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CHAPITRE IV.

CARACTÈRES DISTINCTIFS DES TOUÂREG.

Le mouvement de migration des Touâreg, du Nord au Sud, s’est opéré avant les grandes conquêtes qui ont amené tant de peuples différents dans le Nord de l’Afrique.

Refoulant une race inférieure, beaucoup d’entre eux, les nobles surtout, paraissent avoir mis un point d’honneur à s’abstenir de toute union avec les vaincus.

Préservés, depuis leur implantation au centre du Sahara, de toute invasion : du côté du Nord, par la zone défensive des dunes de l’’Erg ; du côté du Sud, par la barrière que leurs frères d’Aïr et les Aouélimmiden ont opposée à la réaction de la race noire contre la race blanche, les Touâreg du Nord semblent devoir, au plus haut degré, représenter le type primitif de la race berbère, si ce type peut être retrouvé en toute pureté.

Seuls, du haut de leurs montagnes, ils ont pu contempler toutes les révolutions qui ont tant de fois bouleversé l’Afrique occidentale, sans jamais être atteints par elles.

On ne sera donc pas étonné que je consacre un chapitre spécial à l’étude des caractères qui distinguent les Touâreg du Nord des autres peuplades qui les environnent.

_Caractères physiques._

En général, les Touâreg sont de haute taille, quelques-uns même paraissent de vrais géants.

Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts d’acier.

Blanche est leur peau, dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques.

Chez les serfs, une teinte plus foncée de la peau est souvent due au mélange du sang noir avec le sang blanc.

Le type caucasique est celui de leur figure : face ovale et allongée chez les uns, ronde chez les autres ; front large, yeux noirs, nez petit, pommettes saillantes, bouche moyenne, lèvres fines, dents blanches et belles, quand elles n’ont pas été cariées par l’usage du natron, barbe noire et rare, cheveux lisses et noirs. Quelques-uns ont des yeux bleus, mais cette nuance se rencontre peu fréquemment.

Les yeux, chez toutes les personnes qui ont dépassé quarante ans, paraissent voilés et obscurs. Cet effet est dû à l’intensité de la lumière et à l’action de la réverbération solaire. Beaucoup deviennent borgnes ou aveugles avant l’âge de la vieillesse.

Le tronc, aussi bien chez l’homme que chez la femme, est largement développé.

Les membres supérieurs et inférieurs, allongés, musculeux, se terminent par des mains petites et bien faites et par des pieds qui seraient également beaux, si le gros orteil, effet ou cause de la chaussure employée, ne faisait une saillie désagréable à l’œil.

Les hommes sont généralement forts, robustes, infatigables, quoique leur alimentation moyenne soit de beaucoup inférieure à celle de l’Européen ; chez eux, pas d’individus chétifs, rachitiques. Le climat fait rapidement justice de tout ce qui est mal constitué.

Les femmes, grandes aussi, au port altier, sont généralement belles, mais de cette beauté à laquelle l’éducation ne donne pas de distinction. Leur physionomie les rapproche cependant beaucoup plus des femmes européennes que des femmes arabes.

Un des caractères physiques auxquels un târgui peut se reconnaître entre mille, est l’attitude de sa démarche grave, lente, saccadée, à grandes enjambées, la tête haute, attitude qui rappelle un peu celle de l’autruche ou du chameau en marche, mais qui est due principalement au port habituel de la lance.

Cette démarche a été remarquée par tous les Algériens, chaque fois que des Touâreg sont venus dans la colonie.

Pour l’ensemble, voir la planche ci-contre.

Pl. XX. Page 382. Fig. 34.

[Illustration : TYPES TOUÂREG.

D’après des photographies de M. Crémière.]

_Caractères moraux._

Ebn-Khaldoûn, dans son _Histoire des Berbères_[120], trace, en ces termes, les caractères moraux de cette race :

« Citons, dit-il, les vertus qui font honneur à l’homme et qui étaient devenues, pour les Berbères, une seconde nature : leur empressement à s’acquérir des qualités louables, la noblesse d’âme qui les porta au premier rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils méritèrent les louanges de l’univers : _bravoure et promptitude à défendre leurs hôtes et clients ; fidélité aux promesses, aux engagements et aux traités ; patience dans l’adversité, fermeté dans les grandes afflictions, douceur de caractère, indulgence pour les défauts d’autrui, éloignement pour la vengeance, bonté pour les malheureux, respect pour les vieillards et les hommes pieux, empressement à soulager les infortunés, industrie, hospitalité, charité, magnanimité, haine de l’oppression, valeur déployée contre les empires qui les menaçaient_, victoires remportées sur les princes de la terre, dévouement à la cause de Dieu et de sa religion : voilà, pour les Berbères, une foule de titres à une haute illustration, titres hérités de leurs pères et dont l’exposition, mise par écrit, aurait pu servir d’exemple aux nations à venir. »

Les Touâreg ont encore, au plus haut degré, quelques-unes des belles vertus assignées à leur race, il y aura bientôt six siècles, par un historien impartial, car il était Arabe.

La bravoure des Touâreg est proverbiale. Quoi qu’on en ait dit, ils n’empoisonnent jamais leurs flèches ni leurs lances ; entre eux ils dédaignent l’emploi des armes à feu, qu’ils appellent _armes de la traîtrise_, parce qu’un homme embusqué derrière une broussaille peut tuer son adversaire sans courir aucun danger.

La défense de leurs hôtes et de leur clients est encore la vertu par excellence des Touâreg, et, si elle n’était érigée chez eux à l’état de religion, le commerce à travers les déserts du Sahara serait impossible.

La fidélité aux promesses, aux traités, est poussée si loin par les Touâreg, qu’il est difficile d’obtenir d’eux des engagements et dangereux d’en prendre, parce que, s’ils se font scrupule de manquer à leur parole, ils exigent l’accomplissement rigoureux des promesses qui leur sont faites. Il est de maxime chez les Touâreg, en matière de contrat, de ne s’engager que pour la moitié de ce qu’on peut tenir, afin de ne pas s’exposer au reproche d’infidélité. Comme tous les autres musulmans, ils subordonnent bien leur exactitude à la volonté de Dieu, mais ils ne spéculent pas sur cette réserve.

Quand un târgui quitte sa famille pour aller en voyage, il confie à son voisin l’honneur de sa maison, et le voisin venge les affronts faits à l’absent avec plus de rigueur que s’il s’agissait de lui-même.

La patience, la résignation et la fermeté des Touâreg dans la misère, peuvent être égalées, mais non surpassées : car, sans ces vertus, comment pourraient-ils vivre au milieu de déserts où l’on ne voit souvent ni une plante, ni le plus petit des animaux ?

Je n’ose pas affirmer les qualités du cœur des Touâreg, dans les termes qu’Ebn-Khaldoûn employait en parlant des Berbères, au temps de la plus grande puissance de cette race, parce que, dans plus d’une circonstance, je les ai vus emportés, vindicatifs, indifférents aux souffrances des autres. Cependant, au fond, il faut que les nobles soient bons envers leurs serfs et leurs esclaves, pour que ceux-ci ne se révoltent pas, ne les abandonnent pas. Et puis, là où il n’y a rien, la charité, comme le roi, perd ses droits. Chez les Touâreg, nobles et serfs, riches et pauvres, se serrent le ventre avec une ceinture quand il n’y a plus de vivres au logis, et vont dans les champs disputer aux troupeaux les quelques plantes qui peuvent entretenir leur existence. La générosité, dans ce cas, serait une vertu plus qu’humaine.

Les capacités industrielles des Touâreg sont encore à la hauteur de celles des autres Berbères. Ils ne sont pas riches en matières premières, mais ils approprient à leurs besoins tout ce qu’ils ont sous la main.

Quant à la haine de l’oppression, elle est encore aussi vivace chez eux qu’aux plus beaux jours de la puissance des Berbères, car c’est leur amour de l’indépendance qui les a conduits et les maintient au désert.

Il est une qualité, spéciale aux Touâreg, qu’Ebn-Khaldoûn ne mentionne pas et qui a une valeur réelle pour des hommes perdus dans l’immensité des déserts ; je veux parler de leur aptitude aux grands voyages, au milieu de dangers de toute nature. Essentiellement cosmopolite, le târgui passe sans transition du climat sain de ses montagnes dans les marécages de l’Afrique centrale, d’une température quelquefois au- dessous de zéro à celle de la zone torride, d’un pays où il pleut rarement dans des contrées où les pluies tropicales amènent des déluges d’eau. Dans ces pérégrinations, il résiste à des épreuves qui tuent les animaux les plus robustes.

J’ajouterai encore que le mensonge, le vol domestique et l’abus de confiance sont inconnus des Touâreg.

Un târgui a-t-il commis un crime, il fuira ; mais, s’il est pris, il l’avouera, dût sa vie dépendre de son aveu.

Un târgui arme-t-il en course et fait-il huit cents kilomètres pour aller enlever au pâturage du bétail appartenant à une tribu ennemie ; s’il rencontre en chemin des marchandises ou des vivres déposés par une caravane, il les respectera. Jamais il ne pénétrera dans une tente ou dans un bivac pour y prendre quoi que ce soit.

Confie-t-on à un târgui des marchandises, de l’argent, pour les porter d’une ville dans une autre, il aura beau, à mi-chemin, séjourner dans sa tente ; ni lui, ni sa femme, ni ses enfants, fussent-ils dans le plus grand dénûment, n’y toucheront.

Prête-t-on sur parole, même sans témoin, de l’argent à un târgui, il le rendra, fût-ce vingt ans après, s’il lui a fallu ce temps pour réaliser la somme empruntée, et il passera trois mois sur les routes pour aller la restituer. Si le prêteur est mort, la dette est remboursée à ses héritiers, et si l’emprunteur meurt insolvable, ses enfants tiennent à honneur de payer dès qu’ils pourront.

Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas ici de ces dons, déguisés sous le nom de prêts, que les Touâreg sollicitent souvent de leurs clients, voyageurs ou commerçants, en sus du prix de protection stipulé.

Un târgui meurt-il en voyage, ses compagnons de caravane acceptent, _ipso facto_, le mandat de gérer ses affaires au mieux de ses intérêts, et, au retour, ils rendent un compte fidèle de leurs opérations à ses héritiers.

Un peuple qui a de telles qualités, au milieu de quelques défauts inséparables de l’humanité, ne mérite pas la réputation que lui ont faite des écrivains renseignés par ses ennemis.

_Conservation de l’écriture berbère._

(Tefînagh.)

Depuis longtemps on savait que les plus anciens habitants de l’Afrique septentrionale se servaient de différents dialectes d’une langue à laquelle, sans la connaître, on avait donné le nom de _langue berbère_, comme on avait appelé _Berbères_ ceux qui la parlaient. Des vocabulaires de divers dialectes avaient même été publiés, avant et depuis l’occupation de l’Algérie, par Venture, MM. Delaporte et Brosselard.

On savait aussi par Ebn-Khaldoûn que le Coran avait été traduit, au Maroc, de l’arabe en berbère, mais que cette traduction, écrite d’ailleurs avec les lettres de l’alphabet arabe, avait été détruite, la parole de Dieu ne pouvant, sans profanation, être exposée à être altérée par des traducteurs.

On savait, enfin, par la narration du voyage de Denham et Clapperton dans l’Afrique centrale, que le docteur Oudney, leur compagnon d’exploration, qui succomba dans le Soûdân, avait recueilli, en 1822, un alphabet de dix-neuf lettres, au moyen duquel les Touâreg représentaient les mots de la langue de leur pays.

Depuis, nos découvertes en cette matière ont beaucoup progressé. Aujourd’hui nous possédons une _Grammaire de la langue temâchek’_, par M. le chef de bataillon du génie, A. Hanoteau, avec un recueil de fables, d’histoires, de poésies, de conversations et de _fac-simile_ d’écriture _tefînagh_ et, de plus, les caractères typographiques qui ont été fondus pour composer ce remarquable ouvrage. Aussi quand, l’année dernière, les marabouts Touâreg furent conduits à l’Imprimerie impériale, ont-ils été émerveillés de voir sortir des presses un magnifique tableau commémoratif de leur visite, imprimé en français et en tefînagh.

Plus récemment (1862), l’imprimeur Harrison, de Londres, a publié une seconde grammaire du même dialecte, _Grammatical sketch of the temâhuq_, par M. Stanhope Freeman, gouverneur de Lagos, ancien vice-consul britannique à Ghadâmès.

Antérieurement, la Société biblique de Londres avait aussi publié dans la même langue quelques fragments des Écritures, d’après James Richardson, mort depuis dans l’exploration dont M. le docteur Barth est le seul survivant.

Par quelle exception les Touâreg, ces enfants perdus dans le désert, avaient-ils conservé l’écriture de leur langue, quand toutes les autres peuplades berbères du littoral méditerranéen avaient même perdu le souvenir de son ancienne existence ?

L’invasion par les Arabes de tous les pays berbères, la conversion forcée à l’islamisme, la substitution de la langue du Coran à toute autre, la destruction même des traductions berbères du Livre saint, l’ardeur avec laquelle quelques-uns des nouveaux convertis se mirent à la tête du prosélytisme religieux, expliquent comment la langue arabe a partout remplacé, comme langue écrite, toutes celles antérieurement en usage dans le Nord du continent africain.

Carthage aussi avait vu de même sa langue et son écriture nationales, qui étaient celles des Phéniciens, effacées par le fanatisme politique, terribles exemples de ce que peut l’homme en matière de destruction quand la passion l’anime. Toutefois, au centre du Sahara, dans un de ces lieux arides où des hommes simples abritent leur indépendance et où l’ambition des conquérants ne pénètre pas, il y avait des peuplades de la race vaincue, mais non asservie, qui purent conserver et transmettre à la postérité ce qui avait été anéanti avec tant de soin partout ailleurs.

Au nombre de quatre, ces peuplades, représentant les quatre fractions des Touâreg, ont conservé la même écriture malgré la divergence de leurs dialectes parlés. Il y a bien quelques différences dans la forme donnée à certaines lettres, suivant les contrées ; mais ces variantes n’ont rien d’étonnant. Dans toute langue écrite, quand l’imprimerie n’est pas là pour rappeler au type primitif, la forme des lettres varie à l’infini, suivant le caprice des maîtres et des copistes. Sous ce rapport, le tefînagh offre moins de types différents que les écritures de nos anciennes chartes, car les lettres modernes, à quelques exceptions près, sont les mêmes que celles de l’inscription de Tugga, contemporaine de l’époque carthaginoise.

Tout est exceptionnel dans la conservation de cette écriture ; car c’est principalement aux dames târguies que nous sommes redevables de ce miracle.

Miracle en effet ! dans tout le continent africain, les femmes lettrées se comptent par unités, tandis que chez les Touâreg presque toutes les femmes savent lire et écrire, dans une proportion plus grande même que les hommes.

Dès mon arrivée au milieu de leurs tribus, je manifestai le désir d’apprendre le temâhaq, et je demandai qui pourrait m’enseigner la lecture et l’écriture de cette langue. A mon grand étonnement, on m’apprit que l’enseignement du tefînagh était réservé exclusivement aux femmes, et quelques-unes s’offrirent pour me donner des leçons.

Pour me guider dans mes études, j’avais un exemplaire de la _Grammaire temâchek’_ de M. Hanoteau. Cette circonstance me fit trouver, en station comme en voyage, autant de professeurs que je pouvais le désirer ; car toutes les dames târguies voulaient voir, examiner, contrôler cette œuvre merveilleuse. Jamais livre en Europe n’a eu plus de succès. D’abord, il flattait l’amour-propre national ; puis, il témoignait du grand intérêt que nous portons à tout ce qui concerne les peuples conservateurs de la langue temâhaq ; il était imprimé sur beau papier, avec le luxe typographique de l’Imprimerie impériale ; enfin, il contenait un recueil de fables, de poésies, d’histoires qui n’étaient pas toutes connues dans le pays et qui apportaient une grande distraction dans la vie monotone du désert.

J’ai lu la _Grammaire_ de M. Hanoteau avec les Touâreg, et je dois dire que le contrôle des linguistes du pays est tout en faveur de ce travail. Le seul reproche qu’on puisse lui adresser est d’avoir été fait loin des lieux où l’on parle le temâhaq, ce qui n’a pas permis à l’auteur de distinguer les différences propres à chaque dialecte. D’ailleurs le nom de _temâchek’_ qu’il donne à l’idiome objet de ses études témoigne que M. Hanoteau a puisé principalement ses connaissances dans le dialecte du Sud ; car celui du Nord porte le nom de _temâhaq_.

Chez les Azdjer, presque toutes les femmes savent lire et écrire, tandis qu’un tiers des hommes à peine est arrivé à ce degré d’instruction. La majorité sait mal, et il est facile, même à un Européen, de constater beaucoup de fautes ; mais quelques-unes écrivent correctement et paraissent être guidées par de véritables règles.

On a publié plusieurs alphabets tefînagh plus ou moins complets. Les plus corrects sont ceux de MM. Richardson, Hanoteau et Freeman. Nonobstant, je crois utile de donner ici celui que j’ai recueilli dans mon voyage, en faisant remarquer toutefois que les différences les plus importantes tiennent à la forme variable de quelques lettres.

Pl. XXI. Page 388. Fig. 35.

[Illustration : ALPHABET TEFÎNAGH.]

J’ajouterai à ce qu’ont dit mes devanciers, savoir :

1o Que le tefînagh s’écrit à volonté, horizontalement ou verticalement ;

2o Que, dans l’écriture horizontale ou verticale, les caractères sont tracés indistinctement de droite à gauche, de gauche à droite, de haut en bas, de bas en haut, bien que la manière arabe ou hébraïque, de droite à gauche, soit la plus généralement adoptée ;

3o Que les lettres n’ont pas, comme dans nos caractères, d’une manière absolue, un haut, un bas, un côté droit et un côté gauche, mais s’emploient à volonté dans tous les sens ; ainsi, la lettre _iedh_, correspondant à notre _dh_, s’emploie indistinctement comme il suit : [Variants d’ⴹ].

D’après le Cheïkh-’Othmân, guide excellent dans toutes les recherches spéciales à l’étude de son pays, il existerait un livre de droit, traduit en bon temâhaq, mais écrit en lettres arabes. Un exemplaire de ce livre existe à Aqabli, et un autre entre les mains de Brahîm-Ould- Sîdi, le savant des Ifôghas. Le brave cheïkh m’a promis d’en faire prendre une copie.

Autrement, on ne trouve écrits en tefînagh que des inscriptions sur les rochers, sur les armes, sur les anneaux de bras, les bracelets, les instruments de musique, les lanières de cuir, les boucliers ou des broderies sur les vêtements. Tous les écrits sérieux, les livres, les chroniques, la correspondance, les amulettes sont en arabe, langue que beaucoup parlent, mais que les lettrés seuls savent écrire.

Les inscriptions sur les rochers sont les unes anciennes, les autres modernes ; les unes gravées en creux au burin, les autres en relief et exécutées au moyen d’un mastic auquel le goudron sert de base et qui a la double propriété, comme l’encre des transpositions lithographiques, de faire corps avec la pierre et de se conserver plus ou moins longtemps.

Sur les rochers aussi, on trouve souvent, soit isolées, soit rapprochées, des sculptures, des gravures, informes bien entendu, mais qui, quelquefois, ont la prétention de représenter des scènes allégoriques.

M. le docteur Barth a déjà livré à la publicité quelques _fac-simile_ de tableaux rupestres qu’il a rencontrés sur sa route. Moins heureux que lui, je n’ai pas eu la chance d’en trouver d’assez importants pour mériter la reproduction ; mais, par contre, ma collection d’inscriptions est plus riche, et j’en donne, dans la planche ci-contre, quelques-unes, principalement celles qui ne me paraissent pas se borner à de simples noms d’hommes[121].

Tôt ou tard, l’examen comparé des sculptures et des inscriptions rapportées par les divers voyageurs pourra donner lieu à d’importantes remarques ethnographiques.

En général, les lettres des inscriptions sur les rochers ont environ 6 centimètres de hauteur ; le trait se ressent de l’inhabileté des graveurs. Quelques-unes sont frustes et d’une lecture difficile.

Les Touâreg disent que les inscriptions en creux sont anciennes, car les modernes se bornent aux inscriptions en relief, en noir avec le charbon, ou en rouge avec l’ocre.

Pl. XXII. Page 390. Fig. 36.

[Illustration : INSCRIPTIONS TEFÎNAGH.]

_Usage du voile._

Si, pour les hommes de science, la conservation de l’écriture, d’une écriture perdue, et qui fut jadis celle exclusivement en usage dans tout le Nord du continent africain, est un fait capital qui permettrait de donner aux Touâreg le surnom de _Conservateurs du tefînagh_, l’usage du voile est pour le vulgaire un signe plus caractéristique encore ; car, dès leur arrivée en Afrique, les Arabes ont immédiatement appelé ces peuples : _Molâthemîn_, les voilés, ou _Ahel-el-lithâm_, les gens du voile ; et les historiens arabes leur ont depuis conservé ce surnom.

Le voile, en effet, est d’usage général chez les Touâreg, et ils ne le quittent jamais, ni en voyage, ni au repos, pas même pour manger, encore moins pour dormir ; de là, grande difficulté pour voir le visage d’un târgui.

Quoique, par imitation, les chefs arabes de Timbouktou, les princes Fellâta, les gens d’In-Sâlah, de Ghadâmès, de Rhât, les Arabes nomades du Touât, et les Teboû, aient aussi la figure voilée ou couverte, les Touâreg sont réellement les seuls chez qui l’usage du voile est général et passé dans les mœurs.

Il est difficile de remonter à l’origine de cette coutume et de lui assigner une cause.

L’usage du voile est hygiénique, dit-on. Il préserve les yeux de l’action trop intense du soleil, le nez et la bouche de la poussière fine des sables et il entretient l’humidité à l’entrée des deux principales voies respiratoires, ce qui est important sous un climat où l’air est excessivement sec.

Mais, si une raison exclusivement hygiénique a fait adopter le voile, pourquoi les femmes ne le portent-elles pas ? pourquoi les hommes ne se débarrassent-ils pas la nuit, au repos, quand il n’y a ni soleil, ni sables, ni air chaud et sec, d’un vêtement toujours gênant, malgré la grande habitude de le porter ?

Un târgui, quel qu’il soit, croirait manquer aux convenances en se dévoilant devant quelqu’un, à moins que ce ne soit dans l’extrême intimité ou pour satisfaire à la demande d’un médecin à l’effet de constater la nature d’une maladie. A part ces cas exceptionnels, le voile doit toujours couvrir le visage.

A Paris, j’ai vainement sollicité le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples de laisser tomber leur voile devant l’appareil photographique, en leur affirmant que ce n’était à autre fin que d’avoir une image fidèle des traits d’hommes aimés ; je ne pus obtenir cette faveur.

Ce n’était pas affaire de religion, car le Cheïkh-’Othmân avait sous les yeux les photographies d’’Abd-el-Kâder et du chef de la confrérie dont il est un des principaux dignitaires, et il ne les blâmait pas de leur condescendance ; mais sa qualité de târgui lui faisait considérer comme une sorte de profanation de se dévoiler, en dehors de tout regard, même devant le miroir d’un appareil.

On a cru, d’après des informations inexactes, que les Touâreg portaient le voile parce qu’ils ne voulaient pas être reconnus comme auteurs des cruautés qu’ils exercent sur leurs ennemis.

Cette interprétation est fausse pour trois motifs : d’abord les Touâreg ne sont pas cruels ; puis, malgré leur voile, ils se reconnaissent entre eux comme s’ils n’étaient pas voilés ; enfin, ils repoussent les armes à feu, qu’ils appellent armes de traîtrise, considérant comme seul honorable le combat à l’arme blanche, corps à corps, face à face.

Parmi les porteurs de voile, on distingue ceux qui font usage du voile blanc de ceux qui ont le voile noir.

Par un contraste fréquent dans la nature, les Touâreg à figure blanche, aux traits caucasiques, les nobles en particulier, ont adopté exclusivement le voile noir ; au contraire, les hommes de race inférieure, ceux chez lesquels le sang du nègre se manifeste, ont donné la préférence au voile blanc. Ce dernier, plus facile à laver, d’un prix inférieur, est aussi préféré par un grand nombre des habitants des villes de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah.

De là, deux classes de Lithâmiens : les blancs et les noirs.

Dans le langage vulgaire, et par abréviation, les Arabes disent quelquefois aussi Touâreg blancs pour Touâreg serfs et Touâreg noirs pour Touâreg nobles.

Ceux qui ont fait de cette division en blancs et en noirs, d’après la couleur du voile, une division basée sur la couleur de la peau, ont donc commis une erreur.

_Anneau de pierre au bras._

Tous les Touâreg, dès que leur âge leur permet de prendre les armes, portent au bras droit, entre le ventre du biceps et l’attache inférieure du deltoïde, un anneau en pierre qui, une fois mis en place, n’est jamais enlevé.

Le but de cet usage, disent les Touâreg, est de donner plus de force au bras pour assener un coup de sabre.

Dans les combats corps à corps, quand deux champions se tiennent enlacés de manière à ne pouvoir plus faire usage de leurs armes, chaque combattant cherche à écraser les tempes de son adversaire sous l’anneau de son bras.

Ces anneaux, en serpentine, de couleur verte, avec des raies d’un vert plus foncé, sont larges et arrondis, de manière à ne pas blesser celui qui les porte. On les fabrique dans les contrées où se trouve la serpentine, chez les Aouélimmiden et chez les Azdjer.

Quoique chaque târgui, à l’exception des marabouts, ait un anneau à son bras, cet article est assez rare dans le pays pour que je n’aie pas eu l’occasion d’en acheter un pour mes collections.

Seuls, au milieu de tous les peuples qui les environnent, les Touâreg portent l’anneau de pierre au bras droit.

_Poignard d’avant-bras._

Il est une arme aussi dont un târgui ne se sépare jamais ; c’est un poignard plat, de la longueur d’une coudée, fixé par un large bracelet en cuir à la face interne de l’avant-bras gauche, de manière que la poignée soit toujours à la disposition de la main droite, sans gêner aucun mouvement.

Cette arme exceptionnelle, portée d’une manière si exceptionnelle, n’appartient encore qu’aux Touâreg seuls.

_Succession maternelle. — Droit d’aînesse politique au profit du fils de la sœur aînée._

(Benî-Oummïa.)

Déjà, la _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi sur leurs origines a fait connaître que les Touâreg attachent un aussi grand prix à la filiation maternelle qu’à la descendance paternelle, et qu’entre eux ils distinguent les tribus qui suivent l’ordre de succession maternelle, par le nom de _Benî-Oummïa_, de celles qui, exceptionnellement, et depuis l’introduction de l’islamisme, ont adopté la succession paternelle, et qu’ils appellent _Ebna-Sîd_.

Déjà, dans le paragraphe consacré à Rhât, j’ai été amené à constater chez les Berbères Ihâdjenen, fondateurs de cette ville, une constitution de la famille et une loi d’hérédité différentes de celles des autres peuples de religion juive, chrétienne ou musulmane.

Déjà aussi le lecteur a pu pressentir qu’une sorte de droit d’aînesse, comme dans les familles patriarcales, sanctionnait l’hérédité de pouvoir aux mains d’un aîné, à l’exclusion de ses cadets.

Enfin, l’étude de la constitution sociale de la famille et de la tribu chez les Touâreg a signalé, au profit de la femme, des priviléges dont on ne retrouve aucun exemple, ni chez les autres peuples musulmans, ni même dans les autres tribus berbères de l’Afrique occidentale.

Mais, jusque-là, l’observation ne constate pas un droit _sui generis_, caractéristique d’une civilisation spéciale et dont on ne retrouve la trace ni dans le présent, ni dans le passé.

Le droit d’aînesse, aussi ancien que l’histoire, a été et est encore de droit commun dans la législation des sociétés aristocratiques.

Dans tous les temps et dans tous les lieux, la loi et les mœurs ont consacré des priviléges en faveur de la femme.

La formule romaine : « _Partus sequitur ventrem_, » ne diffère pas de la coutume târguie : « _Le ventre teint l’enfant_. »

Dans l’ancienne Égypte, d’après Diodore de Sicile (liv. Ier, chapitre XX), la femme pouvait, par contrat de mariage, se réserver l’autorité sur son mari, même entre reine et roi.

Aux îles Maldives, d’après Fr. Picard, non-seulement les femmes transmettent aux enfants leur condition sociale, mais encore elles exercent dans la famille des droits supérieurs à l’autorité du mari.

La transmission du pouvoir par les fils de la sœur n’est même pas sans précédents dans l’histoire :

Montesquieu (_Esprit des lois_, liv. XXVI, chap. VI) dit, d’après l’autorité de documents de la Compagnie anglaise des Indes :

« Dans les pays où la polygamie est établie, le prince a beaucoup d’enfants. Il y a des États où l’entretien des enfants du roi serait impossible au peuple ; on a pu y établir que les enfants du roi ne lui succéderaient pas, mais ceux de sa sœur.

« Un nombre prodigieux d’enfants, ajoute-t-il, exposerait l’État à d’affreuses guerres civiles. L’ordre de succession qui donne la couronne aux enfants de la sœur, dont le nombre n’est pas plus grand que ne serait celui des enfants d’un prince qui n’aurait qu’une seule femme, prévient ces inconvénients. »

Tacite (_Mœurs des Germains_, liv. XX), avant de constater que chez les Germains le fils hérite du père, dit : « Le fils d’une sœur est aussi cher à son oncle qu’à son père ; _quelques-uns pensent même que le premier de ces liens est le plus saint et le plus étroit_, et, en recevant des otages, ils préfèrent des neveux comme inspirant un attachement plus fort et intéressant la famille par plus d’endroits. »

Guillaume Bosman, dans son _Voyage de Guinée_ (un vol. in-18, Utrecht, 1705), donne aux nègres de toute la côte des lois et des coutumes sur lesquelles j’appelle l’attention.

Il dit, _Lettre onzième_, page 197 et 198 : « On marie beaucoup de princesses étant fort jeunes, et on ne regarde point au bien ni à la naissance comme parmi nous ; car il n’y a pas la moindre différence entre les enfants des rois et ceux de leurs sujets. Chacun se choisit une femme comme il veut, sans que les mariages soient pour cela inégaux, quand même la fille d’un roi épouserait un esclave, ce qui arrive tous les jours, et cela s’accorde mieux que si le fils du roi épousait une fille esclave ; car, comme _les enfants suivent la mère_ dans ce pays, les enfants de la fille du roi mariée avec un esclave sont libres, au lieu que les enfants du fils du roi, qui a épousé une esclave, sont aussi esclaves. »

Dans sa _Douziéme lettre_, page 207, Bosman ajoute : « L’hérédité est ici réglée d’une assez plaisante manière, et, autant que je l’ai pu comprendre, voici comme cela va. _Les enfants du frère ou de la sœur sont les véritables et légitimes héritiers_ ; en sorte qu’un garçon, qui est l’aîné de la famille hérite des biens du frère de sa mère et de ceux de son fils s’il en a un, et la fille aînée hérite des biens de la sœur de sa mère ou de ceux de sa fille si elle en a une.

« Les nègres ne nous en peuvent point dire la raison, mais je crois que cet usage a été introduit à l’occasion de la débauche des femmes. Comme ceux qui ont voyagé dans les Indes orientales rapportent qu’il y a des rois qui déclarent pour leur successeur le fils de leur sœur au lieu de leur propre fils ; car ils se peuvent assurer que le fils de leur sœur est de leur propre sang, au lieu qu’ils n’ont pas la même certitude de leurs propres enfants. Ces rois en usent ainsi pour empêcher que leur couronne ne passe dans une autre famille ; et les nègres, afin que leurs biens ne tombent pas entre les mains des étrangers. »

Bosman constate cependant que toutes les tribus nègres ne suivent pas la succession maternelle, et que chez quelques-unes l’héritage direct du père au fils est la règle.

M. Paul du Chaillu (_Voyages et aventures dans l’Afrique équatoriale_, Paris, 1863), retrouve la même loi de succession en usage dans quelques peuplades nègres qu’il a visitées. Il dit, chap. XVI, page 282 : « Ce qu’il y a de particulier chez ce peuple, c’est que la filiation et les successions proviennent du chef de la mère. Le fils d’un Commi et d’une femme étrangère n’est pas réputé Commi. D’après ce principe appliqué aux familles, pour être un véritable Abouya (citoyen de Goumbi), il faut être né d’une femme Abouya. Si le père seul est Abouya, les enfants sont regardés comme de _demi-sang_. »

Mais toutes ces coutumes anciennes et modernes, romaines, féodales, orientales et nigritiennes, diffèrent de la loi _Benî-Oummïa_ des Touâreg, par leur origine, leur esprit et leur caractère.

Voici, autant qu’il est permis à un étranger de les formuler, les principales dispositions de cette loi.

Les Touâreg Benî-Oummïa distinguent deux sortes de biens transmissibles par héritage :

Les biens _légitimes_,

Les biens _illégitimes_.

Je me sers des mots légitimes et illégitimes à défaut d’autres, dans notre langue, pour remplacer l’expression technique de la langue temâhaq.

Les premiers sont ceux acquis par le travail individuel et dont la possession est sacrée : l’argent, les armes, les esclaves achetés, les troupeaux, les récoltes et les provisions ;

Les seconds, _éhéré-n-boûtelma_, mot à mot : _biens d’injustice_, sont ceux conquis les armes à la main, et dont la possession ne repose que sur le droit de la force, biens conquis collectivement par tous les membres actifs de la famille et conservés par leur concours, savoir :

Les _rhefer_ ou droits coutumiers, perçus sur les caravanes et les voyageurs ;

La _gharâma_ ou tribut de protection, payé par les _ra’aya_ ;

Les _imrhâd_ ou droits sur les personnes et sur les biens des tribus réduites en servage ;

Les _melâk_ ou droits territoriaux, tant sur les terres de parcours que sur les terres de culture, les eaux, etc. ;

Enfin le _soltna_ ou droit de commander et d’être obéi.

A la mort d’un chef de famille, quand l’héritage s’ouvre, tous les biens légitimes sont divisés, par parts égales, entre tous les enfants, sans distinction de primogéniture ou de sexe.

Cette pratique est observée dans toutes les classes de la société târguie : nobles, marabouts, tributaires ou serfs.

Quant aux biens de la seconde catégorie, les illégitimes, apanage exclusif de la noblesse, ils reviennent, par droit d’aînesse, sans division ni partage, au fils aîné de la sœur aînée :

_Sans division_, sur une tête unique, mais sans possibilité d’aliéner, afin de conserver au chef de la famille, et à la famille elle-même, les moyens matériels de maintenir son influence et sa prépondérance ;

_Au fils aîné de la sœur aînée_, pour assurer, contre toute éventualité, la transmission du sang, la conservation de la tradition familiale, à la tête des tribus.

On serait dans l’erreur si on attribuait exclusivement à la crainte d’infidélités de la part de l’épouse d’aussi grandes précautions pour éviter l’avénement d’un homme de sang étranger à la tête de la famille, car, en général, la femme târguie, sévère sur ses droits, l’est aussi sur ses devoirs.

Les inconvénients de la polygamie, aussi, doivent rester étrangers aux motifs qui ont fait préférer l’aîné des neveux utérins au fils aîné du chef de famille, car si la monogamie a pu lutter contre le polygamisme musulman, c’est qu’elle devait être d’institution très-ancienne chez les Touâreg.

D’autres motifs, puisés dans les superstitions du paganisme, doivent avoir contribué plus puissamment à faire adopter la loi Benî-Oummïa.

Rappelons-nous avoir déjà lu au chapitre consacré aux tribus du Ahaggâr que, d’après la croyance générale et inébranlable de tous les Touâreg, les Ibôguelân passent pour être les fils d’un esprit surnaturel et d’une fille d’Ève.

Nous verrons plus loin qu’en fait d’idées superstitieuses les Touâreg dépassent tout ce que l’imagination la plus féconde peut inventer.

En attendant, voici ce que racontent les Touâreg sur les causes qui leur ont fait adopter la loi de succession en usage chez les Benî-Oummïa.

Dans les temps très-anciens, dit la tradition, un de leurs sultans se trouva atteint par le mauvais œil.

Le mauvais œil, quelque chose comme la _jettatura_ des Italiens !

L’effet du mauvais œil fut que la première femme du sultan conçut de lui un _djinn_ ou _génie_ qui, aussitôt entré dans ce monde, alla rejoindre ses frères dans le royaume des esprits.

Le sultan, comme il arrive toujours en pareil cas, accusa sa femme et la répudia.

Il prit une seconde femme. Même résultat, avec cette différence que le produit de leurs amours fut un _inn_, autre être surnaturel, au lieu d’être un _djinn_.

Nouveau divorce, nouveau mariage, renouvelé une troisième, une quatrième, une cinquième fois.

On dit même que le sultan eut la vertu d’aller jusqu’au chiffre de soixante femmes sans pouvoir obtenir, pour héritier de son royaume, autre chose que des _inn_ ou des _djinn_ qui, tous, à leur naissance, disparaissaient, laissant en deuil père et mère et tous ceux intéressés à leur malheureux sort.

Pendant toute cette série d’épreuves, le sultan était devenu vieux et, le chagrin aidant, il ne pouvait songer à convoler à de nouvelles noces.

Quel parti prendre en telle occurrence ?

En homme sage, désireux d’épargner à ses sujets les malheurs de la guerre civile, inévitable à sa mort, pour le partage de ses biens et de son pouvoir, le sultan réunit, de son vivant, une assemblée générale de tous ses sujets, masculins et féminins, et leur demanda leur opinion sur les mesures à adopter pour assurer la paisible transmission de son héritage : grave question, souvent agitée dans le monde.

Beaucoup d’avis furent ouverts. Chaque opinant, voulant être sultan, présentait une solution favorable à ses prétentions. Après de longs et vifs débats, les concurrents au trône allaient en appeler à la force des armes, lorsqu’un des assistants, silencieux jusque-là, parce qu’il ne voulait pas changer sa modeste condition contre un trône, demanda et obtint la parole.

Ce sage était un savant marabout, très-versé dans les sciences occultes : la magie, l’astrologie, la sorcellerie et la connaissance des génies.

Il rappela à l’assemblée les malheurs advenus à un homme aussi respectable que le sultan régnant et à ses soixante femmes, toutes choisies parmi l’élite des plus nobles familles ; il disculpa ces dernières, une à une, des soupçons qui avaient injustement pesé sur elles, — tactique habile pour se rendre favorable la plus belle moitié de l’assemblée et tous ceux de l’autre moitié qui, en galants chevaliers, avaient pris les couleurs de leurs belles, pour assister à la délibération.

Après l’exposé d’une infortune sans précédents dans l’histoire, il démontra que le Grand-Maître des hommes et des choses, celui par la volonté duquel tout arrive, n’avait pas voulu, sans motifs, soumettre le peuple des Imôhagh à une pareille épreuve, et qu’au lieu de se disputer la succession d’un trône qui, grâce à Dieu, n’était pas encore vacant, il était bien plus conforme à la raison de rechercher le motif pour lequel le Grand-Maître avait refusé au sultan un fils, héritier de son sang et de son pouvoir.

C’est ce que fit le marabout en interrogeant successivement toutes les probabilités des secrets desseins de la Divinité.

L’énumération des causes possibles ou probables fut longue ; la critique de ces hypothèses fut plus longue encore. Pendant ce temps la passion des prétendants s’était calmée, et l’assemblée, subjuguée par l’éloquence d’un homme qui savait se taire, quand il savait si bien parler, attendait avec impatience la conclusion d’un discours qui révélait une si grande connaissance de choses mystérieuses pour tout le monde.

La conclusion tant attendue arriva.

Dans le cas particulier, Dieu n’avait pas voulu que la transmission du pouvoir s’effectuât par le ventre des épouses ; c’était incontestable.

Cependant, un peuple ne pouvait rester sans sultan, et sans sultan de sang royal ; c’était incontestable encore.

Alors, il fallait chercher ce sang dans le ventre où on était assuré de le trouver, avec le plus de garanties de consanguinité.

La sœur du sultan se trouvait naturellement indiquée, non pour régner, mais pour donner la couronne à son fils aîné.

On le croira sans peine, les femmes applaudirent à une solution qui donnait tant d’importance à leur sexe ; les chevaliers Imôhagh saisirent avec empressement l’occasion de donner une nouvelle preuve de leur galanterie, et la loi Benî-Oummïa, proposée par un saint marabout, approuvée avec bonheur par le sultan, aux malheurs duquel elle mettait fin, fut acclamée avec enthousiasme par l’assemblée générale.

Depuis cette époque, le fils aîné de la sœur aînée du sultan est l’héritier légitime du trône, et, par extension du même principe, le droit d’aînesse suit le même ordre de succession dans la famille, dans la tribu.

Quoi qu’il en soit des circonstances qui ont pu déterminer les ancêtres des Touâreg à adopter une pareille coutume, il est hors de doute que son origine est antérieure à l’islamisme, car les marabouts Ifôghas et les Aouélimmiden, serviteurs des marabouts de Timbouktou, y ont renoncé pour adopter les lois du Coran sur les héritages.

D’après les Touâreg, les Kounta et les Tadjakânt, tribus berbères de la côte de l’Océan Atlantique, et d’origine sanhâdjienne comme eux, sont aussi Benî-Oummïa.

Le géographe arabe Ebn-Batoûta, qui a voyagé dans tous les pays musulmans de son époque et dont les écrits sont justement appréciés, a constaté la même loi de succession chez les Massoûfa, sis alors à l’Ouest de Timbouktou et aussi frères consanguins des Touâreg, en tant que membres de la grande famille des Sanhâdja de la seconde race.

Il est donc probable que, dans le principe et avant la conquête de l’Afrique par les musulmans, toutes les tribus Sanhâdja suivaient la même loi.

Ebn-Batoûta ajoute à ce qu’il dit des Massoûfa que nulle part, ni en Afrique ni en Asie, il n’a trouvé semblable coutume, si ce n’est chez les Malabares idolâtres de la côte occidentale de l’Inde.

Assurément les Berbères Sanhâdja ne viennent pas de l’Inde. Cependant, à l’appui de l’observation d’Ebn-Batoûta, j’ajouterai que M. P. E. Botta m’a donné quelques médailles fort anciennes, trouvées à Ben-Ghâzi, dont une est incontestablement indienne.

Avant de clore ce paragraphe, je ferai remarquer à nouveau que, dans les légendes historiques des Touâreg, les femmes jouent toujours le principal rôle.

Une révolution doit-elle détrôner la famille des Imanân, la plainte d’une vieille femme armera le bras vengeur d’Eg-Tînekerbâs ;

Le territoire doit-il être distribué entre les tribus, il est donné aux dames douairières de chaque tribu noble.

L’islamisme est-il assez difficilement accepté par les Touâreg pour que leurs convertisseurs les surnomment les _renégats_, la faute en est à la nouvelle religion qui subalternise la femme à l’homme.

Les Touâreg sont-ils forcés de constater l’existence du sang noir dans quelques-unes de leurs familles, la nécessité politique est invoquée : la victoire ou la défaite les a contraints de recevoir ou de donner un tribut annuel de jeunes vierges.

Enfin, ont-ils à remonter à l’origine d’un ordre de succession qui semble mettre en suspicion la régularité de la vie de leurs épouses, la puissance surnaturelle des djinn vient les venger de tout soupçon d’infidélité.

_Abstinence de la chair de poissons et d’oiseaux._

Encore un caractère distinctif des Touâreg, et l’un des plus remarquables !

Le Sahara est le pays de la famine, et, en général, tous les Sahariens, non Touâreg, mangent tout ce qui tombe sous leur main, même les viandes qui répugnent aux peuples civilisés : entre autres celles du chien, du lézard, etc., etc. Le poisson, la chair et les œufs des oiseaux sont pour eux pain bénit.

Plus pauvres que leurs voisins arabes, les Touâreg devraient être moins difficiles encore sur le choix de leurs aliments. Loin de là, les ihaggâren (les nobles) n’admettent guère dans leurs repas que les viandes de chameau, de mouton et de chèvre, et repoussent, comme immondes, les poissons, les oiseaux et leurs œufs.

Non-seulement ils ont une répugnance instinctive pour la chair de ces animaux, mais encore ils n’aiment pas à en voir faire usage. Ainsi, quand les esclaves nègres, qui n’ont pas les mêmes scrupules de conscience pour s’abstenir, ont mangé du poisson, il leur est interdit, pendant un temps plus ou moins long, de boire dans les vases servant à l’usage commun.

Interroge-t-on les Touâreg sur les motifs de cette abstinence exceptionnelle, ils répondent ne pas savoir quelles raisons leurs pères ont eues pour proscrire de leur nourriture le poisson et les oiseaux, mais qu’ils s’en abstiennent comme tous les bons musulmans, eux compris, s’interdisent l’usage de la viande de porc.

Cependant, tous les Touâreg ne partagent pas la répugnance commune ; ainsi, les marabouts, qui ont le plus complétement rompu avec les anciennes traditions du paganisme, mangent-ils du poisson, de la volaille, des œufs, comme de tous les autres aliments que le Coran n’interdit pas.

Les serfs et les esclaves aussi, à l’imitation des marabouts, mangent les poissons qu’ils pêchent dans les lacs de leurs montagnes. Mais, malgré ces exemples, les nobles des Azdjer et des Ahaggâr, chez lesquels la tradition des cultes antérieurs à l’islamisme est plus vivace, s’abstiennent et croiraient faillir à leurs quartiers de noblesse en ne se conformant pas à la tradition.

CONCLUSION DE CE CHAPITRE.

Sans doute, ces caractères ne suffisent pas encore pour autoriser le classement des Touâreg dans l’une ou l’autre des races de la grande famille humaine, mais déjà ils fournissent à l’observation des éléments de comparaison assez nombreux pour guider les recherches ultérieures.

J’ai attaché une grande importance à l’étude de ces caractères distinctifs, parce que les Touâreg, surtout ceux du Nord, me paraissent avoir le mieux conservé, à travers les âges, les coutumes, les mœurs et les habitudes des anciens Berbères ; parce que la connaissance du type le plus pur me semble un commencement sérieux de conquête sur l’inconnu.

[Note 120 : Traduction française par M. le baron de Slane. Alger, 1852. Tome I, p. 199 et 200.]

[Note 121 :

NOTES EXPLICATIVES DE LA PLANCHE CI-CONTRE.

Les inscriptions du no 1 au no 12 inclusivement ont été copiées sur des blocs de grès détachés de la berge de l’Ouâdi-Tamioutîn. Elles doivent être anciennes et sont peut-être incomplètes, car il est facile de reconnaître des brisures dans les pierres. Les quatre premières appartiennent à un bloc, et les huit dernières à un second bloc. Les lettres ont 6 centimètres de hauteur en moyenne, le trait en est large et peu profond. Le dessin de chameau qui figure au bas de la planche a été copié sur un bloc voisin des inscriptions.

Les inscriptions du no 13 au no 24 sont de la source d’Ahêr ou des grottes et des rochers environnants. Parmi un très-grand nombre, j’ai choisi les moins frustes, et je doute encore qu’elles soient toutes complètes. L’une d’elles, le no 15, _Ouinek anislim_ (moi, musulman), semble révéler une origine ancienne, car il y a longtemps déjà que les Touâreg n’ont plus besoin d’attester leur foi par des témoignages extérieurs. Des sujets, représentant des autruches et des chameaux, appellent mon attention ici comme dans l’Ouâdi-Tamioutîn.

Les inscriptions du no 25 au no 28 et celles du no 29 au no 32 proviennent : les premières de l’Ouâdi-Alloûn, les secondes du monument romain de Djerma.

Ces sortes d’inscriptions sont tellement communes dans certaines parties du pays des Touâreg que, si on allait à leur recherche, on en trouverait en très-grand nombre, surtout dans les lieux qui sont d’anciens centres d’habitation.]