part d
'expérience, j'aurais dû savoir les conséquences de chacun de mes actes. Je savais que je jouais avec le feu, j'en ai couru le risque. Si j'étais mis en liberté je recommencerais. J'ai senti ce matin que je manquerais à mon devoir, si je ne disais pas ce que je viens de dire.
J'ai voulu éviter la violence, je veux éviter la violence. La Non-Violence est le premier article de ma foi et le dernier; mais il m'a fallu choisir.--Je devais ou me soumettre à un système de gouvernement qui faisait selon moi un mal irréparable à mon pays,--ou courir le risque de voir se déchaîner la fureur de mon peuple lorsque je lui dirais la vérité. Je sais que mon peuple a été parfois pris de folie. J'en suis extrêmement affligé, et je suis ici pour me soumettre non à une peine légère, mais au châtiment le plus sévère. Je ne demande pas miséricorde, je ne plaide aucune circonstance atténuante. Je suis ici pour réclamer et pour accepter joyeusement la peine la plus sévère qui puisse être infligée pour ce qui est selon la loi un crime délibéré et ce qui me paraît à moi le premier devoir d'un citoyen. La seule chose que vous puissiez faire, Juge, c'est de démissionner ou de m'infliger la peine la plus sévère, si vous croyez que le système et la loi que vous administrez est bonne pour le peuple. Je ne compte pas sur ce genre de conversion; mais peut-être lorsque j'aurai lu ma déposition, aurez-vous entrevu ce qui gronde dans ma poitrine, ce qui m'a fait courir le plus grand risque qu'il soit possible à un homme sensé de courir.
[92] _Corruption du Loyalisme._
«Son Excellence le Gouverneur de Bombay a prévenu le public il y a quelque temps qu'il «allait agir», qu'il ne tolèrerait pas certains discours. Il ne laissait subsister aucun doute dans l'allusion qu'il fit aux frères Ali et autres sur ce qu'il entendait par là. Les frères Ali seront accusés d'avoir corrompu le loyalisme du cipaye et d'avoir tenu des propos séditieux. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à une preuve d'ignorance aussi grande de la part du Gouverneur de Bombay. Il est évident que pendant les douze derniers mois il n'a pas suivi l'histoire de l'Inde. Il ignore évidemment que le Congrès National commença à corrompre le loyalisme du cipaye en Septembre l'année dernière, que le Comité Central pour le Califat commença encore plus tôt, car je tiens à réclamer l'honneur ou l'horreur d'avoir suggéré le droit de l'Inde à dire ouvertement au cipaye et à tous ceux qui sont au service du Gouvernement, qu'ils participent au mal accompli par ce gouvernement. La Conférence de Karachi ne fit que répéter dans la langue de l'Islam la déclaration du Congrès; mais au nom de l'Hindouisme et au nom du Nationalisme, je n'ai aucune hésitation à déclarer qu'il est mal de la part de n'importe qui, soldat ou civil, de servir un gouvernement déloyal envers les Musulmans de l'Inde et coupable d'actes inhumains au Pendjab. Je l'ai répété du haut de mainte estrade devant les cipayes, et si je ne leur ai pas demandé d'abandonner leur métier, ce n'est certainement pas que le désir m'en ait manqué mais parce qu'il m'était impossible de les aider à vivre. Je n'ai pas hésité à dire au cipaye que s'il pouvait quitter le service et vivre sans le secours du Congrès ou du Califat, il devrait le faire immédiatement. Je puis assurer que dès que le rouet aura trouvé sa place dans chaque intérieur, dès que les Indiens auront commencé à se rendre compte que tisser peut procurer à n'importe qui et à n'importe quel moment un moyen d'existence honorable, je n'hésiterai pas à demander individuellement à chaque cipaye (même si l'on devait me fusiller) de quitter l'armée et de se mettre à filer. Car n'a-t-on pas habitué le cipaye à tenir ses semblables sous le joug, ne s'est-on pas servi de lui pour tuer les innocents du Jallianwala Bagh, ne s'est-on pas servi de lui pour chasser des hommes, des femmes et des enfants innocents pendant cette horrible nuit à Chandpur, ne s'est-on pas servi de lui pour forcer les fiers Arabes de la Mésopotamie à se soumettre, ne s'est-on pas servi de lui pour écraser les Egyptiens? Comment un seul Indien ayant en lui une étincelle d'humanité et un seul Musulman fier de sa religion pourraient-ils avoir d'autres sentiments que ceux des frères Ali? On s'est beaucoup plus servi du cipaye comme assassin rétribué que comme soldat pour défendre la liberté et l'honneur des faibles ou des êtres sans défense...
Nous ne demandons pas de quartier, nous n'en attendons pas de la part du gouvernement. Nous n'avons pas demandé qu'on nous promette d'être exemptés de la prison, tant que nous serions non-violents. Nous avons à continuer d'avancer. Nous devons du haut de mille estrades répéter les paroles des frères Ali au sujet des cipayes, et ouvertement et systématiquement continuer à répandre la désaffection, jusqu'à ce qu'il plaise au Gouvernement de nous arrêter. Et nous agirons ainsi, non par vengeance haineuse, mais parce que c'est notre _Dharma_.
_Une Enigme et sa solution._
Lord Reading est intrigué et perplexe. Son Excellence, répondant à des discours de l'Association Anglo-Indienne et de la Chambre de Commerce du Bengale et de celle de Calcutta, a dit: «J'avoue que lorsque je considère l'activité d'un certain groupe de la communauté, je reste, (et cela malgré les efforts que je fais pour comprendre depuis que je suis dans l'Inde,) intrigué et perplexe. Je me demande à quoi peut servir de braver le gouvernement, afin de le forcer à vous arrêter.» Nous voulons qu'on nous arrête, parce que ce qu'il est habituel d'appeler liberté n'est que de l'esclavage. Nous jetons un défi au pouvoir du gouvernement, parce que nous considérons son activité comme absolument malfaisante. Nous voulons renverser le gouvernement, nous voulons l'obliger à se soumettre à la volonté du peuple. Nous voulons démontrer que le gouvernement est là pour servir le peuple, et non le peuple pour servir le gouvernement. La liberté sous le gouvernement est devenue intolérable, car le prix réclamé pour la conserver est absolument déraisonnable. Que nous soyons seul ou plusieurs, nous devons refuser une liberté qui nous condamne aux dépens de notre respect de nous-mêmes, et des convictions qui nous sont si chères.
Il faut que Lord Reading comprenne clairement que les Non-Coopérateurs sont en guerre contre le gouvernement. Ils se sont révoltés contre lui, parce que celui-ci a manqué à la parole donnée aux Musulmans, qu'il a humilié le Pendjab et qu'il cherche à imposer sa volonté au peuple et refuse de réparer les injustices dont le Pendjab a souffert.
Il y avait deux moyens d'agir: une rébellion armée ou une révolte pacifique. Les Non-Coopérateurs ont préféré, certains par faiblesse, d'autres parce qu'ils se sentent forts, la méthode pacifique, c'est-à-dire la souffrance volontaire. Lord Reading qui a été élevé dans l'atmosphère des tribunaux peut difficilement apprécier la résistance pacifique à l'autorité. Son Excellence aura appris avant la fin du conflit qu'il existe un tribunal bien supérieur aux tribunaux judiciaires: c'est le tribunal de notre conscience. Il surpasse tous les autres.
Lord Reading peut, s'il le désire, considérer tous ceux qui souffrent, comme des fous qui ignorent leur intérêt. Il a donc le droit de les mettre à l'abri du mal. C'est un arrangement qui convient admirablement aux fous, et si celui-ci plaît au gouvernement, une position idéale. Il aura sujet de se plaindre, si après avoir cherché à se faire mettre en prison, les Non-Coopérateurs ne sont pas contents et se plaignent, s'ils grognent et glapissent, afin d'obtenir des faveurs, comme dit Lalaji. La force du Non-Coopérateur consiste à aller en prison sans se plaindre. Il perd sa cause si, après avoir cherché à se faire emprisonner, il se plaint dès que la prison lui ouvre les bras. Les menaces de Son Excellence manquent de dignité. Il y a conflit entre le règne de la violence et l'opinion publique. Ceux qui la représentent sont résolus à subir n'importe quelle violence plutôt que de renoncer à leur opinion.
_Secouant la crinière._
«Comment pourra-t-il y avoir entente tant que le lion britannique continue à brandir à notre face ses griffes souillées de sang? Lord Birkenhead nous rappelle que l'Angleterre n'a rien perdu de ses muscles solides, Mr. Montague nous déclare de la façon la plus catégorique que les Anglais appartiennent à la nation la plus résolue de la terre et qu'ils ne supporteront pas d'obstacles à leurs desseins. Permettez-moi de citer textuellement le texte du télégramme de Reuter:
«Si l'existence de Notre Empire se trouvait menacée, si le Gouvernement Britannique se trouvait empêché d'accomplir ses fonctions, si certaines demandes lui étaient adressées avec la fausse conviction que nous avons l'intention de quitter _l'Inde_, l'Inde ne réussirait point, par sa provocation au peuple le plus résolu du monde car celui-ci répondrait à cette provocation avec toute la vigueur et la détermination dont il dispose».
Lord Birkenhead et Mr. Montague semblent ignorer l'un et l'autre que l'Inde est prête à tenir tête à tous les muscles solides que l'on pourrait envoyer au-delà des mers, et que son défi fut lancé à Calcutta en 1920, lorsque l'Inde déclara ne pouvoir se contenter de moins que du _Swaraj_ et de la réparation complète des torts faits au Pendjab et au Califat. Il s'agit en effet de l'existence de l'Empire, et si ceux qui en ont la responsabilité n'acceptent point sa transformation pacifique en véritable fédération de nations, possédant chacune des droits égaux et la possibilité de se détacher si elles le désirent d'une association amicale et honorable, toute la détermination et toute la vigueur «du peuple le plus résolu du monde» et tous les «muscles solides» seront en vain employés pour briser l'esprit qui a pris naissance et qui ne saurait ni plier ni se briser. Il est exact que nous ne possédons pas de «muscles solides». Les misérables millions d'Indiens qui se nourrissent de riz semblent résolus à accomplir leur destinée sans autre tutelle et sans armes. Selon le mot de Lockamanya, «c'est leur droit de naissance», et ils y parviendront, malgré tous les muscles solides, malgré toute la vigueur et la détermination avec laquelle on peut les gouverner. L'Inde ne peut pas et ne veut pas répondre à cette insolence par l'insolence. Mais si elle demeure fidèle à son serment, la prière qu'elle adresse à Dieu pour qu'il la délivre ne sera pas vaine. Aucun Empire grisé du vin rouge du pouvoir ou du pillage des races plus faibles n'a jamais duré longtemps, et l'Empire britannique qui est fondé sur l'exploitation systématique des races physiquement plus faibles et sur une démonstration continuelle de force brutale, ne peut durer si un Dieu juste est le maître de l'univers. Ces soi-disant représentants de la nation Britannique semblent bien peu se rendre compte que l'Inde a déjà exposé aux «muscles solides» un grand nombre de ses hommes les plus nobles. Si Chauri-Chaura n'avait pas interrompu le cours régulier du sacrifice national, il y aurait eu des offrandes plus délectables encore faites au lion. Mais Dieu en avait décidé autrement. Rien n'empêche cependant tous les représentants de Downing Street et de Whitehall de faire ce qui leur plaît. J'ai conscience d'avoir écrit avec un peu d'emportement, au sujet de la menace qui nous vient d'outre-mer; mais il est temps que le peuple Britannique se rende compte que la lutte commencée en 1920 continuera jusqu'au bout, qu'elle dure un mois, un an, plusieurs mois ou plusieurs années, et même si les représentants de la Grande-Bretagne recouraient aux orgies innommables de l'époque de la «Rébellion». J'espère simplement et je prie Dieu qu'il rendra l'Inde assez forte et assez humble pour pouvoir demeurer non-violente jusqu'au bout. Il est impossible à présent d'accepter les défis insolents qui nous sont adressés par dépêche.
DÉCLARATION
M. Gandhi lut alors une déclaration écrite:
«Je dois peut-être au public de l'Inde et au public de l'Angleterre à qui ce procès a pour but de donner satisfaction, de leur faire connaître pourquoi, de loyaliste et de coopérateur fervent, je suis devenu désaffectionné et Non-coopérateur intransigeant. Je devrais dire également à la Cour pourquoi je me reconnais coupable d'avoir encouragé la désaffection envers un Gouvernement établi dans l'Inde par la loi.
Mon activité publique commença en 1893 dans l'Afrique du Sud, à un moment critique. Les premiers rapports que j'eus avec les autorités britanniques de ce pays ne furent point agréables. Je découvris que je n'avais comme homme et comme Indien aucun droit; ou plus exactement je découvris que je n'avais aucun droit, parce que j'étais Indien.
Cela ne me dérouta point. Je me dis que cette façon de traiter les Indiens était une excroissance d'un système de gouvernement bon en soi. Je lui donnai donc ma coopération loyale et volontaire, le critiquant sans me gêner lorsque je considérais qu'il se trompait, mais sans jamais souhaiter sa destruction.
Aussi lorsqu'en 1899 l'existence de l'Empire fut menacée par la guerre des Boers, je lui offris mes services, je formai un corps de brancardiers volontaires et pris part à divers engagements qui eurent lieu pour sauver Ladysmith. En 1906, à l'époque de la révolte des Zoulous, je formai un corps d'infirmiers et servis jusqu'à la fin de la révolte. Je reçus chaque fois la croix et fus cité à l'ordre du jour. Pour mes services dans l'Afrique du Sud, Lord Hardinge me remit la médaille d'or _Kaiser-Hind_. Lorsqu'en 1914 la guerre éclata entre l'Angleterre et l'Allemagne, je formai un corps d'ambulanciers volontaires composé des Indiens qui se trouvaient à Londres, étudiants pour la plupart. Son utilité fut reconnue par les autorités. Enfin, lorsqu'en 1918 à la Conférence de la guerre qui eut lieu à Delhi, Lord Chelmsford fit un pressant appel pour l'enrôlement de la jeunesse, je me donnai tant de mal pour former un corps sanitaire à Khedda que je compromis sérieusement ma santé. Ce corps allait être formé lorsque les hostilités prirent fin. Dans tous ces efforts, j'étais poussé par la conviction que des services de ce genre me permettraient d'obtenir pour mes compatriotes un rang égal à celui des autres parties de l'Empire.
Le premier choc me vint sous forme de l'acte Rowlatt, qui est fait pour voler au peuple sa véritable liberté. Je compris qu'il me fallait mener contre cette loi une agitation vigoureuse. Puis, ce furent les horreurs du Pendjab, qui commencèrent par le massacre du Jallianwala Bagh et arrivèrent à leur point culminant, lorsque l'on donna ordre de faire ramper les gens sur le ventre, de les fouetter publiquement, et autres humiliations indescriptibles; je découvris que la promesse faite par le premier Ministre aux Musulmans de l'Inde, au sujet de l'intégrité de la Turquie et des lieux saints de l'Islam ne serait point tenue. Et malgré ces présages, malgré les conseils de mes amis qui m'avaient mis en garde au Congrès d'Amritsar en 1919, je soutins la Coopération et l'application des Réformes Montague-Chelmsford, parce que j'espérais que le Premier Ministre tiendrait sa promesse aux Musulmans, que l'on panserait la blessure faite au Pendjab, et que les Réformes, si peu adéquates et satisfaisantes qu'elles fussent, seraient le début d'une ère d'espérance pour l'Inde.
Mais tout l'espoir que j'avais nourri s'effondra; la promesse faite au Califat ne fut pas tenue, le crime commis au Pendjab fut blanchi, et la plupart des coupables non seulement ne furent pas punis, mais restèrent au service du Gouvernement et continuèrent à émarger au Budget de l'Inde, certains même obtenant de l'avancement. Je me rendis compte également que les Réformes n'indiquaient pas le début d'une transformation dans les sentiments du Gouvernement à notre égard, mais une méthode pour épuiser l'Inde et lui prendre toutes ses richesses et pour prolonger sa servitude.
J'en arrivai à contre-cœur à la conclusion que notre association avec la Grande-Bretagne avait, au point de vue politique et économique, rendu l'Inde plus impuissante que jamais. Une Inde désarmée est incapable de pouvoir se défendre contre un agresseur si elle voulait se battre avec lui. C'est au point que certains de nos hommes les plus capables considèrent qu'il faudra à l'Inde plusieurs générations, avant de pouvoir devenir un Dominion. Elle est si pauvre qu'elle ne peut guère résister aux famines. Avant la venue des Anglais, l'Inde tissait et filait suffisamment dans ses millions de chaumières, pour ajouter aux maigres ressources de l'agriculture ce qui lui était nécessaire. Cette industrie villageoise si vitale pour l'existence de l'Inde fut ruinée par des procédés inhumains et cruels décrits par des Anglais qui en ont été témoins. Les habitants des villes ne savent guère comment les masses de l'Inde à demi mourantes de faim tombent dans l'épuisement, ils ne savent guère que leur méprisable confort provient du courtage qu'ils reçoivent de l'exploiteur étranger et que ce courtage et ces bénéfices, on l'a arraché aux masses. Ils ne se rendent pas compte que le Gouvernement établi par la loi dans l'Inde n'existe que pour cette exploitation de la masse. Nul sophisme, nul arrangement de chiffres, ne peut faire disparaître le témoignage évident des squelettes que l'on voit dans un grand nombre de villages. En tout cas, je suis certain que l'Angleterre et les habitants des villes de l'Inde, s'il y a un Dieu au-dessus de nous, auront à répondre devant lui de ce crime envers l'humanité et envers l'histoire. Même la Loi dans ce pays est mise au service de l'exploiteur étranger. Mon étude impartiale des procès jugés par la Loi Martiale du Pendjab m'a convaincu que 95 pour 100 des condamnations n'auraient pas dû avoir lieu; l'expérience que j'ai des procès politiques m'a amené à cette conclusion que neuf sur dix des hommes condamnés étaient absolument innocents. Leur crime, c'était d'aimer leur pays. Dans 99 cas sur 100 dans les tribunaux de l'Inde, justice n'est pas rendue aux Indiens, alors qu'elle l'est aux Anglais. Je n'exagère pas. C'est l'expérience de tout Indien ayant eu quelques rapports avec ce genre de cause. Selon moi, l'administration de la loi, consciemment ou inconsciemment, s'est prostituée au service de l'exploiteur.
Le plus grand malheur, c'est que les Anglais et leurs associés Indiens qui administrent le pays ignorent qu'ils commettent le crime dont je viens de parler. J'en ai la conviction, nombre de fonctionnaires Anglais dans l'Inde croient de bonne foi que le Gouvernement qu'ils représentent est un des meilleurs qui existent et que l'Inde progresse sûrement, si elle progresse lentement. Ils ignorent qu'un système subtil, mais efficace de terrorisme et un déploiement organisé de forces d'une part, et la privation de tout moyen de défense d'autre part ont émasculé le peuple et l'ont conduit à la dissimulation. Cette habitude épouvantable a contribué à l'ignorance et à l'illusion des administrateurs. Le paragraphe 124 du Code Pénal d'après lequel j'ai le bonheur d'être accusé est au premier rang de ceux qui tendent à supprimer la liberté du citoyen. La loi ne peut donner ou régler l'affection. Si l'on n'a pas d'affection pour un homme ou pour un système, on doit être libre d'exprimer sa désaffection dans toute sa force, du moment qu'on n'a pas l'intention de se montrer violent ou d'inciter à la violence. Mais d'après le paragraphe sur lequel vous vous appuyez pour nous poursuivre, M. Banker et moi, le seul fait d'exprimer désaffection est un crime. J'ai étudié certaines causes qui ont été jugées d'après ce même paragraphe, et je sais qu'il a fait condamner quelques-uns des Indiens les plus populaires de l'Inde. Je considère par conséquent comme un privilège d'être accusé de même. J'ai essayé d'exprimer le plus brièvement possible les raisons de ma désaffection. Je n'ai aucun grief personnel contre un seul administrateur, j'ai donc encore moins de désaffection envers la personne du Roi. Mais je considère que c'est une vertu d'avoir de la désaffection pour un Gouvernement qui a fait plus de mal à l'Inde dans l'ensemble que n'importe quel autre système antérieur. L'Inde n'a jamais été aussi peu virile que depuis qu'elle est gouvernée par l'Angleterre. Avec de tels sentiments, je considère comme un crime d'aimer un pareil système. Et je considère comme un privilège précieux d'avoir pu écrire ce que j'ai écrit dans les divers articles qui me sont reprochés.
Je suis d'ailleurs convaincu d'avoir rendu service à l'Inde et à l'Angleterre, en leur montrant comment la Non-Coopération pouvait les faire sortir de l'existence contre nature menée par toutes deux. A mon humble avis, la Non-Coopération avec le mal est un devoir tout autant que la Coopération avec le bien. Seulement, autrefois la Non-Coopération consistait délibérément à user de violence envers celui qui faisait le mal. J'ai voulu montrer à mes compatriotes que la Non-Coopération violente ne faisait qu'augmenter le mal et, le mal ne se maintenant que par la violence, qu'il fallait si nous ne voulions pas encourager le mal, nous abstenir de toute violence. La Non-Violence demande qu'on se soumette volontairement à la peine encourue pour ne pas avoir coopéré avec le mal. Je suis donc ici prêt à me soumettre d'un cœur joyeux au châtiment le plus sévère qui puisse m'être infligé pour ce qui est selon la loi un crime délibéré et qui me paraît à moi le premier devoir du citoyen. Juge, vous n'avez pas le choix, il vous faut démissionner et cesser ainsi de vous associer au mal si vous considérez que la loi que vous êtes chargé d'administrer est mauvaise et qu'en réalité je suis innocent, ou m'infliger la peine la plus sévère si vous croyez que le système et la loi que vous devez appliquer sont bons pour le peuple et que mon activité par conséquent est pernicieuse pour le bien public.»
Banker:--«Je tiens seulement à dire que j'ai eu le privilège d'imprimer les articles incriminés; et que je me reconnais coupable. Je n'ai aucune remarque à faire au sujet de la sentence.»
JUGEMENT
Voici le texte entier du jugement:
«Monsieur Gandhi, vous avez rendu ma tâche aisée, en vous reconnaissant coupable. Néanmoins, ce qui reste à faire, c'est-à-dire la détermination d'une juste sentence, est peut-être la tâche la plus difficile qu'un juge de ce pays ait eue à remplir. La loi n'a pas égard aux individus: pourtant, il m'est impossible d'ignorer que vous faites