Chapter 9 of 13 · 24705 words · ~124 min read

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'un système d'une indicible infamie. Je puis donc condamner ce système dans les termes les plus violents, sans pour cela vous considérer comme mauvais, ni imputer de mauvaises intentions à tous les Anglais. Vous êtes autant que nous les esclaves de votre système. Je désire donc que vous agissiez de même envers moi et ne m'accusiez point d'intentions que vous n'avez point vues écrites de ma main. Je vous aurai déclaré le mobile entier de mes actions quand je vous aurai dit que j'ai hâte d'améliorer ou de faire cesser un système obligeant l'Inde à obéir à une poignée d'entre vous et ne donnant aux Anglais le sentiment de la sécurité qu'à l'abri de forts et de canons qui s'imposent à la vue. Ce spectacle est une honte, et pour vous et pour nous. Notre existence commune est basée sur la méfiance et sur la crainte réciproque. Vous admettrez certainement que cela manque de dignité. Un système responsable d'un pareil état de choses est forcément satanique. Il devrait vous être possible de vivre dans l'Inde comme faisant partie intégrale de son peuple et non comme des exploiteurs étrangers. Mille existences indiennes pour une existence anglaise est une doctrine qui conduit au désespoir, et pourtant vous pouvez me croire, en 1919, elle fut énoncée par les plus puissants d'entre vous.

Je serais presque tenté de vous proposer de vous joindre à moi pour détruire un système qui nous a fait descendre si bas vous et nous. Mais je sens qu'il est trop tôt. Nous n'avons pas encore donné suffisamment de preuves de notre sincérité, de notre abnégation et de notre empire sur nous-mêmes pour pouvoir le faire.

Mais ce que je vous demande c'est de nous aider à boycotter le tissu étranger et à combattre le fléau de la boisson.

Les tissus du Lancashire furent imposés à l'Inde ainsi que l'ont démontré les historiens anglais, et les manufactures indiennes célèbres dans le monde entier, furent ruinées délibérément et systématiquement. Non seulement l'Inde en est réduite à être à la merci du Lancashire, mais aussi du Japon, de la France et de l'Amérique. Rendez-vous compte de ce que cela signifie pour l'Inde. Chaque année, nous envoyons hors de l'Inde environ 60 millions de roupies pour acheter du tissu, alors que nous produisons assez de coton pour fabriquer tout le tissu dont nous avons besoin. N'est-ce pas de la folie d'exporter notre coton pour qu'il nous revienne manufacturé sous forme de tissu? Etait-il juste de réduire l'Inde à une telle condition? Il y a 150 ans, nous fabriquions tout le tissu que nous portions. Nos femmes filaient de beau fil dans leurs chaumières et ajoutaient au gain de leur mari; les tisserands des villages le tissaient. Pour un immense pays agricole comme le nôtre, cet apport jouait un rôle important dans l'économie nationale. Il nous permettait d'employer nos instants de loisir de la façon la plus naturelle. Aujourd'hui, les femmes ont perdu l'adresse de leurs mains et l'oisiveté forcée de milliers d'individus a appauvri le pays. Un grand nombre de tisserands se sont mis balayeurs, d'autres se sont engagés comme mercenaires. La moitié de la race des artistes tisseurs a disparu et les autres tissent du fil importé, faute de pouvoir en tisser qui ait été filé à la main.

Vous comprendrez peut-être à présent ce que le boycottage du tissu étranger signifie pour l'Inde. Cette mesure n'est pas un châtiment. Si dès aujourd'hui le gouvernement réparait les injustices faites au Califat et au Pendjab et consentait immédiatement à donner le _Swaraj_ à l'Inde, celle-ci devrait quand même continuer le boycottage des tissus étrangers. _Swaraj_ signifie au moins le droit de conserver les industries de l'Inde qui sont indispensables à l'existence économique de la nation, et d'interdire toute exportation capable de mettre obstacle à cette existence. L'agriculture et le rouet sont comme les deux poumons de l'Inde, il faut à tout prix qu'on les préserve de la consomption.

Cette question ne peut attendre. Il est impossible de considérer les intérêts des fabricants étrangers et des importateurs indiens lorsque la nation entière meurt de faim, faute d'avoir une occupation rémunératrice qui s'ajoute à l'agriculture.

Ne considérez pas à tort ce mouvement comme un boycottage général des produits étrangers. L'Inde ne cherche nullement à se fermer le commerce international. A l'exception des tissus, il lui faut accepter avec reconnaissance et dans des conditions avantageuses pour les parties contractantes les marchandises qui sont mieux fabriquées hors de son pays. Mais rien ne doit lui être imposé. Je ne cherche pas à lire dans l'avenir, mais j'espère certainement qu'avant peu il sera possible à l'Inde de coopérer avec l'Angleterre sur un pied d'égalité. Le moment sera venu alors d'examiner les relations commerciales. Pour l'instant, je vous demande de nous aider à organiser le boycottage des tissus étrangers.

La campagne contre l'alcoolisme est d'une importance analogue et tout aussi grande. Les débits sont un fléau intolérable imposé à la société. Jamais le peuple ne s'est autant intéressé à la question. J'admets qu'ici les ministres des Indes peuvent faire plus que vous. Je voudrais néanmoins que vous exprimiez clairement votre opinion sur ce point. Si je ne me trompe, sous n'importe quel gouvernement, la Nation demandera une complète prohibition. Il vous est possible de développer l'agitation croissante à ce sujet en mettant le poids de votre influence dans le plateau de la balance.

_13 juillet 1921._

PROFESSION DE FOI

J'ai reçu une lettre anonyme bien étrange. Elle m'admire d'avoir embrassé une des causes les plus chères à Lockamanya[86] et me dit que son esprit vit en moi, et que je dois demeurer le digne disciple de ce maître. Elle m'adjure d'autre part de ne pas me laisser décourager dans la poursuite du programme _Swaraj_, et termine en m'accusant d'imposture, parce que je prétends être en politique un disciple de Gokhale. Je voudrais bien que ceux qui m'écrivent perdent cette vile habitude de ne pas signer leurs lettres. Il faut que nous qui voulons acquérir l'esprit du _Swaraj_ développions en nous le courage d'exprimer sans crainte ce que nous pensons. Le sujet de la lettre ayant une importance générale demande néanmoins qu'on y réponde. Je ne puis prétendre à l'honneur d'être le disciple de Lockamanya. Je l'admire, ainsi que des milliers de ses compatriotes pour son courage indomptable, ses vastes connaissances, son amour pour son pays et par dessus tout pour la pureté de sa vie privée et son grand renoncement. Il fut, parmi tous les hommes de notre époque, celui qui captivait le plus l'imagination de son peuple. C'est lui qui nous a inspiré l'esprit du _Swaraj_. Personne peut-être ne se rendit compte comme M. Tilak du caractère pernicieux de notre système actuel de gouvernement. Et j'ose prétendre, en toute humilité, que je communique au pays son message aussi exactement que le meilleur d'entre ses disciples. Mais je me rends compte que mes méthodes ne sont pas celles de M. Tilak. Et c'est pourquoi il m'arrive encore d'avoir certaines difficultés avec quelques-uns des chefs Maharashtra. Mais je suis sincèrement convaincu que M. Tilak ne se refusait pas à croire à ma méthode. Il m'honorait de sa confiance, et les dernières paroles qu'il m'adressa devant plusieurs amis, quinze jours avant sa mort, furent pour me dire que ma méthode était excellente, à condition de pouvoir persuader au peuple de l'adopter. Mais il en doutait. Je ne connais pas d'autre méthode, et puis seulement espérer que lorsque viendra le moment de l'épreuve définitive, le pays montrera qu'il s'est assimilé la méthode de Non-Coopération non-violente. Je n'ignore pas non plus ce qui me manque; je ne prétends point à l'érudition; je ne possède pas son talent d'organisateur; je ne dirige pas de parti solide et discipliné, et je ne puis, ayant vécu trente trois ans hors de l'Inde, prétendre à la même expérience que Lockamanya. Nous avions deux choses absolument en commun: notre amour pour notre pays et nos efforts infatigables pour obtenir le _Swaraj_. Je puis donc assurer à mon compatriote anonyme que personne n'a plus que moi le respect de la mémoire du défunt et que je marcherai au _Swaraj_ côte à côte avec ses plus fidèles disciples. Je sais que le _Swaraj_ de l'Inde est la seule offrande qui lui soit agréable. Cela seul peut donner la paix à son âme.

C'est néanmoins une question personnelle et sacrée que d'être un disciple. En 1888, je me suis jeté aux pieds de Dadabhai, mais il semblait trop éloigné de moi. Je pouvais avoir pour lui les sentiments d'un fils, mais non pas d'un disciple. Un disciple est plus qu'un fils. Devenir un disciple c'est naître une seconde fois; c'est se livrer volontairement......

En 1896, ma mission dans le Sud-Afrique me mit en rapport avec tous les chefs connus... J'allai voir Gokhale, je le rencontrai dans le logement qu'il occupait à son collège; on eût dit que je retrouvais un vieil ami, ou mieux encore, une mère après une longue séparation. Son doux visage me mit à l'aise sur-le-champ. Ses questions minutieuses sur moi et sur ce que j'avais fait dans l'Afrique du Sud lui gagnèrent une place unique dans mon cœur. En le quittant je me dis: «Voilà l'homme qu'il me faut.» De ce jour, Gokhale ne me perdit jamais de vue. En 1901, lorsque je revins d'Afrique pour la seconde fois, nous devînmes encore plus unis. Il se chargea de moi, tout simplement, et se mit à me former. Il s'intéressait à ma façon de parler, de m'habiller, de marcher, de manger. Ma mère n'avait pas plus de sollicitude pour moi que n'en avait Gokhale. Autant que j'en puis juger, nulle contrainte n'existait entre nous. C'était vraiment un coup de foudre qui résista à la sévère tension de 1913. Comme travailleur politique, il répondait à tout ce que je pouvais souhaiter: pur comme le cristal, doux comme un agneau, brave comme un lion et chevaleresque à l'excès. Peu importait qu'il ne fût peut-être pas tout ce que j'imaginais. Il me suffisait de ne rien trouver à critiquer. Il était et demeure pour moi l'homme le plus parfait qui ait existé. Non que nous n'ayons eu certaines divergences d'opinion. Même en 1901, nous avions déjà des points de vue différents sur certaines coutumes sociales, nous ne jugions pas de la même façon la civilisation occidentale. Il admettait franchement qu'il ne partageait pas mon opinion extrémiste sur la Non-violence. Mais ces divergences ne nous importaient ni à l'un ni à l'autre, rien n'eût pu nous désunir. Il est impie de vouloir faire des suppositions sur ce qui aurait eu lieu s'il eût vécu. Je sais que j'aurais continué à travailler sous sa direction. J'ai fait cette confession parce que la lettre anonyme m'a fait mal en m'accusant d'imposture lorsque je me déclare le disciple de Gokhale. Aurais-je trop tardé à reconnaître ce que je dois à celui qui s'est tu pour jamais? J'ai cru devoir déclarer que je lui reste fidèle, surtout puisque je parais aux yeux du monde indien, vivre dans un camp opposé au sien.

_13 juillet 1921_

[86] Tilak.

LA POSITION DES FEMMES

Shrimati Sarala Devi de Katak m'écrit: «Ne trouvez-vous pas que la façon de traiter les femmes est un mal aussi sérieux que l'Intouchabilité? L'attitude des jeunes gens «Nationalistes» que j'ai rencontrés est quatre vingt dix-neuf fois sur cent absolument écœurante. Combien en est-il parmi les Non-Coopérateurs qui considèrent la femme comme autre chose qu'un objet de plaisir? La condition essentielle du succès, la purification de soi-même est-elle possible tant que l'attitude envers les femmes n'aura pas changé?» Je ne puis admettre que la manière de traiter les femmes soit «un mal aussi sérieux que l'Intouchabilité». Shrimat Sarel Devi s'en est beaucoup exagéré la gravité, et l'accusation qu'elle porte contre les Non-Coopérateurs, de ne chercher que la satisfaction des sens, n'est point soutenable. L'exagération peut faire grand tort à une cause. Je reconnais néanmoins sans difficulté que, pour se préparer au _Swaraj_, les hommes doivent acquérir un respect plus grand de la femme et de sa pureté. M. Andrews a frappé bien plus juste lorsqu'il nous dit en termes brûlants de ne point oser nous repaître de la honte de nos sœurs tombées. Il est dégradant de penser qu'un Non-Coopérateur a pu prendre plaisir à raconter comment certaines de ces sœurs égarées se réservaient aux Non-Coopérateurs. Dans une question aussi vitale pour notre bien moral, nulle distinction entre Coopérateur et Non-Coopérateur ne peut se faire. Tous, comme hommes, nous devons baisser la tête de honte tant qu'il restera une seule femme consacrée à nos plaisirs. Je préférerais beaucoup que la race humaine disparût plutôt que de nous voir devenir pires que des animaux en faisant de la plus noble créature de Dieu l'objet de notre concupiscence. Mais cette question ne concerne pas l'Inde uniquement, elle concerne le monde entier. Et si je prêche contre cette vie moderne artificielle de plaisirs sensuels et demande aux hommes et aux femmes de revenir à la vie simple représentée par la _Charka_ (rouet), c'est parce que je sais que sans ce retour intelligent à la simplicité nous tomberons forcément plus bas que la brute. Je souhaite passionnément pour la femme une liberté absolue. J'exècre les mariages d'enfants, je frémis lorsque je vois une fillette veuve, et je tremble de fureur lorsqu'un homme qui vient de perdre sa femme contracte une autre union avec une indifférence brutale. Je déplore l'indifférence criminelle des parents qui tiennent leurs filles dans l'ignorance, ne leur donnent aucune culture littéraire et les élèvent uniquement en vue d'un mariage avec quelque jeune homme riche. Pourtant malgré ma fureur et mon chagrin, je me rends compte de la difficulté du problème. Il faut que la femme vote, que sa position devant la loi soit égale à celle de l'homme. Mais le problème ne s'arrête pas là, il ne commence qu'au moment où les femmes ont quelque influence sur les délibérations politiques de la Nation.

Pour illustrer ce que je veux dire, permettez-moi de vous rapporter la description charmante faite par un ami musulman que j'estime, de sa conversation à Londres avec une célèbre féministe. Il assistait à une réunion de féministes. Une dame amie fut surprise de voir un musulman à une réunion de ce genre. Elle lui demanda à quoi elle devait attribuer sa présence. Mon ami lui répondit qu'il avait deux raisons principales et deux autres secondaires pour y assister. Il avait perdu son père, étant enfant en bas âge; ce qu'il était, il le devait entièrement à sa mère. Puis il s'était marié à une femme qui était vraiment son associée. Enfin, il n'avait pas de fils, mais quatre filles mineures auxquelles il s'intéressait comme père. Etait-ce surprenant qu'il fût féministe? Il poursuivit: on accuse les Musulmans d'indifférence envers les femmes. Il n'y eut jamais de calomnie plus grave. La loi de l'Islam donne à la femme des droits égaux à ceux de l'homme.--Il considérait que l'homme avait avili la femme par sa convoitise. Au lieu d'adorer l'âme qui se trouvait en elle, il s'était mis à adorer son corps et il avait si bien réussi dans son dessein que la femme aujourd'hui, sans s'en rendre compte, s'était mise à chérir ses avantages physiques, ce qui était presque un signe de sa servitude. Il ajouta d'une voix qu'étouffait l'émotion: Autrement, pourquoi nos sœurs tombées trouveraient-elles un si grand plaisir à l'embellissement de leur corps? Est-ce que nous autres hommes, n'avons pas complètement anéanti leur âme? Non, continua-t-il après avoir repris son sang-froid, il ne désirait pas une liberté machinale pour la femme; il voulait briser les entraves qui la rendaient esclave de sa propre volonté. Aussi avait-il l'intention de préparer ses filles à une profession indépendante.

Je n'ai pas besoin de citer la fin de cette ennoblissante conversation. Je désire que mes aimables correspondantes réfléchissent au sujet principal. Il faut que la femme cesse de se considérer comme un objet de plaisir. Le remède est entre ses mains bien plus qu'entre celles de l'homme. Si elle veut que celui-ci la traite en associée, qu'elle refuse de se parer pour plaire aux hommes, même à son mari. Je ne puis me représenter Sita gaspillant un seul moment à vouloir attirer Rama par ses charmes physiques.

_21 juillet 1921._

L'ÉDUCATION NATIONALE

On a dit tant de choses bizarres sur ma façon d'entendre l'éducation nationale qu'il ne serait peut-être pas hors de propos de faire connaître mon opinion au public sur ce sujet.

A mon avis la méthode d'éducation actuelle est mauvaise, pour trois raisons de la plus haute importance en dehors de ses rapports avec un gouvernement injuste:

1º Elle repose sur une culture étrangère à l'exclusion presque totale de la culture indigène.

2º Elle ignore la culture du cœur et la culture manuelle et se consacre exclusivement à celle du cerveau.

3º Il est impossible de donner une véritable éducation en se servant d'une langue étrangère.

Examinons ces trois défauts en détail. Presque dès le début, les manuels d'enseignement traitent, non de choses avec lesquelles les enfants sont journellement en rapport, mais de choses qui leur sont totalement inconnues. Ce n'est pas dans ces manuels qu'un jeune garçon apprendra ce qui est bien ou mal à la maison. On ne lui enseigne jamais à être fier de son foyer. Plus son éducation avance, plus on l'en éloigne, si bien que lorsqu'il a terminé ses études il est devenu complètement étranger à son milieu. Il ne trouve aucune poésie à la vie de famille. Les scènes villageoises sont pour lui un livre fermé. Sa propre civilisation lui a été représentée comme stupide, barbare, superstitieuse et inutile au point de vue pratique. Son éducation est calculée pour l'éloigner de la culture traditionnelle. Et si la masse de la jeunesse instruite n'est pas absolument dénationalisée, c'est uniquement parce que l'ancienne culture est trop profondément implantée en elle pour qu'il soit possible de la déraciner même par une éducation hostile à son développement. Si j'étais le maître, je détruirais certainement tous les manuels et j'en ferais écrire d'autres qui traiteraient de la vie de famille et qui s'y rapporteraient de sorte que l'enfant, en faisant ses études, influerait sur son entourage.

Secondement, et quelles que soient les conditions dans les autres pays, il est criminel, dans l'Inde où 80 p. % de la population est agricole, de donner aux enfants une éducation purement littéraire et de rendre les garçons et les filles impropres aux travaux manuels pour le reste de leur vie. Je prétends que la majeure partie de notre temps étant consacrée à travailler pour gagner notre pain, nos enfants doivent, dès leur jeune âge, apprendre la dignité de ce labeur. Nos enfants devraient recevoir une éducation qui ne leur fît pas mépriser le travail manuel. Il n'y a aucune raison pour que le fils d'un paysan devienne incapable d'être ouvrier agricole parce qu'il a fait des études. Il est fort triste de voir nos écoliers considérer avec dégoût, quand ce n'est pas avec mépris, le travail manuel. D'autre part si nous voulons que dans l'Inde, tout jeune garçon et toute jeune fille fréquente les écoles, ainsi qu'il est de notre devoir, nous n'avons pas les moyens de subvenir à l'éducation telle qu'elle est donnée à présent, les milliers de parents étant dans l'impossibilité d'en payer les frais actuels. Il faut donc, pour que l'éducation devienne générale, qu'elle soit gratuite. Même sous un gouvernement idéal, je n'imagine pas que nous pourrons consacrer plus de 2000 millions de roupies à l'éducation de tous les enfants qui ont l'âge de fréquenter l'école. D'où il résulte qu'il faut que nos enfants payent par leur travail manuel tout ou partie de l'éducation qu'ils reçoivent. Je ne vois qu'un travail universel qui soit profitable, le rouet et le métier à tisser. Peu importe d'ailleurs, pour le but que je me propose, qu'il s'agisse de filer ou de faire une autre forme de travail, pourvu qu'il rapporte, seulement en y réfléchissant on se rendra compte que nulle autre occupation ne peut être introduite dans toutes les écoles de l'Inde.

Cet enseignement manuel servira à deux fins dans un pays pauvre comme le nôtre. Il couvrira les dépenses de l'éducation de nos enfants et leur enseignera un métier auquel ils pourront se remettre plus tard, s'ils le désirent, pour gagner leur vie. Un tel système leur enseignera à se suffire. Rien ne peut démoraliser une nation comme d'apprendre à mépriser le travail manuel.

Je ne dirai qu'un mot de l'éducation du cœur. Je crois qu'il est impossible de la donner par les livres. Seul le maître par ses rapports personnels peut agir. Or, qui avons-nous dans l'enseignement primaire et même dans l'enseignement secondaire? Sont-ce des hommes et des femmes d'une foi et d'un caractère moral supérieurs? Ont-ils reçu eux-mêmes cette éducation du cœur? Peut-on attendre d'eux qu'ils s'occupent de l'élément permanent chez les enfants, garçons et filles dont ils ont la charge? La méthode employée pour se procurer des instituteurs dans les classes élémentaires n'est-elle pas une barrière infranchissable à l'obtention d'une haute moralité? Donne-t-on aux instituteurs des appointements qui leur permettent de vivre? Nous savons qu'on ne les choisit pas pour leur patriotisme. Ceux-là seuls font de l'enseignement qui ne peuvent trouver d'autre emploi.

Parlons enfin de la langue dans laquelle l'instruction est donnée. Mon opinion à ce sujet est trop connue pour que je la répète. L'enseignement dans une langue étrangère a été cause de fatigue cérébrale pour les enfants, a exigé d'eux une tension nerveuse trop grande et, les rendant incapables de pensée, de travail original, les a empêchés de communiquer leurs connaissances à la famille ou aux masses.

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Rien n'est plus éloigné de ma pensée que de vouloir nous rendre exclusifs ou nous faire élever des barrières. Mais je soutiens respectueusement qu'une appréciation d'autres cultures doit suivre et non précéder l'appréciation et l'assimilation de la nôtre. J'ai la ferme opinion que nulle culture ne renferme des trésors aussi précieux. Nous ne la connaissons pas, on nous en fait mépriser l'étude et déprécier la valeur. Nous avons presque cessé de la vivre. Un savoir académique sans pratique est comme un cadavre embaumé, très beau à contempler peut-être, mais sans rien qui puisse inspirer ou ennoblir. Ma religion me défend d'abaisser ou de dédaigner les autres cultures, de même qu'elle insiste pour que je m'imprègne de la mienne et que je la vive sous peine de suicide civil.

_1er septembre 1921._

ETHIQUE DE LA DESTRUCTION

Le lecteur sera, j'en suis persuadé, heureux de prendre connaissance de la lettre si belle et si pathétique que je reçois de M. Andrews.

«Je sais qu'en brûlant les tissus étrangers votre but est de venir en aide aux pauvres, mais j'ai l'impression que vous faites fausse route. Si vous réussissez à boycotter le tissu étranger il me semble évident que le prix du tissu fabriqué dans les filatures augmentera, et que ce seront les pauvres qui en souffriront. De plus, il y a dans ce terme «étranger» un subtil appel au sentiment de race qu'il faudrait plutôt réprimer qu'encourager. J'ai été profondément bouleversé de vous voir mettre le feu à ce monceau d'objets, parmi lesquels se trouvaient les plus beaux tissus. Nous avons l'air d'oublier ce vaste monde dont nous faisons partie pour ne songer égoïstement qu'à l'Inde. Je crains bien que ceci ne nous ramène au nationalisme étroit et égoïste d'autrefois. Dans ce cas, nous allons faire partie du cercle vicieux d'où l'Europe s'efforce désespérément d'échapper. Mais je ne puis le démontrer, je ne puis que répéter que j'en fus bouleversé, que cela me semblait une forme de violence. Et cependant je sais à quel point vous exécrez la violence. Il me déplaît que la question du tissu étranger soit transformée en religion.

J'étais au comble du bonheur lorsque je vous voyais asséner des coups de géant aux vices qui affectent les fondements de la morale: l'alcoolisme, les stupéfiants, l'intouchabilité, l'arrogance de race, etc., et lorsqu'avec une si merveilleuse et si admirable tendresse vous vous êtes occupé de ce mal hideux qu'est la prostitution. Mais allumer des feux de joie avec des étoffes étrangères et dire aux gens que s'en vêtir est un _péché_ contre la religion, jeter au bûcher le noble travail de nos semblables, nos frères et nos sœurs des autres pays, en déclarant que c'est nous souiller que de les porter... Je ne saurais vous dire combien tout ceci me paraît différent! Savez-vous que j'ose à peine à présent porter le _khaddar_ que vous m'avez donné, parce que j'ai peur de paraître juger les autres et de dire comme le pharisien: «Je suis un plus grand saint que vous». Jamais je n'avais eu semblable impression auparavant.

Vous savez que lorsque vous faites quelque chose qui me peine, il faut que je vous crie ma douleur; et ceci m'a fait mal.

J'avais écrit dans la _Modern Review_ les articles que je vous envoie avec une grande joie, parce que j'avais la certitude d'avoir découvert le sens de votre vie. Mais à présent mon esprit vous crie que vous avez entrepris quelque chose de violent, d'anormal, de contre nature. Vous savez que mon affection pour vous demeure aussi grande que jamais, de même que la vôtre ne s'est pas affaiblie lorsque vous jugiez que votre frère se trompait. Je vous en supplie, expliquez-moi vos raisons! Votre article sur la destruction dans la _Jeune Inde_[87] ne m'a nullement convaincu.»

C'est bien lui! Dès qu'il souffre de quelque chose que j'ai fait (et ce n'est pas la première fois), il m'envoie lettre sur lettre sans attendre que je lui réponde. Car c'est l'affection qui parle à l'affection, mais sans discuter. C'est le trop plein d'un cœur angoissé. Ainsi fait-il au sujet de la destruction des vêtements étrangers.

Ce que M. Andrews m'écrit en langage affectueux, d'autres correspondants, qui sont déjà en désaccord avec moi, me l'ont exprimé avec grossièreté, colère et même vulgarité. Les paroles de M. Andrews sont des paroles d'affection et de chagrin, elles m'ont pénétré profondément et demandent que j'y réponde, alors que j'ai dû laisser de côté les paroles de colère pour n'y faire allusion qu'en passant. Les paroles de M. Andrews ont porté, parce qu'elles sont non violentes et qu'elles débordent d'affection, les autres qui sont violentes et pleines de méchanceté n'ont produit aucun effet sur moi et eussent provoqué de ma part des répliques courroucées si j'étais enclin à ce genre de réponses. La lettre de M. Andrews est un exemple de la non-violence dont nous avons besoin pour obtenir le _Swaraj_ le plus rapidement possible.

Ceci toutefois est une remarque faite en passant. Je demeure aussi convaincu de la nécessité de brûler le tissu étranger. Il n'y a rien dans ce procédé qui doive accentuer l'inimitié de race. J'aurais fait exactement de même s'il se fût agi d'un cercle choisi et sacré de parents et d'amis. Dans tout ce que j'entreprends, dans tout ce que je conseille, je me pose cette question infaillible: «Que ferais-je, s'il s'agissait de ce qui m'est le plus proche et le plus cher?» L'enseignement de la religion à laquelle j'appartiens ne laisse aucune équivoque à ce sujet. Il ne faut faire aucune différence entre les ennemis et les amis. C'est à cette conviction que je dois l'assurance dans beaucoup de mes actions qui étonne parfois mes amis. Je me souviens d'avoir jeté dans la mer une superbe lorgnette parce qu'elle était la cause de discussions constantes avec un de mes meilleurs amis. Il a hésité tout d'abord à reconnaître que j'avais raison, mais ensuite il s'est rendu compte qu'il était juste d'avoir détruit un objet de prix, même étant le cadeau d'un ami.

L'expérience nous démontre qu'il faut détruire les dons les plus précieux sans hésitation et sans dédommagement, s'ils entravent notre progrès moral. Ne serait-ce point un devoir sacré de jeter au feu le plus précieux des héritages de famille s'il était infecté par la lèpre? Je me souviens d'avoir brisé les bracelets de ma chère femme, étant jeune et aimé, parce qu'ils étaient entre nous un sujet de discorde. Si je m'en souviens, ils lui avaient été donnés par sa mère. Je ne les détruisis point par haine mais par amour ignorant, je m'en rends compte à présent que j'ai atteint l'âge mûr. Cette destruction servit à nous rapprocher encore.

Si l'on attachait à tous les objets étrangers la même importance, la mesure serait en effet étroite, mesquine et malfaisante; mais il ne s'agit que du tissu étranger et la restriction fait toute la différence. Je ne désire en aucune façon interdire l'entrée dans l'Inde des montres anglaises ou des laques japonaises; mais je dois détruire les vins les plus recherchés de l'Europe, même s'ils ont été fabriqués et conservés avec le plus grand soin. Les pièges de Satan sont disposés avec une grande ruse, et d'autant plus attrayants que la ligne de démarcation entre le bien et le mal est si mince qu'elle est invisible. Mais elle existe cependant, rigide, inflexible: toute tentative pour la traverser amène une mort certaine.

Le sentiment de race est très fort dans l'Inde aujourd'hui. C'est avec la plus grande difficulté que je parviens à contenir les mauvaises passions du peuple. La masse est remplie de rancune, parce qu'elle est faible et extrêmement ignorante de la façon de se débarrasser de cette faiblesse. Je transfère sur les choses la rancune des gens.

L'amour du tissu étranger a été cause de la domination étrangère, de la misère, et, ce qui est pire, de la honte dans mainte famille. Le lecteur ignore peut-être que des centaines de tisserands «intouchables» de Kathiawad ayant perdu leur métier, il y a peu de temps, se firent boueurs de la municipalité de Bombay. Et l'existence de ces hommes est si pénible qu'un grand nombre perdent leurs enfants et deviennent des épaves physiques et morales, d'autres deviennent les impuissants témoins de la déchéance de leurs filles et de leurs femmes. Le lecteur ignore peut-être que bien des femmes de cette classe dans le Gujerat, faute d'occupation domestique, se sont mises à travailler sur les routes où, sous la contrainte, elles sont obligées de vendre leur honneur. Le lecteur ignore peut-être que les fiers tisserands du Pendjab, il y a quelques années, faute d'occupation s'enrôlèrent, et obéissant aux ordres de leurs officiers furent responsables de la mort de fiers Arabes innocents, et ceci non pas dans l'intérêt de leur pays, mais simplement pour ne pas mourir de faim. Il est difficile de persuader ces mercenaires abusés et de les soustraire à leur profession criminelle. Ce que l'on considérait autrefois comme un métier artistique et honorable, ils le considèrent à présent comme un métier honteux. Et pourtant les tisserands du Dekkan ne devaient pas avoir une si mauvaise réputation lorsqu'ils tissèrent leur _subnum_ célèbre dans le monde entier. Faut-il s'étonner à présent si je considère comme un crime de toucher au tissu étranger? Ne serait-il pas criminel pour un homme de digestion délicate de se nourrir de mets trop lourds? Ne doit-il pas les détruire ou les donner? Je sais comment je m'y prendrais pour en faire passer l'envie à un fils malade, je me les ferais apporter; et bien que moi je puisse les digérer, je les détruirais devant lui, afin de bien lui démontrer la faute qu'il eût commise en les mangeant.

Si la destruction du tissu étranger est une saine résolution au point de vue moral le plus élevé, la possibilité d'une augmentation de prix du tissu _Swadeshi_ ne doit pas nous effrayer. Détruire est la meilleure façon de stimuler la production. Il faut par un effort suprême et par une destruction rapide réveiller l'Inde de sa torpeur et de sa paresse forcée. Voici ce qu'en 1905 le rédacteur de la _Gazette d'Assam_ écrivait sur Kamrup. «Depuis quelques années, les vêtements importés deviennent à la mode--innovation qui n'a pas grand chose en sa faveur car le temps que l'on consacrait autrefois au métier n'est employé à aucune autre occupation.»

Les Assamais auxquels j'ai parlé reconnaissent à leurs dépens la vérité de ces paroles. Le tissu étranger est pour l'Inde ce que sont dans le corps les matières étrangères; il faut le détruire sans demi-mesure une fois reconnue la nécessité immédiate du _Swadeshi_. Nous n'avons pas à craindre non plus qu'en développant l'esprit du _Swadeshi_ nous développions un esprit étroit et exclusif. Avant de protéger la sainteté d'autrui il faut nous protéger nous-mêmes des effets de nos passions. L'Inde n'est aujourd'hui qu'une masse inerte que fait agir la volonté d'un tiers. Qu'elle devienne vivante en se purifiant, c'est-à-dire par l'abnégation et par la maîtrise de soi, et elle deviendra une bénédiction pour elle-même et pour l'humanité...

Pour qui croit au _Swadeshi_ il ne saurait y avoir de satisfaction pharisienne à porter du _khadi_. Un pharisien est un protecteur de la vertu. Celui qui porte du _khadi_ est, du point de vue du _Swadeshi_, comme un homme qui respire avec ses poumons. C'est un acte naturel et obligatoire qu'il faut accomplir, même si les autres l'accomplissent pour des raisons mauvaises ou s'en abstiennent totalement parce qu'ils n'en voient pas la nécessité ou l'utilité.

_1er septembre 1921_

[87] Gandhi consacre plusieurs articles à ce sujet. Sous le titre «Pourquoi il faut brûler» il explique dans la _Jeune Inde_ du 28 juillet 1921 les raisons pour lesquelles il est nécessaire que le tissu étranger soit détruit par le feu.--1º Il nous rappelle de pénibles souvenirs, il est un signe de notre déchéance, la Compagnie des Indes nous l'ayant imposé il est un symbole d'esclavage.--2º Il ne faut pas donner les vêtements confectionnés avec ce tissu aux pauvres, car ceux-ci ne doivent pas être insensibles au patriotisme, à la dignité et au respect. Et en somme, c'est faire d'un acte de renonciation un acte profitable qu'envoyer à Smyrne ou même à l'étranger tout tissu mis au rancart. Pourtant il y a moins d'objections au point de vue moral à l'envoyer à l'étranger qu'à l'utiliser dans notre pays.

Le 11 août paraissait dans la _Jeune Inde_ ce qui suit.

Destruction par le feu à Bombay: Ceux qui auraient pu conserver quelques doutes sur la nécessité et sur la valeur pratique de la destruction par le feu des vêtements étrangers, et qui ont assisté à la cérémonie qui eut lieu à Parel dans la cour de Mr. Sobani, ont dû les perdre. Ce spectacle dont furent témoins des milliers de spectateurs fut des plus exaltants. Lorsque la flamme s'élança, enveloppant la pyramide tout entière, une clameur de joie retentit. Il semblait que les chaînes qui nous retenaient prisonniers venaient de se briser. Un souffle de liberté passa sur cette foule. Cet acte noble fut noblement accompli. Je suis persuadé que rien n'aurait pu produire une impression aussi forte sur l'imagination du peuple, au sujet du Swadeshi. Il valait beaucoup mieux que ce ne fussent pas des chiffons, mais les plus beaux _saris_, des chemises, des habits, qu'on eût livrés à la flamme. Je sais que les soies les plus précieuses que des mères conservaient pour le mariage de leurs filles furent jetées au bûcher. La valeur de l'acte consistait à détruire des objets d'aussi grande valeur. Au moins un million et demi d'articles de prix furent brûlés dont certains valaient plusieurs centaines de roupies. Il eût été criminel de donner ces vêtements aux pauvres. Imaginez des indigents portant les plus riches soieries. C'eût été non seulement déplacé, mais anti-artistique. A vrai dire la plupart des objets détruits n'avaient aucun rapport avec l'existence des pauvres gens. Leur donner ces vêtements eût été aussi absurde que de leur offrir un somptueux service de toilette dont on ne se sert plus. J'espère que d'un bout à l'autre de l'Inde cette opération va continuer et qu'elle ne cessera que lorsque tout le tissu étranger aura été réduit en cendres ou expédié hors de l'Inde.

NOS SŒURS TOMBÉES

C'est à Cocanada dans la province d'Andhra que j'eus pour la première fois l'occasion de rencontrer ces femmes qui gagnent leur vie en se prostituant. L'entrevue ne dura que quelques instants, et elles n'étaient guère plus d'une demi-douzaine. La seconde fois je les rencontrai à Barisal où plus de cent s'étaient réunies pour me voir. Elles m'avaient écrit auparavant, me demandant de leur accorder une entrevue et m'informant qu'elles étaient devenues membres du Congrès et avaient souscrit au Fonds _Swaraj_, mais qu'elles ne comprenaient pas pourquoi je leur conseillais de ne pas chercher à faire partie des divers comités du Congrès. Elles terminaient en me disant qu'elles désiraient me consulter, au sujet de leur avenir. Celui qui me remit leur lettre le fit avec quelque hésitation, ne sachant s'il me serait agréable ou désagréable de la recevoir. Je le mis à son aise, en lui affirmant que je considérais comme un devoir d'aider mes sœurs tombées si j'en avais le moyen.

Le souvenir des deux heures que je passai avec elles m'est précieux. Elles m'apprirent qu'elles étaient environ 350 au milieu d'une population de 20.000 personnes, hommes, femmes et enfants. Elles sont l'opprobre des hommes de Barisal; et plus tôt Barisal pourra y remédier, mieux cela vaudra pour sa réputation. Ce qui existe à Barisal existe également, je le crains, dans toutes les autres grandes villes. Je cite par conséquent Barisal uniquement pour me faire mieux comprendre. L'honneur d'avoir songé à servir ces sœurs tombées revient à quelques jeunes gens de cette ville. J'espère qu'à Barisal reviendra également l'honneur d'avoir supprimé le mal.

De tous les maux dont l'homme s'est rendu responsable il n'en est point de plus abject, de plus honteux et de plus brutal que sa façon d'abuser de ce que je considère comme la meilleure moitié de l'humanité: le sexe féminin, non le sexe faible. C'est à mon avis le plus noble des deux, car même aujourd'hui il incarne le sacrifice, la douleur silencieuse, l'humilité, la foi et la connaissance. L'intuition de la femme est souvent plus juste que l'arrogante présomption de l'homme s'attribuant un savoir supérieur. Ce n'est pas sans raison que Sita est placée au-dessus de Rama et Radha au-dessus de Krishna. Ne nous abusons pas en croyant que ce jeu vicieux fasse partie de notre évolution, parce qu'il prédomine, et que parfois même il est reconnu et réglementé par l'Etat dans l'Europe civilisée. Ne perpétuons pas le vice en citant des précédents comme excuse. Dès l'instant où nous copierions servilement le passé que nous ne connaissons pas entièrement, et cesserions de distinguer entre la vertu et le vice, nous cesserions d'exister. Nous sommes les héritiers de tout ce qu'il y eut de plus noble et de meilleur dans l'antiquité. Nous ne devons pas déshonorer notre héritage, en multipliant les erreurs du passé. Dans une Inde qui se respecte, la vertu de toute femme ne doit-elle pas importer à tout homme autant que celle de sa propre sœur? Le _Swaraj_ signifie que nous sommes capables de considérer tous les habitants de l'Inde comme nos frères et nos sœurs.

Aussi, en tant qu'homme, je baissai la tête de honte devant cette centaine de sœurs. Quelques-unes étaient âgées, la plupart avaient de vingt à trente ans, et deux ou trois n'étaient que des fillettes d'une douzaine d'années à peine. Elles me dirent qu'à elles toutes elles avaient six filles et quatre garçons. Les filles étaient élevées pour la même vie, à moins qu'autre chose ne se présentât pour elles. La pensée que ces femmes considéraient leur sort comme irréparable vous donnait un coup de poignard au cœur. Et cependant, elles étaient intelligentes et modestes. Elles parlaient avec dignité, leurs réponses étaient franches et saines; pour l'instant, elles étaient aussi résolues que tout _Satyagrahi_. Onze d'entre elles promirent de se mettre à filer et à tisser dès le lendemain, si on les y aidait. Les autres me dirent qu'elles allaient réfléchir, parce qu'elles ne voulaient pas me tromper.

Voilà une tâche pour les citoyens de Barisal. Voilà une tâche pour tous les serviteurs de l'Inde, hommes et femmes. S'il y a 350 sœurs malheureuses pour une population de 20.000 habitants il y en existe peut-être 5.250.000 dans l'Inde. J'ose espérer pourtant que les 4/5 de la population de l'Inde qui vit dans les villages et s'occupe uniquement d'agriculture ignore ce vice. Le chiffre le plus bas serait donc dans l'Inde de 1.050.000 femmes obligées de se prostituer pour vivre. Avant qu'il nous soit possible de détourner ces femmes de leur avilissement, deux conditions sont essentielles. Il faut que les hommes apprennent à dominer leurs passions, et que l'on trouve pour ces femmes une occupation leur permettant de gagner leur vie honorablement. Le mouvement de Non-Coopération n'a aucun sens, s'il ne nous purifie et ne nous aide à réprimer nos mauvaises passions. Le rouet et le métier sont les deux seules occupations qu'elles puissent toutes entreprendre sans encombrer le marché. La plupart n'ont pas songé au mariage. Elles furent d'accord là-dessus. Il faut donc qu'elles deviennent les véritables _Sannyasinis_ (vestales) de l'Inde. N'ayant d'autre souci que de servir, elles pourront filer tant qu'elles voudront. Si un million cinq cent mille femmes sont occupées chaque jour à filer avec diligence pendant huit heures, ce sera pour l'Inde appauvrie un nombre égal de roupies. Ces sœurs m'ont dit qu'elles gagnaient au moins deux roupies par jour, seulement elles ont admis qu'il leur fallait pour éveiller la passion de l'homme beaucoup de choses, dont elles n'auraient plus besoin lorsqu'elles se seraient mises à tisser et qu'elles auraient repris une existence normale. Lorsque j'eus fini de leur parler individuellement, elles savaient, sans que j'aie eu besoin de le leur dire, pourquoi elles ne pouvaient faire partie des Comités du Congrès tant qu'elles n'auraient pas abandonné leur vie de péché. Nul ne peut officier à l'autel du _Swaraj_, s'il n'a les mains nettes et le cœur pur.

_15 septembre 1921._

L'HINDOUISME

Pendant mon voyage à Madras, alors que je m'occupais du problème de l'Intouchabilité, j'ai revendiqué plus énergiquement que jamais le titre d'_Hindou Sanatani_, et cependant il y a certaines choses qui se font au nom de l'Hindouïsme dont je ne tiens pas compte...

Il est donc nécessaire qu'une fois pour toutes j'explique ce que j'entends par l'_Hindouïsme Sanatana_ dans le sens qu'on lui donne habituellement.

Je me considère un Hindou Sanatani, parce que:

1º Je crois aux Vedas, aux Upanishads, aux Puranas et à toute l'Ecriture Sainte Hindoue et par conséquent aux _Avataras_ et à la réincarnation.

2º Je crois au _Varnashrama dharma_, dans un sens que je considère strictement Védique, mais non dans le sens populaire et grossier qu'il a aujourd'hui.

3º Je crois à la protection de la vache dans un sens beaucoup plus large que le sens populaire.

4º J'admets l'adoration des idoles.

Le lecteur remarquera que j'ai évité avec intention d'employer le mot d'origine divine, en parlant des Vedas et autres livres saints. Je ne crois pas à la divinité exclusive des Vedas. Ma foi dans les livres saints hindous n'exige pas que j'en accepte chaque mot et chaque verset comme inspiré par une divinité. Je n'ai pas la prétention de connaître ces livres merveilleux dans l'original, mais je prétends en avoir compris le sens et saisi l'esprit. Je ne veux pas être forcé d'adopter une interprétation quelconque, si elle répugne à ma raison ou à mon sens moral. Je n'admets certainement pas la prétention des Shankaracharyas et des Shastris actuels (s'ils l'ont vraiment) de donner des livres saints hindous une interprétation correcte. Je crois au contraire que notre connaissance actuelle de ces livres saints est extrêmement confuse. Je crois implicitement à l'aphorisme hindou que nul ne connaît véritablement les Shastras s'il n'a atteint la perfection de l'innocence (_Ahimsa_), de la vérité (_Satya_), et de la maîtrise de soi (_Brahmacharya_) et s'il n'a renoncé à acquérir, ou à posséder des richesses. Je crois aux _gurus_ (sages) mais à notre époque des millions doivent se passer de _Gurus_ parce qu'il est rare de trouver ensemble la pureté parfaite et le savoir parfait. Mais il ne faut jamais désespérer de connaître la vérité de sa religion, car les principes fondamentaux de l'Hindouïsme comme ceux de toute religion élevée ne varient point et sont faciles à comprendre. Tout Hindou croit que Dieu existe et qu'Il est Un, croit à la Réincarnation et au Salut. Mais ce qui distingue l'Hindouïsme de toute autre religion, c'est sa protection de la vache beaucoup plus que son _Varnashrama_.

Selon moi, le _Varnashrama_ est inhérent à la nature humaine, et l'Hindouïsme en a fait tout simplement une science. Il est héréditaire; un homme ne peut changer de _varna_ s'il en a le désir. Ne pas rester fidèle à son _varna_, c'est mépriser les lois de l'hérédité. Toutefois la division en castes innombrables vient de ce que l'on a pris des libertés injustifiables avec la doctrine.

Je ne crois pas que les repas en commun ou les mariages entre castes privent nécessairement un homme du rang qu'il possède par sa naissance. Les quatre divisions définissent les vocations d'un homme et n'ont pas pour but de régler ou de restreindre ses rapports avec la société. Je considère qu'il est contraire au génie de l'Hindouïsme d'attribuer à autrui un rang inférieur ou de s'en arroger un supérieur. Tous les hommes sont nés pour servir la création de Dieu, le Brahmane par son savoir, le Kchattriya par sa force protectrice, le Vaichya par son habileté commerciale, et le Shudra par son travail corporel. Cela ne veut pas dire cependant qu'un Brahmane soit dispensé de tout travail corporel, ni du devoir de veiller sur les autres et sur lui-même, mais que par sa naissance il est d'abord un homme instruit, celui qui par hérédité et par éducation est le plus capable d'instruire les autres. Et de même, il n'y a rien qui empêche le Shudra d'acquérir toutes les connaissances qu'il désire, il servira mieux avec son corps et n'a pas à envier aux autres les qualités particulières de leurs fonctions. Mais un brahmane qui prétend à la supériorité à cause de son droit au savoir est déchu et n'en possède plus. Et il en est de même de tous les autres s'ils se vantent de leurs qualités particulières. Le _Varnashrama_, c'est l'empire sur soi-même, l'économie et la conservation de l'énergie.

Quoique le _Varnashrama_ ne soit donc aucunement affecté par des mariages entre castes ou des repas en commun, il n'en est pas moins vrai que l'Hindouisme les déconseille sérieusement l'un et l'autre. L'Hindouisme a atteint le plus haut degré d'empire de soi. Cette religion est certainement basée sur le renoncement de la chair afin de libérer l'esprit. Ce n'est point le devoir d'un Hindou de prendre ses repas avec son fils. En restreignant son choix d'une épouse à un groupe particulier il fait preuve d'un rare renoncement. La religion Hindoue ne considère aucunement le mariage comme nécessaire au salut; au contraire, le mariage est une _chute_ comme la naissance en est une. Le salut consiste à se libérer de la naissance et par suite de la mort. Pour arriver à une évolution rapide de l'âme, la défense de se marier entre castes et de dîner ensemble est donc essentielle, mais cette contrainte ne met aucunement à l'épreuve le _Varna_. Un Brahmane reste un Brahmane même en dînant avec un frère Shudra, s'il n'a pas cessé de servir par son savoir. D'après ce qui précède, il s'ensuit que les instructions données pour le mariage et pour les repas ne sont pas basées sur un sentiment de supériorité ou d'infériorité. Un Hindou qui refuse de dîner avec un autre Hindou parce qu'il se croit supérieur se méprend sur le sens de son _Dharma_.

Il semble malheureusement aujourd'hui que l'Hindouïsme consiste uniquement à manger ou à ne pas manger avec tel ou tel. Un jour il m'est arrivé de remplir d'horreur un pieux Hindou en acceptant du pain grillé chez un Musulman. Je vis qu'il souffrait de me voir verser du lait dans une tasse qu'un musulman tenait à la main, et son angoisse ne connut plus de bornes lorsqu'il me vit accepter le pain grillé des mains de celui-ci. La religion Hindoue court le risque de perdre ce qu'elle a d'essentiel si elle finit par n'être qu'une question de règles compliquées sur ce qu'on doit manger et avec qui. S'abstenir des liqueurs enivrantes, de stupéfiants, et de toute espèce d'aliments, principalement de viande, est d'un grand secours pour l'évolution de l'âme, mais ce n'est nullement une fin en soi-même. Bien des hommes qui mangent de la viande et avec n'importe qui et qui vivent dans la crainte de Dieu sont plus rapprochés de leur libération que ceux qui s'abstiennent religieusement de viande et de beaucoup d'autres choses et ne cessent de blasphémer le nom de Dieu dans chacune de leurs actions.

Le point le plus important de l'Hindouisme est la protection de la vache. La protection de la vache me paraît le plus admirable phénomène de l'évolution humaine. Elle porte l'être humain au delà de son espèce. Pour moi la vache représente tout le monde sub-humain; l'homme doit voir en elle sa ressemblance avec tout ce qui existe. La raison pour laquelle la vache fut choisie pour cet honneur me semble évidente. La vache était la meilleure compagne dans l'Inde, elle était la dispensatrice de l'abondance. Non seulement elle donnait son lait mais rendait possible les travaux agricoles. La vache est un poème de compassion. Cette bête pacifique respire la compassion. Elle est la nourrice de millions d'êtres humains dans l'Inde. La protection de la vache signifie la protection de toutes les créatures muettes créées par Dieu. L'antique prophète, quel qu'il fut, donna le premier rang à la vache. Les espèces inférieures nous adressent un appel d'autant plus puissant qu'il est muet. La protection de la vache est un don fait par la religion hindoue à l'humanité, et l'Hindouisme durera aussi longtemps qu'il restera des Hindous pour protéger la vache.

La façon de la protéger est de mourir pour elle. C'est renier l'Hindouisme et _Ahimsa_ que tuer un être humain pour sauver une vache. Les Hindous doivent protéger la vache par leur _tapasya_ (pénitence), par leur purification et par le sacrifice. La protection de la vache a dégénéré, elle est devenue de nos jours une cause de querelles continuelles avec les Musulmans, alors que le sens véritable en serait de gagner les Musulmans par notre amour. Un ami musulman m'a envoyé il y a quelque temps un livre décrivant tous les traitements inhumains que nous faisons subir à la vache et à sa progéniture: comment, pour avoir jusqu'à la dernière goutte de son lait nous la trayons jusqu'au sang, comment nous la laissons mourir de faim jusqu'à la rendre étique, comment nous maltraitons ses veaux et les privons du lait dont ils ont besoin et auquel ils ont droit, avec quelle cruauté nous traitons les bœufs, comment nous les châtrons, les assommons de coups de bâton et leur faisons traîner des charges trop lourdes. S'ils pouvaient parler ils témoigneraient contre nous et dévoileraient les crimes abominables que nous avons commis envers eux et qui stupéfieraient le monde. Chaque fois que nous sommes cruels envers eux nous renions Dieu et l'Hindouisme.....

Ce n'est pas par la marque qu'ils se font au front (_tilak_), ni par leur psalmodie exacte des _Mantras_, ni par leur observance des règles de castes que les Hindous seront jugés mais par leur protection de la vache. Alors que nous prétendons appartenir à la religion qui la protège, nous l'avons réduite à l'esclavage et sommes devenus nous-mêmes des esclaves.

On comprendra maintenant pourquoi je me considère un _Hindou Sanatani_: personne n'a plus que moi le respect de la vache. J'ai fait de la cause du Califat une cause personnelle parce que je considère qu'en la sauvant nous assurons la protection de la vache. Je ne demande pas à mes amis Musulmans de la protéger en remercîment de mes services. Mais journellement ma prière monte vers Dieu.... afin qu'il change le cœur des Musulmans et les remplisse de compassion pour les Hindous leur prochain, et qu'ils sauvent l'animal aussi précieux pour l'Hindou que sa vie même...

Il m'est aussi impossible de décrire mes sentiments pour la religion hindoue que mes sentiments pour ma femme. Elle m'émeut plus que toute autre femme. Non qu'elle soit sans défaut; il est même probable qu'elle en a beaucoup plus que je ne lui en vois. Mais je sens qu'il existe entre nous un lien indissoluble. Mes sentiments pour l'Hindouisme malgré ses défauts et ce qui lui manque sont de même. Rien ne me transporte autant que la musique de la Gita ou du Ramayana de Tulcidas, les deux seuls livres de la religion hindoue que je connaisse vraiment. Lorsque je me croyais près de rendre le dernier soupir, la Gita fut ma consolation. Je n'ignore pas les vices qui existent aujourd'hui dans tous les grands sanctuaires Hindous mais je les aime malgré leurs défauts indicibles. J'y trouve un intérêt que je ne trouve pas ailleurs. Je suis jusqu'à la moelle un réformateur, mais mon zèle ne va pas jusqu'à me faire rejeter une seule des choses essentielles à la religion hindoue. J'ai dit que j'admettais le culte des idoles. Une idole n'excite en moi aucun sentiment de vénération; mais je crois que le culte des idoles est naturel à l'homme. Nous aspirons au symbolisme. Pourquoi serait-on plus recueilli à l'église qu'ailleurs? Les images aident au culte. Aucun Hindou ne considère qu'une image soit Dieu. Je ne considère pas que le culte des idoles soit péché.

Il est clair d'après ce qui précède que l'Hindouisme n'est pas une religion exclusive: il y a place dans son sein pour le culte de tous les prophètes du monde. Ce n'est pas une religion qui se propage par des missions, quoique bien entendu elle ait réuni mainte tribu à son troupeau, mais elle l'a fait progressivement et imperceptiblement.

Telle étant ma façon d'entendre l'Hindouisme, je n'ai jamais pu admettre «l'Intouchabilité», que j'ai toujours considérée comme une excroissance maligne. Il est certain qu'elle nous a été transmise depuis des générations, mais c'est le cas de bien des mauvaises pratiques aujourd'hui. J'aurais honte de croire que la consécration des jeunes filles à une prostitution virtuelle fait partie de l'Hindouisme, quoique cette pratique existe encore chez les Hindous dans certaines régions de l'Inde. Je considère que c'est une preuve absolue d'irréligion de sacrifier des chèvres à Kali, et je ne crois pas que cela fasse partie de la religion hindoue. L'Hindouisme s'est développé avec les siècles. Son nom même fut donné à la religion du peuple de l'Hindoustan par des étrangers. Sans aucun doute à une certaine époque, des animaux étaient offerts en sacrifice au nom de la religion. Mais ce n'est pas de la religion; encore moins de la religion hindoue. C'est pourquoi j'imagine que lorsque la protection de la vache devint chez nos ancêtres un article de foi, ceux qui persistèrent à manger du bœuf furent excommuniés. La lutte civile fut probablement féroce. Non seulement les coupables récalcitrants furent boycottés socialement, mais leur faute retomba sur la tête de leurs enfants. Cette mesure fut probablement appliquée au début dans les meilleures intentions, puis elle augmenta de sévérité, et certains versets ajoutés à nos livres saints lui donnèrent un caractère durable que rien ne justifiait et qu'elle ne méritait pas. Que ma théorie soit juste ou non, l'intouchabilité répugne à la raison et à l'instinct de pitié et d'amour. Une religion qui a institué le culte de la vache ne peut vraiment pas admettre cette mise à l'index inhumaine d'êtres humains. J'aimerais mieux être mis en pièces que de renier les classes supprimées. Les Hindous ne mériteront jamais la liberté et ne l'obtiendront jamais s'ils permettent à leur noble religion d'être défigurée par la souillure de l'intouchabilité. Et comme l'Hindouisme m'est plus précieux que l'existence, cette souillure est pour moi un fardeau intolérable. Ne renions pas Dieu en refusant au cinquième de notre race le droit de vivre avec le reste sur un pied d'égalité.

_6 octobre 1921_

SALAIRES ET VALEURS[88]

_Discours prononcé à Ahmedabad devant les ouvriers des filatures à l'occasion du second anniversaire du conflit de 1912 entre le propriétaire des filatures et ses ouvriers._

«Mon intention n'est pas d'examiner en quoi consiste le devoir du capitaliste. Si même l'ouvrier était seul à comprendre ses droits et ses responsabilités et qu'il n'employât que les moyens les plus purs, tous deux y gagneraient. Mais deux choses sont indispensables: les revendications de l'ouvrier et les moyens adoptés pour les obtenir doivent être justes et clairs. Il est illicite de la part de l'ouvrier de chercher uniquement à profiter de la situation du capitaliste. Mais il est parfaitement licite qu'il réclame un gain suffisant pour subvenir à ses besoins et pouvoir élever ses enfants convenablement. Chercher à obtenir ce qui est juste sans recourir à la violence et par l'intermédiaire d'un arbitrage faire appel au bon-sens du capitaliste est un moyen tout à fait licite.

Pour y arriver il faut que vous possédiez des unions ouvrières. On a déjà commencé, et j'espère que dans chacun de vos services les ouvriers des filatures vont se grouper et que chacun observera scrupuleusement les règles établies par l'Union à laquelle il appartient. Vous vous adresserez aux propriétaires des filatures par l'intermédiaire de ces unions et si vous n'êtes pas satisfaits de leur décision vous aurez recours à l'arbitrage. Il est très satisfaisant de voir que de part et d'autre le principe de l'arbitrage a été accepté. J'espère qu'on va lui donner de plus en plus d'importance et que les grèves deviendront impossibles. Je sais que l'ouvrier possède le droit inhérent de faire grève afin d'obtenir justice, mais dès que les capitalistes acceptent le principe de l'arbitrage, les grèves devront être considérées comme un crime. Il y a progrès dans les méthodes employées et tout permet d'espérer que ce progrès continuera. Mais une diminution des heures de travail est également nécessaire. Il paraît que les ouvriers des filatures travaillent douze heures par jour ou davantage.

Les filateurs me disent que les ouvriers sont paresseux, qu'ils ne consacrent pas tout leur temps à leur travail et qu'ils se laissent distraire. Personnellement je ne suis pas surpris que l'attention de gens qui sont au travail douze heures par jour laisse à désirer. Seulement je m'attendrai certainement, lorsque les heures de travail seront réduites à dix, à ce que les ouvriers travaillent mieux et qu'ils fournissent dans cet intervalle à peu près la même somme de travail qu'en douze. En Angleterre, la diminution des heures de travail a donné des résultats très satisfaisants. Lorsque les ouvriers auront appris à prendre à cœur l'intérêt de leurs patrons, ils s'élèveront et l'industrie de notre pays également. Je demande donc instamment aux propriétaires des filatures de réduire de deux heures le nombre d'heures de travail et j'insiste auprès des ouvriers pour que la production dans les dix heures soit la même que dans les douze.

Il faut que nous voyons à présent quelle sera la meilleure façon d'employer l'augmentation de salaire et les heures de liberté. Le remède serait pire que le mal si l'augmentation ne devait servir qu'à aller boire et si les heures de liberté devaient se passer dans quelque tripot. Il faut évidemment que l'argent soit employé pour l'éducation des enfants et les heures de liberté pour nous instruire nous-mêmes. Les directeurs peuvent faire beaucoup pour eux. Ils peuvent organiser des restaurants à bon marché où les ouvriers trouveront du lait frais et bon et d'autres rafraîchissements sains. Ils peuvent installer des salles de lecture et procurer à leurs ouvriers des distractions morales. Si on entoure les ouvriers d'une atmosphère pure le besoin de boire et de jouer disparaîtra. Les Unions devraient également s'occuper de ces questions. Elles feront œuvre plus utile en fournissant à l'ouvrier les moyens de se perfectionner intérieurement qu'en luttant contre le capitaliste.

Lorsque de jeunes enfants sont obligés de quitter l'école pour travailler, c'est un signe d'avilissement national. Aucune nation digne de ce nom ne devrait se permettre d'abuser ainsi de ses enfants. Les enfants devraient fréquenter l'école jusqu'à l'âge de seize ans. Il faut également que peu à peu on arrache les femmes au travail des filatures. Si l'homme et la femme sont dans la vie des associés ils ne peuvent devenir de bons chefs de famille qu'en se divisant le travail. Une mère intelligente trouve dans les soins à donner à son ménage et à ses enfants l'emploi de tout son temps. Mais, lorsque le mari et la femme travaillent tous deux au dehors pour subvenir aux besoins de la famille, la nation s'avilit. Elle ressemble à un failli qui vivrait sur son capital.

S'il est nécessaire de développer l'esprit des ouvriers en les instruisant et en instruisant leurs enfants, il est nécessaire également de développer leur sens moral, et par là le sentiment religieux. Le monde n'en veut pas à ceux qui ont en Dieu une foi sincère et qui comprennent la vraie nature de la religion; et en tout cas leur douceur calmerait la colère de leur adversaire. Avoir de la religion ne signifie pas ici simplement faire sa _namaz_ (prière) ou aller au temple, mais se connaître soi-même et connaître Dieu et, de même que le tisserand ne saurait tisser sans avoir appris, l'homme ne peut se connaître lui-même s'il ne se soumet à certaines règles. Il en est trois principales qui doivent être observées universellement. D'abord la pratique de la vérité. Qui ne sait pas dire la vérité ressemble à une pièce fausse sans valeur.

La seconde est de ne pas faire de mal à autrui. Quiconque fait souffrir les autres, en est jaloux, n'est pas fait pour vivre dans le monde, car le monde se ligue contre lui, et il est contraint de vivre dans une crainte perpétuelle. Nous sommes tous unis par le lien de l'amour, il se trouve en toutes choses une force centripète sans laquelle rien n'existerait. Les hommes de science nous disent que sans la force de cohésion retenant les atomes qui composent le globe, celui-ci se réduirait en miettes et nous cesserions de vivre; et de même que cette force de cohésion existe dans la nature inerte elle existe également dans les choses vivantes et le monde; cette force de cohésion qui réunit les êtres c'est l'amour. Nous la remarquons entre père et fils, entre frères et sœurs, entre amis; seulement il faut que nous arrivions à l'utiliser pour unir tout ce qui vit car c'est en l'employant que nous connaîtrons Dieu. Où est l'amour est la vie; la haine conduit à la destruction.

La troisième règle consiste à dominer ses passions. On lui donne en sanscrit le nom de _Brahmacharya_.[89] Je ne l'emploie pas ici dans le sens restreint qu'il a d'ordinaire. Il n'est pas un Brahmachari même s'il est célibataire ou mène une vie chaste tout en étant marié, celui qui s'abandonne à des jouissances diverses. Celui-là seul qui sait réprimer toutes ses passions peut se connaître lui-même. Celui-là seul qui a de l'empire sur lui-même dans le sens le plus large est également un _Brahmachari_, un homme de foi, un véritable Hindou ou un véritable Mahométan.

On viole le _Brahmacharya_ en écoutant un langage équivoque ou des chansons obscènes. Dire de grossières injures au lieu de répéter le nom de Dieu c'est être licencieux en paroles; et il en est de même pour tous nos autres sens. Celui-là seul peut être considéré comme un homme véritable qui a dominé toutes ses passions et possède un empire sur soi absolu. Nous sommes comme le cavalier qui ne sait pas maîtriser son cheval et qui est rapidement désarçonné; mais celui qui tient les guides d'une main ferme sait se faire obéir et a quelque chance d'arriver à sa destination. De même, l'homme qui sait dominer ses passions se dirige vers le but désiré. Lui seul est digne du _Swarajya_. Lui seul cherche la vérité; lui seul devient capable de connaître Dieu. Mon désir le plus sincère, c'est que vous ne considériez pas ces remarques comme des maximes de cahier d'écriture. Je vous demande de croire que nous ne ferons jamais de progrès tant que nous n'attacherons pas à la pratique de ces vérités leur véritable valeur. Je vous ai communiqué un peu de l'expérience que j'ai acquise. Ce que je fais pour vous je le fais uniquement par amour pour vous, je partage vos peines parce que je crois ainsi me justifier devant mon Créateur.

Quand bien même vos gages seraient quadruplés et vos heures de travail quatre fois moins longues, à quoi cela vous servirait-il, si vous ne savez la valeur de la parole vraie, si Rakshasa qui existe en nous, vous incite à faire souffrir les autres et à lâcher la bride à vos passions! Il nous faut des salaires plus élevés et moins d'heures de travail parce que nous voulons la propreté de nos demeures, de nos corps, de nos esprits et de nos âmes. Et nous luttons pour obtenir cette augmentation de salaires et cette diminution d'heures de travail parce que nous considérons ces deux conditions indispensables pour cette quadruple propreté. Si tel n'était notre but en les demandant nous agirions mal en essayant de les obtenir. Que Dieu vous accorde le pouvoir nécessaire pour y arriver!

_6 octobre 1921._

[88] Dans la _Nava Jivan_ du 8 juin, Gandhi avait écrit un article sur les conditions du travail où il avait abordé la question ouvrière.

Deux voies, disait-il, sont aujourd'hui ouvertes à l'Inde: introduire le principe occidental que la force prime le droit, ou maintenir le principe oriental que, seule la Vérité l'emporte, ne connaît pas d'échec, et que le fort et le faible ont des droits égaux à la justice. Le mieux est de nous occuper d'abord de la classe ouvrière. En admettant que l'ouvrier puisse obtenir par la violence une augmentation de salaire, quelques justes que puissent être ses revendications, il faut qu'il s'en abstienne absolument. Employer la violence pour exiger son droit peut paraître facile, mais c'est en fin de compte un moyen hérissé de difficultés. Ceux qui vivent par les armes, périront par les armes. Il arrive souvent qu'un bon nageur se noie. Voyez l'Europe, personne ne paraît y être heureux, personne n'est satisfait. L'ouvrier se défie du capitaliste et le capitaliste n'a pas confiance dans l'ouvrier. Tous deux possèdent une certaine vigueur et une certaine force, mais ce sont des qualités qui appartiennent même au taureau. Ils luttent tant qu'il y a moyen de lutter. Tout avancement n'est pas progrès. Rien ne nous prouve le progrès des peuples de l'Europe. Qu'ils soient prospères ne prouve nullement qu'ils sont riches en qualités morales et spirituelles.

Que faut-il donc faire? Les ouvriers de Bombay ont vaillamment résisté. Je n'ai pas été à même de connaître tous les faits, mais autant que j'ai pu voir ils auraient dû mieux s'y prendre. Il se peut que le propriétaire de la filature ait été dans son tort. Lorsqu'il s'agit d'un conflit entre le travail et le capitalisme, on peut dire neuf fois sur dix, que ce sont les capitalistes qui sont dans l'erreur. Mais je sais également que, lorsque l'ouvrier commence à se rendre compte de sa force, il peut devenir plus tyrannique que le capitaliste. Si les ouvriers pouvaient les dépasser en intelligence, les propriétaires des filatures se verraient contraints d'organiser le travail d'après les conditions qui leur seraient dictées. Mais il est certain que l'ouvrier n'arrivera jamais à cette intelligence, car alors il cesserait d'être ouvrier et deviendrait patron. Ce n'est pas uniquement l'argent qui fait la force des capitalistes. Ils possèdent véritablement de l'intelligence et du tact.

La question qui se pose est donc celle-ci: Lorsque les ouvriers, tout en demeurant ce qu'ils sont, auront pris conscience d'eux-mêmes jusqu'à un certain point, quelle méthode devront-ils adopter? S'en rapporter à leur nombre ou à la force brutale c'est-à-dire à la violence serait un suicide de leur part. Ils nuiraient à l'industrie de leur pays. D'autre part s'ils se réclament de la justice et que pour l'obtenir ils souffrent dans leur personne, non seulement ils parviendront toujours au but, mais ils réformeront leurs maîtres et développeront l'industrie, les rapports des patrons et des ouvriers seront ceux des membres d'une même famille.

Pour résoudre d'une façon satisfaisante la question du travail il faut que les points suivants soient considérés:

1º Que les heures de travail laissent à l'ouvrier des heures de liberté.

2º Qu'il lui soit donné la possibilité de s'instruire.

3º Que des dispositions soient prises pour que ses enfants aient le lait et les vêtements nécessaires et pour qu'il puisse les instruire.

4º Que des logements salubres soient mis à sa disposition.

5º Que son gain soit suffisant pour lui permettre d'économiser pour ses vieux jours.

A l'heure actuelle, pas une de ces conditions n'est remplie. Et de cet état de choses patrons et ouvriers sont également responsables. Les patrons ne s'intéressent qu'au travail qui leur est fourni. Ils ne s'occupent point de ce que deviennent leurs ouvriers. Tous leurs efforts tendent à obtenir le maximum de travail pour le minimum de salaire. De son côté, l'ouvrier cherche à obtenir le maximum de salaire pour le minimum de travail. D'où il résulte que même lorsque les ouvriers obtiennent une augmentation, la production n'en est pas plus élevée. Les rapports entre les deux intéressés ne sont pas épurés et les ouvriers ne font pas le meilleur usage des augmentations qu'ils ont obtenues.

Entre les patrons et les ouvriers, un troisième parti est venu s'interposer. Il est devenu l'ami de l'ouvrier, mais il ne peut être utile à ce dernier que si son amitié est désintéressée.

Le moment est venu où l'on va se servir de diverses façons de la question du travail comme d'un gage. Elle demande de la réflexion de la part de ceux qui voudraient faire de la politique. Que vont-ils choisir? leur propre intérêt ou celui de l'ouvrier et de la nation? L'ouvrier a grand besoin d'amis. Il faut qu'il soit dirigé pour progresser. La condition du travail dépendra de ceux qui se mettront à sa tête.

Les grèves, l'interruption du travail, les «hartals» sont des choses fort bonnes sans doute, mais dont il est facile d'abuser. Il faut que les ouvriers s'organisent en solides unions ouvrières et qu'en aucune circonstance ils ne fassent grève sans l'autorisation de ces unions. Il ne faut pas courir le risque d'une grève, sans que des tentatives de négociation aient été faites tout d'abord auprès des propriétaires des filatures. Si ces derniers ont recours à l'arbitrage le principe du _Panchayat_ doit être accepté et le _Panch_ nommé. La décision de ce jury doit être approuvée des deux intéressés qu'elle leur plaise ou non.

Lecteurs, si vous souhaitez l'amélioration des conditions du travail, si vous voulez aider l'ouvrier et vous montrer son ami, vous verrez par ce qui précède qu'il n'y a qu'un seul moyen d'y arriver, c'est de l'élever en créant entre son patron et lui des relations familiales. Il n'est pas de meilleure route que celle de la Vérité. Une simple augmentation de salaire ne doit pas vous satisfaire, il faut veiller également à la façon dont les ouvriers obtiendront cette augmentation et à l'usage qu'ils en feront.

[89] Dans son article du 13 octobre 1920, M. Gandhi explique ce mot à propos de la question du Célibat. Nous reproduisons ci-dessous cet article qui a pour titre «_En Confidence_».

Je reçois un si grand nombre de lettres m'interrogeant sur la question du célibat qu'il m'est impossible, ayant à ce sujet des opinions très précises, et surtout à cette époque critique de notre existence nationale, de remettre à un autre moment de dire ce que j'en pense et les conclusions que m'a dictées l'expérience.

Le mot sanscrit qui correspond à célibat est _Brahmacharya_ et il signifie beaucoup plus que célibat. Brahmacharya veut dire contrôle absolu de tous les sens et de tous les organes. Rien n'est impossible à un Brahmachari. Mais c'est un état idéal rarement réalisé. C'est presque la ligne d'Euclide, qui n'existe que dans l'imagination, qu'on ne peut jamais tracer en réalité et qui n'en est pas moins une importante définition de la géométrie donnant de grands résultats. Un Brahmachari parfait peut donc n'exister qu'en imagination, mais si nous ne l'avions constamment devant les yeux nous serions comme un navire sans gouvernail. Plus nous approchons de cet état imaginaire, plus notre perfection est grande.

Pour l'instant j'ai l'intention de me borner à Brahmacharya pris dans le sens de célibat. Je considère qu'une existence absolument chaste en pensée, en parole et en action est tout à fait indispensable pour atteindre à la perfection spirituelle. La nation qui ne possède pas d'hommes capables de mener cette existence en est d'autant plus pauvre. Mais mon but est de démontrer la nécessité temporaire de Brahmacharya à l'époque actuelle de notre existence nationale.

Nous avons plus que notre part de maladies, de famines, et de misère, et même plusieurs millions des nôtres meurent de faim. Nous sommes annihilés par l'esclavage et d'une façon si subtile que beaucoup d'entre nous se refusent à l'admettre et s'imaginent à tort, malgré le triple fléau de l'épuisement économique, mental et spirituel que notre liberté s'accroît progressivement. Les dépenses toujours plus élevées pour l'armée, la politique fiscale préjudiciable aux intérêts du pays et ne cherchant que le bien du Lancashire et autres intérêts britanniques, la prodigalité extravagante avec laquelle sont organisés les divers services de l'administration demandent à l'Inde une si lourde contribution que sa pauvreté s'en trouve accrue et ses forces de résistance à la maladie diminuées. La façon d'administrer, a, pour employer les paroles de Gokhale, «rabougri» la nation à tel point que les plus grands d'entre nous sommes forcés de nous courber...

Est-il juste que nous qui connaissons la situation, mettions des enfants au monde dans une atmosphère aussi dégradante? Si nous continuons à procréer alors que nous sommes impuissants, malades et mourants de faim, nous ne ferons que multiplier des esclaves et des êtres faibles. Tant que l'Inde ne sera pas devenue nation libre, capable de résister à la sous-alimentation et d'y porter remède, capable de se nourrir pendant les famines, capable de guérir la fièvre paludéenne, le choléra, l'influenza et autres épidémies, nous n'avons pas le droit de mettre au monde des enfants. Je ne puis cacher au lecteur quel chagrin j'éprouve lorsque j'entends parler de naissances sur notre terre indienne. Je dois dire que depuis des années je réfléchis avec satisfaction à la possibilité de suspendre la procréation par la continence.--L'Inde est actuellement mal équipée pour prendre soin même de sa population présente, non parce que celle-ci est trop nombreuse mais parce qu'il lui faut subir une domination étrangère qui a pour doctrine d'en exploiter progressivement toutes les ressources.

Comment arrêter la procréation? Non par les méthodes immorales et artificielles employées en Europe, mais par une vie de discipline et de maîtrise de soi. Il faut que les parents enseignent à leurs enfants les principes de «Brahmacharya». D'après les Shastras hindous l'âge le plus bas pour le mariage des jeunes gens est de vingt-cinq ans. Si l'on pouvait arriver à persuader aux mères qu'il est criminel d'élever les garçons et les filles en vue du mariage, la moitié des mariages cesseraient automatiquement. Nous ne devons pas croire que ce fétiche de la puberté précoce chez nos filles est dû à notre climat chaud. Je n'ai jamais connu de superstition plus grossière et je prétends que le climat n'a absolument rien à voir avec la puberté. Cette puberté prématurée est amenée par l'atmosphère morale et mentale de notre vie de famille. Les mères et autres membres de la famille se font un devoir religieux d'apprendre à des enfants innocentes qu'on les mariera dès qu'elles auront atteint un certain moment, et on les fiance dès le bas âge, avant même qu'elles sachent marcher. La façon d'habiller les enfants et de les nourrir concourt également à exciter leurs passions. Nous habillons nos enfants comme des poupées, non pour leur plaisir mais pour satisfaire notre vanité. J'ai élevé des douzaines d'enfants. Ils portaient avec plaisir et sans aucune difficulté n'importe quel genre de vêtements.--Nous leur donnons toute sorte de nourritures échauffantes et excitantes. Notre amour aveugle ne tient aucun compte de ce qu'ils peuvent supporter. Il en résulte naturellement une adolescence précoce, des maternités prématurées et la mort bien avant l'heure. Les parents donnent à leurs enfants une leçon de choses qu'ils ne sont pas longs à comprendre. En satisfaisant leurs passions avec insouciance ils offrent à leurs enfants l'exemple d'une licence déréglée. Toute addition prématurée à la famille est accueillie par des fanfares joyeuses et des réjouissances. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'étant donnée l'atmosphère qui nous entoure notre licence ne soit pas plus grande. Je ne doute pas que si les gens mariés veulent voir l'Inde devenir une nation d'hommes et de femmes solides, vigoureux et bien faits, ils doivent être absolument chastes et cesser pour l'instant de procréer. Je donne ce conseil même aux jeunes mariés. Il est plus facile de ne jamais faire une chose, que de cesser de la faire, de même qu'il est plus facile pour qui n'a jamais bu de continuer à être sobre qu'à un ivrogne de le devenir. Rester debout est infiniment plus facile que se relever après une chute. Il est faux de dire qu'on ne peut prêcher avec succès la continence qu'à ceux qui sont blasés. Il est également absurde de prêcher la continence à un être affaibli. Ce que je veux démontrer c'est que jeunes ou vieux, blasés ou non, il est de notre devoir, à l'époque actuelle, de cesser de donner naissance à des êtres qui hériteront de notre esclavage.

Puis-je mettre en garde les parents contre le piège de l'argument basé sur les droits des conjoints? Le consentement du conjoint est nécessaire pour satisfaire nos passions, mais jamais pour les réprimer.

Au moment où nous sommes engagés dans une lutte à mort contre un gouvernement puissant, nous avons besoin de toutes les forces physiques, matérielles, morales et spirituelles que nous pourrons acquérir et nous n'y parviendrons qu'en ménageant ce que nous devons mettre au-dessus de tout. Si nous n'atteignons pas cette pureté de vie individuelle, nous demeurerons toujours une nation esclave. Ne nous leurrons pas en nous imaginant que parce que nous considérons le gouvernement anglais comme corrompu, les Anglais seraient incapables de nous distancer dans la course à la vertu individuelle. Sans faire parade spirituelle des vertus fondamentales, ils les pratiquent abondamment au point de vue physique, en tout cas. Parmi ceux qui s'occupent de la politique du pays il y a plus de célibataires, hommes et femmes, que parmi nous. La femme célibataire n'existe pour ainsi dire pas aux Indes, sauf les nonnes qui n'exercent aucune influence sur la politique du pays, alors qu'en Europe pour des milliers de femmes le célibat est une vertu courante.

LA GRANDE SENTINELLE

Le barde de Shantiniketan a fait paraître dans la _Modern Review_ un article remarquable sur le mouvement actuel. C'est une série d'images verbales comme seul le Poète sait en peindre. C'est une éloquente protestation contre l'autorité, contre la mentalité d'esclave ou quelque nom que l'on puisse donner à l'acceptation aveugle d'une folie passagère sous l'influence de la crainte ou de l'espérance. C'est un conseil salutaire et bienvenu à tous les travailleurs pour la cause, de ne pas imposer leur autorité quelque grande qu'elle soit. Le poète nous dit brièvement de ne rien admettre qui ne parle pas à notre raison ou à notre cœur. Si nous voulons obtenir le _Swaraj_ il nous faut être pour la Vérité telle que nous la connaissons et à n'importe quel prix. Le réformateur qui s'irrite de ne pas voir adopter son message doit se retirer dans la forêt afin d'apprendre à veiller, attendre et prier. On ne peut qu'approuver ceci de tout cœur. Le Poète mérite les remercîments de ses compatriotes pour sa défense de la Vérité et de la Raison. Il est certain que nous serons moins avancés qu'au début si nous donnons notre raison à garder à quelqu'un, et je serais navré si je m'apercevais que le pays s'est laissé conduire aveuglément et sans réflexion par ce que j'ai pu dire ou faire. Je me rends parfaitement compte que la soumission aveugle à ceux que l'on aime peut être plus nuisible que la soumission forcée au fouet du tyran. On peut nourrir quelque espoir pour l'esclave de la brute, aucun pour l'esclave de l'amour. L'amour est nécessaire pour donner de la force à ceux qui sont faibles. L'amour devient tyrannique lorsqu'il exige l'obéissance de celui qui ne croit pas. Marmotter un _mantra_ (prière hindoue) si l'on en ignore la valeur n'est point viril. Il est donc excellent que le poète conseille à tous ceux qui se sont laissés entraîner à _imiter servilement_ l'appel au «charka» (rouet) de déclarer franchement qu'ils n'y croient pas. Son article sert à nous mettre en garde, nous tous qui avons tendance, dans notre impatience, à nous montrer intolérants et même violents envers ceux qui ne partagent pas notre opinion. Je considère le Poète comme une sentinelle qui nous prévient de l'approche d'ennemis nommés Bigoterie, Léthargie, Intolérance, Inertie et autres membres de la même engeance.

Seulement, si je suis d'accord avec le poète sur la nécessité de veiller de crainte de ne plus penser, on ne doit pas imaginer que j'adopte son point de vue au sujet de l'obéissance aveugle qu'il croit exister actuellement sur une grande échelle dans l'Inde. Je me suis adressé certainement à la raison et je puis lui dire en toute certitude que si le pays est heureusement arrivé à croire que le rouet apporte l'abondance, ce n'est qu'après avoir longuement réfléchi et beaucoup hésité. Je ne suis même pas certain que l'Inde cultivée se soit assimilé la vérité qui se cache sous la charka. Qu'il ne prenne pas la poussière superficielle pour la substance qu'elle recouvre! Qu'il pénètre plus au fond et qu'il se rende compte par lui-même si c'est une foi aveugle qui a fait accepter le «charka» ou une nécessité raisonnée.

Je demande en effet au Poète aussi bien qu'au sage de considérer le rouet comme un sacrement. Pendant une guerre, le poète pose sa lyre, le magistrat laisse là ses dossiers et l'écolier ses livres. Le poète chantera la mélodie convenable, une fois la guerre terminée, le magistrat retournera à ses livres de droit lorsque les gens auront le loisir de se battre entre eux. Lorsqu'une maison brûle, tous ceux qui l'habitent sortent et chacun saisit un seau pour éteindre l'incendie. Quand tous ceux qui m'entourent meurent de faim, la seule occupation qui me soit permise est de les nourrir. Je suis convaincu que l'Inde est une maison qui flambe, car chaque jour sa vigueur se consume, elle meurt d'inanition faute d'avoir une occupation qui lui permette d'acheter des aliments. Khulna est affamé, non parce que le peuple n'est pas capable de travailler, mais parce qu'il n'a pas de travail. Les «Ceded Districts» passent par une quatrième famine, Orissa souffre d'une famine chronique. Nos villes ne sont pas l'Inde. L'Inde vit dans ses 70 ou 80 millions de villages, et les villes se nourrissent à leurs dépens. Leurs richesses ne viennent pas des autres pays. Les gens des villes sont des agents de change, des commissionnaires en marchandises, des représentants pour les grandes maisons de commerce de l'Europe, du Japon et de l'Amérique. Les villes coopèrent avec ces derniers pour continuer à saigner nos villages, comme elles le font depuis deux cents ans. J'ai la certitude, fondée sur l'expérience, que la pauvreté de l'Inde s'accroît chaque jour. La circulation ne se fait plus dans ses membres inférieurs. Si nous ne prenons garde, elle finira par défaillir tout à fait.

La seule forme possible sous laquelle Dieu ose se montrer à un peuple affamé et oisif, c'est le travail et la promesse de nourriture comme gages. Dieu a voulu en créant l'homme qu'il vive de son travail, et a dit que ceux qui mangeraient sans travailler seraient des voleurs. Quatre vingt pour cent des habitants de l'Inde sont par force des voleurs, la moitié de l'année. Est-il surprenant que l'Inde soit devenue une vaste prison? La faim, voilà ce qui mène l'Inde au rouet. L'appel du rouet est le plus noble de tous. Parce que c'est un appel d'amour. Et l'amour c'est le Swaraj. Il nous faut songer aux milliers d'êtres humains qui sont plus maltraités que des animaux et qui se meurent. Le rouet est le breuvage qui ramène à la vie des milliers de nos compatriotes, hommes et femmes. Pourquoi, me dira-t-on peut-être, faut-il que ceux qui n'ont pas besoin de filer pour se nourrir se mettent au rouet? Parce que je mange ce qui ne m'appartient pas. Je vis de la spoliation de mes compatriotes. Suivez le trajet de la petite pièce de monnaie qui arrive dans votre poche, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que j'avance. Le _Swaraj_ ne représente rien aux millions d'individus qui ne savent comment employer leur inactivité forcée. Nous obtiendrons le _Swaraj_ prochainement, mais nous n'y arriverons que par la renaissance du rouet.

Je tiens au progrès, je tiens à la détermination personnelle, à la liberté, mais je les veux pour l'âme. Je doute que l'âge de l'acier soit supérieur à l'âge de pierre. Peu m'importe. C'est à l'évolution de l'âme qu'il nous faut consacrer toute notre intelligence et toutes nos autres facultés. Je n'éprouve pas la moindre difficulté à imaginer qu'un homme portant l'armure moderne puisse faire une découverte importante et durable pour l'humanité, mais il m'est encore plus facile d'imaginer que celui qui ne possède rien qu'un caillou et un clou pour éclairer sa route peut chanter des hymnes nouvelles de louange et d'amour et communiquer à un monde qui souffre un message de paix et de bonne volonté sur terre.

Je prétends qu'en perdant notre rouet nous avons perdu un de nos poumons et que nous souffrons de phtisie galopante. La restauration du rouet arrêtera le progrès de cette cruelle maladie. Il est certaines choses qu'il faut faire sous certains climats. C'est vers le rouet que sous le climat indien tous doivent tourner les yeux, pendant la période de transition tout au moins, et la majorité d'entre nous pour toujours.

Notre amour pour les tissus étrangers a détrôné le rouet, et c'est pourquoi je considère que porter ces tissus est un péché. Je dois avouer que je ne fais guère de distinction, ni même aucune distinction, entre l'économie politique et la morale. L'économie politique qui nuit au bien-être d'un individu ou d'une nation est immorale et par conséquent criminelle. L'économie politique qui permet à un pays d'en piller un autre est immorale. Il est criminel d'acheter des objets qui proviennent d'un travail insuffisamment rétribué et de s'en servir. Il serait criminel de ma part de me nourrir de blé américain, si en privant mon voisin le grainetier de sa clientèle je le condamne à mourir de faim. Il serait criminel également, et pour le même motif, que je porte les dernières nouveautés de _Regent Street_, lorsqu'en portant des vêtements filés et tissés par les fileurs et les tisseurs des alentours, non seulement je m'habille mais les habille et les nourris en même temps. Mon crime m'étant apparu tout à coup, mon devoir est de jeter dans les flammes les vêtements étrangers, de me purifier et de ne porter désormais que du _Khadi_ grossier fabriqué par mes voisins. Et si j'apprends que ces derniers ne se remettent pas volontiers au métier qu'ils ont abandonné, je dois afin de le rendre populaire me mettre moi-même au rouet.

Je me permets de faire remarquer au Poète que les vêtements que je lui demande de brûler doivent être et sont à lui. Il faut que ce soient les siens. Si à sa connaissance ils avaient appartenu aux pauvres et aux indigents, il leur aurait depuis longtemps rendu ce qui leur appartenait. Quand je brûle mes vêtements étrangers, je brûle l'objet de ma honte. Je ne dois pas insulter ceux qui sont nus en leur offrant des vêtements dont ils n'ont pas besoin, au lieu de leur donner du travail dont ils ont un besoin pressant. Je ne veux pas commettre le crime de devenir leur protecteur; seulement si j'apprends que j'ai contribué à leur pauvreté, je dois leur accorder une considération particulière, ne pas leur offrir des restes ou des vêtements qui ne me servent plus, mais leur donner ce que j'ai de mieux comme vêtements et de meilleur comme nourriture et m'associer à leur travail.

La Non Coopération ou «Swadeshi» n'a pas l'intention de devenir une doctrine exclusive. Je n'ai pas voulu par modestie crier sur les toits que le message de Non-coopération, de Non-Violence et de _Swadeshi_ s'adressait au monde entier. Il ne peut que s'effondrer, s'il ne porte pas de fruits sur le sol qui l'a vu naître. L'Inde n'a pas autre chose à partager pour l'instant avec le monde que sa dégradation, sa misère et ses plaies. Sont-ce ses anciens Shastras que nous devrions envoyer au monde? Ceux-ci ont paru dans diverses éditions, mais un monde incrédule et idolâtre refuse d'y jeter les yeux parce que nous qui sommes les héritiers et les dépositaires nous ne les suivons pas. Avant de songer à partager il faut posséder. Notre non-Coopération n'est dirigée ni contre les Anglais, ni contre l'Occident; elle est dirigée contre le système que les Anglais ont établi. Notre Non-Coopération est contre la civilisation matérielle, l'avidité et l'exploitation qui l'accompagnent. Notre Non-Coopération est une retraite en nous-mêmes, un refus de coopérer avec les administrateurs anglais à leurs conditions. Nous leur disons: venez, coopérez avec nous, à nos conditions, et ce sera pour notre bien, le vôtre et celui du monde entier. Il faut nous refuser à ce qu'on nous fasse perdre pied; un homme qui se noie est incapable de sauver les autres. Pour pouvoir sauver les autres, il faut d'abord être capable de se sauver soi-même. Le nationalisme indien n'est ni exclusif, ni agressif, ni destructeur. Il est salutaire et religieux et par conséquent humanitaire. Il faut que l'Inde apprenne à vivre, avant d'aspirer à mourir pour l'humanité. Les souris qui sont croquées par le chat parce qu'elles sont trop faibles pour se défendre n'ont aucun mérite à leur sacrifice forcé.

Fidèle à son instinct poétique, le Poète vit dans l'avenir. Il voudrait que nous fissions de même. Il montre à notre œil charmé le merveilleux tableau d'oiseaux qui prennent leur essor dans le ciel à l'aube, en chantant des hymnes de louange. Ces oiseaux ont eu leur nourriture quotidienne, ils ont pris leur essor, l'aile reposée, un sang pur et nouveau ayant couru dans leurs veines pendant la nuit précédente. J'ai eu la douleur de voir des oiseaux qui, faute de forces, ne pouvaient même pas agiter leurs ailes. L'oiseau humain, sous le ciel de l'Inde, se lève plus faible qu'il ne l'était lorsqu'il a fait semblant de se reposer. Pour des milliers d'êtres humains, c'est une éternelle vigile ou une éternelle léthargie. Leur condition est si pénible qu'il faut l'avoir vue pour y croire. Je n'ai pu calmer leur souffrance par un chant de Kabir. Ceux qui ont faim réclament un seul poème fortifiant, de la nourriture. On ne peut la leur donner. Il faut qu'ils la gagnent. Et ils ne peuvent la gagner qu'à la sueur de leur front.

Si nous prenons soin d'aujourd'hui, Dieu prendra soin du lendemain.

_13 octobre 1921_

LA PEUR DE LA MORT[90]

J'ai réuni diverses définitions du _Swaraj_. Une de celles-ci serait: Le _Swaraj_ consiste à ne pas avoir peur de la mort. Une nation que la peur de la mort peut influencer n'obtiendra pas le _Swaraj_ et l'obtiendrait-elle d'une façon quelconque, qu'elle ne saurait le conserver.

Les Anglais portent leur vie dans leur poche. Les Arabes et les Pathans considèrent que la mort n'est qu'un malaise comme un autre et ne pleurent jamais lorsqu'un de leurs parents meurt. Les femmes boers ignorent complètement cette crainte. Pendant la guerre des Boers des milliers de jeunes femmes devinrent veuves. Elles restaient indifférentes. Qu'importait la perte d'un époux ou d'un fils du moment que leur pays était sauvé! C'était assez et plus qu'assez. A quoi eût servi un époux si la patrie avait été réduite à l'esclavage? Mieux valait infiniment ensevelir les restes mortels d'un fils et chérir sa mémoire immortelle que de l'élever en esclave. Voilà comment les femmes boers se cuirassaient le cœur et donnaient joyeusement les êtres qui leur étaient chers à l'ange de la mort.

Ceux dont je viens de parler tuaient et étaient tués, mais que dire de ceux qui ne tuent pas et que l'on tue? Ceux-là deviennent l'objet de la vénération du monde, ils sont «le sel de la terre».

Anglais et Allemands se sont battus; ils ont tué et ils ont été tués. Comme résultat, la haine s'est accrue, il règne une agitation épouvantable et la condition actuelle de l'Europe est pitoyable. La duplicité grandit et chacun cherche à tromper les autres.

Le courage que nous voulons développer est d'un ordre plus élevé et c'est pour cette raison que nous espérons sous peu remporter une victoire éclatante.

Lorsque nous obtiendrons le _Swaraj_, un grand nombre d'entre nous auront cessé de craindre la mort, autrement nous n'aurions pas le _Swaraj_. Jusqu'à présent les jeunes gens surtout sont morts pour la cause. Ceux qui ont trouvé la mort à Aligarh avaient tous moins de vingt et un ans. Personne ne savait leur nom. Si le gouvernement tirait maintenant, j'espère que certains des chefs auraient l'occasion de s'offrir au sacrifice suprême.

Pourquoi sommes-nous bouleversés lorsque des enfants, des jeunes gens ou des vieillards meurent? Il ne se passe pas un instant sur cette terre sans que quelqu'un meure ou vienne au monde. Nous devrions sentir à quel point il est absurde de nous réjouir d'une naissance ou de pleurer une mort. Ceux qui croient à l'existence de l'âme--et quel Hindou, Musulman ou Parsi n'y croit pas?--savent que l'âme est immortelle. L'âme des morts et l'âme des vivants n'est qu'une. Le mouvement éternel de création et de destruction se poursuit sans interruption. Il n'y a rien en lui qui doive nous transporter de joie ou nous plonger dans le désespoir. Même en n'étendant l'idée de parenté qu'à nos compatriotes, si nous considérions toutes les naissances comme ayant lieu dans notre famille, combien en célébrerions-nous? Si nous pleurions toutes les morts qui ont lieu dans notre pays, nos yeux seraient à jamais remplis de larmes. Cette pensée devrait nous aider à nous délivrer de la crainte de la mort.

L'Inde, dit-on, est une nation de philosophes, et nous n'avons point refusé cet éloge. Et cependant il n'est guère de nation plus désemparée que la nôtre devant la mort, et dans l'Inde, nulle communauté peut-être ne le montre autant que les Hindous. Une seule naissance, et nous voilà transportés d'une joie ridicule; un décès et nous nous plongeons dans une orgie de lamentations bruyantes qui empêchent nos voisins de dormir pendant la nuit entière. Si nous voulons obtenir le _Swaraj_, et si, l'ayant obtenu, nous voulons en faire quelque chose dont nous puissions nous montrer fiers, il faut absolument nous guérir de cette frayeur absurde.

Qu'est-ce que la prison pour qui ne craint pas la mort?--Si le lecteur veut se donner la peine de réfléchir un instant, il se rendra compte que le _Swaraj_ tarde parce que nous ne sommes pas préparés à voir sans émotion venir la mort et des inconvénients moins sérieux que la mort. A mesure que le nombre des hommes innocents prêts à accueillir la mort avec joie augmentera, leur sacrifice deviendra un instrument puissant pour le salut des autres et la souffrance sera moindre. La souffrance que l'on supporte gaiement cesse d'être souffrance et se transmue en joie ineffable. L'homme qui fuit devant la souffrance est victime de tribulations continuelles avant que celle-ci ne l'atteigne si bien qu'il est à demi-mort lorsqu'elle arrive. Celui qui est prêt à tout accepter d'un cœur serein échappe à la douleur, sa sérénité agit comme un anesthésique.

J'ai été conduit à écrire sur ce sujet parce qu'il nous faut envisager la mort si nous voulons avoir le _Swaraj_ cette année. Celui qui a pris ses précautions échappe souvent aux accidents et il se peut que ce soit le cas pour nous. J'ai la ferme conviction que le Swadeshi nous y prépare. Lorsque le Swadeshi aura complètement atteint son but le gouvernement ni personne ne verra la nécessité de nous faire subir d'autres épreuves.

Néanmoins il vaut mieux que nous soyons prêts à toute contingence. Le pouvoir rend les hommes aveugles et sourds, ils sont incapables de voir ce qui est sous leur nez ni d'entendre ce qui gronde à leurs oreilles. Il est donc impossible de savoir ce que pourra faire un gouvernement ivre de son pouvoir. Il m'a semblé nécessaire que les patriotes se préparent à la mort, à la prison et à d'autres éventualités de ce genre.

Les braves vont au devant de la mort le sourire aux lèvres, ce qui ne les empêche pas d'être sur leur garde. Dans cette guerre non violente, il ne s'agit pas d'être téméraires. Nous n'avons pas l'intention d'aller en prison ou de mourir par un acte immoral. C'est en résistant aux lois oppressives de ce gouvernement que nous devons monter au gibet.

_13 octobre 1921_

[90] Article paru en gujerati dans le Nava Jevan.

HONOREZ LE PRINCE

Que le lecteur ne s'étonne pas du titre de cet article. Supposons que le Prince soit un frère par le sang et qu'il occupe un rang élevé, supposons que des voisins veuillent se servir de lui pour leurs fins honteuses, supposons encore qu'il soit prisonnier de notre voisin, que ma voix ne puisse parvenir jusqu'à lui et que ces mêmes voisins l'amènent dans mon village. Est-ce que le meilleur moyen de l'honorer ne serait pas de ne prendre aucune part aux cérémonies organisées en son honneur dans l'intention de l'exploiter, et de lui faire savoir qu'on l'exploite par tous les moyens à ma disposition? Ne serais-je pas un traître si je n'essayais pas de le mettre en garde contre le piège que lui tendent mes voisins?

Je ne doute pas un moment que la visite du Prince soit exploitée pour faire de la réclame au «bienveillant» Gouvernement Anglais qui administre l'Inde. Si son Altesse Royale y est invitée pour son plaisir personnel et son amusement, à un moment où l'Inde bouillonne de mécontentement, où les masses sont saturées d'hostilité envers le système de gouvernement qui les administre, où la famine est intense dans le Khulna et les _Ceded Districts_ et un conflit armé est déchaîné au Malabar, c'est un crime envers nous, c'est un crime envers l'Inde de dépenser des millions de roupies pour une simple réception lorsque des millions d'hommes meurent de faim. Huit millions de roupies ont été votés par le Conseil de Bombay rien que pour le défilé.

Des mesures de répression ont été prises en vue de cette visite sur tout le territoire. A Sindh, plus de cinquante Non-Coopérateurs ont été jetés en prison. Quelques-uns des plus braves Musulmans sont cités devant les tribunaux pour répondre de leurs opinions. Dix-neuf travailleurs pour la cause viennent d'être incarcérés au Bengale parmi lesquels Mr Sen Gupta, le plus célèbre avocat de l'endroit. Un _Pir_ (saint) musulman et trois autres travailleurs dévoués sont également en prison pour le même crime. Plusieurs chefs des Provinces sont emprisonnés et le meilleur d'entre eux comparaît pour avoir exprimé ce que je n'ai cessé de répéter dans les colonnes de ce journal et ce que les membres du Congrès ont dit continuellement depuis un an. Plusieurs chefs des Provinces du centre ont été privés de liberté pour le même motif. Un docteur extrêmement populaire, le docteur Paranjapye, homme universellement respecté pour son désintéressement, subit un emprisonnement sévère, comme un vulgaire criminel. Et je suis loin d'être au bout de la liste de Non-Coopérateurs qui sont en prison. Si la visite du Prince est une épreuve pour nous inciter à commettre un vrai crime ou une réponse au mécontentement grandissant, elle est, pour ne pas dire davantage, inopportune. Il n'y a pas le moindre doute que le peuple ne désire pas une visite de son Altesse Royale aux Indes, en ce moment. Il l'a fait savoir en termes non équivoques. Il a déclaré que Bombay devait observer le _hartal_, le jour de son arrivée. Faire venir le Prince, malgré l'opposition du peuple, est certainement une tyrannie.

Dans les circonstances actuelles, quelle doit être notre attitude? Nous devons boycotter toutes les réceptions en l'honneur du Prince, nous abstenir religieusement d'assister à aucune œuvre de charité, fêtes et feux d'artifices organisés à cette intention, refuser d'illuminer et ne pas envoyer nos enfants voir les illuminations.

Pour cela, nous devons publier des feuilles de propagande par milliers et les distribuer parmi le peuple, afin de lui montrer son devoir, et la véritable façon de rendre honneur au Prince est de faire en sorte qu'il trouve la ville déserte à son arrivée à Bombay.

Seulement distinguons entre le Prince et sa personne. Nous n'avons aucun sentiment d'animosité contre le Prince en tant qu'homme. Il ne sait probablement rien des sentiments de l'Inde il ignore probablement les mesures de répression. Il est probable qu'il ignore même les blessures dont le Pendjab saigne encore, qu'il ne sait point que la violation de la promesse envers l'Inde au sujet du Califat reste encore envenimée dans le cœur de tout Indien et que, de l'aveu même du Gouvernement, les membres des Conseils réformés bien qu'élus nominalement ne représentent en aucune façon les quelques cent milliers inscrits sur les listes électorales. Non seulement il serait cruel et inhumain de chercher à faire du mal au Prince, mais ce serait une trahison de notre part envers lui et envers nous-mêmes car nous avons juré de demeurer non violents. Frapper ou insulter le Prince serait de notre part faire à l'Inde et à l'Islam un tort plus grand que les Anglais n'en ont commis envers eux. Ils péchent parce qu'ils ne savent pas. Nous ne pouvons prétendre à la même ignorance. Nous avons, en connaissance de cause, promis devant Dieu et devant les hommes de ne faire mal à aucun individu appartenant de quelque façon au système de gouvernement que nous cherchons à détruire. Il est par conséquent de notre devoir de prendre toutes les précautions nécessaires pour protéger la personne du Prince, comme s'il s'agissait de nous-mêmes. Nous savons qu'en dépit de tous nos efforts, certains voudront prendre part aux diverses cérémonies, par crainte, par espoir, ou par choix. Ils ont autant que nous le droit de faire ce qui leur plaît. Voilà en quoi consiste la liberté que nous voulons obtenir et dont nous voulons jouir. Tant que nous devrons subir le joug profondément irritant d'une insolente bureaucratie, exerçons un grand empire sur nous-mêmes. S'il nous est possible de démontrer la fermeté de notre résolution en ne prenant aucune part au défilé et en montrant de la tolérance vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas notre manière de voir, nous ferons progresser très sensiblement notre cause.

_27 octobre 1921_

POINT DE VUE MORAL

Dès que nous cessons de nous appuyer sur la morale, nous cessons d'être religieux. On n'a point d'exemple de religion foulant aux pieds la morale. L'homme ne peut être cruel, menteur et incontinent, et avoir Dieu pour lui. A Bombay, les partisans de la Non-Coopération ont perdu leur équilibre moral. Indignés contre les Parsis et les Chrétiens qui prenaient part à la réception du Prince, ils ont voulu leur donner une leçon. Ils allaient au devant de représailles. A partir du 17, ce fut un jeu de bascule où personne ne gagna véritablement et où tout le monde perdit.

Ce n'est pas ainsi que nous arriverons au _Swaraj_. L'Inde ne veut pas du Bolchevisme, les gens aiment trop la paix pour tolérer l'anarchie. Ils s'inclineront devant celui qui rétablira ce qu'il est convenu d'appeler ordre. Il nous faut reconnaître la psychologie de l'Inde et ne pas chercher si ce désir avide de paix est un vice ou une vertu. Le type du Musulman de l'Inde est différent du Musulman des autres parties du globe; ses rapports avec les Indiens l'ont rendu plus docile que ses coreligionnaires des autres pays. Il ne peut supporter longtemps que sa vie ou sa fortune soient exposés à un danger évident. L'Hindou est d'une douceur légendaire, au point d'en être presque méprisable. Les Parsis préfèrent la paix à la guerre. A dire vrai, nous avons presque mis la religion au service de la paix. Cette mentalité est en même temps notre faiblesse et notre force.

Développons donc ce qu'elle a de meilleur, son côté religieux. Que «nulle» contrainte ne soit exercée en matière de religion. N'est-ce point une religion pour nous d'observer le Swadeshi et par conséquent le Khadi? Si la religion des autres ne le leur ordonne pas d'adopter le Swadeshi, nous n'avons pas le droit de les y contraindre. Nous avons désobéi à la règle universelle exprimée à nouveau dans le Coran... S'il est mal d'exercer de la contrainte quand il s'agit de la religion où nos convictions sont définies, il est plus mal encore de le faire lorsqu'il s'agit de questions de moindre importance.

Tout ce que nous pouvons, c'est de raisonner avec nos adversaires. Le plus loin où il nous soit permis d'aller est de Non-Coopérer avec eux dans la vie privée...

J'avoue que je n'ai pas toujours condamné les persécutions sociales aussi sévèrement que je l'aurais dû. J'aurais pu me séparer du mouvement, lorsque le mal s'est généralisé... Nous sommes devenus plus tolérants; néanmoins une légère coercition subsistait dont je ne tins pas compte pensant qu'elle mourrait d'elle-même. Je m'aperçus qu'à Bombay il n'en était rien. Elle affecta le 17 un caractère virulent.

Nous avons fait du tort à la cause du Califat et en même temps à celle du Pendjab et au _Swaraj_. Il faut que nous revenions sur nos pas et nous assurions scrupuleusement que les minorités ne soient en aucune façon molestées. S'il plaît aux Chrétiens de porter le chapeau et le pantalon, rien ne doit les en empêcher; si le Parsi tient à conserver son «fenta», il en a le droit absolu; si l'un et l'autre pensent qu'il y va de leur sécurité de s'associer au gouvernement, nous ne pouvons les détacher de leur erreur qu'en faisant appel à leur raison et non en leur cassant la tête. Plus nous voudrons contraindre, plus la sécurité du gouvernement sera grande, quand ce ne serait que parce que ce dernier possède des armes coercitives plus puissantes que les nôtres. Si nous avons recours à une coercition plus grande que celle du gouvernement, nous rendrons simplement l'Inde plus esclave qu'elle ne l'est déjà.

Le _Swaraj_, c'est la liberté pour chacun, pour le plus humble d'entre nous, de faire ce qu'il lui plaît, sans qu'aucun obstacle matériel soit mis en travers de cette liberté. La Non-Coopération non-violente est la méthode par laquelle nous développons l'opinion publique la plus libre et la mettons en valeur. Quand il y a complète liberté d'opinion, celle de la majorité doit faire loi. Si nous faisons partie de la minorité, nous pouvons nous montrer dignes de notre religion en lui demeurant fidèle malgré la pression exercée sur nous... Par notre folie, ne retardons pas l'heure du progrès.

_24 novembre 1921._

LA QUESTION DE SUPRÊME IMPORTANCE

D'ici quelques semaines, la Désobéissance Civile devrait battre son plein dans quelque partie de l'Inde. Le pays est familier maintenant avec la désobéissance partielle et individuelle. La Désobéissance Civile totale est une rébellion sans violence. Un champion convaincu de la Désobéissance Civile ignore purement et simplement l'autorité de l'Etat. Il se met hors la loi et prétend n'obéir à aucune des lois immorales de l'Etat. Il se refuse par exemple à payer les impôts et à reconnaître l'autorité de la loi dans ses rapports journaliers, il pénètre dans les casernes malgré la défense, afin de parler aux soldats, et se poste aux endroits même où il est interdit de stationner. Dans toutes ces actions, il n'emploie jamais la force et ne résiste jamais à la force employée contre lui. Il s'expose à la prison et aux autres méthodes violentes que l'on peut employer contre lui. Il agit ainsi, lorsque et parce qu'il considère que la liberté physique dont il paraît jouir est un intolérable fardeau. Il se dit que l'Etat n'accorde la liberté individuelle qu'autant que le citoyen se soumet à ses règles. Se soumettre aux lois de l'État, voilà le prix que tout citoyen doit payer pour sa liberté. Obéir à un État totalement ou largement injuste est un troc immoral de la liberté. Un citoyen qui reconnaît ainsi la nature malfaisante d'un État ne peut être satisfait d'y vivre par tolérance aux yeux de ceux qui ne partagent pas son opinion; il semble être un fléau pour la société, alors qu'il cherche uniquement et sans commettre de faute morale à se faire arrêter par l'État. La résistance civile ainsi comprise devient l'expression la plus puissante des tourments d'une âme, et une protestation éloquente contre le maintien d'un gouvernement malfaisant. N'est-ce point l'histoire de toute réforme? Les réformateurs, à la grande indignation de leurs semblables, n'ont pas rejeté même les plus innocents symboles quand ils avaient été associés à des pratiques immorales?

Lorsqu'un groupe d'hommes renie l'état sous la domination duquel ils ont vécu jusqu'alors, ils établissent presque leur propre gouvernement. Je dis presque, parce qu'ils ne vont pas jusqu'à employer la force lorsque l'Etat résiste. Leur _affaire_ est de se faire jeter en prison ou fusiller par l'Etat, si celui-ci ne reconnaît pas leur indépendance, ou en d'autres termes s'il ne s'incline pas devant leur volonté.

Ainsi, 3.000 Indiens dans l'Afrique du Sud, après avoir dûment averti le gouvernement du Transvaal, passèrent la frontière du Transvaal en 1914, défiant la loi d'immigration au Transvaal et contraignirent le gouvernement à les arrêter. Quand il ne put arriver à les provoquer à la violence ou les forcer à la soumission, il céda à leur réclamation. Un groupe de gens faisant de la résistance civile est donc comme une armée sujette à toute la discipline du soldat, mais à une discipline plus dure parce qu'il lui manque la surexcitation habituelle à la vie d'un soldat ordinaire. Et comme une armée de résistance civile est ou devrait être dégagée de l'esprit de représailles, elle requiert le moindre nombre de soldats. En vérité, un seul homme résistant civilement suffit à remporter la victoire de la Justice sur l'Injustice.

Le Comité du Congrès de toute l'Inde a autorisé les Comités du Congrès des provinces à commencer la désobéissance civile, sous leur propre responsabilité. J'espère qu'ils donneront au mot responsabilité toute son importance et ne commenceront pas de gaieté de cœur. Toutes les conditions doivent être remplies. Parler encore d'Union Musulmane, de Non-Violence, de _Swadeshi_ et de la suppression de l'Intouchabilité, montre que ces questions ne sont pas arrivées à faire partie intégrale de notre existence nationale... Il serait d'ailleurs préférable de veiller et d'attendre que l'expérience ait lieu dans une partie de l'Inde, tout d'abord... Les régiments qui veillent et qui attendent coopèrent aussi activement que ceux qui se battent véritablement. La seule circonstance qui pourrait autoriser une désobéissance individuelle simultanée pendant que l'expérience aura lieu, serait l'opposition du gouvernement au progrès tranquille du _Swadeshi_; si par exemple un fileur habile qui enseigne son art et l'organise se voyait interdire cette occupation, son devoir serait de ne tenir aucun compte de l'ordre reçu et de courir le risque d'être emprisonné. Pour ce qui est de tout le reste, pendant qu'une partie du pays prendra part à l'offensive et enfreindra délibérément toutes les lois amorales de l'État qu'il lui sera possible d'enfreindre, il vaudra mieux que toutes les autres parties de l'Inde respectent scrupuleusement les ordres et les instructions données. Il est inutile d'ajouter que toute révolte violente dans une autre partie de l'Inde ferait nécessairement du tort à la tentative et même y mettrait fin. Les autres parties de l'Inde devront donc rester calmes et tranquilles, même si les habitants de la région de l'Inde où l'expérience a lieu étaient emprisonnés, criblés de balles ou traités cruellement, d'une façon quelconque par les autorités. Il nous faut être certains qu'elles se montreront à la hauteur de toutes les éventualités possibles.

_10 novembre 1921._

INTROSPECTION

Certains correspondants m'ont écrit en termes touchants pour me demander de ne pas me suicider en janvier si nous n'avons pas obtenu le _Swaraj_ d'ici là et si je suis encore en liberté. Je me rends compte que les mots n'expriment qu'imparfaitement la pensée, surtout lorsque la pensée elle-même est incomplète ou confuse. Je pensais avoir écrit dans le _Navjivan_ assez clairement, mais je m'aperçois que la traduction a été mal comprise par beaucoup...

Une des principales raisons de l'erreur provient de ce que l'on me considère comme un homme parfait. Les amis qui connaissent mes préférences pour la Bhagavad Gita m'ont démontré que ma menace de suicide était en contradiction avec les enseignements que je cherchais à mettre en pratique et m'ont jeté à la tête les versets à l'appui. Tous ces mentors semblent oublier que je ne suis pas autre chose qu'un homme cherchant la vérité. Je prétends avoir trouvé le chemin qui mène à la Vérité, je prétends faire un effort incessant pour la découvrir, mais j'admets que je ne l'ai pas encore trouvée. Découvrir la vérité absolue, c'est se réaliser soi-même et réaliser sa destinée, c'est-à-dire atteindre la perfection. J'ai péniblement conscience de mes imperfections, et c'est en cela que consiste ma force, parce qu'il est rare qu'un homme sache ce qui lui manque.

Si j'étais parfait, j'avoue que la misère de ceux qui m'entourent ne m'affecterait pas comme elle le fait. J'en prendrais note, je prescrirais un remède, et par la puissance immuable de la vérité qui serait en moi je le ferais adopter. Mais pour l'instant je ne puis voir qu'indistinctement comme dans un miroir, et je dois par conséquent chercher à convaincre par des méthodes lentes et laborieuses et qui ne réussissent pas toujours. Dans ces conditions, je ne serais même pas humain si, connaissant comme je le fais la misère qui règne sur ce sol et que l'on pourrait éviter, et voyant à l'ombre même du Maître de l'Univers des êtres qui ne sont que des squelettes, je n'éprouvais aucune sympathie pour les millions d'hommes qui dans l'Inde souffrent et se taisent.

Je suis soutenu par l'espoir que cette misère diminuera peu à peu; mais supposez que malgré toute ma sensibilité et tous mes efforts pour faire parvenir le message guérisseur du rouet au cœur de la nation l'oreille seule l'ait entendu, supposez encore que dans l'excitation des douze derniers mois il n'y ait eu dans le programme aucune foi véritable, supposez enfin que le message ne soit pas parvenu jusqu'au cœur des Anglais; ne devrais-je pas douter de mon _tapasya_ et sentir que je ne suis plus digne de diriger la lutte? Ne devrais-je pas m'agenouiller en toute humilité devant mon Créateur et lui demander de me délivrer de mon corps inutile et de faire de moi un instrument plus capable de servir?

Le _Swaraj_ consiste en un changement de gouvernement où le contrôle effectif se trouve placé entre les mains du peuple. Mais ce n'en est que la forme extérieure. Ce qui en est le fond et ce que je désire ardemment, c'est une acceptation nette des moyens et par conséquent une transformation véritable du cœur chez le peuple. Je suis persuadé qu'il ne faut pas des siècles pour que les Hindous renoncent à leur péché d'intouchabilité, pour que les Hindous et les Musulmans abandonnent leur inimitié et considèrent qu'une amitié qui vient du cœur est un facteur éternel de l'existence nationale, pour que tous adoptent le _Charka_ comme unique moyen universel permettant de sauver l'Inde au point de vue économique; enfin, pour que tous croient que la méthode Non-Violente seule donnera la liberté à l'Inde. L'adoption libre, intelligente, et décidée de ce programme par la nation suffit selon moi pour que le principe essentiel soit acquis. Le symbole, c'est-à-dire le transfert des pouvoirs, ne peut manquer de suivre, de même que la graine bien semée doit germer et devenir un arbre.

Le lecteur pourra donc le voir à ce que j'ai déclaré incidemment à mes amis à Poona et répété ensuite à d'autres n'était pas autre chose qu'une confession de mes imperfections, exprimant à quel point je me sentais indigne de la noble cause dont j'ai pour l'instant l'air d'être le chef. Je n'ai formulé aucune doctrine désespérée. Au contraire, je n'ai jamais été aussi convaincu que je le suis à l'heure où j'écris que nous acquerrons le principe essentiel cette année. J'ai déclaré également qu'étant idéaliste pratique je devrais me considérer comme indigne de diriger une cause, si je craignais de ne pouvoir la conduire au succès. La doctrine qui veut le travail dans le détachement signifie aussi bien la recherche inexorable de la vérité que le retour sur ses pas si l'on s'est trompé, ou la renonciation sans regret du rôle de chef lorsqu'on découvre qu'on n'en est pas digne.

Je n'ai fait qu'esquisser imparfaitement mon désir intense de me perdre dans l'Eternel et de devenir un simple morceau d'argile entre les mains du Divin Potier, afin que mes services deviennent plus certains parce qu'ils ne seront plus entravés par mon être inférieur.

_17 novembre 1921_

LE ROLE DES FEMMES

Les femmes de Calcutta ayant abordé des messieurs de Calcutta pour essayer de leur vendre du _Khadi_, un télégramme annonce dans les journaux qu'un groupe d'entre elles a été arrêté comprenant l'épouse dévouée du Président élu, sa sœur qui est veuve et sa nièce. J'avais espéré qu'au début tout au moins on épargnerait aux femmes l'honneur de la prison. Il était entendu que leur Résistance Civile ne serait pas agressive. Mais le gouvernement du Bengale dans son zèle impartial ne fait aucune différence entre les sexes et a conféré cet honneur à trois femmes de Calcutta. J'espère que le pays tout entier fera bon accueil à cette innovation. Il faut que les femmes prennent part à l'établissement du _Swaraj_ aussi bien que les hommes. Il est probable que dans cette lutte pacifique la femme l'emportera sur l'homme. Nous savons que sa dévotion religieuse est toujours plus grande que celle de l'homme, son sexe se distingue par sa souffrance silencieuse et digne. Et maintenant que le gouvernement du Bengale a traîné la femme sur le champ de bataille, j'espère que toutes les femmes du Bengale vont relever la provocation et s'organiser. En tout cas, elles étaient tenues pour l'honneur de leur sexe de remplacer les hommes lorsqu'un certain nombre d'entre eux auraient été mis hors de combat. Mais à présent, que ce soit en partageant aux côtés de l'homme les souffrances de la vie de prison! Dieu veillera sur elles...

Je conseillerais aux femmes de l'Inde de recueillir sans bruit et sans perdre de temps le nom de celles qui sont prêtes à s'avancer sur la ligne de feu. Que leur offre soit adressée aux femmes du Bengale et que celles-ci sentent que leurs sœurs des autres provinces sont prêtes à suivre leur noble exemple. Il est probable qu'un petit nombre seul sera disposé à courir le risque de la prison et tout ce que cela doit représenter pour une femme. La nation ne pourra qu'être fière, même si quelques-unes seulement s'offrent tout d'abord au sacrifice.

_15 décembre 1921._

L'INDÉPENDANCE

Maulana Hasrat Mohani a défendu l'Indépendance avec beaucoup de courage, d'abord sur l'estrade du Congrès, puis comme Président de la Ligue Musulmane, et il a été heureusement battu chaque fois. Il est impossible de se méprendre sur le sens des paroles du Maulana: il voudrait rompre tout rapport avec le peuple britannique même à titre d'associé et d'égal, et quand bien même la question du Califat aurait été résolue d'une façon satisfaisante. Il n'est pas bon d'avancer que la question du Califat ne saurait être résolue sans une indépendance absolue. Nous ne faisons qu'en discuter la théorie. S'il faut l'indépendance absolue pour que la question du Califat soit résolue, c'est-à-dire si le peuple britannique se montre toujours hostile aux aspirations du monde musulman, nous n'avons d'autre parti à prendre que d'insister pour l'avoir, il y va de l'intérêt commun. L'Inde ne peut se permettre de donner à l'Angleterre, ne fût-ce que son appui moral, et doit se passer de l'appui moral et matériel de l'Angleterre si elle ne peut la décider à se montrer bien disposée à l'égard de l'Islam.

Mais si nous supposons que la Grande-Bretagne change d'attitude, et je sais qu'elle le fera lorsqu'elle se rendra compte que l'Inde est forte, il serait illégitime au point de vue religieux de continuer à réclamer l'Indépendance. Ce procédé serait déplacé et vindicatif, il équivaudrait à nier l'existence de Dieu, car ce refus serait alors fondé sur la supposition que le peuple britannique est incapable de répondre au Dieu qui se trouve en chacun de nous, principe qui ne saurait se défendre ni par le Musulman croyant, ni par l'Hindou croyant.

L'Inde devra mettre toute sa gloire, non à traiter les Anglais en ennemis qu'il faut expulser à la première occasion, mais à s'en faire des amis et des associés dans la nouvelle république de nations qui remplacera un empire basé sur l'exploitation des races et des nations plus faibles de la terre et par conséquent sur la force.

Voyons clairement quel sera le sens du _Swaraj_ si nous conservons nos rapports avec la Grande-Bretagne. Assurément, c'est la possibilité pour l'Inde de déclarer son indépendance si elle le désire. Le _Swaraj_ ne sera donc pas un don gratuit du Parlement Britannique. Ce sera la déclaration du droit de l'Inde à être représentée entièrement. Sans doute le _Swaraj_ sera exprimé par un Acte du Parlement; mais cet acte ne sera qu'une ratification courtoise du vœu exprimé par le peuple de l'Inde, comme ce fut le cas pour l'Afrique du Sud. La Chambre des Communes ne put en modifier un seul adverbe. La ratification, en ce qui nous concerne, sera un traité où la Grande-Bretagne sera intéressée.

Il est possible que ce _Swaraj_-là nous ne l'obtenions pas cette année, peut-être pas avant une autre génération; mais je n'ai jamais songé à rien de moins. Lorsque le moment de l'accord sera venu, le Parlement Anglais ratifiera les vœux du peuple de l'Inde, non par la voie de la bureaucratie, mais par l'intermédiaire des représentants que celle-ci se sera choisis librement.

Le _Swaraj_ ne pourra jamais être le don d'une nation à une autre. C'est un trésor qu'il faut acheter au prix du sang le plus pur de la nation. Ce ne sera plus un don lorsque nous l'aurons payé chèrement. Le Vice-Roi s'est trompé en disant qu'il faudrait bien que le _Swaraj_ nous vînt du Parlement Britannique s'il ne nous venait par l'épée. Il n'était guère flatteur pour son pays de laisser entendre à ses auditeurs que l'Angleterre était incapable de prêter l'oreille à la pression morale de la souffrance, il faisait injure à leur intelligence s'il voulait leur faire croire que le Parlement Britannique donnerait le _Swaraj_ à l'Inde quand il le voudrait, sans se soucier de ses désirs et de ses aspirations. En réalité, le _Swaraj_ sera le fruit d'un incessant labeur et d'intenses souffrances...

_5 janvier 1922._

LETTRE DE M. GANDHI AU VICE-ROI

_A Son Excellence le Vice-Roi des Indes, Delhi._

Monsieur,

Bardoli est un petit _Tehsil_ du district de Sura dans la Présidence de Bombay, qui compte environ 87000 habitants, tout compris.

Il a décidé le 29 janvier dernier, sous la présidence de M. Vithalbhai Patel, d'entreprendre la Désobéissance Civile, ayant démontré qu'il remplissait les conditions requises par le Comité du Congrès de toute l'Inde qui s'était réuni le 1er novembre. Mais comme je suis peut-être en grande partie responsable de la résolution prise par Bardoli, je considère que je dois à votre Excellence et au Public d'expliquer les raisons qui ont amené cette décision.

Le Comité du Congrès de toute l'Inde, dans la réunion à laquelle j'ai déjà fait allusion, avait décidé que Bardoli serait le premier bataillon à entreprendre la Désobéissance Civile, afin de marquer la révolte de la nation contre le gouvernement pour son refus criminel et persistant d'apprécier à sa juste valeur la décision de l'Inde au sujet du Califat, du Pendjab et du _Swaraj_.

Puis, le 17 novembre dernier, eut lieu l'émeute regrettable et malheureuse de Bombay qui nous força de remettre l'action projetée par Bardoli.

Entre temps, commença avec l'approbation du Gouvernement de l'Inde, une répression des plus virulentes au Bengale, dans l'Assam, dans les Provinces Unies, au Pendjab, dans la province de Delhi et jusqu'à un certain point dans le Bihav Orissa et ailleurs.

Je sais que le mot _répression_ employé pour décrire l'action des autorités vous déplaît. A mon avis une mesure qui dépasse ce que demande la situation n'est pas autre chose que de la répression. Piller les biens, assaillir les innocents, traiter les prisonniers avec brutalité et les fouetter ne peut être considéré comme une action permise ou nécessaire. On ne peut qualifier cette infraction officielle aux lois que du nom de répression illégale. Il est possible d'admettre, jusqu'à un certain point, que les Non-Coopérateurs et leurs partisans ont procédé par intimidation lors des _hartal_... mais ceci ne saurait justifier l'interdiction en bloc des réunions publiques paisibles et de l'enrôlement paisible des volontaires, en donnant un sens détourné à une loi dirigée contre des activités manifestement violentes d'intention et d'action; et de même on ne peut désigner autrement que par le mot de répression les poursuites contre des gens innocents selon une application illégale, à notre avis, de la loi ordinaire, ou l'atteinte portée à la liberté de la presse en s'appuyant sur une loi qu'on avait promis d'abroger.

La tâche que le pays doit entreprendre immédiatement est de sauver de la paralysie la liberté de parole, la liberté d'association et la liberté de la presse.....

Dans les circonstances actuelles, le pays n'a d'autre parti que d'adopter une méthode non-violente afin obtenir satisfaction.... Si la politique du gouvernement était restée neutre, s'il avait laissé à l'opinion publique la possibilité de se développer et de produire tout son effet, il eût été possible de remettre la Désobéissance Civile jusqu'à ce que le Congrès ait acquis un contrôle effectif des forces de violence et obtenu des millions d'adhérents une discipline plus grande. Mais cette répression illégale (en quelque sorte sans parallèle dans l'histoire de notre malheureux pays) nous a fait un devoir impératif d'adopter immédiatement la Désobéissance Civile en masse. Le Comité d'Action du Congrès l'a limitée à quelques régions, que je dois fixer de temps à autre, et qui pour l'instant sont restreintes à Bardoli. Cette autorité me permettrait de donner immédiatement mon consentement à un groupe de cent villages de Guntur dans la présidence de Madras, s'ils sont capables de se conformer strictement aux conditions de non-violence, d'union des différentes classes, de manufacture de khadi et de son emploi, et de l'intouchabilité.

Je voudrais, avant que le peuple de Bardoli commençât véritablement la Désobéissance Civile, insister respectueusement auprès de vous pour vous prier comme chef du gouvernement de l'Inde de considérer à nouveau votre politique, de rendre la liberté à tous les Non-Coopérateurs condamnés ou en jugement pour leur activité non violente, et d'exprimer en termes précis une politique de non-intervention dans les activités non-violentes du pays entreprises pour faire rendre justice au Califat ou au Pendjab, ou pour le _Swaraj_, ou pour toute autre question, même au cas où celles-ci sont passibles de répression, d'après certains articles du Code pénal criminel ou de toute autre loi, à condition bien entendu que la Non-violence soit maintenue.

Je voudrais aussi vous demander avec insistance de libérer la Presse de tout contrôle administratif et de rembourser toutes les amendes récemment imposées. En vous adressant ces diverses prières, je demande simplement à votre Excellence de faire ce qui se fait dans tous les pays qui prétendent avoir à leur tête un gouvernement civilisé. S'il vous était possible de faire la déclaration nécessaire dans les huit jours qui suivront la publication de ce manifeste, je pourrais conseiller de remettre la Désobéissance Civile jusqu'à ce que les Non-coopérateurs sortis de prison aient eu le temps de considérer à nouveau la question. Si le Gouvernement fait la déclaration demandée, j'y verrai une preuve de son désir sincère de céder devant l'opinion publique. Je n'aurai alors aucune hésitation à conseiller au pays de continuer, sans contrainte violente d'un côté ou de l'autre, à former l'opinion publique, m'en rapportant à celle-ci pour obtenir satisfaction aux demandes qui ont été exprimées et qui ne peuvent changer.

La Désobéissance Civile agressive n'aurait lieu dans ce cas que si le gouvernement s'écartait de sa politique de neutralité absolue, ou s'il refusait de plier devant l'opinion nettement exprimée par la grande majorité du peuple de l'Inde.

Croyez-moi Le serviteur et l'ami dévoué de Votre Excellence

M. K. Gandhi.

_9 février 1922_

LA SEULE SOLUTION POSSIBLE

Ce n'est pas sans avoir beaucoup réfléchi et prié que j'ai écrit ma lettre à son Excellence le Vice-Roi. Cette lettre n'est pas une menace, chaque mot dit exactement ce qu'il veut dire. J'ai supplié du fond du cœur le tyran de renoncer au mal. Le tyran, ce n'est pas Lord Reading, mais le système qu'il représente et dont il n'est lui-même que l'impuissante et inconsciente victime. Mais tout système ne fait qu'un avec la personne qui le représente. Aujourd'hui, c'est Lord Reading qui le personnifie, quelque inconscient qu'il soit. Je l'ai prié en toute humilité de considérer la position et de se demander si un mépris officiel des lois peut se justifier d'une façon quelconque. Qu'il jette les yeux sur le compte rendu de la semaine. Tout y est strictement vrai, à moins que les témoins ne soient tous des menteurs. De pareilles choses devraient-elles être possibles?

Mais dira-t-on, que faites-vous du mépris de l'autorité? Eh bien, le mépris de l'autorité (non-violent en tout cas) devrait-il justifier un abus barbare et malfaisant de cette même autorité?

Si le Vice-Roi ne voit pas ou ne veut pas voir la simplicité incroyable de la solution, l'Inde doit-elle ne rien faire? Il faut que la Désobéissance civile défensive continue à tout prix. Et si l'Inde entière déclarait que les réunions même paisibles ne peuvent avoir lieu sans autorisation, que les enrôlements des volontaires ne peuvent avoir lieu sans autorisation, et que les journaux ne peuvent paraître sans autorisation, cette prohibition serait inadmissible. On ne peut obliger un homme à demander à un autre la permission de respirer, de boire et de manger. Les trois choses que j'ai nommées sont l'air, la boisson et l'aliment nécessaires à l'activité publique.

_9 février 1922_

TROP SACRÉ POUR ÊTRE PUBLIÉ

Il est certaines choses que l'on préfère ne pas voir publiées non parce qu'elles sont secrètes mais parce qu'elles ont un caractère trop sacré. Parfois la version imprimée produit une impression absolument différente de la parole, bien que le reportage en soit strictement exact. Quand je dis à un enfant en plaisantant, ou en fronçant les sourcils, qu'il est un démon, il ne serait pas juste de dire que j'ai appelé quelqu'un démon sans fournir de longues explications donnant les causes et les raisons. Un mauvais service de ce genre m'a été rendu par un reporter animé, je crois, des meilleures intentions à mon égard, dans le compte rendu d'une conversation que j'ai eue et d'un discours que j'ai fait à l'Ashram du Satyagraha et qui a été publié dans la _Chronique de Bombay_ du 2 courant. Il m'est désagréable que l'on fasse de la publicité à des choses de ce genre. Une conversation rapide est pleine d'allusions à demi mot; et à moins d'y ajouter d'abondantes notes il est impossible de la rapporter exactement. On me fait dire, par exemple, que Shantiniketan est pour le progrès matériel, et que Satyagraha Ashram existe uniquement pour le progrès spirituel. Lorsque le Poète lira ceci ou bien il en rira en se rappelant que je suis incapable de dire ou de vouloir laisser entendre une chose pareille de Shantiniketan, ou bien il sera irrité et découragé à la pensée que je manque de sens artistique et d'intelligence au point de ne pas voir ce qu'il y a de spirituel à Shantiniketan. Le Poète, j'en suis persuadé, ne me fera pas l'injure de me juger capable de penser ce qui m'est attribué. Je pourrais dire au poète, comme je l'ai fait d'ailleurs, que Shantiniketan manque de discipline. Il en a ri, a même assumé la responsabilité de ce qui faisait l'objet de ma critique et l'a défendu en disant qu'il était poète et que Shantiniketan était sa distraction, qu'il ne savait que chanter et faire chanter les autres; je pourrais, moi, y introduire toute la discipline que je voudrais; mais lui n'était pas autre chose qu'un poète. Le lecteur doit savoir que j'ai fait plusieurs séjours au Shantiniketan. J'ai la permission de le considérer comme une retraite et comme une demeure. Mes fils y ont vécu lorsque j'étais en Europe, ainsi qu'à Gurukula. Ma conversation avec le professeur hindou venait de notre commune affection pour Shantiniketan. Comment Shantiniketan pourrait-il être autrement que spirituel lorsque l'auteur de la poésie purement spirituelle y est l'esprit qui domine. Je ne suis pas assez stupide pour supposer qu'un endroit où vit Debendranath Tagore puisse manquer de spiritualité. Les lecteurs de la _Jeune Inde_ savent que de temps en temps j'ai reçu de Shantiniketan un breuvage spirituel que m'envoyait Barodada[91] qui veille incessamment sur moi et prie pour le succès de ma mission. Je m'empresse de dire au lecteur que je considère un grand nombre de professeurs et de maîtres de Shantiniketan comme des hommes d'une haute spiritualité et d'une grande noblesse et que c'est pour moi un privilège de les connaître. Je dois ajouter pour plus ample information que je considère la province du Bengale comme la plus spirituelle de toutes. La conversation si malencontreusement reproduite avait eu lieu sur un ton de plaisanterie. J'ai souvent déclaré à ceux qui aiment Shantiniketan que la spiritualité était plus grande à l'Ashram qu'à Shantiniketan; mais dans cette rivalité il ne faut pas voir une prétention de supériorité. Je désire ardemment que l'Ashram reste caché aux yeux du public. Nous y sommes un groupe de travailleurs pour la cause, humbles et peu savants, qui connaissons nos faiblesses et essayons de les comprendre encore davantage. Nous cherchons avec ardeur à découvrir la vérité et désirons vivre et mourir pour elle. On ne devrait jamais essayer de comparer deux institutions analogues, mais non identiques. S'il fallait comparer cependant, je dirais que, malgré la discipline de l'Ashram et son lever matinal, je voterais avec sincérité pour Shantiniketan, parce qu'il est le frère aîné, bien plus avancé en âge et, je le sais, en sagesse également. Il y a un «mais» cependant; il faut que les habitants de Shantiniketan prennent garde à l'avance de la petite retraite du Gujerat ailleurs.....

_9 janvier 1922._

[91] Durjendranath Tagore, le philosophe, frère aîné de Rabindranath.

LE CRIME DE CHAURI-CHAURA

Dieu a été d'une bonté excessive pour moi. Il vient de m'avertir pour la troisième fois que dans l'Inde ne règne pas encore cette atmosphère de Vérité et de Non-Violence qui peut seule justifier la Désobéissance civile en masse, celle qui peut être vraiment nommée civile, c'est-à-dire douce, humble, sage, volontaire et cependant aimante, jamais criminelle ou haïssable.

Il m'avertit en 1919, lorsque commença l'agitation soulevée par la loi Rowlatt. Ahmedabad, Virangham et Kheda ont erré. Amritsar et Kasur ont erré. Je suis revenu sur mes pas, j'avais fait une erreur de calcul aussi énorme que l'Himalaya. Je me suis humilié devant Dieu et devant les hommes, et non seulement j'ai suspendu la Désobéissance civile en masse, mais j'ai suspendu la mienne qui devait être, je le sais, civile et non-violente.

Dieu m'avertit ensuite d'une façon terrible. Il me rendit le témoin oculaire des actes accomplis par la populace le 17 novembre à Bombay. Elle agissait dans l'intérêt de la Non-coopération. J'annonçai mon intention de suspendre la désobéissance civile en masse qui devait commencer immédiatement à Bardoli. L'humiliation que j'éprouvai fut plus grande encore qu'en 1919, mais elle me fit du bien. Je suis persuadé que la Nation y gagna. Par cette suspension, l'Inde montra qu'elle était pour la Vérité et la Non-Violence.

Mais l'humiliation la plus amère que je dusse ressentir était encore à venir. Madras m'avait prévenu, mais je n'en avais pas tenu compte. Dieu me parla clairement par Chauri-Chaura. Il y eut, si je ne me trompe, ample provocation de la part des agents de la police qui furent si brutalement mis en pièces. Ils n'avaient pas tenu compte de l'assurance donnée par l'inspecteur que le peuple ne serait pas molesté, et lorsque la procession fut passée insultèrent et inquiétèrent les retardataires isolés. Ceux-ci appelèrent à l'aide. La foule revint. La police fit feu, puis ayant épuisé le peu de munitions qu'elle possédait se réfugia dans le _Thana_ (commissariat). La foule, me dit alors mon informateur, mit le feu au _thana_ où les agents s'étaient emprisonnés eux-mêmes. Ils voulurent s'enfuir pour échapper à la mort, furent massacrés, et leurs restes déchiquetés furent lancés dans la flamme dévorante.

Aucun volontaire non-coopérateur n'a pris part à la brutalité commise. Non seulement la foule avait été provoquée, mais elle connaissait par expérience la tyrannie arbitraire de la police de ce district. Aucune provocation ne saurait pourtant justifier le meurtre brutal d'hommes qui étaient devenus sans défense et s'étaient remis virtuellement à la merci de la foule. Et alors que l'Inde prétend être non-violente et espère monter par ses méthodes non-violentes sur le trône de la liberté, la violence de la foule, même occasionnée par une sérieuse provocation, est d'un bien triste augure. Supposez que Dieu ait permis à la Désobéissance Civile de Bardoli de réussir, le Gouvernement eût abdiqué en faveur des vainqueurs de Bardoli, et qui donc eût maîtrisé cet élément déréglé capable de commettre des actions inhumaines lorsqu'on le provoque? Pour arriver par la Non-violence à un gouvernement indépendant, il faut la maîtrise non-violente des éléments violents du pays. Les Non-Coopérateurs non-violents ne peuvent réussir que s'ils parviennent à maîtriser les hommes sans aveu de l'Inde, ou en d'autres termes lorsque ces derniers auront appris, soit par religion, soit par patriotisme, à s'abstenir de leurs violences, pendant la campagne de Non-Coopération, tout au moins. La tragédie de Chauri-Chaura fut donc pour nous un réveil absolu.

Mais, me murmurait la voix de Satan, ton manifeste au Vice-Roi, ta réponse à sa lettre? Ce fut la coupe d'humiliation la plus amère. «C'est assurément une lâcheté de s'abstenir au lendemain de menaces pompeuses adressées au Gouvernement et de promesses faites au peuple de Bardoli». Satan m'invitait ainsi à renier la Vérité et par conséquent la religion, à renier Dieu lui-même. J'exposai au Comité d'Action et à d'autres de mes camarades qui se trouvaient près de moi mes doutes et mes difficultés. Tous ne furent pas d'accord avec moi au début; il est plus que probable qu'à l'heure actuelle il en est encore qui ne le sont pas. Mais il est rare qu'un homme ait le bonheur de rencontrer autour de lui des collègues et des camarades si pleins d'égards et d'indulgence. Ils comprirent mes difficultés et écoutèrent patiemment mes raisons. Le public connaît les décisions prises par le Comité d'Action. Au point de vue politique, renverser brusquement tout le programme agressif peut paraître absurde et déraisonnable, mais il n'est point douteux qu'au point de vue religieux c'est un acte logique et je me permets d'assurer à ceux qui n'en sont pas certains que le pays a gagné à mon humiliation et à la confession que j'ai faite de mon erreur.

La seule vertu à laquelle je prétende, c'est la Vérité et la Non-Violence. Je ne prétends à aucun pouvoir surhumain. Je possède la même chair corruptible que le plus faible de mes semblables et suis par conséquent aussi porté qu'eux à me tromper. Mes services ont bien des limitations, mais Dieu les a bénis malgré leurs imperfections. La confession des fautes, c'est le coup de balai qui enlève la saleté et laisse la surface plus nette qu'auparavant. Je me sens plus fort de m'être confessé. La cause doit gagner par son recul même. Un homme ne parvient jamais à son but s'il persiste à s'écarter de la bonne route.

On a déclaré que Chauri-Chaura ne pouvait avoir d'influence sur Bardoli. Il n'y aurait de danger, assure-t-on, que si Bardoli se laissait influencer par Chauri-Chaura et se trouvait lui-même entraîné à la violence. Et de cela je n'ai pas la moindre crainte. Le peuple de Bardoli est à mon avis le plus pacifique de l'Inde; seulement, Bardoli n'est qu'un point minuscule sur la carte de l'Inde. Ses efforts ne peuvent réussir que s'il a la coopération parfaite des autres parties du territoire. La Désobéissance de Bardoli ne sera civile que si les autres régions de l'Inde demeurent non-violentes. De même qu'il suffit d'un grain d'arsenic pour empoisonner une jarre de lait et le rendre impropre à la consommation, le poison mortel de Chauri-Chaura suffit à rendre inacceptable l'attitude civile même de Bardoli.

Cette tragédie est, après tout, le symptôme d'un mal qui s'aggrave. Je n'ai jamais supposé que là où il y avait répression il y eût absence totale de violence mentale ou physique. Seulement j'avais cru, comme je le crois toujours et les pages de la _Jeune Inde_ le prouvent abondamment, que dans les endroits où elle a lieu, la répression n'est pas proportionnée au peu d'importance de la violence populaire... La Désobéissance civile ne doit comporter aucune excitation. Elle est une préparation à la souffrance muette. Son effet est merveilleux, quoique imperceptible et doux... La tragédie de Chauri-Chaura est réellement le poteau indicateur sur notre route qui nous montre le chemin dangereux dans lequel l'Inde pourrait s'engager, si de sérieuses précautions n'étaient pas prises. Si nous ne voulons pas que la violence naisse de la non-violence, il est évident qu'il nous faut revenir rapidement sur nos pas, rétablir une atmosphère de calme, réorganiser notre programme et ne pas songer à commencer la Désobéissance Civile en masse, avant d'être certains que la paix sera maintenue en dépit de toutes les provocations du gouvernement. Il faut que nous soyons assurés qu'aucune partie du pays ne commencera sans autorisation la Désobéissance Civile en masse.

L'organisation du Congrès est loin d'être parfaite et ses instructions sont exécutées avec négligence. Nous n'avons pas organisé de Comités dans chaque village; et là où nous l'avons fait, ils ne se conforment pas toujours à nos instructions. Nous n'avons guère plus de dix millions d'adhérents sur nos listes, nous sommes au 15 février, et beaucoup n'ont pas encore payé leurs quatre annas de souscription pour l'année courante. L'enrôlement des _volontaires_ se fait avec indifférence. Ils ne remplissent pas toutes les conditions de leur engagement. Ils ne portent même pas de _khaddar_ tissé et filé à la main. Tous les volontaires hindous ne se sont pas débarrassés du péché d'intouchabilité, tous ne sont pas exempts de violence. Ce n'est pas leur emprisonnement qui nous donnera le _Swaraj_, ou qui servira la cause sacrée du Califat, ou qui nous autorisera à refuser de payer des serviteurs infidèles. Certains d'entre nous commettent des fautes sans le faire exprès, mais il en est qui pèchent volontairement. Ils s'enrôlent comme volontaires, sachant parfaitement qu'ils n'ont pas l'intention de demeurer non-violents et qu'ils ne le demeureront pas. Nous manquons donc de franchise, tout autant que le gouvernement que nous accusons de mensonge. Comment oserions-nous pénétrer dans le royaume de la liberté, en ayant sur les lèvres seulement un hommage à la vérité et à la non-violence?

Si nous ne voulons pas reculer davantage, il est indispensable à notre progrès même d'apaiser l'excitation et de suspendre la Désobéissance Civile en masse. J'espère que cette suspension ne désappointera pas ceux et celles qui font partie du Congrès, mais qu'au contraire ils se sentiront allégés du fardeau de la fausseté et du péché national.

Que l'adversaire se fasse gloire de notre humiliation et de notre soi-disant défaite! Il vaut mieux qu'on nous accuse de lâcheté et de faiblesse que de renier notre serment et de trahir Dieu. Mieux vaut mille fois paraître manquer de sincérité envers le monde que de manquer de sincérité envers nous-mêmes. En ce qui me concerne personnellement, suspendre la Désobéissance Civile n'est pas une pénitence suffisante pour me punir d'avoir été l'instrument même involontaire de la violence brutale du peuple, à Chauri-Chaura.

Je dois subir une purification personnelle, devenir un meilleur instrument plus capable d'enregistrer les moindres variations de l'atmosphère morale qui m'entoure. Mes prières doivent acquérir une sincérité et une humilité plus profondes. Rien n'est pour moi plus purifiant et plus fortifiant qu'un jeûne accompagné de la coopération mentale nécessaire.

Je sais que l'attitude mentale est tout. De même qu'une prière peut n'être simplement qu'une intonation machinale comme celle de l'oiseau, un jeûne peut n'être autre chose qu'une torture machinale de la chair. Pour le but que je me propose, un procédé machinal de ce genre n'a aucune valeur. Un chant machinal peut servir à modeler la voix, un jeûne machinal peut purifier le corps. Ni l'un ni l'autre ne toucheront l'âme.

Mais le jeûne entrepris pour arriver à une expression de soi plus complète, pour atteindre à la suprématie de l'esprit sur la chair, est un des plus puissants facteurs de notre évolution. Après avoir mûrement réfléchi, je m'impose donc un jeûne de cinq jours consécutifs... C'est le moins que je puisse faire. Je n'ai pas perdu de vue le Comité du Congrès de toute l'Inde qui approche. Je sais le chagrin que ces jours de jeûne vont causer à mes nombreux amis, mais je ne puis remettre ma pénitence ni la raccourcir.

Je supplie mes collaborateurs de ne pas m'imiter. Ils n'auraient pas mes raisons, ils n'ont pas été les créateurs de la Désobéissance Civile. Je me trouve dans la situation du chirurgien maladroit, il me faut ou abdiquer ou acquérir un talent supérieur. Alors qu'une pénitence personnelle est non seulement nécessaire mais obligatoire pour moi, la maîtrise de soi prescrite par le Comité d'Action est assurément une pénitence suffisante pour tous les autres. Elle n'est point aisée et si elle est sincère peut porter les meilleurs fruits.....

Tout jeûne et toute pénitence doivent autant que possible être tenus secrets. Mais mon jeûne étant à la fois une pénitence et un châtiment doivent être publics. C'est une pénitence pour moi et un châtiment pour ceux que j'essaye de servir, pour ceux pour qui j'aime vivre, et pour qui je serais heureux de mourir.

Ils ont péché contre les lois du Congrès, bien qu'ils en fussent des partisans sinon des adhérents. Ils massacrèrent probablement les agents avec mon nom sur les lèvres. La seule façon de châtier lorsqu'on aime est de souffrir. Je ne peux souhaiter qu'on les arrête, mais je tiens à ce qu'ils sachent que je souffrirai parce qu'ils ont péché contre la doctrine du Congrès. Je conseille à ceux qui se sentent coupables et qui se repentent de se livrer au gouvernement et d'avouer leur faute afin d'en subir le châtiment... Que les meurtriers acceptent ou non mon conseil, je tiens à ce qu'ils sachent qu'ils ont sérieusement compromis les opérations du _Swaraj_, et qu'en faisant ajourner le mouvement de Bardoli ils ont nui à la cause même qu'ils voulaient probablement servir... Je suis prêt à souffrir n'importe quelle humiliation, n'importe quelle torture, un ostracisme absolu et la mort même, pour empêcher ce mouvement de devenir violence ou précurseur de violence....

_16 février 1922_

COMITÉ DU CONGRÈS DE TOUTE L'INDE

La session du Comité de Toute l'Inde qui vient d'avoir lieu a été à certains égards plus remarquable que le Congrès. Il y a tant de courants cachés, de violence consciente et inconsciente, que j'ai prié véritablement et littéralement pour une défaite désastreuse. J'ai toujours fait