partie d
'empêcher la distribution inégale de la fortune et en même temps de mettre fin au mécontentement social qui en résulte. Les plus graves défauts des Universités du Gouvernement c'est d'être sous le contrôle d'étrangers et d'attribuer une valeur fausse aux diverses carrières. L'Université du Gujerat en ne coopérant pas avec le Gouvernement y remédie automatiquement. Si les fondateurs et les promoteurs sont fidèles à cette résolution jusqu'à ce que le Gouvernement soit devenu national, ils acquerront une perception nette des idéaux et des besoins de la Nation. Demandons à Dieu que les Travailleurs pour la cause aient la foi et la force nécessaires pour défendre la bannière qu'ils ont déployée.
_17 novembre 1920._
[72] Voir les articles suivants page 160.
LE SYSTÈME DES CASTES
J'ai reçu plusieurs lettres irritées à propos de mes remarques sur le système des Castes... Le point soulevé par mes correspondants mérite qu'on le considère et qu'on y réponde. Ils déclarent que la conservation du système des castes serait la ruine de l'Inde et que l'esprit de caste a réduit l'Inde à l'esclavage. A mon avis ce n'est pas l'esprit de caste qui a fait de nous des esclaves, c'est notre avidité et notre mépris des vertus essentielles. Si l'Hindouisme ne s'est pas désagrégé c'est à l'esprit de caste que nous le devons.
Comme toutes les autres organisations le système des castes a souffert d'excroissances malignes. Je ne considère fondamentales, naturelles et essentielles que les quatre divisions[73]. Les innombrables subdivisions peuvent parfois être commodes mais elles sont souvent gênantes. Plus tôt la fusion aura lieu, mieux cela vaudra. La suppression et la reconstitution silencieuses des subdivisions ont toujours eu lieu et continueront forcément. On peut être certain que l'influence sociale et l'opinion publique se mêleront de ce problème. Mais je suis tout à fait opposé à ce qu'on essaye de détruire les divisions fondamentales. Le système des castes n'est pas basé sur l'inégalité, il n'y est pas question d'infériorité et si pareille question se posait, comme à Madras et Maharastra et ailleurs, il faudrait certainement refréner cette tendance. Mais il ne semble pas qu'il y ait une raison sérieuse de mettre fin à ce système à cause de ses abus. Il se prête facilement à la réforme. Il n'est point douteux que l'esprit démocratique, qui s'étend rapidement dans l'Inde, débarrassera cette institution de toute idée de prédominance et de subordination.
L'esprit démocratique n'est pas une chose mécanique qui peut s'ajuster en abolissant les formes extérieures. Il demande une transformation du cœur. Si les castes sont un obstacle au développement de l'âme, l'existence de cinq religions dans l'Inde: l'Hindouisme, l'Islamisme, le Christianisme, le Zorastrianisme et le Judaïsme en sont une également. L'esprit démocratique exige l'inculcation de l'esprit de fraternité et je n'éprouve aucune difficulté à considérer un Mahométan ou un Chrétien comme mon frère, absolument comme s'il était frère par le sang, et si l'on doit à l'Hindouisme la doctrine des castes on lui doit aussi d'avoir inculqué la fraternité essentielle non seulement des hommes mais de tout ce qui vit.
Un de mes correspondants suggère que nous abolissions les castes pour adopter le système Européen des classes, voulant dire sans doute qu'il faut supprimer l'hérédité des castes. Je suis porté à croire que la loi de l'hérédité est une loi éternelle et que toute tentative pour la transformer doit forcément conduire ainsi qu'il est déjà arrivé, au désordre absolu. Je vois une grande utilité à considérer un brahmane comme restant brahmane pendant toute son existence. S'il cesse de se conduire en brahmane il cesse naturellement d'inspirer le respect qui est dû à un véritable brahmane. Il est facile de se rendre compte des difficultés innombrables qui surgiraient s'il fallait organiser des tribunaux pour punir et récompenser, pour dégrader ou pour donner de l'avancement. Si les Hindous croient, ainsi qu'ils doivent le faire, à la réincarnation et à la transmigration des âmes, ils savent que la nature sans se tromper rétablira l'équilibre en dégradant le brahmane s'il se conduit mal et en le réincarnant dans une caste inférieure alors qu'elle maintiendra au rang de brahmane celui qui a vécu en brahmane dans sa présente incarnation.
Je ne considère pas qu'il soit indispensable à l'esprit démocratique de boire, manger en commun et de s'unir par mariage. Je n'envisage pas une universalité de manières et de coutumes sous le plus démocratique des gouvernements. Nous devons chercher l'union dans la diversité... Dans la religion Hindoue il est défendu aux enfants de deux frères de s'épouser. Cette défense n'affecte en rien la cordialité des rapports; il est même probable qu'elle crée des relations plus saines. Dans les intérieurs Vaishnava j'ai vu des mères qui ne mangeaient pas dans la cuisine commune ni ne buvaient au bol commun, sans en devenir pour cela dédaigneuses, arrogantes et moins affectueuses. Ces contraintes disciplinaires ne sont pas mauvaises en soi. Poussées ridiculement à l'extrême elles peuvent être nuisibles et si elles ont pour but d'attribuer une supériorité elles deviennent des faiblesses et par conséquent un mal. Mais avec le temps et à mesure que surgiront des nécessités et des circonstances nouvelles, ces coutumes devront être avec circonspection modifiées et transformées.
Ainsi, tout en étant disposé à défendre comme je l'ai déjà fait la division en quatre castes, je considère l'_intouchabilité_[74] comme un crime monstrueux, envers l'humanité ainsi que je l'ai souvent répété. Ce n'est pas une marque d'empire de soi, mais une prétention arrogante à la supériorité. Elle n'a jamais servi à rien d'utile et a abaissé un nombre incalculable d'êtres humains, qui non seulement nous valent bien, mais rendent au pays de bien des façons, des services essentiels. C'est un péché dont l'Hindouisme doit se délivrer au plus tôt, s'il veut être considéré comme une religion honorable et ennoblissante. Je ne vois pas une seule raison en sa faveur et je n'ai aucune hésitation à rejeter, dans les Ecritures, les passages, d'un caractère douteux, à l'appui de cette criminelle institution. A dire vrai je rejetterais toute autorité qui serait en contradiction avec la raison pondérée ou les commandements du cœur. L'autorité soutient et ennoblit les faibles lorsqu'elle est l'œuvre de la raison mais elle avilit lorsqu'elle supplante la raison sanctifiée par la «petite voix silencieuse qui est en nous.»
_8 décembre 1920._
[73] Brahmane, Kshattriya, Vaiçya et Çoûdra: (philosophe et éducateur; administrateur et soldat; commerçant et pasteur; artisan et tâcheron.)
[74] Le 27 octobre 1920 sous le titre «Classes _déprimées_» M. Gandhi avait écrit un article sur la question des _intouchables_.
Vivekananda appelait les Panchamas «classes supprimées.» Sans nul doute son épithète est plus exacte que la mienne. Nous les avons supprimés et nous nous sommes déprimés nous-mêmes. C'est à la justice vengeresse mesurée par un Dieu juste que nous devons, selon Gokhale, d'être devenus les parias de l'Empire. Un correspondant me demande avec indignation ce que je fais pour eux. Nous autres Hindous ne devrions-nous pas laver nos mains sanglantes avant de demander aux Anglais de laver les leurs? La question est juste et opportune. Et s'il était possible à un membre d'une nation esclave de délivrer de leur esclavage les classes supprimées sans s'affranchir du sien je le ferais immédiatement. Mais c'est une tâche impossible. Un esclave n'a même pas la liberté nécessaire pour faire ce qu'il doit... Si j'avais une législature vraiment nationale je répondrais à l'insolence hindoue en faisant construire des puits spéciaux pour les classes supprimées, je créerais des écoles plus nombreuses et meilleures pour qu'il ne reste pas un seul intouchable ne sachant où envoyer ses enfants, mais je dois attendre encore ce jour meilleur.
Faut-il entre temps laisser les classes déprimées s'arranger comme elles peuvent? Certes non.--Personnellement j'ai fait et fais encore à mon humble façon ce que je peux pour mes frères Panchamas.
Ces membres de la nation foulés aux pieds ont trois ressources. S'ils sont impatients ils peuvent demander l'appui du Gouvernement qui est le maître des esclaves. Ils l'obtiendront mais le remède sera pire que le mal. Aujourd'hui ils sont les esclaves d'esclaves. S'ils cherchent l'appui du Gouvernement celui-ci se servira d'eux pour anéantir leurs propres frères. Au lieu que l'on continue à pécher envers eux ce sont eux qui pécheront envers les autres. Les Musulmans ont essayé sans succès, ils se sont aperçus qu'ils perdaient au lieu d'y gagner. Les Sikhs le firent imprudemment et échouèrent; nulle communauté de l'Inde n'est plus mécontente que la leur. L'aide du Gouvernement n'est donc pas une solution.
La seconde serait pour eux de renoncer à l'Hindouisme ou de se convertir en bloc à l'Islamisme ou au Christianisme. Si une amélioration matérielle pouvait excuser que l'on renie sa religion je n'hésiterais pas à le conseiller. Mais la religion est une question de cœur. Il n'est pas d'incommodité physique qui puisse vous autoriser à renier votre religion. Si la façon inhumaine de traiter les Panchamas faisait partie de l'Hindouisme, le renier deviendrait un devoir pour eux et pour ceux qui comme moi ne faisons pas un fétiche de la religion et n'excusons pas tous les maux en son nom. Mais je suis persuadé que l'_Intouchabilité_ ne fait pas partie de l'Hindouisme. C'en est plutôt une excroissance qu'il faut détruire à tout prix. Et il existe une véritable armée de réformateurs hindous qui ont à cœur de débarrasser l'Hindouisme de cette souillure. Je considère par conséquent que la conversion ne serait point un remède.
Il leur reste enfin la ressource d'agir par eux-mêmes et de se défendre avec l'aide que les Hindous non-Panchamas leur donneront, non par protection mais par devoir. Voilà où la Non-Coopération pourrait servir. Je serais, en effet partisan d'une Non-Coopération méthodique pour remédier à ce mal reconnu. Mais la Non-Coopération signifie indépendance absolue de toute aide extérieure, c'est un effort intérieur. Vouloir absolument pénétrer dans les enceintes défendues ne serait pas de la Non-Coopération. Ce pourrait être considéré comme de la Désobéissance Civile si c'était accompli pacifiquement. Mais j'ai découvert à mes dépens que la Désobéissance Civile demande une préparation préliminaire bien plus grande et beaucoup plus d'empire sur soi-même. Tout le monde peut non-coopérer, mais il en est peu qui soient capables de Désobéissance Civile. Pour protester contre l'Hindouisme les Panchamas peuvent donc cesser tout contact et tous rapports avec les autres hindous tant que les causes de leur grief persisteront. Mais si je ne me trompe les Panchamas n'ont pas de chef capable de les conduire à la victoire par la Non-Coopération.
Le meilleur moyen serait donc que les Panchamas se joignissent au grand mouvement national pour libérer l'Inde de l'esclavage auquel la soumet le Gouvernement actuel. Il est facile à nos amis Panchamas de voir que la Non-Coopération contre ce gouvernement malfaisant suppose une coopération entre les différentes sections qui composent la nation indienne. Les Hindous doivent comprendre que s'ils veulent non-coopérer avec succès il leur faut faire cause commune avec les Panchamas comme ils ont fait cause commune avec les Musulmans. La Non-Coopération sans violence est essentiellement un mouvement de purification personnelle intensive. Cette opération a déjà commencé, et que les Panchamas y prennent part volontairement ou non, les autres Hindous n'oseront pas les laisser de côté sans nuire à leur propre progrès. Par conséquent, bien que la question des Panchamas me soit aussi chère que l'existence même, je me borne à consacrer toute mon attention à la Non-Coopération nationale. Je suis convaincu que le plus renferme le moins...
LE CONGRÈS NATIONAL
Le plus vaste et le plus important des Congrès[75] vient de se terminer. Ce fut la plus grande démonstration contre le système de gouvernement actuel qui ait jamais eu lieu. Le Président a exprimé la vérité absolue lorsqu'il a dit qu'à ce Congrès ce n'était pas le Président et les chefs qui entraînaient le peuple, mais le peuple qui l'entraînait lui et les chefs. Il était évident pour ceux qui se trouvaient sur l'estrade que le peuple avait pris les rênes en main. Ils eussent préféré aller moins vite.
Le Congrès consacra une journée à une discussion détaillée de la doctrine qui fut adoptée après deux nuits de réflexion par tous à l'exception de deux voix. Il consacra une journée à discuter une résolution de Non-Coopération qui fut adoptée avec un enthousiasme sans précédent. Il consacra le dernier jour à la lecture des trente-deux articles de la Constitution...
Après de sérieuses délibérations, le Congrès a pris trois décisions importantes. Il a exprimé en termes extrêmement clairs sa résolution d'obtenir son autonomie absolue, conservant si possible son association avec le peuple britannique mais s'en séparant s'il le fallait. Il se propose d'y arriver uniquement par des moyens honorables et non-violents. Il a introduit dans la Constitution qui réglemente son action des changements fondamentaux et a fait acte de désintéressement en réduisant le nombre de ses délégués à un membre par cinquante mille habitants de l'Inde, et en insistant pour que ces délégués fussent véritablement les représentants de ceux qui veulent prendre une part active dans les affaires politiques du pays. Afin de s'assurer que tous les partis seraient représentés il a accepté le principe du «vote unique transférable». Il a appuyé la résolution de Non-Coopération adoptée à la session spéciale et l'a amplifiée à tous points de vue. Il a insisté sur la Non-Violence et déclaré que l'obtention de _Swaraj_ dépend de l'harmonie complète entre les partis constituants de l'Inde; il a fait ressortir par conséquent l'importance de l'union Hindoue-Musulmane. Les délégués hindous ont demandé à leurs chefs de juger les différends entre Brahmanes et non-Brahmanes et ont insisté auprès de leurs supérieurs religieux sur la nécessité de se débarrasser du poison de l'_intouchabilité_. Le Congrès a dit aux parents dont les enfants sont à l'école et aux avocats qu'ils n'ont pas répondu à l'appel de la Nation en aussi grand nombre qu'ils auraient dû et qu'un effort plus grand devait être fait. Il s'ensuit nécessairement que ceux qui ne répondront pas rapidement à cette demande réitérée se verront peu à peu exclus des affaires publiques du pays. Le pays demande aux hommes et aux femmes de l'Inde de faire tout leur devoir.
_5 janvier 1921._
[75] Congrès de Nagpur tenu en décembre 1920.
NÉCESSITÉ D'ÊTRE HUMBLES
L'esprit de Non-Violence conduit nécessairement à l'humilité. La Non-Violence signifie confiance en Dieu, le Roc des Ages. Si nous voulons qu'il nous aide, il faut nous approcher de lui avec un cœur humble et contrit. Les Non-Coopérateurs ne doivent pas exploiter le succès surprenant qu'ils ont remporté au Congrès. Il nous faut être comme le manguier qui courbe la tête lorsqu'il porte des fruits. Sa grandeur réside dans son humilité majestueuse. Mais il paraît que les non-coopérateurs se sont montrés insolents et intolérants envers ceux qui ne partagent pas leurs idées. Ils perdront, j'en suis sûr, s'ils s'enflent d'orgueil, leur importance et leur gloire. Nous n'avons certainement pas lieu d'être mécontents du progrès accompli jusqu'à présent, mais nous n'avons pas grand chose à notre actif dont nous puissions être fiers. Il nous faudra faire bien d'autres sacrifices avant de pouvoir nous permettre de montrer de la fierté, encore moins de l'orgueil. Les milliers d'Indiens qui sont venus en foule au Congrès approuvent sans aucun doute la doctrine intellectuellement, mais peu d'entre eux l'ont mise en pratique. Sans parler de ceux qui plaident, combien de parents ont retiré leurs enfants des écoles? Combien de ceux qui ont voté pour la Non-Coopération ont cessé d'employer du tissu étranger et se sont mis à filer?
La Non-Coopération n'est pas un mouvement de vantardise, de fanfaronnade et de bluff. Elle sert à mettre notre sincérité à l'épreuve. Elle nous demande un sacrifice silencieux et ferme de nous-mêmes. Elle exige la preuve de notre loyauté et de notre capacité pour le travail national. C'est un mouvement qui cherche à mettre ses idées en action, et plus nous agissons plus nous nous apercevons qu'il y a bien plus à accomplir que nous ne pensions. Et ce sentiment de notre imperfection doit nous rendre humbles.
Un Non-Coopérateur s'efforce d'attirer l'attention et de donner l'exemple non par la violence mais par une humilité discrète. Il laisse à la solidité de ses actions le soin de faire apprécier sa foi. Sa force provient de ce qu'il compte sur la correction de son attitude, et il en convaincra d'autant plus son adversaire qu'il interposera moins de paroles entre ses actions et celui-ci. La parole, surtout lorsqu'elle est arrogante, trahit un manque d'assurance et rend l'adversaire sceptique sur la réalité de l'acte. L'humilité est donc la clé qui ouvre rapidement la porte au succès. J'espère que tout Non Coopérateur reconnaîtra la nécessité d'être humble et de savoir se contenir. C'est parce qu'il y a si peu à faire et que ce peu tout entier dépend de nous-mêmes que j'ai osé émettre l'opinion que nous aurons le _Swaraj_ avant un an.
_12 janvier 1921._
LE PÉCHÉ D'INTOUCHABILITÉ
Il est intéressant de remarquer que le Comité qui se réunit avant le Congrès pour discuter les propositions du Congrès et le Comité du Congrès de Nagpur en 1920 ont accepté sans opposition la clause se rapportant au _péché d'intouchabilité_. L'Assemblée Nationale a bien agi en approuvant la résolution et en déclarant que pour obtenir le _Swaraj_ il était nécessaire de faire disparaître cette souillure de l'Hindouisme. Le diable n'arrive à ses fins que parce qu'il est aidé par ses pareils. Il tire profit des faiblesses de notre nature pour avoir de l'empire sur nous. Le Gouvernement fait de même. C'est par nos vices et nos faiblesses qu'il conserve son autorité sur nous, et si nous voulons devenir insensibles à ses machinations il faut nous débarrasser de nos faiblesses. C'est pour cette raison que j'ai appelé la Non-Coopération une méthode de purification. Dès que la méthode aura fait son œuvre ce gouvernement s'effondrera faute d'être entouré de l'atmosphère qui lui est nécessaire, comme les moustiques qui cessent de fréquenter l'endroit où les fossés ont été asséchés et comblés. Une juste Némésis ne nous a-t-elle pas châtié pour le crime d'intouchabilité? N'avons-nous pas récolté ce que nous avons semé?... Nous avons tenu les parias à l'écart et maintenant nous le sommes devenus nous-mêmes dans les colonies anglaises. Nous leur refusons de se servir de nos puits, nous leur jetons nos restes; leur ombre même semble nous polluer. En vérité il n'est pas d'accusation que nous ne lancions à la figure des Anglais que les parias ne pourraient nous lancer également.
Comment peut-on faire disparaître cette souillure de l'Hindouisme? «Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît». J'ai souvent dit à des fonctionnaires anglais que s'ils étaient des amis et des serviteurs de l'Inde, ils devraient descendre de leur piédestal, abandonner leur attitude protectrice, montrer par leurs actes pleins d'amour qu'ils sont en toutes choses nos amis, et nous croire leurs égaux absolument comme leurs camarades anglais. Après les événements du Pendjab et du Califat, j'ai été un peu plus loin. Je leur ai demandé de se repentir et de changer de sentiments. Et c'est justement pour cela qu'il faut que nous autres Hindous nous nous repentions du mal que nous avons fait, que nous changions notre façon d'agir envers ceux que nous avons «supprimés» par un système tout aussi diabolique que celui du Gouvernement de l'Inde réprouvé par nous. Nous ne devons pas leur jeter comme une aumône quelques misérables écoles, nous ne devons pas adopter envers eux un air de supériorité. Il faut que nous les traitions comme nos propres frères et leur rendions l'héritage que nous leur avons enlevé. Et ceci ne doit pas être l'action de quelques réformateurs qui connaissent les Anglais, mais un effort volontaire et conscient de la part des masses. Nous ne devons pas attendre des siècles pour accomplir cette réforme attardée. Il faut que nous nous efforcions d'y parvenir en cette année de grâce, d'épreuve, de préparation et de pénitence. C'est une réforme qui ne doit pas suivre le _Swaraj_ mais le précéder.
L'«intouchabilité» n'est pas une sanction de la religion mais une invention de Satan. Le diable a toujours cité l'Ecriture Sainte. Mais l'Ecriture Sainte ne saurait être au-dessus de la Raison et de la Vérité. Elle a pour but de purifier la Raison et de rendre la Vérité plus éclatante. Je n'irais pas brûler un cheval sans tache parce qu'il paraît que les Vedas ont conseillé, toléré et autorisé ce sacrifice. Pour moi les Vedas sont divins, ils ne sont pas écrits. «La lettre tue»; c'est l'esprit qui communique la lumière, et l'esprit des Vedas est pureté, vérité, innocence, chasteté, simplicité, pardon et piété et tout ce qui rend l'homme et la femme braves et nobles. Il n'y a ni noblesse, ni bravoure à traiter les nobles boueurs résignés de la nation comme s'ils étaient moins que des chiens qu'il faut mépriser et couvrir de crachats. Plût à Dieu qu'il nous accordât à tous la force et la sagesse nécessaires pour devenir les boueurs de la nation comme les classes supprimées sont obligées de l'être. Il ne manque pas d'écuries d'Augias à nettoyer.[76]
_19 janvier 1921_
[76] L'interview suivante parue d'abord dans l'_Indian Witness_ de Lucknow et reproduite ensuite dans la _Jeune Inde_ du 25 février 1920 sous le titre «Nettoyez» nous rend encore plus claires les idées de M. Gandhi à ce sujet et donne en même temps son portrait physique et moral.
«Tout en causant avec M. Gandhi je remarquai non sans étonnement la simplicité de son costume. Il était vêtu d'étoffe blanche grossière, un _kambal_ jeté sur ses épaules le protégeait du froid, un bonnet blanc lui couvrait la tête. Il était assis sur le sol en face de moi et je me demandais comment ce petit individu au visage maigre, aux grandes oreilles écartées, aux tranquilles yeux bruns pouvait bien être le célèbre Gandhi dont j'avais tant entendu parler. Mais tous mes doutes disparurent lorsque nous commençâmes à causer. Je n'approuve pas toutes les méthodes de M. Gandhi pour atteindre le but souhaité, mais je tiens à rendre à l'homme ce témoignage: M. Gandhi est un spiritualiste, c'est un penseur. Pendant ma courte entrevue avec lui j'éprouvais ce même sentiment de communion que j'ai éprouvée maintes fois avec les Saints. Je compris que cet homme était allé à la source même de la foi chrétienne et qu'il avait puisé ses connaissances auprès du Christ.
--«M. Gandhi, que peuvent faire les Nations occidentales pour aider au développement de l'Orient et de l'Inde en particulier? M. Gandhi répondit à ma question d'une façon détournée:
--«Pour l'instant, dit-il, l'Inde désapprend. L'Inde a appris une foule de choses inutiles qui ne lui servent à rien. En observant l'Occident et votre pays en particulier j'ai appris deux choses de la première importance, d'abord la propreté, ensuite l'énergie. Je suis absolument convaincu que mes compatriotes ne peuvent progresser spirituellement avant d'avoir fait un nettoyage complet. Votre peuple possède une énergie surprenante; cette énergie est en grande partie dirigée vers un but matériel. Si cette même somme d'énergie pouvait être dirigée convenablement chez le peuple indien, ce serait pour lui un précieux bienfait.
--«Auriez-vous la bonté de me dire ce que le Christianisme peut faire pour aider l'Inde, étant donné l'esprit de nationalisme qui règne à l'étranger?» Il me répondit: «Ce dont nous avons besoin avant tout c'est de sympathie. Lorsque j'étais dans l'Afrique du Sud j'ai découvert cette comparaison. Il me fallait creuser des puits artésiens. Pour atteindre aux sources courantes et pures je devais creuser à une très grande profondeur. Un grand nombre de ceux qui viennent ici afin d'étudier mes compatriotes se contentent de gratter à la surface. Si par leur sympathie ils creusaient profondément ils découvriraient une source de vie pure et claire».
--«Auriez-vous également la bonté de me dire quels livres ou quelles personnes ont exercé sur vous le plus d'influence?» Je m'attendais à ce qu'il me parlât des Vedas et autres livres indiens que devraient connaître les Chrétiens mais je ne m'attendais pas à l'entendre citer trois livres anglais[77] qui avaient dirigé sa vie et formé sa pensée. Il admit franchement qu'il n'était pas lecteur omnivore, qu'il choisissait avec soin ce qu'il y avait de meilleur. Et voici l'ordre dans lequel il me nomma ces livres: La Bible, Ruskin et Tolstoï. Puis parlant de la Bible il me dit: «Il m'est arrivé maintes fois de ne savoir de quel côté me diriger. Je suis allé à la Bible et particulièrement au Nouveau Testament et dans son message j'ai puisé des forces.»
Je tenais beaucoup à savoir ce que notre association de diplômés de l'Université de Meerut qui était composée de l'élite des hommes instruits de cette ville pouvait faire pour en augmenter la prospérité. Il répondit: «Qu'ils soient boueurs». Il ajouta: «j'emploie cette expression dans toute sa force. Si les membres de votre association pouvaient prêter une main charitable pour nettoyer la cité moralement et matériellement ils accompliraient une tâche importante.»
[77] C'est-à-dire lus _en_ anglais. (N. d. T.)
HIND SWARAJ, le Home Rule de l'Inde.
C'est assurément un bonheur pour moi que la brochure portant ce titre attire l'attention générale. L'original est en Gujerati. Elle a eu une carrière variée. Elle parut d'abord en Afrique du Sud dans les colonnes de l'_Indian Opinion_. Je l'avais écrite en 1908 après avoir quitté Londres, pendant le voyage, lorsque je retournais dans l'Afrique du Sud. J'avais eu l'occasion d'être en rapports avec tous les Indiens anarchistes de Londres. Leur bravoure m'avait frappé mais j'avais l'impression que leur zèle s'égarait. J'avais le sentiment que la violence n'était pas un remède aux maux de l'Inde et que sa civilisation demandait une arme différente et plus élevée pour la défendre. Le _Satyâgraha_ de l'Afrique du Sud était encore dans l'enfance, il avait à peine deux ans, mais il était assez vigoureux cependant pour qu'il me fût possible d'en parler avec quelque assurance. _Hind Swaraj_ reçut un tel accueil qu'il fut publié sous forme de brochure et attira quelque attention dans l'Inde. Le Gouvernement de Bombay en défendit la circulation. Je répondis à cette attaque en en faisant paraître la traduction. Je considérais que je devais à mes amis Anglais de leur faire connaître ce qu'il renfermait. Selon moi c'est un livre que l'on peut mettre entre les mains d'un enfant. Il enseigne l'Evangile de l'amour à la place de celui de la haine. Il remplace la violence par l'abnégation et oppose la force de l'âme à la force brutale. Il en a paru plusieurs éditions et je le recommande à ceux qui voudraient le lire. Je n'en retire qu'un seul mot et cela par déférence, pour une dame de mes amies. J'en ai donné la raison dans la préface de l'édition indienne. La brochure condamne sévèrement «la civilisation moderne». Je l'écrivis en 1908 et ma conviction est plus profonde que jamais aujourd'hui. Je suis persuadé que si l'Inde se débarrassait de la civilisation moderne, elle ne ferait qu'y gagner.
Mais je tiens à en prévenir le lecteur, il ne doit pas s'imaginer que je cherche aujourd'hui le _Swaraj_[78] tel qu'il y est décrit. Je sais que l'Inde n'est pas mûre pour cela. Le dire peut sembler impertinent mais c'est ma conviction. Je travaille pour arriver à la maîtrise personnelle qui y est décrite mais aujourd'hui je consacre mon activité publique au _Swaraj_ parlementaire tel que le désire le peuple de l'Inde. Mon but n'est pas de détruire les chemins de fer et les hôpitaux; j'en accueillerais pourtant avec plaisir la destruction naturelle. Les chemins de fer et les hôpitaux ne sont pas une preuve de civilisation pure et élevée. Ils sont tout au plus un mal nécessaire. Ni les uns ni les autres n'ajoutent un pouce à la stature morale d'une nation. Je ne cherche pas davantage la destruction complète des tribunaux, bien que je considère que ce soit une fin ardemment souhaitable. Je désire encore moins détruire les machines et les filatures. Il faudrait pour cela une simplicité et un renoncement plus grands que le peuple n'en serait capable à présent.
La seule partie du programme qui soit appliquée complètement est celle de la Non-Violence. Mais je regrette d'être forcé de l'avouer: même celle-ci n'est pas appliquée selon l'esprit du livre. Si elle l'était l'Inde pourrait obtenir son _Swaraj_ en une journée. Si l'Inde adoptait la doctrine de l'amour comme faisant partie de sa religion et l'introduisait dans sa politique le _Swaraj_ descendrait des Cieux. Mais j'ai tristement conscience que cet événement est encore bien éloigné de nous.
Je fais part de ces réflexions parce que je remarque que bien des citations du livre sont données dans l'intention de jeter un discrédit sur le mouvement actuel. J'ai même lu des articles où il est suggéré que je joue un jeu habile et que je profite de l'agitation actuelle pour imposer mes manies à l'Inde et que je fais des expériences religieuses à ses dépens. Tout ce que je puis répondre c'est que le _Satyâgraha_ est d'une étoffe plus résistante. Il n'y a en lui rien de réticent et rien de caché. Il est certain qu'une partie de la théorie de l'existence décrite dans _Hind Swaraj_ est mise en pratique. Il n'y aurait pas le moindre danger à ce que la totalité le fût. Mais il n'est pas juste d'effrayer les gens en reproduisant certains passages qui n'ont rien à voir avec la question actuelle intéressant le pays.
_26 janvier 1921_
[78] Qu'est-ce que le _Swaraj_? le _Times_ demande si j'ai des notions précises sur le _Swaraj_. Si l'auteur veut se reporter aux anciens numéros de _la Jeune Inde_ il trouvera une réponse complète à sa question mais je puis mentionner ici que le _Swaraj_ signifie au moins un accord avec le Gouvernement tel que le désirent les représentants que le peuple s'est choisi. Par conséquent si les représentants du Congrès peuvent appuyer leur demande par un fonds inépuisable de prisonniers ils auront une future importante part à tout accord. _Swaraj_ signifie que l'Inde est capable d'obtenir par son insistance ce qu'elle désire. Je ne partage pas l'opinion du Vice-Roi que le _Swaraj_ à moins qu'il ne vienne par l'épée viendra du Parlement anglais. Le Parlement ne répondra à la demande du peuple que lorsque l'épée l'y aura forcé. Les Non-Coopérateurs cherchent à employer l'épée du sacrifice de soi de préférence à l'épée d'acier. L'âme de l'Inde lutte contre l'acier britannique. Nous n'aurons pas longtemps à attendre avant de voir ce qu'est le _Swaraj_ populaire.
_15 décembre 1921._
En quoi consiste le _Swaraj_? Personne ne peut établir à lui seul un plan de _Swaraj_ parce que ce n'est pas le _Swaraj_ d'un seul qu'il nous faut. Nous ne saurions pas davantage en établir le plan d'avance. Ce qui satisfera la nation aujourd'hui peut et doit le demeurer. La volonté nationale peut changer du jour au lendemain, mais il est possible certainement d'indiquer d'avance les grandes lignes du _Swaraj_: il faut que les représentants de la nation aient un contrôle absolu sur l'éducation, sur la police, sur l'armée. Il faut que notre contrôle sur les finances soit absolu. Et si nous voulons gouverner nous-mêmes il ne faut pas qu'un seul soldat quitte l'Inde sans notre assentiment.
Qu'adviendra-t-il des Intérêts Européens? les intérêts européens seront en aussi grande sécurité dans une Inde autonome qu'actuellement, mais il n'y aura pas de privilège de supériorité de race, ni de concessions, ni d'exploitation. Les Anglais vivront dans l'Inde comme des amis dans le sens absolu de ce mot mais non pas comme des maîtres. Quant à notre association avec la Grande-Bretagne personne à ma connaissance ne désire y mettre fin pour le plaisir de le faire. Mais si la politique anglaise reste en conflit avec les sentiments musulmans à propos du Califat ou avec ceux de l'Inde pour le Pendjab il faudra que nous obtenions notre indépendance absolue. De toute façon cette association doit avoir lieu de notre plein gré et s'appuyer sur l'affection et sur l'estime.
L'Inde est-elle prête? C'est ce que l'avenir démontrera; pour ma part j'en suis convaincu. Le _Swaraj_, que réclame le Congrès n'est pas un _Swaraj_ offert par l'Angleterre, c'est le _Swaraj_ tel que le réclame la nation et qu'elle est capable de faire respecter, pareil à celui qu'a obtenu l'Afrique du Sud.
A SON ALTESSE ROYALE LE DUC DE CONNAUGHT
Monsieur,--Votre Altesse a sans doute beaucoup entendu parler de la Non-Coopération et des Non-Coopérateurs et de leurs méthodes, et incidemment de moi, qui en suis l'humble auteur. Je crains que les renseignements communiqués à votre Altesse ne lui aient montré qu'un côté de la question. Je lui dois, je dois à mes amis et je me dois à moi-même de lui mettre sous les yeux ce qui constitue pour moi la portée de la Non-Coopération telle qu'elle est appliquée non seulement par moi mais par mes plus intimes collaborateurs tels que MM. Shaukat Ali et Mahomed Ali.
Ce n'est pour moi ni une joie ni un plaisir de m'occuper activement de boycotter la visite de Votre Altesse. Pendant une période ininterrompue de trente années j'ai loyalement et volontairement servi le gouvernement parce que j'avais la conviction absolue que c'était le moyen d'obtenir la liberté de mon pays. Ce ne fut pas une chose de peu d'importance pour moi lorsque je dus suggérer à mes compatriotes de ne prendre aucune part à la réception de votre Altesse. Nul parmi nous ne lui reproche rien en tant que gentleman anglais. Sa personne nous est aussi sacrée que celle de notre plus cher ami. Je ne connais pas un seul de mes amis qui ne risquerait sa vie pour sauver celle de votre Altesse si elle était en danger.
Nous ne sommes pas en guerre contre les Anglais individuellement. Nous ne cherchons pas à détruire la vie Anglaise mais nous voulons détruire le système qui a émasculé le corps, l'esprit, et l'âme de notre pays. Nous sommes résolus à lutter de toute notre puissance contre ce qui dans la nature anglaise a permis au Pendjab le Dyerisme et le O' Dwyerisme et abouti à un affront gratuit envers l'Islam, religion pratiquée par 70 millions des habitants de l'Inde. Nous considérons comme incompatible avec notre respect de nous-mêmes de supporter plus longtemps qu'on nous écrase d'une supériorité et d'une domination qui ignorent et méprisent systématiquement les sentiments de 300 millions d'innocents Indiens sur mainte importante question. C'est chose humiliante pour nous. Et ce ne peut-être pour vous un sujet de fierté de savoir que 300 millions d'Indiens vivent dans la crainte continuelle de 100 000 Anglais et que par suite ils leur soient asservis.
Votre Altesse vient non pour mettre fin au système que je viens de décrire mais pour le faire subsister et en augmenter le prestige. Ses premières paroles ont été à la louange de Lord Willingdon. J'ai l'honneur de le connaître, je le crois homme aimable et honnête, incapable de faire volontairement du mal à une mouche mais ayant échoué absolument dans ses fonctions de gouverneur. Il s'est laissé influencer par ceux qui avaient intérêt à soutenir le pouvoir. Il ne devine pas ce qui se passe dans l'esprit de la province Dravidian. Ici, au Bengale vous donnez un certificat de mérite à un gouverneur qui est également, si j'en juge par ce que j'ai entendu dire de lui, homme estimable mais qui ne connaît rien de l'âme du Bengale et de ses aspirations. Le Bengale n'est pas Calcutta. Fort William et les palais de Calcutta représentent une insolente exploitation des paysans extrêmement cultivés et résignés de cette province.
Les Non-Coopérateurs en sont arrivés à la conclusion qu'ils ne doivent pas se laisser duper par des Réformes faisant semblant de toucher au problème de la détresse et de l'humiliation de l'Inde. Il ne faut pas que dans notre colère impatiente nous ayons recours à la violence stupide. Nous admettons couramment que nous méritons notre part du blâme pour l'état de choses actuel. Notre coopération volontaire est tout aussi responsable de notre asservissement que les canons anglais.
Le fait de ne point participer à un chaleureux accueil de votre Altesse n'est donc pas de notre part une démonstration contre sa haute personnalité mais contre le système qu'elle est venue encourager. Je sais qu'il est impossible aux Anglais individuellement, même s'ils le désiraient, de changer la nature anglaise tout d'un coup. Si nous voulons être les égaux des Anglais, il faut que nous cessions d'avoir peur, il faut que nous apprenions à nous suffire, à être indépendants des écoles, des tribunaux, de la protection et du patronage d'un Gouvernement que nous désirons renverser s'il ne sait pas s'amender.
Voilà les raisons de la Non-Coopération non-violente. Je sais que nous ne sommes pas encore tous non-violents en parole et en actions mais les résultats obtenus jusqu'ici ont été absolument surprenants. Le peuple a compris comme il ne l'avait jamais fait encore le secret de la Non-Violence et sa valeur. Qui veut voir peut se rendre compte que ce mouvement est religieux et purifiant. Nous abandonnons la boisson, nous cherchons à débarrasser l'Inde du fléau de l'_intouchabilité_; nous essayons de renoncer au faux luxe étranger et de faire revivre, en nous mettant au rouet l'antique et poétique simplicité de l'existence. Nous espérons ainsi rendre stériles les institutions malfaisantes qui existent.
Je demande à Son Altesse Royale en tant qu'Anglais d'étudier ce mouvement et ce qu'il peut faire pour l'Empire et pour le monde. Nous ne luttons contre rien de ce qui est bon. En protégeant l'Islam ainsi que nous le faisons, nous protégeons toutes les religions; en protégeant l'honneur de l'Inde, nous protégeons l'honneur de l'humanité. Les moyens que nous employons ne peuvent nuire à personne. Nous devons vivre amicalement avec les Anglais, mais notre amitié doit être celle de deux égaux en théorie et en pratique et nous devons continuer de non-coopérer c'est à dire de nous purifier jusqu'au jour où le but sera atteint. Je prie votre Altesse Royale, et par son intermédiaire tous les Anglais de prendre en considération le point de vue de la Non-Coopération.
Je suis le serviteur fidèle de Votre Altesse.
M. K. GANDHI.
_9 février 1921_
BOYCOTTAGE SOCIAL
La Non-Coopération étant un mouvement de purification fait non seulement remonter à la surface toutes nos faiblesses mais il dévoile également ce qu'il y a d'excessif dans nos qualités mêmes. Le boycottage social est une antique institution, elle date de la même époque que les castes. C'est la seule sanction terrible qui produise un effet sérieux. Elle s'appuie sur l'idée qu'une communauté n'est pas tenue de donner l'hospitalité à un excommunié ni de le servir. Boycotter avait sa raison d'être lorsque chaque village formait un tout compact et qu'il n'y avait guère possibilité de se montrer récalcitrant. Mais lorsque l'opinion n'est pas d'accord, comme c'est le cas actuellement sur les mérites de la Non-Coopération; lorsqu'on fait l'essai d'une nouvelle méthode, le boycottage social qui cherche à faire plier la minorité devant la volonté de la majorité est une forme de violence impardonnable. Si l'on persiste, ce boycottage deviendra la ruine du mouvement. Le boycottage social est applicable et produit son effet lorsqu'il n'est pas considéré comme une punition et qu'il est accepté par celui qui en souffre comme une forme de discipline. En outre pour qu'on le tolère dans une campagne non-violente il ne doit jamais être inhumain. Il faut qu'il soit civilisé. S'il est une source de désagréments pour celui qui en est l'objet, il faut qu'il soit une source de chagrin pour celui qui l'applique. Priver un malade des soins du docteur par exemple comme ce fut, paraît-il, le cas à Jhansi est un acte inhumain comparable selon le code moral à une tentative de meurtre. Je ne vois aucune différence entre assassiner quelqu'un et priver un mourant du secours d'un docteur. Même les lois de la guerre ordonnent, je le sais, de donner des soins médicaux à l'ennemi lorsqu'il en a besoin. Empêcher quelqu'un de se servir du seul puits qui existe dans un village c'est lui intimer l'ordre de partir. Les Non-Coopérateurs n'ont sûrement pas le droit d'employer une pression de ce genre envers ceux qui ne voient pas les choses tout à fait de la même façon qu'eux. L'impatience et l'intolérance tueraient certainement ce grand mouvement religieux. Nous n'avons pas le droit de contraindre les gens à être purs, nous avons encore moins le droit de les forcer par la violence à respecter notre opinion. Ceci est absolument contraire à l'esprit démocratique que nous voulons développer.
Il est certain qu'il y a de sérieuses difficultés à surmonter. Recourir au boycottage social est une tentation irrésistible lorsque celui qui a accepté l'arbitrage privé refuse de se soumettre à sa sentence. Il est facile néanmoins de se rendre compte que le boycottage social a neuf chances sur dix d'entraver le splendide mouvement vers l'arbitrage pour régler les litiges, arme puissante de la Non-Coopération qui tend en outre à faire beaucoup de bien. Il faudra un certain temps avant de s'habituer à l'arbitrage privé. Par sa simplicité et son économie, il répugne à certains, comme les mets simples à ceux dont le palais est blasé par les mets trop épicés. Il va sans dire que toutes les sentences arbitrales ne seront pas parfaites; mais nous devons compter pour qu'il prospère sur le mérite intrinsèque du mouvement, et la justesse des décisions...
J'espère que ceux qui travaillent à la Non-Coopération se méfieront des embûches du boycottage social. Mais le boycottage n'a certainement pas comme alternative des rapports sociaux. Un homme qui défie une opinion publique nette et vigoureuse sur des questions vitales n'a droit ni à des politesses ni à des privilèges sociaux. Nous ne devons pas prendre part chez lui à des réunions telles que repas de noce, et recevoir de lui des cadeaux, mais nous ne nous permettrions pas de lui refuser un service social. Ce service serait un devoir pour nous. Assister à de grands dîners et autres choses du même genre c'est un privilège qu'on est libre d'accorder ou de refuser. Il serait sage de notre part de prêcher plutôt par excès de zèle et de nous servir de notre arme dans certaines occasions rares et bien déterminées sous la forme restreinte dont je viens de parler. En chaque circonstance celui qui emploie cette arme le fait à ses propres risques. S'en servir n'est en aucune façon un devoir pour l'instant. Personne n'a le droit d'en faire usage s'il y a quelque danger de nuire par là au mouvement.
_16 février 1921_
MON INCONSÉQUENCE
Un correspondant me pose quelques questions pleines d'à-propos sur un ton mordant:
«Lorsque les Zoulous, m'écrit-il, se sont soulevés contre les usurpateurs britanniques afin d'obtenir leur liberté, vous avez aidé les Anglais à apaiser la soi-disant révolte. Est-ce se révolter que de chercher à se libérer du joug de l'étranger? Jeanne d'Arc était-elle une rebelle? De Valera en est-il un? Vous répondrez sans doute que les Zoulous avaient recours à la violence. Je vous demanderai alors: Qu'est-ce qui était mauvais, la fin ou des moyens? Si les moyens étaient mauvais, la fin ne l'était certes pas. Auriez-vous la bonté de m'expliquer cette énigme. Pendant la récente guerre vous avez enrôlé des recrues pour que les Anglais se battent contre des nations qui n'avaient fait à l'Inde aucun mal. Dans une guerre entre deux races, avant de prendre parti pour l'une ou pour l'autre, il faudrait savoir les raisons de chacune. Nous n'avons eu qu'une seule version et celle d'une nation qui n'a certes pas la réputation d'être sincère ni franche. Vous vous êtes toujours montré l'avocat de la Résistance passive et de la Non-Violence. Pourquoi donc avez-vous alors engagé les gens à prendre part à une guerre dont ils ignoraient les mérites et pour l'accroissement d'une race qui se vautre dans le bourbier de l'Impérialisme? Vous direz peut-être que vous aviez confiance dans la bureaucratie britannique. Comment quelqu'un peut-il avoir la moindre confiance en un peuple étranger dont chaque action dément les promesses qu'il a faites? Avec vos connaissances étendues ce ne peut être votre cas. Voulez-vous me donner la réponse à cette seconde énigme?
«Il est un autre point dont je voudrais parler. Vous êtes un avocat de la Non-Violence. Dans les circonstances actuelles, nous devions être absolument non-violents. Mais lorsque l'Inde sera libre, faudra-t-il complètement renoncer à employer les armes, même si une nation étrangère venait nous envahir? Continuerez-vous à boycotter les chemins de fer, les télégraphes, les navires même lorsque ceux-ci auront cessé de servir à l'exportation des produits de notre sol?»
Je lis et j'entends beaucoup d'accusations sur mon inconséquence mais je n'y réponds pas, car elles n'affectent que moi. Les questions soulevées par mon correspondant actuel sont d'importance générale et méritent qu'on s'y arrête. Elle sont loin d'être nouvelles mais je ne me souviens pas d'y avoir répondu dans _la Jeune Inde_.
Non seulement j'ai offert mes services pendant la guerre des Zoulous, mais auparavant pendant la guerre des Boers, et pendant la récente guerre, non seulement j'ai fait une campagne de recrutement mais en 1914 j'ai formé un corps d'ambulanciers. Par conséquent, si j'ai péché, la coupe de mes péchés est pleine jusqu'au bord. Je n'ai jamais négligé l'occasion à n'importe quelle époque de servir le gouvernement. Pendant ces heures de crises deux questions se posaient à moi: Quel était mon devoir de citoyen de l'Empire ainsi que je croyais l'être alors et quel était mon devoir de croyant profondément sincère en _Ahimsa_ (Non-Violence)?
Je sais à présent que je me trompais en me considérant comme un citoyen de l'Empire, mais, dans chacune des quatre circonstances, je croyais que malgré les nombreuses incapacités dont souffrait mon pays, celui-ci marchait vers la liberté, que, tout bien considéré, le gouvernement, d'après l'opinion courante, n'était pas absolument mauvais et que si les administrateurs anglais se montraient insulaires et stupides ils n'en étaient pas moins sincères.
Telle étant ma manière de voir, je fis ce que tout Anglais eût fait à ma place dans les mêmes circonstances. Je n'avais ni l'intelligence ni l'importance nécessaires pour agir seul. Je n'avais pas à juger ou à étudier de près les décisions ministérielles avec la solennité d'un tribunal. Je n'imputai aucune mauvaise intention aux ministres à l'époque de la guerre des Boers, de la révolte des Zoulous ou de la guerre récente. Je ne considérais pas que les Anglais fussent meilleurs ou pires que le reste des humains pas plus que je ne les considère meilleurs ou pires actuellement. Je les considérais et je les considère encore, capables comme n'importe quel groupe d'hommes de mobiles et d'actes élevés et capables également de se tromper. Je jugeais donc qu'en offrant mes humbles services à l'Empire à l'heure où celui-ci en avait besoin, que ce fût d'une façon générale ou locale, je remplissais mon devoir d'homme et de citoyen. Et je compte que tout citoyen devra agir ainsi envers son pays sous le _Swaraj_. Je serais infiniment malheureux si chacun de nous érigeait sa loi individuelle en toute circonstance imaginable et allait peser sur des balances de précision et étudier au microscope chaque action de notre Assemblée Nationale. J'abandonnerai mon opinion sur la plupart des questions entre les mains des représentants de la Nation en choisissant ceux-ci avec le plus grand soin. Un gouvernement démocratique s'il en était autrement ne durerait pas une journée.
La situation est tout autre pour moi, à présent. J'imagine que mes yeux se sont ouverts. L'expérience m'a rendu plus sage. Je considère que le système de gouvernement que nous avons actuellement est absolument mauvais et que pour l'abolir ou le transformer la nation doit faire tous les efforts possibles; il n'a pas en lui ce qu'il faut pour se perfectionner lui-même. Je suis toujours persuadé que beaucoup d'administrateurs anglais sont sincères, mais cela ne m'avance guère car je considère qu'ils s'abusent autant que je le faisais moi-même et sont aussi aveugles que je l'étais. De sorte que je n'éprouve aucune fierté à appartenir à l'Empire ou à m'en déclarer citoyen. Je me rends parfaitement compte au contraire que je ne suis qu'un paria «intouchable» de l'Empire. Je dois donc prier sans cesse pour obtenir sa destruction ou sa reconstruction, de même qu'un paria aurait le droit de demander la destruction ou la reconstruction de l'Hindouisme ou de la société hindoue.
Le point suivant de _Ahimsa_ est le plus difficile à expliquer. Ma façon de concevoir _Ahimsa_ me pousse toujours à me détacher de presque toutes les sphères d'action dont je m'occupe. Mon âme refuse d'être satisfaite tant qu'elle reste le témoin impuissant d'un seul tort ou d'une seule misère. Mais il m'est impossible à moi, pauvre être fragile et faible, de réparer toutes les injustices et de me considérer exempt de blâme dans le mal que je vois. L'esprit chez moi m'entraîne d'un côté, le corps de l'autre. On peut se libérer de l'influence de ces deux forces mais on n'y arrive que par étapes lentes et pénibles. Ce n'est point par le refus machinal d'agir que j'obtiendrai la liberté mais par une action indépendante et intelligente. Cette lutte entre le corps et l'âme pour que l'âme devienne absolument libre entraîne une crucifixion incessante de la chair.
J'étais un citoyen comme les autres, mon intelligence n'était nullement supérieure; je croyais, moi, en _Ahimsa_ et eux n'y croyaient pas. Poussés par la colère et par la rancune, ils refusaient de faire leur devoir et d'aider le gouvernement; ils refusaient parce qu'ils étaient faibles et ignorants. Travaillant avec eux j'avais le devoir de les guider. Je leur montrai donc quel était leur devoir précis, je leur expliquai la doctrine d'_Ahimsa_ et les laissai choisir. C'est ce qu'ils ont fait. Je ne me repens pas de mon action, car sous le _Swaraj_ également je n'hésiterais pas à conseiller à ceux qui auraient le désir de prendre les armes de se battre pour leur pays.
_23 février 1921_
INSTRUCTIONS AUX PAYSANS DES PROVINCES UNIES
_Aperçu des instructions en hindi adressées par M. Gandhi aux paysans des Provinces Unies pendant sa visite à Oudh._
Il est absolument impossible d'obtenir le _Swaraj_ et la réparation des injustices commises si les règles suivantes ne sont pas strictement observées.
1º Nous ne devons faire de mal à personne. Nous ne devons frapper personne de notre bâton; nous ne devons pas employer de langage insultant ou exercer de pression indue sur personne.
2º Nous ne devons pas piller les boutiques.
3º Nous devons agir sur notre adversaire par notre bonté, non le contraindre par la force brutale ou lui supprimer sa provision d'eau le priver des services du barbier ou du blanchisseur.
4º Nous ne devons pas refuser de payer nos impôts au Gouvernement ni notre loyer à notre propriétaire.
5º S'il arrivait qu'on eût quelque chose à reprocher aux _zamindars_ il faudrait en informer Pundit Motilal Nehru et suivre ses conseils.
6º Il faut se rappeler que nous voulons que les Zamindars deviennent nos amis.
7º Nous ne cherchons pas en ce moment à désobéir civilement et devons par conséquent obéir à tous les ordres du gouvernement.
8º Nous ne devons pas arrêter les trains et y monter sans billet.
9º Au cas où l'un de nos chefs serait arrêté nous ne devons pas nous opposer à son arrestation, ni occasionner de désordre. Notre cause ne sera pas ruinée parce que le Gouvernement aura arrêté nos chefs, mais elle le sera certainement si nous perdons la tête et commettons des actes violents.
10º Il faut supprimer les boissons alcooliques, les stupéfiants et autres vices.
11º Il faut traiter toutes les femmes comme si elles étaient nos mères, nos sœurs, les respecter et les protéger.
12º Il faut encourager l'union des Hindous et des Musulmans.
13º Nous ne devons pas faire de distinction entre les Hindous ni considérer que certains sont inférieurs ou intouchables. L'esprit d'égalité et de fraternité doit régner parmi tous. Nous devons considérer tous les habitants de l'Inde comme des frères et des sœurs.
14º Nous ne devons pas jouer.
15º Nous ne devons pas voler.
16º Nous ne devons pas mentir quelle qu'en soit la raison. Nous devons être loyaux dans toutes nos transactions.
17º Nous devons introduire le rouet dans chaque intérieur et tous, hommes et femmes, consacrer une partie de notre temps à filer, apprendre aux enfants et les encourager à filer quatre heures par jour.
18º Nous devons éviter d'employer du tissu étranger et porter des étoffes tissées par nos tisseurs et dont nous aurons filé le fil.
19º Nous devons faire juger nos querelles par arbitrage et ne pas nous adresser aux tribunaux.
La chose la plus importante dont il faut nous souvenir c'est de maîtriser notre colère, de ne jamais avoir recours à la violence et même de supporter que l'on soit violent à notre égard.
_9 mars 1921_
HUMANITÉ CONTRE PATRIOTISME
Un ami qui m'est cher attire mon attention sur ce qu'il considère comme un appel malencontreux au patriotisme des Sikhs plutôt qu'à leur humanité, dans la lettre que je leur ai adressée. Voici le paragraphe qui lui déplaît: «Le moyen le plus pur de chercher à obtenir justice pour les meurtres commis est de ne pas le chercher. Ceux qui les ont perpétrés, qu'ils soient Sikhs, Pathans ou Hindous sont des compatriotes. Leur châtiment ne rendra pas la vie aux morts. Je voudrais prier ceux dont le cœur est déchiré de leur pardonner, non parce qu'ils se sentent faibles (ils ont entre les mains tous les moyens de punir) mais parce qu'il n'y a pas de borne à leur force. Ceux-là seuls qui ont conscience d'être forts peuvent pardonner.»
J'ai lu et relu ce qui précède, et je sais que si je devais écrire à nouveau cette même lettre, je n'en changerais pas un seul mot. Mon appel s'adresse aux Sikhs en tant qu'Indiens. Il me suffisait de restreindre sa portée à un point qu'ils pouvaient facilement comprendre. Le principal argument serait le même pour tous et à toutes les époques. La lettre que j'ai adressée aux Sikhs eût perdu de son poids si mon appel s'était étendu à l'humanité. Il faut démontrer à un Sikh cherchant à punir un criminel indien qui n'est pas Sikh, mais prêt à pardonner la même offense à un Sikh, qu'un Sikh et un Indien ne font qu'un dans les questions de ce genre. Mais on s'adresserait à l'humanité plutôt qu'au patriotisme s'il s'agissait d'un Indien et d'un Anglais.
Je dois avouer cependant que vu l'état d'esprit actuel un Anglais pouvait facilement se méprendre sur le sens de cette lettre. Pour moi Patriotisme et Humanité ne font qu'un. Je suis patriote parce que je suis homme et humain. L'un n'exclut pas l'autre. Je ne ferais de mal ni à l'Angleterre ni à l'Allemagne pour servir l'Inde. L'Impérialisme n'existe pas dans ma façon d'envisager la vie. La morale d'un patriote ne diffère pas de celle d'un patriarche. Un patriote l'est d'autant moins qu'il est tiède humanitaire. Il n'y a pas de conflit entre la morale politique et la morale privée. Un non-coopérateur agira exactement de la même façon envers son père et son fils qu'envers le gouvernement.
_16 mars 1921_
LE SATYAGRAHA. LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE. LA RÉSISTANCE PASSIVE.
La tâche m'incombe souvent de répondre à des questions embarrassantes sur toutes sortes de sujets surgissant du grand mouvement de Non-Coopération. Un groupe d'étudiants non coopérateurs m'a prié de définir les termes que j'ai mis en tête de ces notes. Il arrive que même à cette heure tardive on me demande encore sérieusement si parfois le _Satyagraha_ n'approuve pas la résistance par la force: dans le cas par exemple où la vertu d'une sœur se trouverait à la merci d'un homme affolé par sa passion. Je me suis permis de suggérer que la meilleure forme de défense serait de venir sans irritation se placer entre la victime et son agresseur et d'affronter la mort. J'ai ajouté que cette méthode nouvelle (pour l'assaillant,) éteindrait probablement le désir chez celui-ci de telle sorte qu'il ne chercherait plus à enlever une femme innocente mais dans sa honte aurait hâte de disparaître à sa vue, et que s'il en était autrement, l'acte de bravoure accompli par le frère cuirasserait le cœur de la jeune femme et lui communiquerait une bravoure égale pour résister à la convoitise de l'homme transformé momentanément en brute. Je croyais avoir fourni l'argument décisif en ajoutant que, s'il arrivait que la force physique l'emportât, la honte n'en retomberait pas sur la femme mais sur l'homme et que son frère et elle étant morts pour défendre sa vertu tous deux seraient en bonne posture devant le Tribunal Suprême. Je ne garantis point que mon argument ait convaincu celui qui m'avait posé la question, ni qu'il convaincra le lecteur. Le monde, je le sais bien, n'en continuera pas moins d'exister comme auparavant. Mais il est bien, en ce moment d'examen de conscience et de purification, de comprendre les conséquences du puissant mouvement de Non-Violence. Toutes les religions ont insisté sur l'idéal le plus haut, mais toutes ont fait des concessions aux faiblesses humaines.
Je vais maintenant résumer les explications que j'ai données des différents termes. Je suis incapable de donner des définitions à la fois exactes et concises.
_Satyagraha_ veut dire littéralement: «se retenir» à la vérité et par conséquent signifie Force de Vérité. La Vérité c'est l'âme, l'esprit, donc c'est la force de l'âme. Elle exclut tout emploi de violence parce que l'homme ne saurait connaître la vérité absolue et par conséquent n'a pas qualité pour punir. Le mot fut créé par moi dans l'Afrique du Sud pour distinguer la Résistance Non-Violente des Indiens de l'Afrique du Sud de la résistance passive des Suffragettes et autres à la même époque. Elle n'est point conçue pour être l'arme des faibles.
La _Résistance Passive_ dans le sens orthodoxe, comprend aussi bien le mouvement pour le Suffrage des femmes que la résistance des Non-Conformistes. Tout en évitant la violence, qui est impossible aux faibles, elle ne l'exclut pas si, de l'avis de celui qui fait acte de Résistance Passive, la circonstance le demande. Néanmoins la Résistance Passive est toujours distinguée de la résistance armée, et à une certaine époque seuls les martyrs chrétiens l'appliquaient.
La _Désobéissance Civile_ est une infraction civile à des décrets sans morale que la loi a établis. Cette expression, si je ne me trompe, fut créée par Thoreau pour représenter sa propre résistance aux lois d'un état esclavagiste. Il a laissé un traité parfait sur le devoir de Désobéissance Civile. Mais Thoreau n'était peut-être pas un champion absolu de la Non-Violence. Il est probable également que l'infraction de Thoreau aux lois établies se limitait à celles qui se rapportaient aux finances c'est à dire au payement des impôts; alors que l'expression Désobéissance Civile ainsi qu'elle fut appliquée en 1919 signifiait infraction à toute loi établie et immorale. De la part de celui qui résistait, elle signifiait qu'il se mettait hors la loi d'une façon civile, c'est à dire non-violente. Ayant appelé les sanctions de la loi il subissait gaîment l'emprisonnement. C'est une des branches du _Satyagraha_.
La Non-Coopération signifie avant tout le refus de coopérer avec l'Etat qui, dans l'opinion du Non-Coopérateur, est devenu corrompu. Elle exclut la Désobéissance Civile du genre de celle qui est décrite plus haut. Par sa nature même, la Non-Coopération est à la portée d'enfants intelligents et peut sans danger être appliquée par les masses. La Désobéissance Civile suppose une habitude d'obéissance volontaire aux lois, sans crainte de leurs sanctions. Elle ne peut donc être mise en pratique qu'en dernier ressort et par quelques uns, au début tout au moins. La Non-Coopération et la désobéissance civile font, l'une et l'autre, partie du _Satyagraha_ qui comprend toutes les formes de résistance non-violente employées pour la défense de la Liberté.
_21 mars 1921._
AUX PARSIS
Chers amis,
Je sais que vous suivez avec beaucoup d'intérêt le mouvement de Non-Coopération. Vous n'ignorez probablement pas que tous les Non-Coopérateurs réfléchis attendent anxieusement de savoir le rôle que vous allez jouer dans le mouvement de purification qui s'étend sur le pays tout entier. Personnellement, je suis persuadé que vous ferez ce que vous devez faire lorsque le moment sera venu de prendre une décision et si je vous écris ces quelques lignes, c'est que je crois le moment arrivé.
Des liens sacrés outre celui de compatriote, m'unissent à vous. Dadabhai fut le premier patriote qui m'inspira. A une époque où je ne connaissais pas d'autres chefs il fut mon guide et mon soutien. Encore enfant, j'eus pour lui une lettre d'introduction. Ce fut l'ancien «roi sans couronne» de Bombay qui en 1896 me servit de maître et me montra la façon de travailler. Déjà en 1892, alors que je voulais livrer bataille à un agent politique ce fut lui qui réprima mon ardeur juvénile et me donna ma première leçon d'_Ahimsa_ dans la vie publique. Il m'apprit à ne pas m'irriter des injustices qui m'étaient faites si je voulais servir l'Inde. Un commerçant Parsi de Durban, Rustamjee Ghorkhodoo, fut dans l'Afrique du Sud un de mes meilleurs clients et un de mes amis. Il donna largement pour le bien public, lui et son courageux fils, et furent parmi mes premiers compagnons de prison.
Il m'offrit asile lorsqu'on me lyncha, et à l'heure actuelle, suit avec un profond intérêt la cause du _Swaraj_ et vient de me donner pour elle 40000 roupies. La plus noble femme de l'Inde est à mon avis une Parsie; elle a la douceur d'un agneau et son cœur embrasse toute l'humanité. Son amitié est le plus précieux des privilèges. Je voudrais continuer à citer indéfiniment ces souvenirs sacrés mais je vous en ai assez dit pour que vous me compreniez et appréciiez les raisons qui ont dicté cette lettre.
Votre communauté est très prudente, vous êtes étroitement unis et vous demandez avec juste raison d'abondantes preuves de la moralité et de la sécurité d'un mouvement avant de vous y intéresser. Mais vous risquez maintenant de pécher par excès de prudence et vos succès commerciaux peuvent vous porter à oublier les besoins et les aspirations de la masse de vos compatriotes.
J'appréhende pour vous l'esprit de Rockfeller qui semble gagner l'importante maison des Tatas. Je n'ose penser aux conséquences de s'approprier comme ils le font les biens des pauvres gens pour transformer l'Inde en pays industriel, bénéfice douteux pour elle, mais je suis persuadé que ce n'est qu'une phase passagère. Votre pénétration vous permettra de voir qu'une telle entreprise est un suicide. Votre intelligence alerte vous démontrera que ce n'est pas de la concentration du capital entre les mains d'un petit nombre que l'Inde a besoin, mais de la distribution de ce capital afin qu'il soit à la portée des 750.000 villages composant ce continent d'environ 2700 kilomètres sur 2200 de superficie. Je sais par conséquent que c'est uniquement une question de temps et que vous joindrez votre sort comme communauté à celui des réformateurs souhaitant libérer l'Inde du fléau de l'Impérialisme qui la saigne à mort.
Il y a cependant une chose pour laquelle il serait criminel de ne pas agir immédiatement. Une vague de tempérance s'étend sur l'Inde. Le peuple désire volontairement s'abstenir de boissons alcoolisées. Or un grand nombre de Parsis gagnent leur vie comme tenanciers de débits de boisson. Votre coopération sincère peut anéantir complètement un grand nombre de ces lieux infects qui se trouvent dans la Présidence de Bombay. Les gouvernements locaux cherchent partout dans l'Inde à entraver honteusement cette tentative qui risque de supprimer tous les revenus publics d'Abkari. Désirez-vous aider le gouvernement ou désirez-vous aider le peuple? Le gouvernement de Bombay n'a pas encore été pris de panique, mais je ne puis m'imaginer qu'il ait la sagesse ou le courage de sacrifier ce que la boisson rapporte au fisc. Il vous faut choisir immédiatement. J'ignore ce que disent les livres saints à ce sujet. Je puis m'imaginer ce qu'a dit le Prophète qui, séparant le bien du mal, chantait la victoire du Bien. Mais, en dehors de votre croyance religieuse, il faut que vous décidiez si vous allez aider la cause de la tempérance ou attendre apathiquement et philosophiquement ce qu'il adviendra. Je veux espérer qu'étant une communauté pratique de l'Inde vous allez vous associer activement et sérieusement au grand mouvement de tempérance qui promet de dépasser en éclat tous les mouvements analogues du monde entier.
Croyez moi, votre fidèle ami,
M. K. GANDHI.
_23 mars 1921._
SEMAINE DU SATYAGRAHA
Le 6 et le 13 Avril approchent. Le 6 vit le réveil de l'Inde, le 13 fut un dimanche de deuil où une tentative diabolique eut lieu pour écraser l'esprit d'une nation qui venait de prendre conscience d'elle-même. L'Inde observa dignement l'an dernier l'anniversaire de ces deux jours et la semaine entière qui suivit le 6 avril fut une semaine de commémoration. Il faut espérer qu'Avril prochain nous trouvera prêts à une commémoration plus grande encore... A maintes reprises la nation a affirmé sa résolution de faire réparer les injustices commises au Pendjab et au Califat et d'établir le _Swaraj_. Le Congrès de décembre est allé plus loin encore et a déclaré qu'il avait l'intention d'obtenir le _Swaraj_ dans le courant de l'année.
Nous ne saurions donc mieux faire que de chercher à y parvenir en dirigeant tous nos efforts vers ce but. Le boycottage des tribunaux et des écoles se poursuit. Six points nécessitent un effort plus grand.
Il nous faut d'abord acquérir plus d'empire sur nous-mêmes afin d'arriver à une atmosphère de calme absolu, de paix et de bienveillance. Nous devons demander pardon de toute parole cruelle et irréfléchie que nous avons pu prononcer ou de toute action malveillante que nous avons pu faire.
Secondement, il nous faut encore davantage purifier notre cœur, et Hindous et Musulmans doivent cesser de soupçonner les raisons qui les font agir. Nous devons arriver à nous considérer comme incapables de nous faire tort les uns aux autres.
Troisièmement, il faut que nous autres Hindous ne considérions personne comme notre inférieur, comme digne de mépris, comme souillé et que par conséquent nous cessions de traiter les _Parias_ d'«intouchables.»
Ces trois questions dépendent d'une formation intérieure et le résultat obtenu se montrera dans nos rapports journaliers.
Le quatrième point est le fléau de la boisson. L'Inde semble heureusement avoir pris spontanément et volontairement la résolution de s'en délivrer. Il faut cette semaine concentrer nos efforts pour obtenir que les vendeurs renoncent à leurs licences, et les habitués des débits à leur habitude de boire. Chaque caste connaît ses coupables et mieux que personne peut exercer une influence sur eux. J'ai suggéré cependant aux femmes d'Ahmedabad d'organiser des ligues de tempérance et d'aller trouver les marchands et les buveurs. En tout cas aucune force physique ne doit être employée pour atteindre ce but; une campagne résolue et pacifique de persuasion doit réussir.
Le cinquième point est l'introduction du rouet dans chaque intérieur; qu'une quantité supérieure de _khadi_ soit fabriquée et employée et que l'on cesse complètement d'utiliser les tissus étrangers.
Le sixième et dernier point est d'organiser des souscriptions régulières d'une façon systématique, afin de recueillir des ressources pour le «Fonds Tilak pour le _Swaraj_». Un effort soutenu dans cette direction devrait nous permettre de réunir 10 millions de roupies pendant cette semaine du _Satyagraha_. Mes voyages continuels m'ont convaincu que l'Inde est prête à donner beaucoup plus; seulement nous manquons de quêteurs. Chaque province de l'Inde devrait s'organiser pour remplir cette tâche pendant la semaine du _Satyagraha_. Les six points furent adoptés par le Congrès.
Les _Hartal_ sont devenus trop fréquents, ils s'organisent facilement et par conséquent ont perdu de leur valeur première. Un _hartal_ aurait néanmoins une valeur particulière le 6 et le 13 et je le conseillerais certainement pendant ces deux jours mais sans en faire une obligation. Les employés des filatures ou d'ailleurs ne devraient cesser le travail que s'ils en ont obtenu la permission et aucune pression ne devrait être exercée sur l'administration des tramways. Nous devons compter sur le peuple pour qu'il ne se serve pas des voitures publiques pendant ces deux jours sans raison majeure. Ces deux jours devraient être employés à des prières et à des dévotions particulières.
Je voudrais dissuader le public de prendre des résolutions au sujet de nos demandes. La semaine de consécration doit être une semaine d'examen de conscience et de purification. De notre action dépend le but désiré. Lorsque nous nous en serons rendus dignes personne ne pourra nous empêcher d'établir le _Swaraj_ et d'obtenir la réparation des deux grandes injustices.
_23 mars 1921._
LA CONSTITUTION DU CONGRÈS
Le dernier Congrès a établi une Constitution, qui semble destinée à aboutir au _Swaraj_. Elle a pour but de s'assurer dans chaque partie de l'Inde un Comité représentatif agissant d'accord avec une organisation centrale à laquelle il se soumet volontairement: le Comité du Congrès de toute l'Inde. Elle établit le suffrage des adultes des deux sexes. Deux conditions seulement sont indispensables pour être électeur: avoir adhéré à la doctrine et payer une somme nominale de quatre annas. Elle veut s'assurer une représentation effective de tous les partis et de toutes les associations. Par conséquent cette constitution devrait être capable, si elle est organisée loyalement et si elle impose la confiance et le respect, de renverser le gouvernement. Celui-ci n'a aucun pouvoir en dehors de la coopération volontaire ou forcée du peuple. La force qu'il exerce c'est notre peuple qui la lui donne presque entièrement. Sans notre appui, 100.000 Européens ne pourraient même pas tenir la septième partie de nos villages, et il serait difficile à un seul homme, même s'il était présent, d'imposer sa volonté à, disons, quatre cents hommes et femmes, population moyenne d'un village indien.
La question que nous avons devant nous est par conséquent d'opposer notre volonté à celle du gouvernement ou en d'autres termes de lui retirer notre coopération. Si nous nous montrons fermes et unis dans notre intention le gouvernement sera forcé de plier devant notre volonté ou de disparaître. Pour consolider son pouvoir le gouvernement profite de ce qui cause les troubles. Lorsque nous sommes violents il a recours au terrorisme, lorsque nous sommes désunis il essaye de nous corrompre, lorsque nous sommes unis il cherche à nous attirer par des cajoleries et se montre conciliant, lorsque nous réclamons il met des tentations sur la route de celui qui crie le plus fort. Nous n'avons donc qu'à rester non-violents, unis et ne pas céder à la corruption ou aux cajoleries.
Une longue préparation n'est pas nécessaire pour qu'un peuple cultivé et intelligent l'accomplisse. Il n'est pas difficile de lui mettre entre les mains un but et un programme communs. Seulement il ne s'agit pas de parler mais d'agir et d'organiser. Je proposerais donc qu'on s'efforçât de réunir avant le 30 juin le nom d'au moins dix millions de membres dans le Congrès. Aucune inscription ne serait valable sans le payement des 4 annas et l'adhésion à la doctrine. Nous devons essayer d'obtenir l'adhésion de tous les adultes d'une même famille et mettre notre fierté à avoir sur nos listes autant de noms de femmes que de noms d'hommes. Nous devons nous efforcer de persuader à tous les Musulmans, à toutes les castes, à tous les artisans et à tous les parias de signer. Alors ce registre électoral sera le plus démocratique du monde entier.
Si les propositions que j'ai faites obtiennent l'assentiment général il faut concentrer nos efforts jusqu'au 30 Juin pour obtenir:
1º Dix millions de roupies pour le «fonds Tilak pour le _Swaraj_».
2º Dix millions de membres pour le registre électoral du Congrès.
3º L'introduction du rouet dans deux millions de familles.
Pour recueillir les noms de dix millions de membres, j'estime qu'il faudra que nous nous adressions au moins à deux millions de familles comptant au moins cinq personnes. Les travailleurs pour la cause peuvent certainement persuader aux familles des membres du Congrès de posséder un rouet chacune. Deux millions cinq cent mille rouets pour 21 provinces n'est pas une ambition tellement démesurée.
Ne gaspillons pas nos forces à réfléchir à trop de problèmes nationaux et à leurs solutions. Le malade qui essaye trop de remèdes à la fois meurt; un médecin qui expérimente sur son malade une combinaison de remèdes risque de perdre sa réputation et de passer pour un charlatan. Il est aussi nécessaire d'être chaste dans son travail que de l'être dans la vie; toute dissipation est mauvaise. Nous avons jusqu'à présent tiré chacun de notre côté et gaspillé de la façon la plus extravagante l'énergie nationale. Il est possible de boycotter le tissu étranger en une année. Il est aisé pour des travailleurs sincères de mettre en mouvement une organisation qui fonctionne. Si nous parvenons à recueillir, en nous y prenant avec méthode, dix millions de roupies nous ferons naître immédiatement la confiance; ce sera un témoignage tangible de notre détermination et de notre bonne foi.
Ce programme ne signifie point qu'il nous faille abandonner les autres activités de la Non-Coopération. Celles-ci se poursuivent. L'alcoolisme et l'intouchabilité doivent disparaître. Le mouvement pour l'éducation croît d'une façon régulière. Les institutions nationales qui ont pris naissance, si elles sont bien dirigées, continueront à s'étendre et attireront ceux des étudiants qui hésitent encore. Les avocats, classe toujours prudente et intéressée par éducation, suivront le mouvement dès qu'ils le verront progresser. Le boycottage des tribunaux par le public avance d'une façon satisfaisante. A l'heure actuelle ces divers points ne demandent plus qu'une concentration d'effort général. Ils se rapportent à des classes particulières. Mais les trois choses dont j'ai parlé sont les plus importantes. Il faut qu'on s'en occupe maintenant; sinon le mouvement en tant que mouvement des masses est condamné à un échec.
_30 mars 1921_
LE DRAPEAU NATIONAL
Un drapeau est nécessaire à toute nation. Des milliers d'hommes ont donné leur vie pour lui. C'est assurément une des formes de l'idolâtrie qu'il serait mauvais de détruire. Un drapeau représente un idéal. _L'Union Jack_ que l'on déploie évoque au cœur des Anglais des sentiments dont il serait difficile d'évaluer la force, les _Stars and Stripes_ des Américains leur représentent un monde, l'étoile et le croissant font naître dans l'Islam la plus noble bravoure.
Nous aurons besoin également, nous autres Indiens: Hindous, Mahométans, Chrétiens, Juifs, et tous ceux dont l'Inde est le pays, d'un drapeau commun pour lequel nous serons prêts à vivre et à mourir.
..... C'est à un habitant du Pendjab, que revient l'honneur d'avoir proposé un projet de drapeau digne d'arrêter l'attention. Lala Hansrag de Jullunder, en discutant l'avenir du Rouet, suggéra que celui-ci fût représenté sur le drapeau du Swaraj..... Je me rendis compte que le drapeau devait représenter les autres religions en même temps que la religion hindoue et l'Islam. L'Union Hindoue-Musulmane[79] n'est pas un terme qui exclut mais qui inclut, au contraire. Elle est le symbole de toutes les croyances de l'Inde..... Je proposai donc que le rouet fût représenté sur un fond blanc vert et rouge. La partie blanche représenterait toutes les autres religions et aurait, comme leur nombre est plus faible, la première place. La couleur de l'Islam viendrait ensuite et le rouge hindou en dernier pour indiquer que les plus forts doivent protéger les plus faibles. D'autre part, le blanc signifie pureté et paix... Et pour indiquer que le plus faible est l'égal du plus fort les trois couleurs seraient réparties également.
Mais l'Inde en tant que nation ne saurait vivre et mourir que pour le rouet. Toute femme dira qu'avec le départ du rouet le bonheur de l'Inde et sa prospérité disparurent. Rien n'a réveillé les qualités de la femme et des masses comme l'appel du rouet. Les masses reconnaissent dans le rouet l'instrument qui assure l'existence, les femmes le considèrent comme le gardien de leur chasteté. Toutes les veuves que j'ai rencontrées retrouvent en lui un ami cher, longtemps négligé. Le rétablir est l'unique moyen de nourrir des milliers de bouches affamées. Il n'existe pas de projet de développement industriel qui puisse résoudre le problème de la pauvreté croissante du paysan de l'Inde. L'Inde n'est pas une petite île, c'est un vaste continent qu'il est impossible de convertir comme l'Angleterre en pays industriel. Et nous devons résolument nous dresser contre toute tentative d'exploitation du monde extérieur. Notre seule planche de salut consiste à employer les heures perdues de la nation à convertir notre coton en tissus dans nos chaumières. Le rouet est par conséquent aussi nécessaire à l'existence indienne que l'air et l'eau.
De plus les Musulmans lui accordent une place aussi importante que les Hindous. A la vérité les Musulmans s'y mettent même avec plus d'enthousiasme. La femme Musulmane est femme d'intérieur et peut à présent ajouter quelques sous aux maigres ressources que son mari apporte à la famille. Le rouet est donc en même temps le facteur commun le plus naturel et le plus important de l'existence nationale. Il nous sert à informer le monde qu'en ce qui concerne nos vêtements et notre nourriture, nous sommes résolus à ne dépendre que de nous-mêmes. Ceux qui partagent ma croyance vont se hâter de posséder un rouet et d'avoir un drapeau national comme je viens de le décrire.
Il va sans dire que le drapeau doit être en _Khaddar_ car c'est par le tissu grossier que l'Inde restera indépendante des marchés étrangers. Je conseillerais à tous les groupements religieux, s'ils approuvent mon idée, de tisser dans l'angle gauche de leurs bannières un drapeau national minuscule. La dimension réglementaire du drapeau doit pouvoir contenir le dessin d'un rouet de grandeur naturelle.
_13 avril 1921_
[79] Lorsque M. Gandhi parle de l'Union Hindoue-Musulmane il faut considérer cette expression dans son sens le plus large qui signifie l'Union de toutes les croyances. Voici ce qu'il écrivit dans la _Jeune Inde_ du 15 août 1921 sous le titre _Les Chrétiens et la Non-Coopération_.
Un Chrétien Indien m'écrit:
«Je suis fâché que vous ne nous considériez pas, nous autres Indiens chrétiens comme faisant partie du peuple de l'Inde. J'ai remarqué bien souvent dans la _Jeune Inde_ que vous parlez des Musulmans, des Hindous, des Sikhs mais jamais des Chrétiens.
«Je voudrais que vous fussiez persuadé que nous, Chrétiens indiens, faisons également partie du peuple de l'Inde et que nous nous intéressons beaucoup aux affaires personnelles de l'Inde. Je suis certain que peu d'Indiens ont pris part à la Non-Coopération aussi complètement que les chrétiens. J'ai pour mon pays une grande affection et suis moi-même un Non-Coopérateur. Je vous promets de vous adresser de temps à autre des nouvelles sur la condition des Indiens en Mésopotamie.»
Je puis assurer à notre correspondant et à tous les autres chrétiens que la Non-Coopération ne tient compte ni de croyances ni de race. Elle les appelle et les admet toutes dans son troupeau. Un grand nombre de chrétiens ont contribué au fonds Tilak pour le _Swaraj_. Il y a des Chrétiens Indiens au premier rang des Non-Coopérateurs. On parle constamment des Musulmans et des Hindous parce que jusqu'à présent ces derniers se considéraient comme des ennemis. Lorsque dans ces colonnes, une race est mentionnée spécialement c'est qu'il y a pour cela une raison particulière.
(Ce qui précède fut suivi de la note suivante parue le 23 septembre 1921.)
_Non-Coopérateurs Chrétiens._--Un étudiant Chrétien m'écrit: «Bien que nous soyons des étudiants Chrétiens vous êtes notre chef national et nous avons le sentiment que c'est de vous que nous devons apprendre ce que l'Inde représente et quel est son héritage spirituel. Voulez-vous me dire quelle est votre opinion sur le Christianisme occidental et me donner quelques suggestions constructives au point de vue de son organisation, de son culte, de son ministère?» Celui qui m'interrogeait ainsi, ignorait qu'il m'entraînait au-delà de mes connaissances. J'éprouve la plus grande joie à voir l'intérêt croissant que prennent les Chrétiens indiens au grand mouvement national. Je sais que des centaines de Chrétiens pauvres de Bombay ont contribué au fonds Tilak pour le _Swaraj_ aussi généreusement que leurs moyens le leur permettaient. Je sais qu'un certain nombre de chrétiens instruits consacrent leurs talents à l'œuvre nationale. Je me propose donc de satisfaire mon lecteur, non comme il l'entend, mais de la seule façon qui me soit possible.
L'Inde de l'avenir immédiat représente la tolérance de toutes les religions. Son héritage spirituel c'est la simplicité de vie et la grandeur de la pensée. Je considère le Christianisme occidental tel qu'on le pratique comme une négation du Christianisme du Christ. Je ne puis m'imaginer Jésus s'il eût vécu parmi nous approuvant les institutions chrétiennes, le culte ou ses ministres modernes. Si les Chrétiens Indiens s'en tenaient au Sermon sur la Montagne que le Christ adressa, non seulement aux disciples pacifiques, mais au monde gémissant, ils ne pourraient se tromper. Ils verraient qu'aucune religion n'est fausse et que si tous vivaient selon leurs lumières et dans la crainte de Dieu, ils n'auraient pas besoin de s'inquiéter d'institutions, de formes du culte, ni de ministres. Les pharisiens avaient tout cela, mais Jésus n'en voulut point parce que leurs fonctions leur servaient à cacher leur hypocrisie ou pire encore. Coopérer avec les formes du Bien, non-coopérer avec les formes du Mal sont les deux choses indispensables pour mener une existence vertueuse et pure, qu'on l'appelle Hindoue, Musulmane ou Chrétienne.
LES BRUMES
Chaque fois que je vois mes amis se tromper sur le sens du mouvement je me répète à moi-même ces mots d'un hymne célèbre: «Nous nous connaîtrons mieux lorsque les brumes seront dispersées.» Un de mes amis vient de m'envoyer certains paragraphes sur la Non-Coopération parus dans le _Servant of India_ du 14 courant. Vouloir expliquer les résolutions et raisons est une tâche si vaine! L'année passera vite et nos actions plus que nos paroles démontreront le sens de la Non-Coopération.
Pour moi la Non-Coopération n'est pas suspendue et ne le sera jamais tant que le gouvernement ne se sera pas purgé de la honte de ses crimes contre l'Inde, les Musulmans, et les habitants du Pendjab; et tant qu'il n'aura pas transformé son système pour répondre à la demande de la nation..... Il n'est guère besoin à présent de propagande verbale. L'exemple de ceux qui ont renoncé à leurs titres, à leurs écoles, à leurs tribunaux, à leurs conseils est une propagande plus efficace que le plus éloquent des discours. Les écoles nationales se multiplient... A mesure que les prudents et les timides se rendront compte que le mouvement de Non-Coopération est un effort sérieux et religieux et que les gens s'y intéressent d'une façon permanente, eux aussi feront acte de renoncement.
Je ne serais pas surpris si l'histoire du mouvement dans l'Afrique du Sud se répétait aux Indes. Je serais même étonné s'il en était autrement. Le mouvement de l'Afrique du Sud débuta par un vote à l'unanimité. Dès qu'il fut entrepris, la majorité faiblit, 150 personnes seulement se montrèrent résolues à courir le risque d'être emprisonnées. Il y eut un accord, puis une nouvelle rupture et tout reprit à nouveau. Personne ne croyait, sauf quelques-uns parmi nous, que la réponse à notre appel viendrait à temps. Au commencement de la dernière phase, seize personnes furent emprisonnées. Alors ce fut un véritable assaut. La communauté entière s'élança comme une vague qui s'enfle. Sans organisation, sans propagande, 40000 personnes risquèrent la prison. On sait la suite, et que satisfaction entière fut accordée. Une révolution avait eu lieu sans que le sang fût versé; uniquement par une discipline énergique de souffrance personnelle.
Je me refuse à croire que l'Inde ne soit pas capable d'en faire autant. Rappelons ici les paroles de Lord Canning: «Sous le ciel bleu et serein de l'Inde un nuage gros comme le pouce peut paraître à l'horizon mais nul ne sait quelles proportions gigantesques il ne prendra pas tout à coup, ni quand il éclatera.» J'ignore à quel moment l'Inde agira d'un seul accord, mais je puis dire ceci: les classes cultivées auxquelles le Congrès s'est adressé répondront d'une façon digne de la nation probablement dans le courant de cette année.
Mais, quelle que soit leur attitude, le progrès de la nation ne saurait dépendre d'une seule personne ou d'une seule classe. Les artisans sans éducation, les femmes, les hommes du peuple prennent part au mouvement. L'appel fait aux classes cultivées leur a préparé le chemin. Il fallait séparer les boucs des brebis. Il a fallu mettre à l'épreuve les classes cultivées. C'était à elles à donner l'exemple. La Non-Coopération a, Dieu merci, jusqu'à présent suivi son cours naturel.
La propagande du _Swadeshi_ sous sa forme exclusive et intensive devait venir à son tour. Le _Swadeshi_ faisait et fait partie du programme de Non-Coopération. Il en est à mon avis la partie la plus importante, la plus certaine et la plus sûre. Il était impossible de l'entreprendre plus tôt sous sa forme actuelle. Il fallait que, pour arriver au rouet, la voie fût libre devant le pays. Il fallait que celui-ci fût débarrassé de ses vieilles superstitions et de ses préjugés. Il fallait qu'il comprît l'inutilité de boycotter uniquement les marchandises anglaises et de boycotter _toutes_ les marchandises étrangères. Il fallait qu'on lui eût montré qu'il avait perdu sa liberté en abandonnant le _Swadeshi_ pour les tissus, et qu'il pouvait la reconquérir en se remettant à porter des vêtements dont l'étoffe était filée et tissée à la main,.. Il fallait qu'il se rendît compte que son épuisement ne provenait pas tant de l'armée qui la saigne que de la perte de cette industrie supplémentaire qui enlevait à l'Inde sa vitalité, et faisait de la famine un état chronique dans l'existence de l'Inde. Il fallait que dans chaque province se montrassent des hommes qui croyaient au rouet. Le peuple, alors ne pouvait faire autrement que d'apprécier la beauté et l'utilité du _Khaddar_.
Tout ceci est maintenant un fait accompli[80]. Les dix millions d'hommes et de femmes et les dix millions de roupies sont indispensables pour faire revivre le _Dharma_[81] national.
Le problème ne consiste pas à trouver quelques _charkas_ mais à les placer dans chacune des 10 millions de familles. Il consiste à fabriquer et à distribuer tout le tissu dont l'Inde a besoin. Ce n'est pas dix millions de roupies qui peuvent le faire. Mais si, avant le 30 juin, l'Inde est capable de trouver les 10 millions de roupies et les 10 millions d'hommes et de femmes et de distribuer dans autant de familles 2 millions de _charkas_ marchant bien, elle est presque capable d'obtenir le _Swaraj_, car l'effort accompli par le pays tout entier aura développé ces qualités qui rendent une nation bonne, grande, puissante et indépendante. Lorsque par un effort volontaire l'Inde sera parvenue à boycotter complètement le tissu étranger, elle sera prête pour le _Swaraj_. Je puis alors promettre que tous les forts des villes de l'Inde auront cessé d'être une insolente menace à sa liberté et deviendront des jardins où ses enfants joueront. Alors les rapports entre les Anglais et nous seront purifiés...
Les Anglais, s'ils le désirent, resteront aux Indes en amis et en égaux, avec le seul et unique but d'aider et de servir vraiment l'Inde. L'intention du mouvement de non-coopération est d'inviter les Anglais à coopérer avec nous à des conditions honorables ou à se retirer de notre pays. C'est un mouvement qui veut placer sur une base pure nos relations réciproques et les définir de façon à satisfaire notre respect de nous-mêmes et notre dignité. Donnez à ce mouvement le nom qu'il vous plaira; appelez-le _Swadeshi_ et tempérance. Supposez, si vous voulez, que tous les mois passés ont été une perte d'énergie. Je propose au gouvernement et aux amis du parti modéré de coopérer avec la nation pour rendre le filage général et déclarer que l'alcoolisme est un crime. Aucun parti n'a besoin de se demander quel sera le résultat de ces deux mouvements. On jugera de l'arbre à ses fruits.
_20 avril 1921_
[80] Le 21 juillet 1920 avait paru dans _la Jeune Inde_ un article consacré à _La musique du Rouet_ que nous reproduisons ci-dessous.
Lentement et sûrement la musique du plus ancien instrument de l'Inde pénètre dans la société. Pandit Malavijayi a déclaré qu'il ne serait pas satisfait avant que toutes les _Ranis_ et _Mahranis_ filent pour la nation avant que les _Ranas_ et _Mahranas_ soient assis derrière leurs métiers, tissant les étoffes employées par la nation. Ils ont l'exemple d'Aurangzeb qui fabriquait lui-même ses bonnets. Un plus grand Empereur Kabir, tissait lui aussi et a immortalisé son art. Les reines d'Europe filaient avant que l'Europe se laissât prendre aux pièges de Satan... «Lorsqu'Adam bêchait et qu'Eve filait qui donc était Gentilhomme?» est une phrase qui rappelle l'antique dignité de cet art... Panditji peut à juste titre espérer qu'il entraînera la noblesse de l'Inde à reprendre l'antique profession de notre terre sacrée. La renaissance de sa prospérité et de sa véritable indépendance ne dépend pas du bruit des armes, elle dépend en grande partie de la réintroduction dans chaque intérieur de la musique du rouet. Le chant en est plus doux et plus profitable que la musique exécrable des harmoniums et des accordéons...
Nos lecteurs n'ignorent pas qu'à Bombay les dames de familles nobles se sont déjà mises à filer. La Doctoresse Manekbai Bahudarji essaye actuellement d'introduire cet art qu'elle connaît déjà dans le Sevasadan. Son Altesse la Begum Saheba de Janjira et sa sœur Atia Begum Rahiman se sont également mises à apprendre.
Je sais que certains de mes amis se moquent de la tentative pour faire renaître ce grand art. Ils me rappellent qu'à notre époque de filatures, de machines à coudre et de machines à écrire il n'y a qu'un fou pour espérer faire revivre le rouet tombé en désuétude. Ces amis oublient que la machine à coudre n'a pas encore détrôné l'aiguille et que malgré la machine à écrire, la main a conservé toute sa souplesse. Il n'y a aucune raison pour que les filatures ne demeurent pas à côté du rouet comme la cuisine domestique subsiste à côté des hôtels. En vérité les machines à écrire et les machines à coudre peuvent disparaître, l'aiguille et la plume de roseau continueront à exister, les filatures peuvent être détruites, le rouet est une nécessité nationale. Je voudrais que les sceptiques se rendissent dans les humbles demeures où le rouet de nouveau augmente les faibles ressources et qu'ils demandent à ceux qui y vivent si le rouet n'a pas apporté la joie à leur foyer.
D'ici peu l'Inde possédera un rouet modernisé, invention merveilleuse d'un patient artisan du Deccan. Il est fait de matériaux fort simples, sa fabrication n'a rien de compliqué, il sera peu coûteux et facile à réparer. Il produira une quantité de fil supérieure à celle que produit le rouet ordinaire et peut être mis entre les mains d'un enfant de cinq ans. Mais que ce nouvel instrument donne ou non ce qu'il promet, je suis persuadé que la renaissance de ces deux arts: filage et tissage contribuera beaucoup à la régénération morale et économique de l'Inde. Il faut aux milliers d'individus une industrie simple qui s'ajoute à l'agriculture. Filer était autrefois l'industrie des campagnes et si l'on veut sauver des milliers d'êtres de la faim il faut qu'on leur donne le moyen d'introduire à nouveau le rouet dans leur demeure et que chaque village possède comme autrefois son tisserand.
[81] _Dharma_: Loi Spirituelle.
L'ÉDUCATION ANGLAISE
Un ami me demande de donner mon opinion réfléchie sur la valeur de l'éducation anglaise et d'expliquer les paroles que j'ai prononcées sur la grève à Cuttack..... Je consens avec plaisir à répondre à son désir.
A mon avis bien réfléchi l'éducation anglaise, par la méthode employée, a émasculé les Indiens qui l'ont reçue. Elle a causé à l'étudiant une tension nerveuse excessive et a fait de nous des imitateurs. La façon dont notre langue maternelle a été privée de la place qui lui appartient forme l'un des plus pénibles chapitres de l'histoire de nos rapports avec l'Angleterre. Ramo Hhan Rai aurait été un plus grand réformateur et Lokamania[82] Tilak[83] un plus grand savant s'ils n'avaient été forcés de commencer avec le désavantage de penser en anglais et d'exprimer presque entièrement leurs idées dans cette langue. Leur influence sur le peuple, si merveilleuse soit-elle, eût été plus grande encore s'ils avaient été élevés sous un système moins contre-nature. Sans doute tous deux ont bénéficié de leur connaissance des riches trésors de la littérature anglaise, mais ceux-ci auraient dû leur être accessibles dans leur propre langue. Aucun pays ne peut devenir une nation s'il ne produit qu'une race de traducteurs. Songez à ce qui fût arrivé aux Anglais s'ils n'avaient eu de la Bible une version autorisée. Je crois certainement que Chaitanya, Kabir, Nanak, Guru Govindsing, Sivaji et Pratap étaient de plus grands hommes que Ram Mohan Rai et Tilak. Je sais que toute comparaison est odieuse. Ils ont été également grands à leur façon.
Mais si l'on en juge d'après les résultats obtenus, l'influence de Ram Mohan et de Tilak sur les masses, n'est pas aussi durable et n'a pas une aussi grande portée que l'influence de ceux qui eurent le bonheur de naître à un meilleur moment. Si on les juge d'après les obstacles qu'ils eurent à surmonter, tous deux étaient des géants et ils seraient arrivés à des résultats plus importants s'ils n'avaient été handicapés par leur éducation. Je me refuse à croire que le Raja et le Lokamanya n'auraient pas pensé les mêmes pensées s'ils avaient ignoré la langue anglaise. De toutes les superstitions dont souffre l'Inde, la plus grande est de croire que la connaissance de la langue anglaise est indispensable pour s'imprégner d'idées de liberté et pour développer la précision de la pensée. On devrait se souvenir que le pays depuis cinquante ans n'a eu à choisir qu'un seul système d'éducation, qu'un seul moyen d'expression lui a été imposé. Il nous est donc impossible de prouver ce que nous aurions pu être si nous n'avions pas été instruits dans les écoles actuelles. Il est une chose que nous savons cependant. C'est que l'Inde est plus pauvre aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a cinquante ans, qu'elle est moins capable de se défendre et que ses enfants sont moins vigoureux. Je n'ai pas besoin qu'on me dise que cela provient de notre système défectueux de gouvernement. Rien n'y est plus défectueux que sa méthode d'éducation. Elle a été conçue et elle est née dans l'erreur, les dirigeants anglais étant sincèrement persuadés que le système indigène était plus qu'inutile. Elle s'est développée dans le péché, car elle a eu pour tendance de rapetisser les Indiens de corps, d'esprit et d'âme.
_27 avril 1921._
[82] Lokamanya veut dire _vénéré du peuple_.
[83] _La Jeune Inde_ 4 août 1920.
Lokamania Bal Gangadhar Tilak n'est plus. Il est difficile de croire à sa mort. Il était si étroitement uni au peuple. Pas un homme de notre époque ne sut comme lui tenir les masses. Le dévouement qu'il obtenait de milliers de ses compatriotes était extraordinaire. Il était sans aucun doute l'idole de son peuple. Sa parole était loi pour des milliers de gens. Un géant parmi les hommes est tombé. La voix du lion s'est tue.
A quoi fallait-il attribuer l'influence qu'il avait sur ses compatriotes? Je crois que la question est simple. Son patriotisme était une passion. Il ne connaissait d'autre religion que son amour pour son pays. Il était démocrate-né. Il croyait à la loi de la majorité avec une intensité qui m'effrayait presque. Mais c'est à cela qu'il devait sa puissance. Il possédait une volonté de fer qu'il mettait au service de son pays. Son existence était un livre ouvert; ses goûts étaient simples et sa vie privée absolument pure. Il avait consacré à son pays ses merveilleuses facultés. Pas un homme ne prêcha l'évangile du _Swaraj_ avec la logique et l'insistance de Lokamanya. Aussi ses compatriotes avaient en lui une foi absolue. Son courage ne l'abandonna jamais; rien ne faisait fléchir son optimisme. Il espérait voir établir le _Swaraj_ de son vivant et, s'il n'y est point parvenu, ce n'est pas faute d'avoir tout fait pour cela. Il l'a certainement rapproché de nous de bien des années et c'est à nous, ses survivants, de redoubler d'efforts afin de l'obtenir le plus rapidement possible.
Lokamanya était un ennemi implacable de la bureaucratie, ce qui ne veut pas dire qu'il eût de la haine ni pour les Anglais ni pour le Gouvernement anglais. Je mets les Anglais en garde contre l'erreur de croire qu'il fut leur ennemi.
J'ai eu le privilège d'entendre un discours érudit et improvisé qu'il fit à l'époque du dernier Congrès de Calcutta sur le Hindi comme langue nationale. Il arrivait du _Pandal_, (lieu de réunion) du Congrès. Il rendit hommage avec chaleur au soin que les Anglais ont pris des langues indigènes. Son séjour en Angleterre malgré sa fâcheuse expérience des jurys anglais lui avait donné une foi profonde dans la démocratie anglaise et ce fut sérieusement qu'il fit cette extraordinaire suggestion de la faire connaître au Pendjab au moyen du cinématographe. Je raconte cet incident non parce que je partage sa foi, ce qui n'est point le cas, mais pour démontrer que Lokamanya n'avait pour les Anglais aucune haine. Mais il ne pouvait ni ne voulait admettre que l'Inde pût occuper un rang inférieur. Il voulait pour son pays une égalité absolue à laquelle celui-ci avait droit. Dans sa lutte pour la liberté, Lokamanya ne faisait pas quartier et n'en demandait point. J'espère que les Anglais reconnaîtront la valeur de l'homme que l'Inde adorait.
Les générations à venir le considéreront comme le Créateur de l'Inde Moderne. Elles vénèreront la mémoire de l'homme qui vécut et qui mourut pour elles. L'essence permanente de son être demeure à jamais parmi nous. Erigeons à l'unique Lokamanya de l'Inde un monument impérissable en tissant dans notre existence sa bravoure, sa simplicité, sa merveilleuse activité et son amour pour son pays.
Que Dieu accorde la paix à son âme!
LES CLASSES «SUPPRIMÉES»
M. Gandhi présida la Conférence des classes «supprimées» qui eut lieu à Ahmedabad les 13 et 14 courant. Quantité de personnes distinguées de la ville y assistaient; mais les intouchables étaient beaucoup moins nombreux qu'on ne l'avait espéré, le bruit ayant couru que le Gouvernement arrêterait ceux qui s'y rendraient.
M. Gandhi exprima d'abord ses regrets de voir un nombre si restreint d'intouchables et déclara que des incidents de ce genre lui faisaient perdre le peu de confiance qu'il avait dans les Conférences comme moyen actif de réforme sociale. Il ajouta que s'il retenait moins longuement ses auditeurs qu'ils ne s'y attendaient, ce serait parce que ses remarques ne s'adresseraient pas à tous ceux à qui il aurait voulu parler et non parce que son enthousiasme pour la cause était le moins du monde refroidi.
Passant au sujet de la Conférence il dit:
«J'ignore ce que je dois faire pour démontrer aux adversaires de la réforme qu'ils ont tort. Comment m'y prendre auprès de ceux qui considèrent tout contact avec les classes supprimées comme une souillure, s'ils croient ne pouvoir se purifier de cette souillure qu'en faisant certaines ablutions dont l'omission serait par conséquent un péché? Je puis seulement leur faire part de mes convictions personnelles.
Je considère l'intouchabilité comme la plus grande tache de l'Hindouisme. Ce ne sont pas mes expériences pénibles en Sud-Afrique qui me l'ont fait mieux comprendre. Ce n'est point non plus parce que j'ai été autrefois agnostique. Il est faux également de croire comme certains, que mes opinions proviennent de l'étude que je fis de la littérature religieuse chrétienne. Ces opinions datent d'une époque lointaine où je n'étais ni versé dans la Bible ni épris d'elle et de ses disciples. Je n'avais pas douze ans lorsque j'y songeai pour la première fois. Un certain vidangeur nommé Uka venait à la maison vider les fosses. Il m'arriva souvent de demander à ma mère pourquoi c'était mal de le toucher, pourquoi on me le défendait. Si par hasard cela m'arrivait on m'ordonnait de faire des ablutions et, tout en obéissant naturellement, je n'en déclarais pas moins en souriant que l'intouchabilité n'était pas reconnue par la religion et qu'il était impossible qu'elle le fût. J'étais un enfant très soumis et respectueux et, autant que les égards dus à mes parents le permettaient, j'étais souvent en lutte ouverte avec eux à ce sujet. Je déclarais à ma mère qu'elle se trompait absolument lorsqu'elle considérait comme péché d'être en contact avec Uka.
A l'école il m'arrivait souvent de frôler les intouchables; et comme je ne voulais jamais m'en cacher à mes parents, ma mère me disait que le moyen le plus rapide de se purifier du contact était de toucher le premier musulman rencontré. Et par égard et respect pour ma mère, je le fis souvent, mais sans jamais croire que ce fût une obligation religieuse. Un peu plus tard, nous partîmes pour Porbandar, où j'appris mes premiers éléments de Sanscrit. Je ne fréquentais pas une école anglaise. Nous fûmes confiés, mon frère et moi, à un Brahmane qui nous apprit _Ramraksha_ et _Vichnou Punjar_. Les textes _jale Vichnou stale Vichnou_ (Le Seigneur est présent dans l'eau, le Seigneur est présent sur terre) ne me sont jamais sortis de la mémoire. Une bonne vieille habitait tout près. Or, à cette époque, j'étais très craintif; et dès qu'il faisait nuit et que la lumière était éteinte, j'évoquais autour de moi les esprits et les démons. La bonne vieille pour calmer mes craintes me conseilla, lorsque j'avais peur, de réciter à voix basse le _Ramraksha_. Je suivis son conseil et m'en trouvai fort bien. Je n'ai jamais pu croire alors qu'aucun texte du _Ramraksha_ traitât de péché le contact des intouchables. Je n'en comprenais pas le sens alors ou je le faisais très imparfaitement, mais j'étais sûr que le _Ramraksha_ qui dissipait la crainte des esprits, n'eût pu admettre la crainte du contact des intouchables.
Nous lisions régulièrement le _Ramraksha_ en famille. Un Brahmane du nom de Laha Maharaj nous le lisait. Il était frappé de la lèpre et il était convaincu que s'il lisait régulièrement le _Ramayana_ il guérirait; et il le fut en effet. Comment, me disais-je, le _Ramayana_ où l'un de ceux que l'on considère aujourd'hui comme intouchables fit traverser le Gange à Rama dans sa barque, peut-il admettre l'idée que des êtres humains sont intouchables sous prétexte que ce sont des âmes souillées? Le fait même que nous donnons à Dieu le nom de purificateur des impurs, et autres noms semblables, ne montre-t-il pas que c'est un péché de considérer quiconque est né Hindou comme impur et intouchable, qu'il est satanique de le faire? Je n'ai jamais cessé depuis lors de répéter que c'était un grand péché. Je n'ai pas la prétention de dire que cette conviction était cristallisée lorsque j'avais douze ans mais je puis affirmer que je considérais alors l'intouchabilité comme péché. Je raconte ces détails pour les Vaishnavas et les Hindous orthodoxes.
J'ai toujours déclaré que j'étais un Hindou Sanatani. Ce n'est pas que je n'aie aucune connaissance des livres saints. Je ne suis pas grand clerc en sanscrit, je n'ai lu les Vedas et les Upanishads que dans les traductions, ma connaissance n'en est donc pas érudite, mais je les ai étudiés comme doit le faire tout Hindou et je prétends en avoir compris le véritable sens. J'avais également étudié avant d'avoir vingt-et-un ans les autres religions.
A certaine époque, j'hésitai entre l'Hindouisme et le Christianisme. Lorsque mon âme eut retrouvé son équilibre, j'eus le sentiment qu'il n'y avait pour moi de salut possible que dans la religion hindoue et ma foi dans l'Hindouisme devint plus profonde et plus éclairée.
Néanmoins, même à cette époque, je croyais que l'Intouchabilité ne faisait point partie de l'Hindouisme, et que si c'était le cas, cet Hindouisme-là, je n'en voulais point.
Il est vrai que l'Hindouisme ne traite pas l'intouchabilité de péché. Je ne désire pas faire de controverse sur l'interprétation des Shastras. Il me serait difficile de démontrer ma manière de voir en m'appuyant sur le _Bhagwat_ ou le _Manusmriti_. Mais je prétends avoir compris l'esprit de l'Hindouisme. L'Hindouisme a péché en sanctionnant l'intouchabilité qui nous a dégradés, qui a fait de nous les parias de l'Empire. Les Musulmans eux-mêmes, à notre contact ont pris la contagion; et dans l'Afrique du Sud, l'Afrique orientale et le Canada, les Musulmans aussi bien que les Hindous ont fini par être considérés comme des parias. Tout ce mal provient du péché d'Intouchabilité.
Je rappellerai ici la proposition que j'avais émise: tant que les Hindous s'obstineront à considérer l'Intouchabilité comme un dogme de leur religion, tant qu'ils considéreront que c'est un péché de toucher un groupe de leurs frères, le _Swaraj_ est impossible. Yudhishthira refusa d'entrer au ciel sans son chien. Comment les descendants de Yudhishthira peuvent-ils donc espérer obtenir le _Swaraj_ sans les intouchables? Les crimes que nous reprochons au Gouvernement actuel et pour lesquels nous l'avons qualifié de Satanique ne les avons-nous pas commis envers nos frères?
Nous sommes coupables d'avoir _supprimé_ nos frères, de les avoir obligés à ramper sur le ventre, à se frotter la face contre terre; les yeux injectés de sang par la colère, nous les avons jetés hors des compartiments de chemins de fer. Qu'a fait de plus à notre égard le gouvernement anglais? Quelles accusations proférons-nous contre Dyer et O'Dwyer que notre peuple ne pourrait proférer contre nous? Nous devons nous débarrasser de cette souillure. Il est inutile de parler de _Swaraj_ tant que nous ne protégeons pas les faibles et les êtres sans défense, tant qu'il est possible à un _Swarajiste_ de blesser les sentiments de quelqu'un. Le _Swaraj_ signifie que nul Hindou, nul Musulman ne doit avoir l'arrogance de s'imaginer qu'il peut impunément écraser d'humbles Hindous ou Musulmans. Tant que cette condition ne sera pas remplie, nous n'obtiendrons le _Swaraj_ que pour le perdre aussitôt. Tant que nous ne nous serons pas purgés des péchés que nous avons commis envers nos frères plus faibles, nous ne valons guère mieux que des brutes.
Mais j'ai encore confiance. Pendant mes pérégrinations dans l'Inde, je me suis rendu compte que l'esprit de bonté dont parle si éloquemment Tulcidas, qui est la base des religions Jain et Vaishnava, qui est la quintessence de la _Bhagavat_ et dont chaque verset de la _Gita_ est imprégné, cette bonté, cet amour, cette charité s'implantent lentement dans le cœur des masses de ce pays.
On entend parler encore de maintes querelles entre Hindous et Musulmans. Il en est encore beaucoup qui n'ont aucun scrupule à se faire du tort les uns aux autres, mais j'ai l'impression qu'en définitive il existe plus de bonté et plus de charité. Les Hindous et les Musulmans craignent Dieu; nous nous sommes soustraits à l'hypnotisme des tribunaux et des écoles du gouvernement, et ne nous laissons plus influencer par d'autres hantises de ce genre. Je me suis rendu compte également que ceux que nous considérions comme des ignorants illettrés sont ceux-là même qui ont vraiment de l'éducation. Ils sont plus cultivés que nous, leur existence est plus pure. En étudiant quelque peu la mentalité actuelle du peuple on verra que selon la conception populaire le _Swaraj_ est synonyme de _Ram-Raj_--l'établissement du Royaume du Bien sur terre.
Si cela peut vous procurer quelque consolation, mes frères intouchables je vous dirai que la question qui vous concerne ne cause plus la même agitation qu'autrefois. Sans doute je ne m'attends pas à ce que vous n'ayez plus aucune méfiance à l'égard des Hindous. Comment ces derniers mériteraient-ils de ne plus exciter votre défiance, eux qui vous ont si mal traités? Swami Vivekananda déclarait que les intouchables n'étaient pas déprimés, qu'ils étaient «supprimés» par les Hindous, que ceux-ci s'étaient supprimés eux-mêmes en les supprimant.
J'étais à Nellore le 6 avril. J'y ai rencontré des intouchables et j'ai fait, ce jour-là, la même prière qu'aujourd'hui. Je désire obtenir _Moksha_. Je ne désire pas renaître; mais si je dois renaître je voudrais renaître parmi les intouchables afin de partager leurs peines, leurs souffrances, leurs affronts et pouvoir essayer de les tirer de leur misérable condition. Aussi, dans ma prière ai-je demandé, si je dois naître une seconde fois, de ne pas renaître Brahmane, Kshatriya, Vaishya ou Shudra mais Atishudra.
En ce jour beaucoup plus solennel que le 6, car il est sanctifié par le souvenir du massacre de milliers d'innocents, j'ai demandé également dans ma prière, si je devais mourir sans qu'aucun de mes désirs se soit réalisé, sans que j'aie achevé ma tâche au sujet des intouchables, sans avoir rempli comme il faut mon devoir et purifié l'Hindouisme, que je puisse renaître parmi les intouchables afin d'accomplir jusqu'au bout mon devoir et purifier l'Hindouisme.
J'ai la passion de nettoyer. Dans mon Ashram un Brahmane de 18 ans fait le travail de boueur pour montrer la propreté à celui dont c'est l'office. Ce jeune homme n'est pas un réformateur. Il est né et a été élevé dans l'orthodoxie. Il lit régulièrement la _Gita_ et fidèlement accomplit le _Sandhyavandana_. Sa prononciation des versets sanscrits est certainement plus impeccable que la mienne et lorsqu'il préside à la prière sa douce voix mélodieuse vous émeut et vous remplit d'amour. Mais il a jugé ses talents incomplets tant qu'il ne serait pas un balayeur accompli et il a pensé que s'il voulait que le balayeur de l'_Ashram_ fît bien son travail, il devait lui-même lui donner l'exemple.
Vous devriez comprendre que vous nettoyez la société hindoue et que par conséquent il vous faut purifier votre propre existence. Il vous faut acquérir des habitudes de propreté afin que nul ne puisse vous montrer du doigt. Si vos moyens ne vous permettent pas d'acheter du savon pour vous nettoyer servez-vous de cendre d'alcali ou de terre. Quelques-uns d'entre vous êtes portés à boire et à jouer; il faut vous en corriger. Vous allez montrer du doigt les Brahmanes et dire qu'eux aussi s'adonnent à ces vices. Mais eux n'ont pas la réputation d'être impurs alors que vous, vous l'avez. Vous ne devez pas demander aux Hindous de vous faire une faveur en vous affranchissant. Il faut que les Hindous agissent ainsi seulement s'ils le désirent et dans leur propre intérêt. Votre pureté et votre propreté devront donc leur faire honte. Je crois que nous nous serons purifiés d'ici cinq mois. Si je suis déçu dans mon attente je penserai m'être trompé dans mes calculs, mais non dans la justesse fondamentale de ma proposition.
Vous vous dites des Hindous, vous lisez le _Bhagavat_; et par conséquent, si les Hindous vous oppriment, vous devez savoir que la faute ne provient pas de la religion hindoue, mais de ceux qui la professent. Afin de vous affranchir débarrassez-vous d'habitudes malsaines comme celle de la boisson.
Si vous désirez améliorer votre situation, si vous voulez obtenir le _Swaraj_, il faut savoir compter sur vous-mêmes. On m'a dit à Bombay que certains d'entre vous vous opposiez à la Non-Coopération et croyiez que le salut n'était possible pour vous que par l'action du Gouvernement Britannique. Permettez-moi de vous dire que ce ne sera jamais en rejetant la religion hindoue et en recherchant les faveurs d'un tiers que vous arriverez à une réforme. Votre affranchissement dépend de vous seuls.
Je me suis trouvé en rapport avec les intouchables dans le pays entier et j'ai remarqué en eux des possibilités latentes dont ni eux ni les autres Hindous ne se rendent compte. Leur intelligence est d'une pureté virginale. Je vous demande d'apprendre à filer et à tisser; si vous adoptez ceci comme profession vous chasserez la pauvreté de vos chaumières.
A présent, vous ne devriez plus accepter les reliefs que l'on vous offre, si propre que l'on vous dise que soit cette nourriture, n'acceptez que du grain, du grain qui ne soit pas moisi et seulement si on vous l'offre avec courtoisie. Si vous vous sentez capables de faire tout ce que je vous demande, vous obtiendrez votre affranchissement non pas dans quatre ou cinq mois d'ici mais dans quelques jours.
Les Hindous ne sont pas naturellement portés au mal, mais ils sont plongés dans l'ignorance. L'intouchabilité doit disparaître cette année. Deux des plus ardents désirs qui m'aident à vivre sont l'affranchissement des intouchables et la protection de la vache. Lorsqu'ils auront été exaucés ce sera le _Swaraj_; et voilà en quoi consiste mon propre _Moksha_ (émancipation). Que Dieu vous accorde la force de travailler à votre salut!
_14 avril 1921._
L'INTOUCHABILITÉ DISPARAIT
De toutes les expériences agréables de ma visite au Gujerat[84] aucune ne me fut plus agréable que la manière sympathique dont les classes supprimées furent reçues par les autres Hindous. Partout mes auditeurs écoutèrent les remarques que je fis à ce sujet sans montrer aucun ressentiment. A Kalol, une réunion d'intouchables auxquels je devais m'adresser eut lieu. Je demandais aux Mahagans de bien vouloir me permettre de leur parler au _Pandal_ construit pour la réunion générale. Après quelque hésitation ceux-ci consentirent. Je devais aller chercher ces «hors castes» dans leur quartier et les amener. Ils habitaient trop loin pour y venir et je leur parlai près de l'hôpital. Je remarquai avec plaisir qu'un certain nombre des Hindous orthodoxes qui se trouvaient avec moi se mêlèrent aux femmes et aux hommes accourus en foule des quartiers des parias, qui m'entouraient. Mais ma satisfaction fut à son comble lorsqu'à Shisodra, grand village près de Navsari, tous les Dheds qui se tenaient nombreux à quelque distance d'un grand meeting auquel je devais parler furent admis en connaissance de cause. Cette admission solennelle et consentie de plusieurs centaines d'hommes et de femmes de la classe intouchable au milieu d'une importante réunion me paraît un signe évident du caractère religieux du mouvement. M. Vallavabhai Patel, afin d'en être doublement sûr demanda à ceux qui approuvaient de lever la main et l'on aperçut une forêt de mains. L'expérience fut répétée à Bardoli devant un auditoire aussi nombreux et obtint les mêmes résultats satisfaisants. L'Intouchabilité disparaît certainement et sa disparition rendra la voie qui mène au «Swaraj» plus facile et plus sûre.
_27 avril 1921._
[84] La situation était différente à Madras. M. Gandhi écrit dans la _Jeune Inde_ du 29 septembre 1921 sous le titre: les Panchamas.
Nulle part les Intouchables ne sont aussi cruellement traités que dans la Présidence de Bombay. Leur seule ombre souille les Brahmanes. Ils n'ont même pas le droit de passer par les rues que ceux-ci fréquentent. Les Non-Brahmanes ne les traitent pas mieux. Entre les deux, les Panchamas, ainsi qu'on les appelle, sont écrasés complètement. Et cependant Madras est la ville des temples majestueux et de la dévotion. Avec leurs marques au front (_Tilack_), leurs longs cheveux bouclés et leur corps nu et propre les habitants ont l'air de Richis; mais dans ces signes extérieurs, leur religion semble s'être épuisée. Il est difficile de comprendre ce Dyerisme envers les citoyens les plus travailleurs et les plus utiles d'un pays qui a produit Shankara et Ramanaya. Et malgré le traitement satanique de nos frères dans cette partie de l'Inde, je conserve ma foi en ces peuples du sud. Je leur ai répété à toutes leurs immenses réunions, en termes qui ne laissaient aucun doute, que le _Swaraj_ ne pourrait exister tant que cette malédiction subsisterait parmi nous.
Je leur ai dit que si nous étions considérés dans le monde entier presque comme des lépreux, c'était un juste retour pour avoir traité comme tels le cinquième de nos compatriotes. La Non-Coopération a pour but de transformer non seulement le cœur des Anglais mais aussi le nôtre. En vérité, j'attends ce changement de nous-mêmes d'abord, puis des Anglais ensuite inévitablement. Une nation qui est capable de rejeter un fléau existant depuis des siècles, une nation qui peut se débarrasser de l'habitude de boire comme on se débarrasse d'un vêtement, une nation qui peut se remettre à son industrie première et tout d'un coup utiliser ses heures de liberté et fabriquer pour 600 millions de roupies de tissus par an, cette nation est une nation régénérée et cette régénération doit réagir sur le monde entier. Elle doit être pour le railleur même une preuve convaincante de l'existence de Dieu et de sa Grâce. Aussi je dis que si l'Inde peut se transformer ainsi il n'est pas de pouvoir sur terre qui puisse nier le droit de l'Inde à établir le _Swaraj_.
Cette transformation ne peut s'obtenir par une action machinale et compliquée, mais elle peut avoir lieu si dans le cœur de chacun de nous s'opèrent des transformations merveilleuses. En tout cas, c'est le devoir de tout travailleur du Congrès de se montrer l'ami de son frère intouchable et d'intervenir auprès des Hindous, non-hindous afin de leur démontrer que l'Hindouisme des Vedas, des Upanishads, l'Hindouisme de la Bhagavadgita et de Shankara et de Ramanaja, ne renferme rien qui puisse nous autoriser à traiter d'intouchable un seul individu, si déchu soit-il. Que tout membre du Congrès intervienne le plus doucement possible auprès de l'orthodoxie et lui démontre que cette barrière sinistre est la négation même d'Ahimsa.
L'UNION HINDOUE-MUSULMANE
«L'Union fait la force» n'est pas seulement une maxime de cahier d'écriture, c'est aussi une règle de vie et rien ne le démontre autant que l'Union Hindoue-Musulmane. La désunion, c'est notre chute inévitable. N'importe quelle troisième puissance pourra facilement nous réduire à l'esclavage tant que nous serons prêts à nous entr'égorger. L'Union Hindoue-Musulmane ne signifie pas seulement union des Hindous et des Musulmans mais de tous ceux qui considèrent l'Inde comme leur pays quelle que soit la religion à laquelle ils appartiennent.
Je sais très bien que nous ne sommes pas encore arrivés à une Union capable de supporter une tension. C'est une plante délicate et jeune qui croît chaque jour et demande des soins spéciaux. La chose était évidente à Nellore où je me trouvais en face du problème sous une forme concrète. Les relations entre Hindous et Musulmans n'étaient pas trop cordiales. Ils s'étaient battus moins de deux ans auparavant pour ce qui me parut une cause bien futile. Il s'agissait de cette éternelle question de musique en passant devant des mosquées. Je trouve que nous ne devons pas attribuer à toutes les petites choses une importance religieuse. Un Hindou ne devrait pas s'obstiner à faire de la musique lorsqu'il passe devant une mosquée ni, pour s'en donner le droit, citer des précédents chez lui et ailleurs. Cette question n'a pas pour lui d'importance vitale.
Il est facile de comprendre les sentiments des musulmans qui désirent avoir pendant les 24 heures entières un silence absolu auprès de leur mosquée. Ce qui n'est pas essentiel pour un Hindou peut être essentiel pour un Mahométan, et sur tout ce qui n'est pas essentiel, un Hindou doit céder si on le lui demande. C'est une folie criminelle que de se disputer pour des vétilles. L'union à laquelle nous aspirons ne saurait être durable si nous ne développons en nous une disposition charitable et conciliante. La vache, pour les Hindous, est plus précieuse que l'existence même, aussi le Mahométan doit-il de bon cœur se conformer au désir de son frère hindou. Le silence autour de ses prières est cher au Musulman, dès lors tout Hindou doit respecter les sentiments de son frère musulman. Il y a de méchants Hindous comme il y a de méchants Musulmans portés à chercher querelle à tout propos. Pour ces derniers il faudra organiser des _panchayats_ (tribunaux d'arbitrage populaires) d'une intégrité et d'une fermeté incontestables et dont la sentence sera décisive pour les deux parties. Il serait bon d'amener l'opinion publique à approuver l'arbitrage des panchayats afin que nul ne puisse en contester la décision.
Je sais qu'il existe encore beaucoup trop de méfiance. Nombre d'Hindous doutent de la sincérité des Musulmans. Ils croient que le _Swaraj_ veut dire: gouvernement des Musulmans, ils prétendent que les Anglais n'étant plus là les Musulmans de l'Inde aideront les puissances musulmanes à établir dans l'Inde un empire musulman. D'autre part, les Musulmans craignent que les Hindous étant en majorité écrasante, ne les étouffent. Une telle tendance d'esprit est un signe de faiblesse chez les uns et chez les autres. Leur désir de vivre en paix, sinon leur noblesse de sentiments, devrait leur dicter une politique de confiance mutuelle et d'indulgence réciproque. Il n'existe absolument rien dans leurs religions respectives qui doive les diviser. L'époque des conversions forcées est passée. Les Hindous n'ont aucune raison de querelle avec les Musulmans sauf au sujet de la vache. Et les Musulmans n'ont aucune obligation religieuse de la tuer. A dire vrai nous n'avions jamais essayé jusqu'à ces derniers temps d'arranger ces différends et de vivre comme des amis qui sont unis parce qu'ils sont les enfants du même sol sacré. Une occasion unique s'offre à nous. La question du Califat ne se représentera pas avant un autre siècle. Si les Hindous veulent qu'une amitié éternelle les unisse aux Musulmans, il faut qu'ils soient prêts à mourir avec eux dans leurs efforts pour défendre l'honneur de l'Islam.
_11 mai 1921._
QUE LES HINDOUS PRENNENT GARDE
Bihar est la terre promise de la Non-Coopération; l'Union Hindoue Musulmane de Bihar est proverbiale. Je suis donc très malheureux d'apprendre qu'elle est soumise à une rude épreuve et ne pourra peut-être la supporter plus longtemps. Tous les chefs responsables, Hindous et Musulmans, qui ne sont pas portés à s'affoler, m'ont déclaré qu'il leur fallait un effort presque surhumain pour empêcher des troubles hindous-musulmans de se produire. Ils m'ont informé que certains Hindous avaient dit au peuple que j'avais défendu la viande à tous les Hindous et à tous les Musulmans; et parfois même la viande et le poisson étaient enlevés de force par des végétariens trop zélés. Je sais qu'on se sert souvent de mon nom illégalement, mais c'est bien la plus nouvelle façon de s'en servir mal à propos. On sait en général que je suis un végétarien convaincu et que je veux réformer l'alimentation. Mais on ne sait pas aussi généralement qu'_Ahimsa_ s'étend aux êtres humains comme aux animaux inférieurs et que je fréquente couramment ceux qui mangent de la viande.
Je ne tuerais pas un être humain pour protéger une vache, mais je ne tuerais pas une vache pour protéger une existence humaine si précieuse qu'elle fût. Inutile de dire que je n'ai donné à personne l'autorisation de prêcher le végétarianisme comme faisant partie de la Non-Coopération. Je suis persuadé que nous n'atteindrons jamais notre but si une propagande quelconque s'accompagne de violence. Les Hindous ne doivent pas obliger les Musulmans à ne pas manger de viande ni même de bœuf. Les Hindous végétariens n'ont pas le droit de forcer les autres Hindous à s'abstenir de viande, de volaille et de poisson. Je n'essayerais pas de rendre l'Inde sobre à la pointe de l'épée. Rien ne porte atteinte au moral de la nation comme la violence. La peur est arrivée à faire partie du caractère national. Les Non-Coopérateurs feront une grande faute s'ils cherchent à convertir les gens par la violence; et s'ils emploient dans leur propagande la moindre coercition, ils feront le jeu du Gouvernement[85].
La question de la vache est une question importante, la plus sérieuse qui soit pour les Hindous. Personne n'a plus que moi le respect de la vache. Les Hindous manquent à leur devoir s'ils ne sont pas capables de la protéger. Ils ont deux moyens de le faire: la force physique ou la force d'âme. Vouloir protéger la vache par la violence, c'est abaisser l'hindouisme et le rendre satanique, c'est avilir la noble signification de la protection de la vache. Ainsi que me l'écrivait un ami musulman, «Si les Hindous ont recours à la contrainte, manger du bœuf qui est seulement autorisé dans l'Islam deviendra une obligation.» Les Hindous ne peuvent protéger la vache qu'en se montrant toujours plus capables de souffrir et de mourir. Le seul moyen qu'ils possèdent de sauver la vache du couteau du boucher c'est de s'efforcer de sauver l'Islam du péril qui le menace et de s'en rapporter à leurs compatriotes musulmans pour y répondre noblement, en protégeant de bon gré la vache par respect pour leurs compatriotes hindous. Il faut que les Hindous s'abstiennent scrupuleusement de toute violence à l'égard des Musulmans. Souffrir et avoir confiance sont les attributs de la force de l'âme. J'ai entendu dire qu'à des foires importantes, les Musulmans se voient enlever brutalement leurs vaches et même leurs chèvres. Ceux qui se vantent d'être des Hindous et qui ont ainsi recours à la violence sont les ennemis de la vache et de l'Hindouisme. Le meilleur, l'unique moyen de sauver la vache, c'est de sauver le Califat. J'espère par conséquent que chaque Non-Coopérateur fera tous ses efforts pour empêcher la moindre tendance à la violence, sous n'importe quelle forme, que ce soit pour protéger la vache ou un autre animal, ou pour tout autre but.
_18 Mai 1921_
[85] Voir l'article sur l'Hindouisme.
L'INQUIÉTUDE DU POÈTE
Le Poète de l'Asie, ainsi que Lord Hardinge appelait le Dr Tagore, devient rapidement s'il ne l'est déjà le poète du monde. Ce prestige croissant augmente sa responsabilité. Le plus grand service qu'il ait rendu à l'Inde est d'avoir interprété poétiquement le message de l'Inde au monde. Aussi le poète désire-t-il ardemment que l'Inde ne communique nul message faible ou inexact. Il est naturellement jaloux de la réputation de son pays. Il déclare s'être donné beaucoup de mal pour se mettre à l'unisson du mouvement actuel. Il avoue qu'il est dérouté. Il ne peut rien trouver pour sa lyre dans le tapage et le tumulte de la Non-Coopération. Il a essayé dans trois lettres vigoureuses d'exprimer ses doutes et aboutit à la conclusion que la méthode de Non-Coopération manque de dignité pour l'Inde qu'il se représente; que c'est une doctrine de négation et de désespoir. Il craint que ce ne soit une doctrine de désunion, d'exclusion, d'étroitesse et de négation.
Aucun Indien ne peut manquer d'être fier de la délicatesse raffinée du Poète quand il s'agit de l'honneur de l'Inde. Il est bon qu'il nous ait exprimé ses craintes en une langue si belle et si claire.
Je vais essayer en toute simplicité de répondre à ses doutes; je ne parviendrai peut-être pas à le convaincre et je ne convaincrai peut-être pas le lecteur que son éloquence aura touché; mais je tiens à lui assurer, ainsi qu'à l'Inde, que notre conception de Non-Coopération n'est nullement ce qu'il craint et qu'il n'a pas à rougir de son pays pour l'avoir adoptée. Si finalement elle échoue dans son application, la doctrine n'en sera pas plus responsable que ne l'est la vérité, lorsque ceux qui prétendent la mettre en pratique ne semblent pas y parvenir. La Non-Coopération est peut-être en avance sur son temps. En ce cas il faudra que l'Inde et le monde entier attendent. Mais l'Inde ne peut choisir qu'entre la violence et la Non-Coopération.
Le poète n'a pas non plus à craindre que la Non-Coopération veuille élever une muraille de Chine entre l'Inde et l'Occident. La Non-Coopération au contraire a pour but de préparer la voie à une coopération véritable, honorable et volontaire basée sur le respect et la confiance réciproques. La lutte est engagée contre une coopération obligatoire, contre une combinaison unilatérale, contre la contrainte par la force des armes d'accepter les méthodes modernes d'exploitation en les baptisant du faux nom de civilisation. La Non-Coopération est une forme de protestation contre une participation démoralisatrice et non consentie au mal.
Le poète s'inquiète surtout des étudiants. Il trouve regrettable qu'on les ait engagés à quitter les écoles du gouvernement, avant que d'autres écoles fussent là pour les remplacer. Je dois dire que sur ce point je ne suis pas de son avis. Je n'ai jamais pu faire un fétiche des études littéraires. L'expérience m'a démontré que les études littéraires n'ajoutaient pas un pouce à notre stature morale et que la formation littéraire n'a aucun rapport avec la formation du caractère. Je suis tout à fait certain que les écoles du gouvernement nous ont dévirilisés, nous ont rendus impuissants et impies. Elles nous ont remplis de mécontentement, et, ne fournissant aucun remède, nous ont découragés. Elles ont réussi à faire de nous ce qu'elles voulaient: une nation d'employés et d'interprètes. Un gouvernement établit son prestige sur l'association apparemment consentie de ceux qu'il gouverne. Or s'il était mal de coopérer avec un gouvernement qui nous maintient dans l'esclavage, il était nécessaire de commencer par ces institutions où notre association semblait la plus volontaire. La jeunesse est l'espoir d'une nation. Dès l'instant où nous nous sommes rendus compte que le système de gouvernement était entièrement ou presque entièrement un mal, je considère que ce devenait un péché de notre