Part 1
DES POSTES
EN GÉNÉRAL, ET PARTICULIÈREMENT EN FRANCE,
PAR CHARLES BERNEDE.
[Illustration: QUI PEDIBUS VOLUCRES ANTE IRENT CURCIBUS AURAS. DECURSIO.]
PARIS, A LA LIBRAIRIE DE RAYNAL, RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS, N.º 13. 1826.
IMPRIMERIE DE MELLINET-MALASSIS, A NANTES.
AVANT-PROPOS.
Les postes, créées dans l’intérêt général, n’ont point cessé, depuis leur fondation, de faire partie des institutions sur lesquelles la société est établie. Toujours dirigées vers un but unique, invariables dans leur marche, constantes dans leurs résultats, l’expérience n’a fait qu’ajouter aux avantages qu’elles promettaient aux peuples chez lesquels elles se sont successivement introduites. C’est par elles encore, comme à leur origine, que les princes veillent au maintien de leur puissance, les individus à la conservation de leurs droits, et les nations à l’accroissement de leur prospérité. Tout ce qui se passe sur les points les plus opposés du globe ne peut échapper à la connaissance des monarques, aux vastes conceptions de l’homme d’état, et aux combinaisons multipliées du négociant: la pensée franchit en peu de tems des espaces immenses; et, rapportée avec la même vîtesse des extrémités de la terre, elle vient instruire les rois au sein de leurs cours, éclairer les ministres dans le silence du cabinet, enflammer le génie dans la paix de la retraite, et seconder les entreprises hardies que dirige, de son comptoir, l’actif et habile spéculateur.
Il n’est plus un seul lieu où l’on ne puisse former et entretenir des relations. A peine voyons-nous paraître une société, ou s’élever une colonie, que des correspondances aussitôt entamées, se répandent avec une étonnante rapidité. L’intérêt qui d’abord lie les individus, fait naître ensuite des sentimens d’amitié, de famille, d’affections et de convenances, dont l’absence semble accroître la force et présager la durée.
L’amour de la patrie, si touchant chez tous les êtres, nous rend le bienfait des postes encore plus précieux. Nous résoudrions-nous à quitter le sol natal et les objets si chers que nous y laissons, sans l’espoir si consolant d’adoucir, par un commerce réciproque de pensées, cet exil commandé par la nécessité.
_Je sçais_, a dit Montaigne, _que l’amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d’un coing de monde à l’aultre_. C’est aussi par le charme que nous inspire ce sentiment, que nous nous livrons à l’illusion qui nous rapproche de ceux dont nous sommes séparés par des distances incommensurables.
Mais, si l’action des postes, momentanément suspendue par l’effet de ces crises politiques qui agitent les nations, a suffi pour jeter parfois l’épouvante, de quelle stupeur les peuples ne seraient-ils pas frappés si cet état se prolongeait, si, enfin, les relations arrêtées tout-à-coup, cessaient pour ne plus exister?
Le renversement d’une institution qui facilite si admirablement les moyens de correspondre comme par enchantement, ne tarderait pas long-tems à faire disparaître toutes les traces de prospérité dont elle est une des sources les plus fécondes, et à rompre l’harmonie qu’elle établit entre les états et qu’elle entretient entre les individus. Le corps social, menacé d’une entière dissolution, rentrerait bientôt dans les ténèbres de la barbarie commune à l’origine du plus grand nombre des nations.
Heureusement que cette marche rétrograde de l’esprit humain est désormais impossible par l’état actuel de la civilisation, et les moyens continuels que les postes fournissent de la reproduire et de la répandre. Les empires, fatigués des grandes secousses qu’ils ont éprouvées, sentent de plus en plus le besoin de consolider les institutions bienfaisantes qui assurent leur stabilité, et les hommes, celui de se communiquer leurs pensées pour s’éclairer et chercher à se rendre réciproquement plus heureux.
Ces considérations générales, qui nous démontrent et l’utilité des postes dans l’intérêt privé, et leur importance dans l’ordre moral et politique, nécessitaient néanmoins quelques développemens pour prouver l’influence directe que cette institution exerce sur nos besoins, nos mœurs et nos affections. C’est ce que nous nous sommes proposé dans l’aperçu rapide des faits qui s’y rattachent.
Découvrir l’origine des postes dans l’antiquité; indiquer l’époque de leur introduction chez les modernes, et particulièrement en France; exposer les diverses modifications qu’elles ont subies chez tous les peuples; enfin, chercher à en rendre la pratique plus utile par la connaissance des règles générales auxquelles elles sont assujetties: tel est le plan que nous nous sommes tracé. Si nous ne l’avons pas embrassé avec un égal succès dans toutes ses parties, nous pensons qu’on nous saura du moins quelque gré d’en avoir tenté l’exécution, après nous être livré à de longues recherches pour donner à notre travail l’ordre, la clarté et l’intérêt dont il est susceptible.
En conséquence, la division en quatre parties, que nous établissons, nous a paru la plus naturelle, et en même tems la plus favorable pour soulager la mémoire dans une succession de faits dont la multiplicité n’est peut-être pas rachetée par tous les charmes de la variété.
La première partie traite de l’origine des postes; la deuxième des postes en France; la troisième, des postes chez tous les peuples; la quatrième, enfin, de la pratique des postes.
Nous nous sommes abstenu de citer minutieusement les sources auxquelles nous avons été obligé de recourir en composant cet essai; mais, en le dégageant de tout appareil scientifique, nous avons pensé, néanmoins, que nous devions indiquer les principales autorités sur lesquelles nous nous appuyons, afin que l’authenticité des faits que nous rapportons ne pût être rangée au nombre de ces assertions vagues et dénuées de vérité qu’enfante malheureusement trop souvent l’esprit de système.
DES POSTES
EN GÉNÉRAL,
ET PARTICULIÈREMENT EN FRANCE.
PREMIÈRE PARTIE.
ORIGINE DES POSTES.
Il faut remonter à l’antiquité la plus reculée pour découvrir l’origine des postes. Que de recherches inutiles, d’expériences insuffisantes, de tentatives infructueuses ont dû être employées avant que d’en rendre l’usage général? Il serait difficile d’indiquer, parmi ces premiers essais, celui auquel il faudrait accorder la priorité. De vaines conjectures ne peuvent ici tenir lieu de la vérité. Cependant, au milieu de tant d’incertitudes, nous remarquerons les moyens dont on s’est servi primitivement pour transmettre la pensée par le langage des signes, et quels sont ceux qui l’ont fait triompher des distances.
Les premières familles, en se dispersant, formèrent autant de sociétés indépendantes les unes des autres. Occupées du soin de leur propre conservation, elles se suffirent pendant long-tems, parce que leurs goûts simples rendaient leurs besoins extrêmement bornés. Partout où les mœurs patriarcales régnèrent dans toute leur plénitude, les hommes ne pensèrent pas à établir de communications avec les peuplades étrangères. Ce n’est donc point chez ces nations pacifiques que nous devons espérer de trouver les premières traces des postes, ou, pour mieux dire, des moyens qui y suppléèrent jusqu’à leur organisation régulière. Nous pensons que ceux, sans doute très-imparfaits, qui l’ont précédée, n’ont pu être imaginés que par les tribus dont le caractère belliqueux des sujets servait les projets d’usurpation des chefs.
On conçoit qu’il n’était pas besoin pour cela que la civilisation eût fait de grands progrès; car, dès qu’on eût commencé à envahir, il fallut chercher à connaître tout ce qui pouvait assurer ou compromettre la puissance du vainqueur.
L’ambition rendit soupçonneux; et, de la défiance, compagne inséparable de la tyrannie, naquit cette impatiente curiosité de tout savoir, soit pour prévenir des revers, former de nouveaux projets de conquêtes, comprimer des soulèvemens, déjouer les conspirations; soit, enfin, pour consolider une domination à peine établie.
Les obstacles disparurent devant la volonté d’un maître. Bientôt la pensée se communiqua rapidement et fut transmise au loin par des interprètes fidèles. Un état continuel de contrainte dut exercer l’imagination active des peuples de l’Orient, chez lesquels les postes ont pris naissance. De là, ces ruses ingénieuses par lesquelles ils cherchaient à s’entendre sans être compris de ceux dont ils voulaient mettre la surveillance en défaut. Tout prenait pour eux un langage à volonté; et, changeant sans cesse de signes, ils préparaient de loin, par d’heureuses tentatives, ces résultats dont on devait apprécier plus tard les avantages.
Sous le ciel si pur de l’Asie, les couleurs et les fleurs[1], variées à l’infini, ont été sans doute les premiers interprètes de la pensée. Attachant à chacune une idée, un sentiment, on formait, par la réunion de ces divers emblêmes, une correspondance oculaire où l’ame trouvait un langage énergique comme les passions, et multiplié comme elles. _La langue épistolaire des Salams[2]_, dit Rousseau, _transmettait, sans crainte des jaloux, les secrets de la galanterie orientale à travers les harems[3] les mieux gardés_.
[1] Les femmes de l’Orient trouvent dans leurs jardins de quoi exprimer toutes leurs passions avec des roses, des soucis, des tulipes au cœur brûlé... En effet, les fleurs sont une des analogies avec les caractères; les unes étant gaies, d’autres mélancoliques; il y en a même qui en ont avec les traits du visage: les bluets avec les yeux; les roses avec la bouche; la rose de Gueldres avec le sein; la digitale avec les doigts, etc... [_Harmonies de la Nature._]
[2] Une multitude de choses les plus communes, comme une orange, du charbon, un ruban dont l’envoi forme un sens connu de tous les amans où cette langue est en usage.
[3] Les muets du grand seigneur s’entendent entr’eux, et entendent ce qu’on leur dit par signes, tout aussi bien qu’on pourrait l’exprimer par les discours. Chardin dit qu’aux Indes les facteurs se prenant la main, et modifiant, leurs attouchemens d’une manière que personne ne peut apercevoir, traitent ainsi publiquement, mais en secret, toutes leurs affaires, sans avoir proféré un seul mot.
Mais ces moyens, appliqués avec succès à certaines localités, ne pouvaient triompher des distances.
Parmi les signaux[4] primitifs employés à la transmission au loin d’avis importans, les feux et la fumée tenaient le premier rang. Les lieux élevés, où la vue, embrassant un horizon immense, ne trouvait point d’obstacles, étaient très-favorables à cette manière de correspondre. Des branches de bois résineux enflammées que des hommes, commis à ce soin et placés à des distances convenables, agitaient diversement dans l’air; des feux, dont ils augmentaient ou diminuaient la clarté, et dont ils variaient la disposition; des flambeaux et des fanaux entretenus sur des tours[5] très-élevées, dont la lueur vacillante était modifiée avec un art qu’on a si bien perfectionné de nos jours; la fumée qui, s’élevant tantôt comme une vapeur légère, se changeait tout-à-coup en un nuage épais, pour se dissiper et reparaître sous un autre aspect; tant d’autres moyens, diversifiés à l’infini, ne pouvaient avoir qu’une signification extrêmement bornée. La nécessité de multiplier les relations entraînait celle de multiplier les pensées, ou, pour mieux dire, les signes qui en sont l’expression.
[4] Dans l’antiquité, Hérodote, Homère, Eschyle, Pausanias, Jules Africain, Enée le Tacticien, etc.; et, dans les tems modernes, Porta, Kircher, Robert, Hooke, Schot, Guyot, Amontons, Linguet, Chappe, etc., ont fait mention de moyens que nos télégraphes ont remplacés. L’usage des feux paraît commun même aux nations les plus sauvages. César dit que les Gaulois étaient très-experts dans l’art de les disposer. Les Grecs modernes l’ont renouvelé en établissant encore de nos jours, sur des lieux élevés, de ces sortes de signaux, pour s’avertir, en cas de besoin, des dispositions de leurs ennemis. D’autres moyens étaient également employés dans le but de correspondre. Du tems de nos discordes civiles, les moulins dont les ailes se plaçaient dans certaines directions, servaient à entretenir des relations très-actives. On profitait, dans d’autres circonstances, des avantages qu’offraient les localités pour parvenir à ce but. On conçoit jusqu’à quel point on pouvait multiplier ces ressources.
[5] On trouve par escrit, dit Bergier, que la tour du phare, que Ptolémée fit construire sur la mer d’Egypte, coûta 800 talens. Le Père F. Baugrand, _dans son voyage en Syrie, rapporte que Sainte-Hélène avoit fait bâtir, sur le bord de la mer, des tours, que l’on voit encore, depuis Constantinople jusqu’à Jérusalem, par le moyen desquelles, avec un nombre et différentes dispositions de flambeaux ardens, elle faisoit savoir ou recevoit des nouvelles, en moins de vingt-quatre heures, de ce qui se passoit dans l’une ou l’autre de ces deux villes. Ces tours sont presque encore toutes entières: on les voit sur le bord de la mer_.
La correspondance par le langage articulé remplaça cette poste oculaire. Mais une première expérience ne devait pas être sans fruit: on avait établi des lieux fixes pour les feux, et l’on construisit également des édifices très-élevés et disposés convenablement pour que la voix[6] d’individus forts et vigoureux, placés sur ces points apparens, pût se communiquer facilement de l’un à l’autre, en transmettant ainsi réciproquement, et avec une promptitude dont on ne peut se faire d’idée, les avis qu’ils recevaient.
[6] _Les anciens Gaulois_, dit Mezeray, _envoyoient leurs commandemens par des cris, qui estant receus en un lieu, se portoient en l’autre, avec telle disposition et diligence, que ce qui fut sceu à Genève à soleil levant, fut sceu en Auvergne à soleil couchant_.
On ne tarda pas à sentir les inconvéniens d’une correspondance orale, dont le moindre était de faire connaître les projets que les gouvernemens ont toujours soin de couvrir du mystère le plus impénétrable. Il fallait trouver les moyens de rendre l’agent lui-même étranger à la correspondance, afin de pouvoir s’entendre, à des distances illimitées, aussi secrétement qu’un ami peut le faire en parlant à l’oreille d’un ami.
C’est alors que s’introduisit l’usage d’envoyer des messagers pris parmi les personnages les plus importans de l’état: ils étaient chargés par les princes de porter les ordres aux gouverneurs des provinces, et de rendre compte, à leur retour, des opérations dont ils surveillaient en même tems l’exécution. L’histoire fournit de nombreux exemples à l’appui de cette assertion. Homère dit que Bellérophon porta des lettres de Prœtus à Jobatès. L’Ecriture Sainte nous apprend que David en envoya à Joab; que Jézabel en fit parvenir à Acham; et que Rapsacès vint près d’Ezéchias, de la part de Sennachérib, remplir un semblable message.
Ce mode, convenable dans des tems ordinaires, devenait insuffisant et même impraticable, lorsque des circonstances impérieuses contrariaient l’ordre établi dans l’état. Les correspondances devaient être, en ce cas, non-seulement plus multipliées, mais recevoir encore un nouveau degré d’accélération. Les monarques, qui d’ailleurs ne pouvaient se priver des conseils de leurs favoris, sentirent la nécessité de les remplacer, dans ces fonctions, par des officiers, sous le nom de coureurs, dignes aussi de toute leur confiance. L’expérience qui avait fait rejeter l’usage de communiquer par la voix, conduisit à envoyer des messagers exercés aux plus rudes fatigues: ils fournirent d’abord la course entière; et bientôt, établis de station en station, ils portaient à la plus voisine et en rapportaient les ordres, et par suite les missives, avec une rapidité telle, qu’elles parvenaient ainsi du point de départ au point de destination comme par enchantement.
Le nombre des coureurs fut très-étendu sous Salomon: ils habitaient son palais; et le lieu qui leur était destiné sous ses successeurs, s’appelait salle des coureurs.
Les dispositions de plusieurs courriers, placés à des distances égales et à des points fixes, indique assez une amélioration due à l’expérience. En effet, s’il avait paru plus simple d’abord qu’un message fût rempli par le même individu, on remarqua que, quelque diligence qu’on y eût apportée, ce moyen entraînait non-seulement trop de tems, mais nécessitait encore l’expédition d’autant de courriers que les circonstances exigeaient qu’on renouvelât les ordres.
La promptitude avec laquelle on correspondait de cette manière n’était rien encore comparée à la vitesse du vol des oiseaux[7], qu’on devait employer dans le même but.
[7] Les plus gros, selon Buffon, parcourent plus de 700 toises par minute, et peuvent se transporter à 20 lieues dans une heure. On sait l’histoire du Faucon de Henri II, qui s’étant emporté après une canepetière à Fontainebleau, fut pris le lendemain à Malte, et reconnu à l’anneau qu’il portait.
Adanson a vu et tenu à la côte du Sénégal des hirondelles arrivées en moins de neuf jours d’Europe.
Un peuple observateur avait dû remarquer les habitudes de certains volatiles à revenir aux lieux qui les ont vus naître, et où ils laissent leurs petits; celles des hirondelles et des pigeons, qui fourmillent dans l’orient, ne purent lui échapper. Parmi ces derniers on distingua le pigeon[8] connu depuis sous le nom de pigeon-messager. Il était plus fréquemment employé que l’hirondelle[9], dont les anciens peignaient le plumage, en donnant à chaque couleur une signification particulière. L’oiseau, lâché d’un lieu élevé, ne mettait à profit sa liberté que pour remplir son message, en regagnant avec une vîtesse incroyable l’endroit où, retrouvant ses petits, il était reçu par les personnes intéressées à veiller l’époque de son retour, qui s’effectuait toujours avec une grande régularité.
[8] Selon Villughby, Columba-Tabellaria, il ressemble beaucoup au pigeon turc, tant par son plumage que par ses yeux entourés d’une peau nue, et les narines couvertes d’une membrane épaisse. On s’est servi de ces pigeons pour porter les nouvelles au loin, ce qui leur a fait donner le nom de messager.
Ces pigeons, dit Valmont de Bomare, font leurs nids dans de vieilles tours; ils sont très-timides, et volent avec une rapidité extraordinaire. Ils s’attachent aux lieux qui les ont vus naître. Ils est difficile de les dépayser en les laissant libres; ils aiment à retourner dans les contrées où ils ont été nourris, élevés et bien traités.
Pietro della Valle rapporte qu’en Perse, le pigeon-messager fait, en un jour, plus de chemin qu’un homme de pied n’en peut faire en six.
[9] Cœcina Volaterranus, chevalier romain et intendant des chariots du Cirque, avait coutume de porter à Rome des hirondelles prises dans les maisons de ses amis où elles faisaient des nids, et quand les chevaux des personnes qui l’intéressaient avaient remporté le prix de la course, il peignait les hirondelles de la couleur du parti victorieux, et les laissait aller, sachant que chacune retournerait à son nid, et que, par ce moyen, ses amis seraient instruits de leur victoire.
Fabius Pictor raconte, dans ses annales, que lorsque les Liguriens assiégeaient un fort où était une garnison romaine, on lui apporta une hirondelle prise sur ses petits, afin que, lui attachant un fil à la patte et faisant à ce fil un certain nombre de nœuds, il pût donner à connaître, par ce moyen, aux assiégés, quel jour il leur enverrait des secours, pour que ce jour même ils puissent faire une sortie sur l’ennemi.
Les pigeons[10] servaient au même usage. On les expédiait par bandes, en leur attachant, au cou ou sous les ailes, la missive qu’ils devaient rendre à sa destination, ou un fil dont les nœuds et les contextures avaient une signification convenue entre ceux qui correspondaient ainsi.
[10] _Au théâtre, à Rome, les maistres de famille avoient_, dit Montaigne, _des pigeons dans leur sein, auxquels ils attachoient des lettres quand ils vouloient mander quelque chose à leurs gents au logis; ils estoient dressés à en rapporter les responses. D. Brutus en usa assiégé à Modène, et aultres, ailleurs_.
Ces faits, renouvelés de nos jours, ont cessé de paraître merveilleux. Le prince d’Orange employa ces messagers volans, en 1774 et 1775, aux siéges d’Harlem et de Leyde; et, pour reconnaître les services de ces oiseaux, le prince voulut qu’ils fussent nourris aux dépens de l’état, dans une volière faite exprès, et que, lorsqu’ils seraient morts, on les embaumât pour être gardés à l’hôtel de ville.
En 1803, on établit à Liége une poste aux pigeons: 22 de ces oiseaux revinrent de Paris dans cette ville, ayant fait 72 lieues en 4 heures, ce qui donne 18 lieues par heure. D’autres furent expédiés de Francfort à Liége avec le même succès. Un troisième essai fut fait en même tems à Coblentz, pour renvoyer à Liége un grand nombre de ces messagers; deux d’entre eux y arrivèrent en deux heures et demie: ce trajet est de 30 lieues.
En juillet, 1824, on lança sur le pont neuf, à Paris, 32 pigeons envoyés de Maestricht. L’heure du départ avait été marquée sur une plume de leur aile. La même année un convoi de 100 pigeons avait été expédié de Liége à Lyon: 40 furent lâchés, de cette dernière ville, à 6 heures du matin. L’un d’eux était de retour à Liége, le même jour, à 11 heures aussi du matin: ainsi, en 5 heures de tems, il avait fait un trajet de 125 lieues. Le retour de ce pigeon devait faire gagner un pari de cent mille francs à son maître.
Une semblable expérience a eu lieu avec le même succès, en 1825, de Liége à Valenciennes, où le maire de cette dernière ville, après avoir contre-marqué les pigeons, leur fit donner la volée: ils étaient au nombre de 115.
Ce sont ordinairement des sociétés qui font élever des pigeons à cet exercice en leur plaçant des marques distinctives à l’aile, afin d’éviter toute méprise. On les transporte ordinairement, à dos d’homme, dans des hottes. C’est toujours par un acte de notoriété publique, que l’on constate leur départ des villes. Ces exemples, qu’il serait facile de multiplier, ne laissent pas de doute et sur l’instinct des pigeons et sur la rapidité de leur vol.
Lorsqu’anciennement on évaluait le terme moyen de la vitesse de leur vol à dix lieues par heure, c’est qu’on avait égard aux lieux qui opposaient plus ou moins d’obstacles. Un pays découvert et coupé par des rivières ne laissait aucune incertitude à l’oiseau pour le retour, tandis que des forêts, un sol inégal, multipliant les remarques qu’il était obligé de faire, l’embarrassaient lorsqu’il fallait parcourir la même route. Nous croyons expliquer par là les raisons du retard qu’éprouvent les pigeons expédiés par bandes. Il est rare qu’ils arrivent tous en même tems à leur destination, leur instinct ne les servant pas tous également. Quoi qu’il en soit, ce moyen ne peut rien offrir de régulier, tant à cause des fatigues auxquelles l’oiseau succombe quelquefois, que des dangers auxquels l’exposent, et la flèche du chasseur et les serres des animaux de proie.
Cet usage, qui s’est conservé en Asie[11], n’a pu ni s’y répandre, ni même s’y maintenir d’une manière utile à la correspondance régulière.
[11] Prokoke dit que les pigeons d’Alep servent de courriers pour Alexandrette et Bagdad: ce fait, qui n’est point une fable, cesse d’avoir lieu moins fréquemment, depuis que les voleurs kurdis se sont avisés de tuer les pigeons. On prend pour cette espèce de poste des couples qui ont des petits, et on les porte à cheval au lieu d’où l’on veut qu’ils reviennent, avec l’attention de leur laisser la vue libre. Lorsque les nouvelles arrivent, le correspondant attache un billet à la patte des pigeons, et il les lâche. L’oiseau, impatient de revoir ses petits, part comme l’éclair, et arrive en 10 heures d’Alexandrette et en deux jours de Bagdad: le retour est d’autant plus facile qu’il peut découvrir Alep à une très-grande distance.
Tels sont sans doute les principaux essais qu’on a dû tenter pour s’entendre malgré les distances, se parler sans le secours de la voix, et transmettre la pensée sous des formes si diversifiées.