Chapter 6 of 13 · 11864 words · ~59 min read

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'une minorité je n'ai pas le droit de poursuivre ma politique au nom du Congrès. La décision du Congrès sur une question donnée ne veut pas dire qu'il soit interdit à un membre du Congrès d'accomplir une action opposée, mais qu'en ce faisant il agit à ses risques et périls et sachant qu'il n'est pas soutenu par le Congrès.

Tout membre du Congrès, tout corps public a le droit et parfois même le devoir d'exprimer son opinion personnelle, d'agir d'après elle et de devancer ainsi le verdict du Congrès. C'est même la meilleure façon de servir la nation. En inaugurant une politique mûrement réfléchie nous fournissons à un grand corps délibérant comme le Congrès, les moyens de se faire une opinion bien informée. Le Congrès ne peut exprimer une opinion nationale quelque peu précise à moins que certains d'entre nous ne possédions des idées nettes sur un plan d'action particulier. Si tous nous tenions en suspens notre opinion, le Congrès se verrait également forcé de faire de même.

Dans toute institution il existe trois classes de gens. Ceux dont les vues sont favorables à une politique donnée, ceux dont les vues sont bien définies mais défavorables et ceux qui n'ont pas de vues bien définies. Pour ce dernier et nombreux groupe c'est le Congrès qui décide. Je suis certain que si nous voulons arriver à faire quelque chose des Réformes, il nous faudra créer une atmosphère pure, saine, élevée au lieu de l'atmosphère malsaine, fétide et avilissante qui existe actuellement. Je considère que notre premier devoir est d'obtenir justice du Gouvernement Impérial pour le Califat et le Pendjab. Dans ces deux questions l'injustice se maintient par les mensonges et l'insolence. Je considère donc qu'il est du devoir de la Nation de débarrasser le Gouvernement de cette souillure avant de pouvoir coopérer avec lui. Même l'opposition ou l'obstruction est possible lorsqu'il y a respect et confiance réciproques. A l'heure présente, l'autorité qui gouverne n'a aucun respect ni pour nous ni pour nos sentiments. Nous n'avons pas foi en elle. La Coopération dans de telles circonstances devient un crime. Je ne puis, avec des vues aussi absolues que les miennes, servir le Congrès et le pays autrement qu'en les mettant en pratique et en fournissant ainsi au Congrès de quoi former sa propre opinion.

Suspendre la Non-Coopération serait pour moi manquer de parole à mes frères musulmans. Ils ont un devoir religieux à remplir. Leur sentiment religieux a été profondément blessé par un mépris total des lois de la justice et des promesses des ministres britanniques. Il faut maintenant que les Musulmans agissent. Ils ne peuvent attendre que le Congrès prenne une décision. Ils peuvent seulement espérer que le Congrès ratifiera leur action et partagera leur tristesse et leur fardeau. Leur action ne saurait être remise jusqu'à ce que le Congrès ait décidé une politique, pas plus que leur plan d'action ne saurait être modifié par une décision contraire de sa part, à moins qu'il ne soit démontré que cette action serait une faute. Le Califat est pour eux une question de conscience, et dans les questions de conscience, la loi de la Majorité n'existe pas.

_4 août 1920._

LA DOCTRINE DE L'ÉPÉE

Il est à peu près impossible, à notre époque où la force brutale est maîtresse, d'imaginer que personne puisse rejeter la loi de suprématie de la force brutale. Aussi je reçois des lettres anonymes me conseillant de ne pas entraver la marche de la Non-Coopération même s'il arrivait que la violence populaire éclatât. Certains viennent me trouver, et présumant qu'en secret je dois préparer une action violente, me demandent quand viendra l'heureux moment de déclarer ouvertement la violence. Ils m'assurent que les Anglais ne plieront jamais que devant la violence ouverte ou secrète. Il en est d'autres encore qui me croient, paraît-il, le plus grand scélérat de l'Inde parce que je ne dis jamais quelle est mon intention véritable[67] et ils n'ont pas l'ombre d'un doute que je crois à la violence autant que la plupart.

Puisque la doctrine de l'épée a pour la majorité de l'humanité une telle importance, que le succès de la Non-Coopération dépend avant tout de l'absence de violence pendant la durée du mouvement et que ma manière de voir à ce sujet affecte la conduite d'un grand nombre de gens, je tiens à l'expliquer aussi clairement que possible.

Je crois en vérité que s'il fallait absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. Par exemple, lorsque mon fils aîné m'a demandé ce qu'il aurait dû faire s'il avait été avec moi en 1908, quand je fus victime d'un attentat, si son devoir eût été de fuir et de me laisser tuer ou d'employer la force pour me défendre, je lui ai répondu que son devoir aurait été de me défendre, même s'il lui avait fallu employer la violence. C'est pourquoi je suis d'avis que ceux qui croient à la violence apprennent le maniement des armes. Je préférerais assurément que l'Inde eût recours aux armes pour défendre son honneur plutôt que de la voir devenir ou rester lâchement l'impuissant témoin de son déshonneur.

Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence: pardonner est plus viril que punir. Le pardon est la parure du soldat. Mais s'abstenir n'est pardonner que s'il y a possibilité de punir; l'abstention n'a aucun sens si elle provient de l'impuissance. On ne peut guère dire que la souris pardonne au chat lorsqu'elle se laisse croquer par lui. Je comprends par conséquent le sentiment de ceux qui réclament le châtiment mérité par le général Dyer et par ses pareils. Ils le déchireraient s'ils le pouvaient. Mais je ne crois pas que l'Inde soit impuissante; je ne crois pas être moi-même une créature impuissante; seulement je tiens à employer plus utilement les forces de la nation et les miennes.

Qu'on ne se méprenne pas sur mes paroles! La force ne dépend pas de la capacité physique; elle procède d'une volonté indomptable. Un Zoulou quelconque, si l'on ne considère que sa force corporelle, est un adversaire plus que redoutable pour un Anglais ordinaire. Et pourtant le Zoulou s'enfuit devant un jeune Anglais parce qu'il a peur de son revolver ou de ceux qui s'en serviraient pour lui. Il craint la mort et malgré son corps vigoureux il manque de nerfs. Nous qui habitons l'Inde, nous pouvons en un moment nous rendre compte qu'il est inutile à 100000 Anglais de chercher à effrayer 300 millions d'êtres humains. Un pardon net serait la reconnaissance nette de notre force. Un pardon éclairé ferait monter en nous une vague formidable de force qui rendrait impossible à un Dyer ou à un Johnson d'accumuler des outrages sur notre malheureux pays... L'Inde aura tout avantage à renoncer au droit qu'elle a de punir. Nous avons de meilleures choses à faire, une mission plus noble à prêcher au monde.

Je ne suis pas un visionnaire. Je prétends être un idéaliste pratique. Le culte de la Non-violence n'est pas uniquement pour les _Rishis_ (sages) et les saints. Il est aussi pour le vulgaire. La Non-Violence est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute. L'esprit sommeille chez la brute et celle-ci ne connaît d'autre loi que la force physique. La dignité de l'homme réclame de lui l'obéissance à une loi supérieure,--à la puissance de l'esprit.

Je me suis donc permis de présenter à l'Inde l'antique loi du sacrifice de soi. Car le _Satyâgraha_ et ses rejetons: la non-coopération et la résistance civile, ne sont que des noms nouveaux pour la loi de Souffrance. Les Rishis qui découvrirent la loi de la Non-Violence au milieu de la violence furent de plus grands génies que Newton. Ils furent de plus grands guerriers que Wellington. S'étant eux-mêmes servi d'armes ils en avaient compris l'inutilité et enseignèrent à un monde fatigué que le salut ne se trouvait pas dans la violence mais dans la Non-Violence.

La Non-violence sous sa forme dynamique veut dire souffrance consciente. Ceci ne veut point dire que nous devions nous soumettre humblement à la volonté de celui qui fait le mal mais que notre âme entière doit résister à la volonté du tyran. Un seul individu qui agit selon cette loi fondamentale peut défier la puissance entière d'un empire injuste pour sauver son honneur, sa religion, son âme et amener plus tard la chute de cet empire ou sa régénération.

Ainsi je ne demande pas à l'Inde de pratiquer la Non-violence à cause de sa faiblesse. Je veux qu'elle pratique la Non-violence étant consciente de sa force et de son pouvoir. L'Inde n'a pas besoin d'apprendre à manier les armes pour se rendre compte de sa force. Nous paraissons en avoir besoin parce que nous paraissons croire que nous ne sommes qu'une masse de chair. Je veux que l'Inde reconnaisse qu'elle possède une âme qui ne saurait périr et peut triompher de toutes les faiblesses matérielles et tenir tête à toute la coalition matérielle du monde entier... Mais comme je suis un homme pratique je n'attends pas que l'Inde ait reconnu la possibilité pratique de la vie spirituelle dans le domaine politique. L'Inde se considère impuissante et paralysée devant les canons, les tanks et les aéroplanes des Anglais; et elle adopte la Non-Coopération parce qu'elle se sent faible. Cela servira cependant au même but si un nombre suffisant met en pratique cette méthode: l'Inde sera délivrée du poids écrasant de l'Injustice Britannique.

Je distingue cette Non-Coopération du _Sinn-Feinisme_ car elle est conçue de telle sorte qu'elle ne saurait être menée de front avec la violence. Mais j'invite même l'école de la violence à faire l'essai de cette Non-Coopération pacifique. Elle n'échouera pas à cause de faiblesse inhérente, mais parce qu'elle n'aura pas éveillé assez d'ardeur en réponse. Alors viendra le moment du danger véritable. Les hommes d'âme élevée, qui ne pourront endurer davantage l'humiliation nationale, donneront libre cours à leurs sentiments de colère. Ils adopteront la violence. Si je ne me trompe, ils périront sans s'être délivrés et sans avoir délivré leur pays de l'injustice. En adoptant la doctrine de l'épée, il est possible que l'Inde remporte une victoire momentanée. L'Inde cessera d'être alors ce dont mon cœur est fier. Je suis marié à l'Inde parce que je lui dois tout. J'ai l'absolue croyance qu'elle a une mission à remplir dans le monde. Elle ne doit pas copier aveuglément l'Europe. Si l'Inde accepte la doctrine de l'épée, ce sera pour moi l'heure de l'épreuve. J'espère que moi je ne faillirai pas. Ma religion ne connaît pas de frontières géographiques. Si ma foi est vivante, elle dépassera mon amour pour l'Inde même. J'ai voué ma vie au service de l'Inde par la religion de la Non-Violence que je crois être la racine même de l'Hindouisme.

En attendant je supplie ceux qui doutent de moi de ne pas troubler la marche paisible de la lutte qui vient de commencer, par l'incitation à la violence, en s'imaginant que je la désire. Je hais le secret comme un crime. Qu'ils tentent l'épreuve de la Non-Coopération et ils verront que je n'en ai pas fait la moindre restriction mentale.

_11 août 1920._

[67] Dans un article du 22 décembre de la même année M. Gandhi exprimera ce qu'il pense du «Péché du Secret».

«Un des fléaux de l'Inde est souvent le péché du secret. Par crainte des conséquences nous conversons à voix basse. Nulle part ce secret ne m'a obsédé comme au Bengale. Tout le monde veut vous adresser la parole «en particulier». J'ai été vivement peiné de voir des jeunes gens innocents regarder autour d'eux avant d'ouvrir la bouche pour s'assurer qu'un tiers ne les écoutait pas. L'on y soupçonne tout étranger de faire partie de la police secrète. On m'a conseillé de me défier des étrangers. Ma coupe de tristesse fut pleine à déborder lorsqu'on m'eût dit que l'étudiant inconnu qui présidait la séance était de la police secrète. Je pourrais citer le nom d'au moins deux chefs éminents et appartenant à la haute société indienne que l'on accuse d'être des espions du gouvernement.

Je remercie Dieu d'être parvenu depuis des années à considérer le secret comme un péché, surtout en matière politique. Si nous avions conscience que Dieu est présent et qu'il est témoin de tout ce que nous faisons, nous n'aurions rien à cacher à personne ici-bas. Nous n'oserions avoir de mauvaises pensées devant notre Créateur et encore moins les exprimer. L'impureté seule cherche l'obscurité et le secret. La tendance de la nature humaine est de cacher ce qui est sale, nous n'aimons ni toucher ni voir les choses malpropres; nous les dissimulons. Et ainsi en est-il de nos paroles... Le moyen le meilleur et le plus rapide de nous débarrasser de cette police secrète dégradante et corrosive est de faire un effort pour penser tout haut, de n'avoir de conversation privée avec personne et de cesser de craindre les espions. Il faut ignorer leur présence et traiter chacun comme un ami qui possède le droit de connaître toutes nos pensées et tous nos projets.

Je sais que j'ai atteint les résultats les plus satisfaisants en développant au grand jour mes plans les plus hardis. Je n'ai jamais perdu une seconde de ma tranquillité parce qu'il y avait des détectives près de moi. Le public ignore peut-être que, pendant toute la durée de mon séjour dans l'Inde, j'ai été filé. Non seulement je n'en ai éprouvé aucun ennui mais j'ai même accepté quelques services amicaux de la part de ces messieurs et certains se sont excusés d'être forcés de me suivre. En général ce que je disais devant eux, tout le monde en avait déjà connaissance. Il en résulte qu'à présent je ne fais pas même attention à leur présence et je doute que le gouvernement soit beaucoup plus avancé parce que mes actions ont été surveillées par ses agents secrets...».

PROGRAMME DE NON-COOPÉRATION

Première phase.

Le Comité de Non-Coopération a inclus, dans la première phase du programme de Non-Coopération, le boycottage des tribunaux par les magistrats et des écoles et collèges universitaires de l'Etat par les parents ou les étudiants. Je sais que seule ma réputation de travailleur et de combattant m'a empêché d'être accusé ouvertement de démence pour avoir conseillé le boycottage des tribunaux et des écoles.

J'ose prétendre cependant qu'il y a quelque méthode dans ma folie. Il n'est pas nécessaire de beaucoup réfléchir pour se rendre compte que par les Tribunaux un gouvernement établit son autorité, et que par ses écoles qu'il forme les employés et autres fonctionnaires. Ce sont deux institutions saines lorsque le gouvernement qui en a la responsabilité est relativement juste. Mais lorsque le gouvernement est injuste, elles deviennent des pièges mortels.

_En ce qui concerne les magistrats_, aucun journal n'a attaqué ma manière de voir sur la Non-Coopération avec autant d'opiniâtreté que le _Leader_ d'Allahabad. Il a tourné en dérision l'opinion que j'ai exprimée sur les magistrats dans le petit livre _Le Home Rule Indien_, écrit par moi en 1918. Mes opinions n'ont point changé et si j'en trouve le temps j'espère les développer dans ces colonnes. Je m'en abstiens pour l'instant, mes vues personnelles n'ayant rien à voir avec le conseil que j'ai donné aux magistrats de suspendre leurs fonctions. Je propose que la Non-Coopération leur demande d'abandonner leur charge. Personne peut-être ne coopère autant qu'eux avec le Gouvernement, par l'intermédiaire des Tribunaux. Ils interprètent la loi auprès du peuple et soutiennent ainsi l'autorité... On prétend que ce sont les magistrats qui ont lutté contre le gouvernement avec le plus d'énergie. Il est possible que ce soit vrai en partie, mais cela ne répare pas le mal qu'ils font et qui est inhérent à leur profession. Et par conséquent, lorsque la nation cherche à paralyser le gouvernement, il faut que cette profession cesse d'exercer. Mais, disent les critiques, le gouvernement sera enchanté de voir les avocats et les plaideurs tomber dans le piège que je leur tends. Je ne le crois pas. Ce qui peut être vrai en temps ordinaire ne l'est pas en temps extraordinaire. En temps normal le gouvernement peut s'irriter contre les magistrats qui blâment vigoureusement ses méthodes et ses manières de faire, mais en face d'une action vigoureuse, il ne tiendra pas à perdre l'appui que lui donne, par l'exercice de sa profession au tribunal, un seul de ses magistrats.

En outre, dans mon plan d'action, suspendre ses fonctions ne veut pas dire rester dans l'inertie. Les magistrats ne doivent pas se retirer pour prendre du repos. Il leur faudra persuader à leurs clients de boycotter les tribunaux. Ils improviseront des cours d'arbitrage pour régler les différends. Une nation qui veut forcer à la justice un gouvernement qui s'y refuse n'a guère le temps d'avoir des querelles individuelles. Les avocats devront le faire comprendre à leurs clients. Nos lecteurs ignorent probablement que pendant la guerre récente les magistrats les plus célèbres de l'Angleterre suspendirent leurs fonctions. Ceux qui abandonnèrent pour un temps leur profession consacrèrent leur journée entière au travail, au lieu de ne travailler que pendant leurs heures de loisir. La vraie politique n'est pas un jeu. Feu M. Gokhale déplorait que nous ne fussions pas arrivés à traiter la politique comme autre chose qu'un passe-temps. Nous n'imaginons point ce que notre pays a perdu pour avoir laissé des amateurs mener la bataille contre une bureaucratie entraînée, sérieuse et travailleuse.

Les critiques disent ensuite que les magistrats mourront de faim s'ils abandonnent leur profession. Ceci ne saurait être le cas pour les _Sinhas_[68] de la profession. De temps à autre ils cessent leur travail pour visiter l'Europe ou pour d'autres raisons. A ceux qui gagnent juste de quoi vivre, s'ils sont des hommes de bonne foi, chaque Comité Local du Califat pourra remettre des honoraires en échange de leur travail.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Maintenant quant aux Ecoles_, je considère que si nous n'avons pas le courage d'interrompre l'instruction de nos enfants nous ne méritons pas de vaincre.

La première phase comprend l'abandon des titres et des distinctions. A dire vrai un gouvernement n'accorde pas de distinctions sans exiger plus que ces distinctions ne valent. Celui qui les gaspillerait serait bien mauvais ou bien extravagant. Sous un gouvernement qui dépend en grande partie de la volonté du peuple nous donnons notre existence pour recevoir un colifichet en symbole de nos services. Sous un gouvernement injuste qui brave la volonté du peuple, les riches _Jagirs_ deviennent un signe de servitude et de déshonneur. Si on les considère ainsi, les écoles doivent être abandonnées sans un moment d'hésitation.

Pour moi, le plan tout entier de la Non-Coopération permet entre autres choses de juger de l'intensité, et de l'étendue de nos sentiments. Sommes-nous disposés à souffrir? On a dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que les possesseurs de titres répondent facilement à notre appel, parce qu'ils ne se sont jamais occupés des affaires nationales et que leurs distinctions ont été acquises trop chèrement pour les sacrifier ainsi. Je laisse l'argument à ceux qui l'emploient et j'ajoute: Et les parents des enfants? et les étudiants? Eux n'ont aucun rapport intime avec le gouvernement. Sentent-ils ou ne sentent-ils pas assez profondément pour sacrifier leurs études? Je prétends d'ailleurs qu'il n'y a pas de sacrifice à boycotter les écoles. Nous sommes inaptes à non-coopérer si nous ne sommes même pas capables d'organiser notre éducation d'une façon absolument indépendante du gouvernement. Chaque village devrait se charger d'organiser l'éducation de ses enfants. Je ne voudrais pas dépendre de l'aide du gouvernement. Si le réveil est véritable, il n'y aura pas lieu d'interrompre les études de la jeunesse un seul jour. Les maîtres qui dirigent actuellement les écoles du gouvernement, s'ils ont assez de caractère pour démissionner, pourront organiser les écoles nationales et enseigner à nos enfants les choses dont ils ont besoin et ne pas faire de la majorité d'entre eux des commis quelconques. Je compte sur Aligarh College pour donner l'exemple. L'effet moral produit en vidant nos _Madrassas_ sera immense. Je suis persuadé que les parents et les étudiants hindous suivront l'exemple de leurs frères musulmans.

En vérité quelle plus noble éducation que de voir parents et étudiants placer leurs sentiments religieux au-dessus de la connaissance des belles-lettres. S'il était impossible d'organiser immédiatement l'enseignement littéraire des jeunes gens que l'on ferait sortir des écoles, ce leur serait un excellent entraînement de travailler comme volontaires pour la cause qui leur a fait quitter les écoles du gouvernement. Selon moi il en est pour la jeunesse comme pour les magistrats; se retirer ne veut pas dire mener une existence indolente; les jeunes gens qui quitteront leurs écoles devront chacun selon ses aptitudes, prendre part à l'agitation.

_11 août 1920_

[68] Lord Sinha, célèbre magistrat indien qui fut l'un des délégués à la Conférence de la Paix.

SOURCES RELIGIEUSES A L'APPUI DE LA NON-COOPÉRATION

Ce n'est pas sans la plus grande répugnance que j'engage une controverse avec un chef aussi érudit que Sir Narayan Chandavarkar. Mais comme auteur du mouvement de Non-Coopération le pénible devoir m'incombe d'exprimer mon opinion, même si elle est absolument opposée à celle des chefs que je respecte. Sir Narayan et moi semblons nous placer à différents points de vue lorsque nous lisons la _Bible_, la _Gita_ et le _Koran_, ou tout au moins semblons les interpréter différemment. Il semble que nous donnions aux mots _Ahimsa_ (Non-Tuer), en politique et en religion, un sens différent. Je vais essayer d'exprimer clairement ce que j'entends par ces termes courants et comment je comprends les différentes religions.

Je puis tout d'abord assurer à Sir Narayan que mon opinion n'a pas changé au sujet d'_Ahimsa_. Je crois toujours que l'homme, n'ayant pas reçu le pouvoir de créer, n'a pas le droit de détruire même la plus infime créature. La prérogative de détruire appartient uniquement au Créateur de tout ce qui vit. J'accepte l'interprétation de _Ahimsa_, à savoir que ce n'est pas seulement un état négatif consistant à ne pas faire de mal, mais un état positif, consistant à aimer, faire le bien, même à celui qui fait le mal. Mais cela ne veut pas dire aider celui qui fait le mal à continuer à commettre l'injustice ou le tolérer par notre consentement passif. Au contraire l'amour, l'état actif d'_Ahimsa_ demande que l'on résiste à celui qui fait le mal en se séparant de lui-même, s'il doit en être offensé ou blessé physiquement. Par exemple si mon fils mène une existence dissolue, je ne dois pas l'y encourager en continuant à subvenir à ses besoins, mon amour pour lui m'oblige au contraire à lui retirer mon aide, même s'il doit en mourir, et le même amour m'impose l'obligation de lui ouvrir les bras quand il se repent. Mais je n'ai pas le droit de l'obliger à s'amender en employant la force brutale. Telle est selon moi la morale de l'histoire de l'Enfant Prodigue.

La Non-Coopération n'est pas un état passif, c'est un état intensément actif plus actif que la résistance physique ou la violence. Le terme: résistance passive, est une erreur. La Non-Coopération, dans le sens où je l'emploie, doit être non-violente et par conséquent ne punit pas, n'est pas vindicative et n'a pour base ni mauvais vouloir, ni haine. Il s'ensuit donc que ce serait de ma part un péché de servir le Général Dyer et de coopérer avec lui pour tirer sur des innocents; mais ce serait de ma part faire œuvre de pardon et d'amour que de le soigner et de lui sauver la vie s'il était dangereusement malade. Je ne puis employer ici le mot coopération comme Sir Narayan le ferait probablement. Je coopérerais mille fois avec le gouvernement actuel pour lui faire abandonner sa carrière criminelle, mais je n'entends pas coopérer un seul instant avec lui pour l'y encourager. Et je serais coupable d'une mauvaise action si je conservais un titre reçu de lui, une fonction dépendant de lui, ou si je soutenais ses tribunaux et ses écoles. Je préfère infiniment l'écuelle du mendiant aux plus riches biens offerts par ceux dont les mains sont encore souillées du sang versé au Jallianwala Bagh. Je préfère un mandat d'arrêt aux paroles mielleuses de ceux qui ont blessé les sentiments religieux de soixante-dix millions de mes frères musulmans.

Mon interprétation de la _Gita_ est diamétralement opposée à celle de Sir Narayan. Je ne puis croire que la _Gita_ enseigne la violence pour faire le bien. C'est avant tout une description du duel qui a lieu dans notre propre cœur. L'auteur divin s'est servi d'un événement historique pour inculquer cette leçon qu'il faut faire notre devoir au péril même de notre existence. Il inculque l'accomplissement de notre devoir, quelles qu'en puissent être les conséquences, car nous autres mortels, entravés par notre corps, ne pouvons contrôler que nos propres actions. La _Gita_ distingue entre la puissance de la lumière et la puissance des ténèbres et démontre leur incompatibilité.

Jésus, selon mon humble opinion, était le prince des politiques. Il rendait à César ce qui appartenait à César. Il donnait au diable ce qui lui était dû. Il ne cessa de le fuir et il est dit que pas une seule fois il ne succomba à ses incantations. La politique de son temps consistait à chercher le bien du peuple en lui enseignant à ne pas se laisser séduire par le faux clinquant des prêtres et des pharisiens. Ces derniers dirigeaient et modelaient alors l'existence du peuple. De nos jours, le Gouvernement touche à chaque circonstance de notre vie. Il menace notre existence même. Il va de soi que si nous voulons préserver le bien de la nation il faut nous intéresser religieusement aux actes de ceux qui gouvernent, exercer sur eux une influence morale et insister pour qu'ils obéissent aux lois de la morale. Le général Dyer par son acte de sauvagerie a produit certainement un «effet moral». Ceux qui ont pour tâche de faire avancer le mouvement de Non-Coopération espèrent produire un effet moral par l'abnégation, le sacrifice et la purification de soi-même...

_25 août 1920._

CARACTÈRE INTIME DE LA NON-COOPÉRATION

... Le mouvement de Non-Coopération n'est ni anti-Chrétien, ni anti-Anglais, ni anti-Européen. C'est une lutte entre la religion et l'irréligion, entre la puissance de la lumière et la puissance des ténèbres.

Je suis convaincu qu'aujourd'hui l'Europe ne représente pas l'esprit de Dieu ni le Christianisme, mais l'esprit de Satan. Et les succès de celui-ci sont d'autant plus grands qu'il se montre avec le nom de Dieu sur les lèvres. L'Europe d'aujourd'hui n'est chrétienne que de nom. En réalité elle a le culte de Mammon. «Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un homme riche d'entrer dans le royaume de Dieu» disait Jésus-Christ. Ses soi-disant disciples évaluent leur progrès moral d'après leurs possessions terrestres. L'hymne national de l'Angleterre même est anti-Chrétien. Jésus qui demandait à ses disciples d'aimer leurs ennemis comme eux-mêmes n'aurait pu chanter: «Confondez mes ennemis, déjouez leur fourberie». Dans son dernier livre le Dr Wallace a exposé sa certitude absolue que le progrès tant vanté de la science n'a pas ajouté un pouce de grandeur morale à l'Europe. La guerre a démontré, comme rien ne l'avait fait jusqu'alors, le caractère satanique de la civilisation qui domine l'Europe de nos jours. Toutes les règles de la morale publique ont été violées par les vainqueurs au nom de la vertu. Aucun mensonge n'a été considéré comme trop abject pour être prononcé. Le motif qui se cache derrière chaque crime n'est ni religieux ni spirituel mais grossièrement matériel. Les Musulmans et les Hindous qui luttent contre le gouvernement sont guidés par la religion et par l'honneur. Même l'assassinat cruel qui vient de révolter le pays, avait paraît-il, un motif religieux[69]. Il est certainement nécessaire de débarrasser la religion de ses excroissances malignes mais il est nécessaire également d'exposer le vide des prétentions morales de ceux qui préfèrent la fortune matérielle au gain moral. Il est plus facile de tirer de son erreur un fanatique ignorant qu'un scélérat fieffé de sa scélératesse.

Toutefois cette accusation n'est pas formulée contre les individus ou même contre des nations. Des milliers d'Européens sont individuellement supérieurs à leur entourage. Je parle des tendances de l'Europe telles qu'elles se reflètent chez les chefs actuels. L'Angleterre par l'intermédiaire de ses gouvernants écrase insolemment sous son talon le sentiment religieux et national de l'Inde. L'Angleterre, sous le faux prétexte de laisser les peuples disposer d'eux-mêmes, cherche à exploiter les mines de pétrole de la Mésopotamie qu'elle est sur le point de quitter, probablement parce qu'elle ne peut faire autrement. La France, par l'intermédiaire de ses chefs, prête son nom à l'instruction militaire des cannibales et manque honteusement à son devoir de puissance mandataire en cherchant à briser les Syriens. Le président Wilson a jeté au panier ses fameux quatorze points.

C'est la coalition de ces forces mauvaises que l'Inde combat par sa Non-Coopération non-violente et ceux-là... qui sentent la nécessité de détrôner cette erreur, même s'ils sont Chrétiens ou Européens, peuvent avoir le privilège de le faire en prenant part au mouvement. A l'honneur de l'Islam est liée la sécurité de la religion même et à l'honneur de l'Inde l'honneur de toute nation faible.

_8 septembre 1920._

[69] M. Willoughby «Deputy Commissioner» venait d'être assassiné par un monomane musulman.

DÉMOCRATIE CONTRE «MOBOCRATIE»[70]

A regarder superficiellement, la ligne de démarcation entre la loi du peuple et la loi de la populace est bien mince; et pourtant la division est complète et subsistera toujours. L'Inde passe rapidement par une phase où la populace fait la loi. J'emploie l'adverbe pour exprimer mon espérance. Nous aurons peut-être et pour notre malheur à procéder par lentes étapes mais nous ferons preuve de sagesse en adoptant tous les moyens à notre disposition pour traverser cette période le plus rapidement possible. Nous sommes trop portés à céder à la populace. C'était elle qui régnait à Amritsar le 10 avril 1919. Elle régnait aussi le même jour néfaste à Ahmedabad. Elle représenta la destruction sans discipline et par conséquent elle fut irréfléchie, inutile, nuisible et malfaisante. La guerre, destruction disciplinée, est beaucoup plus sanglante qu'aucune destruction commise par la foule... Par conséquent si l'Inde doit obtenir sa liberté par la violence il faudra que ce soit par la violence disciplinée et honorable (en tant qu'il est possible d'associer l'idée d'honneur et de violence) à laquelle on donne le nom de guerre. Ce sera alors non l'action de la populace déchaînée mais de la démocratie.

Mais je n'ai pas l'intention de parler aujourd'hui du règne d'une populace comme celle d'Ahmedabad. J'ai l'intention de parler de celle qui m'est plus familière. Le Congrès est une manifestation de la populace et dans ce sens-là seulement. Bien qu'organisé par des hommes et des femmes réfléchis, on peut néanmoins lui donner ce nom. Nos démonstrations populaires sont certainement celles de la populace. Pendant mon voyage mémorable à travers le Pendjab, le Sindh et Madras j'ai eu une véritable indigestion de ces manifestations[71]. J'ai été honteux de voir détruire d'une façon inconsidérée bien qu'inconsciente les bagages de voyageurs par des manifestants qui dans leur adoration pour leurs héros ignoraient l'existence de tout le reste: choses et gens. Ils ont fait des bruits discordants qui n'ont point contribué au confort de leurs chefs. Ils se sont bousculés, ils se sont écrasés, ils ont poussé tous à la fois des clameurs au saint nom de la paix et de l'ordre. On a entendu dix volontaires donner en même temps le même ordre. Les volontaires deviennent souvent des manifestants au lieu de faire la police et de retenir les gens. C'est pour les chefs une tâche dangereuse et toujours désagréable de passer du quai de la gare à la voiture qui les attend entre deux haies interrompues de volontaires. Il faut parfois une heure pour ce qui devrait durer cinq minutes. La voiture est prise d'assaut par quiconque ose le faire, et les volontaires sont souvent les plus grands coupables. Les chefs et autres occupants se voient obligés de parlementer pour qu'ils ne grimpent pas sur les marchepieds avec ce sans gêne. La capote de l'auto est malmenée, j'en ai rarement vu qui ne soit pas endommagée par la foule. Sur la route, au lieu de s'aligner, celle-ci suit la voiture; c'est le comble de la confusion. A tous moments on court le risque d'un accident. S'il en arrive rarement aux manifestations de ce genre, ce n'est point grâce à l'habileté de ceux qui les ont organisées mais à la bonne humeur de la foule décidée à supporter toutes les bousculades; et si chacun bouscule son voisin personne ne cherche à lui faire du mal. Pour terminer ce tableau, il y a le meeting, qui est une cause d'anxiété toujours croissante. En face de soi rien que du désordre, un bruit assourdissant, des hurlements et des cris. Mais un bon orateur retient l'attention de son auditoire et l'ordre est tel que l'on entendrait tomber une épingle.

Néanmoins c'est la populace qui est toute puissante. Vous êtes à sa merci. Tant qu'il existe entre elle et vous un courant de sympathie tout va bien. Que celui-ci s'interrompe et c'est la catastrophe. Un incident comme celui d'Ahmedabad laisse deviner de temps à autre la psychologie de la foule.

Notre pierre d'achoppement est d'avoir négligé la musique: la musique c'est le rythme, c'est l'ordre; l'effet en est électrique. Elle calme sur-le-champ. J'ai vu, en Europe, un inspecteur de police ingénieux, pour réprimer les tendances malfaisantes d'une foule, faire entonner un chant populaire. Malheureusement, comme nos Shastras, la musique est restée le privilège de quelques-uns... la musique n'a jamais été nationalisée au sens où on l'entend à présent. Si j'avais quelque influence sur les volontaires, les Scouts et les membres des associations _Seva Samiti_ j'obligerais à chanter correctement en chœur des hymnes nationaux. Et dans ce but je prierais les plus grands musiciens de venir à chaque Congrès et à chaque Conférence enseigner la musique aux masses.

Il faut exiger des volontaires une discipline beaucoup plus grande, plus de méthode, plus de savoir et ne pas accepter le premier venu qui se présente. Il gêne plus qu'il n'aide. Imaginez les conséquences qu'aurait sur une armée en guerre l'arrivée d'un soldat qui n'a pas été exercé; il pourrait la désorganiser en une seconde. Ma plus grande anxiété au sujet de la Non-Coopération n'est pas la lenteur avec laquelle y viennent les chefs, ni certainement les critiques bien ou mal intentionnées, ni en aucune façon la franche répression. Le mouvement triomphera de ces obstacles... La plus grande difficulté consiste en ce que nous ne sommes pas encore sortis de la période _Mobocratique_. Ma consolation c'est que rien n'est plus facile que de discipliner la foule pour la bonne raison qu'elle ne réfléchit pas, ne prémédite rien. Elle agit comme dans un délire.

Elle se repent vite. Notre gouvernement organisé ne se repent pas, lui, de ses crimes diaboliques comme ceux du Jallianwalla, de Lahore, de Kassur, d'Akalgar, de Ramnagar, etc. Mais j'ai fait verser des larmes à la foule repentante à Gujararanwalla et obtenu un sincère aveu de repentir de la part de ceux qui en faisaient partie pendant ce mois d'avril si plein d'événements. Je me sers donc maintenant de la Non-Coopération pour développer la démocratie et j'invite respectueusement tous les chefs hésitants à donner leur aide, en ne condamnant point d'avance une méthode de purification nationale, de discipline et de sacrifice.

... Ma foi dans le peuple est illimitée, sa nature est remarquablement compréhensive. Que les chefs ne manquent pas de confiance...

Je termine en donnant quelques règles qui peuvent servir de guide.

1º Aucun nouveau volontaire ne doit être admis à des manifestations importantes. Seuls par conséquent, ceux qui ont le plus d'expérience doivent diriger.

2º Les volontaires doivent avoir sur eux un manuel d'instructions.

3º A l'époque des manifestations une revue des volontaires aura lieu où seront données les instructions spéciales.

4º Dans les gares, les volontaires ne doivent pas se grouper en un seul point, à l'endroit où doit se trouver le comité de réception, par exemple, mais se disséminer parmi la foule.

5º De grandes foules ne doivent jamais pénétrer dans les gares. Elles ne peuvent manquer de gêner la circulation. Il y a autant d'honneur à attendre à l'extérieur.

6º Le premier devoir des volontaires est de s'assurer que les bagages des autres voyageurs ne sont pas piétinés.

7º Les manifestants ne doivent pénétrer dans la gare que quelques instants avant l'heure de l'arrivée.

8º Un passage libre doit être ménagé en face du train pour donner accès aux autres voyageurs.

9º Un autre passage devrait, si possible, être ménagé à mi-chemin au milieu des manifestants pour permettre aux chefs de sortir.

10º Ne pas faire de haie. C'est humiliant.

11º Les manifestants doivent rester à leur place jusqu'à ce que le chef ait pris place dans sa voiture ou jusqu'à ce qu'un volontaire autorisé ait donné le signal convenu.

12º Les cris nationaux ne doivent pas être poussés n'importe comment, n'importe quand, ni tout le temps, et doivent être convenus d'avance. Ils doivent être poussés seulement à l'arrivée du train et lorsque les chefs ont pris place dans leurs voitures, et de temps à autre pendant le trajet. Il serait absurde d'élever des objections sous prétexte que la manifestation perd de sa spontanéité et devient machinale. La spontanéité dépend du nombre, de l'enthousiasme créé par les cris et par-dessus tout de la physionomie générale des manifestants, non pas de la force ni de la variété des bruits. La nature des manifestations d'une nation est caractéristique du genre d'éducation qu'elle a reçu. Un Mahométan qui prie silencieusement dans sa mosquée exprime tout aussi bien ses sentiments qu'un Hindou dans son temple en faisant retentir sa voix ou son gong ou l'un et l'autre.

13º Il faut que la foule s'aligne sur le parcours et ne suive pas les voitures. Si des piétons font partie du cortège, ils doivent prendre leur place sans bruit et avec ordre et ne pas s'y joindre selon leur fantaisie.

14º La foule ne doit pas entourer le chef, mais au contraire s'écarter de lui.

15º Ceux qui se trouvent au dernier rang ou à la circonférence ne doivent jamais pousser devant eux mais suivre le mouvement lorsque la poussée a lieu de leur côté.

16º Il faut protéger particulièrement les femmes qui se trouvent dans la foule.

17º Il ne faut jamais amener de jeunes enfants dans la foule.

18º Il faut qu'aux réunions les volontaires soient dispersés dans la foule, qu'ils sachent faire des signaux avec un drapeau ou avec un sifflet afin de se communiquer leurs instructions lorsqu'ils ne sont pas à portée de la voix.

19º Ce n'est pas à l'auditoire de maintenir l'ordre. Il le fait en restant immobile et en gardant le silence.

20º Il faut avant toute chose une obéissance absolue aux ordres des volontaires.

Cette liste n'a pas la prétention d'être complète. Elle ne fait qu'indiquer quelques exemples et a pour but de stimuler la pensée et de faire naître la discussion. J'espère que tous les journaux de langues indigènes traduiront cet article.

_8 septembre 1920._

[70] Mob: anglais pour _populace_.

[71] M. Gandhi écrit dans la _Jeune Inde_ du 27 octobre 1920 sous le titre «Notre dernier voyage».--Mon expérience s'enrichit tellement à chacun de mes voyages qu'il m'est difficile d'en donner au lecteur un compte rendu régulier. Il faut donc que je me contente d'ajouter à notre fonds en parlant de la nécessité de la discipline et de l'organisation. J'ai déjà raconté nos expériences jusqu'au voyage à Cawnpore. J'appréhendais notre arrivée... Les dispositions prises à la gare ne laissaient rien à désirer. Une foule énorme était venue à notre rencontre, mais la discipline était si parfaite que nous pûmes passer entre deux rangées serrées d'hommes sans qu'un seul bougeât avant que nous ayons pris place dans les automobiles. Ce qui aurait pu nous faire perdre une demi-heure prit cinq minutes. Le cortège avait été heureusement supprimé. Le programme de la journée était organisé avec autant de méthode que la réception à la gare. Nous étions arrivés à huit heures et n'avions qu'une journée à notre disposition, mais dans cet intervalle, il nous fut possible d'assister à une réunion des travailleurs, d'avoir une entrevue personnelle avec M. Frazier Hunt du _Chicago Tribune_, de nous rendre au Home pour les Veuves, d'inaugurer l'Ecole nationale de Gujerati, d'assister à une réunion des dames du Gujerat, d'inaugurer un tribunal national d'arbitrage, d'assister à une réunion en plein air et enfin de causer avec les visiteurs. Tout cela eut lieu sans précipitation et sans fatigue inutile. Il y eut un peu de confusion tout d'abord à la réunion en plein air. Nous apprîmes qu'aucun ordre n'avait été donné aux volontaires, mais après quelque difficulté un silence parfait régna, et l'auditoire écouta dans le silence le plus absolu trois solides discours. Je suis convaincu que dès que nous serons organisés le «Swaraj» sera établi. Dans un pays comme le nôtre il suffit du refus organisé de nous laisser gouverner par une puissance étrangère... Le voyage de nuit jusqu'à Bhiwani ne nous laissa pas une seconde de repos. La foule insista pour que nous nous montrions. Quelqu'un fit entendre que les «Mahatmas» n'avaient pas besoin de repos et que c'était leur devoir de se montrer. Certains devinrent positivement furieux parce que nous refusâmes énergiquement de nous lever. Un autre fit la remarque qu'il était très imprudent de notre part de ne pas respecter le désir du peuple en nous levant pour nous laisser voir. Enfin, n'ayant pas dormi nous atteignîmes Bhiwani. Environ 40.000 personnes étaient venues des villages d'alentour. Je craignais que nous ne fussions complètement écrasés mais à mon agréable surprise l'ordre fut parfait. Ni bousculade ni allées et venues inutiles et bruyantes à la gare, chacun resta à sa place. La procession s'organisa sans difficulté malgré une foule compacte. L'ordre au _Pandal_ fut encore plus remarquable. C'était une immense construction sans aucune prétention artistique. Il n'y avait pas de chaises même pour le Président. Les visiteurs de marque étaient assis sur une estrade massive et pratique construite au centre du _Pandal_. Bien qu'il y eût plus de douze mille personnes, le _Pandal_ semblait spacieux. On y accédait par de larges voies. Le sol était creusé de façon à s'incliner vers le centre. Il était possible à tous de voir sans difficulté. Ma seule remarque c'est que le demi-cercle est préférable, aucune place ne devant se trouver derrière l'estrade...

M'étant renseigné j'appris que cette fois la foule était venue des alentours uniquement pour nous voir. L'obligation de se montrer est devenue des plus embarrassantes et prend beaucoup de temps. Elle m'oblige à une tension nerveuse excessive et me prive de la tranquillité dont j'aurais besoin pour écrire pendant les rares instants dont je dispose pendant mes voyages. Un manque de réflexion en est largement responsable. Il faut que les travailleurs pour la cause organisent ces manifestations avec méthode ou qu'elles soient tout à fait supprimées. Heureusement qu'elles sont amicales et n'occasionnent jamais de troubles. Mais imaginez la confusion si nous entreprenions des manifestations hostiles. Qu'arriverait-il s'il nous fallait diriger de telles foules sous le feu ou si elles étaient excitées par la colère? Je me rendis compte à Tundla que la Désobéissance Civile en masse était impossible avec une foule comme celle qui s'y trouvait. Nous ne pouvons rien accomplir d'efficace si nous n'avons la certitude lorsque nous communiquons nos instructions d'être obéis implicitement. Il faut donc que les «volontaires» apprennent à diriger la foule. Une foule indienne devient aisément des plus dociles et des plus maniables, seulement il faut l'y préparer. Et quand elle ne l'est pas il est plus sage de ne pas organiser de rassemblements.

TROIS CRIS NATIONAUX

Pendant mon voyage de Madras, j'eus l'occasion à Bedzwada de faire quelques remarques au sujet des cris nationaux et de suggérer qu'il vaudrait mieux en avoir pour des idéaux que pour des hommes. Je demandai à l'auditoire de remplacer _Mahatma Gandhiki Jai_ et _Mahomed Ali-Shaukat Aliki Jai_ par _Hindu Mussalmanki Jai_. Notre frère Shaukat Ali, qui parla ensuite, l'établit comme règle. Il avait remarqué qu'en dépit de l'Union Hindoue-Musulmane, si les Hindous criaient _Bande Mataram_, les musulmans faisaient immédiatement retentir _Allaho Akbar_ et vice versa. Ceci, dit-il fort justement, était discordant pour l'oreille et montrait que le peuple n'agissait pas en communion d'esprit. Trois cris seulement devraient être admis: _Allaho Akbar_ chanté joyeusement par les Hindous et les Musulmans pour exprimer que Dieu seul est grand et nul autre. Le second cri devrait être _Bande Mataram_ (Salut Patrie) ou _Bharat Mataki Jai_ (Victoire à Notre Mère Hind). Le troisième, _Hindu Mussulmanki Jai_, sans lequel il ne saurait y avoir de victoire pour l'Inde ni de vraie démonstration de la grandeur de Dieu. Je désirerais vivement que les journaux et les hommes politiques adoptent l'idée du Maulana et décident le peuple à ne pousser que ces trois cris. Ils expriment beaucoup de choses. Le premier est une prière, une confession de notre insignifiance et par conséquent un signe d'humilité. C'est un cri pour lequel tous les Musulmans et tous les Hindous devraient s'unir dans un sentiment de respect et de prière. Il ne faut pas que les Hindous hésitent à employer des mots arabes lorsque le sens en est non seulement inoffensif mais ennoblissant. Dieu n'attache pas d'importance à une langue plus qu'à une autre. _Bande Mataram_ en dehors des souvenirs merveilleux qu'il évoque, exprime l'unique souhait national, à savoir que l'Inde s'élève et atteigne toute sa grandeur. Et je préférerais _Bande Mataram_ à _Bharat Mataki Jai_ parce que ce serait reconnaître courtoisement la supériorité du Bengale par le cœur et l'intelligence; et comme l'Inde ne peut rien devenir sans l'union de l'âme hindoue et de l'âme musulmane, _Hindu-Mussulmanki Jai_ est un cri que nous n'oublierons sans doute jamais.

Ces cris ne doivent pas être poussés d'une façon discordante. Dès que quelqu'un lance un des trois, tout le monde doit immédiatement le reprendre et chacun ne pas hurler celui qu'il préfère. Qui ne veut pas s'y joindre peut s'abstenir et doit considérer comme un manquement aux bonnes manières d'intercaler le sien lorsqu'un autre a été poussé. Il serait également préférable que les trois cris fussent dans l'ordre cité plus haut. Il ne faut pas non plus qu'ils soient répétés trop fréquemment. Lorsqu'un chef populaire traverse une gare on entend parfois le même hurlement poussé sans interruption. Je ne crois pas que ce bruit incessant fasse le moindre bien à la nation si ce n'est de lui fournir un médiocre exercice pour les poumons. Il faudrait songer en outre aux nerfs de notre chef. C'est un gaspillage national de le tenir occupé à regarder la foule ou de l'obliger à écouter pendant une demi-heure de suite un cri poussé en son honneur ou en l'honneur d'un autre. Il nous faut cultiver le sens des proportions.

_8 septembre 1920._

LA HANTISE DES ÉCOLES ET DES COLLÈGES UNIVERSITAIRES

On a beaucoup parlé et beaucoup écrit contre notre intention de boycotter les écoles et les collèges universitaires placés sous le contrôle du Gouvernement. On dit que notre proposition est «malfaisante», «nuisible» et «contraire aux intérêts les plus importants du pays»...

J'ai fait tout mon possible pour découvrir mon erreur, mais ces efforts n'ont abouti qu'à fortifier ma conviction; ce serait une faute aussi grave de recevoir du gouvernement une éducation quelconque, toute supérieure qu'elle puisse être, que de boire le lait le plus crémeux s'il renfermait du poison. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Les adversaires de ma suggestion ne se rendent pas suffisamment compte des injustices commises envers le Califat et au Pendjab. Ils ne sentent pas que ces injustices démontrent d'une façon concluante comment l'activité du gouvernement actuel dans son ensemble est nuisible au progrès national... Je suis absolument certain qu'ils n'enverraient pas leurs enfants à une école où ils risqueraient de recevoir une éducation qui les avilisse au lieu de les ennoblir. Je suis également certain qu'ils n'enverraient pas leurs enfants à une école gouvernée, dirigée ou même influencée par un voleur qui leur aurait pris ce qu'ils possédaient. Je considère que les enfants de la nation sont avilis dans les écoles et collèges du gouvernement. Je considère que ces écoles et ces collèges sont sous l'influence d'un gouvernement qui a volontairement dépouillé la nation de son honneur et par conséquent qu'il est du devoir de la nation d'en retirer ses enfants. Il est possible que même dans ces écoles certains résistent à cet avilissement; mais il serait mal d'encourager l'humiliation nationale qui s'y poursuit parce que quelques-uns se sont élevés au-dessus de leur entourage. A mon avis il est trop évident à l'heure actuelle que les chefs révérés de la nation ne se rendent pas compte de cette corruption des écoles placées sous le contrôle du gouvernement.

On alléguera que les écoles ne sont pas pires qu'elles ne l'étaient avant le tort fait au Pendjab ou avant la trahison du Califat et que nous les tolérions alors. Je l'admets. Cependant en ce qui me concerne personnellement, les événements du Pendjab et du Califat, ont complètement changé mon opinion sur le système actuel de gouvernement. L'ignorance où j'étais de sa perversité inhérente me le rendait suffisamment tolérable pour ne pas m'opposer à ses écoles. Aussi je crains... que les adversaires du projet de boycottage ne donnent pas aux injustices commises la même importance que moi...

Le jour où garçons et filles videront les écoles du gouvernement marquera une révolution dans la pensée nationale. Il indiquera que nous ne nous laisserons plus halluciner par ses écoles et par ses collèges. La nation n'est-elle pas capable de se charger de sa propre éducation sans l'intervention du gouvernement, sans sa protection, ses conseils ou ses subventions? Abandonner les écoles actuelles c'est avoir conscience que nous sommes capables d'organiser notre propre enseignement malgré des difficultés himalayennes.

_29 septembre 1920._

LA HANTISE DES TRIBUNAUX

Si les magistrats et les tribunaux n'exerçaient pas sur nous une sorte d'attrait magique et s'ils n'avaient pas de racoleurs pour nous attirer dans le bourbier des cours de justice et pour faire appel à nos passions les plus basses, notre existence serait bien plus heureuse. Que ceux qui fréquentent les Tribunaux--les meilleurs d'entre eux--avouent que l'atmosphère en est fétide, de chaque côté s'alignent les faux témoins qui, soit par amitié, soit pour de l'argent sont prêts à vendre leur âme. Mais le pire c'est qu'ils soutiennent l'autorité d'un gouvernement. Ils sont censés administrer la justice et sont par conséquent appelés les gardiens de la liberté d'une nation. Mais lorsqu'ils soutiennent un gouvernement malfaisant ils ne sont plus les gardiens de la liberté, ils font crouler les maisons afin d'étouffer l'âme d'une nation. Voilà comment agissent les tribunaux de la Loi Martiale et les «tribunaux exceptionnels» du Pendjab. Nous les avons vus dans leur nudité. Ils sont ainsi en temps normal lorsqu'il s'agit de juger un différend entre une race supérieure et ses ilotes. Il en est de même dans le monde entier. Voyez le procès de l'officier anglais qui avait torturé de sang-froid des nègres inoffensifs à Nairobi, et la peine ridiculement légère à laquelle il fut condamné. Un seul Anglais a-t-il jamais subi le dernier châtiment ou quelque chose de ce genre pour avoir commis dans l'Inde des meurtres barbares? Qu'on ne s'imagine pas que les choses seraient changées lorsque juges et procureurs anglais auraient été remplacés par des juges et procureurs indiens. Les Anglais ne sont pas naturellement corrompus, les Indiens ne sont pas nécessairement des anges. Tous deux subissent l'influence de leur entourage. Pendant l'état de siège, les juges et les procureurs indiens se montrèrent coupables d'actions aussi noires que les juges et les procureurs anglais. Si à Mabianwala ce fut un Bosworth Smith qui insulta les femmes, ce furent des Indiens qui les torturèrent à Amritsar.

Ce que j'attaque c'est le système. Je n'en veux pas aux Anglais parce qu'ils sont anglais. Je respecte un certain nombre d'entre eux comme je les respectais avant de m'être aperçu de l'impossibilité de perfectionner le système actuel. M. Andrews et quelques autres me sont peut-être plus chers encore que jadis. Mais je ne pourrais pas rendre hommage à celui que je considère comme plus qu'un frère s'il devenait Vice-Roi des Indes. Je ne croirais pas qu'en acceptant ce poste il lui fut possible de rester pur. Il se verrait contraint d'administrer selon un système qui est corrompu en soi. Satan emploie généralement des instruments moraux et le langage de l'éthique pour donner à son but un air respectable.

Je me suis écarté un peu du sujet pour démontrer que ce Gouvernement, fût-il entièrement composé d'Indiens, s'il conservait l'organisation actuelle nous serait tout aussi intolérable qu'à présent. Et c'est pourquoi la nomination de lord Sinha à un poste élevé ne me remplit pas d'une joie débordante. Il nous faut l'égalité absolue en théorie et en pratique et le pouvoir de nous passer des rapports avec les Anglais si cela nous plaît.

Mais pour en revenir aux tribunaux et aux magistrats nous ne pouvons atteindre cette position désirable tant que nous considérons avec un respect superstitieux les soi-disant palais de justice. Que ceux dont la soif de vengeance ou l'avidité ou les justes réclamations sont satisfaites ne s'aveuglent pas sur le but véritable des tribunaux: la permanence de l'autorité du gouvernement qu'ils représentent. Sans les tribunaux le gouvernement ne durerait pas une journée. J'admets que, même avec mon plan, les tribunaux conserveront leur pouvoir sur les gens lorsque tous les avocats indiens les auront abandonnés et qu'il n'y aura plus de causes civiles à plaider. Mais alors ils auront cessé de nous tromper. Ils auront perdu leur prestige moral et par conséquent leur air d'honorabilité.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au point de vue économique, on n'a jamais considéré ce que font perdre les tribunaux à la nation et pourtant ce n'est pas une bagatelle. Chaque institution organisée d'après le système actuel l'est avec une prodigalité extravagante et les tribunaux plus que tout autre. J'ai quelque notion de ce qu'ils coûtent en Angleterre, je suis renseigné sur ce qu'ils coûtent aux Indes et très documenté sur ce qu'ils coûtent dans le Sud-Afrique. Je n'hésite point à dire que ceux de l'Inde sont relativement les plus exagérés et n'ont aucun rapport avec les ressources économiques du peuple. Les meilleurs avocats de l'Afrique du Sud, et il y en a d'extrêmement compétents, n'oseraient jamais demander les honoraires des avocats de l'Inde. Quinze guinées sont à peu près le maximum pour une consultation juridique. On a vu dans l'Inde demander jusqu'à 7000 roupies. Il y a quelque chose de criminel dans un système qui permet à un magistrat de gagner cinquante à cent mille roupies par mois. La profession n'est pas--ne devrait pas--être une affaire de spéculation. Le meilleur avocat devrait être accessible au plus pauvre à un prix raisonnable. Mais nous avons imité les magistrats anglais et ajouté à leurs méthodes. Les Anglais trouvent le climat de l'Inde pénible, ils conservent les habitudes des climats froids et durs, il leur faut calculer les séjours fréquents dans les montagnes et dans leur île natale, et mettre de côté une forte somme pour l'éducation aristocratique de leurs enfants. Leurs honoraires sont pour ces raisons naturellement très élevés et l'Inde ne peut pas supporter cette lourde charge. Nous nous imaginons que pour nous sentir les égaux des magistrats anglais il nous faut demander les mêmes honoraires écrasants. Ce serait bien triste pour l'Inde s'il lui fallait hériter des appointements anglais et des goûts anglais qui conviennent si peu à l'atmosphère indienne. Tout magistrat considérant les tribunaux et sa profession du point de vue que je viens d'indiquer arrivera forcément à conclure que le meilleur moyen de servir la nation est de cesser d'exercer. Pour arriver à une autre conclusion il faudrait qu'il pût démentir l'exposé des faits que je viens d'avancer.

_6 octobre 1920_

A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE

Cher ami,

Je souhaite que tout Anglais lise cet appel et le médite sérieusement. Permettez-moi de me présenter à vous. A mon humble avis nul Indien n'a coopéré plus que moi avec le Gouvernement Britannique pendant mes vingt-neuf années consécutives d'activité publique et dans des circonstances qui eussent fait de tout autre un rebelle. Je vous prie de me croire si je vous dis que ma coopération n'était point fondée sur la crainte des châtiments prévus par vos lois ni sur d'autres raisons égoïstes. Ma coopération était libre, volontaire, elle s'appuyait sur la conviction que la somme totale de l'activité du gouvernement Britannique avait pour but le bien de l'Inde. J'ai mis quatre fois ma vie en péril pour l'Empire: à l'époque de la guerre Sud-Africaine lorsque j'avais la responsabilité du corps d'ambulanciers volontaires qui fut cité à l'ordre du jour par le Général Buller; à l'époque de la guerre des Zoulous au Natal lorsque je dirigeais un autre corps sanitaire; au commencement de la dernière guerre lorsque je formais un corps d'infirmiers et que par suite de la fatigue j'eus une pleurésie grave, enfin lorsque fidèle à la promesse que j'avais faite à lord Chelmsford lors de la Conférence de Delhi, j'entrepris une active campagne de recrutement dans le Kaira nécessitant de longues marches fatigantes et qu'une crise de dyssenterie faillit m'emporter. Tout ceci je l'ai fait parce que j'étais persuadé que des actes comme les miens devaient placer mon pays sur le même rang que les autres parties de l'Empire. Encore en décembre dernier je demandais avec insistance une coopération loyale. Je croyais sincèrement que M. Lloyd George tiendrait la promesse qu'il avait faite aux Musulmans et que les atrocités commises au Pendjab une fois connues, les habitants du Pendjab obtiendraient une réparation complète. Mais la duplicité de M. Lloyd George et votre façon de la considérer et d'excuser les atrocités commises ont absolument détruit la foi que j'avais dans les bonnes intentions du Gouvernement et dans la nation dont il dépend.

Néanmoins, si je ne crois plus à vos bonnes intentions je me plais à reconnaître votre bravoure et je sais que là où vous ne céderiez pas devant la justice et la raison, vous céderiez volontiers devant la bravoure.

_Jugez de ce que l'Empire coûte à l'Inde_:

Exploitation des ressources de l'Inde pour le bénéfice de la Grande-Bretagne;

Dépenses toujours croissantes pour l'armée, et le plus coûteux des fonctionnarismes;

Tous les services de l'Administration organisés avec une prodigalité extravagante sans aucune considération pour la pauvreté de l'Inde;

Désarmement et émasculation complète d'une nation par crainte qu'elle ne devienne un danger pour une poignée d'entre vous qui vous trouvez parmi nous;

Commerce de boissons alcoolisées et de stupéfiants afin de subvenir aux frais d'une administration trop lourde par le haut;

Législation de plus en plus sévère afin d'étouffer une agitation grandissante qui cherche à faire connaître la torture d'une nation;

Traitement dégradant infligé aux Indiens habitant vos «Dominions».

Et vous avez montré un mépris absolu de ce que nous éprouvons en glorifiant l'administration du Pendjab et en insultant aux sentiments des Musulmans.

Je sais que vous ne nous en voudriez pas, si nous pouvions nous battre et que nous vous arrachions le sceptre des mains. Mais vous savez bien que nous ne le pouvons pas. Vous avez fait en sorte que nous soyons incapables de nous battre franchement, honorablement. La bravoure sur le champ de bataille nous est donc impossible. La bravoure de l'âme nous reste. Je sais qu'à elle aussi vous serez sensible. Mon but est de faire naître cette bravoure. La Non-Coopération n'est pas autre chose qu'un entraînement au sacrifice de soi. Pourquoi donc coopérerions-nous avec vous lorsque nous savons que votre administration de ce pays nous réduit à un esclavage qui devient chaque jour plus grand? Si le peuple répond à mon appel, ce n'est pas dû à ma personnalité. J'aimerais que vous cessiez de croire que j'y suis pour quelque chose--les frères Ali également. Ma personnalité ne ferait naître aucune réponse à un cri Anti-Musulman si j'étais assez stupide pour en pousser un et le nom magique des frères Ali n'inspirerait aucun enthousiasme aux Musulmans s'ils poussaient follement un cri anti-Hindou. Le peuple accourt par milliers pour nous écouter parce qu'aujourd'hui nous représentons la voix d'une nation qui gémit écrasée sous un talon de fer. Les frères Ali étaient vos amis comme je l'étais, comme je le suis encore. Ma religion me défend toute animosité à votre égard. Je ne lèverais pas la main contre vous, même si j'en avais la puissance. Je veux vous vaincre uniquement par ma souffrance. Les frères Ali tireraient certainement l'épée du fourreau s'ils le pouvaient pour défendre leur religion et leur pays. Mais eux et moi faisons cause commune avec le peuple de l'Inde pour tâcher d'exprimer ce qu'il ressent et trouver un remède à sa détresse.

Vous êtes en quête d'un remède pour supprimer cette effervescence croissante du sentiment national. Je me permets de vous suggérer que la seule façon d'y mettre fin est d'en supprimer les causes. Cela vous est encore possible, vous pouvez contraindre M. Lloyd George à tenir parole. Je vous assure qu'il s'est réservé plusieurs portes de sortie. Vous pouvez contraindre le Vice-Roi à donner sa démission en faveur d'un meilleur et revenir sur votre opinion au sujet du Général Dyer et de Sir Michael O'Dwyer. Vous pouvez contraindre le Gouvernement à réunir en conférence les chefs reconnus du peuple, élus par eux et représentant toutes les opinions afin de chercher le moyen de donner le _Swaraj_ à l'Inde conformément aux désirs de son peuple.

Mais vous ne pouvez le faire que si vous considérez tout Indien véritablement comme votre égal et comme votre frère. Je ne vous demande pas votre protection. Je vous montre uniquement, en ami, une solution honorable à un grave problème. L'autre solution, la répression, vous est ouverte. Je vous prédis qu'elle ne réussira pas. Elle a déjà emprisonné deux braves de Panipat parce qu'ils ont exprimé librement leurs opinions; un autre est en jugement à Lahore pour avoir exprimé les mêmes opinions. Un autre dans le district d'Oudh est déjà incarcéré; un quatrième attend son tour d'être jugé. Vous devez savoir ce qui se passe autour de vous. Notre propagande est faite contre cette répression attendue. Je vous demande respectueusement de choisir la meilleure méthode, de faire cause commune avec le peuple de l'Inde dont vous mangez le pain. Vouloir contrarier ses aspirations c'est être déloyal envers le pays.

Votre fidèle ami,

M. K. GANDHI.

_27 octobre 1920._

SI JE SUIS ARRÊTÉ

Article paru dans le _Navjivan_.

Je ne cesse de me demander quelle serait l'attitude du peuple si l'on m'arrêtait. Mes collaborateurs m'ont également posé la question. Quelle serait la position de l'Inde si le peuple affolé par son amour faisait fausse route? Quelle serait ma position à moi?

Des ruisseaux de sang répandus par le gouvernement ne sont pas pour m'effrayer mais je serais profondément affecté si le peuple, par amour de moi ou en mon nom allait seulement jusqu'à insulter le gouvernement. Il me couvrirait de honte s'il perdait son empire sur soi lors de mon arrestation. La nation n'arrivera à aucun progrès si elle ne compte que sur moi. Le progrès n'est possible que si le peuple comprend et suit le chemin que je lui ai tracé. Je désire pour cette raison qu'il conserve un sang-froid absolu et considère le jour où je serais arrêté comme un jour de réjouissance. Je désire que même nos faiblesses actuelles disparaissent ce jour là.

Quel serait le mobile du Gouvernement en m'arrêtant? Le Gouvernement n'est pas mon ennemi; je n'ai pas un atome d'inimitié contre lui. Mais il croit que je suis l'âme de l'agitation et que, si l'on m'éloignait, les administrateurs et les administrés auraient la paix, que le peuple m'obéit aveuglément. Le gouvernement n'est pas seul à le croire; certains de nos chefs partagent son opinion. Comment le gouvernement peut-il s'assurer des sentiments du peuple? Comment peut-il se rendre compte si le peuple comprend mes conseils ou s'il est simplement ébloui par mes paroles? Il n'a qu'un moyen de s'en assurer: m'arrêter. Il reste bien entendu l'alternative de supprimer les causes qui m'ont amené à offrir ces conseils. Mais, enivré par son pouvoir, le Gouvernement ne voit pas ses propres erreurs et les verrait-il qu'il ne les admettrait pas. Il n'a donc qu'un seul moyen: se rendre compte de la force du peuple en m'arrêtant. Si par cet acte le peuple est terrifié au point de se soumettre, il aura mérité les injustices dont ont souffert le Califat et le Pendjab.

Si d'autre part le peuple a recours à la violence il fera simplement le jeu du gouvernement, les aéroplanes jetteront alors des bombes sur la population, ses Dyers tireront sur lui et ses Smiths soulèveront les voiles de nos femmes. D'autres officiers seront là qui l'obligeront à se frotter le visage contre terre et à ramper sur le ventre, et le châtieront à coups de fouet. Chacun de ces résultats est également mauvais et ne nous donnera pas le «_Swaraj_». Dans d'autres pays les gouvernements ont été renversés par la force brutale seule, mais j'ai souvent démontré que l'Inde ne saurait obtenir son _Home Rule_ en employant cette force. Quelle devrait donc être l'attitude du peuple si l'on m'arrêtait? La réponse est simple. Il faut que le peuple,

1º Reste calme et paisible.

2º Mais qu'il n'observe pas de «hartal».

3º Qu'il ne tienne pas de meetings.

4º Qu'il ait l'œil ouvert.

Je m'attendrais, bien entendu, à voir:

5º Toutes les écoles du gouvernement se vider et se fermer.

6º Les magistrats suspendre leurs fonctions en plus grand nombre.

7º Tous les litiges jugés par arbitrage privé.

8º Des écoles et collèges universitaires nationaux s'ouvrir très nombreux.

9º Des milliers d'hommes et de femmes renoncer à tout tissu étranger et porter uniquement des vêtements tissés et filés à la main, et le tissu étranger actuellement en magasin vendu ou brûlé par eux.

10º Tous refuser de s'engager dans l'armée ou de servir le Gouvernement.

11º Ceux qui peuvent gagner leur vie autrement abandonner les emplois du gouvernement et même l'armée.

12º Chacun souscrire au fonds national autant qu'il est nécessaire.

13º Les possesseurs de titres y renoncer en plus grand nombre.

14º Les électeurs, encore incertains, considérer que c'est un péché d'envoyer des représentants aux Conseils.

15º Les candidats aux élections retirer leur candidature et ceux qui auraient été élus démissionner.

Si le peuple prend ces résolutions et les met en pratique il aura certainement le _Swaraj_ avant un an. Nous l'aurons atteint, quand il se montrera capable de cette force. La nation signera alors ma mise en liberté et j'en serai heureux. La liberté dont je jouis à présent est pour moi une prison. Si le peuple employait la violence pour me délivrer et s'il attendait ensuite mon aide pour obtenir le _Swaraj_ son incompétence serait démontrée. Ni moi, ni personne ne pouvons donner le _Swaraj_ à la nation. Elle l'aura dès qu'elle aura prouvé qu'elle est prête.

Je dirai pour terminer qu'il est parfaitement inutile d'incriminer le gouvernement. Nous avons le gouvernement que nous méritons. Lorsque nous serons meilleurs, le gouvernement le sera également. Ce n'est qu'à ce moment-là que nous aurons notre _Swaraj_. La Non-Coopération montre que la nation a pris la résolution de devenir meilleure. Va-t-elle abandonner sa résolution si l'on m'arrête et coopérer avec le gouvernement? Si le peuple devient fou, s'il adopte la violence et qu'il en soit amené à ramper sur le ventre, à frotter son visage sur le sol, à saluer l'_Union Jack_ et à faire pour cela quarante kilomètres à pied, qu'est-ce sinon coopérer? Mieux vaut mourir que de s'abaisser ainsi. En un mot de quelque façon que vous considériez la question vous verrez que la seule ligne de conduite pour le peuple est celle que j'ai indiquée.

_10 novembre 1920._

L'UNIVERSITÉ NATIONALE DE GUJERAT

En créant une Université et en organisant un Collège à Ahmedabad le Gujerat a démontré que la Non-Coopération avait également son côté constructif. Seulement, comme la Non-Coopération est d'abord un acte de purification, il lui faut détruire avant de construire. L'Université Nationale se dresse aujourd'hui pour protester contre l'injustice britannique et défendre notre honneur national. Mais elle demeurera. Elle s'inspire des idéaux nationaux d'une Inde unie. Elle représente une religion qui est le Dharma des Hindous et l'Islam des Mahométans. Elle veut sauver les langues indigènes de l'oubli immérité et en faire la source de la régénération nationale et de la culture indienne. Elle considère que l'étude systématique des cultures asiatiques n'est pas moins essentielle pour acquérir une éducation parfaite que celle des sciences occidentales. Elle devra fouiller dans les immenses trésors du sanscrit, de l'arabe, du persan, du pali et du magahdi afin d'y découvrir où se trouve la source de la force pour la nation. Elle ne se propose pas seulement de se nourrir des anciennes cultures ou de les copier: elle espère plutôt créer une culture nouvelle basée sur les traditions et enrichie par l'expérience des temps plus rapprochés. Elle représente la synthèse des différentes cultures qui se sont implantées aux Indes, qui ont agi sur l'existence de l'Inde et qui ont à leur tour subi l'influence de l'esprit du sol. Cette synthèse sera, bien entendu, selon le _Swadeshi_ où toute culture est assurée d'avoir sa place légitime, non sur le modèle américain où une culture prédomine et absorbe toutes les autres, où le but n'est pas l'harmonie mais une unité artificielle et forcée. Pour cette raison l'Université a voulu que ses étudiants apprissent à connaître toutes les religions de l'Inde. Les Hindous ont ainsi l'occasion d'étudier le _Koran_ et les Musulmans de savoir ce que contiennent les _Shastras_ hindous. L'Université n'a exclu qu'une seule chose de son programme, c'est l'esprit d'exclusion qui considère comme «intouchable»[72] une section quelconque de l'humanité. L'étude de l'hindoustani qui est un mélange national de sanscrit, d'hindi et d'urdu persanisé est obligatoire. L'esprit d'indépendance sera développé non seulement par l'étude de la religion, de la politique et de l'histoire mais aussi par la préparation professionnelle qui seule peut donner à la jeunesse du pays l'indépendance économique et le soutien que procure le respect de soi-même. L'Université espère organiser de meilleures écoles dans toutes les villes de province afin que l'instruction se répande au loin et pénètre le peuple le plus tôt possible.

Le _Gujerati_ employé comme langue éducative facilitera ce progrès et il n'y aura plus, entre les gens cultivés et les ignorants, cette séparation qui est une sorte de suicide. L'un des effets d'une éducation industrielle pour les classes distinguées et d'une éducation littéraire pour les classes industrielles sera en grande