Part 13
... _Bona crux!_ C’est par la Croix que nous nous unissons à Celui qui y fut cloué, à notre Époux céleste... Il faut recevoir comme une faveur tout instant de la vie, avec tout ce qu’il apporte, bonheur ou malheur, mais les croix avec plus de reconnaissance encore que le reste: les croix nous détachent de la terre, et, par là, nous attachent à Dieu!...
A sa Sœur,
Nazareth, 21 juillet 1899.
«... N’attachons pas d’importance aux événements de cette vie ni aux choses matérielles: ce sont les rêves de notre nuit d’auberge, cela passera aussi vite que des songes et sans laisser plus de trace... Qu’est-ce qui nous reste à l’heure de la mort, sinon nos mérites et nos péchés? Voyons les choses comme elles sont, à cette grande lumière de la foi qui éclaire nos pensées d’un jour si lumineux, qui nous fait voir les choses d’un œil si différent de celui de ces pauvres âmes mondaines... Comme la foi, l’habitude de regarder les choses à la lumière de la foi, nous élève au-dessus du brouillard et de la boue de ce monde! Comme cela nous met en une autre atmosphère, en plein soleil, en plein rayonnement, dans un calme serein, dans une paix lumineuse au-dessus de la région des nuages, des vents et des tempêtes, hors de la zone du crépuscule et de la nuit!...
Vivons de foi, croyons ce que nous espérons dans la grâce, en attendant que nous le possédions dans la gloire, et aimons Celui qui «sera notre récompense infiniment grande», en tous les instants de notre existence, dans le temps et dans l’éternité!...
A sa Sœur,
Nazareth, 1er septembre.
... Comme je suis content de savoir que tu es si près de l’église, du Saint-Sacrement!... Le Saint-Sacrement, la Messe, la Sainte Communion, quels bonheurs, quelles grâces...! Être aux pieds de notre Sauveur, Le recevoir!... Comme nous sommes heureux!... Et puis, Dieu est en nous, au fond de notre âme..., toujours, toujours, toujours là, nous écoutant et nous demandant de causer un peu avec Lui... Habitue tes enfants à causer avec le Divin Hôte de leur âme... rappelle-leur souvent que, pour nous, chrétiens, il n’y a pas de solitude: «la solitude a germé et a fleuri comme le lys» dit un psaume... C’est bien pour nous que c’est vrai: Dieu, le doux Jésus, est au-dedans de nous... Nous pouvons nous consoler en nous asseyant à Ses pieds et en Le regardant comme Madeleine à Béthanie...
Oh! non, elle n’était pas seule, à la Sainte Baume, Ste Madeleine, elle n’était pas plus seule qu’à Béthanie: au lieu d’avoir Dieu visible devant elle sous une forme mortelle, elle L’avait invisible au fond de son âme, mais Il n’était pas moins présent; elle était assise à Ses pieds, ici comme là... C’est, autant que le peut ma faiblesse, ma misère, mon indignité, ma tiédeur, ma lâcheté, ma vie à moi aussi, ma chérie; tâche que ce soit de plus en plus la tienne; cela ne t’écartera pas, ne te détournera pas de tes autres occupations, cela ne te prendra pas une minute; seulement, au lieu d’être seule, vous serez deux à remplir tes devoirs. De temps en temps, baisse tes yeux vers la poitrine, recueille-toi un quart de minute et dis: «Vous êtes là, mon Dieu, je Vous aime.» Cela ne te prendra pas plus de temps que cela, et tout ce que tu feras sera bien mieux, ayant un aide et quel aide! Petit à petit tu en prendras l’habitude, et tu finiras par sentir sans cesse en toi ce doux compagnon, ce Dieu de nos cœurs...
Alors, il n’y aura plus de solitude pour toi. Nous serons plus unis que jamais alors, car nous aurons identiquement la même vie...
Notre temps se passera de la même manière, avec le même très doux Compagnon... Prions l’un pour l’autre, afin que nous tenions bien tendrement compagnie à ce cher Hôte de nos âmes.
... Et que mon exemple te montre que nous ne pouvons jamais savoir si nous serons plus heureux dans un lieu ou dans un autre, dans un état ou dans un autre, pour une raison bien simple: c’est Dieu, Maître Tout-Puissant de nos âmes, qui nous donne la consolation et la joie, où, quand et comme Il le veut... En un instant, Il détruit les rêves de bonheur; en un instant, Il «fait germer et fleurir comme un lys la solitude» et Il fait de «la nuit une illumination pleine de délices» comme dit aussi un Psaume...
A sa Sœur,
Nazareth, 13 octobre 1899.
«Merci de tes souhaits pour mon jour de naissance... Oui, j’ai pris joyeusement mes 41 ans, heureux de voir le corps se dissoudre et la fin du pèlerinage approcher.
Je me porte très bien, mais j’entends la voix du Prophète: «_Toute chair est comme l’herbe et passe comme la fleur des champs; le matin elle verdit et le soir elle est desséchée, parce que le souffle du Seigneur a passé sur elle..._»
Je bénis Dieu de ce qu’Il te donne encore un enfant, encore une âme, un saint: quel bonheur et quel honneur!... Sous la protection de quel habitant des cieux mettrez-vous cet enfant béni?
Oui, ma chérie, je prie, je prierai de plus en plus pour toi. Surtout, ne te tracasse pas!... Surtout, ne t’inquiète pas!... Oui, sois simple, oui, évite toute dépense inutile, oui, écarte-toi de plus en plus, dans ta manière d’être et de vivre, de tout ce qui sent le monde, la vanité, l’orgueil..., folies qui ne servent qu’à diminuer notre gloire future au ciel, qu’à prolonger notre purgatoire, qu’à faire peser sur nous la responsabilité d’un exemple malsain donné aux autres, qu’à nous rendre solidaires d’une manière de faire que la raison naturelle condamne, que réprouve encore bien plus la religion chrétienne, et qu’on ne suit, quand on a du sens, que pour faire comme les autres, quand il vaudrait bien mieux leur donner le bon exemple qu’imiter leur insanité... Oui, supprime tout l’inutile, tout ce qui sent le monde... Mais ne te tracasse pas, ne crains pas pour l’avenir...!
Ne supprime rien, rien, rien de ce qui peut contribuer à la bonne éducation morale et intellectuelle de tes enfants, ni rien non plus de ce qui peut être utile à ton progrès spirituel intérieur, à toi; pas d’économies de bons livres; si les âmes consacrées à Dieu, les moines qui pensent à la perfection du matin au soir, sentent, jusqu’à la fin de leur vie le besoin de lire et relire les ouvrages des maîtres de la vie spirituelle, les vies des saints leurs devanciers; combien plus en a-t-on besoin quand on vit dans le monde, au milieu de tant d’occupations distrayantes?... Pas d’économie dans les aumônes; ne supprime rien de ce côté, augmente au contraire: «Donnez et on vous donnera..., la mesure que vous ferez aux autres, on vous la fera..., ce que vous donnez aux pauvres, c’est à Moi que vous le donnez»...
Le meilleur moyen de ne manquer de rien est de toujours partager très généreusement avec les pauvres, voyant en eux les représentants de Jésus, et Jésus Lui-même...
Et puis, confiance: «Celui qui donne la vie, donnera aussi la nourriture, Celui qui a donné le corps donnera à plus forte raison le vêtement. Cherchez le royaume de Dieu et sa justice (c’est-à-dire la perfection) et le reste vous sera donné par surcroît.» C’est dit pour tous les chrétiens et non pas pour les seuls moines...
Confiance, confiance... Oh! garde-toi de toute inquiétude; élève bien tes enfants pour le Bon Dieu..., et le Bon Dieu arrangera tout leur avenir cent mille fois mieux que tu ne saurais le faire, et que ne pourraient tous les hommes réunis.
A un Trappiste,
Nazareth, 28 janvier 1900.
«Mon bien cher Père, mon bon frère en Jésus, nous sommes encore dans le temps de Noël. De corps je suis à Nazareth, mais d’esprit, il y a plus d’un mois que je suis à Bethléem: c’est donc à côté de la crèche, entre Marie et Joseph, que je vous écris. Il fait bien bon! Au dehors, c’est le froid et la neige, images du monde... mais, dans la petite grotte, éclairée par Jésus, qu’on est bien! comme elle est douce, chaude, lumineuse!... Notre bon et cher Père Abbé veut savoir ce que le si doux Enfant Jésus m’y murmure, depuis un mois, quand je Le regarde, quand je veille à Ses pieds, la nuit, entre Ses saints parents, quand Il vient entre mes bras, sur mon cœur et dans mon cœur par la Sainte Communion... Il me répète: «VOLONTÉ DE DIEU..., VOLONTÉ DE DIEU...» «Voilà que je viens: il est écrit de moi en tête du livre de mes destinées que je ferai _Votre Volonté_...»
«La Volonté de Dieu, et la Volonté de Dieu par l’obéissance, voilà ce que me répète, me murmure doucement, la voix bien-aimée du divin Enfant Jésus.
A un Trappiste,
Nazareth, 8 mars 1900.
Qu’il fait bon vider sa mémoire de toutes les choses visibles, pour ne la remplir que de l’espérance des biens célestes!... Et dès ici-bas, que nous sommes heureux!... Sans doute, il y a des misères, nos péchés surtout, avec le long cortège de nos imperfections et de nos faiblesses, mais quand on pense que notre Bien-Aimé Jésus est toujours avec nous dans nos tabernacles, qu’Il vient si souvent sur nos lèvres, qu’Il est toujours dans nos âmes; quand on voit la Sainte Hostie, que dire, sinon que la nuit de cette vie a perdu ses ténèbres: «_nox illuminatio mea in deliciis meis_»? Cette pauvre terre si noire se transforme en une illumination délicieuse sous les rayons de la divine Hostie «lumière du monde... jusqu’à la consommation des siècles»... Non pour tous: beaucoup, hélas! restent dans l’ombre de la mort; mais pour nous, privilégiés, pour nous favoris, pour nous «qui avons été choisis et n’avons pas choisi les premiers...» Ah! cher frère en Jésus, que nous sommes heureux!
... Parlez-moi de votre santé: je ne m’affligerai pas si elle est mauvaise: la vie ou la mort, la santé ou la maladie, c’est l’affaire du bon Dieu et non la nôtre: ce qu’Il nous donne en cela est toujours ce qui nous est bon. Il n’y a qu’à toujours, toujours s’en réjouir...»
A sa Sœur,
Nazareth, 12 février 1900.
Ma chère Mimi, je viens de recevoir la dépêche envoyée hier[7]... Tu as dû avoir de la peine de la mort de cet enfant, et j’en ai aussi à la pensée de la tienne..., mais je t’avoue que j’ai aussi une admiration profonde et que j’entre dans un ravissement plein de reconnaissance, quand je pense que toi, ma petite sœur, toi, pauvre voyageuse et pèlerine sur la terre, tu es déjà mère d’un saint... que ton enfant, celui à qui tu as donné la vie, est dans ce beau ciel auquel nous aspirons, après lequel nous soupirons... Le voici devenu, en un instant, l’aîné de ses frères et sœurs, l’aîné de ses parents, l’aîné de tous les hommes mortels: oh! comme il est plus savant que les plus savants! Tout ce que nous connaissons en énigme, il le voit clairement... tout ce que nous désirons il en jouit..., le but que nous poursuivons si péniblement, que nous nous estimerons trop heureux d’atteindre au prix d’une longue vie de combats et de souffrances, il y est arrivé dès le premier pas... Ces merveilles, «que l’œil de l’homme ne peut voir, ni ses oreilles entendre, ni son esprit comprendre», il les voit, les entend, en jouit..., il nage pour l’éternité dans un bonheur sans fin, et il s’enivre à la coupe des délices divines. Il contemple Dieu dans l’amour et la gloire, parmi les saints et les anges, dans ce chœur des vierges dont il fait partie, et qui suit l’Agneau partout où Il va...
[7] Charles de Foucauld avait appris la naissance, et la mort presque aussitôt après le baptême, d’un petit enfant de sa sœur, Régis.
Tous tes autres enfants marchent péniblement vers cette Patrie céleste, espérant l’atteindre, mais n’en ayant pas la certitude, et pouvant en être à jamais exclus; ils n’y arriveront, sans doute, qu’au prix de bien des luttes et des douleurs en cette vie, et peut-être encore après un long purgatoire: lui, ce cher petit ange, protecteur de ta famille, il a, d’un coup d’aile, volé vers la Patrie, et, sans peine, sans incertitude, par la libéralité du Seigneur Jésus, il jouit pour l’éternité de la vue de Dieu, de Jésus, de la Sainte-Vierge, de saint Joseph et du bonheur infini des élus... Comme il doit t’aimer!... Tes autres enfants pourront compter, ainsi que toi, sur un protecteur bien tendre! avoir un saint dans sa famille, quelle force! être mère d’un habitant du Ciel, quel honneur et quel bonheur! Je le répète, j’entre dans une admiration ravie en pensant à cela: on estimait la mère de saint François d’Assise bienheureuse parce que, de son vivant, elle assista à la canonisation de son fils; mille fois plus heureuse es-tu! tu sais, avec la même certitude qu’elle, que ton fils est un saint dans les cieux, et tu le sais dès le premier jour de ce fils chéri, sans le voir traverser, pour arriver à cette gloire, toute une vie de douleurs. Comme il t’est reconnaissant! à tes autres enfants, tu as donné, avec la vie, l’espoir du bonheur céleste et, en même temps, une condition soumise à bien des souffrances; à celui-ci tu as donné, dès le premier instant, la réalité du bonheur des cieux, sans incertitude, sans attente, sans nul mélange d’aucune peine... Comme il est heureux et comme Jésus est bon de récompenser cet innocent d’une couronne immortelle et d’une gloire ineffable, sans qu’il ait jamais combattu! C’est le prix du saint baptême, c’est le prix du Sang de Jésus. Lui qui a souffert et combattu assez pour avoir le droit de sauver les siens sans nul mérite de leur part, Il a assez de mérites pour introduire tous ceux qu’Il veut, à l’heure qu’Il veut, dans le royaume de Son Père.
Ma chérie, ne sois donc pas triste, mais répète plutôt avec la très Sainte-Vierge: «Le Seigneur a fait en moi de grandes choses... les générations me proclameront bienheureuse...» oui, bienheureuse, parce que tu es la mère d’un saint, parce que celui que ton sein a porté est déjà, à cette heure, éclatant de la gloire éternelle; parce que, comme la mère de Saint François d’Assise, tu as, encore vivante, le bonheur pénétrant et incomparable, bonheur vraiment ravissant et extasiant, de penser que ton fils est un saint, éternellement assis aux pieds de Jésus, éternellement appuyé sur Son Cœur, dans l’amour et la lumière des Anges et des Bienheureux.
A sa Sœur,
14 février 1901.
Que Régis ait toujours sa place dans les conversations de famille; pensez tous à lui; qu’il ne soit ni oublié de ses frères et sœurs, ni passé sous silence; qu’on en parle souvent, comme d’un vivant; il est plus vivant que nous tous qui sommes sur cette terre; il est le seul parfaitement vivant de tes enfants, car, seul, il a la vie éternelle que nous tous, nous pouvons perdre, hélas! comme tant d’autres la perdent, mais que ce cher Régis nous aidera à obtenir... Je le prie souvent et avec fruit... Je lui demande de m’apprendre à prier; demande-le-lui aussi, et apprends à tes enfants à s’adresser à lui dans leurs besoins, il les aime tant, et il est puissant!
Non, ma chérie, je ne suis pas attristé des persécutions religieuses, mais je demande à Dieu, pour les autres et pour moi, le courage et les vertus, de manière à les supporter avec le profit que Jésus veut que nous en tirions, car Il ne les permet, Lui tout puissant et qui nous aime tant, que pour le bien des âmes... «_Bienheureux_ ceux qui sont persécutés pour la justice!» Comment nous attrister quand Jésus nous appelle «bienheureux»? Ne sait-Il pas mieux que nous ce qui nous est bon? Jésus qui nous aime permet cela, comme Il a permis Sa propre mort et les persécutions qui L’ont poursuivi de la crèche à la croix, comme Il a permis le martyre de Ses apôtres et d’une infinité de saints, comme Il permet toutes les épreuves des Justes, non pour la mort, mais pour que Dieu en soit glorifié et que les âmes s’épurent par la souffrance, aient l’occasion de pratiquer les grandes vertus, et entrent dans le royaume céleste par la voie royale de la Croix, qui, depuis Jésus, est la seule qui conduise au triomphe... Prions donc, demandons humblement la force, la vertu, l’amour, l’amour surtout qui contient tout et enseigne tout, et, loin de nous attrister, réjouissons-nous. Jésus nous l’ordonne: «Quand on vous calomniera et qu’on vous persécutera, quand on vous chassera à cause de Moi, alors, réjouissez-vous, votre récompense est grande dans les cieux»... Elle est grande même ici-bas, car cette seule conformité avec Jésus persécuté et souffrant est joie profonde, dont on jouit dans la mesure de l’amour qu’on a pour Jésus. _L’amour a besoin d’imitation._
TROISIÈME PARTIE
Le Prêtre.--L’ermite au Sahara
Charles de Foucauld a été ordonné prêtre par Mgr Bonnet, évêque de Viviers, le 9 juin 1901. Il a décidé de continuer à vivre en ermite, non plus en Asie, mais parmi les populations infidèles les plus délaissées. Il va partir pour l’Afrique au début de septembre 1901, et s’établira dans l’extrême Sud Oranais, à Béni-Abbès, seul prêtre, à 400 kilomètres du plus proche, dans la Fraternité où il vivra de pain et d’orge bouillie, où il dormira sur la terre, se dévouant à tous, priant jour et nuit... En 1904, il s’enfoncera plus encore dans le désert, et s’établira à Tamanrasset, parmi les Touaregs du Hoggar. Il y mourra, au milieu de la Grande Guerre, le 1er décembre 1916, assassiné par les senoussistes qui redoutaient son influence de prêtre et de Français.
Dans une lettre à M. l’abbé Caron, directeur au petit séminaire de Versailles, datée du 8 avril 1905, l’ermite de Béni-Abbès donnait les raisons du choix qu’il avait fait. Nous la reproduisons en tête des différents écrits spirituels qui se rapportent à la période de 1901 à 1916.
8 avril 1905[8].
[8] Voir Abbé Max Caron: _Au pays de Jésus adolescent._ Paris, Haton, 1905, ch. VII.
«Je suis un vieux pécheur qui, au lendemain de sa conversion,--il y a près de 20 ans,--a été attiré puissamment par Jésus à mener Sa vie de Nazareth. Depuis lors, je m’efforce de L’imiter--bien misérablement, hélas!--J’ai passé plusieurs années dans ce cher et béni Nazareth, domestique et sacristain du couvent des Clarisses. Je n’ai quitté ce lieu béni que pour recevoir, il y a cinq ans, les saints Ordres. Prêtre libre du diocèse de Viviers, mes dernières retraites de diaconat et de sacerdoce m’ont montré que cette vie de Nazareth, ma vocation, il fallait la mener, non pas dans la Terre-Sainte tant aimée, mais parmi les âmes les plus malades, les brebis les plus délaissées. Ce banquet divin, dont je suis le ministre, il fallait le présenter, non aux frères, aux parents, aux voisins riches, mais aux plus boiteux, aux plus aveugles, aux âmes les plus abandonnées, manquant le plus de prêtres. Dans ma jeunesse, j’avais parcouru l’Algérie et le Maroc: au Maroc, grand comme la France, avec 10 millions d’habitants, aucun prêtre à l’intérieur[9]; dans le Sahara algérien, sept ou huit fois grand comme la France, et plus peuplé qu’on ne croyait autrefois, une douzaine de missionnaires. Aucun peuple ne me semblant plus abandonné que ceux-ci, j’ai sollicité et obtenu du T. R. P. Préfet apostolique du Sahara, la permission de m’établir dans le Sahara algérien, et d’y mener, dans la solitude, la clôture et le silence, dans le travail des mains et la sainte pauvreté, seul ou avec quelques prêtres ou laïcs frères en Jésus, une vie aussi conforme qu’on pourrait à la vie cachée du Bien-Aimé Jésus à Nazareth... Je me suis établi, il y a 3 ans et demi, à Béni-Abbès, dans le Sahara algérien, sur la frontière même du Maroc, tâchant, bien misérablement, bien tièdement, d’y mener cette bénie vie de Nazareth. Jusqu’à présent, je suis seul... «le grain de blé qui ne meurt pas reste seul...» Priez Jésus pour que je meure à tout ce qui n’est pas Lui et Sa volonté. Un petit vallon est ma clôture, d’où je ne sors que quand un devoir très impérieux de charité me force--à défaut d’autre prêtre (le prêtre le plus proche est à 400 kilomètres au Nord),--à porter Jésus en quelque lieu. J’ai ainsi été obligé, en 1904, de voyager longtemps... Me voici maintenant rentré dans ma clôture, au pied du divin Tabernacle, pour y mener, sous les yeux du Bien-Aimé, une vie aussi semblable à celle de la divine maison de Nazareth, que la misère de mon cœur me le permet.
[9] Aujourd’hui, les Franciscains français et des religieuses du même ordre ont commencé d’établir des postes de missionnaires et des œuvres de charité au Maroc.
ÉLECTION DE RETRAITE D’ORDINATION SACERDOTALE
Fête du S. Sacrement 1901.--Notre-Dame des Neiges.
«_Quis?_ (qui?) Celui qui doit suivre, imiter Jésus, le Sauveur, le Bon Pasteur venu «porter le feu sur la terre», et «sauver ce qui était perdu».
_Ubi?_ (où?) Là où c’est le plus parfait. Non pas où il y aurait le plus de chances humaines d’avoir des novices, des autorisations canoniques, de l’argent, des terrains, des appuis, non; mais là où c’est le plus parfait en soi, le plus parfait d’après les paroles de Jésus, le plus conforme à la perfection évangélique, le plus conforme à l’inspiration de l’Esprit Saint, là où Jésus irait...: à la brebis la plus égarée, au frère de Jésus le plus malade; aux plus délaissés, à ceux qui ont le moins de pasteurs, à ceux qui sont assis dans les plus épaisses ténèbres, dans l’ombre de la mort la plus profonde; aux plus captifs du démon, aux plus aveugles, aux plus perdus. D’abord aux infidèles mahométans et païens du Maroc et des pays limitrophes de l’Afrique du Nord.
_Quibus auxiliis?_ (avec quel aide?) Jésus seul: car «cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît»; et «si vous demeurez en Moi, et si mes paroles demeurent en vous, tout ce que vous demanderez se fera».--Jésus n’a donné aucun aide à Ses apôtres: si je fais leurs œuvres, j’aurai leurs grâces.
_Cur?_ (Pourquoi?) C’est ainsi que je puis le plus glorifier Jésus, le plus L’aimer, Lui obéir, L’imiter... C’est à cela que me poussent l’Évangile, l’attrait, mon directeur... Pour faire connaître Jésus, le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge, à des frères de Jésus qui ne Le connaissent pas, nourrir de la Sainte Eucharistie des frères de Jésus qui ne l’ont jamais goûtée; baptiser des frères de Jésus encore esclaves du démon; apprendre l’Évangile, l’histoire de Jésus, les vertus évangéliques, la douceur du sein maternel de l’Église, à des frères de Jésus qui n’en ont jamais entendu parler.
_Quando?_ (Quand?) _Maria abiit in montana cum festinatione_[10]: quand on est plein de Jésus, on est plein de charité; donc: dès que je serai raisonnablement prêt, et que, l’Esprit de Dieu soufflant, mon directeur me dira: «Partez»...
[10] Marie... s’en alla en toute hâte au pays des montagnes (Saint Luc).
... Ne vaut-il pas mieux aller d’abord en Terre Sainte? _Non._ Une seule âme a plus de prix que la Terre Sainte entière, et que toutes les créatures sans raison réunies. Il faut aller, non là où la terre est la plus sainte, mais où les âmes sont dans un plus grand besoin...
Toute cette élection n’est-elle pas un effet et une tentation de l’amour-propre et de l’orgueil? Non: car son effet en cette vie sera, non la consolation ni l’honneur, mais beaucoup de croix et d’humiliations: «Ou tu en seras méprisé, ou j’en serai glorifié, des deux manières, tu y gagnes.» (Notre-Seigneur à sainte Thérèse.)