CHAPITRE PREMIER.
MINÉRAUX.
Mon exploration n’a pas été assez complète, surtout dans la partie montagneuse du pays, pour que je puisse prétendre connaître toute sa richesse minérale ; d’un autre côté, les Touâreg ne sont pas un peuple assez industriel pour que j’aie pu suppléer à l’insuffisance de mes recherches personnelles par une enquête sur les produits minéraux qu’ils exploitent. Les besoins des peuples nomades ne sont pas ceux des nations civilisées et sédentaires : aussi n’est-on pas autorisé à conclure de l’absence d’exploitations au manque de minéraux exploitables. Au contraire, en constatant que les Touâreg ont trouvé chez eux tout ce qui est nécessaire à leur existence, on peut croire qu’il y a beaucoup plus. Quoi qu’il en soit, je signalerai ce que j’ai vu et ce qui m’a été indiqué par les indigènes.
_Métaux et pierres précieuses._
_Fer._ (Tazhôli). — J’ai constaté la présence du fer en plusieurs endroits : notamment à Azhel-en-Bangou, dans les environs du mont Têlout, sur le rebord Nord du Tasîli, dans le ravin d’In-Akhkh, autour des puits artésiens d’Ihanâren, dans la vallée d’Ouarâret. Les renseignements des indigènes signalent aussi ce minerai sur d’autres points du Tasîli et du Ahaggâr, en massifs plus ou moins considérables. Mais à quoi bon ? Le fer fût-il plus riche et plus abondant encore, comment l’exploiterait-on sans combustible ?
Tout le fer employé par les Touâreg leur est apporté par le commerce.
_Cuivre._ (Dârogh). — Les Touâreg ne connaissent aucun minerai de cuivre dans leur pays. Tous les cuivres qu’ils emploient à l’ornementation de leurs armes viennent d’Europe ; jadis, quand Mourzouk entretenait encore des relations commerciales avec le Waday, ils pouvaient en recevoir de cette contrée.
_Plomb._ (Alloûn). — Le nom d’Ouâdi-Alloûn (rivière du plomb) donné à l’un des torrents qui descendent du versant Nord du Tasîli rappelle-t-il la découverte de minerai de plomb dans le lit de l’ouàdi ? Je l’ignore.
Les Touâreg ne faisant généralement pas usage des armes à feu, l’emploi du plomb est assez restreint chez eux pour qu’ils n’aient jamais songé à utiliser les galènes de leur pays, fussent-elles même riches.
_Étain._ (?) — Un gisement de ce minerai ou d’un métal analogue m’a été signalé dans l’Ouâdi-ech-Chiâti (Fezzân). Cette indication est-elle fondée ou non ? L’avenir l’apprendra.
_Sulfure d’antimoine._ (Tazôlt). — Le sulfure d’antimoine est récolté aux environs d’El-Barakat, près de Rhât, mais dans la proportion des besoins locaux, limités à l’application du _kohel_ sur les cils et les sourcils.
_Kohel_, en Arabe, signifie _tout ce qui noircit_. Donc, sous ce nom, on emploie indistinctement ou le sulfure de plomb, ou le sulfure d’antimoine, suivant la facilité de se les procurer.
L’emploi du kohel est des plus anciens chez les peuples orientaux. Jérémie dit, chap. IV, vers. 30 : « _Cum stibio pinxeris oculos tuos._ » Le prophète Mohammed, copiant Jérémie, répète : « Employez l’antimoine, il fortifie la vue et fait pousser les cils. »
Sur la foi de ces autorités, l’habitude du kohel est passée dans les mœurs, surtout dans le Sahara, où la réverbération du soleil affaiblit si promptement la vue et cause si souvent des ophthalmies.
Le docteur Bertherand, dans son ouvrage sur la _Médecine des indigènes de l’Algérie_, dit que l’emploi du kohel, dans toute espèce d’ophthalmies, lui a toujours rendu les plus grands services.
_Pierres précieuses._ — Les Touâreg modernes font usage d’une espèce de serpentine dont ils fabriquent leurs anneaux de bras. On trouve cette pierre dans le ravin de Tahôdayt-tân-Hebdjân (rebord méridional du Tasîli), sur la route directe de Rhât à In-Sâlah, non loin du ravin de Tahôdayt-tân-Tâmzerdja, où sont les restes fossiles d’un grand mammifère antédiluvien.
Mais il est hors de doute que les peuples anciens de cette contrée connaissaient et faisaient usage d’autres pierres précieuses, car on en trouve dans tous les tombeaux des _Jabbâren_ (géants), nom que les Touâreg donnent à la génération qui les a précédés dans le pays. Ces pierres sont enchâssées dans les bagues ou dans les boucles d’oreilles.
J’ai déjà dit qu’on avait trouvé des émeraudes dans le Touât ; moi-même j’ai rapporté de mon excursion à El-Golêa’a des cristaux qui y ressemblent. Il est probable qu’une exploration complète des montagnes des Touâreg et des bassins qui en dépendent ferait retrouver l’ancienne émeraude garamantique des musées.
_Sels divers._
_Sel commun._ (Tîsemt.) — Une belle mine de sel, longtemps exploitée et abandonnée pour cause d’insécurité, existe dans la Sebkha d’Amadghôr, sur l’ancienne route des caravanes d’Ouarglâ à Agadez, au pied d’un des contre-forts orientaux du Ahaggâr. D’après les indigènes, cette mine serait la plus belle connue dans tout le Sahara. Elle sera ultérieurement l’objet d’une attention toute spéciale.
Une mine de sel m’est aussi signalée dans la montagne au Sud de Tikhâmmalt.
Sur beaucoup d’autres points, on trouve du sel de qualité inférieure, mélangé de terre : aux environs de Rhât et à Tekertîba, ou provenant de l’évaporation des eaux salines de sebkha desséchées, notamment sur le cours inférieur de l’Igharghar, à Menkebet-Izîman et à Sîdi-Boû-Hânia.
Les puits salés, indiquant la nature saline des terres traversées par les eaux, sont communs. Je citerai entre autres celui de Tînessedj sur la route septentrionale de Tebalbâlet à In-Sâlah ; celui de Harhé, dans une sebkha, sur la route de Tikhâmmalt à Oubâri.
Je citerai aussi, comme sources salines, celle de Tânout sur la précédente route, et d’’Aïn-el-Mokhanza (la fontaine pourrie, puante), sur l’Igharghar, sans compter celles que j’ai signalées précédemment dans mes itinéraires géologiques.
_Alun._ (Azârîf.) — Après le sel, l’alun est la production minérale la plus commune du pays des Touâreg. On en trouve des dépôts, entre autres, dans la vallée d’Ouarâret, au Nord du Rhât ; à Serdélès ; à In-Hâs, dans la plaine d’Adjemôr ; sur l’Ouâdi-Tetch-Oûlli, affluent de l’Ouâdi- Akâraba. Ces deux dernières mines sont situées au Nord de Mouydîr, et non loin d’In-Sâlah, marché sur lequel on vend leurs produits.
J’ai rapporté un échantillon des dépôts d’alun de la vallée de Serdelès. Il est pur et de bonne qualité.
_Salpêtre._ (Tîsemt-n-elbaroûd.) — Tout le salpêtre consommé par les Touâreg vient du Touât, où cette matière paraît très-abondante. Il n’est pas douteux qu’on en trouve également et en quantité importante dans les contrées similaires du pays des Touâreg, car ces derniers m’en signalent un dépôt assez important dans la vallée de Tikhâmmalt et d’autres dans les ouâdis aux environs de Rhât. N’employant pour ainsi dire pas la poudre, ne sachant pas la préparer, ils négligent ce produit et n’y font aucune attention ; mais, si le commerce français demandait du salpêtre au Touât, les Touâreg ne tarderaient probablement pas à lui faire concurrence.
_Natron._ (Elatroûn et Oksem.) — Le natron est récolté en assez grande abondance dans le Bahar-et-Trounîa au Nord-Ouest de Mourzouk. Il est employé par les Touâreg en mélange avec la feuille du tabac, soit pour la prise, soit pour la chique ; il est aussi d’un usage journalier comme mordant dans les préparations tinctoriales. Inutile d’ajouter qu’il entre dans la matière médicale des indigènes, car, à défaut de produits européens, ils utilisent tout ce qu’ils ont sous la main.
J’aurai l’occasion de faire connaître ultérieurement l’importance commerciale de ce sel.
_Soufre_ (Tazzefrît et Aouodhîs). — Quoique le Ahaggâr, le Tasîli, le Hâroûdj et la Sôda, soient le produit de soulèvements volcaniques ; quoique le soufre se montre, au Nord, en assez grande quantité dans la Syrte, il est à peu près certain qu’il n’existe pas dans le pays des Touâreg, car, s’ils y connaissaient des soufrières, elles seraient exploitées pour les besoins des chameaux, atteints fréquemment de la gale, que le soufre seul guérit d’une manière radicale. Je conclus donc de ce que le soufre n’est pas exploité par les Touâreg qu’il n’y en a pas chez eux.
MATÉRIAUX DE CONSTRUCTION.
_Pierres et terres._
Bien que des nomades ne tirent aucun parti des matériaux de construction dont leur pays est doté, je ne crois pas devoir omettre cette partie importante de la richesse minérale du Sahara.
_Pierre calcaire_ (Tahônt-n-Tîngher). — Tous les plateaux dits hamâd sont généralement recouverts d’une couche calcaire qui donne d’excellents moellons pour les constructions urbaines. Cette pierre domine dans celles de Ghadâmès.
_Grès_ (Tîlellît, _la pierre noble_). — Le grès est la pierre la plus abondante, surtout dans le Tasîli du Nord. On trouve dans la chaîne de l’Amsâk le beau grès rose des ruines romaines de Djerma.
_Gypse_ (Têhemaq). — Commun au Nord et autour de Ghadâmès, où on l’exploite pour les enduits de la ville, il est peut-être plus rare sur tous les autres points du pays, mais il est hors de doute qu’on n’a pas dû aller le chercher au loin pour les constructions des autres villes.
_Chaux_ (Ezzebch). — La pierre propre à la chaux est commune partout ; autour de Ghadâmès, on ramasse les calcaires du plateau de Tînghert et, de leur grillage, on obtient une chaux excellente.
_Argile_ (Tabâriq et Telaq). — Tous les enfants des Touâreg ont des poupées et des bonshommes en argile ; dans tous les ménages on trouve des vases en poterie qui doivent être fabriqués sur les lieux, ce qui prouve que la terre à poterie ne manque pas. Quant à l’argile propre à la préparation des tuiles et des briques, elle existe dans plusieurs ravins. J’ai déjà dit que les auges dans lesquelles on abreuvait les chameaux autour des puits étaient en argile provenant des déblais de ces puits.
_Terre à ciment._ — Les canaux d’irrigation de Ghadâmès sont cimentés et, d’après les renseignements qui m’ont été donnés, ce ciment était obtenu au moyen d’un mortier fait avec la chaux des ammonites et les argiles rouges ferrugineuses des goûr.
J’ai rapporté de Ghadâmès et de Djerma des ciments de l’époque garamantique ; ils sont de la plus grande solidité.
_Pierre meulière_ (Tasîrt et Tahônt-n-Ezhîd). — L’usage du moulin à bras, ustensile obligatoire pour chaque ménage, rend la pierre meulière de première nécessité chez tous les nomades. Heureusement, les carrières qui la fournissent ne sont pas rares. J’en ai déjà cité une, abandonnée, à l’entrée de l’Ouâdi-el-Gharbî ; on en indique d’autres au Nord et au Sud du Tasîli.
_Ocre_ (Tamâdjohît). — L’ocre est exploitée aux environs de Djânet pour les besoins de la teinturerie, mais surtout pour être employée avec l’indigo comme cosmétique tinctorial et hygiénique de la peau, en vue de la préserver, par l’interposition d’un corps étranger, des influences atmosphériques extérieures.
_Combustibles minéraux._
Pendant longtemps, à Alger, on a cru à l’existence de la houille dans le Ahaggâr, par suite de réponses faites, de bonne foi, par des Touâreg venus en Algérie, qu’il y avait dans leur pays des pierres noires qui brûlaient.
J’ai déjà fait connaître comment les Touâreg, interrogés à ce sujet, avaient pu nous induire en erreur sans manquer à la vérité.
Toutefois, la découverte de terrains très-anciens dans la vallée de Rhât et du terrain dévonien, inférieur aux terrains houilliers, sur plusieurs points, permet d’espérer le succès de recherches de gisements de combustibles minéraux, dans le centre du Sahara, ou tout au moins dans les parties que mon exploration recommande à l’attention des ingénieurs.
Là se borne, à ma connaissance, la liste des produits minéraux utilisables dans le pays des Touâreg ; mais il n’est pas douteux que des recherches plus complètes en augmenteraient le nombre.