Part 2
Tous les signes conventionnels, qu’on peut considérer comme autant de langues particulières, ont précédé, avec succès, pour correspondre, l’invention de l’écriture. La découverte de cet art a donné naissance aux lettres, aux épîtres, aux missives, aux dépêches enfin, qui, selon Cicéron, servaient à marquer à la personne à laquelle on les adressait, les choses qu’elle ignorait. D’après cette définition, on doit regarder comme lettres, les tablettes ou ais enduites de cire, sur lesquelles on écrivait, avec des stylets de fer, de cuivre ou d’os, dont l’un des bouts était pointu pour graver les caractères et l’autre plat pour les effacer. Ces tablettes, rassemblées et attachées ensemble pour former un livre[12], avaient beaucoup de ressemblance à un tronc d’arbre scié en plusieurs planches. Les lettres que les particuliers s’écrivaient étaient sur ces tablettes, qu’on enveloppait de lin, et qu’on cachetait ensuite d’une espèce de craie ou cire d’asie. On les remplaça par les feuilles de palmier, et, plus tard, par l’écorce la plus mince de certains arbres (tels que le frêne, le tilleul, le peuplier blanc et l’orme) appelée _liber_, en latin, d’ou vient le mot livre. On se servait, pour écrire dessus, de roseaux imbibés d’encre[13], comme on le pratique encore en Orient. Diverses compositions, entre autres la peau préparée et le papyrus, précédèrent l’invention du papier en usage aujourd’hui[14].
[12] Quand les anciens avaient des sujets un peu étendus à traiter, ils se servaient plus commodément de feuilles ou de peaux cousues les unes au bout des autres, qu’on nommait rouleaux; coutume que les Juifs, les Grecs, les Romains, les Perses, et même les Indiens ont suivie, et qui a continué quelques siècles après Jésus-Christ. Ces livres en rouleaux étaient fixés sur un bâton qu’on nommait umbilicus, lequel servait de centre à la colonne ou cylindre. Le côté extérieur des feuilles s’appelait frons, les extrémités du bâton se nommaient cornes, et étaient ordinairement décorées de petits morceaux d’ivoire, d’argent, d’or et même de pierres précieuses. Dans l’origine, on se servait de différentes matières pour faire les livres. Les caractères furent d’abord tracés sur de la pierre, témoins les tables de la loi donnée par Moyse, qui sont le plus ancien livre que l’on connaisse.
La forme actuelle des livres a été inventée par Attale, roi de Pergame. On employait des préparations aromatiques pour les préserver de toute destruction.
Avant l’invention de l’imprimerie, les livres étaient d’un prix sans bornes. Cette découverte a eu lieu vers l’an 1440, à Mayence. On la doit à Jean Guttemberg, qui s’associa Faust et Schoëffer. Le premier livre imprimé est la cité de Dieu, de Saint-Augustin.
En 1471, Louis XI, désirant avoir dans sa bibliothèque une copie du livre du médecin Rasi, emprunta l’original de la faculté de médecine de Paris, et donna pour sûreté de ce manuscrit 12 marcs d’argent, 20 livres sterlings, l’obligation d’un bourgeois pour la somme de cent écus d’or.
On prétend que vingt mille personnes en France, vivaient de la vente des livres qu’elles copiaient.
Jean Faust, qui s’établit à Paris en 1470, dédia, à Louis XI, le premier livre qu’il y imprima.
[13] La première encre dont on s’est servi fut tiré d’un poisson nommé zibius; le suc des mûres sauvages le remplaça; ensuite, la suie; puis, le cinabre, le vert de gris et enfin les compositions actuelles.
[14] Vers le commencement du VIII.e siècle on se servit du papier fait de coton, et ce ne fut que 600 ans après qu’on employa les chiffons pour sa fabrication.
Si les tribus d’Israël communiquaient entr’elles par le moyen des messagers, comme nous l’apprend l’Ecriture; si d’autres nations de l’Asie entretenaient des relations en suivant le même usage, nous serions tenté de croire que l’origine des postes, telles que nous les concevons, remonte très-haut. Des traces de cet utile établissement semblent se découvrir plus positivement sous le règne d’Assuérus[15], roi des Mèdes, qui fit expédier des courriers pour porter l’édit[16] de proscription des Juifs aux gouverneurs et aux magistrats des cent vingt-sept provinces qui s’étendaient depuis l’Inde jusqu’à l’Ethiopie. Deux mois après l’expédition des premiers courriers, de nouveaux reçurent l’ordre de faire une extrême diligence pour prévenir, par de nouvelles dispositions dont ils étaient chargés, l’effet des mesures qu’Aman avait prises précédemment. Les courriers eurent de plus commission expresse, de la part du roi, d’aller trouver les Juifs dans toutes les villes et de leur ordonner de se rassembler. Les lettres dont ils étaient porteurs, envoyées au nom d’Assuérus, étaient scellées de son sceau.
[15] Nom que les Hébreux donnaient à Artaxerxès, grand-oncle de Cyrus.
[16] Il fut traduit dans toutes les langues que parlaient les peuples répandus dans tout l’empire. Lysimaque le traduisit à Jérusalem, et Doristhée en Egypte.
Le même moyen fut employé par Esther et Mardochée, pour inviter les juifs, répandus sur ce vaste état, à célébrer le jour solennel de leur délivrance.
Ainsi, nous voyons des courriers expédiés, à diverses reprises, sur tous les points d’un grand empire, sans pouvoir connaître s’il existait un service régulier de poste, et quel pouvait être son mode d’organisation. L’incertitude qui nous reste, malgré ces exemples, ne peut encore nous en faire attribuer l’établissement à Assuérus. Le témoignage d’Hérodote, de Xénophon et de tous les historiens, ne permet plus de douter que Cyrus n’en soit le véritable fondateur.
_Ce fut_, dit Bergier, _en l’expédition que Cyrus entreprit à l’encontre des Schytes, qu’il établit les postes de son royaume, environ 500 ans avant la naissance de J.-C.; afin que les messagers, comme ravis par l’air, pussent porter sa volonté aux gouverneurs de ses provinces, en cas d’affaires précipitées, et qui ne pussent souffrir de délais_.
Ce prince, dont les expéditions ont été si mémorables et si multipliées, reconnut bientôt que les moyens de correspondre, employés avant lui, devenaient insuffisans par la nécessité dans laquelle il se trouvait d’entretenir de fréquentes relations avec les satrapes ou gouverneurs de ses nombreuses provinces.
Des signaux, des ordres transmis par la voix, des courriers sans cesse en mouvement, établis de station en station, ne remplissant qu’imparfaitement ce but, avaient préparé néanmoins l’heureuse révolution qu’il devait opérer dans l’art de correspondre.
En perfectionnant les chars[17], auxquels les Phrygiens étaient parvenus à atteler deux chevaux, et Erectonius[18] quatre, Cyrus avait pu apprécier, de nouveau, l’agilité et la force de ces animaux; mais ce n’était que dans les courses dont les peuples anciens se montraient si admirateurs. Ce prince chercha bientôt à déterminer l’espace qu’ils pourraient parcourir, en galopant sans fatigue, pendant un certain laps de tems. Il expédia, à cet effet, des courriers de sa capitale aux confins de son empire, avec ordre de lui rendre au retour un compte exact de leur course. La comparaison de ces divers rapports paraît l’avoir conduit à une connaissance positive de la rapidité de la marche du cheval, qui fut jugée égale à celle du vol de l’oiseau; et, _disent aulcuns que cette vîtesse d’aller vient à la mesure du vol des grues_[19].
[17] Les Gaulois étaient également renommés pour la conduite des chars et l’art avec lequel ils dressaient les chevaux, qu’ils arrêtaient tout à coup dans les descentes les plus rudes et les pentes les plus difficiles.
[18] Il était fils de Vulcain, et se servait d’un char à cause de la difformité de ses jambes qu’il y tenait cachées.
[19] Montaigne.
Nous n’examinons pas s’il peut exister quelque parité entre ces deux vîtesses[20], et jusqu’à quel point on a porté la rigueur de ce calcul; pour que la durée de chaque course, lorsqu’elle était d’une certaine étendue, fût toujours, non-seulement égale, mais toujours parcourue avec la même promptitude, il fallait connaître, par des expériences répétées et par une longue suite d’observations, tout ce que la nature opposerait de difficultés ou offrirait d’avantages, afin de fixer les distances à parcourir par les chevaux, en raison du sol et de l’état des routes. C’est en quoi la sagacité de Cyrus est remarquable; car il s’agissait moins ici de se rendre en diligence d’un point à un autre, lorsque quelques circonstances impérieuses l’exigeraient, que d’assurer en tout tems la régularité et la célérité du service par les soins et les ménagemens qu’on prendrait des chevaux, en évitant de les fatiguer par des marches trop prolongées.
[20] On a vu des chevaux faire 60 lieues en 12 heures et d’une seule traite. En 1754, on dit que milord Poscool fit la gageure de se rendre de Fontainebleau à Paris en 2 heures: il y a 14 lieues de distance. Le roi ordonna à la maréchaussée de lever sur la route les obstacles qui pourraient opposer au courrier le moindre inconvénient. Milord Poscool ne se servit point de jockey; il partit de Fontainebleau à 7 heures du matin, et arriva à Paris à 8 heures 48 minutes.
Le fameux Filho-da-puta, cheval de course anglais, égale presqu’en vîtesse celle de Childers, le plus rapide des coursiers connus. Ce dernier parcourut une fois, en 7 minutes, l’espace de New-Market [4320 toises]. Il n’y a pas long-tems qu’en Russie deux chevaux anglais ont remporté le prix de la course sur deux chevaux cosaques. L’espace à parcourir sur la route de Moscou était de 70 werstes. L’étalon anglais arriva le 1.er au but, et ne mit, pour y parvenir, que 2 heures 8 minutes 4 secondes.
Les chevaux de course anglais embrassent, à chaque élan, une étendue de terrain de près de 20 pieds.
Les chevaux de course français franchissent communément 4000 mètres en 4 minutes 13 secondes. Ils parcourent la circonférence du Champ-de-Mars en 2 minutes 30 secondes, et deux fois le même espace en 5 minutes 32 secondes, deux cinquièmes. La double circonférence est à peu près d’une lieue de poste; la circonférence intérieure de 1026 toises; ce qui donne, dans les proportions ci-dessus 41 pieds par seconde, ou par minute 2462 pieds 5 pouces. On remarque que les jumens ont toujours la supériorité dans les courses, les jockeys qui montent les chevaux ont 300 francs par course. Il en coûte 500 francs pour faire dresser les chevaux qu’on y destine.
On ne peut donc méconnaître, dans cette expérience mémorable faite par Cyrus, l’idée primitive et fondamentale des postes. Il a donc tout l’avantage de cette invention qu’on fait remonter à son expédition contre les Scythes.
Ce prince ne s’arrêta pas à cet essai, et il perfectionna l’institution des postes, en faisant construire sur les grands chemins, à des distances égales, des bâtimens sous la dénomination de stations, pour les courriers et les chevaux qui y étaient entretenus en nombre suffisant, et soignés par des individus qui n’avaient que cet unique emploi. _De la mer Grecque ou Egée_, dit Bergier, _jusqu’à la ville de Suze, capitale du royaume, des Perses, il y avoit pour cent onze gistes ou mansions de distances; de l’une desquelles à l’autre, il y avoit une journée de chemin_.
Ces édifices étaient tellement vastes, commodes et magnifiques, que le prince ne logeait presque jamais ailleurs lorsqu’il voyageait avec sa suite. Les courriers transportaient de l’un à l’autre, le jour, la nuit et à toute heure, les dépêches qui intéressaient le service public. Leur exactitude et leur discrétion[21] étaient si grandes, qu’on n’eut jamais à se repentir de la confiance que de pareilles missions commandent.
[21] Il faut dire aussi, que, de leur côté, les peuples anciens conservaient un respect religieux pour la correspondance. L’histoire rapporte que les Athéniens on donnèrent un exemple en laissant parvenir les lettres que Philippe écrivait à Olympie. Après une grande fermentation dans sa patrie et une guerre civile, Pompée eut la générosité et la magnanimité de livrer au feu toutes les lettres qui auraient pu entretenir le souvenir d’événemens si funestes. Quand on voit les nations modernes les imiter si scrupuleusement, on ne sait ce qui surprend le plus, ou de la discrétion des courriers, ou de la confiance de ceux qui les rendent dépositaires de leurs secrets, en n’opposant à la curiosité que d’aussi faibles obstacles. Cette réserve d’un côté, et cet abandon de l’autre, ne nous étonnent plus. L’habitude a pu seule nous familiariser avec une semblable merveille. Mais l’inviolabilité des lettres, à laquelle les postes doivent leur prospérité, est la base inébranlable sur laquelle elles reposent. Fondées sur le mystère, maintenues par le respect pour la pensée, elles ne sont point au nombre de ces institutions éphémères, dont la durée est si fragile: leur existence n’a de bornes que celles de la société.
Il paraît, néanmoins, que, dès le commencement, on cachetait les lettres en les fermant avec différens nœuds. Cette coutume avait lieu du tems de la guerre de Troie. Isaïe dit aux Juifs que ses prophéties seront à leur égard comme des lettres cachetées. Ces exemples prouveraient, s’il en était besoin, que, dès qu’on écrivit des missives, on reconnut l’avantage de pouvoir en laisser ignorer le contenu aux agens intermédiaires, chargés de les transmettre par les moyens usités dans tous les tems.
On juge par les soins que Cyrus mit à consolider cette institution politique, de l’importance qu’il y attachait. Ses conquêtes, en étendant les bornes de sa puissance, exigeaient qu’il s’occupât de donner toute la perfection désirable à cet établissement naissant.
Parmi ses successeurs, Xerxès fut un de ceux qui profitèrent le plus de cette découverte. On dit, qu’après avoir été défait par Thémistocle, il se sauva au moyen des relais, qu’il avait fait préparer au cas que la fortune lui devînt contraire.
Les révolutions que les empires de l’Asie éprouvèrent, firent disparaître les traces de cette utile institution. Nous ne les retrouvons que chez les Romains, auxquels rien de ce qui était grand ne pouvait échapper. Ils jugèrent que le seul moyen de faire revivre les postes, était de tracer des routes, de les paver et de les entretenir avec soin; de construire des chaussées et d’élever des ponts. Imitateurs des Grecs, qui, les premiers, ouvrirent des grands chemins, et des Carthaginois[22], qui, les premiers, imaginèrent de les paver: ils les surpassèrent bientôt dans ces travaux importons.
[22] Isidore, dit Bergier, _nous apprend que les Carthaginois ont esté les premiers qui se sont advisez de munir, affermir, et consolider les chemins de pierres et cailloux alliez avec sable, et comme maçonnez sur la superficie de la terre, ce que nous appelons paver, et que c’est à leur imitation que les Romains se sont mis à paver les grands chemins quasi partout le monde_.
La première route dont il soit fait mention, est la voie Appiène, regardée comme le plus bel ouvrage en ce genre: deux chariots pouvaient y rouler de front. La voie Auréliène fut la seconde. La voie Flaminiène la troisième. Puis, l’on vit successivement les voies Domitiène, Emiliène, Trajane, etc.
_Soit[23] que l’on porte les yeux à la magnificence qui les continuoit_ (les chemins), _du port qui les finissoit, aux bastiments des postes et des gistes qui les accompagnoient, aux colonnes inscrites qui les mesuroient, à la façon qui les affermissoit contre les siècles, et les rendoit durables contre les efforts du charroy de quinze à seize cents ans; soit que l’on regarde l’utilité publique en la conduite des armées et des armes, au charroy des marchandises, à la facilité d’envoyer des nouvelles en peu de tems de la ville de Rome jusques aux confins de l’empire, et d’en recevoir avec même commodité par le moyen des postes établies sur iceux; à la police excellente qui régloit ces postes, à la dignité des auteurs des grands chemins, et des commissaires établis pour leur entretenement et réparation; aux sommes d’argent sans nombre, et à la multitude des hommes qui ont esté employez aux ouvrages d’iceux; certes, on trouvera que l’esprit humain ne conçut et la main n’acheva jamais une plus grande œuvre; de laquelle entreprise le seul empire romain estoit capable; et à laquelle il a fait paraître l’extrémité de sa puissance._
[23] Bergier, auteur cité.
On s’accorde généralement[24] à dire que c’est sous Auguste que les Romains ont connu les postes. L’exemple qu’on cite, du tems de la république, du consul Gracchus qui, étant en Grèce, pour se rendre d’Amphise à Pella, parcourut près de 40 lieues en un jour, n’est qu’un fait isolé qui ne peut prouver l’établissement de ce service dans une contrée où, au rapport de Socrate l’historien, on ne s’occupa pendant long-tems que des courses en char, seulement pour les jeux publics.
[24] Suétone.
Il est des époques tellement remarquables dans l’histoire, qu’il ne peut rester d’incertitude, lorsqu’il est question de leur attribuer quelques institutions qui tendent encore à les illustrer. Les postes étaient dignes d’être comptées au nombre de celles qu’on doit au grand siècle d’Auguste.
Les principales villes de l’empire communiquaient déjà avec la capitale par des chemins pavés. Les routes commençaient à s’étendre dans les provinces conquises. Auguste perfectionna ces entreprises. Il fit aussi percer des grands chemins dans les Alpes, et en ordonna une infinité d’autres en Espagne. Ce fut à Lyon qu’il fit travailler à la distribution des grands chemins dans les Gaules. _Là où[25] il parle de son passages de la rivière de Rhône, vers l’Allemaigne, il veit qu’il estoit indigne de l’honneur du peuple romain, qu’il passast son armée à navire, il fit dresser un pont, afin qu’il passast à pied ferme. Ce fut là qu’il bastit ce pont admirable de quoi il déchiffre particulièrement la fabrique; car il ne s’arrête si volontiers en nul endroict de ces faicts, qu’à nous représenter la subtilité de ses inventions en telles sortes d’ouvrages._
[25] Montaigne.
Il divisa aussi les routes en espaces uniformes appelés milles, et indiqués sur des colonnes de pierres[26] qui portaient le nom de milliaires. On commençait à compter de celle connue sous la dénomination de milliaire dorée, qu’Auguste fit élever au milieu du marché de Rome, près le temple de Saturne. _Sa figure est ronde, et si grossière_, dit Bergier, _qu’elle ne touche en pas un ordre d’architecture. Elle est assise sur un piédestal corinthien; et porte une boule au-dessus de son chapiteau, comme pour représenter le rond de la terre, sur laquelle les Romains ont estendu leur seigneurie et leur puissance_.
[26] Il y avait aussi d’autres pierres plantées de distance en distance pour suppléer aux étriers, lesquelles aidaient le cavalier à monter à cheval. Jusqu’au règne de Théodose, on ne se servit ni d’étriers ni de selle. Cette dernière était remplacée par une simple housse. Il fut également défendu en tout tems de se servir de bâton pour exciter les chevaux; le fouet, employé à cet usage, a toujours été maintenu. On ne s’est servi d’éperons que très-tard.
Auguste ne négligea donc aucun moyen d’accroître la prospérité des postes, soit comme nous l’avons remarqué, par les grands chemins qu’il fit faire, les bâtimens qu’il y éleva sous la dénomination de stations ou positions, origine sans doute du nom qu’elles portent; soit par les mesures qu’il ordonna d’employer pour qu’aucune prérogative n’exemptât de fournir des chevaux pour ce service, appelé course publique; soit enfin par les dépenses considérables dans lesquelles il s’engagea, et qui furent à la charge des peuples.
_Il nous[27] faut parler des moyens que les empereurs avaient d’envoyer de Rome leurs lettres si promptement jusques aux confins de leur empire, et d’avoir la réponse avec pareille promptitude et célérité. Cela se faisoit par la voie des postes assises sur les routes militaires, si bien réglées et policées, qu’il n’estoit déjà besoin au prince souverain de courir avec peine et travail par les parties de son empire, pour sçavoir ce qui s’y passoit; veu que, sans partir de la ville de Rome, il pouvoit gouverner la terre par ses lettres missives, édits, ordonnances et mandements, lesquels n’estoient plus tost écrits, qu’ils estoient par la voie des postes, portées aussi promptement_, que si quelques oiseaux en _eussent esté les messagers_.
[27] Bergier, auteur cité.
Des courriers et ensuite des voitures furent disposées sur toutes les grandes routes et à peu de distance l’une de l’autre, afin que l’on eût des nouvelles plus promptes de ce qui se passait dans les provinces; et les courriers[28] auxquels on confiait les missives étaient appelés _viatores_ ou _veredarii_ sous les empereurs d’Occident, et, sous les empereurs d’Orient, _cursores_, mot d’où ils tirent leurs noms. Ils ne marchaient jamais sans être munis d’un diplôme ou lettre d’évection. Elle différait de la missive en ce que celle-ci était scellée et pliée de plusieurs façons, et que l’autre n’avait qu’un simple pli uniforme[29]. Le sceau[30] qu’Auguste appliquait sur ses lettres et sur ses actes, fut d’abord un sphinx, ensuite la tête d’Alexandre, et, enfin, son propre portrait, gravé par Dioscoïde. Ce dernier fut celui en usage sous ses successeurs. Il marquait toujours sur ses lettres l’heure à laquelle il les écrivait, soit le jour, soit la nuit[31].
[28] Le cheval de poste Veredus.
[29] _Depuis la première institution des postes romaines jusqu’au siècle de Constantin, les lettres de poste se donnoient en papier ou parchemin; et on les appeloit diplomata. Et quoique Servius escrive que sous ce nom sont comprises toutes les écritures envoyées à quelqu’un: c’est ce qu’il appartient proprement à celles qui ne sont pliées qu’en double. Quelques-uns assurent que ces lettres estoient semblables aux patentes de nos rois, qui n’ont qu’un simple ply, que nous appellons reply, et non plusieurs plys_, comme les missives que l’on appelle lettres closes ou de cachet. [BERGIER.]
[30] Sceau doit être pris ici dans une signification différente de cachet qui, pour nous, dérive de cacher. Ce cachet que nous appliquons sur nos lettres sert à empêcher que le contenu n’en soit connu de tout autre individu que celui auquel on l’adresse. Le sceau, chez les anciens, dont l’écriture cursive n’était pas aussi variée que la nôtre, devenait la marque authentique à laquelle on reconnaissait celui qui nous communiquait sa pensée, et non la main qui la traçait; car le nom n’y était pas apposé à la fin, comme nous le pratiquons.
L’usage introduit autrefois d’écrire au nom d’une personne absente ne peut étonner, puisqu’il ne s’agissait que d’être muni de son sceau. On en trouve mille exemples, soit dans Cicéron et d’autres auteurs, soit même dans les pères de l’église qui, employant la main de leurs amis ou de leurs secrétaires, ne manquaient jamais, quand ils voulaient ajouter quelque chose eux-mêmes à leurs lettres, de dire: Ceci est de ma main.
Le signe ou sceau était seul reconnu, puisque la loi romaine refusait d’accepter un écrit autographe comme pièce de comparaison, si le témoignage de personnes présentes à la rédaction n’en attestait l’authenticité.
Au reste, cette empreinte ou sceau était d’une telle importance, que le fabricateur d’un cachet faux ne pouvait échapper à la punition prononcée par la loi Cornélia.
Ainsi, lorsque anciennement on disait: J’ai signé cette lettre, on exprimait par là qu’on y avait apposé son sceau. La même expression aujourd’hui signifie littéralement qu’on y a mis son nom, ce qui lui donne le caractère d’authenticité. Elle est distinguée par là d’une autre espèce de lettres appelées anonymes qui, quoique cachetées, ne portent pas de signatures.
Chardin dit qu’en Orient on appose seulement son sceau et celui des témoins sur les contrats.
[31] Suétone.
La surveillance des postes romaines était confiée aux premiers personnages de l’empire. Aucune personne, quel que fût son rang, ne pouvait voyager sans être muni d’une permission de se servir des chevaux de la course publique. _Conformément à cette loi_, dit Bergier, _nous lisons dans l’histoire de Capitolinus que Publius Helvius Pertinax, qui fut empereur romain sur ses vieux jours, estant pourvu en son âge florissoit de la charge de sergent de bandes, qu’ils appelloient Præfectum Cohortiis, sous l’empire de Titus, fut condamné par le président de Syrie à aller à pied à Antioche jusqu’à certain lieu où il estoit envoyé en qualité de légat, en punition de ce qu’il s’estoit servi des chevaux publics, sans avoir de lettres de poste._