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CHAPITRE II.

DIVISIONS ET CONSTITUTION SOCIALE.

Les Touâreg du Nord se divisent en deux grandes sections : les Azdjer à l’Est, les Ahaggâr à l’Ouest.

Les Ahaggâr, je l’ai déjà dit, sont les Hoggâr des Arabes et des Européens.

Chacune des deux sections se subdivise en tribus.

Les unes sont nobles et prennent le titre de _ihaggâren_ ; les autres sont serves et placées dans la dépendance absolue des nobles ; on les appelle _imrhâd_. Quelques-unes ne sont ni nobles ni serves, mais rayonnent dans le cercle d’action d’une tribu noble à laquelle elles payent impôt ; d’autres, enfin, sont des tribus de marabouts remplissant le rôle de modérateurs, de conciliateurs et d’instructeurs, rôle important au milieu d’une société qui n’est soumise à aucune forme de gouvernement régulier, mais qui, grâce à une certaine force de cohésion, traverse la série des siècles, sans subir de modifications sérieuses, malgré ses nombreuses pérégrinations, ses guerres intestines et les luttes qu’elle a dû soutenir pour conserver son indépendance.

Dans la section des Azdjer, les tribus nobles sont :

Les Imanân,

Les Orâghen,

Les Imanghasâten,

Les Kêl-Izhabân,

Les Imettrilâlen,

Les Ihadhanâren.

Les tribus de marabouts sont :

Les Ifôghas,

Les Ihêhaouen.

Les tribus mixtes sont :

Les Ilemtîn,

Les Kêl-Tîn-Alkoum.

J’indiquerai les noms des tribus serves au chapitre suivant en faisant l’historique des tribus nobles auxquelles elles appartiennent.

Dans la section des Ahaggâr, il n’y a que des nobles et des serfs. On pourrait considérer comme tribus mixtes celles qui habitent les villages du Touât, mais elles ne sont plus considérées par les Touâreg comme faisant partie de leurs confédérations.

Primitivement, les Ahaggâr ne constituaient qu’une seule tribu, celle des Kêl-Ahamellen, divisée en un grand nombre de fractions : mais l’accroissement de la population, l’obligation de se disperser sur d’immenses espaces pour assurer la subsistance des troupeaux, probablement aussi la rivalité de familles à familles, ont amené les fractions de la tribu mère à se constituer en tribus indépendantes, et aujourd’hui, au lieu d’une seule tribu, on en compte quatorze, savoir :

Les Tédjéhé-Mellen,

Les Tédjéhé-n-oû-Sîdi,

Les Ennîtra,

Les Tâïtoq,

Les Tédjéhé-n-Eggali,

Les Inembâ, } } Kêl-Émoghrî, Kêl-Tahât, }

Les Kêl-Rhelâ,

Les Irhechchoûmen,

Les Tédjéhé-n-Esakkal,

Les Kêl-Ahamellen,

Les Ikadéen,

Les Ibôguelân,

Les Ikerremôïn.

Comme pour les Azdjer, je ferai connaître, au chapitre suivant, les tribus serves de la dépendance de chaque tribu noble.

De la division des tribus je passe à quelques considérations générales sur chacun des organes constitutifs de cette société.

_Du Pouvoir souverain. — Amanôkal et Amghâr._

Il y a environ deux siècles, une famille, réunissant à la noblesse de race la noblesse religieuse des chorfâ, celle des Imanân, dominait au dessus des Azdjer et des Ahaggâr, nobles, marabouts et serfs, et son chef, sous le titre d’_amanôkal_[114], nom berbère synonyme de _sultan_, représentait le roi d’une monarchie féodale.

Par suite d’une révolution, les Imanân, vaincus par leurs sujets, avec le concours d’un élément étranger, les Ioûrâghen, sont, depuis, réduits à l’état de simple tribu noble, et les deux groupes des Azdjer et des Ahaggâr, constitués en confédérations aristocratiques, reconnaissent l’autorité supérieure de cheïkh héréditaires, sous le nom d’_amghâr_, synonyme de _cheïkh_.

Malgré sa déchéance, l’héritier du titre d’amanôkal continue à le porter, et on le lui accorde par déférence pour sa qualité de chérîf, mais ce titre est purement nominal. Aujourd’hui, les deux amghâr exercent dans chacune des deux confédérations les pouvoirs autrefois dévolus à l’unique souverain.

Ces pouvoirs, on le comprend, ne sont définis par aucune charte, et ils varient, dans les limites de la loi musulmane, suivant l’autorité ou le crédit personnel dont jouit l’_amghâr_.

_Des Nobles._

Les nobles, _ihaggâren_, sont seuls en possession des droits politiques dans la confédération et seuls ils exercent le pouvoir dans la tribu.

Tous, dès qu’ils ont atteint leur grande majorité, sont appelés à faire partie des _mia’âd_, ou assemblées, dans lesquelles se discutent les intérêts communs.

Un seul, dans la tribu, par une sorte de droit d’aînesse spécial, gouverne et administre, avec ou sans le concours des autres membres de sa famille.

L’occupation ordinaire des nobles est de faire la police du territoire de la tribu, d’assurer la sécurité des routes, de protéger les caravanes de leurs clients, de veiller sur l’ennemi, de le combattre au besoin, et, au cas d’une guerre qui appelle tout le monde sous les armes, nobles et serfs, de prendre le commandement des serfs.

Tout travail manuel est considéré par les nobles comme indigne de leurs seigneuries ; ils seraient même disposés, en leur qualité de gentilshommes, à n’apprendre ni à lire ni à écrire, si l’obligation de suppléer par la correspondance aux relations orales, que l’espace à parcourir rend souvent impossibles, n’imposait au plus grand nombre, nobles ou serfs, hommes ou femmes, la nécessité de la lecture et de l’écriture.

D’ailleurs, la vie des nobles est loin d’être inactive, car, pour remplir les devoirs qui leur incombent, ils sont toujours par voies et par chemins, par monts et par vaux. L’espace que chacun d’eux parcourt dans une année dépasse tout ce que l’imagination la plus féconde peut supposer. Chez les Touâreg, une femme franchit à mehari 100 kilomètres pour aller à une soirée, et un homme sera quelquefois dans la nécessité de voyager vingt jours pour aller à un marché. L’immensité du désert dévore la vie des nobles.

_Des Marabouts._

Les marabouts, _inislimîn_, sont des nobles qui ont abdiqué tout rôle politique dans la gestion des affaires des confédérations pour conquérir une plus grande autorité religieuse, autorité nécessaire dans une société où la justice n’est représentée par aucun pouvoir et où la loi de la force est souvent la seule invoquée, où enfin l’instruction publique, civile ou religieuse, serait délaissée sans leur puissante intervention.

Les marabouts, chez les Touâreg, sont donc à la fois ministres de la religion, ministres de la justice et ministres de l’instruction publique.

Prêtres, ils veillent au maintien de l’orthodoxie musulmane et prêchent la vertu et la morale par l’exemple de leur vie autant que par leurs paroles, car, chez les nomades, il n’y a ni mosquées ni lieux de réunion pour la prédication.

Juges, ils interviennent, comme amiables compositeurs, dans toutes les querelles d’individu à individu, de tribu à tribu, de confédération à confédération, de Touâreg à étrangers. Souvent ils sont assez heureux pour faire entendre le langage de la saine raison, mais ils n’ont d’autre pouvoir que celui d’hommes à l’estime desquels on tient généralement.

Professeurs, ils enseignent, suivant le degré de leur instruction, tout ce qu’ils savent eux-mêmes : la lecture, l’écriture, le Coran, aux enfants ; l’histoire, le droit, la théologie, l’astronomie, le calcul, à ceux qui se constituent leurs disciples, _telâmîd_, et, par ces disciples, marabouts comme eux de naissance, ils font pénétrer l’enseignement dans toutes les classes de la société.

A la différence des marabouts arabes, qui attendent leurs clients à domicile, les marabouts des Touâreg, pour peu qu’ils veuillent exercer de l’influence sur leurs contribules[115], sont obligés, comme des missionnaires, de se rendre partout où leur intervention est nécessaire. Un marabout, le Cheïkh-’Othmân entre autres, est souvent forcé d’être, pendant des mois, des années entières, absent de sa zâouiya.

Ne l’a-t-on pas vu venir en France chercher à établir de bons rapports entre nous et les peuplades dont il est le chef religieux !

Dans une société comme celle des Touâreg, sans l’intervention des marabouts dans tous les actes de la vie privée et publique, le désordre et l’anarchie n’auraient plus de limites. Des hommes qui remplissent la mission si difficile de maintenir dans les bornes du devoir un élément aussi mobile et aussi passionné méritent, au plus haut degré, la considération de toutes les personnes de cœur de toutes les religions et de toutes les civilisations. Aussi le gouvernement français doit-il être félicité d’avoir accueilli le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples, avec la distinction dont il les a entourés pendant leur voyage en France, et je ne doute pas que la bienveillance dont ces marabouts ont été l’objet ne produise les meilleurs effets chez les Touâreg.

Une leçon du Cheïkh-’Othmân à ses disciples, à sa sortie des Tuileries, mérite d’être consignée ici :

« Chacune des religions révélées, leur dit-il, peut élever la prétention d’être la meilleure : ainsi, nous, musulmans, nous pouvons soutenir que le Coran est le complément de l’Évangile et de la Bible, mais nous ne pouvons contester que Dieu ait réservé pour les chrétiens toutes les qualités physiques et morales avec lesquelles on fait les grands peuples et les grands gouvernements. »

Cette remarque, dans la bouche d’un marabout musulman, révèle une haute philosophie en même temps qu’une instruction solide : car les fanatiques n’admettent, pour les chrétiens, de supériorité que par l’intervention du diable, et seulement pour égarer les musulmans.

_Des Tribus mixtes._

Je donne ce nom, à défaut d’autre, à des tribus qui ne sont ni nobles, ni serves, mais qui achètent cependant la liberté en payant un impôt aux nobles.

Cet impôt est celui de la _gharâma_, qui existait autrefois en Algérie sous la domination des Turcs.

Cette classe correspond à celle des _ra’aya_ de l’Orient.

_Des Serfs._

J’ai longtemps hésité à traduire le mot _amrhîd_, pl. _imrhâd_, par le mot français _serf_, par la raison que les Touâreg, à défaut d’un mot spécial, traduisent le mot temâhaq _amrhîd_ par celui de _ra’aya_ en arabe, lequel correspond au mot _sujet_ de notre langue : mais l’hésitation a cessé à partir du moment où j’ai su que les tribus mixtes représentaient les vrais ra’aya et que la religion musulmane défendait aux marabouts d’avoir des imrhâd.

Le ra’aya des Arabes et des Turcs est _un sujet_, plus ou moins corvéable, plus ou moins contribuable, mais ce n’est qu’un ra’aya politique, tandis que l’amrhîd est un ra’aya social, c’est-à-dire un _serf_ dans la pire acception du mot, serf duquel on peut exiger non- seulement des corvées et des contributions, mais encore l’abandon absolu de tout ce qu’il possède.

En droit, l’amrhîd plaidant devant un qâdhi contre son maître ne lui doit rien, parce que la loi musulmane, qui admet l’esclavage, repousse l’inféodation de l’homme à l’homme : mais, en fait, chez les Touâreg, l’amrhîd doit tout, parce que, dans ce pays, l’autorité du sabre remplace souvent celle de la loi.

Cependant, avec le droit de la force, comme avec tous les autres droits, il y a des accommodements.

Dans la pratique ordinaire, le droit du maître restant absolu sur les biens du serf, le maître aime que le serf soit riche en argent, en troupeaux, en esclaves, en mobilier, et il lui laisse toute liberté pour arriver à la fortune, parce qu’il sait devoir trouver là, en cas de besoin, des ressources qui ne lui seront pas refusées, mais dont il n’usera qu’avec discrétion pour ne pas décourager le serf, pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or.

Le noble, je l’ai déjà dit, ne se livre à aucun travail manuel ; sa grande occupation est d’assurer la sécurité des routes au profit du commerce.

A l’époque des récoltes, il se rapproche des oasis habitées par les commerçants dont il protége les intérêts ; là, ses clients lui font une part sur les produits de leurs jardins, et il vit temporairement de cette dîme.

A l’époque où les caravanes marchent, il campe sur les routes et il se nourrit des _dhîfa_ que lui offrent les voyageurs.

Entre temps, il vient s’installer chez ses serfs, et ceux-ci l’alimentent.

Pour ces derniers, exclusivement occupés de pourvoir à leurs propres besoins, et d’ailleurs beaucoup plus nombreux que les nobles, la charge est lourde, sans doute, car le pays est pauvre, mais elle n’excède pas leurs forces.

Parfois, quand le noble a perdu ses chameaux, soit par excès de fatigue, soit par manque de nourriture, il se remontera chez ses serfs, et ces derniers trouveront cet impôt presque légitime : car, si les nobles usent des chameaux pour assurer la sécurité du pays, les serfs n’ont guère d’autre besogne sérieuse que d’en élever, et, pour cela, l’espace leur est abandonné en pacage, et ils savent toujours choisir, pour y conduire leurs troupeaux, les vallées les plus plantureuses.

Les redevances ordinaires des imrhâd envers leurs maîtres consistent à leur donner annuellement un chameau, une _botta_ ou pot de beurre, à leur réserver le lait de dix brebis ou chèvres et à garder leurs troupeaux. De cette fonction spéciale leur est venu le surnom de _kêl- oûlli_, gens de bétail.

Il faut bien que les nobles n’abusent pas trop de leurs serfs, car il en est quelque-uns plus riches que leurs maîtres. De ce nombre est un nommé El-Hâdj-Mohammed, de la tribu des Iworworen, serf de l’émîr Ikhenoûkhen, dont la fortune est égale à celle de son maître, incontestablement le plus riche des Touâreg du Nord. Ce Hâdj-Mohammed, qui doit sa position à son intelligence, est très-considéré, et il n’est pas rare de voir Ikhenoûkhen prendre ses conseils.

Le serf se transmet par héritage ou donation, mais ne se vend pas, condition qui le distingue de l’esclave.

Quelle est l’origine de l’asservissement des imrhâd ?

Plusieurs réponses sont faites à cette question.

Chaque noble possède, suivant sa fortune, un nombre plus ou moins considérable d’esclaves noirs qui souvent, à la mort de leurs propriétaires, sont affranchis. C’est une œuvre pie chez les musulmans. Dans la société târguie, l’esclave affranchi ne peut trouver à louer ses bras pour vivre ; fatalement il est amené à transformer son affranchissement en servage, car souvent son retour dans sa patrie est impossible. Ainsi se recrutent journellement les tribus d’imrhâd noirs désignés sous le nom d’_ikelân_.

Les imrhâd blancs sont de même origine que les autres Touâreg et proviennent de tribus congénères asservies par la force des armes, ou qui ont réclamé le protectorat des nobles.

Quelques-uns attribuent le servage à la position exceptionnelle de la femme chez les Touâreg. Les extrêmes se touchent, et souvent, comme dit le proverbe, le mieux est l’ennemi du bien.

Chez les Berbères sahariens, la femme dispose de la plus grande partie de la richesse. Or, il s’est trouvé, dans les temps anciens, dit la tradition, des femmes non mariées possédant de nombreux troupeaux, et qui, dans l’impossibilité de les défendre par elles-mêmes contre le vol et le pillage, ont réclamé le protectorat de familles princières et ont consenti à leur payer tribut. Plus tard, ces femmes se sont mariées et leurs enfants ont constitué le noyau des premières tribus serves.

Mais ce ne peut être qu’une des origines nombreuses du servage.

Dans l’_Histoire des Berbères_ d’Ebn-Khaldoûn, l’exemple de l’asservissement des vaincus ou de leur réduction en servage est souvent mentionné. Si le servage ne s’est pas maintenu comme fait plus général dans l’Afrique septentrionale, c’est qu’il a été aboli, comme chez les marabouts Touâreg, au nom de la morale islamique.

Mais les Touâreg ne sont pas les seuls à avoir des serfs : les Oulâd-Bâ- Hammou, Arabes nomades du Touât, ont aussi des imrhâd, les uns Arabes, les autres Berbères. Il est vrai de dire que les Oulâd-Bâ-Hammou, comme les Touâreg, appartiennent à une confédération indépendante de tout gouvernement régulier.

Au Nord du Sénégal aussi, plusieurs tribus arabes ou berbères tiennent sous leur dépendance d’autres tribus dont l’état social me paraît correspondre à celui des imrhâd chez les Touâreg.

D’après les hommes les plus éclairés dont j’ai pris l’avis, le servage, pour quelques tribus imrhâd des Imanân, daterait du règne du dernier amanôkal, Gôma, qui tuait impitoyablement ceux qui résistaient à ses volontés, et qui, pour ses méfaits, fut tué lui-même par Bîska, l’un des principaux chefs des Azdjer.

Déjà, à cette époque, la réduction des faibles en servage paraissait un fait tellement monstrueux, tellement contraire à la morale du Coran, qu’un homme de haute lignée n’a pas craint de se dévouer pour débarrasser son pays d’un tel monstre.

Quant aux autres imrhâd, leur asservissement est antérieur à la conversion des Touâreg à l’islamisme, ou doit dater de la dispersion des Kêl-es-Soûk par le roi de Gôgo.

On comprend qu’alors des familles faibles, étrangères au métier des armes, et voulant échapper à la mort ou à l’esclavage qui les attendait en tombant au pouvoir du roi noir et païen, aient acheté la protection des nobles en se constituant leurs serfs.

D’ailleurs, font remarquer les nobles, la plupart des imrhâd ont eu pour mères des esclaves noires ; s’ils fussent restés dans la condition que leur créait le ventre de leurs mères, d’après la coutume târguie, ils auraient dû être esclaves. En devenant serfs, ils ont conquis la liberté personnelle et ont pu épouser des femmes blanches, ce qui est à la fois un grand avantage et un grand honneur pour eux.

L’enfant, chez les Touâreg, suit le sang de sa mère ;

Le fils d’un père esclave ou serf et d’une femme noble est noble ;

Le fils d’un père noble et d’une femme serve est serf ;

Le fils d’un noble et d’une esclave est esclave.

« C’est le ventre qui teint l’enfant, » disent-ils dans leur langage primitif.

Et, ajoutent-ils, « l’amrhîd, quels que soient son intelligence, son instruction, son courage, sa force, sa richesse, ne peut s’affranchir du servage.

« Il ne peut ni se racheter, ni fuir, car son maître a sur lui un droit imprescriptible. »

Cependant, quand il y a mélange successif et prolongé de sang noble avec le sang serf dans la même famille, on admet que l’amrhîd puisse devenir un demi-noble. On en cite quelques rares exemples.

En général, les imrhâd sont aussi fiers d’être Touâreg que les nobles, et, pour défendre l’honneur de leur nom, ils font merveille quand ils sont appelés au combat, surtout quand ils se battent contre les Arabes, ces grands mangeurs, qu’ils accuseraient volontiers d’affamer la terre, tant ils envient même leurs plus modestes repas.

On a écrit que les imrhâd, par mesure de prudence, n’étaient pas armés, et que jamais ils n’étaient appelés à combattre, dans la crainte qu’ils n’apprissent à tourner leurs armes contre leurs maîtres.

C’est le contraire qui est presque la vérité, car tous les imrhâd ont le sabre, la lance, le poignard, le bouclier, et quelques-uns même des fusils achetés, quand les nobles n’ont que des fusils donnés.

Dans toutes les guerres, les imrhâd sont les premiers en avant, et ils se croiraient déshonorés si on ne les appelait à défendre la cause de leurs maîtres.

Souvent ils entreprennent des _rhezî_ pour leur compte ou avec le concours des nobles, et, dans ces expéditions périlleuses, ils se montrent audacieux comme des hommes qui ont à racheter leur infériorité sociale par une supériorité dans la profession qui a ennobli leurs maîtres.

Quand des contestations s’élèvent entre des tribus imrhâd, elles les vident les armes à la main.

M. le commandant Hanoteau, dans son _Essai de grammaire temâchek’_, raconte longuement une querelle entre les Isaqqamâren et les Kêl-Ouhât, deux tribus serves du Ahaggâr.

La tradition n’a transmis la mémoire d’aucun fait ressemblant à une coalition des serfs contre leurs maîtres, quoiqu’il y ait parfois des actes de rébellion d’individus assistés des membres actifs de leurs familles. Mais le respect du maître est si grand que, par l’intervention des autres imrhâd, tout rentre bientôt dans l’ordre.

On cite le cas d’un amrhîd, maltraité par son maître, qui alla se plaindre à Tripoli. Il y a longtemps de cela. Le sultan de cette ville, croyant à une révolte des serfs qui lui permettrait d’avoir raison des nobles Touâreg, envoya contre eux une armée, laquelle arriva jusqu’à Djânet. On lui permit de mettre à mort le coupable, et l’armée rentra à Tripoli. Les descendants du noble et de l’amrhîd, acteurs dans ce petit drame, existent encore aujourd’hui et vivent dans de bons rapports.

_Des Esclaves._

Presque tous les Touâreg nobles et riches ont des esclaves nègres du Soûdân amenés par les caravanes, et aujourd’hui vendus à vil prix dans le pays. Quelques serfs en possèdent aussi.

Les nègres servent de domestiques, gardent les troupeaux, font des convois ; les négresses, quand elles sont des concubines, accompagnent leurs maîtres dans leurs longs voyages ; autrement, elles remplissent le rôle de servantes dans les ménages et permettent aux dames de bonne famille de vaquer à leurs plaisirs avec une liberté que ne connaissent pas les femmes arabes.

L’esclavage, chez les Touâreg comme chez tous les peuples musulmans, est très-doux et n’a rien de commun avec le travail forcé des colonies. Dans la famille musulmane, l’esclave est traité par ses maîtres avec les plus grands égards, et il n’est pas rare de voir l’esclave se considérer comme un des enfants de la maison.

_De la Femme._

S’il est un point par lequel la société târguie diffère de la société arabe, c’est par le contraste de la position élevée qu’y occupe la femme comparée à l’état d’infériorité de la femme arabe.

Chez les Touâreg, la femme est l’égale de l’homme, si même, par certains côtés, elle n’est dans une condition meilleure.

Jeune fille, elle reçoit de l’éducation.

Jeune femme, elle dispose de sa main, et l’autorité paternelle n’intervient que pour prévenir des mésalliances.

Dans la communauté conjugale, elle gère sa fortune personnelle sans être jamais forcée de contribuer aux dépenses du ménage, si elle n’y consent pas : aussi arrive-t-il que, par le cumul des produits, la plus grande partie de la fortune est entre les mains des femmes. A Rhât, la presque totalité de la propriété foncière leur appartient. Nous l’avons déjà vu.

Dans la famille, la femme s’occupe exclusivement des enfants, dirige leur éducation.

Les enfants sont bien plus à elle qu’à son mari, puisque c’est son sang et non celui de l’époux qui leur confère le rang à prendre dans la société, dans la tribu, dans la famille.

En dehors de la famille, quand la femme s’est acquise, par la rectitude de son jugement, par l’influence qu’elle exerce sur l’opinion, une sorte de réputation, on l’admet volontiers, quoique exceptionnellement, à prendre part aux conseils de la tribu. Libre de ses actes, elle va où elle veut, sans avoir à rendre compte de sa conduite, pourvu que ses devoirs d’épouse et de mère de famille ne soient pas négligés.

Son autorité est telle que, bien que la loi musulmane permette la polygamie, elle a pu imposer à l’homme l’obligation de rester monogame, et cette obligation est respectée sans aucune exception.

Pour que la femme târguie ait pu se placer ainsi au-dessus de la loi, de la religion et des passions, il lui a fallu plus que la puissance attractive du sexe féminin sur le sexe masculin.

Cette puissance, quelle qu’elle soit, elle l’a exercée, et les résultats attestent son heureuse influence, car, dans le même milieu, quelle différence entre la famille arabe polygame et la famille târguie monogame !

Dans cette dernière, malgré de grands éléments de dissolution, la monogamie a retenu autour du foyer domestique de très-beaux restes de ces vertus qui ont fait jadis la gloire de la race berbère. Dans la famille arabe, au contraire, du moins dans certaines tribus du Sahara, malgré de meilleures conditions matérielles d’existence, la polygamie a fait descendre assez bas le niveau de la morale publique pour que le père, avant de marier sa fille, puisse exiger d’elle le remboursement, prélevé sur son corps, de ce qu’elle a coûté à sa famille, et pour que la fille, déshonorée selon nous, rachetée suivant les idées locales, soit d’autant plus recherchée en mariage, qu’elle aura eu plus de succès dans le commerce de ses attraits. La conséquence de ces prémices est que la femme arabe, tombée dans la décrépitude à l’âge où la femme monogame brille de tout son éclat, descend au rang des bêtes de somme pour servir son père, son mari, ses enfants, voire même la femme qui l’a remplacée dans les faveurs de l’époux et qui partagera bientôt avec elle le fardeau de la domesticité.

Que d’enseignements découlent de ces constatations !

Dans la société târguie, le rôle du marabout et celui de la femme semblent plutôt procéder de la civilisation chrétienne que des institutions musulmanes. Faut-il voir dans ces deux exceptions un reste d’une tradition ancienne ? Rappelons-nous que les Touâreg portent ce nom pour avoir longtemps repoussé et renié l’islamisme. Parmi eux il y a eu lutte et lutte prolongée entre une foi antérieure et la religion nouvelle. Mais, quelles que soient les causes de la résistance des Touâreg à l’islamisme, il est hors de doute que leur société exceptionnelle, au milieu de tant d’éléments de destruction, s’est maintenue, telle que nous la retrouvons, par la femme et par le marabout.

La civilisation française, dont nous sommes fiers à si juste titre, n’est-elle pas aussi l’œuvre de la femme chrétienne et des évêques éclairés du moyen âge ?

[Note 114 : Mot à mot : _ama_ possesseur, _n_ du, _akal_ pays.]

[Note 115 : _Contribule_, de la même tribu. Ce mot a pour les tribus la même valeur que le mot _concitoyen_ pour les habitants de la même ville.]