partie d
'une association politique, parce que je perdais ainsi la position de superbe isolement dont je jouissais à présent. J'avoue que ce conseil m'a fait beaucoup hésiter; mais j'ai eu en même temps l'impression que, si la Ligue m'acceptait tel que j'étais, j'aurais tort de ne pas m'unir à une organisation dont je pourrais me servir pour le progrès des causes dont je m'occupe particulièrement et des méthodes qui doivent obtenir, je le sais par expérience, des résultats plus rapides et plus satisfaisants. Avant de faire partie de la ligue, j'ai essayé de connaître l'opinion de ceux qui se trouvaient en dehors de la Province et avec lesquels je n'avais pas l'occasion d'avoir des rapports aussi intimes qu'avec mes collaborateurs de la Province de Bombay.
Les causes auxquelles j'ai fait allusion plus haut sont le _Swadeshi_, l'Union Hindoue-Musulmane en insistant sur la question du Califat, l'hindoustani accepté comme _lingua franca_, et une réorganisation linguistique des provinces. Si je parvenais à entraîner les membres de cette Ligue, je ferais en sorte que la majeure partie du temps et de l'attention de la nation leur fût consacrée.
J'avoue franchement que les réformes ont une place tout à fait secondaire dans mon plan de réorganisation sociale. Je suis persuadé que si les sphères d'activité que j'ai choisies pouvaient absorber l'énergie nationale tout entière, les réformes désirées par les extrémistes les plus ardents viendraient d'elles-mêmes. Quant au Gouvernement indépendant, il est souhaitable que nous l'ayons au plus tôt. Personne plus que moi n'a le désir de hâter notre marche vers ce but. Et c'est justement parce que j'ai l'impression que l'on avancera plus rapidement vers un gouvernement indépendant, en développant les activités dont j'ai parlé, que je les maintiens au premier plan du programme national. Je ne considérerai pas la Ligue pour le _Home Rule_ de l'Inde comme une organisation de parti. Je n'appartiens à aucun parti et ne veux appartenir à aucun. Je sais que, d'après la constitution de la Ligue celle-ci est tenue d'aider le Congrès, mais je ne considère pas plus le Congrès comme une organisation de parti que le Parlement Britannique, bien qu'il renferme tous les partis et que l'un ou l'autre y domine tour à tour. J'ose espérer que tous les partis seront attachés au Congrès, le considérant comme une organisation nationale, qui offre à tous le moyen de s'adresser à la nation, afin de pouvoir donner une forme à sa politique, et je voudrais essayer de façonner la politique de la Ligue de telle sorte que le Congrès conserve son caractère national et indépendant de tout parti.
Ceci m'amène à parler de mes méthodes. Je crois possible de mettre dans la vie politique de ce pays la Vérité et la Sincérité absolues. Je ne m'attendrai pas à ce que la Ligue me suive dans ma Désobéissance Civile; mais je ferai de mon mieux pour que la Vérité et la Non-Violence soient adoptées dans toutes nos activités nationales. Nous cesserons alors d'avoir de la crainte et de la méfiance vis-à-vis des gouvernements et des mesures qu'ils prennent. Je ne tiens pas à développer la question davantage, je préfère laisser au temps le soin de résoudre plusieurs points qui naîtront de ce que je viens d'exposer sommairement...
_28 avril 1920._
LES EMPLOIS DU KHADDAR
Maintenant que le mouvement du _Swadeshi_ avance à grands pas et que les Mahométans l'adoptent avec autant d'enthousiasme que les Hindous, il serait bon de considérer la meilleure façon de l'encourager. Le moindre novice en _Swadeshi_ sait que nous ne fabriquons pas assez de tissus pour nos besoins. Et par conséquent, si nous ne faisons qu'employer le tissu des filatures, nous privons simplement les pauvres de ce qui leur est nécessaire, ou tout au moins nous en faisons monter le prix. La seule façon d'encourager le _Swadeshi_ est de fabriquer plus de tissus. Les filatures ne sauraient pousser comme des champignons. Il faut par conséquent que nous nous contentions de tissus filés et tissés à la main. Le fil n'a jamais coûté si cher et les filatures font des bénéfices fabuleux. Filer au rouet aiderait à la production et en ferait diminuer le prix.
Comment s'y prendre pour filer et tisser? Voilà la seconde question qui se pose. Je sais par expérience personnelle qu'il est possible d'inonder le marché de fil et de tissus filés et tissés à la main, si l'on arrive à considérer ce tissu type comme assez bon pour qu'on s'en vêtisse. Ce tissu dans l'Inde du Nord porte le nom de _Khaddar_, et de _Khadi_ dans la Présidence de Bombay. Je remercie Sarala Devi; elle a montré que l'on pouvait confectionner même des _sari_ avec du _Khaddar_. Elle se dit qu'il lui serait facile de le démontrer, si elle en portait un elle-même, pendant la Semaine Nationale, ce qu'elle fit; et c'est en _sari_ de _Khaddar_ qu'elle assista à toutes les réunions. Ses amis ne croyaient pas que cela fût possible. Ils pensaient qu'une jeune femme habituée à ne porter que la soie la plus fine et la plus légère mousseline de Dacca ne pourrait tolérer le poids du _Khaddar_. Elle donna un démenti à toutes les craintes et ne fut ni moins active dans son sari de Khaddar que dans ses sari de soie fine. «Si vous ne vous sentez pas gênée dans ce sari, vous pouvez aller n'importe où, assister à n'importe quelle réunion, en toute tranquillité»: ainsi s'exprima son grand-oncle Sir Rabindranath Tagore, en lui donnant sa bénédiction, lorsqu'il l'aperçut ainsi vêtue. Si je rapporte cet incident, c'est afin de démontrer que deux des personnes qui ont la réputation d'être les plus artistes de l'Inde ne trouvèrent rien dans le _Khaddar_ qui ne fût pas artistique. Voilà le tissu dont je veux introduire l'usage dans les familles cultivées de l'Inde, car de son emploi dépend le succès initial du mouvement _Swadeshi_. Pour moi, le _Khaddar_ est bien autrement artistique que la mousseline de Dacca à cause de tous les souvenirs qui s'y associent. Le _Khaddar_ fait vivre aujourd'hui ceux qui mouraient de faim. Il fait vivre des femmes que l'on a tirées d'une vie de honte, ou des femmes qui ne voulant pas travailler au dehors se querellaient entre elles faute d'avoir une occupation. Le _Khaddar_ a donc une âme, une personnalité. Celui qui le porte peut suivre le procédé de sa fabrication et remonter jusqu'à ceux qui l'ont fait. Si nos goûts n'étaient pas aussi avilis, nous préférerions le _Khaddar_ au calicot poisseux, même pendant l'été. Que ceux qui en portent maintenant, s'ils le veulent bien, témoignent de la vérité de ce que j'avance!
Il existe à présent un dépôt de _Khaddar_ au _Satyâgraha Ashram_. J'en ai amassé un stock bien supérieur à l'espace dont je dispose. Je prie donc les lecteurs de la _Jeune Inde_ de m'aider, en le faisant connaître dans leurs familles. Il va sans dire que l'_Ashram_ n'en tire aucun profit. Tout bénéfice réalisé sert au recouvrement des pertes faites au début, ou à la diminution du prix du _Khaddar_ provenant de régions où le prix en est plus élevé, car celui-ci varie. Je suis obligé de payer suffisamment les tisseurs à qui j'ai persuadé de reprendre leur ancienne occupation, pour qu'ils puissent vivre pour l'instant.
On peut employer le _Khaddar_ pour confectionner du linge, si l'on n'est pas disposé à s'en vêtir. Mais même si l'on ne tient pas à l'employer pour un usage personnel, on peut en faire des bonnets, des nappes, des sacs, des draps, des toiles à matelas, des sacs de voyage, des carpettes, des housses, etc. J'en fais teindre en rouge vif, en teinture _Swadeshi_. Cette teinture rend le _Khaddar_ plus résistant et moins salissant pour les tapis, la literie ou les sièges. Je conseillerais à ceux qui veulent aider cette industrie des pauvres et des déshérités, d'envoyer leur commande de _Khaddar_ au Directeur, Service du _Khaddar, Satyâgraha Ashram_ à Sabarmati.
PRIX COURANT
_Khadi chaîne et trame filées machine._
Double chaîne et double trame
Inches Rs As P Largeur 25 le yard. 0 9 0 » 27 » 0 9 6 » 30,8 » 0 10 0
_Khadi chaîne à la machine, trame filée à la main._
» 25,20 le yard. 0 9 6 » 8 » 0 8 0 » 24,20 » 0 8 0 _Khadi_ doublé » 0 8 6 _Khadi_ teint rouge » 0 8 6
_Khadi chaîne et trame filées à la main._
_Khadi_ 24 inches le yard. 0 8 0 » 27 » » 0 8 6
Pour le _Khadi_ lavé 0 0 6 en plus par yard.
NI SAINT NI HOMME POLITIQUE
Un aimable ami m'a envoyé la coupure ci-jointe du numéro d'avril de _East and West_:
«M. Gandhi a la réputation d'être un Saint; mais dans ses discours, il semble que ce soit l'homme politique qui domine. Il s'est beaucoup servi des _hartals_, et l'on ne peut nier que sous sa direction le _hartal_ ne soit en passe de devenir une arme politique puissante, unissant sur toute question ceux qui ont de l'éducation et ceux qui n'en ont pas. Le _hartal_ n'est pas dépourvu de désavantages. Il enseigne l'action directe; et l'action directe, si puissante soit-elle, ne travaille pas à l'union. M. Gandhi est-il absolument sûr de servir les injonctions les plus nobles d'_Ahimsâ_: ne faire aucun mal? Sa proposition de commémorer la tragédie du Jallianwala Bagh n'est pas de nature à faire naître l'harmonie. Ce fut un événement tragique où notre gouvernement se vit entraîné; mais ce souvenir amer mérite-t-il qu'on le conserve? Ne pourrait-on, pour commémorer cet événement, ériger un temple de la paix, qui aidât les veuves et les orphelins à bénir le nom de ceux qui sont morts, sans savoir pourquoi? Le monde est rempli de politiciens et de chicaneurs qui, au nom de patriotisme, empoisonnent chez l'homme ce qu'il y a de plus doux; comme résultat, nous avons des guerres, des haines et des crimes honteux, comme celui qui fit un abattoir du Jallianwa Bagh. Ne pouvons-nous à présent essayer d'une _symbiose_ plus large, telle qu'en prêchèrent Bouddha et le Christ, et amener l'univers entier à vivre heureux dans l'union. M. Gandhi semblait destiné à devenir l'apôtre d'un mouvement de ce genre; mais les circonstances sont en train de le contraindre à chercher le moyen d'exciter la résistance de groupes isolés. Il n'est pas trop tard pour qu'il entreprenne la mission plus vaste d'unir le monde entier!»
Je cite le passage en entier. En général, je ne tiens pas compte des critiques que l'on fait de moi ou de mes méthodes, sauf lorsque j'avoue m'être trompé, ou lorsque je veux insister sur les principes qui font l'objet de la critique. J'ai une double raison pour tenir compte de ce passage. Non seulement je tiens à élucider des principes qui me sont chers, mais je tiens également à témoigner mon estime à l'auteur de cette critique, que je connais et que j'ai admiré pendant de longues années, pour la beauté remarquable de son caractère. Le critique regrette de voir en moi un politicien, alors qu'il s'attendait à ce que je fusse un saint. Je trouve, pour commencer, que le mot «saint» devrait être rayé de la vie présente[63].
C'est un terme beaucoup trop sacré pour qu'on l'applique à n'importe qui, et surtout à quelqu'un comme moi, qui n'ai d'autre prétention que de chercher la vérité, qui sais si bien ce qui lui manque, qui se trompe et qui n'hésite jamais à le reconnaître, qui avoue franchement que, pareil à l'homme de science, il fait des expériences sur certaines vérités éternelles de la vie, mais qu'il ne peut même pas prétendre en être un, parce qu'il ne peut donner aucune preuve évidente de l'exactitude scientifique de ses méthodes, ni des résultats tangibles de ses expériences. Cependant, et quoiqu'en renonçant à la sainteté je désappointe l'attente du critique, je voudrais dissiper ses regrets, en lui répondant que le politicien n'a jamais influencé aucune de mes décisions, et que si je m'occupe de politique, c'est simplement parce qu'aujourd'hui la politique s'enroule autour de nous comme les replis d'un serpent dont on ne peut se dégager, quelque mal qu'on se donne. J'ai donc l'intention de lutter contre ce serpent, comme je l'ai fait consciemment, avec plus ou moins de succès, depuis 1894, et inconsciemment, ainsi que je l'ai découvert, depuis que j'ai l'âge de raison. Tout à fait égoïstement, comme je tiens à vivre en paix au milieu de l'orage déchaîné autour de moi, j'ai fait des expériences sur moi-même et sur mes amis, en introduisant la religion dans la politique. Permettez-moi de vous expliquer ce que j'entends par la religion. Ce n'est pas la religion Hindoue, à laquelle j'attache certainement plus de prix qu'à toute autre, mais la religion qui dépasse l'Hindouisme, qui transforme notre nature même, qui nous unit indissolublement avec la vérité qui est en nous et qui toujours purifie. C'est l'élément permanent de la nature humaine qui ne considère jamais le prix trop élevé lorsqu'il s'agit d'arriver à son expression complète, et qui laisse l'âme absolument inquiète tant qu'elle ne s'est pas découverte, tant qu'elle ne connaît pas son Créateur et qu'elle n'a pu apprécier le véritable rapport qui existe entre elle-même et son Créateur.
Voilà dans quel état d'esprit religieux je me trouvais lorsque j'ai pensé au _hartal_. Je voulus démontrer que ce ne sont pas les connaissances littéraires qui rendront l'Inde consciente de ce qu'elle est, ni qui uniront ceux qui sont instruits. Le _hartal_, comme par magie, éclaira l'Inde entière, le 6 avril 1919. Et sans l'interruption dont Satan fut cause, en soufflant la crainte à l'oreille d'un gouvernement conscient de ses torts, et qui incita à la colère un peuple qui y était préparé par sa défiance vis-à-vis du Gouvernement, l'Inde se fût élevée à une hauteur incomparable. Non seulement le _hartal_ avait été adopté par des foules nombreuses, dans un esprit absolument religieux, mais celui-ci devait être le prélude d'une série d'Actions directes.
Seulement mon critique déplore l'action directe, «parce qu'elle ne travaille pas à unir». Je suis tout disposé à discuter ce point. Rien, sur cette terre, n'a jamais été accompli sans action directe. Je n'ai pas voulu adopter l'expression «résistance passive», parce qu'elle est considérée comme l'arme des faibles. C'est l'action directe qui, dans l'Afrique du Sud donna des résultats, et des résultats si satisfaisants qu'ils ramenèrent le Général Smuts à la raison. En 1906 il était l'adversaire le plus implacable des aspirations indiennes. En 1914, il se montrait fier d'avoir fait tardivement justice en supprimant du Livre des Statuts une clause honteuse, laquelle, avait-il déclaré en 1909, ne serait jamais supprimée, parce que, disait-il alors, «l'Afrique du Sud ne tolérerait jamais l'abrogation d'une décision confirmée deux fois par le Parlement du Transvaal.» Et qui plus est, l'action maintenue pendant huit ans ne laissa subsister après elle aucune amertume, et ces mêmes Indiens qui avaient lutté si obstinément contre le Général Smuts se groupèrent autour de son drapeau en 1915, et se battirent sous ses ordres dans l'Afrique Orientale. A Champaran, ce fut l'action directe qui mit fin à des griefs séculaires. Se soumettre humblement, lorsqu'on est irrité par des injustices ou par une impuissance législative que l'on voudrait voir supprimée, non seulement ne contribue pas à unir, mais aigrit celui qui est faible, l'irrite et le dispose à saisir l'occasion d'éclater, lorsqu'elle se présente. En m'alliant au parti faible, en lui enseignant une action directe, ferme et inoffensive, je lui donne le sentiment d'être fort et d'être capable de défier la force physique. Il se sent fortifié par la lutte, reprend conscience et, sachant qu'en lui-même il trouvera le remède, il cesse de nourrir dans son sein l'esprit de vengeance et apprend à se montrer satisfait, si l'injustice à laquelle il veut remédier est réparée.
C'est dans cet ordre d'idées que je me suis permis de proposer un monument commémoratif pour le Jallianwala Bagh. L'auteur d'_East and West_ m'attribue l'intention d'avoir voulu suggérer ce qui ne m'était pas même venu à l'esprit. Il pense que je désire commémorer le crime commis au Jallianwala Bagh. Rien ne saurait être plus éloigné de ma pensée que de vouloir perpétuer le souvenir d'une action aussi noire. Sans doute, avant d'avoir obtenu ce à quoi nous avons droit, nous aurons une répétition de cette tragédie, et j'y préparerai la nation en faisant conserver pieusement la mémoire de morts innocents. Les veuves et les orphelins ont reçu et reçoivent des secours, mais nous ne pouvons «bénir le nom de ceux qui sont morts sans savoir pourquoi», si nous n'acquérons pas le terrain rendu sacré par le sang versé, pour y élever le monument convenable. Ce n'est pas afin qu'il serve à rappeler une action vile, si je puis faire autrement, mais afin de communiquer à la nation cet encouragement qu'il vaut mieux mourir faibles et non armés, et en victimes plutôt qu'en tyrans. Je voudrais que les générations futures se souviennent que nous qui avons été témoins de leur mort innocente n'avons pas avec ingratitude refusé de chérir leur souvenir. Ainsi que le fit remarquer Mrs Jinnah en donnant sa petite obole: «le monument nous fournira au moins l'excuse de vivre». En somme, c'est l'esprit dans lequel le monument sera élevé qui décidera de son caractère.
Quelle fut la plus vaste _symbiose_ que prêchèrent Bouddha et le Christ? Bouddha porta hardiment la guerre dans le camp ennemi et fit tomber à genoux les prêtres arrogants. Le Christ chassa les marchands et les changeurs du temple de Jérusalem et fit tomber sur les arrogants et les hypocrites les anathèmes du ciel. Tous deux étaient intensément partisans de l'action directe. Mais si le Christ et Bouddha châtièrent tous deux, derrière chacun de leurs actes se cachaient une bonté et un amour indéniables. Ils n'auraient pas levé la main contre un ennemi et auraient préféré se livrer qu'abandonner la Vérité, pour laquelle ils vivaient. Bouddha serait mort en résistant aux prêtres, si la noblesse de son amour n'avait pas suffi à la tâche de les faire plier. Le Christ mourut sur la croix et couronné d'épines, défiant tout l'Empire. Et si je soulève la résistance non-violente, je ne fais que suivre humblement le chemin tracé par les grands maîtres, que le critique a nommés.
Enfin, l'auteur de l'article s'en prend à ce que je groupe des unités; il voudrait que j'entreprisse la mission plus vaste d'unir le monde. Je lui ai dit, un jour que lui et moi nous trouvions réunis sous le même toit, que j'étais probablement plus cosmopolite que lui. Je m'en tiens à cette expression, à moins de grouper des unités, je ne parviendrai jamais à unir le monde entier. Tolstoï a dit un jour que si seulement nous consentions à ne pas nous occuper des taches de nos voisins, le monde s'en tirerait parfaitement, sans que nous fissions autre chose. Et si seulement nous pouvons aider nos proches voisins, en cessant d'en faire notre proie, le cercle d'unités groupées comme il faut grandira sans cesse jusqu'au moment où il se confondra avec le monde entier. Nul ne peut essayer d'en accomplir davantage. _Yatthaa pindhé thatthaa brahmandé_[64] est aussi vrai à l'heure présente qu'il y a des siècles, lorsque ces mots furent prononcés par quelque Rishi inconnu.
_12 mai 1920_
[63] La note suivante parue dans _la Jeune Inde_ donne quelques explications complémentaires sur la position de Gandhi:
«_Un Messager de Dieu._--Je viens de recevoir une coupure de journal, où l'on m'attribue l'honneur d'être un messager de Dieu et où l'on me demande si je prétends avoir reçu de Dieu certaines révélations particulières. J'ai déjà parlé des miracles que l'on me prête. Et quant à cette nouvelle fonction, il faut que je la désavoue. Je prie, comme tout bon Hindou. Je crois que nous pouvons tous devenir des messagers de Dieu, si nous cessons de craindre les hommes et ne cherchons que la Vérité de Dieu. Je crois fermement que je ne cherche pas autre chose que la Vérité de Dieu et que je n'ai plus aucune crainte des hommes. Je sens donc d'une façon certaine que Dieu est avec le Mouvement de Non-Coopération. Je n'ai aucune révélation de la Volonté divine. J'ai la foi absolue que Dieu se révèle chaque jour à tout être humain, mais que nous sommes sourds à la «_petite voix silencieuse_». Nous fermons les yeux et nous ne voyons pas la colonne de feu qui se trouve devant nous. Je sens son omniprésence. L'auteur de l'article peut faire comme moi.»
(_La Jeune Inde_, 25 mai 1921)
«_Un Blasphème._--Un correspondant m'écrit: «J'ai le regret de vous informer que l'on voit constamment des images de vous et d'autres chefs, représentés sous les traits de _Shri-Krishna_ et de _Pandavas_. N'allez-vous pas profiter de votre influence pour y mettre fin, car cela doit froisser les sentiments religieux d'un grand nombre pour qui, comme pour moi, _Shri-Krishna_ est non seulement un grand homme mais Dieu incarné?»
«Ce correspondant a toute ma sympathie. Je n'ai pas vu les gravures en question, mais je considère que c'est un blasphème de me représenter sous les traits de _Shri-Krishna_. Je n'ai pas la prétention d'être autre chose qu'un humble travailleur parmi beaucoup d'autres, pour une noble cause qui perdrait plutôt qu'elle ne gagnerait à la glorification de ses chefs. Une cause a de meilleures chances de réussir, lorsqu'on l'examine et qu'on la juge sur son propre mérite. Dans une société qui progresse, les moyens employés doivent toujours être considérés avant les hommes, qui ne sont après tout que des instruments imparfaits travaillant à leur propre réalisation. Je supplierai donc de toutes mes forces les enthousiastes ou les hommes d'affaires entreprenants d'observer le sens des proportions et de supprimer de la circulation toutes images de ce genre, dont l'intention est manifestement de blesser les susceptibilités profondément religieuses.»
(_La Jeune Inde_, 13 juillet 1921).
«_Mon Ambition._--Un correspondant persistant de Simla me demande si j'ai l'intention de former une secte et de prétendre à la divinité. Je lui ai répondu une lettre personnelle, mais il voudrait dans l'intérêt de la postérité que je le déclare publiquement. Je pensais avoir nié dans les termes les plus énergiques toute prétention à la divinité. Je prétends n'être qu'un humble serviteur de l'Inde et de l'humanité, et je voudrais mourir à son service. Je n'ai aucun désir de former une secte, j'ai réellement trop d'ambition pour me contenter seulement d'une secte qui me suive. Je ne représente aucune idée nouvelle. J'essaye de me laisser guider par la Vérité et de la représenter telle que je la connais. Je prétends certainement jeter une nouvelle lumière sur mainte vérité ancienne. J'espère que cette déclaration satisfera celui qui me questionne et d'autres comme lui.»
(_La Jeune Inde_, 25 août 1921.)
[64] Cette expression sanscrite signifie: «Comme il en est d'une boule de glaise, ainsi en est-il de tout l'univers...»
COMMENT ORGANISER
LA NON-COOPÉRATION
La meilleure façon de répondre aux critiques et aux craintes exprimées, au sujet de la Non-Coopération, est peut-être d'en établir un programme plus complet. Les critiques semblent s'imaginer que les organisateurs ont l'intention de mettre en action, d'un seul coup, tout ce qui a été projeté. A dire vrai, les organisateurs ont fixé quatre étapes définies et progressives. La première consiste à faire l'abandon de tous titres et à renoncer à toute fonction honorifique. S'il n'y a pas de résultat, ou si le résultat ne produit pas l'effet souhaité, on aura recours à la seconde. Celle-ci nécessite beaucoup de préparatifs préliminaires. Il est certain qu'on ne fera cesser le travail à un employé n'ayant pas les moyens de subvenir à ses besoins personnels et à ceux de sa famille, que si le Comité pour le Califat peut en assumer la charge. Tous les services ne seront pas invités à cesser le travail en même temps, et jamais aucune pression ne sera exercée sur un employé, pour l'obliger à abandonner le service du Gouvernement, de même qu'on ne touchera à aucun patron privé, pour la simple raison que le Mouvement n'est pas anti-Anglais. Il n'est même pas anti-Gouvernemental.
Il nous faut refuser de coopérer avec le Gouvernement, parce que le peuple ne doit pas se faire le complice d'une injustice, d'un serment violé,--de la profanation d'un profond sentiment religieux. Il va de soi que le mouvement sera retardé, si une pression indue s'exerce sur un employé, ou si un membre du Comité pour le Califat emploie la violence ou l'approuve. La seconde phase ne peut manquer de réussir complètement, si elle est adoptée par un nombre raisonnable de citoyens, car nul gouvernement, le gouvernement indien moins que tout autre, ne pourrait subsister si le peuple cessait de le servir. La troisième phase--le retrait des troupes et de la Police--est lointaine. Les organisateurs néanmoins ont voulu être justes, agir ouvertement, et se montrer au-dessus de tout soupçon. Ils n'ont pas voulu cacher au gouvernement ou au public une seule des mesures qu'ils se proposaient d'adopter, même en cas d'éventualité éloignée. La quatrième phase, c'est-à-dire le refus de payer les impôts, est plus lointaine encore. Les organisateurs reconnaissent que suspendre le payement des impôts généraux est fort dangereux. Il est probable qu'une certaine classe de gens impulsifs se verront aux prises avec la police. Aussi, les organisateurs ne s'y engageront pas, sans être absolument certains qu'il n'y aura aucune violence de la part du peuple.
J'admets, comme je l'ai déjà fait, que la Non-Coopération ne peut avoir lieu sans risques; mais les risques de l'indolence devant un problème grave sont infiniment plus grands que le danger de la violence, que peut faire naître l'organisation de la Non-Coopération. Ne rien faire est le moyen certain d'appeler la violence...
Ceux dont la cause est juste ne se sont jamais contentés d'une simple protestation. Certains sont morts pour elle. Peut-on s'attendre à ce qu'un peuple aussi fier que les Mahométans risque moins?
_9 juin 1920_
LA LOI DE LA SOUFFRANCE
Aucun pays ne s'est jamais élevé sans s'être purifié au feu de la souffrance. Pour que les blés poussent, il faut que le grain périsse. La vie sort de la mort. L'Inde peut-elle sortir de son esclavage, sans obéir à la loi éternelle de la purification par la souffrance?
Si l'on en croyait certains, l'Inde accomplirait évidemment sa destinée sans pénible labeur. Ils tiennent surtout à ne pas voir se renouveler les événements du mois d'avril 1919. Ils craignent la Non-Coopération, parce qu'elle entraînera la souffrance d'un grand nombre. Si Hampden s'était tenu ce raisonnement, il n'eût pas refusé de payer l'impôt pour la construction de navires, et Wat Taylor n'eût pas davantage élevé l'idéal de la rébellion. L'Histoire d'Angleterre et l'Histoire de France abondent en exemples d'hommes, qui continuèrent à poursuivre un but qui était juste, sans s'inquiéter de la souffrance entraînée par là. Ils ne s'attardaient pas à réfléchir si des gens ignorants allaient souffrir, sans le vouloir. Pourquoi prétendrions-nous écrire notre Histoire différemment? Nous pouvons, si nous le désirons, profiter des erreurs de nos prédécesseurs pour faire mieux; mais il nous est impossible de supprimer la loi de la souffrance, qui est inhérente à notre être. Le seul moyen de mieux faire serait, si possible, d'éviter qu'il y eût violence de notre côté, afin de hâter ainsi la marche du progrès et d'introduire dans les méthodes de souffrance une pureté plus grande. Si nous le voulons, nous pouvons prendre sur nous de ne pas contraindre le coupable, par la force physique, à plier devant notre volonté comme le font aujourd'hui les _Sinn Feiners_, ou bien, nous pouvons, par la coercition, obliger nos voisins à adopter nos méthodes, ainsi que certains l'ont fait pour le _hartal_. Le progrès dépend de la somme de souffrance endurée par la victime. Plus la souffrance est pure, plus le progrès est grand. C'est pourquoi le sacrifice de Jésus suffit à rendre libre un monde accablé de maux. Dans sa marche vers le but, il ne tint pas compte du prix de la souffrance imposée à son prochain, que celui-ci l'ait volontairement endurée ou non. C'est ainsi que les souffrances d'Harishandra suffirent à rétablir le royaume de la vérité. Il devait savoir que ses sujets souffriraient involontairement de son abdication. Il ne s'en inquiéta pas, parce qu'il ne pouvait pas faire autre chose que suivre la vérité.
J'ai déjà dit que je ne déplorais pas tant le massacre de Jallianwala Bagh que le meurtre d'Anglais commis par nous-mêmes et la destruction de biens. Les horribles événements d'Amritsar détournèrent l'attention publique d'horreurs plus grandes, quoique plus lentes, qui avaient lieu à Lahore, où par un lent procédé on tentait de dégrader les habitants. Mais avant de nous élever, nous aurons à supporter maintes fois des procédés semblables, jusqu'au jour où nous aurons appris à souffrir volontairement et à y trouver de la joie. Je suis convaincu que les habitants de Lahore n'ont jamais rien fait pour mériter les insultes cruelles qu'on leur a infligées; jamais ils n'ont fait de mal à un seul Anglais, jamais ils n'ont détruit de biens. Mais un maître obstiné était résolu à broyer l'esprit d'un peuple qui essayait de se débarrasser d'un bât qui le blessait. Et si l'on me disait que tout ceci arrive parce que j'ai prêché le _Satyâgraha_, je répondrais qu'en ce cas je n'en continuerai à le prêcher qu'avec plus de vigueur, et cela tant qu'il me restera du souffle pour le faire, et je dirais qu'à la prochaine occasion, ils devront répondre à l'insolence d'un O'Dwyer, non pas en ouvrant leurs boutiques sous la menace de ventes forcées, mais en laissant le tyran accomplir sa mauvaise action jusqu'au bout et vendre tout ce qu'ils possèdent, sauf leur âme indomptable. Les Sages de l'antiquité mortifiaient leur chair, pour que leur âme devînt libre et que leur corps pût supporter n'importe quelle souffrance infligée par des tyrans prétendant leur imposer leur volonté. Et si l'Inde désire retrouver son antique sagesse, si l'Inde veut éviter les erreurs de l'Europe, je supplierai ses fils et ses filles de ne pas se laisser tromper par de belles phrases, par les subtilités qui nous emprisonnent, par la crainte des souffrances que l'Inde devra peut-être endurer, mais de considérer ce qui arrive aujourd'hui en Europe et de se rendre compte ainsi qu'il nous faudra souffrir comme l'Europe a souffert, mais non pas faire souffrir les autres. L'Allemagne voulait dominer l'Europe, et les Alliés voulaient faire de même, en écrasant l'Allemagne. L'Europe n'a rien gagné à la chute de l'Allemagne. Les Alliés se sont montrés tout aussi faux, tout aussi cruels, tout aussi avides que l'Allemagne le fut ou l'eût été. L'Allemagne ne serait pas tombée dans l'exagération (hypocritement dévote), que l'on remarque dans un grand nombre des actions des Alliés.
L'erreur que j'ai déplorée l'an dernier ne se rapportait pas aux souffrances infligées au peuple, mais aux fautes qu'il a commises, à la violence employée, toutes choses provenant de ce qu'il n'avait pas suffisamment compris le Message du _Satyâgraha_. Quel est donc le sens de la Non-Coopération, selon la loi de la Souffrance? Il nous faut accepter volontairement les pertes et les désagréments que nous causera l'obligation de retirer notre appui à un gouvernement qui agit contrairement à notre volonté. Le pouvoir et la fortune sont des crimes, sous un gouvernement injuste. «La pauvreté, en ce cas, dit Thoreau, est une vertu». Il se peut que, dans la période de transition, nous commettions des fautes, que certaines souffrances soient infligées, que nous aurions pu éviter. Tout cela est préférable à l'émasculation de la nation.
Il nous faut refuser d'attendre que le mal soit réparé, que le coupable ait conscience de son iniquité. Il ne faut pas que nous continuions à participer au mal, parce que nous avons peur de souffrir ou de faire souffrir les autres. Nous devons combattre le mal, en cessant d'aider directement ou indirectement celui qui fait le mal.
Lorsqu'un père commet une injustice, le devoir de ses enfants est de quitter le toit paternel; lorsque le directeur d'une institution dirige son école d'après des principes contraires à la morale, le devoir des élèves est de quitter l'école; lorsque le président d'une corporation est corrompu, le devoir des membres de la corporation est de n'avoir aucun rapport avec lui et de s'écarter de sa corruption. Il en est de même lorsqu'un gouvernement commet une grave injustice: celui qui en est le sujet doit lui retirer sa coopération entière ou partielle, jusqu'à ce qu'il l'ait amené à renoncer à son injustice. Dans chacun de ces cas imaginés par moi, il y a un élément de souffrance physique ou morale. La liberté ne saurait s'acquérir qu'à ce prix.
_16 juin 1920_
DEVOIR DES HABITANTS DU PENDJAB
Le _Leader_ d'Allahabad mérite qu'on le félicite d'avoir publié la correspondance qu'il a reçue au sujet de M. R. Bosworth Smith, l'un des officiers responsables de l'application de la loi martiale et contre lesquels les plaintes de mauvais traitements répétés et persistants sont des plus amères. D'après cette correspondance, il paraîtrait qu'au lieu d'être destitué, Mr Bosworth Smith aurait reçu de l'avancement. Quelque temps avant la mise en vigueur de la loi martiale, Mr Bosworth Smith avait été suspendu de ses fonctions; or non seulement on lui avait rendu son poste de _Deputy Commissioner_[65], mais on l'avait investi de nouveaux pouvoirs le chargeant de faire appliquer le paragraphe 30 du Code Criminel. Depuis son arrivée, la malheureuse population de l'Inde vit sous un régime de terreur et de tyrannie. Notre correspondant ajoute: «J'emploie ces deux mots avec intention, afin de bien exprimer ce que je veux dire». J'extrais de sa lettre quelques passages qui jettent un peu de lumière et qui expliquent ce qu'il entend par terreur et tyrannie. «Lorsqu'il s'agit de plaintes privées, il n'en prend jamais note... Le rapporteur les inscrit à la fin de la séance, et le lendemain le magistrat les signe. Que le rapport soit ou non en faveur du plaignant, le magistrat n'y jette jamais les yeux; ces plaintes sont réservées sans avoir été jugées convenablement. En ce qui concerne les _Challans_ de la police, ceux qui plaident pour les accusés n'ont pas l'autorisation de communiquer avec les prisonniers en jugement, qui sont sous la garde de la police. Ils n'ont pas le droit de contre-examiner les témoins à charge... Des questions suggérant les réponses sont posées aux témoins de l'accusation... De cette façon, toute une histoire accusatrice se trouve mise dans la bouche des témoins de la police. Les témoins à décharge, bien qu'appelés, ne sont pas autorisés à être interrogés par les avocats de la défense... N'importe quel fonctionnaire d'un «Cantonnement» n'a qu'à écrire le nom d'un habitant du «Cantonnement» sur un chiffon de papier et lui donner l'ordre de comparaître le lendemain devant le tribunal pour qu'il y soit obligé: c'est une sommation... S'il ne se présente pas, il reçoit un mandat d'arrêt.» La lettre en question cite bien d'autres exemples de ce genre qui mériteraient d'être publiés; mais ceci suffit pour expliquer ce que veut dire l'auteur. Permettez-moi d'examiner un peu la conduite de ce fonctionnaire pendant l'application de la Loi Martiale. C'est lui qui jugea en bloc et condamna, après un jugement qui n'était qu'une farce. Des témoins ont déclaré qu'il convoquait les gens et les forçait à faire de fausses dépositions, qu'il soulevait le voile des femmes, les insultait en les appelant chiennes, ânesses, qu'il crachait sur elles. C'est lui qui fit endurer aux plaignants innocents de Shekhupera une persécution impossible à décrire. Mr Andrews a mené une enquête personnelle, au sujet des plaintes qui ont été faites contre ce fonctionnaire, et en est venu à cette conclusion qu'il n'est pas de fonctionnaire qui ait plus mal agi que Mr Smith... Sa déposition au Comité Hunter témoigne d'un mépris absolu de la vérité; et voilà l'homme qui vient de recevoir de l'avancement! La question est de savoir ce qu'il fait au service du gouvernement et pourquoi il n'a pas été mis en jugement, pour avoir maltraité et insulté des hommes et des femmes innocents.
Je vois que l'on voudrait que le Général Dyer et Sir Michael O'Dwyer fussent poursuivis. Je ne m'arrêterai pas à examiner si la chose est possible. J'ai regretté de voir que M. Shastri était de cet avis. Si les Anglais le faisaient d'eux-mêmes, je considérerais que ces poursuites attestent leur désapprobation de l'atrocité commise au Jallianwala Bagh. Mais je ne dépenserais certainement pas un liard en vaine tentative pour faire condamner ces hommes. Le public doit sûrement connaître assez l'esprit anglais. La presse anglaise presque tout entière conspire pour protéger ces coupables envers l'humanité. Je n'ai aucun désir d'aider à en faire des héros, en me joignant à ceux qui réclament leur mise en accusation. Une destitution qui s'impose d'une façon autrement péremptoire est celle de Mr Bosworth Smith, _Deputy Commissioner_, de Rai Shri Ram et de quelques autres dont le nom a été donné dans le rapport du Sous-Comité du Congrès. Quelque méprisable que soit le Général Dyer, je considère que Mr Smith l'est bien davantage et que les crimes qu'il a commis sont bien autrement sérieux que le massacre du Jallianwala Bagh. Le Général Dyer croyait de bonne foi qu'effrayer le peuple en tirant dessus était l'acte d'un soldat. Mais Mr Smith fut cruel, vulgaire et vil, _gratuitement_. Si tous les faits qu'on lui reproche sont exacts, il n'y a absolument rien d'humain en lui. Il n'a pas comme le Général Dyer le courage d'admettre ce qu'il a fait. Quand on lui demande des explications, il se dérobe. Ce fonctionnaire conserve le pouvoir d'infliger sa présence à des gens qui ne lui ont rien fait et de continuer à déshonorer l'autorité qu'il représente.
Que fait le Pendjab pour remédier à ces choses? N'est-ce point le devoir très net de tout habitant du Pendjab de ne pas avoir de cesse tant que Mr Smith et ses pareils ne seront pas destitués. Les chefs du Pendjab auront recouvré leur liberté en vain s'ils ne l'emploient pas à purger l'administration de Mr Bosworth Smith et Compagnie. Je suis persuadé que s'ils veulent entreprendre une action résolue, ils seront soutenus par l'Inde entière. Je me permets de leur suggérer que la meilleure façon de se rendre capables d'envoyer le Général Dyer à la potence, c'est de remplir le devoir plus pressant et plus facile de mettre fin au mal que continuent à faire ces fonctionnaires, contre lesquels ils ont réuni des témoignages écrasants.
_23 mars 1920._
[65] Magistrat.
LE COMITÉ DE NON-COOPÉRATION
Il semble exister nombre de malentendus et d'idées fausses au sujet du Comité de Non-Coopération, nommé par le Comité pour le Califat, le 3 courant, à Allahabad. Un ami qui se trouvait à la réunion nous écrit pour nous dire que le Comité fut formé dans l'intention de mettre en vigueur la Non-Coopération et pour agir en toute circonstance s'y rapportant, comme s'il représentait la population musulmane de l'Inde entière, même au cas de remontrances présentées aux autorités. Que ceci dépasse les attributions du Comité, c'est ce que cet article va démontrer.
Ainsi que je l'indiquai, en proposant la formation du Comité, celui-ci doit s'assurer des désirs de la nation au sujet de la Non-Coopération et les faire exécuter. Il est un corps représentatif et possédant pleins pouvoirs; mais il n'est pas exact de dire--ce n'est pas son objet d'ailleurs--qu'il représente tout ce qu'il y a de meilleur dans l'opinion musulmane ou ce qui compte le plus. Par exemple, il ne représente pas la noblesse titrée de l'Islam. Cela ne concerne point le Comité. On l'a restreint exprès à un nombre de membres pouvant se consacrer entièrement à la tâche d'organiser la Non-Coopération et de s'assurer l'obéissance aux ordres donnés, la discipline et la Non-Violence. C'est un Comité de travailleurs pour la cause. On ne peut s'attendre à ce que toute l'Inde musulmane soit également éclairée sur la Non-Coopération. Certains doutent de son efficacité, d'autres la considèrent comme un remède à l'eau de rose, un certain nombre la trouvent trop énergique pour l'Inde dans son état actuel. Ils déclarent que l'Inde n'a pas encore atteint la force de sacrifice nécessaire pour réussir. Les membres du Comité ne représentent pas et ne renferment pas ces éléments de doute, bien que par ailleurs ces derniers puissent avoir plus d'influence que certains musulmans faisant partie du Comité. Celui-ci est uniquement composé de membres ayant une foi profonde dans la Non-Coopération, et qui tout en étant convaincus n'exigeront pas de la nation des sacrifices supérieurs à ses forces; ils essayeront seulement de la mener, avec son programme, jusqu'où elle est capable d'aller; mais tout en agissant ainsi, ils n'hésiteront pas à aller eux-mêmes hardiment de l'avant et à entraîner ceux qui sont disposés à les suivre. Ce Comité, qui débute par conséquent sans réputation aucune, doit s'en faire une par son travail et par les résultats obtenus. Il ne saurait durer s'il ne fait rien ou si ayant travaillé, il n'aboutit à rien.
Il n'a aux yeux des étrangers aucune qualité représentative. Pour ceux-ci, Shaukat Ali est un homme aimable, mais un fanatique enragé, n'ayant d'empire sur personne; Hasrat Mohani, un homme inutile qui ne pense qu'au _Swadeshi_; le Dr Kitchlew, un homme d'hier qui ne possède aucune expérience du monde extérieur au-delà d'Amritsar. On peut en dire autant de la plupart des autres. Je suis assurément un individu supérieur, mais après tout un toqué, et un intrus par-dessus le marché. Une pétition signée du Comité n'aura guère de poids auprès du monde extérieur, si elle doit dépendre de l'influence des signataires. Cela ne veut pas dire que le Comité n'en présentera aucune. Il en présentera certainement, lorsque la rapidité d'action sera essentielle ou lorsque pour certaines raisons de convenances, d'autres ne seront pas disposés à signer. A dire vrai, recueillir des signatures pour d'importantes pétitions sera un des moyens de sonder l'opinion publique; et on s'assurera ainsi de l'esprit de sacrifice dans l'élite du pays. Pour les masses et pour l'action intérieure, le Comité a une grande valeur représentative. Il serait probablement difficile de découvrir deux hommes représentant mieux l'opinion musulmane que Shaukat Ali et Hasrat Mohani. Les autres, bien que moins connus, ont été choisis pour les qualités, qu'on leur connaît, de force, de patience, de calme, de franchise, de courage devant les difficultés.
On a prétendu que je devrais être à la tête du mouvement. Cette déclaration n'est vraie qu'en partie[66]. Ce n'est pas par esprit d'humilité que je le dis, mais parce que c'est rigoureusement exact. Si la croyance que je dirige le mouvement se répandait, cela pourrait lui être fatal. Je le dirige en ce sens que, pour l'instant, je suis celui dont les conseils sont les plus appréciés et qui, plus que quiconque, a résolu de faire aboutir le programme de Non-Coopération. Mais je n'ai pas la prétention de représenter l'opinion musulmane. Je puis seulement essayer de l'interpréter. Seul, il me serait impossible d'entraîner des masses musulmanes, et si j'essayais de vouloir discuter, à propos de religion, avec la meilleure opinion musulmane, je me verrais dûment hué par un auditoire mixte. Seulement si j'étais Musulman, je ne craindrais point de discuter certaines questions devant une assemblée musulmane, même si je devais tenir tête à un grand nombre. Je considère que je suis un travailleur avisé; ma sagesse consiste en un sentiment très net de ce qui me manque. J'espère que je ne dépasse jamais mes limites; en tout cas ce n'est jamais consciemment. Il faut que tout Musulman intelligent se rappelle ce qui me manque et à quoi se bornent mes fonctions. L'ignorer serait fatal au succès du mouvement. Il ne faut pas qu'en m'associant avec le mouvement, je rende les travailleurs pour la Cause indolents et indifférents. Mon association avec le mouvement pour donner de bons résultats doit être la source d'une attention plus grande, d'un sentiment de responsabilité plus fort, d'une ardeur au travail supérieure et d'une activité plus efficace. Je puis élaborer des plans, mais leur exécution doit toujours demeurer entre les mains des travailleurs musulmans. Il faut que le mouvement soit organisé et dirigé par eux, avec l'aide d'amis comme moi, mais aussi sans leur aide s'il est nécessaire. Il ne faut pas s'attendre à ce que je forme des Non-Coopérateurs, les chefs musulmans seuls le peuvent. Quelle que soit l'étendue du sacrifice chez moi, elle ne peut produire dans le monde musulman l'esprit de Non-Coopération, c'est-à-dire de sacrifice, pour des questions religieuses. Il faudra que les chefs musulmans montrent cet esprit en eux-mêmes, avant que la masse le développe en elle.
Et maintenant, il m'est facile de répondre à la question: «Pourquoi n'y a-t-il pas d'Hindous au Comité?»--Le Comité suprême ne peut être composé que de Musulmans. Je considère que ma présence même est un mal, mais un mal nécessaire, à cause de mes connaissances particulières. Je suis un spécialiste de la Non-Coopération. Je l'ai expérimentée avec succès. La résolution de Non-Coopération fut conçue par moi, à la conférence de Delhi. Je fais donc partie du Comité comme spécialiste, et non parce que je suis Hindou. Mes fonctions sont uniquement celles de conseiller. Que je sois un Hindou convaincu, persuadé que tout Hindou doit considérer de son devoir de soutenir les Musulmans jusqu'au bout de la Non-Coopération, c'est assurément un avantage pour le Comité. Mais cet avantage était à sa disposition, que j'en fisse partie ou non.
Puisque j'examine en ce moment les relations des Hindous avec le Mouvement pour le Califat, j'aimerais en profiter, quitte à me répéter, pour établir ma position bien nettement.
La réclamation des Musulmans me paraissant juste, j'ai l'intention de me joindre à eux jusqu'au bout de la Non-Coopération. Et je considère que cette attitude est absolument compatible avec la fidélité que je dois à la Grande-Bretagne. Seulement, je ne suivrais pas les Musulmans dans une campagne de violence. Je ne pourrais, par exemple, favoriser une invasion de l'Inde par l'Afghanistan, en vue d'obtenir de meilleures conditions de paix. A mon avis, le devoir d'un Hindou est de résister à toute incursion dans l'Inde, quand bien même ce serait dans le but mentionné plus haut. De même que son devoir est d'aider ses frères musulmans à obtenir satisfaction à leur juste demande, par la Non-Coopération ou par quelque autre forme de souffrance, si grande soit-elle, tant qu'elle ne risque pas de faire perdre à l'Inde sa liberté et n'inflige de violence à personne. J'ajouterai que je me suis jeté à corps perdu dans la Non-Coopération, ne fût-ce que pour éviter un conflit armé de ce genre.
_23 juin 1920_
[66] Les rapports de Gandhi avec le mouvement sont expliqués en détail, dans la fameuse lettre qu'il adressa au Vice-Roi, pour l'inauguration de la Non-Coopération. Il écrit:
«Votre Excellence,
«Comme dans une certaine mesure vous m'avez honoré de votre confiance et que je souhaite sincèrement le bien de l'Empire Britannique, je considère que je dois à Votre Excellence de lui expliquer, et par son intermédiaire, d'expliquer aux ministres de Sa Majesté, mon attitude au sujet de la question du Califat.
«Tout à fait au début de la guerre, alors que j'organisais à Londres un Corps d'Ambulanciers, la question du Califat commençait déjà à m'intéresser. Je sentis combien le petit monde musulman de Londres était ému, lorsque la Turquie décida de mêler son sort à celui de l'Allemagne. Lorsque je rentrai aux Indes en janvier 1915, je retrouvai chez les Musulmans que je rencontrai la même inquiétude ardente. Elle devint intense, lorsque la nouvelle des traités secrets se répandit. Leur esprit s'emplit de méfiance, et le désespoir s'empara d'eux. Déjà à cette époque, je conseillai à mes amis musulmans de ne pas se laisser aller au désespoir, mais d'exprimer leur crainte et leurs espérances, d'une façon disciplinée. Il faut admettre que pendant ces cinq années dernières l'Inde musulmane a su remarquablement se contenir et que les chefs ont su conserver sur les sections turbulentes de la communauté une autorité absolue.
«Les conditions de la paix et la défense qu'en a prise Votre Excellence donnèrent aux Musulmans de l'Inde un coup dont ils se remettront difficilement. Les conditions violent toutes les promesses ministérielles et ne tiennent aucun compte des sentiments musulmans. Je considère qu'étant un Hindou sincère, désirant conserver avec mes compatriotes musulmans les rapports les plus amicaux, je serais un fils indigne de l'Inde si je ne les soutenais, à l'heure de l'épreuve. Leur cause, à mon humble opinion, est juste. Ils déclarent que si l'on respecte leurs sentiments, il ne faut pas «punir» la Turquie. Les soldats musulmans ne se sont pas battus pour infliger à leur propre Calife une punition, ni pour le priver de ses territoires. Pendant la durée entière de ces cinq années, l'attitude des Musulmans a été conséquente avec elle-même.
«Mon devoir envers l'Empire, auquel je dois fidélité, m'oblige à combattre la violence cruelle faite aux sentiments musulmans. Autant qu'il m'est possible d'en juger, la plupart des Hindous et des Musulmans ne croient plus à la justice et à l'honneur britanniques. Le rapport de la majorité du Comité Hunter, la dépêche de Votre Excellence à ce sujet et la réponse de M. Montague n'ont fait qu'augmenter la méfiance.
«Etant donné ces circonstances, il n'y a pas d'autre parti à prendre, pour un homme comme moi, que de rompre tout rapport avec l'administration britannique ou, si je crois encore à la supériorité de sa constitution sur les autres actuellement en vigueur, d'adopter les moyens qui me permettront de réparer le mal qui a été accompli et de faire renaître ainsi la confiance. Je n'ai pas cessé de croire à cette supériorité et je ne désespère pas que d'une façon quelconque justice soit faite si nous savons nous montrer suffisamment capables de souffrir. En vérité, mon opinion sur cette Constitution, c'est qu'elle ne vient en aide qu'à ceux qui s'aident eux-mêmes. Je ne crois pas qu'elle protège les faibles. Elle laisse une entière liberté aux forts, pour qu'ils conservent et développent leur force. Sous cette Constitution, les faibles sont écrasés.
«C'est donc parce que j'ai foi dans la Constitution Britannique que j'ai conseillé à mes amis Musulmans de retirer leur concours au Gouvernement de Votre Excellence, et aux Hindous de se joindre à eux, si les conditions de la paix ne sont pas révisées et réglées d'après les promesses solennelles faites par les Ministres et d'accord avec les sentiments musulmans.
«Trois moyens s'offraient aux Musulmans pour montrer énergiquement leur désapprobation de l'injustice extrême dont les Ministres de sa Majesté s'étaient rendus complices, s'ils n'en ont pas été réellement les auteurs; ce sont:
1º Avoir recours à la violence.
2º Conseiller l'émigration en masse.
3º Ne pas être complice de l'Injustice, en refusant de coopérer avec le Gouvernement.
«Votre Excellence doit savoir qu'il fut un temps où les plus hardis, quoique les moins réfléchis des Musulmans, étaient en faveur de la violence; et l'«_Hijrat_» (émigration) n'a pas encore cessé d'être un cri de guerre. J'ose prétendre qu'à force de raisonner avec patience, je suis parvenu à détourner le parti de la violence de ses façons de procéder. J'avoue que je n'ai pas réussi (je ne l'ai même pas essayé) à le détourner de la violence pour des raisons morales, mais pour des raisons utilitaires. Le résultat fut en tout cas pour l'instant d'empêcher la violence. Le parti de l'Hijrat a été réprimé, mais son activité n'a pas été complètement anéantie. Je suis persuadé qu'aucune répression n'eût pu empêcher une éruption violente, si le peuple ne lui avait opposé une forme d'action directe qui demandait un sacrifice considérable et qui assurait le succès, une fois adoptée largement par le public. La Non-Coopération était la seule manière digne et constitutionnelle d'une action directe de ce genre. Car c'est un droit reconnu de temps immémorial que le sujet peut refuser son aide au maître qui gouverne mal.
«J'admets cependant qu'il y a de grands risques à ce que la Non-Coopération soit entreprise par des masses. Mais dans une crise comme celle que traversent les Musulmans, il n'existe pas de mesure sans risques qui puisse amener le résultat désiré. Ne pas courir de risques à présent, c'est en provoquer de bien plus grands, sinon la destruction virtuelle de la Loi et de l'Ordre.
«Il reste cependant un moyen d'échapper à la Non-Coopération. La délégation musulmane a demandé à Votre Excellence de diriger vous-même l'agitation, ainsi que l'a fait votre distingué prédécesseur, au moment des difficultés Sud-Africaines. Mais si vous trouvez que cela vous est impossible et si la Non-Coopération devient une nécessité absolue, j'espère que Votre Excellence me fera l'honneur de croire que ceux qui ont suivi mes conseils et moi-même sommes guidés uniquement par un sentiment rigoureux de notre devoir.
«J'ai l'honneur de demeurer le fidèle serviteur de Votre Excellence.
M. K. GANDHI.»
PROGRAMME DE NON-COOPERATION
Comment agir et quand.
Détails sur la première phase.
On a posé au Comité de Non-Coopération un grand nombre de questions pour savoir ce qu'il espérait faire et quelles étaient les méthodes à adopter pour commencer la Non-Coopération.
Le Comité désire faire bien comprendre que tout en s'attendant à ce que chacun réponde absolument à sa demande, il souhaite également entraîner les membres les moins résolus. Il veut enrôler la sympathie passive, sinon la coopération active du pays tout entier.
Par conséquent ceux qui ne pourraient faire de sacrifice physique peuvent aider en souscrivant, ou en travaillant pour le mouvement.
Si la Non-Coopération devient nécessaire, voici ce que le Comité a décidé pour la première phase:
1. Abandon de tous titres et postes honorifiques.
2. Refus de participer aux emprunts du Gouvernement.
3. Refus, de la part des avocats et hommes de loi, d'exercer leur profession. Règlement de tous les litiges par arbitrage privé.
4. Boycottage des Ecoles du Gouvernement par les parents.
5. Boycottage des Conseils Réformés.
6. Refus de prendre part aux réceptions du Gouvernement et autres cérémonies semblables.
7. Refus d'accepter tout poste militaire ou civil en Mésopotamie, ou de s'engager pour servir dans l'armée, particulièrement dans les territoires turcs actuellement administrés, en violation des promesses qui ont été faites.
8. _Répandre le Swadeshi._ Pousser vigoureusement au progrès du _Swadeshi_, en amenant les gens, au moment de cet éveil religieux et national, à se rendre compte que leur premier devoir envers leur pays est de se montrer satisfaits de ce qu'il produit et de ce qu'il manufacture.
Il faut faire progresser le _Swadeshi_, sans attendre le 1er Août. C'est une règle de conduite éternelle qu'on ne devra pas abandonner, même lorsque l'accord sera fait.
Il sera bon, dès maintenant de n'accepter ni poste civil, ni poste militaire, et de cesser de souscrire à tout emprunt du Gouvernement ancien ou récent.
Quant au reste, il faut se rappeler que la Non-Coopération ne commence pas avant le 1er Août prochain.
Nous faisons et ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour éviter d'avoir recours à une rupture aussi sérieuse avec le Gouvernement, en demandant avec instance aux Ministres de Sa Majesté de réclamer la révision d'un traité qui a été universellement condamné.
Ceux qui ont conscience de leur responsabilité et de la gravité de la cause n'agiront pas isolément, mais de concert avec le Comité. Le succès dépend entièrement d'une Non-Coopération disciplinée et concertée; et celle-ci est subordonnée à une stricte obéissance aux instructions, au calme et à l'absence totale de violence.
_14 juillet 1920._
LA LOI DES MAJORITÉS
Mrs Besant a lu le compte-rendu du discours que j'ai fait à la Réunion organisée au Pendjab par les Ligues pour le Home Rule de l'Inde et l'Union Internationale de Bombay; et, voyant que j'ai réclamé des poursuites contre le Général Dyer et la mise en accusation de Sir Michael O'Dwyer, elle demande comment j'ai pu proposer une motion dont je n'avais pas approuvé les termes. M. Shastriar s'est également montré inquiet de cet acte. Je n'ai eu sous les yeux aucun résumé de mon discours et ne puis dire par conséquent s'il a été convenablement reproduit. Comme j'ai parlé en gujerati, il est possible que la traduction donnée soit infidèle. Je vais essayer d'expliquer moi-même ma position. Je le fais volontiers, car j'estime que le principe soulevé par ces deux grands chefs est fort important.
On m'a souvent accusé d'avoir un caractère inflexible. On m'a dit que je ne voulais pas m'incliner devant la décision de la majorité. On m'a accusé d'être un autocrate... Je me flatte au contraire d'être de nature souple pour tout ce qui n'est pas d'importance vitale. J'ai horreur de l'autocratie. J'attache beaucoup trop de valeur à ma propre liberté et à ma propre indépendance pour ne pas les chérir chez autrui. Je ne désire pas qu'un seul être me suive, si je n'ai pas fait appel à sa raison. Je suis si peu conventionnel que j'irais jusqu'à renier la divinité des plus antiques _Shastras_, s'ils ne pouvaient convaincre ma raison. Mais l'expérience m'a démontré que, pour vivre dans la société et pour conserver mon indépendance, il me faut limiter l'indépendance absolue aux questions qui sont de la plus haute importance. Dans toutes les autres qui n'obligent pas à sacrifier sa religion ou son code moral, il faut s'incliner devant la majorité. Dans le cas présent, j'ai trouvé la possibilité d'expliquer mon attitude. Le pays a eu de nombreux exemples de ma nature inflexible. Elle était heureuse d'avoir une occasion de pouvoir céder sans danger. Je n'ai pas cessé de croire que le pays a tort de réclamer la poursuite du Général Dyer et la mise en accusation de Sir Michael. Mais ceci est l'affaire des Anglais. Mon but est de m'assurer que ceux qui ont fait le mal quittent le service du Gouvernement. Rien de ce que j'ai vu depuis n'a fait changer mon opinion à ce sujet. Et c'est ce que j'ai dit clairement, à la réunion même, où j'ai proposé la motion. Je l'ai proposée, parce qu'il n'y a rien d'immoral à demander des poursuites contre le Général Dyer. Le pays a le droit de le faire. Le Sous-Comité du Congrès avait déclaré que l'abandon de ce droit serait assurément utile au bien de l'Inde. Je croyais par conséquent ma position tout à fait claire, à savoir: que j'étais toujours opposé à l'idée de poursuite, mais que néanmoins je n'avais aucune objection à proposer la motion, puisque celle-ci ne pouvait par elle-même faire aucun mal.
J'admets cependant que c'était une expérience dangereuse que de prendre cette résolution, pendant la crise que nous traversons. Tandis que nous élaborons de nouvelles règles de conduite pour le public et que nous essayons d'instruire, d'influencer et de guider les masses, il est dangereux de rien faire qui puisse les déconcerter ou nous donner l'apparence de «nous humilier devant la multitude». Je crois qu'à l'heure présente, il vaut mieux être qualifié d'obstiné et d'autocrate que d'avoir seulement l'air d'être influencé par la multitude, et de désirer son approbation. Ceux qui prétendent diriger les masses doivent résolument se refuser à se laisser mener par elles, si l'on veut éviter le règne de la populace déchaînée et si l'on désire pour le pays un progrès bien ordonné. Je crois que non seulement il est insuffisant de protester simplement de ses opinions et de se soumettre à l'opinion générale, mais qu'il est _nécessaire_ dans les questions d'importance vitale que les chefs agissent en sens inverse de l'opinion de la masse, si cette opinion ne se recommande pas à leur raison.
_14 juillet 1920._
BOYCOTTAGE DES CONSEILS
Pundit Rambhuji Dutt Chaudhry s'est rangé parmi les adversaires de Lala Lajpat Rai au sujet du boycottage des Conseils. Madras est divisé, la plupart des chefs Nationalistes semblent peu disposés à boycotter les Conseils. Le _Mahratta_ s'est déclaré contre cette mesure dans un article où il donne des arguments très justes. Ses raisons pour s'opposer au boycottage sont au nombre de deux. 1º Si les Nationalistes s'abstiennent, les Modérés auront tous les sièges. 2º Puisque nous avons fait quelque progrès avec les Conseils législatifs il est probable que nous en ferons davantage, lorsque les représentants du peuple auront des pouvoirs plus étendus.
La première raison ne fait guère honneur à un grand parti populaire. S'il est mauvais de faire partie des Conseils, pourquoi les Nationalistes seraient-ils jaloux d'y voir entrer les Modérés? Doivent-ils participer au mal parce que les Modérés ne veulent pas s'abstenir? ou bien se dit-on que le mal ne pourrait être évité que si tous s'unissent pour le boycottage? Dans ce cas c'est montrer une ignorance totale du principe du boycottage. Nous boycottons une institution soit parce qu'elle nous déplaît, soit parce que nous ne voulons pas collaborer avec ceux qui la dirigent. Cette dernière raison seule est en cause pour les Conseils, et je déclare que dans un certain sens nous coopérons en en faisant partie, même si notre but est de faire de l'obstruction. La plupart des institutions, et particulièrement le Conseil Législatif Britannique, prospèrent malgré l'obstruction, et les obstructions disciplinées des Irlandais n'ont guère fait d'impression sur la Chambre des Communes. Les Irlandais n'ont pas obtenu le _Home Rule_ qu'ils désiraient. Le _Mahratta_ prétend que faire de l'obstruction serait de la Non-Coopération active et agressive. Je me permets d'y contredire. Selon moi c'est témoigner un manque de confiance en soi, c'est-à-dire en sa doctrine. On doute et on périt. Je ne crois pas que les chefs anglais ou Modérés puissent envisager avec tranquillité un boycottage nationaliste des Conseils. Nous voici face à face avec la réalité. Un seul Modéré tiendra-t-il à faire