des marabouts de Timâssanîn.
_Droit. — Justice. — Police._
Le droit écrit n’est invoqué qu’à défaut du droit coutumier, pour les contestations exceptionnelles. Alors, on ouvre le _Traité de jurisprudence_ du grand légiste Sîdi-Khelîl.
Le droit coutumier, _’Aâda_, conservé traditionnellement dans la mémoire des anciens, doit être une émanation de l’ancien droit berbère. Pour en avoir une idée nette, il faudrait vivre pendant plusieurs années chez les Touâreg, tenir note des solutions données à tous les litiges et demander aux juges la raison de leurs jugements. Un voyageur ne peut entrer dans de pareils détails.
Les Touâreg n’ont pas de qâdhi dans leurs tribus, et on n’a recours à ceux de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah, que très-exceptionnellement.
Le chef de famille supplée à leur absence dans la famille, comme les chefs de tribus dans les tribus. Quand il y a lieu, les marabouts interviennent.
La police intérieure est faite par les chefs de tribus. Les peines qu’ils appliquent sont l’amende, _isekkeser_, la bastonnade, _tiboûren_, et la mise aux fers.
La peine de la prison, _tekôrmit_, et la peine de mort, _tâmattant_, ne sont jamais appliquées. La punition des crimes, assez graves pour emporter l’une ou l’autre de ces deux peines, d’après nos lois, est réservée aux représailles des parents des victimes.
Cependant, quand, pour un crime particulier, on a recours à l’intervention de l’_amghâr_, en vue d’éviter des guerres de tribu à tribu, il prononce la peine du talion, conformément aux prescriptions du Coran : _œil pour œil, dent pour dent, coup pour coup_.
Dans ce cas, les plus proches parents de la victime décident du sort du criminel : ils peuvent accepter le rachat du sang, moyennant une somme d’argent, ou désigner celui d’entre eux qui remplira les fonctions d’exécuteur des hautes œuvres de la justice.
Si le prix du sang n’est pas accordé, malheur, malheur au coupable ! Il subira, en présence de témoins, de sa propre famille et de celle de sa victime, le plus terrible des supplices, car l’enivrement de la vengeance ne se contente pas d’un œil pour un œil, d’une dent pour une dent.
Quel affreux spectacle que celui de cette justice patriarcale !
Dans toutes les sociétés musulmanes, l’absence d’une justice officielle est une des principales causes qui entretiennent les haines et les divisions entre les familles et entre les tribus.
Cependant, les crimes ayant un caractère individuel sont rares : l’infanticide, à la suite des grossesses illicites, est assez commun. Dans ce cas, le père de la coupable est juge de l’offense faite à sa maison et généralement il cache sa honte.
_Naissances. — Mariages. — Décès._
A ma connaissance, les naissances, chez les Touâreg, appellent peu l’attention. Un fils est toujours le bienvenu parce qu’il augmente le nombre des défenseurs de la tribu. A l’âge ordinaire, il est circoncis, suivant la coutume musulmane.
Chez les Touâreg, à la différence des Arabes, les jeunes gens ne sont pas admis à prendre part à la gestion des affaires publiques. La grande majorité pour eux ne commence pas avant quarante ans ; jusque-là, on est admis à l’action, pas au conseil.
La longévité des Touâreg explique cette longue durée de la minorité comme aussi le retard apporté au mariage, car les centenaires n’y sont pas très-rares. On cite même des individus qui ont atteint cent trente et cent cinquante ans ; entre autres celui qui m’a conduit à la sculpture Lybico-égyptienne de Bordj-Taskô, à Ghadâmès, auquel on donne plus de cent cinquante ans. Il est vrai qu’il est actuellement en enfance. Les auteurs arabes du moyen âge avaient déjà constaté ce fait exceptionnel. Ebn-Khaldoûn, entre autres, dans sa notice sur les _Molâthemîn_, dit : « Dans le pays habité par ce peuple, on vivait ordinairement jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. » J’ai constaté qu’il en est encore de même aujourd’hui.
Les mariages donnent lieu aux remarques suivantes : la femme se marie rarement avant vingt ans, l’homme avant trente. Un târgui n’a jamais qu’une femme. Il peut divorcer, mais il n’introduira pas une nouvelle épouse au foyer conjugal avant d’avoir réglé le sort de la femme répudiée.
La femme mariée jouit d’autant plus de considération qu’elle compte plus d’amis parmi les hommes, mais, pour conserver sa réputation, elle ne doit en préférer aucun. Une femme qui n’aurait qu’un ami ou qui témoignerait plus d’affection pour l’un de ses adorateurs serait considérée comme pervertie et montrée au doigt.
Les mœurs permettent, entre hommes et femmes, en dehors de l’époux et de l’épouse, des rapports qui rappellent la chevalerie du moyen âge : ainsi la femme pourra broder sur le voile ou écrire sur le bouclier de son chevalier des vers à sa louange, des souhaits de prospérité ; le chevalier pourra graver sur les rochers le nom de sa belle, chanter ses vertus, et personne n’y voit rien de mal. « L’ami et l’amie, disent les Touâreg, sont pour les yeux, pour le cœur, et non pour le lit seulement, comme chez les Arabes. »
Presque tous les soirs, les femmes chantent en s’accompagnant de la _rebâza_ ; elles improvisent généralement leurs chants, à la façon des anciens trouvères. Les hommes font cercle, accroupis autour des chanteuses, et, pour honorer la réunion, ils revêtent leurs plus beaux habits.
Au milieu de ces mœurs patriarcales, la femme demanderait immédiatement le divorce, si elle avait une rivale, et l’homme aurait le droit de tuer sa femme, sans avoir à rendre compte de sa vie à sa famille, si elle commettait une infidélité.
Est-ce à dire pour cela que les mœurs soient d’une pureté irréprochable ? Je ne le crois pas. Il y a près de Ghadâmès un campement de târguies qui rappelle les Nâylîyât de Biskra et de Tougourt, et plus d’une jeune fille est accusée d’être devenue mère avant le mariage.
Dans les rapports de l’homme avec la femme, en mariage, la formule du Code Napoléon est la règle : « La femme doit obéissance au mari et le mari doit pourvoir aux besoins de la femme dans la limite de ses ressources. » La délaisser même est un motif à reproche.
Les Touâreg mangent en compagnie de leurs épouses : ce qui est contraire à l’usage des autres musulmans ; la meilleure part du repas leur est donnée. Toutefois, il est, dans les aliments, des parties exclusivement réservées à l’un ou à l’autre : le cœur, les intestins des animaux, ne sont mangés que par l’homme ; le foie et les rognons reviennent aux femmes. Le café et le thé ne peuvent être bus que par les hommes.
La tenue des dames Touâreg est toujours décente et convenable. Une sorte d’étiquette préside à tous leurs mouvements quand elles sont en société. Une grande marque de leur respect pour l’homme auquel elles parlent est de lui cacher leur figure, quoiqu’elles ne portent jamais le voile, et, à cette fin, elles tournent le dos à leur interlocuteur, ou bien elles ramènent un coin de leur par-dessus sur leur figure.
Le sentiment de la pudeur, inconnu et impossible au milieu des familles polygames, recouvre tous ses droits dans les ménages monogames des Touâreg.
Plus heureuse que la femme arabe, la femme târguie n’est obligée ni à moudre le blé, ni à aller chercher sur son dos l’eau et le bois, ni à faire la cuisine ; les esclaves pourvoient à tous ces besoins, de sorte que, comme les dames des contrées civilisées, elles peuvent consacrer du temps à la lecture, à l’écriture, à la musique et à la broderie. Ce n’est pas sans quelque émotion, qu’après avoir traversé quatre cents lieues de pays dans lesquels la femme est réduite à l’état de bête de somme, on constate, en plein désert, une civilisation qui a tant d’analogie avec celle de l’Europe chrétienne au moyen âge.
La célébration du mariage, chez les Touâreg, ressemble beaucoup à celle des autres pays musulmans, avec cette différence que, les armes à feu étant inconnues ou à peu près chez les nomades, on n’y fait pas parler la poudre. Chez les nobles, la _fantazia_ à dromadaire remplace la _fantazia_ à cheval ; on chante, on joue de la rebâza ; chez les serfs et chez les esclaves, on danse à la mode de Nigritie, au son de la derboûka.
Un marabout préside à la bénédiction nuptiale et rédige les conventions particulières des époux, quand il y a lieu à contrat.
Les morts sont enterrés conformément aux prescriptions de la religion musulmane ; lavage du corps à l’eau chaude, linceul neuf, prières pour tous, aromates pour les riches. Mais on ne les pleure pas, et dès qu’on leur a rendu les derniers devoirs de la sépulture, après un repas propitiatoire, on évite tout ce qui pourra ressusciter leur souvenir. Ainsi, on change de campement, on ne prononce jamais leur nom, et, afin qu’ils disparaissent du milieu des vivants, on n’appellera pas leurs enfants, comme chez les Arabes, _tel fils d’un tel_, on leur donnera un nom qui vivra et mourra avec eux. Il n’y a d’exception à cette règle que dans les familles des marabouts, ou dans les familles princières dont le nom est intimement lié à l’histoire de la tribu[123]. Cet oubli apparent ou réel des morts a sa cause dans la crainte des revenants, crainte générale et qui fait éviter tout ce qui pourrait être considéré comme une évocation.
_Pratiques hygiéniques._
L’hygiène est en grand honneur chez les Touâreg, et ses préceptes, plus ou moins orthodoxes, plus ou moins rationnels, sont religieusement suivis.
Jamais un târgui, à moins d’une circonstance exceptionnelle, ne se lave ni la figure, ni les mains, ni les pieds, à plus forte raison les autres parties du corps, parce que l’eau est réputée rendre la peau plus impressionnable au froid et au chaud. Les ablutions prescrites par la religion sont faites avec du sable ou avec un caillou.
Toujours en vue de soustraire la peau aux influences extérieures, les Touâreg se teignent les mains, les bras et la figure, avec de l’indigo en poudre. Le reste de leur corps, également couvert d’indigo par la déteinte continuelle de leurs vêtements, est soumis aux mêmes effets.
Les femmes emploient souvent, mais sur leur visage seulement, l’ocre au lieu de l’indigo.
Ainsi, quoique blancs, les Touâreg paraissent bleus, et leurs femmes jaunes, ce qui contribue à leur donner un aspect si étrange.
Il va sans dire que jamais on ne lave les vêtements teints à l’indigo, attendu que, par le lavage, ils perdraient leur propriété essentielle, qui est de déteindre sur le corps.
La conséquence de pareilles habitudes est que ceux des Touâreg qui n’ont pas une garde-robe de rechange sont largement pourvus de parasites.
Comme les Arabes, les Touâreg se rasent la tête, mais, au lieu de se borner à laisser une simple mêche de cheveux, _tahoqqôt_, pour que l’ange puisse les enlever de terre au ciel, le jour du jugement dernier, et les faire comparaître convenablement devant le Grand Maître, ils conservent, du front à la nuque, une sorte de crête de cheveux, _ahoqqôt_, qui ressemble assez à celle de certains casques, et, en attendant que ces cheveux servent à l’usage commun après la mort, ils en tirent un parti hygiénique dans cette vie. A cet effet, cette crête est tressée en petites mêches, réunies les unes aux autres, de manière à former une charpente pour supporter la calotte et permettre à l’air de circuler entre le cuir chevelu et le tissu de laine qui recouvre la tête.
Les enfants et les jeunes gens portent à une oreille un grand anneau, tantôt en métal, tantôt en corne, tantôt en bois. Est-ce là aussi une pratique hygiénique pour préserver, pendant le jeune âge, par un dérivatif continuel, des nombreuses maladies auxquelles les yeux sont exposés ?
L’usage du sulfure d’antimoine, le _kohel_ des Arabes, sur le bord libre des paupières, a incontestablement ce but. Cette poudre est appliquée avec délicatesse au moyen d’un stylet en bois, _tâfendit_.
Mais la pratique hygiénique par excellence des Touâreg est la religion du voile, pour préserver leurs organes extérieurs les plus délicats, yeux, oreilles, fosses nasales et bouche, de l’action des sables, du soleil, des vents et de la sécheresse extrême de l’air ; jamais coutume ne fut mieux appropriée au climat, aussi tous les étrangers qui voyagent dans leur pays s’empressent-ils de l’adopter. Moi-même j’ai suivi la mode générale et je n’ai qu’à m’en féliciter.
_Maladies et pratiques médicales._
Le genre de vie menée par les Touâreg est promptement fatal aux constitutions faibles, et la sélection opérée par la mortalité ne laisse dans la population que des sujets forts et robustes.
D’un autre côté, le climat est sain, et la sobriété, commandée par l’aridité du sol, contribue puissamment à maintenir la santé.
Les maladies sont donc rares, quoique les voyageurs étrangers soient assaillis par des demandes de médicaments ; mais ces demandes ne font que révéler l’impuissance des pratiques médicales en usage dans le pays.
Les maladies les plus graves et les plus générales sont les ophtalmies, les rhumatismes, les fièvres intermittentes, les engorgements des viscères consécutifs aux fièvres, la variole, les affections cutanées, les maladies de la vessie, le ver de Guinée, enfin le boûri chez les nègres.
Il est peu de Touâreg dont les yeux n’aient été le siége d’ophtalmies les plus graves, probablement d’ophtalmies purulentes si communes en Égypte, sous l’influence des mêmes causes ; car, chez un grand nombre, la cornée transparente est devenue opaque ; beaucoup sont aveugles ou ne voient que pour se conduire.
La réverbération solaire, les sables charriés par les vents ; les variations extrêmes de température, entre la nuit et le jour ; la sécheresse de l’air ; les effluves salines qui se dégagent du fond des lacs desséchés ; la contagion elle-même, sont les causes de ces ophtalmies endémiques. Au Fezzân, j’ai trouvé une grande partie de la population atteinte de maux d’yeux.
Les remèdes empiriques qu’emploient les indigènes sont plutôt de nature à aggraver qu’à guérir.
Un des plus grands services qui puisse être rendu aux Touâreg, serait d’introduire chez eux, à titre de complément de l’usage du voile, la coutume de conserves à verres bleus avec œillères. Il suffit pour cela d’en donner en cadeau aux principaux chefs, — c’est ce qui a été fait, — et d’introduire cet article dans les pacotilles des caravanes à des conditions de prix qui le rendent abordable à toutes les bourses.
Les Anglais ont bien opéré un plus grand miracle, en remplaçant l’usage du café par celui du thé. Ils ont commencé par en faire présent aux chefs, et, par esprit d’imitation, tout le monde a voulu en goûter. Aujourd’hui le Maroc, presque tout le Sahara et une partie de l’Afrique centrale sont tributaires de l’Angleterre pour le thé.
Au-dessus de trente ans, peu d’hommes ou de femmes sont exempts de rhumatismes ; quelques-uns en sont perclus. Le coucher sur le sable refroidi pendant la nuit, et l’usage exclusif des vêtements de coton expliquent la multiplicité et la gravité de ces affections. Parvenons à livrer aux Touâreg des vêtements de laine, chemises, blouses et pantalons, à des prix peu supérieurs à ceux de coton, et nous verrons le coton abandonné pour la laine ; car déjà les chefs recherchent les tissus en laine des Arabes. Mais le prix élevé de ces derniers est un obstacle réel à leur adoption, tant le peuple est pauvre.
A l’exception de quelques liniments et du feu appliqué à la manière arabe, par la cautérisation transcurrente, les Touâreg n’ont aucun moyen curatif ou palliatif rationnel contre les rhumatismes. Ceux qui en sont atteints souffrent jusqu’à leur mort.
Les fièvres intermittentes, _tâzzaq_, contractées dans le pays, sont rares, mais comme les Touâreg voyagent beaucoup et sortent souvent des régions saines de leurs montagnes, ils rapportent de leurs voyages des fièvres persistantes auxquelles le changement de climat met quelquefois fin, mais qui souvent se transforment en engorgements chroniques et incurables du foie et de la rate.
Les seuls remèdes connus sont des tisanes laxatives ou purgatives préparées avec des plantes du pays ou des médicaments tirés du Soûdân. Notre commerce pourrait substituer à ces préparations, sans valeur sérieuse, les principaux fébrifuges, les purgatifs et les vomitifs de notre matière médicale, dont l’emploi deviendrait bientôt général, si la vente de ces médicaments était accompagnée de notices simples rédigées en langue arabe.
La variole, _âchek_ ou _bedî_, vient périodiquement décimer ces malheureuses populations ; à mon passage à Ghadâmès, une épidémie y régnait et n’épargnait ni jeunes ni vieux. Elle avait antérieurement, au printemps 1860, exercé ses ravages sur les Ifôghas du Cheïkh-’Othmân. Contre ce terrible fléau on ne connaît ni la vaccine ni même l’inoculation du virus variolique, en usage chez les Arabes.
Sans doute, un jour, grâces aux relations que nous sommes appelés à entretenir avec les peuplades du Sahara et de l’Afrique centrale, elles nous seront redevables de l’introduction de la vaccine, et de ce moment datera pour elles une ère nouvelle qui fera époque dans leurs souvenirs historiques ; jusque-là, nous sommes impuissants à leur venir en aide.
La rougeole, _loûmet_, ainsi que les autres maladies de l’enfance, n’épargnent pas plus les Touâreg que les autres peuples.
On comprendra facilement que les maladies de la peau, du cuir chevelu, de la paume des mains et de la plante des pieds, soient fréquentes et presque incurables chez un peuple dévoré de vermine et qui redoute de se laver avec de l’eau, dans la crainte de rendre la peau plus impressionnable au froid et au chaud. L’importation par le commerce des préparations sulfureuses et mercurielles peut donc, en attendant mieux, devenir un objet d’échange utile et lucratif.
Les dartres, _ânerhoû_, sont communes.
Les voyages fréquents, l’allure fatigante du chameau, la dureté des selles, en vue de prévenir le sommeil, déterminent souvent des maladies chroniques de la vessie, dites _tezhaggâlt_, qui, d’après les symptômes indiqués, pourraient bien être la pierre.
Contre cette maladie les Touâreg n’ont aucun remède.
Les hernies, _âmokketes_, suites de longues marches, sont aussi fréquentes. Des bandages, plus ou moins grossiers, les maintiennent réduites.
Généralement, les Touâreg qui vont au Soûdân en rapportent le ver de Guinée, _farentît_, parasite qui vit entre cuir et chair, cause d’atroces souffrances, et revient pendant longtemps, tous les ans, à la même époque.
En langue temâhaq, la maladie que donne le ver de Guinée est appelée _âtleb_.
Les Européens, comme les indigènes, paient le tribut au farentît. M. le docteur Barth en a été atteint et ne s’en est débarrassé qu’avec peine.
Le suc laiteux du _Calotropis procera_ (voir page 180) est le seul remède connu à ce mal.
Probablement, notre matière médicale, si riche en toxiques, aura à donner aux habitants de l’Afrique centrale un spécifique plus puissant que le suc de ce _Calotropis_. Un débouché certain est assuré à ce médicament, dès qu’il sera trouvé.
Le _boûri_ est une affection vertigineuse du cerveau, qui atteint spécialement les nègres dans la période d’acclimatation, et les rend fous à lier. Cette maladie se présente sous forme d’accès. On se borne, pour tout traitement, à séquestrer les malades.
La syphilis, _tâlaouaït_, héréditaire ou acquise, vient couronner la série des maladies qui atteignent les Touâreg, quoique ce mal soit moins commun que dans les populations sahariennes du Sud de l’Algérie et de la Tunisie. La sévérité des mœurs explique la préservation plus générale et aussi la gravité moins grande des accidents.
Les symptômes les plus ordinaires de cette affection sont des ulcères, _amahâr_.
Des tisanes et des poudres de diverses plantes sont d’abord employées à l’intérieur et à l’extérieur contre les premiers symptômes de cette maladie, et quand elles n’ont pas amené la guérison, on a recours au traitement traditionnel par la salsepareille, _el-’acheba_, qui est très-compliqué.
La salsepareille, qui vient d’Europe, est l’objet d’un commerce important dans le Sahara. Les préparations mercurielles, employées avant tant de succès par nos médecins sur les indigènes de l’Algérie, peuvent très-bien prendre place avec la salsepareille dans les pacotilles à destination de l’intérieur.
Les Touâreg se plaignent souvent d’ulcères, dans les fosses nasales, déterminés probablement par les sables ou l’excessive chaleur ; ils donnent à cette maladie spéciale le nom de _fandhefîr_.
Les bronches elles-mêmes ne paraissent pas toujours à l’abri de la pénétration des sables, malgré l’usage du voile ; ils provoquent la toux, _tîsoût_, mais ne déterminent pas d’autres accidents.
Dans les cas de piqûre d’animaux venimeux, vipères ou scorpions, les Touâreg étranglent par une ligature le membre ou la partie atteinte, pour faire obstacle à la transmission du venin par la circulation ; après quoi, ou ils appliquent le feu, ou ils font des lotions oléagineuses, ou ils mettent en contact avec la plaie la chair sanglante et encore vivante d’un animal quelconque, poulet, mouton ou chèvre, en attribuant aux chairs vivantes la propriété d’absorber le virus.
La seule chose rationnelle dans ces pratiques est la destruction des parties atteintes par le cautère incandescent ; mais on pourra utilement substituer à cette méthode douloureuse l’emploi de l’ammoniaque liquide à l’intérieur et à l’extérieur.
Est-il nécessaire de constater que les ’Aïssâoua, qui prétendent charmer les vipères et affronter impunément leur morsure, ne vont jamais dans la contrée où leur prétendue exemption anti-septique pourrait être mise à l’épreuve ? Ils sont même inconnus chez les Touâreg.
Dans quelques tribus du Sud de la province d’Oran, quand la gale du cheval ou du chameau a résisté au traitement par le goudron, on détruit l’_Acarus_ ou insecte de la gale par le virus du scorpion ; à cet effet, on fait piquer l’animal galeux au-dessous de la croupe, et on affirme que les _Acarus_ sont bientôt tués. Cette pratique n’est pas en usage chez les Touâreg, quoique la gale du chameau y soit fréquente et difficile à guérir.
Dans le Tell algérien et tunisien, on fait quelquefois aussi, dit-on, un coupable usage de viandes présentées à la dent des vipères et empoisonnées par leur venin. Je dois dire que les Touâreg sont trop honnêtes et trop loyaux, même vis-à-vis de leurs ennemis, pour employer de tels moyens.
La seule plante vénéneuse que produise le pays des Touâreg est l’_Hyoscyamus Falezlez_ (Voir page 182). On ne s’en sert pas comme poison, mais comme aliment et comme médicament.
L’observation a appris aux Touâreg que l’_afahlêhlé_ engraissait les chameaux, les moutons et les chèvres (tous ruminants), et ballonnait, avant de les tuer, les chevaux et les ânes qui en avaient mangé.
Leurs femmes, pour lesquelles l’embonpoint est le suprême de la beauté, ont voulu savoir si la susdite plante agirait sur elles, soit en les engraissant, soit en les ballonnant, et, en vraies filles d’Ève, elles ont touché au fruit défendu, sans qu’il leur soit advenu trop grand mal, en prenant certaines précautions, toutefois.
Donc, les femmes maigres qui veulent devenir grasses mangent de la viande assaisonnée avec une petite quantité d’_afahlêhlé_, puis elles se couchent en ayant soin de se couvrir de manière à appeler à la peau une abondante transpiration. Pour la provoquer, elles boivent, par gorgées, de grandes quantités de lait aigre. Si la médication réussit, la peau se dilate, et, après quelque temps de ce régime, l’embonpoint se développe. Dans le cas où, au lieu de la chaleur, survient le froid, alors il y a folie momentanée, quand des accidents plus graves ne se manifestent pas.
Comme médicament, l’extrait d’_afahlêhlé_, incorporé à du beurre fondu, est employé en frictions dans les douleurs rhumatismales.
Dans les maladies de l’utérus, les femmes font usage de tampons en coton recouverts de beurre chargé de la même substance. Cette pratique rappelle l’usage que les dames romaines faisaient de la belladone, dans les mêmes cas.
Je suis entré, à dessein, dans ces détails, pour faire comprendre quelle importance le commerce des médicaments, _asafar_, avec le Sahara et l’Afrique centrale peut acquérir un jour. Quoique fatalistes, les musulmans n’hésitent pas à acheter des drogues pour calmer leurs souffrances et prolonger leur existence.
Un médecin, _âdhabîb_, qui accepterait avec dévouement la mission d’aller passer quelques années au milieu des Touâreg, non-seulement serait considéré par eux comme un personnage sacré, mais encore y exercerait la plus heureuse influence pour l’avenir de nos relations commerciales ou politiques.
Quand la France aura un agent consulaire à Ghadâmès ou à Rhât, on pourra utilement confier cette glorieuse mission à l’un de ces nombreux officiers de santé de l’armée pour lesquels l’occasion de rendre des services est toujours une bonne fortune. Si ce médecin parlait l’arabe et avait le goût des voyages, le Sahara n’aurait bientôt plus de secrets pour nous.
_Travail._
Le Touâreg n’ont pas d’habitation, ils ne produisent ni les vêtements qu’ils portent ni les aliments qu’ils consomment ; à les juger par leur impuissance à suffire à leurs premiers besoins, surtout quand on sait qu’ils ont des vallées où la terre est profonde et l’eau presque à la superficie du sol, on est, à première vue, disposé à les classer parmi les peuples paresseux, dignes de toutes les misères qui les atteignent.
Il n’en est rien cependant, car le târgui est un homme actif, toujours occupé ; mais l’immensité de l’espace dévore son temps et ne lui laisse, après chaque course, que trop peu d’intervalle pour vaquer à d’autres soins.
On se rendra compte de la lutte de l’homme contre l’espace en rapprochant deux chiffres : celui de la population, environ 30,000 âmes, pour la totalité des Touâreg du Nord ; et celui de la superficie occupée, 100 millions d’hectares environ, probablement plus, dont ils doivent faire la police, soit pour protéger les caravanes de leurs clients, soit pour surveiller les mouvements de leurs ennemis.
Pour aller à un marché, vendre ou acheter, ce qui, partout ailleurs, n’exige qu’un jour au plus, demande souvent un mois à un târgui, et ainsi de tout.
Dans cette situation, les Touâreg ne peuvent être ni agriculteurs, ni industriels, mais seulement pasteurs des très-maigres et des très-petits troupeaux indispensables à leur existence, à leurs courses, à leurs transports. Néanmoins la surveillance de leur territoire, la garde de leurs troupeaux, les voyages, les déplacements fréquents que la transhumance impose, obligent les Touâreg à un travail continu qu’une race forte et robuste peut seule supporter.
A part les oasis de Ghadâmès, de Rhât, du Fezzân, de Djânet et d’Idélès, qui ne produisent même pas tout ce que leurs habitants consomment, on ne trouverait peut-être pas 1000 hectares cultivés dans les 100 millions occupés par les nomades. Du moins, je suis autorisé à tirer cette conclusion de ce que j’ai vu et des renseignements qui m’ont été donnés. On cite, chez les Azdjer, trois groupes de dattiers et deux groupes de figuiers, et à peine un plus grand nombre chez les Ahaggâr.
D’ailleurs, les Touâreg n’ont ni bœufs, ni chevaux, ni charrues pour abréger le travail de la terre ; ils sont donc fatalement condamnés à ne cultiver que les rares petits jardinets qu’ils peuvent piocher avec leurs bras.
On cite cependant un fait exceptionnel de culture que je dois mentionner. Sur l’un des points culminants du Tasîli, à Harêr, il n’y avait qu’un plateau dont la roche était à nu. Les serfs y ont apporté de la terre végétale à dos d’hommes et d’animaux, et ils y cultivent aujourd’hui des dattiers, des vignes et des céréales.
Ce point est assez élevé au-dessus du niveau général du plateau pour que, du pied de la montagne, un homme placé à son sommet ne paraisse pas plus grand qu’un corbeau.
L’industrie est un peu moins bornée que l’agriculture, sans cependant dépasser les limites imposées par la stricte nécessité.
Des forgerons, _inat_, réparent les armes ; après les nobles, ces artisans sont les principaux personnages de la tribu.
Des tanneurs, _sefel_, préparent les peaux de tous les animaux tués : chameaux, moutons, chèvres, mouflons, antilopes.
Des selliers, des cordonniers mettent ces peaux en œuvre.
Quelques-uns font des travaux de sparterie et de poterie en argile.
D’autres travaillent le bois, tournent des plats et des sebiles, préparent des arcs et des flèches, des hampes de lance, des manches de sabre et de poignard.
D’autres sont vétérinaires, saignent, bistournent les animaux, leur appliquent le feu.
Enfin quelques-uns se hasardent à faire du goudron, matière indispensable au chameau.
Je dois dire que les ouvriers de ces professions ne manquent pas d’adresse. J’avais perdu la clef de mon chronomètre ; un forgeron târgui d’El-Fogâr, où cet accident est arrivé, a pu m’en faire une. Le travail de la pelleterie, de la cordonnerie et de la sellerie a atteint, notamment à Ghadâmès, un assez haut degré de perfection pour pouvoir rivaliser avec les produits des mêmes industries du Maroc, qui n’ont pas encore été surpassés pour la force, la souplesse et la couleur des cuirs, par les imitateurs européens. Quelques échantillons de fine sparterie témoignent d’une supériorité réelle sur les produits similaires du Sud de l’Algérie et de la Tunisie.
L’intelligence qui distingue le peuple târgui ne saurait lui faire défaut en industrie ; malheureusement il n’a ni le temps, ni les ressources suffisantes pour l’appliquer.
Les professions autres que celles ci-dessus dénommées sont celles de marchand, _anesbarhôr_ ; guide, _âkhabîr_ ; chamelier, _âmakâri_ ; voyageur, _amesôkal_ ; chasseur, _amadjedâl_ ; berger de chameaux, _amadân_ ; berger de moutons, _amaouâl_.
La garde des troupeaux et les soins à leur donner occupent beaucoup de bras, car l’eau qu’ils consomment doit souvent être tirée de puits profonds.
[Note 122 : M. le docteur Henri Barth, qui a étudié surtout les Touâreg du Sud, écrit le nom de ce peuple _Imôcharh_ d’après le dialecte des Aouélimmiden. J’ai adopté dans cet ouvrage la forme _Imôhagh_, qui est celle usitée dans le Nord. Le même changement de lettres se trouve dans un grand nombre de mots de nos deux vocabulaires.]
[Note 123 : Les auteurs de l’antiquité grecque et romaine parlent d’hommes habitant le pays actuel des Touâreg qui ne portaient pas de noms propres. Sans doute il est question de noms patronymiques et d’un usage analogue à celui que je constate, car il est douteux que des hommes aient jamais pu vivre en société sans avoir un nom personnel.]