Chapter 8 of 12 · 3951 words · ~20 min read

Part 8

--Un père dénaturé! cria-t-il. Tais-toi, tiens, tu ne sais pas ce que tu dis!... Tu devrais me remercier à genoux de t'avoir fait comme t'es. Combien qu'y en a des pauvres bougres qui voudraient être à ta place? C'est facile, oui, de gagner du pèze sans s'échiner... T'es moche, qu'elle a dit, la grenouille... A-t-on jamais vu?... Mais c'est ta fortune, ta gueule! T'es une curiosité, t'es un phénomène, t'es épatant, mon petit vieux! T'iras à Paris, c'est moi que je te le dis, et pas comme homme-singe, c'est bon pour les villages, ce fourbi-là, comme artisse, t'entends! comme excentrique! parfaitement... J't'inventerai des trucs, j'ai de l'imagination, moi; t'as qu'à travailler un peu, au lieu de pleurer comme un veau pour une à la manque qu'aurait entravé ta carrière... Ta gueule, c'est ta gloire et pis ta fortune, et pis tu seras sur les affiches: «M. Arthur», avec des lettres grandes comme ça, et tu feras de l'or, et t'auras des femmes, et des chouettes, et de tout... Et tu devrais me remercier à genoux d't'avoir fait comme t'es! Quéque tu veux de mieux?

Il lui avait mis la main sur l'épaule, mais M. Arthur le repoussa.

--J'voudrais être comme tout le monde! cria-t-il rageusement.

Et il alla se jeter au fond de la roulotte, sur sa couche.

--Idiot! grogna le vieux en se remettant à ses rangements. C'est jeune, ajouta-t-il avec plus d'indulgence, en entendant M. Arthur qui sanglotait.

HIPPOLYTE

Après le dîner on était passé au fumoir. Il faisait clair encore. Par les fenêtres ouvertes sur le parc profond entrait l'odeur fraîche du soir. La petite Mme Livoy, résolument poétique (cela convenait à sa grâce vaporeuse), soupira que c'était l'heure exquise. Son mari, ému par le dîner excellent, l'approuva avec âme. Tous deux, invités pour quinze jours, étaient arrivés l'après-midi. Leurs hôtes, les Vervage,--vieux couple aimable,--se regardèrent, satisfaits. Ils étaient heureux qu'on fût bien chez eux, ils étaient heureux surtout d'avoir leur fille Simone. Cette jeune femme, pour l'instant, versait le café. Son mari, Paul, vaste garçon barbu, dans un fauteuil digérait en fumant. Il y avait aussi Mlle Honoré, cousine anguleuse et pauvre qu'on invitait de fondation. Une quiétude régnait.

Il y eut un bruit de pas, au dehors.

--C'est Hippolyte qui rentre, dit M. Vervage. Il a été porter son paquet au voiturier. Je lui ai permis de coucher encore ici ce soir...

--Vous renvoyez Hippolyte? dit Livoy.

--Parfaitement, je lui ai donné ses huit jours la semaine dernière. J'en avais assez de ce petit imbécile incapable, que je paye le prix d'un vrai domestique qui saurait son métier. Je consens à donner de bons gages, mais je veux être bien servi.

Les dames approuvèrent et commencèrent des anecdotes domestiques. La porte s'ouvrit. Entra un adolescent efflanqué.

--Eh bien, Hippolyte, qu'est-ce que?...

M. Vervage resta béant. Hippolyte s'était mis à genoux. Le sensation fut vive.

--Pardon! beugla Hippolyte. Pardon, monsieur, madame et tout le monde! Faut que je parle, ça m'étouffe! On m'a renvoyé injustement, mais j'aurais pas dû!... J'me repens! Faut que je parle! C'est pour ce soir! Ils vont venir! J'me repens bien!

Il se frappait la poitrine. Les femmes, un peu épouvantées, s'étaient reculées.

--Mais quoi? Qu'y a-t-il? Explique-toi! cria M. Vervage.

--Oui! C'est ce que je fais! J'me repens bien, allez! C'est ce soir! C'est une bande! Des malfaiteurs! Ils viennent de Paris! C'est eux qu'ont cambriolé à la Bernière en avril! Ils préparent leurs coups d'avance. Alors, il y en a un, le Borgne, qui est au bourg depuis la semaine dernière. Il m'a parlé et il m'a fait boire... Et puis il m'a menacé et j'ai eu peur! Et puis j'étais en colère d'avoir été renvoyé injustement... Alors... je l'ai écouté! J'ai dit oui... J'ai tout expliqué, et la brèche au mur au fond du parc et l'argenterie qu'on laisse en bas... Et la clé que j'ai perdue, c'est eux qui l'ont!... Je leur ai bien dit qu'il y avait du monde, mais ils m'ont dit: «Ça, on s'en fout! C'est isolé, loin de la ville, on les fera taire...» Ils mettent des masques en étoffe et ils ont une voiture pour emporter ce qu'ils prennent. Ils m'ont promis ma part, mais j'en veux pas! J'me repens trop! J'aurais pas dû!...

Il s'arrêta, suffoquant. M. Vervage, blême, leva le poing.

--Petit misérable!...

Son gendre l'arrêta, très pâle lui-même.

--Calmez-vous... Il faut aviser... déjouer le péril qui nous menace...

--Il faut prévenir la gendarmerie, balbutia Mme Vervage toute tremblante.

--C'est cela, filez à la ville avec votre auto, suggéra Livoy.

--L'auto est en réparation, dit M. Vervage, agité. Non, il faut aller à pied...

Il hésita et regarda son gendre.

--Voyons, Paul, ce n'est pas très loin... Pour un bon marcheur comme vous... pour un chasseur...

--Chasseur... pas plus chasseur que vous... Un coup de fusil ou deux à l'ouverture, voilà tout... Et quand vous dites: pas loin... Quatre kilomètres à travers la forêt, où certainement ces bandits... Du reste, j'ai mal aux pieds... je boite...

M. Vervage tourna les yeux vers Livoy, mais celui-ci s'absorbait dans les soins qu'il donnait à sa femme, qui s'évanouissait.

--Relève-toi! Réponds! ordonna M. Vervage à Hippolyte. Combien sont-ils, ces bandits?

--Huit ou neuf, gémit Hippolyte. Ils m'ont dit que ça serait pour minuit et demie... Que je les attende... Ils me tueront s'ils se doutent que je les ai vendus...

--Et nous ne sommes que trois hommes... dit M. Vervage, atterré.

--Raison de plus pour qu'aucun de nous ne s'éloigne, déclara Paul. Il faut organiser la défense.

Les trois hommes tinrent conseil. Des décisions furent prises et exécutées aussitôt. On ferma avec soin les fenêtres et les portes qu'on barricada. On monta au premier étage, dans la plus grande des chambres, l'argenterie ainsi que divers bibelots. Une barricade, faite avec des chaises et des canapés, coupa l'escalier. Quand ces travaux furent terminés, tous, y compris la cuisinière, la femme de chambre et Hippolyte, maintenant pleurard et prostré, se réunirent dons la grande chambre du premier. Ils s'étaient munis de toutes les armes de la maison: le fusil de chasse de M. Vervage, un revolver qui marchait, un autre qui ne marchait pas, deux tisonniers, le couteau de cuisine et des queues de billard, massues improvisées. La nuit était, maintenant, complète, mais, après délibération, on n'alluma pas, pour éviter de s'attirer des coups de feu.

M. Vervage, son fusil sous le bras, montait la garde auprès d'Hippolyte. Son gendre, qui s'était emparé du revolver qui marchait, épiait le parc obscur. Livoy, réduit au tisonnier, se disait avec amertume qu'on n'invitait pas les gens pour les exposer ainsi. Les femmes formaient un groupe pitoyable. Tous, frémissants, tremblaient au moindre bruit. Cette campagne ténébreuse, si poétique tout à l'heure, devenait un coupe-gorge sinistre où rôdait la mort. Les heures passaient. Minuit sonna.

--Ça doit être pour bientôt à ce qu'il m'a dit, le Borgne, chuchota, d'une voix étranglée, Hippolyte. Vous entendez-t-y pas remuer là-bas dans le parc?...

--Oui, dit Paul, la gorge serrée, c'est du côté du poulailler.

--Je m'en fiche bien du poulailler, murmura M. Vervage dont le visage, dans la pénombre, mettait une tache livide.

S'il y avait eu un bruit dans le parc, il cessa. Simone eut alors une attaque de nerfs. Sa mère, Mme Livoy, la femme de chambre, s'empressèrent auprès d'elle. Quelques minutes après, la cousine Honoré, l'ayant imitée, gigota et gloussa au milieu de l'indifférence générale. Une heure, deux heures, sonnèrent.

--Le jour... mon Dieu, quand viendra le jour? gémit la petite Mme Livoy. Et elle ajouta: Je gèle.

--Moi aussi, dit Livoy. Et, entre ses dents: Charmante soirée!

Tous avaient très froid. A tâtons on alla prendre, aux lits, des couvertures pour s'envelopper. Hippolyte n'en eut pas. Accroupi dans un coin, il dormait.

Enfin, l'horizon pâlit, devint rose, vert. L'aurore, le soleil...

Sur les visages blêmis par la fatigue et l'angoisse, une allégresse immense resplendit en même temps que l'astre. Le jour! Ils vivaient encore! M. Vervage redressa impérieusement son dos ankylosé. Il ordonna:

--Qu'on prépare le chocolat! Paul, vous allez venir avec moi faire le tour du parc, voir ce qui s'est passé! Livoy, vous restez ici auprès de ces dames! Ce petit misérable nous accompagnera!

Il fallut, pour descendre et sortir, démolir les barricades. M. Vervage et son gendre, toujours armés, avec Hippolyte s'enfoncèrent dans le parc. Rien ne s'y était passé du tout, semblait-il. Le poulailler était intact. Ils arrivèrent à la brèche. Sur les pierres éboulées, ils ne distinguèrent aucune trace de pas.

--Eh bien, petit imbécile, ces voleurs?... dit à Hippolyte M. Vervage, agressif.

Hippolyte avait escaladé la brèche.

--Les voleurs, y en a jamais eu, dit-il. C'était une blague pour vous apprendre, parce que vous m'avez renvoyé. C'était pas mal inventé, pas?

Il sauta de l'autre côté et détala. M. Vervage vit rouge. Il esquissa un mouvement avec son fusil. La rage l'affolait.

--Crapule! Misérable! Je vais...

--Voyons, voyons, bégaya son gendre en lui mettant la main sur le bras.

Les deux hommes se regardèrent. Ils tremblaient de fureur.

--Allons, rentrons, dit enfin Paul.

Et, essayant de rire:

--Si vous m'en croyez, mon cher beau-père, nous n'allons pas raconter cela à ces dames. Il faut leur laisser le plaisir de parler des dangers qu'elles ont courus...

M. Vervage marchait en silence. Il haussa les épaules, rit aussi et dit, méprisant:

--C'est que vraiment ce petit imbécile s'est imaginé nous faire peur!...

L'ÉQUILIBRE

Le déjeuner achevé, M. Buchêne avant que de retourner à ses affaires avait coutume de fumer paisiblement un cigare tout en causant avec Mme Buchêne. Cette heure d'intimité au milieu de la journée avait été exquise au début de leur mariage. Mme Buchêne, alors, quittait souvent sa place, en face de son mari, pour venir s'asseoir à ses côtés, le cigare s'éteignait: des baisers en étaient la cause. Ces transports, avec l'habitude, avaient décru, et maintenant des nuées orageuses voilaient parfois la sérénité de la conversation.

--Ma chère Suzanne, dit ce jour-là M. Buchêne, après avoir exhalé sa première bouffée de fumée, j'ai à te parler de ton frère Robert.

Mme Buchêne prit l'air pincé; il ne s'en aperçut pas et continua, énergique, grave et doux, selon l'attitude qu'il s'était fixée dans la vie, et qui à présent agaçait Suzanne qui l'avait d'abord admirée.

--Oui, il m'inquiète! Tu sais avec quel plaisir, il y a six mois, pour vous être agréable, à toi et à tes parents, je l'ai pris auprès de moi, dans mes bureaux?...

--C'était tout naturel, interrompit Suzanne, Robert venait de finir son droit, et il y avait des chances pour qu'un jeune homme intelligent, distingué, de bonne famille,--ton beau-frère, en outre,--te rendît plus de services et t'inspirât plus de confiance qu'un individu quelconque, plus ou moins sérieux...

--Sérieux! Mais c'est que justement Robert ne l'est pas du tout, et c'est cela qui m'inquiète!... Qu'il soit léger, négligent, inexact, mon Dieu! je m'y attendais bien. Mais depuis quelque temps il se dérange tout à fait... Oh! pas des amourettes, à son âge ce serait excusable. C'est autre chose: il joue. Il passe ses nuits au poker. Il m'arrive le matin, blême, fiévreux, éreinté. Dès qu'il est assis, le sommeil le terrasse. Ce matin, comme je lui demandais une lettre, il s'est réveillé en sursaut et m'a répondu: «J'ai un _full_ aux rois...» Et il joue très gros jeu. Je me suis informé... Or, le jeu, ma chère Suzanne, je ne sais si tu t'en rends compte, est un grave péril... Je voudrais qu'une remontrance de la part, à ce frère plus jeune, qui t'aime et te respecte... Ou bien tes parents... Moi je n'interviendrais avec toute mon autorité que s'il s'obstinait sur cette pente redoutable...

--Calme-toi, je t'en prie, dit Suzanne railleusement. On dirait une tirade de mélo. Et je suis parfaitement sûre que les espions qui t'ont si bien renseigné sur Robert ont exagéré... Qu'il joue de temps en temps, c'est possible, et c'est bien innocent... Je jouerais, moi, pour me désennuyer, si j'en avais l'occasion. Que veux-tu, nous ne sommes pas comme toi, pondérés, solennels, faisant tout par poids et mesure... Nous sommes des fantaisistes, des nerveux, nous vivons... Et puis, vois-tu, Robert se serait peut-être un peu plus intéressé à tes affaires si tu l'y avais encouragé en lui montrant une entière confiance, en le consultant, en faisant de lui ton second, au lieu de le traiter comme un gamin sans importance. Il sent sa valeur et a été blessé, je le sais...

M. Buchêne haussa les épaules.

--Mon Dieu, ma chère enfant, Robert est un charmant garçon, danseur érudit, homme du monde accompli, je n'en disconviens pas, mais lui confier mes affaires... Tu ne pourrais bientôt plus payer ta couturière!... Il aurait tôt fait de nous ruiner avec les meilleures intentions du monde. C'est en effet un fantaisiste comme toi. Vous tenez de votre père qui a fait dans sa vie cent entreprises folles, si bien que je me demande encore comment il n'a perdu que la moitié de sa fortune!

Suzanne devint rouge de colère.

--Papa est un homme supérieur, que tu n'es pas capable de comprendre.

Elle regarde son mari en face et ajouta, en appuyant sur les mots:

--En tout cas, on ne doit pas se permettre de critiquer la famille des autres quand on a, comme toi, dans sa famille un oncle Arsène, un failli.

M. Buchêne devint rouge à son tour.

--Que... que dis-tu? bégaya-t-il.

--Je dis ce qui est. Moi aussi je suis au courant. J'évitais par délicatesse d'y faire allusion, mais puisque tu m'y forces, je te le répète: quand on a dans sa famille un failli comme ton oncle Arsène, on évite de critiquer une famille d'une honorabilité aussi éclatante que la mienne. Je te le rappellerai si c'est nécessaire.

Elle sortit en claquant la porte. M. Buchêne resta atterré. L'oncle Arsène était l'opprobre des Buchêne. Parmi cette famille économe et vertueuse, il avait surgi, cinquante-cinq ans plus tôt, turbulent dès l'enfance, puis, à peine à l'âge d'homme, montrant un goût marqué pour la débauche et la prodigalité.

Deux mariages, dont un scandaleux, ensuite une faillite clôturant un commerce entrepris pour refaire sa fortune avaient marqué sa carrière. On savait vaguement qu'il était en province, gérant d'un café mal famé.

M. Buchêne ayant laissé tombé son cigare éteint songeait avec amertume à cette histoire dont il s'exagérait l'importance. Il était consterné que sa femme en connût le détail. C'était pour elle une arme puissante et dont elle userait sans ménagement; il n'en doutait pas. Que serait sa vie désormais si, à la moindre discussion, le souvenir scandaleux de l'oncle lui était jeté à la tête!

Mais il jugeait Mme Buchêne d'après lui-même. Elle n'agit point ainsi. Elle n'employa pas l'attaque directe et ne prononça plus le nom d'Arsène, que son mari crispé s'attendait sans cesse à entendre. Elle se contenta, quand elle était irritée, ce qui était fréquent, de faire l'éloge de sa propre famille, d'une honorabilité si éclatante que nulle tare ne l'avait, de mémoire d'homme, ternie. Et elle abondait en exemples qu'elle empruntait à la vie de ses parents, de ses grands-parents et même de lointains ancêtres... La tradition familiale avait gardé ces nobles souvenirs...

Mme Buchêne en accablait M. Buchêne. Il sentait s'en aller en lambeaux sa dignité d'homme et d'époux. Il souffrait et se taisait. Maintenant, peut-être pour adoucir Mme Buchêne, qui avait tendance à abuser de son triomphe, il se montrait d'une bienveillance extrême à l'égard de Maxime. Non seulement il l'initiait à ses entreprises, et lui confiait les clés de son bureau, mais encore il lui donnait toute liberté de ne pas venir le matin, et en aîné indulgent, il lui conseillait de s'amuser...

Quelques semaines passèrent. Un soir, M. et Mme Buchêne venaient de dîner quand la femme de chambre annonça M. Robert.

--Mon Dieu, qu'as-tu? s'écria Mme Buchêne, alarmée par le visage pâle et bouleversé de son frère.

Il s'assura que la femme de chambre s'était éloignée; de ses mains qui tremblaient il referma la porte avec soin et revint vers son beau-frère.

--J'ai quelque chose à te dire, haleta-t-il, quelque chose d'affreux... Je suis... je suis un misérable!... Non, Suzanne, tais-toi!... J'ai trahi sa confiance! J'ai fait... j'ai fait un faux... J'ai imité sa signature sur une traite... que j'ai touchée... J'avais perdu... une dette d'honneur, n'est-ce pas?... J'espérais regagner... retirer la traite... Depuis, je ne vis plus... J'ai cherché de l'argent!... Je n'en ai pas trouvé... Demain, on va présenter cette traite... Alors... Voilà... Comment ai-je fait ça?... mon Dieu!

Il s'écroula, en sanglotant, presque aux pieds de son beau-frère. M. Buchêne, sans hâte ni colère, le releva.

--Le jeu est un grand péril, je l'ai toujours dit, articula-t-il lentement. Ta traite, la voici. Elle avait paru suspecte, et on m'a demandé si elle était bien de moi. J'ai dit oui, et j'ai payé...

Il prit un temps, ralluma son cigare, et, avec la même allumette, brûla la traite dans un cendrier.

--Passons l'éponge, prononça-t-il sans s'apercevoir que cette image ne s'appliquait pas. Ton désespoir, mon garçon, me prouve ton repentir. Calme-toi. Je pardonne, et je garderai le silence sur cette faute de jeunesse. Quelle famille, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher? Mais quand on a de la délicatesse, on ne clame pas partout le déshonneur de ses proches, acheva-t-il en fixant sur Mme Buchêne, livide, un regard assuré et triomphant.

COMPLICITÉ

Ayant parcouru sans rien acheter de tout ce qui la tentait deux grands magasins, puis des rues élégantes où elle se sentait encore moins élégante que dans les quartiers modestes, Germaine Lesprez hésita un moment au seuil d'un salon de thé; elle était lasse et elle avait un peu froid. Mais non, ce serait une dépense inutile. Elle se dirigea, sourdement irritée, vers son métro. La poursuite et les déclarations fleuries et brûlantes d'un vieux monsieur la calmèrent un peu en lui rappelant qu'elle était jolie. Elle lui opposa d'ailleurs le plus hautain silence, pressa le pas et le distança. Elle revit sans joie sa maison dépourvue de luxe, gravit ses cinq étages et se retrouva chez elle. Chaque jour, en y rentrant, elle éprouvait plus de dégoût pour les trois pièces banales, aux meubles pauvres et laids où elle vivait depuis son mariage. Elle désirait sans savoir se résigner, et avec une intensité presque douloureuse, ce qu'elle n'avait pas et que donne l'argent; l'obscure médiocrité de son sort lui inspirait de l'horreur, et une immense détresse l'accablait à la pensée que cela ne changerait jamais et qu'elle arriverait, par ce morne chemin, à la vieillesse.

Elle alla vers la cuisine pour s'occuper du dîner, puisque la femme de ménage ne venait que deux heures le matin; puis revint dans la salle à manger mettre le couvert. Son mari allait rentrer. En pensant à lui elle eut un mouvement de colère et cassa une assiette. Elle l'aimait et il l'exaspérait. Elle allait le revoir, blond, pâle, maigre, l'aspect insignifiant et presque humble dans ses vêtements étriqués. Il essayerait comme d'habitude d'être joyeux et tendre et elle ne pourrait pas s'empêcher d'être dure et railleuse, de lui dire une fois de plus combien leur plate existence lui pesait. Il deviendrait triste, et, tout en avalant son dîner avec humilité, s'excuserait de n'être qu'un employé de banque sans avenir, condamné jusqu'au bout de sa vie à un terne labeur et à une pauvreté convenable. Puis il ajouterait avec timidité: «Mais tu m'aimes bien tout de même, dis, ma Gégé? Je n'ai que toi, moi, vois-tu. Il faut être raisonnable. Il faut nous aimer et être heureux comme nous sommes.» Elle ne répondrait pas. Elle ne pouvait plus maintenant lui pardonner d'être aussi médiocre. Il le comprenait confusément et depuis quelque temps s'angoissait.

Germaine revenait de la cuisine quand il entra.

--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, surprise qu'il ne courût pas à elle comme de coutume l'embrasser.

Il ne répondit pas. Il avait accroché son pardessus dans l'antichambre et se tenait debout, silencieux et sombre, devant la cheminée de la salle à manger.

--Mais voyons, que t'est-il arrivé? reprit Germaine inquiète.

--Rien, dit-il enfin en s'asseyant à table.

Elle servit le dîner. Il avala quelques bouchées, reposa sa fourchette, but un grand verre de vin pur, ce qu'il ne faisait jamais, et de nouveau s'absorba, le visage contracté, dans une préoccupation inconnue.

--Albert, dis-moi ce qui est arrivé! Je veux le savoir! cria Germaine.

Il releva ses yeux qu'il tenait fixés sur la nappe, la regarda en face et articula sourdement:

--J'ai volé.

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je dis que j'ai volé. Oui, pour toi. Ne me réponds pas, écoute. J'ai volé pour toi, parce que je comprenais que tu en avais assez de la pauvre existence que nous menons depuis notre mariage. Tu me le répétais tous les jours que j'étais incapable, que j'étais médiocre, que je ne serais jamais rien. Eh bien! si, je suis maintenant un voleur! C'est quelque chose. Du reste c'est toi qui es coupable. Tu m'as poussé à bout. Je t'aime, je n'aime que toi au monde, tu es mon seul bien et je te sentais malheureuse, exaspérée, envieuse de tout ce que tu n'as pas. J'avais beau te répéter: «Soyons heureux comme nous sommes», tu ne voulais pas. Tu voulais du luxe, des toilettes, de l'argent. De l'argent je n'en avais pas. J'en ai pris. L'occasion s'est présentée. J'ai remplacé un collègue. J'ai fait des virements. C'est inutile que je t'explique, tu ne comprendrais pas. Bref, j'ai volé quatre cent mille francs. Personne ne s'en doute actuellement et il est impossible qu'on s'aperçoive de quoi que ce soit avant quinze jours ou trois semaines. Dans trois semaines, je serai loin...

Il hésita une seconde, regarda sa femme avec plus d'intensité, et dit:

--Nous serons loin. Tu penses bien que si j'ai volé pour toi, ce n'est pas pour vivre sans toi... Nous filerons à l'étranger. C'est entendu, nous serons poursuivis, traqués, mais il faudra s'arranger pour échapper. Avec la somme que j'ai prise, je pourrai faire une fortune, essayer du moins. Je suis un criminel et tu seras ma complice... Mais nous n'aurons plus cette vie médiocre qui te faisait horreur. Tu ne me reprocheras plus d'être faible et résigné. Tu as fait de moi un voleur, Germaine, comprends-tu cela? Moi dont toute la famille a toujours été d'une intégrité irréprochable, moi qui avais jusqu'à maintenant placé l'honneur et la probité au-dessus de tous les biens de la vie, moi je suis un voleur! Je me suis décidé à agir poussé par le désespoir, poussé par mon amour pour toi. Je sentais que tu commençais à ne plus m'aimer et cela m'a rendu fou. A présent que le crime est commis j'en ai horreur!

Il laissa retomber sur la table sa main qu'il agitait pour souligner ses paroles. Sa voix, quoique contenue, avait, vers la fin de son discours, pris une emphase dramatique. Soudain, il mit sa tête dans ses mains comme pour étouffer des sanglots.

Il y eut un long silence. Germaine, pâle, regardait son mari de ses yeux dilatés. Elle se leva, s'approcha, et lui mit la main sur l'épaule.

--Tu as fait cela pour moi, lui dit-elle d'une voix tremblante... Oui, pour moi!... rien que pour moi! Comme tu m'aimes! mon Dieu, comme tu m'aimes! Et moi qui te croyais faible, enfermé dans une résignation égoïste qui ne s'inquiétait pas de ma tristesse et de mon ennui. Oh! Albert, comme je t'aime! comme je t'aime! Je partirai avec toi, tu le sais bien. Je serai ta complice. Je ne t'abandonnerai jamais! Je suis toute à toi, comme tu viens de me prouver que tu es tout à moi.

Elle s'interrompit un moment, réfléchit et reprit d'un autre ton, grave et mesuré: