Part 3
Les postes établies sur tous les points où s’étendait la puissance romaine, malgré les revenus qu’elles rendaient aux empereurs, étaient loin de les dédommager des frais énormes qu’elles occasionnaient. Tant de sacrifices et de précautions, par suite de mesures extraordinaires, ne les mirent pas à l’abri d’une destruction, totale. Il n’est pas inutile de remarquer que toute innovation ou tentative brusque a toujours nui à la prospérité des postes, et qu’on ne doit procéder qu’avec prudence dans tous les changemens que les circonstances permettent d’y introduire. Nous aurons occasion plus d’une fois de nous en convaincre.
Lorsque Constantin fit assembler un concile à Rimini, il exigea tant de célérité des prélats qu’il y appelait des points les plus éloignés, qu’ayant ordonné à cet effet de leur procurer tous les moyens de voyager avec diligence, la plus grande partie des chevaux succomba aux fatigues de ce service.
Le soin que l’on mettait à cette époque à l’entretien des routes, explique la promptitude avec laquelle on franchissait les plus grandes distances dans les chars légers que nos voitures ont remplacés.
Auguste se rendait avec une grande rapidité, par le moyen des postes, dans les lieux les plus éloignés où il ne pouvait être attendu, afin de connaître par lui-même tout ce qui s’y passait. On rapporte qu’il faisait alors plus de cent milles par jour[32].
[32] A peu près 25 lieues.
_La première fois[33] qu’il sortit de Rome avecques charges publiques, il arriva en huit jours à la rivière de Rhône, ayant dans son coche, devant lui, un secrétaire ou deux qui écrivoient sans cesse, et derrière luy, celuy qui portait son épée._
[33] Montaigne.
Rufus, envoyé vers Pompée, marcha nuit et jour avec la même vitesse, en changeant de chevaux à chaque poste. Constantin-le-Grand, retenu prisonnier à Nicomédie, se sauva en Angleterre par le moyen de relais, et s’y fit proclamer empereur. Pour mieux assurer sa fuite, il faisait couper les jarrets aux chevaux qu’il laissait après lui, afin que ceux qui le poursuivaient sur la route ne pussent faire la même diligence. Tibère, dans une circonstance pressante, fit, dit-on, 200 milles en 24 heures, et ne changea que trois fois de voiture. Dioclétien et Maximien, suivant les historiens, parcouraient de très-grandes distances avec la même célérité. Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre, qui ne sont remarquables que par l’époque à laquelle ils nous reportent.
_C’est encore ainsi_, dit Bergier, _que les empereurs se faisoient porter le long des fleuves navigables, avec une merveilleuse promptitude et célérité. Ce qu’ils exécutoient à l’aide de certains vaisseaux faits exprès comme pour servir de chevaux de poste sur les eaux. Car les anciens avoient deux sortes de vaisseaux pour naviger, tant sur la mer que sur les fleuves navigables. Ils appeloient les uns _onerarias naves_, qui servoient à porter toutes sortes de fardeaux et marchandises; et les autres _fugaces sive cursorias_, et d’un mot grec _dromones_, comme qui diroit des courriers, à cause de la vîtesse de leur course_.
Les chevaux n’étaient pas seuls employés, soit pour établir des correspondances entre tous les points d’un état et les nations entr’elles, soit pour voyager avec plus de sûreté, de commodité et même d’agrément.
Les Romains avaient dressé divers animaux à traîner leurs chars. Celui de Marc-Antoine était conduit par des lions. Héliogabale l’imita, et y substitua des tigres, qu’il remplaça par des cerfs et des chiens. L’empereur Firmus se servit d’autruches[34] dans le même but. Elles étaient, dit-on, d’une grandeur remarquable.
[34] Les Arabes appellent l’autruche l’oiseau-chameau.
Ces éclaircissemens suffisent pour donner une juste idée des moyens employés primitivement pour correspondre, et du grand degré de perfection auquel les Romains avaient porté l’institution des postes. En les élevant au premier rang, ils en avaient assuré la prospérité par la considération, et la confiance, sur laquelle ils les faisaient reposer, était devenue pour eux le seul garant de leur stabilité.
DEUXIÈME PARTIE.
DES POSTES EN FRANCE.
La décadence de la puissance romaine fit négliger une institution qui ne reparaît qu’en France, sous Charlemagne, digne héritier des conquêtes de cette nation célèbre. La domination de ce prince, qui s’étendait en Allemagne, en Italie et en Espagne, lui rendait l’usage des postes d’une grande nécessité; mais, si elles ne paraissent avoir servi d’abord qu’aux affaires publiques, les Français, dit Mezeray, les employèrent bientôt à satisfaire l’impatience curiosité qui leur était si naturelle. César, qui l’avait observée comme un trait distinctif de leur caractère, dit encore qu’ils aimaient si fort les nouvelles, qu’ils se tenaient sur les grands chemins pour arrêter les passans et surtout les étrangers, afin de savoir ce qu’il y avait de nouveau hors de leur pays.
On donnait aux courriers le nom de Veredarii, comme sous les empereurs Romains. La même considération avait été conservée aux officiers commis à la direction de cette importante branche administrative, toujours sous la surveillance des premiers dignitaires ou des hommes les plus recommandables de l’état.
Ce fut encore Charlemagne qui, le premier de nos rois, fit travailler aux grands chemins. Il releva d’abord les voies militaires romaines; et, à l’exemple d’Auguste, il employa à ce travail, et ses troupes et ses sujets.
Louis-le-Débonnaire et quelques-uns de ses successeurs rendirent aussi des ordonnances sur cette matière; mais les troubles des X.e et XI.e siècles firent perdre de vue la police des grands chemins. On s’en tint à quelques réparations de ponts, de chaussées et de cours d’eau, qui pouvaient offrir des obstacles à l’entrée des villes.
Philippe-Auguste s’occupa aussi des grands chemins, et fut le premier qui entreprit de paver la capitale. Il était très-jeune lorsqu’il fit exécuter ce projet. L’odeur des boues qui encombraient les rues de Paris, parvenant jusqu’à son palais, le déterminèrent à une opération qui joignait l’agrément à la salubrité.
Un financier, nommé Gérard de Boissy, fit à cette occasion, une action bien rare, et qui a prouvé l’amour qu’il portait à son pays. Ce citoyen, en voyant que son roi n’épargnait ni soins, ni dépenses, pour embellir Paris, contribua de la moitié de son bien, évaluée 11,000 marcs d’argent[35], pour en faire paver les rues.
[35] Ce qui équivaut à peu près à 559,000 fr. de notre monnaie actuelle.
Philippe-Auguste confia l’inspection des routes, comme du tems de Charlemagne, à des commissaires-généraux appelés Missi: ils ne dépendaient que du Roi. Henri II et Henri IV rendirent des édits à ce sujet. Henri IV créa, en 1579, un office de grand-voyer, auquel il attribua la surintendance des grands chemins. Louis XIII supprima cette charge et en fit rentrer les attributions dans celles des trésoriers de France. Il en reconnut bientôt l’importance, et la rétablit sous la dénomination de direction générale des ponts-et-chaussées, à laquelle il attacha des inspecteurs et des ingénieurs. Cette administration, à quelques modifications près, est restée la même depuis cette époque[36].
[36] Ces courtes observations, quoique interrompant la suite des faits, ne nous ont point semblé déplacées ici. Nous aurons encore l’occasion de présenter diverses considérations qui se rattachent, d’une manière plus ou moins directe, au sujet que nous traitons. Nous croyons cette méthode plus convenable: elle a l’avantage de réunir des faits, qui n’offriraient pas le même intérêt, isolés et classés d’après l’ordre des dates que nous cherchons à suivre, avec exactitude, dans cet ouvrage.
Nous n’entrerons pas dans les considérations qui ont retardé, pendant si long-tems, l’établissement régulier des postes en France; mais nous arriverons à cette heureuse époque après avoir cherché à saisir quelques-unes des traces légères qu’elles ont laissées de loin en loin.
Charlemagne, dont le nom est attaché aux entreprises les plus remarquables de la monarchie, acquit, en fondant l’Université, de nouveaux droits à l’immortalité. Cette institution, destinée à conserver le germe des sciences, ne pouvait se propager qu’à l’aide d’une autre non moins importante; aussi les Postes, qui ne servaient qu’aux affaires du Roi, prirent-elles un grand degré d’intérêt par la nouvelle direction qu’elles reçurent. C’est donc avec raison qu’un des premiers génies du siècle[37] a dit que les postes et messageries, perfectionnées par Louis XI, furent d’abord établies par l’Université de Paris.
[37] M. le vicomte de Châteaubriand.
Ce fut, en effet, le moyen que le public employa pour la correspondance, et le seul même dont il se servit, pendant long-tems. Les nombreux élèves, que l’Université attirait des provinces pour les former à l’étude des belles-lettres, multipliaient de plus en plus les relations qu’elle y entretenait, en expédiant, à des époques indéterminées à la vérité, pour les principales villes de France, des messagers qui marchaient à ses frais.
C’est ainsi qu’à son exemple, sous le titre de messagers-royaux, des courriers portèrent, plus tard, les dépêches, des principaux fonctionnaires de l’état, relatives au service du Roi, dont les grands courriers du royaume ne pouvaient être chargés.
Quoique les communications ne fussent pas encore très-fréquentes entre les particuliers, parmi lesquels l’écriture était fort peu répandue et dont les liaisons d’intérêt ou de famille, avec les diverses provinces, ne devaient pas être multipliées, on profita des facilités qui se présentaient de les entretenir ou de les étendre. Les messagers durent les favoriser de tout leur pouvoir par les avantages qu’ils en retiraient.
Mais combien cette ressource était insuffisante. D’abord il fallait connaître l’époque de leur passage, toujours indéterminée; borner ensuite sa correspondance aux lieux seuls qu’ils fréquentaient; enfin, compter sur les lenteurs incalculables qu’entraînait ce mode de relations. Ainsi, pour une lettre qu’on écrit aujourd’hui et dont on reçoit une réponse en quatre jours, on mettait alors plus de deux mois. Que de raisons, d’un autre côté, s’opposaient à ce que ces divers services eussent un mouvement régulier, et à ce qu’ils prissent un accroissement rapide. La France était divisée en petites souverainetés dont les princes, souvent en opposition d’intérêt, ne devaient multiplier les communications entr’elles que lorsque leur sûreté le commandait. Il y avait, en général, peu de grandes routes dans toute l’étendue du royaume, et la plupart encore mal entretenues. Les guerres civiles, les invasions retenaient les citoyens dans les villes: les relations commerciales étaient sans activité; elles se bornaient, le plus ordinairement, aux localités: un voyage d’une province à une autre présentait tant de difficultés, qu’il fallait des circonstances impérieuses pour le réaliser. On remonterait très-loin dans les siècles passés pour voir combien ces déplacemens offraient d’obstacles. Les historiens rapportent qu’on faisait des vœux avant de les entreprendre, et qu’on prenait les mêmes dispositions que pour les voyages d’outre-mer.
Il est donc incontestable que l’Université avait acquis le droit exclusif de transporter les lettres des particuliers; et qu’un service, établi primitivement dans ses intérêts privés et indépendant de celui de l’état, devint, presqu’en même tems, aussi avantageux pour la société.
Voilà, du moins le pensons-nous, les seuls élémens de correspondance que présente une suite de plusieurs siècles. On se contentait d’un mode que l’instruction bornée de ces tems-là ne forçait pas à perfectionner; mais la découverte de l’imprimerie et les lumières que l’université avait répandues peu à peu, en firent connaître l’insuffisance.
Nos rois, en maintenant les postes dans l’état où Charlemagne les avait laissées, les négligeaient ou les rétablissaient sur le même pied, selon que les circonstances l’exigeaient; mais ils conservaient toujours, près de leur personne, un grand maître des postes, titre qu’on voit reproduit sous tous les règnes, entr’autres sous celui de Louis VI.
Cependant, tout incomplets que sont ces documens, ils nous prouvent non-seulement l’utilité des postes à toutes les époques, mais encore l’importance qu’on y attachait, en les entourant d’une grande considération.
Louis XI est regardé, à juste titre, comme le fondateur des postes en France[38]: l’histoire est là pour appuyer un fait de cette importance. Quant à la cause qui y donna lieu, il serait difficile de se rendre au témoignage de quelques auteurs qui prétendent l’attribuer à la sollicitude paternelle. Louis XI, disent-ils, inquiet de la maladie grave du Dauphin, duquel il était éloigné, établit les postes afin de connaître, presqu’à chaque instant, l’espoir ou la crainte que son état pouvait inspirer. Cette assertion est d’un bien faible poids, lorsqu’il s’agit d’un prince de ce caractère. Habitué à la dissimulation, Louis XI fit naître ce bruit ou l’accrédita, afin de détourner l’attention du but qu’il se proposait. Ce ne serait pas la première fois que le prétexte le plus respectable eût servi à déguiser la vérité.
[38] Les postes, disent MM. Saur et Saint-Geniès, dans leur ouvrage sur les aventures de Faust et sa descente aux enfers, la machine pneumatique, d’autres inventions non moins importantes et dont la première idée appartient à Faust, attestent la fécondité inépuisable de son imagination: il a surtout consacré son nom à l’immortalité par la découverte de l’imprimerie. Les mêmes auteurs prétendent qu’un jeune Suisse, à qui il avait communiqué ses idées sur les moyens de rétablir en France les postes telles qu’elles étaient du tems des Romains, en fit part à Louis XI, qui les suivit et l’en récompensa. Ils ajoutent que Faust, dans l’entretien qu’il eut avec le monarque, auquel il fut présenté comme inventeur de l’imprimerie, n’était pas moins frappé de la supériorité de son esprit, de l’étendue de ses connaissances, que touché de son langage doux, caressant et presque flatteur. Louis XI, en instituant les postes, dut s’entourer de tous les moyens propres à faire réussir son entreprise; et, parmi les nombreux projets qui sans doute lui furent soumis, il est possible que celui de Faust ait eu l’avantage d’être préféré.
Nous ne doutons point que les auteurs cités n’aient eu de fortes raisons pour adopter ce sentiment, et pour attribuer également à Faust des faits que les biographes modernes regardent comme devant concerner deux individus, Faust et Fust.
La vie agitée de ce monarque; ses démêlés avec les grands vassaux de la couronne, et particulièrement avec le duc de Bourgogne; ses intrigues dans les principales cours de l’Europe; tout explique assez le besoin qu’il avait d’un moyen qui pût satisfaire à la fois, et son esprit ombrageux et rusé, et ses vues ambitieuses et perfides.
Mais écoutons les historiens sur l’origine de cette institution. _Le Roi_, dit Commines[39], _qui avoit jà ordonné postes en ce royaume, et par n’y en avoit jamais eu, fut bientôt adverty de cette déconfiture du duc de Bourgogne, et à chaque heure en attendoit des nouvelles, pour les advertissements qu’il avoit eu par avant de l’arrivée des Allemands, et de toute autre choses qui en dépendoient; et y avait beaucoup de gens qui avoient les oreilles bien ouvertes pour les ouïr le premier et les luy aller dire; car il donnoit volontiers quelque chose à celuy qui le premier luy apportoit quelques grandes nouvelles, sans oublier les messagers; et si prenoit plaisir à en parler, avant qu’elles fussent venues, disant: je donneray à celui qui m’apportera des nouvelles. M. Dubouchage et moy eusmes (estant ensemble) le premier message de la bataille de Morat, et ensemble le dismes au Roy, lequel nous donna à chacun 200 marcs d’argent. Monseigneur du Lude, qui couchoit hors du plessis, sceut le premier l’arrivée du chevaucheur qui apporta les lettres de cette bataille de Nancy, dont j’ai parlé; il demanda au chevaucheur qui apporta les lettres, qui ne lui osa refuser, pourquoi il estoit en grande autorité avec le Roy. Ledit seigneur du Lude vint fort matin (il estoit à grande peine jour) heurter à l’huis plus prochain du Roy: on lui ouvrit; il bailla les dites lettres qu’envoyoit monseigneur de Craon et autres; mais aucuns disoient qu’on l’avait veu fuir, et qu’ils s’estoit sauvé._
[39] Dans ses Mémoires.
Varillas[40] ajoute: _Les intrigues du duc de Bretagne n’auraient pu être découvertes à point nommé, si Louis XI ne se fut avisé d’une invention qui dure encore, tant elle a été trouvée convenable à la commodité du public. Comme il changeoit souvent les ordres qu’il avoit donnés, et qu’il prétendoit qu’on les exécutât avec une extrême promptitude, il se trouvoit sujet à des inconvéniens où ses prédécesseurs n’avoient point été exposés. Il n’avoit point un assez grand nombre de courriers, et ses courriers ne faisoient point assez de diligence, et ils ne trouvoient point à propos les hôtelleries et les choses propres à leur rafraîchissement. On n’y pouvoit remédier par les voies ordinaires sans qu’il en coûtât beaucoup; et Louis entreprenait tant d’affaires en même tems, que, s’il n’eût ménagé sa bourse, elle n’aurait pas suffi pour toutes. Il lui vint en pensée d’établir des postes dans son royaume, et les règlements qu’il fit là-dessus les garantirent à l’avenir de la meilleure partie des frais qu’il faisait auparavant, et lui attirèrent de plus un avantage qu’il n’avait pas prévu, et qui consistait à ce que ses intriques s’acheminoient avec plus de secret._
[40] Histoire de Louis XI.
_Son activité_, dit Lenguet[41], _alloit au-delà de tout ce qu’on peut dire: on voit par ses lettres écrites de presque tous les endroits du royaume, qu’il doit en avoir fait le tour deux ou trois fois. Il vouloit, avance encore le même auteur, tout connoître par lui-même, et il exigeoit souvent que les particuliers lui écrivissent; c’est le moyen qu’il avoit trouvé pour éviter les tromperies que lui auroient pu faire ses ministres. Malgré ses précautions, il ne laissoit pas d’être quelque fois trompé_.
[41] Préface des Mémoires de Commines.
_Il employa_, suivant Varillas[42], _la plupart des quatre millions sept cent mille livres qu’il exigeoit tous les ans de ses sujets, à acheter des espions et des créatures dans les états voisins du sien, et dans les cours de ses principaux feudataires_.
[42] Histoire citée.
_Le duc de Lorraine_, dit Hainaut[43], _accompagné des Suisses, vint au secours de la place (Nancy), le 5 janvier, attaque et défait le duc Charles qui y perdit la vie, ayant été trahi par Campobosso, Napolitain. Il ne laissa d’autre héritier que Marie, sa fille unique. En lui finit la deuxième maison de Bourgogne, qui avoit duré cent vingt ans sous quatre princes. Le roi Louis XI qui, le premier, avoit établi l’usage des postes, jusqu’alors inconnu en France, est bientôt informé de cet événement, et en profite pour reprendre plusieurs villes en Picardie, en Artois et en Bourgogne_.
[43] Histoire chronologique de France.
Ainsi que dans l’antiquité, la guerre, fruit si funeste de l’ambition de quelques souverains, devint la cause d’une institution tellement utile aux peuples, qu’ils n’ont pas cessé depuis de la faire tourner au profit de la société.
Pour perpétuer le souvenir d’un événement si remarquable, on frappa une médaille destinée à le rappeler[44]. Nous voyons, dans Mezeray, qu’elle était en bronze. Cet établissement de la poste _Decursio_[45], dit-il, _est désigné par deux courriers bien montés (dont l’un porte une malle en croupe) avec cette legende: _qui pedibus volucres ante irent cursibus auras_, afin que, pour ainsi dire, ils passent les oiseaux et les vents à la course_.
[44] Ce n’est pas la seule fois qu’on ait consacré des médailles à rappeler des événemens remarquables dans les postes. Nous voyons entr’autres exemples, dans une histoire d’Ecosse, que lorsque Wallace combattait pour conserver ses anciens souverains à son pays, Bruce ayant reçu de lui un avis important apporté par un messager fidèle, donna à l’envoyé une médaille où l’on voyait une colombe avec cette légende, _fidèle comme ce premier messager_, faisant allusion à la colombe envoyée par Noë hors de l’arche.
[45] Au bas de l’exergue.
Louis XI rendit cette institution authentique par son édit en date du 19 juin 1464[46].
[46] Nous le rapportons à la fin de cet essai.
C’est dans cette pièce importante que nous trouvons la preuve évidente que les postes ont été établies pour servir à la politique de Louis XI, et que leur usage, étendu presqu’en même tems aux besoins de la société, n’en étant que la conséquence, n’a pas eu pour but d’accroître les revenus de l’état en imposant la pensée, comme on semble le croire dans ce siècle calculateur.
Ce prince était si loin d’en considérer la création comme une ressource que, pour la consolider, il se vit dans l’impérieuse nécessité d’augmenter les charges qui pesaient sur ses peuples, et d’accorder des _gages_ et de grands priviléges aux maîtres de poste auxquels il confiait ce service.
Il paraît que son édit fut mis de suite à exécution, puisqu’on comptait déjà jusqu’à deux cent trente courriers à ses gages qui portaient ses ordres sur tous les points du royaume, ainsi que les lettres des particuliers, quoiqu’il n’en fut pas fait mention lors de la création des postes.
Ces messagers couraient à cheval et changeaient de chevaux à chaque relais, à l’instar des anciens, qui employaient aussi des courriers à pied comme nous le pratiquons[47]. Ces derniers étaient appelés hémérodromes par les Grecs, c’est-à-dire, courriers de jour.
[47] En France, partout où il n’y a pas de bureau de poste, il se trouve des courriers sous diverses dénominations; les uns desservent les communes dépendantes de chaque bureau de poste, les autres sont employés à la correspondance réciproque des préfets et des maires. Ces messagers font régulièrement deux courses par semaine dans leurs arrondissemens respectifs. On peut évaluer le nombre de lieues qu’ils parcourent ainsi pendant la durée de l’année à plus de 2500; ce qui équivaut à une marche moyenne de 7 lieues par jour. Il est à remarquer que ces individus résistent long-tems à un exercice aussi soutenu, qui n’est interrompu ni par les obstacles qu’opposent les localités, ni par l’intempérie des saisons.
On pourrait citer beaucoup d’exemples de courses extraordinaires. Il est même certaines provinces du royaume dont les habitans se distinguent par leur agilité à la marche.
La mode des coureurs était très en usage autrefois, surtout à Paris. Ils précédaient ordinairement les coursiers de la voiture des personnes de distinction. On a renoncé à ce luxe dangereux, en employant à leur place des postillons à cheval.
Les coureurs, chez les anciens, faisaient 20, à 30 lieues par jour, et même 40 dans le cirque pour remporter les prix. On lit dans Pline, qu’Autiste et Félonide, coureurs d’Alexandre, parcoururent un espace de 1200 stades, à peu près 44 lieues, en 24 heures. Il ajoute qu’un jeune homme, nommé Mathias-Athas, fit 75 milles, 25 lieues, de midi jusqu’à la nuit. Plutarque dit qu’un certain Anchide fit 1000 stades, 37 lieues de 2000 toises, en un jour.
On a vu, de nos jours, des courses aussi remarquables. En 1767, un coureur de la duchesse de Weymar fit 76 lieues en 24 heures, et ne se reposa que le tems nécessaire à la réponse des dépêches dont il était porteur.
M.r Cochrane, capitaine de la marine anglaise, exécute une entreprise des plus périlleuses et des plus étonnantes, celle de traverser à pied toute l’Asie. Il se propose ensuite de parcourir ainsi l’Amérique.
Un anglais, nommé Aberthemy, vient de faire tout récemment à pied, malgré un tems constamment mauvais, 560 milles en 8 jours, ce qui fait 37 lieues par jour.
Il existe en Irlande un homme âgé de 142 ans qui, après avoir voyagé dans toutes les parties du monde, a continué de s’exercer à faire de longues marches en parcourant régulièrement chaque jour un espace de 10 lieues.
Un autre individu, nommé Wert, a parcouru, en 4 jours et 4 heures, pour un pari de 7200 fr., 320 milles, environ 150 lieues de France.
Le coureur Charles Quize vient de faire, en 7 quarts d’heure, le trajet de Bruxelles à Volvurde, sans paraître fatigué ni même échauffé. Il est maigre et de petite stature. Sa manière accoutumée de courir est de tenir d’une main un mouchoir dont un des coins est dans ses dents, et de l’autre il agite sans cesse un petit fouet.
Le nommé Rumel, âgé de 16 ans, est remarquable par sa force et son agilité. Il a fait à pied le chemin de Francfort à Hanau et retour, qui est de 8 lieues, en 2 heures 15 minutes: des cavaliers qui le suivaient ne purent faire la même diligence et restèrent en arrière.