Part 10
Il constituait un problème passionnant. Contre lui, il y avait son sommeil, preuve suffisante, déclarait l'aliéniste Cave, puisqu'elle était la seule qui échappât à l'étonnante force du sujet, attendu qu'aucun homme ne peut, à un certain degré de lassitude, s'empêcher de dormir. Pour lui, il y avait l'incroyable difficulté du rôle qu'il jouait sans défaillance depuis des mois et qui semblait au delà des forces humaines, la perfection avec laquelle il était gâteux, ses antécédents d'alcoolique, enfin son séjour prolongé en des colonies malsaines et une vague hérédité qu'on lui découvrit, un de ses oncles ayant été interné jadis pour délire de la persécution. Il y avait aussi le talent et l'autorité du grand avocat Cabrolle, qui, dès le premier jour, s'était intéressé à son cas et s'était institué son défenseur.
Et ce fut devant les assises que fut renvoyé Jean Billy, car le juge d'instruction n'était sûr de rien et préférait laisser au jury le soin de se prononcer sur un problème aussi obscur.
Le duel fut formidable entre l'accusation et la défense. La culpabilité de l'accusé ne faisait pas de doute, puisqu'il avait été pris sur le fait; tout le mystère reposait sur sa responsabilité, et il était lui-même son meilleur avocat. On avait dû l'apporter au banc des accusés, car il ne marchait plus du tout, et, entre les municipaux, il restait affaissé comme un tas insensible et inconscient de vêtements et de chair. Il ne répondit pas un seul mot aux questions du président; on dut le tenir sous les bras pour le mettre debout et quand on le lâcha, il retomba comme une loque.
Mais le docteur Cave se dressa devant lui au banc des témoins et vint affirmer solennellement qu'il était responsable et jouait la comédie du gâtisme pour se sauver du bagne ou de l'échafaud. Il invoqua son expérience personnelle et sa conscience de médecin intègre. Il fut pathétique et logique, détaillant lumineusement les indices qu'il avait recueillis pour établir sa conviction, et exposant surtout énergiquement cette fameuse preuve du sommeil, de ce sommeil révélateur de l'assassin qui renversait à lui seul le formidable effort qu'il faisait depuis des mois pour simuler le gâtisme. «Effort si stupéfiant, termina Cave, que bien peu de volontés en seraient capables, et que je considère Jean Billy comme un des hommes les plus remarquables que j'aie jamais étudiés...»
Cette déposition impressionna très vivement le jury; mais, au même instant, au banc des accusés, l'homme remarquable dut être emmené, car il était de toute nécessité de le changer et de nettoyer sa place.
Le discours de l'avocat général fut académique et véhément, mais il se contenta, au fond, de répéter tous les arguments des médecins aliénistes et de s'appuyer sur l'autorité indiscutable du célèbre professeur Cave.
L'illustre avocat Cabrolle se leva à son tour. Il était calme, presque souriant, comme si sa tâche lui semblait trop facile et, dès les premiers mots, sa parole persuasive et formidable ébranla les vitres et le cœur des jurés. Il reprit un à un les arguments de l'accusation pour les anéantir comme en se jouant. Il se demanda quel pouvait bien être le mobile du crime commis, si la folie n'était pas là pour l'expliquer. Il évoqua les erreurs judiciaires et les innocents condamnés à la suite des témoignages de médecins légistes que d'autres médecins légistes contredisaient ensuite. Il rappela diverses affaires célèbres où la science officielle s'était manifestement fourvoyée. Il demanda, en homme d'honneur, au professeur Cave, si jamais il n'avait fait un faux diagnostic durant tout le cours de sa carrière, et s'il pouvait jurer que tous les fous se comportaient strictement de la même façon pendant la veille et pendant le sommeil. Il adjura enfin les douze honnêtes gens qui étaient devant lui de prendre en pitié--non en justice--l'infortuné malade qui était en leur présence et que, depuis onze mois, une instruction impitoyable torturait, alors que son état réclamait des soins éclairés, et il termina en sommant les jurés de regarder cette loque humaine et de prononcer, en leur âme et conscience, si c'était vraiment là «l'homme remarquable» qu'on venait de leur signaler et qui, depuis si longtemps, seul contre tous, accomplissait ce tour de force surhumain de jouer la folie sans avoir jamais eu une seconde de défaillance dans la perfection de ce rôle impossible.
Pendant ce temps, l'accusé bavait lentement sur lui-même.
On l'emporta pour la délibération du jury. On le rapporta pour entendre l'arrêt, et les poignes solides des municipaux le maintinrent debout pendant que, dans le silence, tombaient les paroles du président. Il était acquitté, irresponsable. Tous les regards étaient fixés sur lui. On le vit d'abord fléchir un peu, puis ses yeux se dilatèrent, une vie intense, un flot de sang et de joie délirante envahit cette face éteinte et stupide depuis tant de mois, et l'homme bondit, transfiguré:
--Sacré nom de Dieu! hurla-t-il. Je savais bien que je les fouterais dedans!
Et comme il était alors devenu réellement fou furieux en entendant l'arrêt, il ne fallut pas moins de six hommes pour le ligoter et l'emporter vers le cabanon qu'il ne quitta plus.
LE PASSAGER
--L'histoire s'est passée, il y a tout près de quarante ans, nous raconta le capitaine au long cours en retraite, Marius Cazavan, de Marseille, mais je puis vous la raconter comme si c'était d'hier. Dans ce temps-là, je naviguais pour des armateurs de Bordeaux et j'étais second à bord du _Phénix_, que commandait mon oncle, le capitaine Borel.
«Nous allions lever l'ancre quand vint le passager. Il arriva dans un canot du port, avec seulement une petite valise et il insista pour s'embarquer, offrant de payer largement son passage pour Pernambouc, où nous allions. C'était un drôle d'homme, qui avait l'air inquiet et résolu à la fois, mais il nous arrivait assez souvent d'accepter des passagers dans nos bateaux de commerce et mon oncle, qui ne voyait pas plus loin que la question d'argent, le prit avec nous.
«Il n'était pas gênant du reste. On lui avait donné une petite cabine inoccupée sur le pont, il n'en sortit pas pendant les premières vingt-quatre heures et il mangea à peine en disant qu'il était malade au mousse qui était allé lui porter ce qu'il lui fallait.
«Le troisième jour, au matin, le capitaine me fait appeler dans sa cabine. Je le trouve bouleversé.
--Tu ne sais pas qui c'est notre passager? me demande-t-il brusquement. Eh bien, c'est un assassin!
--Comment ça? demandai-je suffoqué.
--J'en suis sûr! c'est un assassin qu'on recherche. Il était médecin à Paris et il a empoisonné une femme pour la voler. Il s'appelle Leclanchy et non pas Morin, comme il l'a dit.
--Mais comment le savez-vous?
--Par le journal. Tu sais, le journal qu'on nous a apporté à bord avant le départ et que je n'ai pu lire à ce moment-là. Je l'ai lu hier soir. On raconte le crime; on dit que l'assassin est en fuite, qu'il cherchera sans doute à s'embarquer dans un port du Sud-Ouest; on a trouvé ses traces et puis on les a perdues. On donne son signalement. C'est le passager, j'en suis sûr! Il a fait couper sa barbe, mais c'est lui... Du reste, je l'ai vu!
--Vous l'avez vu?
--Oui, cette nuit. Je l'ai vu à travers une fente de sa cabine. Il avait accroché un rideau derrière la porte, mais je l'ai vu tout de même. Il cousait des bijoux dans la ceinture de son pantalon. C'est lui... C'est sûr et certain.
--Non, ça n'est pas sûr et certain, dis-je. Vous le croyez et c'est possible, mais on ne peut pas accuser un homme d'une chose pareille sans avoir des preuves.
--Des preuves, des preuves, j'en ai... Et puis j'en aurai d'autres! Je suis sûr qu'il se trahira tout à fait... Et tu peux compter que je ne serai pas son complice ou sa dupe, en lui permettant de filer au premier port... Enfin, pour l'instant, il ne peut pas s'en aller n'est-ce pas? et comme il reste enfermé...
«Mais la réclusion volontaire du passager ne dura pas. Deux jours plus tard, remis de son mal de mer, nous dit-il, il avait repris de l'assurance. Il se promenait sur le pont, engageait la conversation avec nous, plaisantait et nous racontait ses affaires, disant qu'il était courtier en horlogerie et qu'il allait fonder une maison importante à Rio-de-Janeiro. Mais ni mon oncle ni moi n'étions hommes à pouvoir dissimuler, comme il l'aurait fallu pour pouvoir l'amener à se trahir. Il s'aperçut vite qu'il y avait quelque chose et, dès lors, se tint sur la réserve, ce qu'on pouvait expliquer en somme aussi bien par l'inquiétude d'un coupable qui se sent soupçonné, que par la vexation d'un homme faisant des avances qui sont repoussées. Du reste, j'avais lu dans le journal le signalement qu'on donnait du médecin assassin Leclanchy et j'étais beaucoup moins sûr que mon oncle d'y reconnaître notre passager, le courtier Morin.
* * * * *
«Plusieurs jours se passèrent ainsi dans le doute et l'inquiétude et je n'ai jamais fait un voyage plus pénible que celui-là, bien que le temps fût magnifique et que le _Phénix_ se comportât que c'était un plaisir.
«Dans la seconde semaine se passa l'événement que je n'oublierai jamais. Le mousse tomba malade et, en peu de temps, fut très mal. Il avait la fièvre et la gorge pleine de membranes. J'en savais assez pour nommer sa maladie: la diphtérie, mais c'était tout ce que je savais. Personne à bord n'était capable de le soigner. C'était un bon garçon, nous l'aimions tous et nous ne pouvions que le regarder mourir, car bientôt il fut évident qu'il allait mourir. C'était un après-midi; nous étions tous autour de lui; il suffoquait et c'était affreux.
--Le passager... me dit tout à coup le capitaine d'une voix que l'émotion faisait rauque.
--Eh bien, le passager?
--Si c'est _lui_, il est médecin...
--Mais si c'est lui, jamais il ne se trahira... commençai-je.
«A ce moment je me sentis pousser de côté. Le passager survenant de sa cabine, s'approcha du lit. Il tenait une boîte garnie d'instruments brillants. Sans nous regarder, il se pencha sur l'agonisant, il fit quelques gestes brefs et sûrs; du sang jaillit et, par sa gorge ouverte, le mousse moribond aspira la vie.
«Quelques minutes après, l'opérateur avait terminé ses soins.
--Je pense qu'il s'en tirera, murmura-t-il entre ses dents.
«Il se redressa et regarda le capitaine en face, d'un air de défi et de résolution.
--Je suis médecin, lui dit-il.
«Le capitaine se jeta sur lui et l'embrassa, puis il le repoussa avec horreur et s'enfuit dans sa cabine.
«Le mousse guérit et le passager, pendant des jours, lui prodigua ses soins. Il ne parlait du reste à personne, pas même aux matelots qui n'étaient au courant de rien et l'entouraient de respect et d'admiration.
«Le capitaine, pendant ce temps-là, était en proie à des sentiments contraires. Il ne me faisait pas part de ses réflexions, mais il ne goûtait aucun moment de repos et je l'entendais, dans sa cabine, se disputer tout haut avec lui-même sur ce que vous appellerez probablement un cas de conscience.
«Un matin enfin sa résolution fut prise. En ma compagnie il alla trouver le passager.
--_Monsieur Morin_, lui dit-il, sans trop le regarder, je pense qu'il ne serait pas avantageux pour vous de débarquer à Pernambouc où on nous attend. Je vais faire un crochet jusqu'à Caracas, qui est une belle ville que vous aimerez à visiter. Qu'en pensez-vous?
--Je suis à vos ordres, répondit simplement le passager.
* * * * *
«C'est ainsi que le crime du médecin Leclanchy, qui fit tant de bruit à l'époque, demeura impuni, et quand notre passager eut débarqué au Vénézuéla, jamais plus nous n'entendîmes parler de lui, mais lorsque nous nous retrouvâmes au large, entre le ciel et la mer et loin de tous les crimes de la terre, le capitaine me mit la main sur l'épaule et me dit:
--Il a tranché une vie humaine, mais il en a sauvé une autre, malgré ce qu'il risquait... Je pense que cela doit faire la balance... mais, écoute-moi bien mon garçon: jamais plus, tu m'entends, jamais plus, je ne prendrai de passager...»
LES PLUMES DU PAON
--L'affaire d'Arthur Harris est une des plus drôles que j'aie jamais vues,--nous raconta l'illustre détective londonien Barnay.--La police, tout d'abord, s'est laissée mettre dedans comme tout le monde, mais ça n'a pas profité au jeune Harris.
Il était acteur de son métier, mais n'avait aucun talent et aucune chance, si bien qu'après quelques mois de cours de déclamation, où il n'avait acquis que des prétentions, il avait, sans succès, essayé du théâtre, puis du music-hall, et enfin en était réduit à faire le pître dans des bastringues de dernier ordre pour ne pas mourir de faim.
Cette misérable existence lui pesait d'autant plus que sa pauvreté extrême contrariait ses amours. Il avait, en effet, une jeune amie aussi vertueuse que belle, qui s'appelait Edith et était institutrice. N'ayant pas le sou, les deux jeunes gens ne pouvaient se marier et pouvaient craindre de rester fiancés toute leur vie, ce qui les désespérait.
Un jour enfin, Arthur Harris ayant lu dans les journaux qu'un impresario américain avait offert à un assassin célèbre des appointements de 2.500 francs par semaine au cas où, acquitté, il consentirait à se montrer sur son théâtre, eut une idée qu'il trouva géniale.
--Chère Edith, dit-il à son amie, le dimanche suivant, seul jour où il leur était possible de passer quelques moments ensemble, j'ai trouvé le moyen de faire fortune et de donner à ma personnalité l'éclat que l'injustice du sort lui refuse. Il faut d'une façon ou d'une autre porter son nom aux oreilles du public. A notre époque, la réclame est tout: sans elle, le génie périt, étouffé sous l'éteignoir de l'indifférence; j'ai découvert le seul moyen d'obtenir gratuitement une formidable publicité... Allons prendre une tasse de thé, je vous passerai mon plan...
* * * * *
Le semaine suivante, tous les journaux de Londres commencèrent à s'occuper d'une affaire qui parut tout de suite sensationnelle: une jeune institutrice, miss Edith Evans, âgée de vingt-trois ans, avait disparu inexplicablement trois jours avant, c'est-à-dire un vendredi. Elle était sortie, les enfants ayant congé à cause d'une fête familiale, et elle n'était pas revenue. Le seul indice était qu'avant de partir, elle avait dit à la femme de chambre qu'elle pensait rencontrer son fiancé.
Le lendemain, on avait le nom et l'adresse du fiancé: Arthur Harris, et on esquissait sa biographie en ajoutant que la police le recherchait pour des renseignements, mais qu'il n'avait pas paru depuis le matin du vendredi à son restaurant habituel, non plus que dans son petit concert où on était tout étonné de son absence.
Et le jour suivant le «Beau Crime», le crime sensationnel, éclatait à la première page de tous les journaux. On avait fait une enquête au domicile d'Arthur Harris et elle avait amené d'affreuses découvertes.
Les voisins avaient été catégoriques: le jeune acteur était rentré chez lui ce vendredi tragique vers 4 heures en compagnie d'une jeune femme dont le signalement répondait exactement à celui d'Edith. Ils s'étaient enfermés et quelques minutes après on avait tout à coup entendu des cris et des plaintes, mais les voisins, accoutumés aux hurlements d'Arthur lorsqu'il apprenait ses rôles, ne s'en étaient pas émus. Le jeune homme était descendu vers 7 heures et était peu après remonté avec un bidon d'alcool à brûler. Dans la nuit, vers 2 heures du matin il était descendu (la voisine d'en dessous, qui ne dormait pas ayant mal aux dents, avait reconnu sa démarche qu'aucun autre pas n'accompagnait, elle en était sûre). Depuis lors, nul n'avait eu la moindre nouvelle d'Arthur Harris non plus que de la jeune personne qui était montée chez lui.
Les magistrats avaient fait forcer la porte du logement fatal et les découvertes les plus sinistres avaient été faites: taches de sang sur le parquet et qui transparaissaient malgré un récent lavage, corde suspendue au plafond, baquet, couperet, coutelas et la scie à main récurés tout fraîchement et surtout, dans le poêle de fonte, des fragments à demi carbonisés d'ossements. Le crime était patent. Harris avait attiré chez lui sa victime et l'avait assassinée pour un motif encore inconnu, mais sans doute passionnel. Il l'avait ensuite coupée en morceaux dans l'espoir de dissimuler les preuves de son forfait. L'alcool à brûler avait servi à brûler une partie du cadavre dont l'assassin indubitablement avait emporté le reste dans sa valise qu'on ne retrouvait pas.
L'émotion causée par ce qu'on appela «l'_Affaire de l'Institutrice coupée en morceaux_» fut considérable. La férocité du crime, la figure sympathique de la victime et l'énigme offerte par la fuite du meurtrier qu'on recherchait en vain, firent une cause célèbre qui passionna Londres, l'Angleterre et le monde entier. Les plus habiles policiers lancés à la recherche d'Arthur Harris, les enquêtes les plus actives menées dans les gares et les consultations demandées aux maîtres de l'instruction criminelle, ne rapportaient aucun indice. Le signalement de l'acteur fut expédié dans toutes les directions et son portrait reproduit par tous les journaux. Arthur Harris alors, et pendant plusieurs jours, occupa, on peut le dire, le monde civilisé, il fut adopté comme sujet d'actualité et sa célébrité--comme criminel, il est vrai--fut universelle.
* * * * *
Un matin, on apprit que Harris était arrêté. Ce jeune homme au lieu de s'enfuir pour un lointain pays comme l'opinion générale le pensait et comme il l'aurait peut-être fait pour corser l'aventure, s'il avait eu assez d'argent pour cela s'était tout simplement retiré dans une auberge des bords de la Tamise et, sous un faux nom, passait ses journées à pêcher à la ligne. Un de ses voisins occasionnels, mis en défiance par certaines demi-confidences échappées à l'acteur sous l'influence, semblait-il, d'une demi-ivresse, avait prévenu la police régionale, laquelle, ravie d'une telle chance, s'était aussitôt emparée du criminel que la foule, rassemblée et mise au courant par le policier amateur avait à moitié assommé tout d'abord.
Harris, en très mauvais état, avait été ramené à Londres, soigné et interrogé avec les égards dus à un assassin de son importance. Mais alors le mystère si effrayant qui passionnait le monde s'était en un instant crevé comme une bulle de savon. Le jeune homme, lorsqu'on lui formula l'accusation portée contre lui et qu'il ne semblait pas avoir encore comprise, avait montré une figure stupéfaite sous les noirs qui la marbraient et expliqué qu'il n'y avait pas eu le moindre crime, attendu qu'Edith s'était retirée en province pour soigner une vieille tante qui se mourait et que lui Harris, en son absence, et vu la poursuite de créanciers acharnés, avait réalisé un petit emprunt et fui, sans rien dire à personne, se reposer au bord de l'eau. Il n'avait depuis lors pas lu un seul journal ni avisé qui que ce soit de sa retraite.
On lui parla des indices recueillis par l'enquête. Il expliqua que les cris entendus provenaient d'une leçon de déclamation donnée par lui à Edith, que celle-ci était descendue avec lui dans la nuit, à l'heure d'aller prendre son train, que la corde pendue au plafond avait servi non à suspendre un cadavre mais à faire des exercices de gymnastique, que l'achat de l'alcool avait été nécessité par la cuisson du dîner et que les os dans le poêle étaient ceux d'un lapin. Quant au sang par terre il provenait d'une coupure qu'il montra à son doigt. Le tout fut reconnu exact. Edith, du fond de sa province, répondit qu'elle se portait très bien et que si elle était partie sans prévenir c'était pour échapper aux assiduités gênantes d'un oncle des enfants qu'elle instruisait!...
Voilà l'histoire! Harris, vous le comprenez, avait tout imaginé pour se rendre célèbre et il avait réussi à mettre tout le monde dedans et moi tout le premier, qui avais été chargé par la police de sûreté de diriger l'enquête. Le plus drôle, du reste, c'est que le jeune homme, comme bénéfices, ne récolta que la terrible rossée que la foule lui infligea quand on l'arrêta et les quelques jours de prison qu'il fit. Il fut mis en liberté au milieu du mépris public et sa gloire prit fin en même temps que sa captivité. «Vous êtes innocent, vous n'avez aucun intérêt», lui dit avec dégoût un impresario auquel il avait demandé un emploi, en se targuant de son renom, et il dut quitter Londres pour n'y pas mourir de faim et se réfugier en province, auprès de la fidèle Edith, dans la maison laissée par la vieille tante.
Je me fis, du reste, un plaisir de lui envoyer comme souvenir, pour lui rappeler l'enquête inutile qu'il m'avait fait faire, une traduction de la fable de votre grand La Fontaine, vous savez, le geai qui prend les plumes du paon...
L'HÉRITAGE
Mme Lefertin, ce soir-là, cousait dans la salle à manger auprès de la table mise, quand M. Lefertin rentra. Elle le vit si pâle et si agité qu'elle se dressa, laissant tomber son ouvrage.
--Octave, mon Dieu! es-tu malade?
--Personne ne peut nous entendre?
--Non! L'oncle Blaise est dans sa chambre, les enfants dans la leur et la bonne dans la cuisine... Mais qu'y a-t-il?
M. Lefertin se pencha vers elle.
--Il est ruiné, souffla-t-il, tragique.
--Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné?
--L'oncle Blaise! Je l'ai appris aujourd'hui, par hasard, au bureau. Son banquier, tu sais bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard, ce financier éminent, cet ami d'enfance en qui il a toute confiance, qu'il nous vante, qu'il nous prône, qu'il nous a obligés d'inviter à dîner vingt fois et de traiter comme un prince, eh bien! ce phénix a fait de mauvaises affaires, il a joué, il a... est-ce que je sais!... Bref, il vient de lever le pied en laissant un passif formidable, et l'oncle Blaise, qui lui avait confié malgré mes conseils tous ses capitaux, est ruiné à plat. Il lui reste en tout et pour tout sa pension viagère, à peine de quoi manger du pain dans un asile...
--Voyons, tu es bien sûr?...
S'il était sûr!... Il haussa les épaules et, accablé, se laissa tomber sur une chaise.
--Mon Dieu! c'est affreux, dit Mme Lefertin. Alors, mous allons devoir nous réduire! Alors, nous sommes, pour toute notre existence, condamnés à la médiocrité! Alors, les enfants pour qui nous endurons tout, depuis six ans, dans l'espoir de leur assurer cette fortune...
--Il n'y a plus de fortune!
Tous deux échangèrent un regard navré. La catastrophe les atterrait. La seule espérance de leur vie morne s'écroulait; l'héritage de l'oncle Blaise, dont l'attente leur donnait du courage dans les heures difficiles et du prestige aux yeux de leurs relations, n'était plus... Mais ils songèrent au vieillard lui-même, et une semblable fureur les saisit.
--Il n'y a plus de fortune, reprit M. Lefertin d'une voix sifflante, mais il y a toujours l'oncle...
--Il ne sait rien, naturellement, puisque depuis trois jours sa goutte l'empêche de sortir... et comme il n'a pas reçu de lettres. Alors, tu vas le prévenir?
M. Lefertin eut un ricanement.
--Pas du tout! Il apprendra cela demain ou après; probablement, on en parlera dans les journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué... je ne sais pas... En tout cas je veux qu'il soit obligé de nous avertir lui-même. Il sera peut-être un peu moins arrogant et moins hargneux que d'ordinaire. Jusque-là, nous ignorons tout, c'est bien entendu...