Part 14
Quelle est la preuve que cette élection exprime la volonté de Dieu? Ces deux paroles de Jésus: «Suivez-moi...» et: «Lorsque vous donnerez à dîner... n’invitez ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni vos voisins qui sont riches... Mais lorsque vous faites un festin, appelez les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles.» (St Luc, XIV, 12-13.)
RÉSOLUTIONS
DE LA RETRAITE ANNUELLE DE 1902
BÉNI-ABBÈS
I.--_Préliminaires._--Imiter Jésus en faisant, du salut des hommes, tellement l’œuvre de notre vie, que ce mot: Jésus, Sauveur, exprime parfaitement ce que nous sommes, comme il signifie parfaitement ce qu’Il est... Pour cela: «être tout à tous avec un unique désir au cœur, celui de donner aux âmes Jésus!...»
* * * * *
«Tout ce que vous faites à un de ces petits, vous me le faites... Que vos bonnes œuvres luisent devant les hommes, afin qu’ils glorifient Dieu votre Père.»
Désir passionné de sauver les âmes: faire tout et ordonner tout pour cela: faire passer le bien des âmes avant tout, faire tous nos efforts pour nous servir parfaitement des sept grands moyens que Jésus nous donne pour convertir et sauver les infidèles: oblations du Saint-Sacrifice, présence au Tabernacle du Saint Sacrement, bonté, prière, pénitence, bon exemple, sanctification personnelle--«Tel pasteur, tel peuple»--«Le bien que fait une âme est en raison directe de son esprit intérieur.» La sanctification des peuples de cette région est donc entre mes mains: il sera sauvé si je deviens un saint.
«Si quelqu’un veut venir avec Moi, qu’il se renonce, prenne sa croix et me suive...» Entrons par la voie étroite: cherchons la croix pour suivre notre Époux crucifié, pour partager Sa croix et Ses épines: croix, sacrifices, cherchons-les, soyons-en friands comme les mondains le sont des plaisirs. «Si nous n’acceptons pas notre croix, nous ne sommes pas dignes de Jésus.»
«Cherchez le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît.»--«Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous devez manger, ni pour votre corps de quoi vous vous vêtirez.»--Nous réjouir grandement chaque fois que nous manquons de quelque chose...
Partager d’ordinaire mon temps d’oraison en deux parties: pendant l’une (au moins égale à l’autre), contempler, et, au besoin, méditer; pendant l’autre, prier pour les hommes, pour tous, sans exception, et pour ceux dont je suis spécialement chargé. Dire le saint Office avec un soin extrême; c’est le bouquet quotidien de roses fraîches, symbole d’amour toujours jeune, offert chaque jour au Bien-Aimé, à l’Époux...
Faire très, très souvent la _communion spirituelle_, sans autre limite ni mesure que celle de mon amour appelant cent et mille fois par jour le Bien-Aimé Sauveur de mon âme...
«Qui vous écoute, m’écoute»--«Celui qui se fera petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux»... Dans le doute, pencher toujours du côté de l’obéissance... Faire, autant que possible, des actes d’obéissance, non seulement pour être certain de faire la volonté de Dieu, mais encore pour imiter Jésus soumis à Nazareth, pour obéir à Jésus nous commandant de nous faire petit enfant, pour aimer le plus possible Jésus au ciel, éternellement, en y ayant la meilleure place réservée à ceux qui se sont faits les plus petits de tous, par l’obéissance aux autres hommes, et l’humilité que cette obéissance exige...
Je suis dans la maison de Nazareth, entre Marie et Joseph, _serré comme un petit frère_ contre mon Frère aîné Jésus, nuit et jour présent dans la Sainte Hostie.--Agir envers le prochain comme il convient en ce lieu, en cette compagnie, comme je vois agir Jésus qui me donne l’exemple... Dans la «Fraternité»[11], être toujours humble, doux et serviable comme l’étaient Jésus, Marie et Joseph dans la Sainte Maison de Nazareth.--Douceur, humilité, abjection, charité: servir les autres.
[11] Il appelait ainsi son ermitage de Béni-Abbès, où il accueillait les visites des nomades, et des gens du village. Il aimait à se dire le _frère universel_.
Laver le linge des pauvres (en particulier le Jeudi Saint) et nettoyer leur chambre régulièrement, autant que possible _moi_. Faire, autant que possible _moi_ et non un autre, tous les plus bas emplois de la maison; maintenir en état de propreté les locaux occupés par les indigènes; prendre sur moi tout ce qui est _service_, et ressembler à Jésus, qui était parmi les apôtres comme «celui qui sert»... Et, soyons très doux avec les pauvres et avec tous les hommes, c’est aussi une humilité. Faire la cuisine des pauvres, quand j’en aurai le pouvoir; leur porter à boire, à manger, ne pas laisser ce service à d’autres...
En tout malade, voir non un homme, mais Jésus, d’où respect, amour, compassion, joie et reconnaissance d’avoir à Le soigner, zèle, douceur... Servir les malades comme les pauvres, en m’efforçant de rendre aux uns et aux autres les services les plus abjects, comme Jésus lavant les pieds des apôtres...
Supporter la présence des mauvais, pourvu que leur méchanceté ne corrompe pas les autres: comme Jésus supporta Judas.--Ne pas résister au mal... Accéder aux demandes même injustes, par obéissance à Dieu et pour faire, par cette condescendance, du bien aux âmes, et faire aux autres ce que Dieu fait... Continuer à faire du bien aux ingrats pour imiter Dieu qui pleut sur les bons et les méchants.--«Si vous n’êtes bon que pour les bons, où est votre mérite?» «Soyez bons pour les mauvais, pour les ingrats, pour les ennemis, comme Dieu même.»--Tout homme _vivant_, si mauvais qu’il soit, est enfant de Dieu, image de Dieu, membre de Jésus: respect, amour, attentions, tendresses pour le soulagement matériel, zèle extrême pour la perfection spirituelle de chacun d’eux!
Ne pas chercher à avoir beaucoup pour faire de grandes aumônes, ce qui serait très contraire à l’exemple du Seigneur; mais, comme Lui, vivre du travail de mes mains et donner ce peu, comme Lui, à qui demande... ou a besoin.
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«Je suis venu appeler non les justes, mais les pécheurs»...--N’avoir qu’un désir au cœur, donner à tous Jésus... M’occuper spécialement des brebis perdues, des pécheurs, des mauvais, ne pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf brebis égarées pour me tenir tranquillement au bercail avec la brebis fidèle... Vaincre cette sévérité naturelle que j’éprouve contre les pécheurs et aussi ce dégoût, et les remplacer par la compassion, l’intérêt, le zèle et les soins empressés donnés à leurs âmes...
Désirer, aimer, être joyeux de souffrir du froid, du chaud, de tout: pour avoir un plus grand sacrifice à offrir à Dieu, être plus uni à Jésus, être plus capable de Le glorifier en payant un surcroît de tribut de souffrances, recevoir sur la terre et au ciel plus de connaissance et d’amour de Jésus... Plus tout nous manque, plus nous sommes semblables à Jésus crucifié... plus nous sommes attachés à la croix, plus nous étreignons Jésus qui y est cloué... Toute croix est un gain, car toute croix nous unit à Jésus...
Ne rien avoir de plus ni de mieux que ce que pouvait avoir Jésus de Nazareth. Se réjouir et désirer d’avoir moins plutôt que plus.
... A toute minute, _vivre aujourd’hui comme devant mourir ce soir martyr_.
«Une seule chose est nécessaire», faire à tout instant ce qui plaît le plus à Jésus. Se préparer _sans cesse_ au martyre et le recevoir _sans ombre de défense_, comme l’Agneau divin, en Jésus, par Jésus, comme Jésus et pour Jésus...
... Nous réjouir, non d’avoir mais de manquer, de l’insuccès et de la pénurie, car alors j’ai la Croix et la Pauvreté de Jésus, les plus grands biens que puisse donner la terre...
_Abjection_: service des autres... Me fixer un certain nombre de travaux journaliers bien abjects et les faire, comme Jésus à Nazareth «venu pour servir»... Supprimer l’ordonnance[12]: «Servir, non être servi.»
[12] Un des soldats de la garnison de Béni-Abbès était venu bénévolement à l’ermitage pour faire quelques travaux manuels.
RETRAITE DE 1904
1º.--_Observation_: «Il descendit avec eux et vint à Nazareth»; 2º. _Examen_: Mes paroles, mes lettres sont-elles celles de Jésus à Nazareth? Y en a-t-il trop ou pas assez? Sont-elles ce qu’il faut?--Résolutions: Diminuer (en général) la longueur des lettres, mais non leur nombre; parler (en général) peu longtemps à chacun, et peser mes termes pour dire tout ce qu’il y a à dire en mots précis et brefs; prier (faire une communion spirituelle) avant d’aborder quelqu’un par lettres ou paroles... Parler plus que je ne fais de Dieu, de Jésus... Augmenter ma conversation avec les petits, la raccourcir avec les grands... Dans l’embarras, prier... Dans le doute, me taire...
Cœur Sacré de Jésus, je Vous remets ces résolutions et je Vous supplie que cette retraite, et tous les moments de ma vie, soient pour Votre plus grande gloire.
Mère du Perpétuel Secours, je me remets à jamais entre vos mains pour que, dans la vie et dans la mort, vous fassiez toujours ce que vous voulez de moi, me portant, dans cette vie et dans l’autre, entre vos bras, comme vous portâtes Jésus enfant, ô ma Mère bien-aimée!
_Détachement, dépouillement de Jésus_: «Si on veut prendre votre manteau, donnez encore votre tunique.» Si j’aime Jésus, je ne suis attaché qu’à Lui seul, à Ses paroles, Ses exemples, Sa volonté. Le posséder, Lui obéir, L’imiter, ne faire qu’un avec Lui, me perdre en Lui, par la perte de ma volonté en la Sienne... tout cela crie: détachement total de tout ce qui n’est pas Lui!... Ne désirer la possession que de Lui seul crie: détachement! Ses paroles crient: détachement! Ses exemples crient: détachement! Sa volonté crie: détachement!...
Voir sans cesse Jésus en moi, faisant en moi Sa demeure avec Son Père...
Travailler de toutes mes forces à me sanctifier: _Mortification, mortification! pénitence, mort!_ C’est quand on souffre le plus qu’on se sanctifie le plus et qu’on sanctifie le plus: «Si le grain de blé ne meurt pas, il ne rapporte rien... Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi!...» C’est, non par Ses divines paroles, non par Ses miracles, non par Ses bienfaits que Jésus sauve le monde, c’est par Sa croix: l’heure la plus fructueuse de Sa vie est celle des plus grands abaissements, anéantissements, celle où Il est le plus abîmé dans la souffrance et l’humiliation...
L’obéissance est la mesure de l’amour: soyez d’une obéissance parfaite pour avoir un amour parfait...
Pour travailler le plus que je peux à la glorification de Dieu, pour qu’en des contrées infidèles reculées, où nul ne connaît Jésus, où les plus grandes fêtes: Noël, Pâques, toute l’année, s’écoulent sans une messe, sans une prière, sans qu’une bouche prononce le nom de Jésus; pour qu’en ces contrées il y ait des Tabernacles, des prêtres; pour que de nombreuses messes y soient dites, les sacrements reçus; pour que de ferventes prières y montent vers le Ciel, que la vie chrétienne y répande ses grâces; que sur de nombreux autels, la Sainte Hostie perpétuellement exposée soit, nuit et jour, adorée par de fervents religieux et religieuses, moyen: _me sanctifier le plus possible_...
L’heure la mieux employée de notre vie est celle où nous aimons le plus Jésus...
Une âme fait du bien, non dans la mesure de sa science ou de son intelligence, mais dans celle de sa sainteté...
Envelopper tous les hommes, en vue de Dieu, dans un même amour et un même oubli. Ne pas plus se soucier de la santé et de la vie que l’arbre d’une feuille qui tombe.
Nous souvenir du seul Jésus, penser au seul Jésus, estimant un gain toute perte au prix de laquelle nous faisons en nous la place plus grande à la pensée et à la connaissance de Jésus, à côté de qui tout le reste est néant.
«Réserver toutes mes forces pour Dieu.»
NOTES SPIRITUELLES DÉTACHÉES
_Veille._--«Je t’invite à rester la nuit à t’entretenir en tête-à-tête avec Moi... Refuses-tu?
«En veillant, contemple-Moi, dis-Moi que tu m’aimes, adore-Moi; prie pour tous les hommes; demande-Moi pardon pour ceux qui pèchent en ce moment et veillent pour m’offenser.»
--En négligeant de veiller, en étant paresseux à me lever.--1º Je refuse d’aller aux pieds de Notre-Seigneur, Lui tenir compagnie en tête-à-tête, quand Il m’appelle pour cela; 2º J’aime mieux dormir que d’être en tête-à-tête avec Notre-Seigneur, conversant avec Lui dans l’intimité et l’union d’époux; 3º Je refuse de passer aux pieds de Notre-Seigneur une heure qui ne reviendra plus jamais; 4º Je me prépare bien mal au martyre: «Ils ne répondent rien: ils ne savent que dire à leur Ami Jésus,
«Ceux dont le fier courage aspirait au martyre, «Sont muets, et, bientôt, s’enfuiront éperdus.»
_Mortification._--Par la lâcheté à me mortifier, je refuse de porter la croix. Je refuse d’être victime avec Notre-Seigneur. Je refuse de Le suivre, après qu’Il m’a dit «Veni». Je refuse de L’aider à porter Sa croix avec Simon de Cyrène. Pendant qu’Il tombe sous la croix, pour moi et à cause de moi, je refuse de la toucher du bout du doigt. Je Le vois souffrir, et je Le laisse souffrir seul, je ne veux pas souffrir avec Lui, je laisse la place à d’autres, moi je Le quitte. Je résiste à Son invitation intérieure, par laquelle Il m’invite à Lui donner une marque d’amour. Je refuse d’obéir à Son ordre, moi qui Lui ai tant dit que Lui obéir était tout mon bonheur. Je ne L’aime pas assez pour me gêner pour Lui. Je sais que toute souffrance, toute peine que je Lui offre est une marque d’amour qui Lui est donnée: j’aime mieux avoir mes aises que de la Lui donner. Il souffre, pour moi et à cause de moi, le froid, la faim, la soif, la chaleur, la fatigue, les difficultés, l’agonie et la passion... et je cherche à Le laisser souffrir seul et à éviter pour moi toute soif, toute faim, toute fatigue, toute difficulté, tout ennui, toute peine du corps et de l’âme. Il me tend la main pour faire route dans la vie la main dans Sa main; je quitte Sa main et je Le laisse partir seul, et je cherche seul, de mon côté, un chemin moins ardu. Il me demande de Lui offrir une oblation, un sacrifice, et je refuse...
* * * * *
Vie perdue en Dieu.--Le plus parfait.--Continuer en moi la vie de Jésus: penser Ses pensées, dire Ses paroles, faire Ses actions... Que ce soit Lui qui vive en moi. Être l’image de Notre-Seigneur dans sa vie cachée: crier, par ma vie, l’Évangile sur les toits. _Veni_: Il faut que le courage soit à la hauteur de la volonté.» «Cherche-toi en moi. Cherche-moi en toi.» «Il est l’heure d’aimer Dieu.» Chercher Dieu seul. Bonté, délicatesse, suavité... Courage... Humilité...
CORRESPONDANCE DE 1901 A 1916
(EXTRAITS)
A un Trappiste,
N.-D. des Neiges, 17 juillet 1901.
«J’ai fidèlement pensé à vous pendant ce long silence... Silence, vous le savez, est tout le contraire d’oubli et de froideur: _in meditatione exardescet ignis_... C’est dans le silence qu’on aime le plus ardemment; le bruit et les paroles éteignent souvent le feu intérieur: restons silencieux, mon si cher Père, comme sainte Magdeleine, comme saint Jean-Baptiste, supplions Jésus d’allumer en nous ce grand feu qui rendait leur solitude et leur silence si bienheureux. Comme ils ont su aimer...! Mon premier pas, en débarquant de Terre Sainte, a été pour monter à la Sainte-Baume... Puisse cette chère et bénie sainte Magdeleine nous apprendre l’Amour, nous apprendre à nous perdre totalement en Jésus notre Tout, et à être perdus pour tout ce qui n’est pas Lui.
... Si je comptais sur moi, mes désirs seraient insensés, mais je compte sur Dieu qui nous a dit: «Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive», qui nous a si souvent répété cette parole: «Suivez-moi!», qui nous a dit: «aimez votre prochain comme vous-même..., faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fasse»... Il ne m’est pas possible de pratiquer le précepte de la charité fraternelle, sans consacrer ma vie à faire tout le bien possible à ces _frères de Jésus_ à qui _tout_ manque, puisque Jésus leur manque... Si j’étais à la place de ces malheureux musulmans, qui ne connaissent ni Jésus ni son Sacré Cœur, ni Marie notre Mère, ni la Sainte Eucharistie..., ni rien de ce qui fait tout notre bonheur ici-bas et toute notre espérance là-haut; et si je connaissais mon triste état, oh! comme je voudrais qu’on fît son possible pour m’en tirer! Ce que je voudrais pour moi, je dois le faire pour les autres: «fais ce que tu voudrais qu’on te fasse»... et je dois le faire pour les plus délaissés, pour les plus abandonnés, aller aux brebis les plus perdues, offrir mon festin, mon banquet divin, non à mes frères, ni à mes voisins riches (riches de la connaissance de tout ce que ces malheureux ne connaissent pas), mais à ces aveugles, à ces mendiants, à ces estropiés, mille fois plus à plaindre que ceux qui ne souffrent que dans leur corps... Et je ne crois pas pouvoir leur faire de plus grand bien que celui de leur apporter, comme Marie dans la maison de Jean lors de la Visitation, Jésus, le bien des biens, le sanctificateur suprême, Jésus, qui sera toujours présent parmi eux dans le Tabernacle... Jésus s’offrant chaque jour sur le saint autel pour leur conversion, Jésus les bénissant chaque soir au salut: c’est là le bien des biens, notre Tout, Jésus. Et en même temps, tout en se taisant, on ferait connaître à ces frères ignorants, non par la parole mais par l’exemple, et surtout par l’universelle charité, ce qu’est notre sainte religion, ce qu’est l’esprit chrétien, ce qu’est le Cœur de Jésus.
Aimons Jésus, perdons-nous devant le T.-S. Sacrement: là est le Tout, l’infini, Dieu... Comprenons l’abîme qu’il y a entre le Créateur et la créature: c’est le Tout à côté du rien. Pendant que Jésus veut nous enivrer de délices, par Sa présence, Sa pensée, Sa contemplation continuelle, ne nous jetons pas dans les ordures des choses passagères: ne méritons pas le reproche de Jérémie: _vescebantur voluptuose et amplexati sunt stercora_... Laissons-nous nourrir de voluptés par la main de Jésus dans la contemplation et l’amour, et ne nous mettons pas à manger des _stercora_... Oh! puissions-nous nous perdre et nous abîmer, jusqu’à la mort, dans l’océan de l’Amour de notre Bien-Aimé Jésus! Amen.
A sa Sœur,
Samedi 14 juin 1902.
Quand viendra pour nous l’heure de paraître devant Jésus et d’entrer dans ce ciel où Son Cœur nous veut? Quel moment béni! _Sicut desiderat cervus ad fontes aquarum: ita desiderat anima mea ad Te, Deus!_ Aussi longtemps que Sa Volonté nous voudra dans cet exil, qu’elle se fasse et soit bénie! mais quelle félicité quand nous nous endormirons sur le Cœur de notre divin Époux!... Qu’il sera doux de nous retrouver là-haut, dans ce règne de la lumière et de l’amour! Nos cœurs s’y aimeront encore bien plus qu’ici-bas, enflammés qu’ils seront des feux de l’éternelle charité.
4 juillet 1902.
Il est si certain que cette chère âme[13] est heureuse, qu’elle est à présent au séjour de la lumière et de l’amour éternel, que nous n’avons pas à nous attrister, mais plutôt à nous réjouir ensemble, en nous disant que celle que nous aimons est heureuse; elle est arrivée où nous voudrions être; elle est parvenue au bienheureux port vers lequel nous allons avec la crainte de ne pas y entrer, au milieu des tempêtes et des écueils, des craintes et des douleurs... La voici dans ce pays, du «beau fixe», au-dessus de la région des nuages, perdue dans l’infinie lumière et l’infini amour. Il est doux de le penser, doux de penser qu’elle est si heureuse, doux aussi de penser que la plupart de ceux que nous avons connus et aimés sont noyés, comme elle, dans cette mer sans bords d’amour et de bonheur; doux de penser que vous serez là aussi, dans un avenir peut-être prochain; doux de penser que, malgré mon indignité, je suis appelé là, moi aussi...
[13] Charles de Foucauld fait ici allusion à la mort d’une de ses parentes.
A un ami,
5 janvier 1908.
Que vous avez souffert! Que de deuils et que de douleurs! Comme je dirais: hélas! hélas! et comme je pleurerais sur vos douleurs, si je ne pensais que ces douleurs sont votre éternel bonheur, votre ciel, votre félicité sans fin de lumière et d’amour, et que votre Époux bien-aimé, Jésus, vous les donne pour cela! Tout en les partageant et tout en compatissant du plus profond de mon cœur, je ne puis dire, hélas! quand c’est la main, le Cœur de Jésus qui donne, et qui ne donne ces herbes amères que pour mieux vous combler de bonheur durant l’éternité. Que la volonté de Jésus se fasse en vous!...
A une Religieuse Clarisse,
Dans nos prières, demandons-Lui de L’aimer et demandons-Lui que tout le monde L’aime; ou bien--et c’est, je crois, le meilleur système--disons-Lui chaque matin que tout ce que nous Lui demandons pour nous, nous le demandons toujours pour tous les hommes sans exception. Et puis ceci dit, ne nous occupons plus des autres; nous avons fait d’un seul coup tout ce que nous pouvions pour eux: après cela, ne pensons plus aux créatures et ne parlons plus à l’Époux que de Lui et de nous, comme si Lui et nous étions seuls au monde... Entrons dans le tête-à-tête avec Lui et ne Lui parlons que de notre amour... Perdons de vue tout le créé, après avoir fait dès le matin tout ce que nous pouvons pour lui... Plus nous oublierons les hommes, plus nous leur ferons de bien; plus nous demanderons à l’Époux, dans le tête-à-tête, dans l’oubli de tout ce qui n’est pas Lui, de L’aimer de tout notre cœur, plus nous ferons de bien à l’humanité entière, qui a part à toutes nos demandes...
A sa Sœur,
Béni-Abbès, 15 avril 1903.
«Alleluia...! Ainsi est la vie: toute joie, même bonne et pieuse, passe ici-bas, excepté celle qui a sa source en Dieu seul et Son infini bonheur; et celle-ci même, par permission divine, peut parfois se voiler, même dans l’âme la plus fidèle; c’est au ciel seulement que la joie sera sans déclin, l’alleluia immuable et perpétuel... Ma chérie, dès ce monde, entrons le plus possible dans l’immutabilité de la vie des cieux: l’âme pieuse le peut et le doit; ce dont nous aurons là-haut l’évidence, la claire vue, la foi nous l’enseigne, et, dans la mesure de notre foi et de notre amour, nous devons déjà nous réjouir de cette immense gloire de Jésus qui fait le bonheur des saints...
«Pensons souvent que notre Bien-Aimé est bienheureux et remercions-en Dieu de toute notre âme.
«Si nous souffrons, notre Bien-Aimé Jésus est bienheureux; cela suffit, car c’est Lui et non nous que nous aimons.
«Si nous sommes misérables, notre Bien-Aimé est infiniment parfait, saint et glorieux: cela suffit car c’est Lui, non nous que nous aimons.
«Si ceux que nous aimons ici-bas--et nous devons aimer tous les humains nos frères,--souffrent ou pèchent, cela n’empêche pas notre Bien-Aimé d’être bienheureux et glorieux au plus haut des cieux; cela suffit, car c’est Lui que nous aimons «de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toutes nos forces, et _par-dessus toute chose_...»
«Rendons-Lui grâce sans cesse de Sa grande gloire, comme l’Église le fait à la messe, au _Gloria in excelsis_... Unissons-nous dès cette vie au chœur des saints et des anges du ciel, et avec eux disons: «Saint, saint, saint! Alleluia!»
A sa Sœur,
1er avril 1903.