part l
'union grandissante entre Hindous et Musulmans va se trouver sérieusement entravée, si les jeunes Mahométans, par exemple, en arrivent à croire qu'ils peuvent légalement faire la cour aux jeunes filles Hindoues. Les parents hindous, s'ils en ont le soupçon, ne voudront plus admettre les Mahométans dans leur intérieur, comme ils ont commencé à le faire. A mon avis, il faut que les jeunes Mahométans et Hindous tiennent compte de cette restriction.
Je considère qu'il est absolument impossible que des mariages aient lieu entre Hindous et Mahométans et que chacun demeure fidèle à sa religion. La véritable beauté de l'Union Hindoue-Musulmane consiste justement dans ce fait que chacun des deux reste fidèle à sa religion, tout en respectant celle de l'autre. Car nous pensons aux Hindous et aux Mahométans du type le plus orthodoxe, capables de se considérer comme des ennemis naturels, ainsi qu'ils l'ont fait jusqu'à présent.
En quoi consiste donc l'Union Hindoue-Musulmane, et comment peut-on l'encourager? La réponse est simple. L'Union consiste à avoir un but commun, un espoir commun et des souffrances communes. Afin de l'encourager, il nous faut coopérer pour ce même but, partager nos souffrances et exercer une tolérance mutuelle. Notre but commun est que notre grand pays devienne plus grand encore et qu'il se gouverne lui-même. Nous ne manquons pas de tristesses à partager. Et aujourd'hui que les Mahométans sont profondément touchés par la question du Califat et que leur cause est juste, rien ne saurait mieux gagner leur amitié que si les Hindous soutiennent de tout cœur leurs revendications. Boire et manger ensemble les unira bien moins que de s'aider dans la question du Califat.
En tout temps et pour toutes les races, une grande tolérance est nécessaire. Nous ne pouvons vivre en paix si les Hindous se refusent à permettre aux Mahométans les formes extérieures de leur religion, leurs manières et leurs coutumes, ou si les Mahométans supportent mal l'idolâtrie Hindoue et son culte de la vache. Il n'est pas nécessaire que j'approuve ce que je tolère. Je déteste sincèrement boire, manger de la viande et fumer; mais je tolère ces choses chez les Hindous, les Mahométans et les Chrétiens, de même que je m'attends à ce qu'ils tolèrent mon abstinence, même si elle leur est désagréable. Toutes les querelles entre Hindous et Mahométans proviennent de ce que chacun veut contraindre l'autre à adopter son opinion.
_29 Février 1920._
[57] _Sanatanis_: hindous pratiquants, convaincus.
LES APPELS D'AMRITSAR[58]
Ces appels ont été rejetés malgré la plaidoirie du meilleur avocat. Le Conseil Privé a confirmé une procédure illégale. Je dois avouer que le jugement ne m'a pas autrement surpris, quoique les réflexions du jury pendant la plaidoirie de Sir John Simon laissassent espérer un verdict favorable. Les jugements prononcés par les plus Hautes Cours, si j'en juge par l'étude des procès politiques, se laissent volontiers influencer par de subtiles considérations politiques. Les précautions les plus compliquées pour arriver à se maintenir dans un esprit purement juridique disparaissent forcément, aux moments critiques. Le Conseil Privé ne saurait être exempt des limitations inhérentes à toutes les institutions humaines qui ne valent que pour des conditions normales. Une décision favorable pour le peuple aurait eu comme conséquence d'exposer le Gouvernement Indien à une extrême déconsidération, dont il lui eût été très difficile de se relever, de toute une génération.
On peut juger de la signification politique de l'événement par ce fait qu'aussitôt la nouvelle parvenue à Lahore, tous les préparatifs commencés pour la réception de Lala Lajpatrai furent décommandés et que le bruit courut que la capitale du Pendjab était en grand deuil. Un discrédit plus profond frappe donc le Gouvernement par suite de ce jugement, car à tort ou à raison l'opinion populaire considérera que, sous la Constitution Britannique, il n'existe pas de justice lorsque d'importantes considérations politiques ou de race entrent en jeu.
Il n'y a qu'une seule manière d'éviter la catastrophe. L'esprit humain et en particulier l'esprit indien est sensible à la générosité. J'espère que le Gouvernement du Pendjab ou le Gouvernement Central annulera immédiatement, sans qu'une agitation ou des pétitions soient nécessaires, les condamnations à mort et, s'il y a la moindre possibilité, rendra en même temps la liberté à tous ceux qui ont fait appel.
D'abord et ainsi que je l'ai déjà dit, deux considérations d'égale importance le demandent: premièrement, gagner à nouveau la confiance du public, secondement, obéir textuellement à la Proclamation Royale. Cet important document politique ordonne la mise en liberté de tous les délinquants politiques quand elle ne saurait être un danger pour la société. Personne ne peut dire que les vingt-et-un condamnés qui ont fait appel seraient d'une façon quelconque un danger pour la société s'ils recouvraient leur liberté. Jamais ces hommes n'avaient commis de crimes auparavant; la plupart d'entre eux étaient considérés comme des citoyens paisibles et respectables. On ne leur connaissait point d'attaches avec des sociétés révolutionnaires. S'ils ont commis un crime quelconque, ce fut sous l'impulsion du moment et devant ce qui leur paraissait une grave provocation. D'autre part, le public est persuadé que la majorité des condamnations des tribunaux militaires ne s'appuyaient sur aucune preuve satisfaisante. Aussi, j'espère que le Gouvernement qui a bien agi en rendant la liberté aux délinquants politiques, même lorsque ces derniers avaient été pris sur le fait, n'hésitera pas à rendre la liberté à ceux qui ont fait appel, et méritera ainsi le bon-vouloir de l'Inde entière. L'acte généreux accompli à l'heure du triomphe est celui qui a le plus de valeur. Et pour le peuple, ce refus de tenir compte de l'appel des condamnés a été considéré comme un triomphe du Gouvernement.
Je demanderai donc respectueusement aux amis du Pendjab de ne point perdre courage. Il faut nous préparer avec calme au pire. Si les condamnations sont justes, si ceux qui ont été condamnés se sont rendus coupables de meurtre, ou d'incitation au meurtre, pourquoi échapperaient-ils au châtiment? S'ils n'ont point commis les crimes qu'on leur reproche, ce qui est le cas pour la plupart d'entre eux, nous en sommes persuadés, pourquoi échapperions-nous au sort de tous ceux qui veulent s'élever plus haut? Si nous avons voulu nous élever, pourquoi craindrions-nous le sacrifice? Aucune nation ne s'est jamais élevée sans faire de sacrifices, et l'on ne saurait parler de sacrifice que s'il y a innocence, et non crime.
_3 mars 1920._
[58] Une vingtaine des victimes de l'application de la loi martiale au Pendjab firent appel au Conseil Privé, déclarant que le Vice-roi n'avait pas le pouvoir nécessaire pour en décréter les ordonnances et que le jugement des Tribunaux exceptionnels était irrégulier.
LA NON-VIOLENCE
Lorsqu'un homme prétend être non-violent, il ne doit point s'irriter contre qui l'a outragé. Il ne lui souhaitera aucun mal; il lui souhaitera du bien; il ne le maudira pas; il ne lui causera aucune souffrance physique. Il acceptera tous les outrages que lui fera subir l'offenseur. La Non-Violence comprise ainsi devient l'innocence absolue. La Non-Violence absolue est une absence totale de mauvais-vouloir contre tout ce qui vit. Elle s'étend même aux êtres inférieurs à l'espèce humaine sans en excepter les insectes et les bêtes nuisibles. Elles n'ont pas été créées pour satisfaire à nos penchants destructeurs. Si la pensée intime du Créateur nous était connue, nous découvririons la place qui leur appartient dans sa création. La Non-Violence, sous sa forme active, consiste par conséquent en une bienveillance envers tout ce qui existe. C'est l'Amour pur. Je l'ai lu dans l'Ecriture sainte hindoue, dans la Bible, et dans le Koran.
La Non-Violence est un état parfait. C'est un but vers lequel tend, bien qu'à son insu, l'humanité tout entière. L'homme ne devient pas divin lorsque, dans sa personne, il incarne l'innocence; c'est alors seulement qu'il devient véritablement homme. Tels que nous sommes actuellement, mi-hommes, mi-bêtes, nous avons la prétention, dans notre arrogante ignorance, de remplir le rôle dévolu à notre espèce, lorsque nous rendons coup pour coup et que nous nous abandonnons à la colère. Nous feignons de croire que la loi du talion est la loi de notre être, alors que dans toute Écriture Sainte nous voyons que la loi du talion n'est nulle part obligatoire, mais seulement tolérée. L'empire sur soi est seul obligatoire. La vengeance est une satisfaction qui nécessite des règles compliquées. La maîtrise de soi est la loi de notre être. La plus haute perfection demande la plus haute maîtrise. La souffrance devient ainsi le symbole de l'espèce humaine.
Le but s'éloigne sans cesse de nous. Plus nos progrès sont grands, plus nous prenons conscience de notre indignité. La satisfaction se trouve dans l'effort accompli, non dans le but atteint. Dans l'effort absolu se trouve la victoire absolue.
Aussi, et tout en me rendant compte plus que jamais de la distance du but, pour moi la loi d'Amour est la loi de mon être[59]. Chaque fois que j'échouerai, et justement à cause de cet échec, mon effort n'en sera que plus résolu.
Mais je ne prêche pas cette loi finale par l'intermédiaire du Congrès ou de l'Organisation pour le Califat. Je sais trop bien ce qui me manque. Je sais qu'une tentative de ce genre est condamnée d'avance à un échec. S'attendre à ce qu'une masse d'hommes et de femmes obéissent spontanément à cette loi, c'est ignorer comment ils vivent. Mais de l'estrade du Congrès et aux réunions de la Société pour le Califat, je prêche ce qui ressort de cette loi. Ce que le Congrès a admis, ainsi que les assemblées pour le Califat, n'est qu'une parcelle de ce que la loi implique. Avec des travailleurs sincères pour la Cause, il serait possible d'en faire appliquer par de grandes masses une partie restreinte en peu de temps. Mais pour arriver au but, il faut que la plus faible partie réponde aux mêmes conditions que le tout. Une goutte d'eau doit à l'analyse donner le même résultat qu'un lac entier. La nature de ma Non-Violence vis-à-vis de mon frère ne saurait être différente de celle de ma Non-Violence vis-à-vis de l'univers. Lorsque j'étends à l'univers entier l'amour que j'ai pour mon frère, il faut que cet amour ait la même composition.
Une manière d'agir particulière est une politique, lorsque son application en est limitée au temps ou à l'espace. La plus haute politique est par conséquent de l'appliquer le plus complètement possible. Mais tant qu'elle dure, l'honnêteté comme politique ne diffère en rien de l'honnêteté par croyance. La différence qui existe entre les deux, c'est que le marchand qui croit à la politique de l'honnêteté ne s'embarrassera plus de son honnêteté lorsqu'elle ne rapportera rien, alors que celui pour qui c'est une conviction continuera d'être honnête, même s'il doit tout perdre.
La Non-Violence politique du Non-Coopérateur ne résiste pas à cette épreuve, dans la majorité des cas. Et c'est ce qui prolonge la lutte. Que nul ne blâme le caractère inflexible de la nature anglaise! La fibre la plus dure est tenue de se dissoudre au feu de l'amour. On ne pourrait me forcer à changer d'attitude à ce sujet, parce que je sais cela. Quand la nature britannique ou toute autre résiste, c'est que le feu, s'il existe, n'est pas suffisant.
Il n'est pas nécessaire que notre Non-Violence soit forte, mais il faut qu'elle soit sincère. Nous ne devons pas souhaiter du mal aux Anglais ni à nos compatriotes qui coopèrent, tant que nous faisons profession d'être non-violents. Mais le plus grand nombre parmi nous a _voulu_ le mal; s'il ne l'a point fait, c'est uniquement par faiblesse ou parce qu'il a cru à tort qu'en s'abstenant de faire le mal physiquement il tenait son serment. Notre vœu de Non-Violence exclut toute possibilité de représailles futures. Quelques-uns parmi nous semblent malheureusement s'être contentés de retarder la date de la vengeance.
Qu'on ne se méprenne pas sur mes paroles: je ne dis pas que la politique de Non-Violence exclue la possibilité de vengeance, lorsque cette politique sera abandonnée. Mais elle exclut absolument la possibilité d'une vengeance future, si la lutte se termine par un succès. Aussi sommes-nous tenus, pendant que nous poursuivons notre politique de Non-Violence, d'être en bons termes avec les administrateurs anglais et leurs coopérateurs. J'ai été rempli de honte, lorsqu'on m'a dit que, dans certaines parties de l'Inde, des Anglais et des coopérateurs bien connus ne pouvaient circuler sans danger. Les scènes honteuses qui se sont produites récemment à une réunion de Madras étaient un reniement absolu de la Non-Violence. Ceux qui ont forcé le président à se retirer par leurs hurlements, parce que celui-ci m'avait insulté, paraît-il, se sont déshonorés et ont déshonoré leur politique. Ils ont blessé au cœur leur ami et leur allié Mr. Andrews. Ils ont fait du tort à leur propre cause. Si le président était persuadé que j'étais un gredin, il avait parfaitement le droit de le dire. Agir par ignorance n'est pas provoquer. Mais un Non-Coopérateur, par sa parole donnée, est tenu de ne pas répondre à la provocation même la plus grave. Le jour où j'agirai comme un gredin, il y aura grave provocation, et j'avoue qu'elle sera suffisante pour délier de son vœu de Non-Violence tout Non-Coopérateur et justifier tout Non-Coopérateur qui voudrait me tuer pour l'avoir induit en erreur.
Vouloir cultiver la Non-Violence, même d'une façon aussi restreinte, est peut-être impossible. Peut-être ne faut-il pas nous attendre à ce que les gens ne _désirent_ pas le mal de leur adversaire, tout en ne leur en faisant pas. Pour être de bonne foi, nous devrions alors cesser de nous servir de l'expression Non-Violence pour caractériser notre lutte. L'alternative ne serait pas de recourir immédiatement à la violence. Mais le peuple ne serait pas tenu de se soumettre à une discipline de Non-Violence, et je ne serais pas dans l'obligation d'endosser la responsabilité de Chauri-Chaura[60]. L'école de Non-Violence restreinte continuera alors à prospérer obscurément, mais sans le fardeau terrible de responsabilité qu'elle porte aujourd'hui.
Pourtant, si la Non-Violence doit demeurer la politique de la nation, nous sommes tenus, pour sa réputation et celle de l'humanité, de la pratiquer à la lettre et selon l'esprit. Et si nous voulons aller jusqu'au bout de cette politique, si nous croyons en elle, nous devons sans tarder nous réconcilier avec les Anglais et les coopérateurs. Il faut qu'ils nous certifient qu'ils se sentent en complète sécurité parmi nous, qu'ils nous considèrent comme des amis, bien que nous appartenions à une école de pensée et à une politique radicalement opposées. Il nous faut les accueillir sur nos estrades, comme des invités de marque, et les rencontrer sur des estrades neutres comme des camarades. Il nous faut élaborer une ligne de conduite pour les rencontres de ce genre. Il ne faut pas que notre Non-Violence donne naissance à la violence, à la haine et au mauvais vouloir. Nous serons jugés selon nos œuvres, comme le reste des mortels. Un programme de Non-Violence pour obtenir le _Swarâj_ demande, bien entendu, une certaine habileté pour organiser les affaires sur une base non-violente et nécessite que l'on inculque l'esprit d'obéissance. M. Churchill, lequel ne comprend que l'évangile de la force, a parfaitement raison lorsqu'il dit que le problème irlandais diffère du problème indien. Il entend par là que l'Irlande, ayant obtenu son _Swarâj_ par la violence, saura le conserver par la violence, s'il le faut. D'autre part, si l'Inde obtient effectivement le _Swarâj_ par la Non-Violence il faut qu'elle soit à même de le conserver par des moyens non-violents. A ceci M. Churchill ne croit guère, à moins que l'Inde ne donne une preuve de ce dont elle est capable, par une démonstration visible du principe. Cette démonstration est impossible, tant que la société ne se sera pas imprégnée de l'esprit de Non-Violence, de telle façon que le peuple, dans sa vie politique se conforme à la Non-Violence, ou en d'autres termes que l'autorité civile l'emporte sur l'autorité militaire.
Par conséquent, le Home Rule que nous obtiendrons par des moyens non-violents ne saurait jamais entraîner un intervalle de chaos et d'anarchie. Le _Swarâj_ par la Non-Violence doit être une révolution paisible et progressive, de telle sorte que le transfert des pouvoirs, d'une corporation fermée aux représentants du peuple, s'accomplirait naturellement comme un fruit mûr tombant d'un arbre bien soigné. Je répète qu'il se peut fort bien que la réalisation soit impossible. Mais je sais que la Non-Violence n'implique pas moins. Si nos aides actuels ne croient pas qu'il soit possible d'arriver à une atmosphère relativement non-violente, ils devraient abandonner complètement le programme de Non-Violence et en préparer un autre absolument différent. Si nous nous approchons de notre programme avec la restriction mentale qu'après tout, nous arracherons le pouvoir aux Anglais par la force des armes, nous manquons à notre profession de Non-Violence. Si nous avons foi en notre programme, nous sommes tenus de croire que les Anglais ne seront pas insensibles à la force de l'affection, puisqu'ils sont certainement sensibles à la force des armes. Pour les incrédules, le choix est entre les Conseils qui sont, avec leurs lourds programmes d'humiliations couvrant plusieurs générations, l'école de l'expérience, ou bien une révolution sanglante comme on n'en a jamais vu dans le monde entier. Je n'ai pas le moindre désir de jouer un rôle dans une telle révolution, et je ne veux pas être un instrument consentant à la faire naître. Selon moi, il faut choisir entre la Non-Violence sincère, avec la Non-Coopération comme conséquence directe, ou le retour à une coopération antagonique, c'est-à-dire à la coopération avec obstruction.
_9 mars 1920_
[59] Le 23 juin 1919, Gandhi écrivait déjà dans la _Jeune Inde_:
«Il se passera peut-être un temps considérable avant que la loi d'Amour soit reconnue dans les affaires internationales. Les rouages des gouvernements s'interposent, masquant au cœur d'un peuple le cœur des autres peuples. Et pourtant, si seulement nous considérions les derniers événements internationaux en Europe et en Asie Orientale, en songeant à ce qui est essentiel, il nous serait possible de voir que le monde en arrive peu à peu à comprendre qu'il en est entre nations comme il en est entre hommes; que la force seule est impuissante à résoudre les problèmes et que la sanction économique de Non-Coopération est beaucoup plus efficace que les armées et les marines. Les victoires de la guerre n'ont fait qu'ajouter de nouvelles charges aux nations qui sortirent de la lutte apparemment victorieuses. La question des vivres et de l'industrie dans les nations vaincues est une source d'inquiétude non moins grande pour les vainqueurs que pour ces nations elles-mêmes. Toute l'habileté des gouvernements des nations alliées tend à démontrer, et cela sans rien enlever à la gloire des vainqueurs, qu'ils peuvent rendre le peuple vaincu solvable économiquement, heureux et désireux de travailler pour le reste du monde. Si on lit entre les lignes du court télégramme exposant le programme international du parti républicain en Amérique, on peut voir que le _Far West_ commence à se rendre compte que la sanction définitive d'une Ligue des Nations devrait être, non le cercle vicieux de la force des armées, mais la force de ce qui est internationalement en dehors des lois, c'est-à-dire la Non-Coopération. De là, il serait aisé d'arriver à reconnaître absolument la loi d'Amour. Jusqu'au jour où une énergie nouvelle est captée et dirigée, les capitaines des énergies anciennes la traiteront d'idéaliste, de théorique et de non pratique. Nous pouvons avoir la certitude que le marchand de chevaux se moqua de l'ingénieur qui mit en mouvement la machine à vapeur, jusqu'au jour où il s'aperçut que la machine à vapeur était capable de transporter même ses chevaux. L'ingénieur électricien fut probablement traité de maniaque et de fou dans les milieux de locomotion à vapeur, jusqu'au jour où un travail s'accomplit grâce aux fils électriques. Il faudra peut-être longtemps pour poser les fils d'amour international; mais la sanction de Non-Coopération internationale, telle qu'elle me semble avoir été conçue par le parti républicain en Amérique, est de préférence à la contrainte physique, un progrès sensible vers la solution véritable et définitive...»
[60] Des troubles avaient eu lieu au début de l'année à Chauri-Chaura dans les Provinces Unies; ils forcèrent Gandhi à suspendre la proclamation de la Désobéissance Civile.
LE 6 AVRIL ET LE 13
Il nous est impossible d'oublier le 6 Avril, qui donna des forces vitales à l'Inde tout entière, et le 13 qui fit du Pendjab un lieu de pèlerinage. Le 6 avril vit l'aube du _Satyâgraha_. On peut différer d'opinion au sujet de la Désobéissance Civile, mais nul ne pourrait nier sa doctrine de Vérité et d'Amour, c'est-à-dire de non-cruauté. Avec _Satyâ_ et _Ahimsâ_[61] réunis, on peut amener le monde entier à ses pieds. Le _Satyâgraha_ n'est pas autre chose dans son essence que l'introduction de la Vérité et de la Douceur dans la vie politique, c'est-à-dire nationale. Et que l'on se lie ou non au _Satyâgraha_ par serment, il n'y a pas de doute que l'esprit de _Satyâgraha_ se soit répandu parmi les masses. Telle fut en tous cas mon expérience personnelle, parmi les milliers de Pendjabis que j'ai rencontrés dans ma tournée au Pendjab.
Le 6 Avril inaugura également un plan défini d'Union Hindoue-Musulmane et de _Swadeshi_. Ce fut le 6 Avril qui dévoila le sens caché de la loi Rowlatt et en fit lettre morte. Le 13 Avril, eut lieu non seulement la terrible tragédie, mais dans cette tragédie le sang hindou-musulman répandu à flots se mêla en un seul ruisseau et scella l'entente.
Que faut-il faire pour commémorer et célébrer ces événements nationaux? Je me permets de proposer que ceux qui le désireraient consacrent la journée du 6 Avril prochain au jeûne (vingt-quatre heures d'abstinence totale) et à la prière, et qu'à sept heures du soir dans l'Inde entière se tiennent des réunions demandant l'abolition de la loi Rowlatt et exprimant la conviction nationale que toute paix dans l'Inde est impossible tant que cette loi subsistera. Que la loi soit devenue lettre morte est tout à fait insuffisant. Cette loi est ou n'est pas une honte. Si cette loi est une honte, il faut qu'elle soit abolie. En l'abolissant avant l'application des Réformes, le Gouvernement montrerait sa bonne volonté. La semaine qui suivrait le six devrait être consacrée entièrement à quelque œuvre se rapportant à la tragédie du treize. Je proposerais donc que cette semaine fût consacrée à réunir des souscriptions pour le monument commémoratif du _Jallianwala Bagh_, en se souvenant que la somme nécessaire est de un million de roupies. Chaque ville pourrait organiser la quête à sa guise, ainsi que chaque village, en prenant toutes les précautions contre la fraude et les détournements, et la terminerait, le soir du 12 Avril.
Parlons maintenant du 13. Ce jour-là entre tous devrait être consacré au jeûne et à la prière. Il ne devrait y avoir ni animosité ni colère. Nous voulons chérir la mémoire de morts innocents, nous ne voulons pas nous souvenir du crime qui a été commis. C'est en se montrant prête au sacrifice que la nation s'élèvera, et non en se préparant à se venger. Je voudrais aussi qu'en ce jour la nation se souvînt des excès commis par la masse et qu'elle s'en repentît. La semaine se terminerait par des réunions où l'Inde entière s'engagerait à réclamer au Gouvernement Indien et au Gouvernement Impérial les mesures nécessaires pour qu'une tragédie semblable ne pût se renouveler.
Je voudrais demander en outre avec insistance que pendant cette semaine chacun fît tous les efforts possibles pour arriver à comprendre plus parfaitement les principes du _Satyâgraha_, l'Union Hindoue-Musulmane et le _Swadeshi_. Et afin de donner encore plus de poids à l'Union Hindoue-Musulmane, je voudrais conseiller le 12 avril à 7 heures du soir que la question du Califat fût résolue conformément aux justes sentiments des Musulmans.
Cette semaine nationale serait donc ainsi une semaine de purification, d'examen de conscience, de sacrifice, de discipline parfaite, en même temps que l'expression des sentiments nationaux qui nous sont chers. Il ne devrait subsister nulle trace d'amertume, nulle violence de langage, mais un courage et une fermeté absolus.
Ne devrait-il pas y avoir _hartal_, le six et le treize? Je répondrai catégoriquement: non. Cette semaine est la semaine du _Satyâgraha_ pour ceux qui croient à la Vérité et à la Non-Violence. Le _hartal_ du 6 était un _hartal_ de _Satyâgraha_ en ce sens qu'il était un prélude au _Satyâgraha_. Le _hartal_ du 6 avril dernier, bien que spontané, ne fut pas dépourvu de pression indue dans la façon dont on persuada au public de ne pas se servir des voitures, etc. Je ne conseillerais donc pas de _hartal_ pendant cette semaine de pénitence et de discipline. D'autre part, il ne faut pas diminuer la valeur des _hartal_, en les rendant trop fréquents. Il faut les conserver pour les grandes occasions.
J'espère respectueusement que tous les partis et toutes les classes trouveront le moyen de prendre