CHAPITRE PREMIER.
ORIGINE DES TOUÂREG.
A quel peuple primitif, à quelle langue primordiale rattacher les Touâreg et le dialecte qu’ils parlent ? Comment établir leur filiation ?
L’opinion des Touâreg sur ces diverses questions a l’avantage d’être unanime.
« Nous sommes _Imôhagh_, disent les Azdjer ; _Imôcharh_, disent les Ahaggâr et les Aouélimmiden ; _Imâjirhen_, disent les Touâreg d’Aïr.
« La langue que nous parlons s’appelle _temâhaq_ ou _temâcheq_, suivant les dialectes.
« Les Arabes ont donné à nos tribus le nom de _Touâreg_ et à notre langue celui de _târguïa_, du participe arabe _târek_, au pluriel _touâreg_, qui signifie les _abandonnés_ « de Dieu, » sous-entendu, parce que nous avons, pendant longtemps, refusé d’adopter la religion que les Arabes nous apportaient, et parce que, après l’avoir embrassée, nos pères ont souvent renié la foi nouvelle. Mais ce nom, qui rappelle une situation ancienne dont le souvenir est aujourd’hui injurieux pour nous, n’a jamais été celui de notre race.
« Les cinq mots, Imôhagh, Imôcharh, Imajirhen, temâhaq, temâcheq, qui sont les noms de notre race et de notre langue, dérivent de la même racine, le verbe _iôhagh_, qui signifie : il est _libre_, il est _franc_, il est _indépendant_, il _pille_. »
La signification historique de cette racine sera ultérieurement précisée.
Quant à la filiation des Touâreg du Nord, elle a été dressée, pour chaque tribu noble, par le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi, réputé l’homme le plus instruit parmi les Touâreg, ses contemporains, dans une _Note_ adressée à Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, le grand maître de la confrérie des Tedjâdjna, note qui m’a été remise en original et qui est acceptée par les Touâreg comme étant l’expression de leurs communes opinions.
Voici l’analyse de cette pièce :
« Tu nous demandes des renseignements sur notre origine. Je réponds : Notre descendance la plus générale est celle des Édrisides de Fez ; quelques-uns viennent d’Ech-Chinguît, entre Timbouktou et l’Océan ; d’autres sont des gens de l’Adghagh, entre le Niger et nos montagnes.
« Nous descendons des Édrisides par un chérîf qui fut tué par le roi Ourmîn, et ce chérîf est à la fois l’ancêtre commun des chorfâ d’Azdjer, des chorfâ de Kerzâz[109] et des chorfâ d’Ouazzân[110].
« Ainsi nos chorfâ Ifôghas et Imanân sont de la même lignée que les plus grandes familles du Maghreb.
« Si tu nous demandes de mieux caractériser les origines de chaque tribu et de distinguer les nobles des serfs, nous te dirons que notre ensemble est mélangé et entrelacé comme le tissu d’une tente dans lequel entre le poil du chameau avec la laine du mouton. Il faut être habile pour établir une distinction entre le poil et la laine. Cependant nous savons que chacune de nos nombreuses tribus est sortie d’un pays différent. »
Après ces considérations générales, le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi passe en revue chaque tribu d’origine noble, en commençant par les Azdjer et en finissant par les Ahaggâr. Il continue en ces termes :
_Origine des tribus du pays d’Azdjer._
_Imanân_ : « Les Imanân ou _Es-Solatîn_ (les sultans) sont de vrais chorfâ, moitié Édrisiens de la famille régnante de Fez, moitié ’Alouyiens, descendant de Sîdna-’Aly, petit-fils du Prophète. »
_Orâghen_ : « Ils sont fils de sultans par leurs pères, mais vilains par leurs mères, car elles ne sont pas toutes de noble origine. »
_Imanghasâten_ : « Ils sont issus des Arabes de l’Est (’Arab-ech-Cherg). Ni leur roture, ni leur noblesse n’est bien démontrée. S’il y a parmi eux des fils de sultans, ils ne sont pas bien nombreux. »
_Ifôghas_ : « Dans l’origine, les Ifôghas ne faisaient qu’une seule tribu avec les Iouadâlen, les Igaouaddâren, les Idaoura’a et les Ahel- es-Soûki et toutes ces fractions constituaient la population de la ville d’Es-Soûk. »
« Es-Soûk, ajoute un commentateur, était une ville très-grande et très- peuplée, située à moitié chemin entre In-Sâlah et Gôgo, sur la route qui relie ces deux points, à peu près à l’ancienne limite de la race blanche et de la race noire.
« Les Noirs ont bâti Es-Soûk ;
« Les Touâreg l’ont conquise, occupée, agrandie, embellie ;
« Elle a été détruite à trois reprises différentes :
« Une première fois par l’envie ;
« Une seconde fois par des plantes épineuses, tellement épaisses qu’on ne pouvait trouver une place pour prier Dieu (probablement l’hérésie) ;
« Une troisième fois par l’ennemi ;
« Enfin elle a été anéantie par les Noirs de l’armée du roi de Gôgo. »
L’auteur de la _Note_, n’osant pas avouer que les habitants d’Es-Soûk ont beaucoup mélangé leur sang avec celui des Noirs, raconte une longue histoire dans laquelle il met alternativement en scène quarante jeunes vierges blanches et quarante jeunes vierges noires données annuellement en tribut : les premières par les Touâreg d’Es-Soûk à un sultan infidèle, du nom de Djebbâr, probablement un Noir idolâtre ; les secondes, par le roi de Gôgo, au sultan berbère d’Es-Soûk, suivant que le succès des armes donnait la victoire aux blancs ou aux noirs.
Cette histoire établit en même temps que la conquête de l’Adghagh, depuis des siècles définitivement consommée par les Touâreg Aouélimmiden, a été longtemps disputée par la race noire à la race blanche et n’a pas été réalisée sans de nombreuses alternatives de revers et de succès.
Toutefois, l’auteur de la _Note_ fait remarquer que les familles des hommes religieux ont toujours été préservées, par la protection divine, de tout contact avec les païens, et que leur sang est resté pur de tout mélange.
Il ajoute « qu’à la dispersion des habitants d’Es-Soûk, les Iouadâlen et les Idaoura’a se sont réfugiés dans le pays d’Adrâr[111] ; les Igaouaddâren aux environs de Timbouktou où ils sont encore sous les ordres du Cheïkh-Eg-el-Khenna ; que les Ifôghas, parmi lesquels on compte les plus grands marabouts et les plus grands brigands, sont chez les Touâreg du Nord ; enfin, qu’après les épreuves de l’ennemi, de la faim et de la soif, il est resté à Es-Soûk un seul homme, le savant Mohammed-ben-Eddâni, avec quarante femmes, lequel a reconstitué une tribu nouvelle des Ahel-es-Soûk, en donnant en mariage, avec quarante chamelles pour dot, les femmes survivantes à autant d’hommes de la tribu d’El-Abâker, de la descendance des Ansâr. »
Le commentateur et l’auteur de la _Note_ prient le lecteur de ne pas confondre les Ahel-es-Soûk émigrés après la destruction de la ville avec ceux qui ont conservé le nom et la résidence des tribus primitives.
D’après les habitants de Timbouktou, Es-Soûk serait l’ancienne Tademekka ou Takedda, avec laquelle Ouarglâ entretenait jadis de grandes relations commerciales ; d’après le Cheïkh-’Othmân, les ruines de cette ville seraient situées dans l’Est, mais il ignore où elles sont.
On trouve encore à Es-Soûk les traces du mur d’enceinte et un cimetière dont l’étendue est d’une demi-journée de marche selon les uns, d’une journée selon les autres. Là seraient enterrés des _sohâba_, ou compagnons du Prophète, envoyés pour convertir les nègres à l’islamisme.
Au centre de l’ancienne ville était un puits de bonne eau et très- abondant, puisqu’il suffisait à tous les besoins. On devait le déblayer en 1861.
Non loin de ces ruines, ou sur leur emplacement, s’élevait le petit qaçar de Gounhân habité par la fraction des Aouélimmiden, qui a conservé le nom de Ahel-es-Soûk.
Brahîm-Ould-Sîdi continue :
_Kêl-Izhabân_ : « Ils proviennent de la fraction des habitants d’Es- Soûk, qui, avant la dispersion, s’appelaient Ahel-es-Soûk. »
_Imettrilâlen_ : « On ne sait pas bien d’où sort leur tribu. »
_Ihadhanâren_ : Ici, c’est le commentateur qui parle : « Les Ihadhanâren-es-Soûda sortent d’Es-Soûk, et sont nobles ; les Ihadhanâren proprement dits sont de basse extraction par leurs pères et par leurs mères. »
_Ihêhaouen_ : « Il est écrit dans le _Livre_ d’Es-Soûk que leurs mères furent achetées et que leurs pères sont El-Yezîd et ’Abd-er-Rahmân, meurtriers de Hasen-ben-’Ali-ben-Tâleb, arrière petit-fils du Prophète. Que Dieu leur fasse miséricorde ! »
Le commentateur, pour l’honneur de sa race, ajoute que Yezîd et ’Abd-er- Rahmân, quoique devenus Touâreg Benî-Oummïa, sont Arabes, et que leurs descendants ont conservé l’usage de la langue arabe.
_Ilemtîn_ : « Cette tribu est issue des Lemtoûna, à l’Ouest de Timbouktou. On ne voit pas bien s’ils sont nobles ou roturiers. »
_Origine des Tribus du Ahaggâr._
« Les nobles du Ahaggâr sont généralement des Oulâd-Sîd-Ben-Sîd-Mâlek qui avaient pour ancêtre un chérîf du nom d’Aggâg, l’émîr, qui était un soûki. »
_Tâïtoq_ : « Partie de cette tribu est de la race des Imanân d’Azdjer, c’est-à-dire de la descendance des Édrisiens ; partie est originaire des Ahel-Fadây, du pays d’Aïr, où la souche de leur tribu existe encore. » (Ce sont les Kêl-Fadây de M. le docteur Barth.)
« Mais tous sont d’origine noble ; on le reconnaît à leur science et à leur manière de vivre.
« Cependant, parmi eux, à côté des _Ahel-Bît-el-Bîdh_ (gens de maison blanche ou de sang blanc), il y a des _Ahel-Bît-es-Soûd_ (gens de maison noire ou de sang noir). »
_Kêl-Rhelâ_ : « Ce sont des Ebna-Sîd, c’est-à-dire des _fils de leurs pères_, qui tous avaient pour aïeul le sultan El-’Alouï.
« Parmi eux sont des fils de Hatîta ;
« D’autres sont des fils d’El-Mahoûk, târgui, ayant du sang de chorfâ. »
_Ikadéen_ : « Ils sont originaires d’Es-Soûk, mais de familles blanches. »
_Irhechchoûmen_ : « Aussi originaires d’Es-Soûk.
« Une partie de la tribu descend des Édrisiens et une autre partie a pour pères des Ikadéen.
« Je ne sais si cette dernière partie est un essaim détaché de la tribu paternelle ou bien si elle est née de la prostitution de leurs mères. »
_Tédjéhé-n-oû-Sîdi_ : « Ceux qui restent des Oulâd-Aoused ont des pères sultans, et ils ne font qu’une même tribu avec les Imanân des Azdjer. Leur séparation n’indique qu’une bifurcation du même arbre. »
_Tédjéhé-Mellen_ ou _Oulâd-Meça’oûd_ : « Ce sont des nobles ; huit d’entre eux, les Ouggoûg, ont trace du sang de chorfâ. »
Le commentateur ajoute : « Ils sont très-forts et très-hauts de stature[112]. »
_Autres tribus_ : « Elles sont originaires de Es-Soûk, mais de familles _Bît-es-Soûd_, c’est-à-dire mulâtres. »
Cette _Note_, que j’ai analysée, pour ne pas fatiguer le lecteur, avoue un grand mélange de sang, et assigne comme dernière station à la presque totalité des Azdjer et des Ahaggâr, avant leur fixation dans les montagnes dont ils ont pris le nom, une ligne circulaire de l’Ouest au Sud, jalonnée par les points de Fez, capitale du Maroc, de Chinguît, ville de l’Adrâr, et d’Es-Soûk, ville de l’Adghagh. Cette ligne est aussi celle assignée par tous les historiens du moyen âge au mouvement de migration des Berbères Lemtoûna et Sanhâdja, vers le pays des Noirs. Une expansion politique les avait portés du Nord au Sud, une réaction les refoula du Sud au Nord.
La prétention à une descendance édriside qui donnerait aux principales familles des Touâreg une origine arabe et leur conférerait le titre de chorfâ est à peu près celle de toutes les grandes familles berbères, et elle serait presque justifiée par les nombreuses alliances matrimoniales que les souverains de Fez ont contractées avec les familles des chefs dont ils ne pouvaient obtenir la soumission par la force des armes.
Aujourd’hui encore, au Maroc, les unions de l’empereur avec les filles des chefs de Berbères indépendants du trône temporel sont érigées à l’état de système gouvernemental. Quand, dans une province rebelle, un Berbère peut faire échec au pouvoir du souverain nominal, on fait tomber sa résistance en offrant à l’une de ses filles une place au harem. Cet honneur est toujours accepté, parce qu’il confère le titre de chérîf aux enfants qui naîtront de cette union, et la répudiation presque immédiate qui réintègre femme et enfant dans la famille maternelle, loin d’être considérée comme un affront, est acceptée comme un titre autorisant à faire souche.
Les deux derniers souverains du Maroc, Mouley-’Abd-er-Rahmân et Mouley- Slîmân, pendant la durée de leurs longs règnes, ont autorisé, par ces sortes d’unions, plus de cinq cents familles berbères à revendiquer pour leurs héritiers la descendance édriside ; et si leurs prédécesseurs, depuis le IXe siècle de notre ère, ont procédé de même à l’égard des grandes familles berbères du Maghreb, — ce que l’histoire semble démontrer, — il devient très-probable que les nobles Touâreg d’Azdjer et du Ahaggâr, soit par des alliances directes, soit par des alliances indirectes avec les chorfâ de Kerzâz et d’Ouazzân, sont aussi autorisés à revendiquer la même descendance.
Quoi qu’il en soit, les Touâreg, malgré le mélange de leur sang avec celui des Édrisiens arabes, sont restés Berbères, et, comme fraction du peuple berbère, leur origine est loin d’être incertaine.
La tradition populaire, chez les Azdjer, ajoute à la _Note_ de Brahîm- Ould-Sîdi quelques détails sur la formation de la confédération et sur le partage des terres entre les différentes tribus.
D’après cette tradition, les premiers Touâreg qui prirent possession du pays d’Azdjer furent les chorfâ Imanân et Ifôghas ; puis, successivement, d’autres tribus vinrent se ranger autour d’eux.
Un beau jour, le chef des Imanân invita à sa cour les femmes douairières des autres tribus, c’est-à-dire celles des dames nobles dont le ventre avait le privilége de donner naissance aux chefs, et, mu par un généreux sentiment de galanterie, il affecta à chacune d’elles un douaire foncier.
La dame douairière des Orâghen reçut en apanage la plaine des Igharghâren ;
La dame douairière des Imanghasâten eut pour lot la vallée de Tikhâmmalt ;
Chaque tribu fut dotée de la même manière.
Ce qui frappe dans cette tradition, comme dans toutes celles relatives aux origines des coutumes exceptionnelles des Touâreg, c’est le rôle principal qu’y joue la femme.
A Ghadâmès, cherchant la lumière sur cette question d’origine, je m’adressai au qâdhi, l’homme le plus instruit de la ville ; il me répondit en ouvrant un livre qui fait autorité dans le Sahara.
Il a pour titre : _Roûdh-el-mo’attâr, fi akhbâr-el-aqtâr_ (ou Le Jardin parfumé par les nouvelles des pays), et pour auteur : Ebn-’Abd-en-Nour- el-Hamîri, de Tunis.
Ce livre assigne pour origine aux Berbères musulmans voilés qui habitent l’espace compris entre Ghadâmès et Tademekka (espace de quarante jours de marche) les tribus de Lemtoûna, Massoûfa et autres.
Ebn-Khaldoûn est plus explicite encore.
Les Molâthemîn ou les _voilés_, dit-il, qui habitent la région stérile au Midi du désert sablonneux, entre Barka, Ghadâmès, à l’Orient, et l’Océan Atlantique, à l’Occident, proviennent des tribus de Guedâla, de Lemtoûna, de Outzila, de _Târga_, de Zegâoua et de Lemta, tous descendants des Sanhâdja de seconde race.
Ainsi les Târga ou Touâreg modernes sont Sanhâdja, c’est-à-dire de la race de ces Almoravides Lemtouniens qui, selon l’expression d’Ebn- Khaldoûn, « après avoir soumis le désert et forcé les nègres à devenir musulmans, fonda un Empire en Espagne et dans le Nord de l’Afrique, et, épuisée à force de dominer, consumée dans de lointaines expéditions et ruinée par le luxe, disparut exterminée par les Almohades, » sauf les fractions restées dans le désert et représentées aujourd’hui par les Touâreg, dans le Sahara central, par les Maures de la côte de l’Océan Atlantique, débris de ces Sanhâdja qui ont donné leur nom au Sénégal.
Ebn-Khaldoûn nous éclaire encore sur beaucoup d’autres points.
« Les Sanhâdja, d’après lui, forment la majeure partie de la population de l’Afrique occidentale, au point que bien des personnes les regardent comme formant le tiers de toute la race berbère.
« Primitivement ils occupaient la presque totalité du littoral méditerranéen.
« De temps immémorial, — bien des siècles avant l’islamisme, — les voilés parcouraient la région qui sépare le pays des Berbères de celui des Noirs, » c’est-à-dire le plateau central du Sahara, entre le bassin de la Méditerranée et celui du Niger.
« Ils ne cessèrent de se tenir dans ce pays et de le parcourir avec leurs troupeaux qu’après la conquête de l’Espagne par les Arabes, moment où ils abandonnèrent le magisme pour embrasser l’islamisme. » C’était dans le troisième siècle de l’hégire.
« D’abord les Sanhâdja se rangèrent parmi les clients de la famille d’’Ali-ben-Abî-Tâleb, gendre de Mohammed, mais leur conversion fut suivie de retours fréquents au paganisme.
« Ce fut un missionnaire de Sédjelmâssa, envoyé par Aggâg, de la tribu de Lemta, » — probablement celui dont les nobles des Ahaggâr prétendent descendre, — « qui les ramena dans la bonne voie en leur enseignant la vraie religion.
« Au IVe siècle de l’hégire, un des plus illustres de leurs rois, Tinezwa, étendait sa domination sur une région longue de deux mois de marche et large d’autant. Vingt rois nègres reconnaissaient son autorité, mais, sous ses fils, l’unité de la nation sanhâdjienne se brisa, et chaque tribu, chaque fraction de tribu eut un roi. »
Dans le milieu du VIIIe siècle de l’hégire, à l’époque où Ebn-Khaldoûn écrivait son _Histoire des Berbères_, « les Sanhâdjiens porteurs du voile, soumis à l’autorité du roi des Noirs (Mâlek-es-Soûdân), lui payaient l’impôt et fournissaient des contingents à ses armées. »
Ce roi des Noirs doit être le sultan de Gôgo qui détruisit la ville d’Es-Soûk et détermina la migration d’une partie des habitants de cette ville dans le pays d’Azdjer et du Ahaggâr.
A cette époque, dit encore Ebn-Khaldoûn, « les Lemta se trouvaient en face des Arabes Riâh, au Sud de la province de Constantine, » tribu dont nous retrouvons aujourd’hui une grande fraction aux environs de Sôkna dans le Fezzân, « et les Târga se tenaient vis-à-vis des Soleïm, tribu arabe de l’Ifrikïa, c’est-à-dire de la Tunisie. »
Depuis cette époque, les Târga paraissent avoir absorbé les Lemta, ce qui explique comment la tribu des Ilemtîn, descendant des Lemta, occupe un rang secondaire dans la société târguie.
Par la _Note_ moderne de Brahîm-Ould-Sîdi, nous connaissons approximativement l’origine de chaque fraction noble des Azdjer et des Ahaggâr.
Par le _Livre_ de Ben-’Abd-en-Noûr-el-Hamîri, nous savons à quelles tribus d’origine berbère il faut rattacher les musulmans voilés au Sud de Ghadâmès.
Par l’_Histoire des Berbères_ d’Ebn-Khaldoûn, nous savons que les Târga (Touâreg des Arabes modernes) sont d’origine sanhâdjienne ; que, primitivement, les Sanhâdja étaient répandus sur le littoral méditerranéen, du désert de Barka au Maghreb-el-Aqsa ; qu’avant l’époque islamique les fractions sanhâdjiennes, auxquelles appartenaient les Târga, habitaient le désert ; qu’après y avoir fondé un grand royaume embrassant la partie centrale et occidentale du Sahara, ils se sont dispersés ; enfin que, vers le VIIIe siècle de l’hégire, les Târga, chassés par un roi nègre, sont venus chercher un refuge au Sud de l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine, c’est-à-dire dans le pays que les Touâreg occupent aujourd’hui.
Par les études récentes de M. le docteur Barth, par les renseignements recueillis en Algérie et au Sénégal, par mon exploration personnelle, il est démontré que les Târga, simple fraction d’une grande nation au VIIIe siècle de l’hégire (XIIIe de J.-C.), sont devenus aujourd’hui, par l’absorption des tribus consanguines des Sanhâdja, le peuple le plus considérable du Sahara central.
Cela étant, pouvons-nous rattacher les Touâreg modernes aux peuples autochthones de l’époque grecque et romaine ?
Rien n’est plus facile.
Rappelons-nous d’abord que les hommes auxquels les Arabes ont donné le nom de Touâreg, les _délaissés_, les _abandonnés_, n’acceptent d’autres noms patronymiques que ceux d’Imôhagh, d’Imôcharh, d’Imâjirhen, et que leur langue s’appelle temâhaq et temâcheq ; ensuite interrogeons les auteurs, tant modernes qu’anciens, dont les écrits ont pour objet l’étude des peuples de l’Afrique septentrionale.
Les modernes nous apprennent que les Berbères du Maroc donnent à leur langue le nom de tamâzigh ou tamâzirht et à leur race celui d’Amâzigh (pl. Imâzighen), qui signifierait _libre_.
Les généalogistes du moyen âge, consultés par Ebn-Khaldoûn, pour la rédaction de son _Histoire des Berbères_, assignent : les uns _Mâzigh_, fils de Canaan, fils de Cham ; les autres _Tâmzigh_, fille de Medjdel, ceux-ci pour mère, ceux-là pour père, sinon à la totalité, du moins à une grande partie des Berbères.
Du temps de Jean Léon, en 1556, le seul nom général donné par les Berbères à leur race et à leur langue était celui d’Amâzigh.
Or, Hérodote appelait Libye l’Afrique septentrionale et Libyens les peuples qui l’habitaient, mais il distinguait parmi eux les sédentaires des nomades, les agriculteurs des pasteurs. Deux noms indigènes correspondent à cette distinction : les _Mazyes_ et les _Auses_.
Sous la plume des écrivains grecs et latins, le nom de Mazyes se transforme en celui de Maziques, qui est identique à ceux de Mâzigh, d’Amâzigh, d’Imôhagh, d’Imôcharh et d’Imâjirhen.
Un nom qui se transmet à travers tant de siècles, presque sans altération, est bien celui qu’un peuple a le droit de porter et de revendiquer.
Laissons donc de côté, comme nom de race, celui de Berbères, qui ne s’applique qu’à une fraction de cette race, les Berâber du Maroc ; laissons de côté, comme nom de peuple, celui de Touâreg, que repoussent ceux auxquels on le donne, et appelons du nom général d’Imâzighen ou d’Imôhagh toutes les peuplades de race berbère et du nom de temâhaq ou temâcheq la langue qu’elles parlent.
Conservons à toutes les peuplades de cette race et à leurs différents dialectes les noms particuliers sous lesquels ils sont connus, et alors nous pourrons comprendre les indigènes, et ils pourront nous comprendre.
Maintenant, si on me demande à quelle souche primitive je rattache les Imôhagh descendants des Imâzighen du moyen âge, des Mâzigh des généalogistes et des Mazyes ou Maziques de l’antiquité, je dirai que désormais l’étude de la langue temâhaq, comparée aux autres langues africaines et asiatiques, peut seule jeter quelque lumière dans la question.
En vue de fournir mon faible contingent à ces recherches, j’ai recueilli, avec le soin le plus scrupuleux, toutes les inscriptions, tant anciennes que nouvelles, en caractères _tefînagh_, que j’ai trouvées sur les rochers, et j’ai réuni, en un vocabulaire, environ 1,500 mots de la langue temâhaq, surtout de ceux dont j’ai pu contrôler la véritable signification, et j’ose espérer que ce travail ne sera pas sans quelque utilité pour établir la filiation anté-historique des Touâreg modernes.
D’un autre côté, M. le docteur Barth, qui a longtemps vécu parmi les Touâreg du Sud, a recueilli un riche vocabulaire du dialecte _temâcheq_, dialecte aussi étudié par M. le chef de bataillon Hanoteau[113].
Avec ces éléments modernes, comparés avec les éléments anciens de l’inscription bilingue de Thugga, dont la partie gauche reproduit la presque totalité de l’alphabet _temâhaq_ ou _temâcheq_, il est impossible qu’on n’arrive pas prochainement à rattacher les Imôhagh et leur langue à l’une des souches primitives de l’antiquité.
[Note 109 : Les chorfâ de Kerzâz existent encore à Tabalbâlet, entre le Touât et le Tafîlelt. Ils y possèdent une zâouiya qui jouit de la plus grande réputation.
Ceux qui y entrent ignorants, malades, affamés, nus, attristés, en sortent instruits, guéris, rassasiés, habillés, consolés. Du moins, c’est ce qu’en disent les indigènes.]
[Note 110 : Les chorfâ d’Ouazzân habitent une ville du Maroc, entre Fez et Tanger. Ils sont les chefs de la grande confrérie des Mouley-Tayyeb, et, à ce titre, ils consacrent l’investiture des empereurs du Maroc à chaque changement de règne.]
[Note 111 : L’Adrâr dont il est ici question est un groupe d’oasis plus rapprochées des rives de l’Océan Atlantique, dont Chinguît est la capitale.]
[Note 112 : Les Chorfâ du Tafîlelt (Maroc) sont aussi remarquables par leur taille élevée.]
[Note 113 : _Essai de grammaire de la langue temâchek’_, par M. A. Hanoteau, chef de bataillon du génie. (Paris, Imprimerie impériale, 1860.)
M. Hanoteau écrit temâchek’ par un _k_ suivi d’un accent ; j’ai préféré représenter la même lettre de l’écriture _tefînagh_ par un _q_. Voilà la raison des différences de transcription, l’orthographe du mot restant la même.]