Chapter 1 of 13 · 9147 words · ~46 min read

part d

'une observation de savant mystique sur la loi de Souffrance dans la nature:--«_La vie sort de la mort. Pour que le blé pousse, il faut que le grain périsse.... La loi de souffrance est inhérente à notre être_...» Tout ce que nous pouvons faire, c'est de la prendre toute sur nous, et de l'épargner à nos ennemis. «_Le progrès dépend de la somme de souffrance endurée.... Plus la souffrance est pure, plus le progrès est grand_...» Il faut «_apprendre à souffrir volontairement et à y trouver de la joie.... La liberté ne saurait s'acquérir qu'à ce prix_»[15].

On voit si le Mahâtmâ est un affaiblisseur d'énergie! Il la soumet au contraire aux disciplines les plus rudes qui jamais aient été imposées à un peuple. Mais il souffle à ce peuple l'ardeur de les accepter avec allégresse. Il l'exalte. Il tend l'énergie humaine jusqu'à l'extrême limite, où la corde semble près de se briser. Mais où n'atteindra point la flèche de l'arc ainsi tendu!

On comprend qu'un tel archer de la Non-Violence, le porte-glaive du Sacrifice de soi, n'ait point de mépris pour les tenants loyaux de la violence,--tout en condamnant leur erreur. J'ai cité, dans mon petit livre (p. 54) ces passages saisissants, où «_plutôt que lâcheté il conseille violence!_»--Il va plus loin: il est «_d'avis que ceux qui croient à la violence apprennent le maniement des armes_»[16]. Car c'est une autre expérimentation, «_celle à laquelle le monde s'est habitué depuis des siècles_»; et si on l'adopte, il faut au moins qu'elle soit bien conduite et complète: ainsi, «_ce serait une méthode_ =raisonnable=, _vraie et franche_»[17].--On a bien lu ce mot: «_raisonnable_», appliqué à la violence par ce Rishi de la Non-Violence! C'est dire que, s'il la rejette, ce n'est pas par défaillance de cœur devant les moyens qu'elle emploie, c'est par certitude de jugement qu'elle n'atteint pas et qu'elle est incapable d'atteindre à son but,--aux effets foudroyants qu'obtient «_la Non-Violence sous sa forme dynamique_», où «_l'âme entière résiste à la volonté du tyran. Un seul individu qui agirait selon cette loi fondamentale pourrait défier la puissance entière d'un empire injuste..., et amener plus tard la chute de cet empire ou sa régénération_»[18].

Ajoutons qu'en faisant sonner cette trompette de Jéricho, Gandhi ne fait que reprendre l'expérience des Rishis qui, «_s'étant eux-mêmes servis des armes, en comprirent l'inutilité et, plus grands génies que Newton, plus grands guerriers que Wellington, découvrirent et enseignèrent au monde la Loi de Non-Violence_»[19].

* * *

La Non-Violence est donc un combat. Et, comme tous les combats,--si grand que soit le chef,--l'issue reste douteuse. L'expérimentation que va tenter Gandhi est terrible, terriblement dangereuse. Et il le sait, lui qui redoute la fureur de la populace indienne qu'il déchaîne, plus que la tyrannie de l'adversaire anglais[20].--Mais il faut oser. _«L'essence de l'expérimentateur est d'oser»._ Gandhi a appris de l'Occident «_l'énergie_», et il veut l'inoculer à l'Inde[21].--«_Aucun général digne de ce nom ne renonce à la bataille, par la crainte des revers ou des erreurs_»[22]. Il se recueille, il médite, il prépare, et il ose.--Gandhi ose. Son audace va très loin. En août 1920, il refuse d'attendre le vote du Congrès, qui représente la nation, pour déclencher l'action expérimentale de _Non-Coopération_:--«_Quand on possède la foi en une action, attendre que le Congrès_ (c'est-à-dire la nation) _se prononce serait folie. Il faut au contraire agir et démontrer l'efficacité de son action, afin de décider la nation à l'adopter_»[23]... «_La meilleure façon de servir la nation_» est parfois d'agir à l'opposé de ses opinions.

Mais s'il se trompe? Eh bien, que tout retombe sur lui! Il sera écrasé. Bien entendu, s'il agit en dehors du Congrès, ce n'est pas au nom du Congrès, c'est à ses risques et périls. Il saura porter tout entière la responsabilité de sa défaite.

«_Je me considérerais comme indigne de diriger une cause, si je craignais de ne pouvoir la conduire au succès... Mais la doctrine qui veut le travail dans le détachement signifie aussi bien la recherche inexorable de la vérité que le retour sur ses pas si l'on s'est trompé, ou la renonciation au rôle de chef lorsqu'on découvre qu'on n'en est pas digne_»[24].

Ce n'est pas d'un cœur léger qu'il envisage une telle éventualité.

«_Supposez_, écrit-il, _que malgré mes espérances, rien n'arrive de ce que j'attends, ne devrais-je pas sentir que je ne suis plus digne de diriger la lutte? Ne devrais-je pas m'agenouiller humblement devant mon Créateur et lui demander de me délivrer de mon corps inutile et de faire de moi un instrument plus capable de servir?_»...[25]

On peut imaginer ses angoisses secrètes et ses déchirements. La confession publique, qui suivit les crimes de Chauri-Chaura[26], en révèle une heure d'agonie. Il se relève pourtant. Il ne renonce jamais. Il sait bien qu'il ne le peut pas. Le navire, près de sombrer, ne peut se passer de lui. Il est le pilote. Il faut qu'il reste au poste. Il faut qu'il continue d'oser. Ce n'est pas seulement pour l'Inde que vaut sa redoutable expérimentation, c'est pour toutes les races humaines. Il a un très beau mot, qu'il reprend à un antique Rishi inconnu:

«_Yatthaa pindhé thatthaa brahmandé_»

«Comme il en est d'une boule de glaise, ainsi en est-il de tout l'univers».

Il expérimente sur la boule de glaise. Et certes, il ne s'illusionne pas sur les limites de son pouvoir! Mais, fais ce que dois!...

Et il tend la main au monde, pour s'entraider. Aux Anglais. Aux Chrétiens. A ses ennemis mêmes. Ennemis? Il n'en a point. «_A tout Anglais qui habite l'Inde_» il écrit: «_Cher ami_»[27]. Il fait appel aux Européens. Il correspond affectueusement avec les chrétiens[28]. Il ne lutte pas contre eux. Il travaille pour eux, pour le christianisme même, que l'Europe trahit[29].

* * *

J'ai tâché de bien dégager aux yeux du lecteur, le caractère de la bataille engagée et la nature de l'enjeu. On se rendra mieux compte ensuite, en étudiant le livre, du génie dépensé par cet «_idéaliste pratique_», comme il aime à se nommer[30], dans la réalisation de son grand Dessein. Il a ce don, très rare, chez les croyants passionnés, de lire dans la pensée des autres. Il est doué de la faculté «_polypsychologique_» de parler à chacun sa langue et, par un juste sens des natures diverses, de ne faire appel à leurs meilleures forces que dans le cercle propre de compréhension et d'action qui est dévolu à chaque être. C'est ce qui explique que, pour son compte, embrassant dans son cœur toute l'humanité, il parle aux Sikhs le langage patriotique, et qu'à ceux qui veulent prendre les armes il enseigne à employer ces armes pour leur pays[31]. Ainsi qu'il l'écrit à Tagore, son travail est de «_transformer le sens des vieilles expressions: nationalisme et patriotisme, en les élargissant_».

Aussi, n'essaie-t-il même pas de réaliser la _Non-Violence absolue_ ou «_parfaite_», qui est sa foi personnelle, mais la Non-Violence sous la «_forme restreinte, seule possible actuellement_», qui est la «_Non-Violence politique de Non-Coopération_»,--méthode raisonnée de Révolution paisible et progressive, qui doit conduire au _Swarâj_, c'est-à-dire au _Home Rule_ de l'Inde[32].

Chacun de ses articles est comme un ordre de bataille, dont il explique le sens, soit à ses lieutenants, soit au gros de son armée, soit à ses ennemis mêmes, car il ne croit pas inutile de s'adresser au bon sens et à la bonne foi de ceux que l'on combat[33].

Et rien n'est admirable comme la mesure avec laquelle il allie, dans ses controverses, la modération des manières, la tranquillité et la courtoisie parfaite de l'expression, avec la franchise absolue et l'assurance implacable[34].

Cet homme doux et poli exerce sur ses armées une autorité dictatoriale. Jamais chef populaire, idolâtré par la foule, n'a parlé d'elle avec plus de mépris. Il est telle de ses phrases que n'eût pas désavouée le Coriolan de Shakespeare:

«_Je suis écœuré de l'adoration de la multitude. Je serais plus sûr d'avoir raison, si elle crachait sur moi_[35]... _Mieux vaut être qualifié d'autocrate que d'avoir l'air de se laisser influencer par la multitude afin qu'elle vous approuve... Il ne suffit pas de protester contre l'opinion générale. Il est nécessaire que, dans les grandes questions, les chefs agissent en sens inverse de l'opinion de la masse, si cette opinion ne se recommande pas à leur raison_»[36].

Mais ce dédain héroïque recouvre plus d'amour vrai du peuple que les flatteries intéressées des démagogues. Gandhi croit qu'une volonté haute peut transformer un peuple, en ne craignant pas d'exiger de lui les plus durs sacrifices[37]; et il lui impose une vigoureuse discipline morale,--cette discipline dont le relâchement fait la mortelle faiblesse des armées révolutionnaires d'aujourd'hui, et qui a fait la force de celles du passé. Les troupes de Cromwell ont entendu des ordres du jour semblables à ceux du Mahâtmâ, enjoignant «_la nécessité de l'humilité_», de la propreté physique et morale, le respect de la femme, interdisant la boisson, flétrissant le «_péché du secret_», le mensonge,--moins: la demi-vérité. Et le génial Protecteur de la République d'Angleterre n'a pas moins que Gandhi connu les forces mystiques de l'homme. Il y a fait appel; et il leur a dû en partie ses victoires.

* * *

On me reprochera d'insister, dans cette Introduction aux articles de Gandhi, sur leur caractère de combat.

J'ai voulu rompre un malentendu, qui enclave Gandhi dans le pacifisme énervé. Si le Christ a été le Prince de la Paix, Gandhi n'est pas indigne de ce beau nom. Mais la paix que l'un et l'autre apportent aux hommes n'est pas celle de l'acceptation passive, elle est celle de l'amour agissant et du sacrifice de soi. J'ai osé montrer qu'il y a moins de distance entre la Non-Violence du Mahâtmâ et la Violence des Révolutionnaires, qui sont ses francs adversaires, qu'entre la Non-Acceptation héroïque et la servile ataraxie des éternels Acceptants, qui sont le béton de toutes les tyrannies et le ciment de toutes les réactions.

Il y a quelques semaines, après de longs débats à la Chambre Française à propos de l'Amnistie, les pouvoirs publics, pauvrement combattus d'ailleurs par une opposition, médiocre en nombre et médiocre en pensée, refusèrent de comprendre dans la grâce accordée les Réfractaires par conscience,--établissant pour mesure de leur amnistie qu'elle ne devait s'appliquer qu'à ceux qui ont combattu.

Les politiciens ont des œillères. Ils ne se doutent pas que dans le monde d'aujourd'hui, il est plus d'un combat; et le plus héroïque n'est plus celui qui se livre au front des armées nationales. Il leur plaît d'ignorer. Qu'ils regardent autour d'eux! Qu'ils regardent devant eux, ce qui se prépare dans l'avenir: luttes révolutionnaires, luttes de classes, luttes de races! Et la plus haute de toutes: lutte des âmes, guerre de l'Ame!

Nous leur offrons ici le spectacle de cet autre combat, qui, de l'Inde, se propagera peu à peu sur la terre. Qu'ils l'accablent, s'ils veulent! Qu'ils le déshonorent, s'ils peuvent! Ainsi Rome voulut faire avec les premiers chrétiens. Il fallut bien, un jour, qu'elle transigeât avec eux: «_In hoc signo vinces_»...--Il est vrai qu'ensuite elle les acheta.

Mais nous n'en sommes pas là. Historien de métier, habitué à voir passer et repasser le flux et le reflux des grandes marées de l'Esprit, je décris celle-ci qui se lève, du fond de l'Orient. Elle ne se retirera qu'après avoir recouvert les rivages de l'Europe.

ROMAIN ROLLAND.

_Juillet 1924._

[1] Je ne m'excuse pas du mot «_épée_», employé au sujet du Christ indien. On va voir que lui-même l'a revendiqué pour sa croisade d'abnégation.

[2] P. 105-110. Article du 22 décembre 1920: _Le Péché du Secret_.

[3] On sait que c'est le sens du nom: _Mahâtmâ_.

[4] P. 60.

[5] «_... Pareil à l'homme de science, je fais des expériences sur certaines vérités éternelles de la vie..._» (p. 62, 12 mai 1920)-- «_... Depuis 1894, j'ai fait des expériences sur moi et sur mes amis..._» (p. 63, _ibid._).--«_La région de l'Inde, où l'expérience (Désobéissance Civile) a lieu..._» (10 novembre 1921)--«_Est-ce que je ne tente pas une expérience vaine?..._» (2 mars 1922)... _etc._

[6] P. 109.

[7] P. 109.

[8] P. 37-39. «_La Non-Coopération est peut-être en avance sur son temps. En ce cas, il faudra que l'Inde et le monde entier attendent_...» Mais cela ne touche pas à sa valeur. (1er juin 1921).

[9] «... _Mon désir intense de me perdre dans l'éternel et de devenir un simple morceau d'argile entre les mains du Divin Potier, afin que mes services deviennent plus certains, n'étant plus entravés par mon être inférieur_...» (17 novembre 1921).

[10] p. 62.--Et encore: «_Je ne puis voir qu'indistinctement, comme dans un miroir... Ce sont des méthodes lentes et laborieuses, qui ne réussissent pas toujours_...» (17 novembre 1921).

[11] Lire p. 33-35, note 1, l'extraordinaire article du 23 juin 1919: «_Il se passera peut-être un temps considérable avant que la Loi d'Amour soit reconnue dans les affaires internationales... Jusqu'au jour où une énergie nouvelle est captée et dirigée, les capitaines d'énergies anciennes la traiteront d'idéaliste et d'utopique... L'ingénieur électricien fut traité de maniaque et de fou dans les milieux de locomotion à vapeur, jusqu'au jour où un travail s'accomplit, grâce aux fils électriques. Il faudra peut-être longtemps pour poser les fils d'Amour international; mais... à considérer les derniers événements en Europe et en Asie orientale, dans ce qu'ils ont d'essentiel, il nous serait possible de voir que le monde en arrive peu à peu à comprendre qu'il en est entre nations, comme entre individus; que la force seule est impuissante à résoudre les problèmes, et que la sanction économique de Non-Coopération est beaucoup plus efficace que les armées et les marines._»

[12] 20 avril 1921.

[13] p. 64.

[14] «_En enseignant au faible l'action directe,.. je lui donne le sentiment d'être fort et capable de défier la force physique. Il se sent ragaillardi par la lutte, il reprend conscience de soi, et sachant qu'en lui-même il trouvera le remède, il cesse de nourrir dans son sein l'esprit de vengeance..._» (p. 65).--Cf. la lettre au Vice-Roi: la Non-Coopération est, dit-il, «_une forme d'action directe_»,... le seul dérivatif à la violence. (p. 83).

[15] p. 69-73.--16 juin 1920.

[16] p. 106.

[17] 2 mars 1922.

[18] p. 108.

[19] p. 108.

[20] p. 95.

[21] 25 février 1920.

[22] p. 95.

[23] p. 101.

[24] 17 novembre 1921.

[25] _Ibid._

[26] p. 339.

[27] 27 octobre 1920.

[28] 15 août, 23 septembre 1921.

[29] p. 119.

[30] p. 107.

[31] Lire le curieux article: «_Mon Inconséquence_», 23 février 1921, --où il explique sa campagne de recrutement en 1914. Sa foi dans l'_Ahimsâ_ (Non-Violence) est, dit-il, absolue. Mais la plupart des hommes ne croient pas à l'_Ahimsâ_; ils croient à la Violence; et pourtant ils refusent de faire leur devoir selon le monde de la Violence,--leur devoir national et patriotique.--«_Je le leur expliquai_, écrit Gandhi. _Je leur expliquai aussi la doctrine d'Ahimsâ et les laissai choisir. C'est ce qu'ils ont fait. Je ne m'en repens pas. Car même sous le Swarâj_ (c'est-à-dire dans une Inde libérée), _je n'hésiterais pas à conseiller à ceux qui auraient le désir de prendre les armes de se battre pour leur pays_».

Ainsi, quand il ne peut communiquer aux autres sa foi, il les aide à dégager leur foi propre, qui purifie (relativement) leurs instincts emportés.

[32] p. 33-39. Article sur la Non-Violence.

De même, à propos de son fameux livre sur l'_Hind Swarâj_ (_Home Rule de l'Inde_): «_Je tiens à prévenir le lecteur qu'il ne doit pas s'imaginer que je cherche l'H. S. tel qu'il y est décrit. Je sais que l'Inde n'est pas mûre pour cela... Je travaille individuellement pour arriver à la maîtrise personnelle qui y est décrite; mais aujourd'hui, je consacre mon activité publique au Swarâj parlementaire, tel que le désire le peuple._»

Toujours cette vue à plusieurs plans, ce sens aigu des différences de devoirs inégalement répartis sur terre. Ils s'accordent sans doute avec sa conception hindoue des castes et des _dharmas_ différents.

[33] «_A tout Anglais habitant l'Inde_»:--«_Je serais presque tenté de vous proposer de vous joindre à moi, pour détruire un système qui vous a fait descendre si bas, vous et nous_...» (13 juillet 1921).

[34] Voir surtout _l'Ethique de la Destruction_ (1 septembre 1921).

[35] 2 mars 1922.

[36] 4 juillet 1920.

[37] p. 127.

L'AURORE DU _SATYAGRAHA_ SUR L'INDE

(_Article paru dans le_ Nava Jivan _du 26 octobre 1919, premier jour de l'an dans la province de Gujerate_).

Sonnons les cloches pour l'année qui s'en va, Sonnons les cloches pour l'année qui vient!

Le bilan de l'année passée est difficile à établir. La guerre a pris fin, mais sans grand profit; les espérances qu'elle avait nourries ont été déçues. La paix qui devait être une paix durable n'est une paix que de nom. Il est démontré que cette guerre, plus importante que la guerre du _Mahâbhârata_ n'a été que le prélude d'une autre guerre plus importante encore. Un mécontentement général s'est étendu sur la France, sur l'Amérique et sur l'Angleterre. Tout ce qui a suivi semble une énigme monstrueuse. Aux Indes nous ne voyons de tous côtés que désespoir. On espérait avec confiance qu'après la guerre l'Inde obtiendrait un résultat sérieux, et cet espoir a été déçu. Il est fort possible, pour ce qu'on en sait, que les réformes attendues[38] n'aient point lieu; et même si elles avaient lieu, elles ne serviraient à rien. Le projet de la Ligue du Congrès et du Congrès de Delhi, et tous ceux qui ont suivi, ne sont plus à présent que des paroles en l'air. Il nous faut attendre, afin de voir ce qu'amèneront les événements. Le Pendjab a été le théâtre de scènes révoltantes; des existences innocentes ont été sacrifiées. La terreur a régné. Le gouffre qui sépare les administrateurs des administrés s'est élargi. Il est impossible, dans de telles questions, d'établir un bilan exact. A combien se monte le crédit? Y a-t-il quelque chose au débit, et si oui qu'y a-t-il? Ou bien n'y a-t-il rien au crédit, et ne nous reste-t-il qu'à faire le total des chiffres au débit?

A un nuage de désespoir aussi dense et aussi sombre, se peut-il qu'il y ait un envers brillant? Le 6 Avril, se leva sur l'Inde entière le soleil du _Satyâgraha_[39]. Les nuages se dispersèrent et l'on vit distinctement les rayons. Seulement il y eut au Pendjab et à Ahmedabad une éclipse, et les ténèbres nous hantent encore. Malgré tout, on voit de nouveau le Satyâgraha poindre lentement dans la plupart des esprits. Le 17 octobre un _hartal_[40] se fit dans diverses parties de l'Inde, au milieu d'un calme et d'une paix absolus. Les fidèles passèrent la journée en jeûnes et en prières. Les Hindous prirent part au deuil des Musulmans, fortifiant l'espoir de ces derniers et en même temps les liens qui les unissent à eux--liens qu'il serait à présent bien difficile de briser.

Si quelqu'un demandait quel fut l'événement le plus important de l'année passée, nous répondrions sans la moindre hésitation: «Ce fut l'accueil fait au _Satyâgraha_», si infime ait-il été, consciemment ou inconsciemment, par ceux qui dirigent aussi bien que par ceux qui obéissent. Et pour le prouver, nous rappellerions le 17 octobre[41].

Dans le _Satyâgraha_ est tout l'espoir de l'Inde. Et qu'est-ce que le _Satyâgraha_? Il a souvent été décrit; mais de même que le soleil ne peut l'être complètement même par le serpent Sheshaga[42] aux mille langues, le soleil du _Satyâgraha_ ne saurait se décrire d'une façon satisfaisante. Nous voyons toujours le soleil et pourtant nous n'en savons pas grand chose; de même il nous semble apercevoir sans cesse le soleil du _Satyâgraha_, mais nous le connaissons bien peu.

Les sphères d'activité du _Satyâgraha_ sont le _Swadeshi_[43], les Réformes politiques et sociales dont la durée n'est assurée qu'autant qu'elles s'appuient sur le _Satyâgraha_. Le chemin qui mène au _Satyâgraha_ est différent du chemin battu et n'est pas toujours facile à découvrir. Peu de gens s'y sont aventurés, les empreintes des pas sont rares, indistinctes, espacées, ce qui explique pourquoi on le redoute. Néanmoins nous voyons nettement que certains s'acheminent vers lui, ne serait-ce que très lentement.

Celui pour qui le _Satyâgraha_ n'est que Désobéissance Civile ne l'a jamais compris[44]. Mais celui-là seul qui sait construire a le droit de détruire. Le poète a chanté:

_«Le sentier de la Vérité est le sentier des braves, Il est inaccessible aux lâches»._

Le _Swadeshi_ est _Satyâgraha_. Les esprits lâches ne sauraient ni l'observer ni le propager. Il est impossible à un lâche de favoriser l'Union Hindoue-Musulmane. Il ne faut pas être un Musulman lâche pour s'exposer au poignard Hindou, ou _vice versa_ et pour conserver son équilibre moral. Si l'un et l'autre pouvaient arriver à un peu de tolérance, on obtiendrait immédiatement le _Swarâj_[45] (l'autonomie). Nul ne peut s'opposer à ce que nous prenions le sentier du _Satyâgraha_; et comme le _Swadeshi_ et l'Union Hindoue-Musulmane sont ainsi, par essence, religieux, l'Inde accomplirait incidemment un acte de religion. Voici donc quelle sera notre prière pour l'année nouvelle:

«Seigneur, guidez l'Inde vers le sentier de la Vérité, enseignez-lui pour cela la religion du _Swadeshi_, et resserrez l'union des Hindous, des Musulmans, des Parsis, des Chrétiens et des Juifs qui vivent dans l'Inde!»

_5 novembre 1919._

[38] Le Cabinet britannique avait annoncé l'intention d'accorder à l'Inde des réformes constitutionnelles importantes.

[39] _Satyâgraha_, étymologie: _Satya_ juste, droit. _Agraha_ tentative. Essai juste. On l'appliqua spécialement à la Non-acceptation de l'injustice par la maîtrise de soi.--Voir: Romain Rolland: _Mahâtmâ Gandhi_, p. 52, note 2.

[40] «Arrêt de travail». Jour de prières et de jeûne.

[41] _Khilafat-Day_: la Journée du Califat. Imposante démonstration, pour protester contre les atteintes aux droits du Calife (Sultan) par les gouvernements Alliés d'Europe.--Voir Romain Rolland, _d. c._ p. 63-64.

[42] Le grand serpent sur lequel est couché le dieu Vishnu.

[43] _Swadeshi_, étymologie:--_Swa_, Self,--Soi-même, _Deshi_, pays. Emploi exclusif des produits du pays.--(Voir R. Rolland, _op. c._ p. 71 et suiv.).

[44] R. Rolland: _op. c._ p. 72.--Le Swadeshi est l'affirmation de l'ordre nouveau. La Désobéissance Civile est la négation de l'ordre ancien.

[45] _Swarâj_, étymologie: _Swa_, Self, soi-même. _Râj_, gouvernement. --_Self-government._

LE MOUVEMENT DU SATYAGRAHA

Un Aperçu du Mouvement.

_Rapport soumis par Gandhi au Comité de Lord Hunter qui étudiait les débuts du Mouvement du Satyâgraha dans l'Inde._

PRINCIPES GÉNÉRAUX.--Voici trente ans que je prêche le _Satyâgraha_ et que je le pratique[46]. Les principes du _Satyâgraha_, tel qu'il est aujourd'hui, constituent une évolution progressive.

Le _Satyâgraha_ diffère autant de la Résistance Passive que le Pôle Nord du Pôle Sud. Conçue pour être l'arme des faibles, cette dernière pour atteindre son but n'exclut pas la force ou la violence physiques, alors que le premier conçu pour être l'arme du plus fort rejette l'emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit.

Le mot _Satyâgraha_ fut créé par moi, alors que je me trouvais dans l'Afrique du Sud, pour exprimer la force employée là-bas par les Indiens pendant huit années entières, afin de distinguer ce mouvement de celui qui existait à cette époque dans le Royaume Uni et dans l'Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive.

Etymologiquement, le mot signifie: se retenir à la Vérité--d'où, Force de Vérité. Je l'ai appelée également Force d'Ame ou Force d'Amour. En pratiquant le _Satyâgraha_, je m'aperçus rapidement que la recherche de la Vérité n'admettait point qu'on eût recours à la violence contre son adversaire et qu'il fallait arriver à le tirer de l'erreur par la patience et la sympathie: car ce qui paraît Vérité à l'un peut sembler erreur à l'autre. Et la patience implique la souffrance personnelle. La doctrine en vint donc à représenter qu'on défend la Vérité non pas en faisant souffrir son adversaire, mais en souffrant soi-même.

Dans le domaine de la politique, lutter dans l'intérêt du peuple consiste surtout à combattre l'erreur manifestée sous forme de lois injustes. Lorsque, par des pétitions et autres méthodes analogues, vous avez échoué dans votre tentative pour démontrer au législateur qu'il se trompe, il ne vous reste d'autre moyen, si vous ne voulez pas vous soumettre à l'erreur, que celui de le contraindre par la force brutale à s'avouer vaincu, ou de souffrir vous-même personnellement en vous exposant à la peine encourue pour infraction à la loi. Il s'ensuit que le _Satyâgraha_ apparaît d'une façon générale aux yeux du public comme une Désobéissance Civile ou une Résistance Civile; elle est civile, en ce sens qu'elle n'est pas criminelle.

Le criminel enfreint les lois subrepticement et tâche de se soustraire au châtiment; tout autrement agit celui qui résiste civilement. Il se montre toujours respectueux des lois de l'Etat auquel il appartient, non par crainte des sanctions, mais parce qu'il considère ces lois nécessaires au bien de la société. Seulement, en certaines circonstances, assez rares, la loi est si injuste qu'obéir semblerait un déshonneur. Alors, ouvertement et civilement, il viole la loi et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction. Puis, afin d'affirmer sa protestation contre l'action des législateurs, il lui reste la possibilité de refuser sa coopération à l'Etat, en désobéissant à d'autres lois dont l'infraction n'entraîne pas de déchéance morale.

Selon moi, la beauté et la puissance du _Satyâgraha_ sont si grandes et la doctrine en est si simple qu'on peut la prêcher même aux enfants. Je l'ai prêchée à des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, appelés communément _Indiens «liés par Contrat»_[47] et j'ai obtenu d'excellents résultats.

PROJETS DE LOIS ROWLATT.--Lorsque les lois Rowlatt[48] furent promulguées, j'eus le sentiment qu'elles portaient une telle atteinte à la liberté de l'homme qu'il fallait faire tout ce qui était possible pour les combattre. Je remarquai également que tous les Indiens s'y opposaient. J'avancerai l'opinion qu'aucun Etat, si despotique qu'il soit, n'a le droit de décréter des lois qui répugnent à la masse entière d'un peuple, encore moins un gouvernement comme le Gouvernement Indien, soumis à des coutumes et des précédents constitutionnels. J'eus également l'impression que l'agitation qui s'annonçait aurait besoin d'être guidée vers un but défini pour ne pas prendre un cours trop violent ou s'écrouler complètement.

LE 6 AVRIL.--Je me hasardai donc à faire connaître le _Satyâgraha_ au pays, en insistant sur son caractère de Résistance Civile; et comme ce mouvement est essentiellement intérieur et purificateur, je suggérai une journée de jeûne et de prière et l'arrêt de tout travail, pour le 6 avril. Cette proposition fut accueillie avec un enthousiasme merveilleux dans toutes les parties de l'Inde, bien qu'il n'y eût aucune organisation et peu de préparatifs: l'idée avait été communiquée simplement au public dès qu'elle m'était venue à l'esprit. Le 6 avril, le peuple n'employa aucune violence; aucune rencontre qui vaille la peine d'être mentionnée n'eut lieu avec la police. Le _hartal_ fut essentiellement volontaire et spontané.

ON M'ARRÊTE.--L'observance du 6 avril devait être suivie de Désobéissance Civile. Le Comité du _Satyâgraha Sabha_[49] avait choisi à cet effet certaines lois politiques. Nous nous mîmes à distribuer des livres et brochures prohibées d'un caractère absolument sain: une brochure écrite par moi sur le _Home Rule_, une traduction du livre de Ruskin: _Unto this last_, _La défense et la mort de Socrate_, etc.

DÉSORDRE.--Il n'est pas douteux certainement que le 6 avril trouva l'Inde douée d'une force vitale plus grande qu'elle n'en avait montré jusqu'alors. Les gens habituellement terrifiés cessèrent de craindre l'autorité. D'autre part, les masses étaient jusque là demeurées inertes. Les chefs n'avaient réellement exercé sur elles aucune influence. Elles n'étaient point disciplinées. Elles venaient de découvrir une force nouvelle, mais ignoraient en quoi elle consistait et ne savaient pas comment l'employer.

A Delhi, les chefs eurent du mal à contenir un très grand nombre de gens qui jusque-là étaient demeurés indifférents. Le Dr Satyapal désirait ardemment que j'allasse à Amritsar, afin de montrer au peuple le caractère pacifique du _Satyâgraha_. Swami Shraddhanandji de Delhi et le Dr Satyapal d'Amritsar m'écrivirent tous deux, en me priant de venir dans leurs villes, afin de pacifier le peuple et de lui expliquer le caractère du _Satyâgraha_. Je n'étais jamais allé à Amritsar ni d'ailleurs au Pendjab. Ces invitations passèrent sous les yeux des autorités qui savaient que j'étais invité, dans des intentions pacifiques.

Je quittai Bombay pour Delhi et le Pendjab le 8 Avril. J'avais envoyé au Dr Satyapal, que je ne connaissais pas, un télégramme le priant de venir à ma rencontre à Delhi. Mais après avoir passé Mutra, je reçus un ordre de la Police m'interdisant de pénétrer dans la province de Delhi. Il m'était impossible de tenir compte de cet ordre et je poursuivis mon voyage. Arrivé à Palval, je reçus un ordre m'interdisant l'entrée du Pendjab et me confinant dans la présidence de Bombay. Un groupe de gens de la police me força de descendre du train à cette gare et m'arrêta. Le surveillant chargé de m'arrêter le fit avec beaucoup de courtoisie. Je fus reconduit à Mutra par le premier train, puis à l'aube par le train de marchandises jusqu'à Siwali Madhupur, où je rejoignis l'express de Bombay. On me rendit ma liberté à Bombay, le 10 avril.

Mais les gens d'Ahmedabad et de Viramgam et, d'une façon générale, de la province de Gujerate avaient appris mon arrestation. Ils devinrent furieux et fermèrent leurs boutiques. Il y eut des rassemblements, des meurtres, du pillage, et des tentatives pour faire dérailler les trains.

CAUSES.--J'avais travaillé récemment pour la cause, au milieu des _raiyats_[50] de Kaira et fréquenté des milliers d'hommes et de femmes. J'avais travaillé avec Miss Ansuya Sarabhai parmi les ouvriers des filatures. Ceux-ci appréciaient son œuvre philanthropique et l'adoraient. La fureur des ouvriers atteignit son paroxysme, lorsque le faux bruit se répandit qu'elle avait été arrêtée également. Nous avions fait certaines démarches, elle et moi, pour les ouvriers de Viramgam et intercédé pour eux lorsqu'ils avaient été inquiétés, et je crois fermement que les excès commis furent causés par le grand ressentiment de la foule en apprenant mon arrestation et le bruit de l'arrestation de Miss Ansuya Sarabhai.

J'ai fréquenté les masses à peu près partout dans l'Inde et me suis entretenu librement avec elles; je ne puis croire qu'il y ait eu un mouvement révolutionnaire derrière les excès commis. On ne peut les honorer du nom de rébellion.

MESURES PRISES.--Selon moi, le gouvernement a eu tort d'accuser les coupables d'avoir déclaré la guerre. Cette opinion a causé des souffrances disproportionnées et imméritées. L'amende imposée à la pauvre ville d'Ahmedabad était excessive et la façon de la faire payer par les ouvriers inutilement dure et vexatoire. Je doute qu'il ait été juste d'exiger une amende aussi forte (176.000) roupies à des ouvriers. Et l'obligation de payer les frais imposée aux fermiers de Baredji et aux Banias et Patidars[51] de Nadiad était une mesure vindicative que rien ne justifiait. Rien ne justifiait non plus, selon moi, que la loi martiale fût établie à Ahmedabad, et la façon inconsidérée dont elle fut appliquée causa la perte de plusieurs existences innocentes.

Cependant, et sous réserve de ce que j'ai dit précédemment, je ne doute pas que dans la Présidence de Bombay les autorités n'aient agi avec une grande modération, à un moment où l'atmosphère était surchargée de méfiance réciproque et où la tentative de faire dérailler le train qui amenait les troupes pour le rétablissement de l'ordre venait avec raison de les irriter...

(_Jeune Inde, 5 novembre 1919 et jours suivants_).

[46] En Sud-Afrique. (R. Rolland, _o. c._ p. 17-23, p. 53 et suiv.).

[47] _Indentured Indians._

[48] Voir R. Rolland, _o. c._ p. 27 et suiv. Les Bills Rowlatt, présentés en février 1919, suspendaient les rares libertés existantes dans l'Inde.

[49] _Sabha_: Conseil, Assemblée.

[50] Paysans.

[51] _Banias_ et _Patidars_: deux classes de marchands.

POUR LE CALIFAT

_Discours prononcé en Urdu par Gandhi, à la session commune de la Conférence qu'il présidait, de toute l'Inde pour le Califat_[52].

«Il ne devrait point paraître étrange de voir réunis sur la même estrade des Hindous et des Mahométans pour discuter une question concernant uniquement ces derniers. Un témoignage d'amitié est une aide véritable dans l'adversité; et que nous soyons Hindous, Parsis, Chrétiens ou Juifs, si nous voulons former une seule nation, les intérêts de l'un doivent être les intérêts de tous. La seule chose à considérer, c'est l'équité d'une cause. Le Premier Ministre anglais et toute sa phalange d'anciens hauts fonctionnaires peuvent témoigner de la justice de la cause musulmane. Nous parlons de l'Union Hindoue-Musulmane. Cette expression n'aurait aucun sens si les Hindous se tenaient à l'écart des Mahométans, lorsque l'intérêt vital de ces derniers est en jeu. Certains ont suggéré que nous autres Hindous ne pouvions aider nos compatriotes mahométans qu'à de certaines conditions. Une aide conditionnelle est comme du ciment adultéré qui ne tient pas. La seule question qui se pose est de savoir comment il nous est possible d'aider. La conférence pour le Califat a décidé de ne pas prendre part aux cérémonies qui auront lieu prochainement pour célébrer la paix. Je trouve cette décision fort juste: célébrer la paix ne peut avoir aucun sens pour l'Inde, tant qu'une partie vitale de cette paix, affectant le quart de la population indienne, reste en suspens. Quatre-vingt millions de Mahométans s'intéressent aux clauses de la paix qui concerne le Califat. Il est malséant de leur demander de célébrer la paix, alors que cette question est encore dans la balance. Compter que l'Inde le fasse dans ces conditions serait s'attendre avoir la France célébrer la paix, pendant que le sort de l'Alsace-Lorraine est incertain. Que la Turquie ne fasse point partie de l'Inde ne change en rien la question. L'Angleterre est une puissance Mahométane et Hindoue aussi bien qu'une puissance Chrétienne, et si l'Inde fait partie de l'Empire comme associée, le sentiment Musulman demande à être apaisé autant que les autres. Il semblerait donc que l'action la plus correcte de la part de Son Excellence le Vice-roi serait de remettre les cérémonies en l'honneur de la paix jusqu'à ce que la question du Califat fût résolue d'une façon satisfaisante.

_L'honneur de l'Angleterre est en jeu._--Cette question affecte en effet l'honneur de l'Angleterre,--la parole donnée par le Premier Ministre. Que sont les richesses, le pouvoir et la gloire militaire, si cet honneur est souillé? Aussi ai-je été peiné de lire le résumé télégraphique du discours du Premier Ministre; il paraissait blesser gratuitement la susceptibilité musulmane et laisser entrevoir une solution de la question du Califat absolument opposée à la parole solennelle qu'il avait donnée après délibération, à une époque où cette parole avait raffermi la fidélité des Musulmans et sans nul doute stimulé l'enrôlement des plus guerriers parmi eux. Je veux espérer encore que des conseils plus sages l'emporteront et que justice sera rendue à la cause Mahométane. Si toutefois le pire devait arriver, le Comité pour le Califat à décidé hier soir de conseiller aux Mahométans de retirer leur coopération au Gouvernement. J'eus l'avantage d'être présent au Comité et aux réunions générales, et je me permets d'avertir le Gouvernement de la solennité de la circonstance et de la gravité de la décision prise. Je sais que retirer sa coopération au gouvernement est une chose très grave. Elle demande que l'on soit capable de supporter la souffrance. Je sais également que tout citoyen a le droit de retirer sa coopération à l'Etat, lorsque par cette coopération il s'avilit. C'est une manière tangible de témoigner son mécontentement.

_Le boycottage._--On peut donc espérer que le Gouvernement impérial reconnaîtra la gravité de la situation. Mais de la Non-Coopération passer au boycottage, c'est descendre du sublime au ridicule. Le Comité décida hier, à une forte majorité, le boycottage des marchandises anglaises si la question du Califat n'était pas réglée d'une façon satisfaisante. Le boycottage est une forme de vengeance, et pour arriver à une solution équitable, il nous faut préparer l'opinion du monde. Je me permets de suggérer à mes amis Mahométans qu'ils n'auront pas l'opinion du monde pour eux, s'ils boycottent les marchandises anglaises pour en accepter d'autres. De plus, le boycottage que l'on propose est un aveu de faiblesse; et pour pouvoir traiter toutes les questions, il nous faut montrer notre force et non notre faiblesse. J'espère donc que le Comité pour le Califat, après avoir sérieusement réfléchi, reviendra sur sa décision et annulera sa résolution de boycottage. Pour traiter cette importante question, il faut avoir du calme, de la patience et ne pas s'écarter des faits. Il ne suffit pas qu'il n'y ait point de violence. En vérité, un discours violent peut faire autant de mal qu'un acte violent, et je suis persuadé que vous ne voudriez pas qu'une parole ou une action trop vive fît du tort à une cause aussi sacrée.

_Les Griefs du Pendjab._--Il me reste à examiner une attitude que m'ont suggérée quelques amis. On a prétendu que les Griefs du Pendjab étaient aussi une raison sérieuse pour ne point participer aux cérémonies en honneur de la paix. Je me permets de différer d'opinion. Quelque pénible que soit le mal fait au Pendjab c'est en somme une affaire privée, et parler des griefs du Pendjab pour justifier notre refus de collaborer aux célébrations Impériales montrerait que nous manquons du sens des proportions. Les griefs du Pendjab ne proviennent pas, comme la question du Califat, des clauses de la paix. Si nous voulons donner à la question du Califat sa véritable place et lui conserver toute son importance, il faut que nous l'isolions. A mon humble avis, nous ne pouvons nous dispenser de prendre part aux cérémonies que pour des raisons qui proviennent directement de la paix et touchent aux parties vitales de notre existence nationale. La question du Califat répond seule à ces deux conditions.

_3 Décembre 1919_

[52] Cette conférence avait été précédée le 17 octobre de la Journée du Califat (_Khilafat Day_). Le 22 du même mois, dans la _Jeune Inde_, Gandhi écrivait:

«Le 17 octobre sera longtemps considéré comme une journée mémorable dans l'histoire de l'Inde. Qu'une démonstration comme celle qui fut organisée le 17 courant ait pu avoir lieu sans le moindre obstacle est à l'éloge des organisateurs, et assurément une victoire remportée par le _Satyâgraha_. On commence à se rendre compte que ce n'est pas par la violence que les grandes causes se gagnent, mais par un accord paisible et un effort soutenu.

«Dès que le peuple cessera de craindre la force, le Gouvernement s'apercevra qu'elle ne sert à rien et que seuls ceux-là qui ne la craignent point se refusent à l'employer. Ceux qui sont au pouvoir se plaisent en général aux démonstrations violentes du peuple. L'art de gouverner consiste à avoir à sa disposition des forces suffisantes pour contraindre par la terreur le peuple à la soumission. Et un gouvernement n'est un instrument de service qu'autant qu'il est fondé sur la volonté et le consentement du peuple. Il n'est qu'un instrument d'oppression lorsqu'il obtient l'obéissance à la pointe des baïonnettes... Les organisateurs de la Journée du Califat semblent avoir compris le principe fondamental du Satyâgraha. Ils auraient fait le jeu de leur adversaire, si directement ou indirectement ils avaient incité à la violence ou même si la violence avait résulté de la démonstration.

La cause de l'Islam a gagné par la nature pacifique de la démonstration. Et l'organisation de la police à Bombay mérite les louanges les plus grandes, car à Bombay de même qu'à Ahmedabad, aucune mesure de précaution particulière ne semblait avoir été prise. Absence de tout déploiement de forces. La présence de forces policières et de troupes irrite toujours la populace. Les organisateurs méritent des louanges analogues pour avoir évité des rassemblements et tout ce qui tend à réunir des multitudes ignorantes et irresponsables.

La question du Califat est épineuse. Elle a été rendue plus complexe encore par suite de traités secrets. Mais tout espoir n'est pas perdu... Il ne faut ni tapage, ni mise en scène, ni déclamation, ni réclame. Il faut agir tranquillement et sincèrement... Le loyalisme n'est pas un principe immuable, il est un accord réciproque. Un gouvernement loyal envers ses administrés obtient nécessairement leur loyalisme. Quand notre gouvernement cesse d'être loyal, c'est-à-dire s'il devient systématiquement injuste et oppresseur, nous devons sans la moindre hésitation proclamer notre défection, lui retirer notre appui et conseiller cette attitude autour de nous. C'est là une forme de boycottage que nous jugerions de notre devoir si l'occasion s'en présentait. Mais boycotter des marchandises anglaises tout en conservant nos relations avec les Anglais nous semble la plus grande des sottises. Nos amis Mahométans ont une cause beaucoup trop sacrée pour jouer avec l'emploi d'une arme aussi douteuse que celle du boycottage. Ils savent à présent, et le monde entier sait, que leur cause n'est pas seulement celle de quatre-vingt millions de Mahométans, mais également celle de deux cent millions d'Hindous. Le 17 octobre a démontré que le lien qui les unit existe vraiment et qu'il ira en se resserrant de plus en plus. Une Inde forte et unie ne saurait manquer d'être écoutée avec attention et respect par les alliés de la Grande-Bretagne.

LA PROCLAMATION ROYALE

La Proclamation[53] publiée par le Souverain le 24 de ce mois est un document dont le peuple britannique a toutes les raisons de se montrer fier et dont chaque Indien devrait être satisfait. Venant à la suite des révélations faites devant la Commission de Lord Hunter, la Proclamation laisse apparaître le véritable caractère anglais. Car de même que la Proclamation nous en montre le meilleur côté, les cruautés du général Dyer nous en dévoilent le plus mauvais[54]. La Proclamation témoigne du désir d'agir avec équité, les actes du général Dyer montrent l'homme, sous l'influence de la peur et de l'emportement, devenu démon. La juxtaposition des deux événements est, je crois, purement accidentelle. La Proclamation était l'aboutissement inévitable de la mesure importante qui avait reçu le consentement royal. Elle y a mis la dernière touche. La loi sur les Réformes, jointe à la Proclamation, est le gage des intentions équitables du peuple britannique, et en conséquence elle devrait éloigner tout soupçon. Mais ceci ne veut pas dire que nous restions les bras croisés, et que nous nous attendions à obtenir tout ce que nous voulons. Sous le régime constitutionnel britannique, rien ne s'obtient sans lutte sérieuse. Personne n'a cru une seconde ce qui a été dit au Parlement: que les Réformes n'avaient pas été accordées à cause de l'agitation. Nous n'aurions point avancé d'un pas, s'il n'y avait eu un Congrès pour réclamer les droits du peuple. Faire de l'agitation n'est autre chose qu'un mouvement vers un but déterminé. Mais de même que tout mouvement ne signifie point progrès, toute agitation ne signifie pas succès. Une agitation indisciplinée,--ce qui n'est qu'une paraphrase de violence en parole et en action--ne peut que retarder le progrès national, et amener un châtiment immérité, tel que le massacre de Jallianwalla Bagh. D'une agitation disciplinée dépend le progrès national. La méthode la plus convenable consiste donc à agir raisonnablement, et nous sommes persuadés que la Proclamation Royale et les Réformes ne veulent pas dire qu'il y aura moins d'agitation et moins de travail, mais au contraire plus de travail et plus d'agitation de la bonne sorte.

Les Réformes sont assurément incomplètes: elles ne nous accordent pas assez. Nous avions droit à davantage et pouvions en assumer la responsabilité; mais telles qu'elles sont, il ne nous est pas permis de les dédaigner. Elles nous permettront de nous développer. Notre devoir, par conséquent, n'est pas de chercher à les dénigrer, mais de nous mettre tranquillement à l'œuvre pour les faire aboutir à un succès, nous préparant ainsi par anticipation à l'époque où nous aurons une responsabilité entière. Notre travail actuel consiste à tourner notre effort sur nous-mêmes. Concentrons nos énergies pour nous débarrasser des abus sociaux, créer un suffrage puissant et envoyer dans nos conseils des hommes qui posent leur candidature pour rendre des services à la Nation et non pour se faire une réclame personnelle.

Il y a beaucoup de méfiance réciproque entre les Anglais et nous. Le Général Dyer, oubliant sa dignité d'homme, devint lâche parce que la méfiance et par conséquent la peur s'emparèrent de lui. Il craignait d'être assailli. La Proclamation, plus que les Réformes, remplace la méfiance par la confiance. Il reste à voir si cette confiance va pénétrer parmi les fonctionnaires. Supposons-le et faisons-lui le meilleur accueil possible. En agissant ainsi, nous ne saurions avoir tort. Avoir confiance est une vertu. La faiblesse engendre la méfiance. Le meilleur moyen de témoigner notre satisfaction est assurément de travailler de bon cœur et de bonne grâce. Notre travail sincère sera la plus sûre garantie de notre progrès rapide vers le but désiré.

Pendant toutes ces années, la seule personnalité qui ait travaillé pour l'Inde sans se laisser distraire un seul instant, est M. Montague. Nous avons eu plusieurs secrétaires d'Etat qui ont illustré leur poste, mais aucun dont la présence y ait jeté autant d'éclat. Il a été un véritable ami de l'Inde, il a mérité notre reconnaissance. Quant à Lord Sinha il a ajouté à la renommée de son pays. Les Indiens ne sauraient être trop fiers de lui.

_31 Décembre 1919_

[53] En donnant son assentiment à _l'Indian Reform Act_ de 1919, le Roi-Empereur publia une proclamation, dont voici quelques extraits:

«Je désire sincèrement que, dans la mesure du possible, toute trace de ressentiment soit effacée entre Mon peuple et ceux qui sont à la tête de Mon Gouvernement. Que ceux qui ont enfreint les lois dans leur ardent désir de progrès politique les respectent à l'avenir. Qu'il devienne possible à ceux qui sont chargés de maintenir un Gouvernement paisible et calme, d'oublier les folies auxquelles ils ont été contraints de mettre un frein. Une ère nouvelle commence. Qu'elle débute par une résolution générale de la part de Mon peuple et de ceux qui Me représentent de travailler ensemble pour un but commun. Je charge donc Mon Vice-roi d'exercer en Mon Nom et en Ma Personne la Clémence Royale envers les condamnés politiques aussi complètement que la sécurité publique le permet. Je désire que cette même clémence s'étende dans les mêmes conditions aux personnes actuellement en prison ou dont la liberté est restreinte pour avoir commis des délits contre l'Etat ou qui ont enfreint certaines lois particulières et provisoires. Je suis persuadé que la conduite future de ceux qui en profiteront justifiera cette clémence et que dorénavant Mes sujets agiront de telle sorte qu'il ne soit point nécessaire d'appliquer les lois contre de pareilles offenses».

(_La Jeune Inde_, 26 mai 1920).

[54] Sur le général Dyer et le massacre de Jalliawalla Bagh (12 avril 1919), voir R. Rolland, _op. c._ p. 60-63.

LE SWARAJ PAR LE SWADESHI[55]

La véritable réforme nécessaire à l'Inde est l'adoption du _Swadeshi_ au sens exact du mot. Le problème immédiat que nous avons à résoudre n'est pas de savoir comment organiser le Gouvernement du pays, mais comment nous vêtir et nous nourrir. En 1918, nous avons envoyé hors de l'Inde 600 millions de roupies pour acheter des tissus. En continuant d'acheter à l'étranger à ce taux, nous privons d'autant les Indiens qui tissent et qui filent sans leur mettre entre les mains un autre métier. Rien de surprenant si la dixième partie de notre population est condamnée à mourir de faim, et si le reste est en majorité insuffisamment nourrie. Qui sait regarder peut se rendre compte par lui-même _que la classe moyenne est déjà sous-nourrie et que nos petits n'ont pas assez de lait_. Le projet des réformes, quelque libéral qu'il soit, n'aidera pas à résoudre le problème avant un certain temps. Le _Swadeshi_ le résoudra immédiatement.

Le Pendjab m'en a rendu la solution encore plus claire. Dieu merci, les belles femmes du Pendjab n'ont rien perdu de la souplesse de leurs doigts. Nobles ou humbles, toutes savent filer. Elles n'ont pas brûlé leur rouet, ainsi que l'ont fait les femmes du Gujerate. J'éprouve une joie véritable, lorsqu'elles me lancent leurs balles de fil sur les genoux. Elles disent qu'elles ont le temps de filer et que le _Khaddar_[56] tissé à la main avec leur fil est bien supérieur à celui que l'on fabrique avec du fil filé à la machine. Nos ancêtres parvenaient à se vêtir avec confort, sans difficulté et sans l'obligation d'acheter leurs tissus sur les marchés étrangers.

Cet art merveilleux et si simple pourtant risque de disparaître si nous ne nous réveillons pas à temps. Le Pendjab nous montre ce qu'il peut faire. Mais au Pendjab aussi il disparaît rapidement. Chaque année voit diminuer la quantité de fil préparé à la main, ce qui signifie une pauvreté plus grande et plus d'oisiveté. Les femmes qui n'emploient plus leur temps à filer le passent à bavarder et ne font pas autre chose.

Pour obvier au mal, il est indispensable que tout Indien instruit et se rendant compte de son devoir élémentaire, offre immédiatement un rouet aux femmes de son entourage et leur procure le moyen d'apprendre à filer. Des millions de mètres de fil peuvent ainsi être filés chaque jour. Tout Indien cultivé prêt à porter le tissu fabriqué avec ce fil, aidera à faire renaître la seule industrie villageoise de l'Inde.

Sans industrie villageoise, le paysan indien est perdu. Il ne peut vivre du produit de la terre. Il a besoin d'une industrie complémentaire. La plus facile, la plus économique et la meilleure est celle du rouet.

Je sais que c'est demander une révolution dans notre conception mentale. Et parce que c'est une révolution, je prétends que le _Swadeshi_ mène au _Swarâj_. Une nation qui peut économiser 600 millions de roupies chaque année et distribuer cette somme énorme parmi les fileurs et les tisserands, travaillant chez eux, aura acquis une puissance d'organisation et d'industrie qui doit la rendre capable de faire tout le nécessaire pour son développement.

Le réformateur porté à la rêverie murmure: «Attendez que j'aie un gouvernement responsable, et je protégerai l'industrie dans l'Inde, sans que les femmes aient à filer ou le tisserand à tisser.» Ceci a été dit textuellement par des gens qui réfléchissent. Je me permets de suggérer qu'il se cache une double illusion derrière une pareille proposition. L'Inde ne peut pas attendre un régime protectionniste, et ce protectionnisme ne fera pas baisser le prix des vêtements. Secondement, ce protectionnisme sera inutile aux milliers d'êtres qui meurent de faim. On ne peut leur venir en aide qu'en leur procurant le moyen d'ajouter à leurs gains, en leur rendant leur industrie qui est de filer. Par conséquent, que nous ayons ou non un système protectionniste, il nous faudra toujours faire revivre le filage à la main et encourager le tissage.

Lorsque la guerre faisait rage, tous les bras disponibles d'Amérique et d'Angleterre furent employés à construire des navires et il s'en construisit avec une rapidité surprenante. Si j'en avais le pouvoir, je ferais apprendre à tout Indien à tisser et à filer, et je l'obligerais à y consacrer chaque jour un certain temps. Je commencerais par les écoles qui sont des unités organisées toutes prêtes. Multiplier les filatures ne peut résoudre le problème. Il leur faudrait trop de temps pour remédier à l'épuisement, et elles _ne pourraient pas_ distribuer les 600 millions de roupies à nos familles. Elles ne feraient que concentrer le labeur et l'argent et ajouteraient à la confusion.

_10 Décembre 1919_

[55] Pour l'explication de ces deux mots, voir plus haut, p. 4.

[56] _Khaddar_, ou _Khadi_: le tissu national indien.

L'UNION HINDOUE-MUSULMANE

Monsieur Candler, journaliste anglais, m'a demandé il y a quelque temps, dans une interview imaginaire, si l'expression de mes sentiments hindous-musulmans étant sincère, je mangerais et boirais en compagnie d'un Mahométan et accepterais de donner à un Mahométan ma fille en mariage. Cette question m'a été posée à nouveau sous une autre forme par des amis. Est-il nécessaire pour l'Union Hindoue-Musulmane que ses membres prennent leur repas en commun et qu'ils se marient entre eux? Ceux qui m'ont posé cette question ajoutent que si ces deux points sont essentiels, une véritable union ne saurait exister: car des milliers de _Sanatanis_[57] ne pourraient se résoudre aux repas en commun et encore moins à des mariages mixtes.

Je suis de ceux qui ne voient pas dans les castes une institution nuisible. A l'origine, c'était une coutume saine, tendant au bien de la nation. Pour moi, l'idée qu'il soit nécessaire au progrès national de se réunir pour manger et boire, ou de s'allier par des mariages, me semble une superstition empruntée à l'Occident. Manger est une opération vitale, tout autant que la plupart des autres nécessités physiologiques de l'existence; et si l'homme n'avait, en grande partie pour son mal, fait de l'action de manger un plaisir et un fétiche, nous remplirions cette fonction en secret, ainsi que nous le faisons de toutes les autres. En vérité, la plus haute culture de l'Hindouisme considère encore ainsi l'acte de manger, et il existe des milliers d'Hindous qui ne mangeraient devant personne. Je pourrais citer bien des noms d'hommes et de femmes cultivés prenant leurs repas dans la solitude la plus complète, et qui vivent en bonne intelligence avec tous.

La question de mariage est plus délicate encore. S'il est possible à des frères et sœurs de vivre en affectueuse amitié sans songer à s'épouser, je ne vois rien qui s'oppose à ce que ma fille considère tout Mahométan comme un frère, et réciproquement. J'ai sur la religion et le mariage des opinions très nettes. C'est en réprimant nos appétits,--qu'ils se rapportent à la nourriture ou au mariage,--que, du point de vue religieux, nous avançons le plus. Je désespérerais de jamais pouvoir cultiver de relations amicales avec le monde, s'il me fallait reconnaître le droit à tout jeune homme d'offrir sa main en mariage à ma fille, ou me considérer comme tenu de dîner avec n'importe qui. J'ai la prétention de vivre en bons termes avec le monde entier, je ne me suis jamais querellé avec un seul Mahométan ou un seul Chrétien et, depuis des années, je n'ai jamais touché à autre chose qu'à des fruits, soit chez des Mahométans soit chez des Chrétiens. Je refuserais certes énergiquement de manger des mets préparés dans l'assiette de mon propre fils ou de boire de l'eau d'une tasse où il eût mis les lèvres sans qu'elle eût été lavée; mais cette réserve et cet exclusivisme n'ont jamais affecté mon étroite intimité avec mes amis Mahométans et Chrétiens, ni avec mes fils.

Dîner en commun et s'épouser n'a jamais empêché les désunions, les querelles, ou pire. Les Pandavas et les Kauravas qui dînaient ensemble et s'alliaient par mariage se prenaient à la gorge sans le moindre remords. La haine entre Allemands et Anglais n'est pas encore éteinte.

A dire vrai, les alliances et les dîners, ne sont pas nécessairement des facteurs d'amitié et d'union, s'ils en sont souvent l'emblème. Insister sur l'un et sur l'autre peut facilement devenir et est actuellement un obstacle à l'Union Hindoue-Musulmane. Si nous nous imaginons que les Hindous et les Musulmans ne peuvent être unis sans dîner ensemble et se marier entre eux, nous allons élever une barrière artificielle entre eux qu'il sera bien difficile de détruire. D'autre