Chapter 11 of 12 · 3998 words · ~20 min read

Part 11

--Quand je pense à ce que nous avons supporté depuis qu'il vit avec nous! Quand je pense à ses exigences, à ses grossièretés... Il nous met plus bas que terre! Il nous déshonore aux yeux de nos amis... On a beau dire qu'il est vieux et qu'on le supporte par bonté... Non, il nous en a fait trop! Et c'est la plus belle chambre, et c'est tous les jours une scène pour les menus, et il traite les enfants... j'en ai les larmes aux yeux... Et sous prétexte qu'on ne se gêne pas en famille, il agit ici comme il n'oserait pas le faire dans un hôtel garni! Quant à moi, c'est bien simple, il me parle comme je ne parle pas à ma servante...

--Et les vieux gâteux qu'il appelle ses amis et qu'il nous impose! Et tu te rappelles quand je lui ai demandé de m'avancer cinq cents francs, cette histoire!...

Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération croissante, leurs rancunes. L'oncle Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant, les tyrannisait effectivement depuis six ans. Mais tous deux jusque-là, fascinés par l'héritage, avaient fait de leur mieux pour n'y point prendre garde. Maintenant, ils s'étonnaient eux-mêmes d'avoir tant de griefs; ils s'exaltaient au souvenir de mille blessures supportées patiemment pour l'amour de l'argent; ils s'émerveillaient, de bonne foi, d'avoir eu tant de mansuétude.

--Enfin, à quelque chose malheur est bon, conclut Mme Lefertin. Cette histoire va nous débarrasser de lui, bien entendu.

--Tu peux y compter! D'ailleurs, lui-même, quand il apprendra qu'il est ruiné, n'aura certes pas l'audace de s'imposer davantage. Et je le verrai partir sans regrets ni remords, je t'assure. Il nous a assez souvent menacés de nous quitter, d'aller vivre ailleurs... Mais en attendant, puisque personne ne sait rien, ni toi, ni lui, ni moi... je vais dès ce soir lui dire son fait. Parfaitement, je me donnerai le plaisir de lui exprimer ma façon de penser... Oh! sans violence, sois tranquille, c'est un vieillard!... Je resterai calme, mais je veux ma revanche... Chut, voilà son pas...

Un vieillard parut, osseux, les mâchoires hérissées d'une courte barbe grise, les yeux vifs sous des sourcils touffus.

Il portait une redingote noire dépenaillée, des pantoufles vertes, et, au cou, un foulard sale.

--Te voilà encore à coudre à côté du couvert, pour fourrer des épingles dans les assiettes, dit-il, hargneux, à Mme Lefertin... Enfin, est-ce qu'on dîne? Il est sept heures et demie et je n'aime pas attendre! Jacques! Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte, arrivez-vous, galopins?

Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet appel, accourus, on se mit à table. L'oncle Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement des vérités politiques hostiles aux convictions de M. Lefertin; il eut, pour Mme Lefertin, des mots blessants à propos d'une blanquette de veau dont la sauce était sans moelleux; il rudoya la servante qui ne lui donnait pas assez vite du pain.

Mme Lefertin restait calme. M. Lefertin se contenait, soutenu d'ailleurs par la perspective d'une prochaine vengeance.

--Allez dans votre chambre finir vos devoirs avant de vous coucher, dit-il à ses fils quand, après le dessert, la bonne eut apporté la camomille de l'oncle Blaise.

Celui-ci alluma une courte pipe dont l'odeur forte emplit la pièce. Mme Lefertin toussa.

--Qu'est-ce qui te prend? dit l'oncle. En voilà des grimaces! La fumée te fait tousser, maintenant!

--Je vous prie de parler à ma femme sur un autre ton, interrompit sèchement M. Lefertin.

L'oncle sursauta.

--Quoi? Qu'est-ce que vous dites, vous?

--Je dis que nous en avons assez! Je dis que nous avons trop longtemps, ma femme et moi, supporté votre despotisme! La fortune ne donne à personne le droit d'être impoli. Nous avons patienté à cause de votre âge, espérant que vous comprendriez, un jour ou l'autre, qu'agir ainsi est une lâcheté de votre part. Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens le mot...

--Oui, c'est une honte, prononça Mme Lefertin, frémissante de rancune, une honte, vous entendez, mon oncle!... Du reste, je vous renie et je demande pardon à mon mari de lui avoir trop longtemps imposé... Mais la coupe déborde! Il faut nous séparer! Tant pis, nous en avons assez!

L'oncle tout d'abord avait paru ahuri de l'attitude nouvelle des Lefertin. Soudain, d'un coup de poing, il fit trembler la table.

--Bravo! cria-t-il, j'aime ça! Oui, saperlipopette, c'est bien! c'est très bien! Parfaitement, ça me dégoûtait de vous voir avaler toutes mes avanies sans piper parce que je suis riche. Vous vous rebiffez, vous avez de la dignité, vous m'envoyez au bain en vous fichant des conséquences, ça me va! C'est chic! Je crie bravo! Et soyez tranquilles. Je reste avec vous. Je ne m'en vais pas, et je serai poli et gentil comme je l'aurais été si je ne m'étais pas fourré dans la tête dès le premier jour que vous étiez trop à plat ventre devant mon argent pour jamais vous regimber!... Et n'ayez pas peur, je vous laisse tout. Pas plus tard que demain, je fais mon testament. J'hésitais encore, je vous le dis franchement! Maintenant ça y est, mes bons amis, je vous laisse tout!

Avec une cordialité expansive qu'il ne leur avait jamais témoignée il leur tendit les mains. Et eux, ne sachant que dire, se regardaient, gênés, honteux, furieux, pendant que l'oncle, qui n'avait plus rien, répétait avec effusion: «Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous laisse tout...»

UN BON CONSEIL

Après le pont, au croisement des deux routes, devant la maison où il y avait écrit: «Café-Restaurant», M. Bridol arrêta sa voiture--une petite auto qu'il conduisait lui-même--et descendit avec légèreté et élégance.

La maison était neuve et pimpante. Des bosquets ainsi qu'un beau verger y attenaient. M. Bridol lui jeta un regard tendre et, avec un regard plus tendre encore, entra dans la salle du café. Une servante achevait de ranger les tables. Au fond, derrière un comptoir, une jeune femme brune brodait. Elle leva la tête:

M. Bridol, armé de toutes ses grâces, traversa la salle et vint, familièrement, s'accouder au comptoir. Une glace au mur refléta sa cravate bleu de roi, sa chevelure bouclée, sa figure moutonnière, sa moustache en crochets. Il souriait, galant et langoureux, et discourait chaleureusement. Pour une grosse maison de Versailles, il plaçait avec succès du vin dans toute la région. Ici, il essayait aussi de placer son cœur. Depuis des mois, il était amoureux de Mme May, la propriétaire du café. Il était amoureux de sa beauté fraîche et potelée; il était amoureux de sa gaieté malicieuse, bien qu'elle le désespérât, disait-il; il était amoureux de son caractère décidé et pratique; elle dirigeait si bien sa maison depuis six ans qu'elle était veuve, elle en avait fait une si bonne maison qui rapportait tant d'argent. Tâche trop lourde pour une femme, d'ailleurs, et où il faisait l'appui dévoué d'un homme entendu, qui soit du métier et qui, en même temps, puisse tenir son rang. M. Bridol avait la conviction qu'il était désigné pour être cet homme. Malheureusement, il avait jusqu'alors essayé en vain de le faire comprendre à Mme May.

Ce jour-là encore, tirant tous les effets possibles de ses moustaches, de sa chevelure, de ses yeux et de ses dents, il mélangeait ardemment le sentiment et les affaires. Il affirmait alternativement les qualités de ses vins et les qualités de son amour. Mme May, sans s'effaroucher, riait, plaisantait et secouait la tête: elle ne voulait pas se remarier. Il le savait bien! Elle le lui avait dit mille fois.

M. Bridol, stupéfait de cette insensibilité persistante et qu'il n'arrivait pas à s'expliquer, dans la grandeur de sa vanité, toucha alors une autre corde qu'il avait déjà essayé de faire vibrer: n'avait-elle pas peur de vivre seule ainsi? Le soir, quand les servantes et le jardinier étaient partis, ne se trouvait-elle pas inquiète et menacée dans cette maison isolée, où l'on savait qu'il n'y avait pas d'homme?

Elle haussa les épaules. Non, elle n'avait pas peur. Sa maison fermait bien, les portes et les volets étaient solides. D'ailleurs, la contrée était sûre...

Il hocha la tête, soucieux. Il avait vu, sur la route, pas plus tard que tout à l'heure, des figures de bagne qui cherchaient sûrement un coup à faire. Et ce n'était pas la première fois. Il l'avait déjà prévenue. Elle s'exposait au danger...

Elle rit encore, mais sans conviction, lui sembla-t-il. Il répéta:

--Ah! si vous vouliez, si vous vouliez!...

Et, avec un grand soupir pathétique, il lui serra significativement la main et s'en alla.

Il avait une idée nouvelle, une idée magnifique, impressionnante, qui le mènerait au succès. Et il arrêta son plan.

Trois jours après, par une nuit noire et pluvieuse, peu avant minuit, M. Bridol quitta Versailles dans sa voiture. Auprès de lui, sous la capote relevée, un loqueteux était assis, qui, d'un air béat, tirait sur un cigare.

--Vous avez bien compris? demanda M. Bridol. Vous savez bien ce que vous avez à faire?

Le loqueteux avait surtout compris que ce monsieur, qui l'avait ramassé sur la route et lui avait payé, dans un caboulot, un copieux dîner et plusieurs petits verres, lui avait promis cinquante francs pour faire quelque chose. Quoi? C'était, dans son esprit, demeuré vague.

--Si des fois vous recommenciez à m'expliquer, ça serait pas du lusque, déclara-t-il franchement.

--Eh bien! je vais vous amener auprès d'une maison derrière laquelle il y a un jardin. Le mur est bas, vous l'escaladez, vous avancez dans le jardin jusqu'à la maison. Vous en faites le tour comme quelqu'un qui cherche à entrer. Puis vous revenez au fond. Il y a un poulailler. Vous tordrez le cou à deux ou trois poules... Et ayez bien soin de les laisser crier. Faites beaucoup de bruit, qu'on vous entende, et jetez deux ou trois coups de sifflet...

Le loqueteux, qui, de ses ongles sales, grattait sa barbe hirsute, sursauta.

--Si je fais du potin, on sortira et on me tombera dessus. Merci bien.

--Mais non, soyez tranquille. Il n'y a qu'une seule personne, qui n'osera pas bouger. C'est moi qui arriverai au bruit, comme si je passais par hasard avec ma voiture et que je vienne au secours. Alors vous vous sauverez en repassant le mur, et moi, je tirerai des coups de revolver...

--Où ça?

--N'importe où! dans le mur, dans un arbre...

--Pas de mon côté, hein? Ayez l'œil! C'est traître ces outils-là... Et puis?...

--Vous filerez où vous voudrez. N'ayez pas peur, on ne vous poursuivra pas. Du reste, je serai là pour indiquer une fausse direction et, s'il y a enquête, je donnerai un faux signalement. Du reste, je vous répète que ça ne tire pas à conséquence, c'est une blague que je fais à quelqu'un.

--Je trouve pas ça rigolo, murmura le loqueteux. Des trucs comme ça, c'est pas mon genre. Enfin, chacun son goût. Et les cinquante francs?

--En voilà vingt-cinq. Et soyez demain soir à l'endroit où je vous ai rencontré. Vous aurez les vingt-cinq autres, et même cent sous de plus si je suis content de vous.

--On fera son possible.

Ils ne dirent plus rien. M. Bridol était en proie à l'allégresse. Il éprouvait aussi une forte admiration pour lui-même. Ce plan, qui lui avait été inspiré par le vague souvenir d'avoir lu ou entendu raconter quelque chose de semblable, lui apparaissait comme génial. Mme May, réveillée et terrorisée par les bandits, puis sauvée par lui surgissant en héros, ne pouvait manquer d'accéder enfin à ses vœux... Peut-être même, dans l'émoi et la gratitude du premier moment... Il l'imaginait en toilette de nuit, palpitante et tombant dans ses bras...

Mais il arrêta sa voiture. On était arrivé. La pluie avait cessé. Une lueur de lune passait par intervalles. M. Bridol montra le petit mur au loqueteux, qui, pris d'un scrupule, demanda s'il pouvait, en se sauvant, emporter les poules tuées.

M. Bridol dit oui et le vit escalader maladroitement. De l'autre côté, il dégringola sur des châssis vitrés et le vacarme fut grand. M. Bridol l'entendit jurer et se débattre. Aussitôt, certain que Mme May devait être réveillée, il bondit à son tour au sommet du mur et sauta dans le jardin. Les chiens du voisinage aboyaient de toutes leurs forces. Le loqueteux, épouvanté, repassait le mur en grande hâte. M. Bridol brandissait son revolver pour tirer, quand, au premier étage de la maison, une fenêtre s'ouvrit brusquement. Un coup de feu raya l'ombre. Le plomb fit tomber un plâtras non loin de M. Bridol.

--Je te vois, canaille! cria une voix forte. N'essaye pas de te sauver ou je te flanque mon second coup! Les mains en l'air et avance le long de l'allée jusqu'à la maison. Obéis ou tu es mort!

Terrifié, la sueur au front, les jambes flageolantes, M. Bridol obéit et, tout en avançant, d'une voix étranglée, il lançait des explications:

--Je suis Bridol! Ne tirez pas! Je suis Bridol, le placier en vins... Mme May sait bien...

Il y eut un petit cri de surprise, puis un chuchotement à la fenêtre, et, une minute après, devant M. Bridol que la crainte paralysait, la porte de la maison s'ouvrit. Un gaillard de haute taille, à demi vêtu et le fusil à la main, s'y tenait.

Derrière son épaule apparaissait Mme May. charmante et ébouriffée, une lanterne à la main.

--C'est bien M. Bridol, dit-elle.

--Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce que vous faites ici? demanda l'homme au fusil.

M. Bridol, dont la consternation était indicible, eût bien voulu lui poser la même question, mais il n'estima pas que sa situation le lui permettait. Il raconta qu'il regagnait Versailles dans sa voiture lorsqu'il avait vu de loin des malfaiteurs se faire la courte échelle pour s'introduire dans le jardin. Alors, n'écoutant que son courage, il s'était précipité à leur suite pour défendre Mme May.

L'autre lui tendit la main.

--Ça, c'est d'un homme qui n'a pas peur! Et je vous en remercie, parce qu'enfin j'aurais pu ne pas être là...

--C'est mon cousin, le garde-chasse, expliqua Mme May, un peu rougissante. Vous comprenez, monsieur Bridol, je lui ai demandé de venir loger ici, quand il est libre, tant vous m'avez fait peur avec toutes vos histoires de voleurs. Je vois que vous avez eu bien raison!...

AU BORD

--Toto, resteras-tu tranquille pendant que je te lave la figure! Et toi, Jules, veux-tu tenir droite ta petite sœur, sans ça tu auras affaire à moi, je ne te dis que ça! Louise, mets tes bas! Ne reste pas les pieds nus sur le carreau, ou je te giffle!... Sapristi, et le père qui ne se lève pas! Il va encore se mettre en retard, c'est sûr...

Abandonnant pour un moment le débarbouillage hâtif de ses cinq enfants, Mme Arsin se précipita dans la seconde pièce du pauvre logement. Dans un lit aux draps troués, un homme maigre et long, au visage creux barbu de gris, ouvrit des yeux effarés de sommeil parmi les mèches ébouriffées de ses cheveux.

--Hein? Quoi! Quelle heure est-il?

Rouge et mal peignée, la face suante, les poings aux hanches, énorme dans une camisole déteinte, sa femme l'invectivait.

--Tu n'es pas levé? Ah ben! merci, monsieur se la coule! Il y a deux heures que je suis debout, moi! Quelle heure est-il?... Il est l'heure d'être en retard! Si c'est pas honteux!...

Sans répondre, il s'était levé et revêtait vite ses habits râpés. Elle continua:

--C'est pas le moment de flemmer, pourtant! Tu sais bien que tu dois avoir une gratification à la fin du mois. Si tu as des retards, tu ne l'auras pas! Alors qu'est-ce qu'on fera? Je ne sais pas déjà comment m'en tirer! Louise et Toto n'ont plus rien aux pieds, le cordonnier d'en bas n'a plus voulu réparer leurs chaussures, en disant qu'on ne pouvait pas coudre dans des trous. Ils ne peuvent pourtant pas marcher pieds nus, ces enfants! Et moi non plus, je n'ai plus de souliers; depuis deux mois que j'attends pour m'en acheter, je vais en savates!... Ça ne peut pas durer!... Et le pharmacien avec sa note! Et Cécile qui continue à tousser! Il lui faut encore du sirop à cette petite!... Ah! non, c'est pas le moment de perdre des gratifications en flemmant!... Allons, ouste, dépêche, avale ta soupe et file, faut que j'aille au lavoir. Tiens, v'là ton pain et ta saucisse pour midi. Et si, après avoir mangé, tu fais l'économie du café, ça me fera plaisir. Promène-toi pendant ton heure, et si tu as soif, avale une gorgée d'eau à une fontaine, tu ne t'en porteras pas plus mal... Allons file, je te dis!...

Vers la banque où il était employé, Arsin s'en alla par les rues pleines de l'animation matinale. C'était une grande ville riche et commerçante; il l'habitait depuis six ans, et tous les matins il faisait le même chemin. Ce matin-là, en marchant, il songeait à sa vie. Il y songeait avec un dégoût sans espoir. Le passé, le temps où il était jeune, où il avait eu de l'argent, où il avait eu de l'ambition, lui semblait démesurément lointain et comme le souvenir d'un autre lui-même. Il avait tout perdu: sa jeunesse en tentations capricieuses et sans suite, en paresses infécondes; son argent en plaisirs vaniteux, en fantaisies déraisonnables et imprévoyantes; son ambition à force de déboires. Il songeait à cette femme qu'il avait épousée par coup de tête, bien qu'elle fût sans fortune ni éducation. Comme elle avait été jolie, comme elle avait changé, comme elle lui était devenue pénible et étrangère, tous les jours davantage, le long de leur vie côte à côte! Et il songeait avec horreur à leur misère, décente d'abord, masquée par les vestiges de sa petite fortune, puis sordide, tragique, torturante, jusqu'au jour où un parent opulent et méprisant, qui passait à Paris pour affaires, lui avait offert, chez lui, en province, pour l'empêcher de mourir de faim, cette place mesquine qu'il occupait maintenant.

Il entra dans la banque, mais comme il gagnait le bureau où il travaillait, la porte du sous-directeur s'ouvrit:

--C'est vous, Arsin? cria cet homme important. Je vous attendais. Valou, l'encaisseur, est malade, et le patron a dit que vous alliez le remplacer aujourd'hui. La tournée est très importante, puisque c'est une fin de mois. Entrez, je vais vous expliquer.

Arsin entra et écouta les explications. Faire une chose ou une autre lui était indifférent. Un quart d'heure plus tard, muni d'un vaste portefeuille à serrure, il sortit de la banque.

Il commença sa tournée. Le matin il devait faire la ville même, l'après-midi les faubourgs et la banlieue. Il allait sans hâte, guidé par sa liste d'adresses, et l'argent qu'il touchait s'engouffrait à mesure dans le vaste portefeuille à serrure. Enveloppés dans du papier, son pain et sa saucisse étaient dans sa poche. Il les mangea vers midi, dans un square, et fit ensuite quelques pas pour gagner un café bon marché et y passer une demi-heure, ce qui était son plaisir quotidien. Mais il se souvint des ordres de sa femme et se contenta d'avaler, en se cachant, une gorgée d'eau à une fontaine publique. Ensuite, ayant épargné quelques sous, il sortit du square et reprit sa tournée.

Les heures passèrent. Arsin, à force de marcher, était fatigué, et les liasses de cet argent, qu'il touchait et qui n'était pas pour lui, alourdissaient le grand portefeuille, maintenant gonflé.

--C'est lourd cent mille francs, se dit-il.

Il songea qu'il avait un peu plus que cette somme. Il alla à la dernière adresse marquée sur sa liste, toucha douze mille francs, et sa tâche fut finie. Il était en avance et marchait à pas lents. Il avait soif, mais résista de nouveau au désir d'entrer dans un café. Une femme le croisa. Elle était fardée, mais jeune et jolie; elle l'enveloppa d'un coup d'œil professionnel qu'elle interrompit en le voyant si minable. Il eut un petit rire, en songeant à la somme qu'il portait... Et soudain une pensée le fit tressaillir et blêmir. Il fit encore quelques pas, il haletait un peu. Il vit qu'il était près d'une gare. Un banc était à côté de lui, il s'y laissa tomber.

Un temps passa. Arsin réfléchissait, et la sueur coulait de ses tempes creuses.

--C'est cela, murmura-t-il, si bas que lui-même n'entendit pas sa voix. Oui. C'est cela... J'achète un cache-poussière, une casquette, je me fais raser. Dans une autre ville, je trouverai d'autres vêtements, je me ferai teindre les cheveux... Des papiers... Bah! je m'arrangerai... Je vais envoyer un mot à la banque pour dire que j'ai été retardé, un mot à ma femme pour dire que je travaille ce soir... Et ce soir je serai loin. Il y a un train dans une heure... J'ai assez pour faire n'importe quoi, pour gagner une fortune... et c'est déjà une petite fortune que j'ai là... De quoi vivre... vivre un peu pendant les quelques années que j'ai avant d'être trop vieux... Vivre libre... loin de tout...

Il fit un mouvement pour se lever, mais s'arrêta et, penché en avant sur son banc, son portefeuille gonflé, serré contre lui, la tête dans ses mains, il resta là pendant un temps dont il ne connut jamais la durée. Enfin il releva une face bouleversée, vieillie encore, et se dit d'une voix rauque:

«Je ne peux pas...»

Il se dressa, regagna la banque, déposa l'argent et rentra chez lui.

--J'ai le sirop de la petite, lui cria Mme Arsin, rouge, en nage et dépeignée, parmi les enfants piaillants et qui se chamaillaient. Et pour les chaussures, j'ai trouvé quoi faire. Je m'en passerai et Louise et Toto en auront. Jules, je vais te giffler si tu tiens ta sœur de travers. Allons, à la soupe!

Elle mit la soupière sur la table et, soudain irritée, se retournant vers son mari:

--Tu rentres à une jolie heure, dis donc! Qu'est-ce que tu as fait. Tu nous fais une jolie vie! D'où viens-tu?

--Je viens de très loin, dit Arsin.

Et il s'assit, résigné, puisque c'était à cause d'eux qu'il n'avait pas pu...

MADAME PAUL

--Deux heures et demie... Bigre, il faut que je file continuer ma tournée. Au revoir, madame Paul.

--Au revoir, monsieur Morin.

Le client, un voyageur de commerce qui était entré pour se rafraîchir, paya sa canette de bière, regagna sa voiture et s'éloigna. Mme Paul, une femme de quarante à quarante-cinq ans, au visage fatigué sous ses cheveux bruns mêlés de gris, rinça le verre, le remit en place et, traversant la salle déserte de sa petite auberge, vint sur la porte. Il faisait chaud, une pluie lourde commençait, dont les gouttes s'écrasaient dans la poussière de la grande route.

C'est alors que l'homme parut, sortant de la route qui, en face de l'auberge, s'enfonçait dans les bois. Il était de haute taille, vêtu d'un complet gris en loques, coiffé d'un chapeau sale, rabattu sur son visage maigre que hérissait une barbe rousse et grise.

En le voyant traverser la route, Mme Paul rentra. Deux minutes après, l'homme rouvrait la porte.

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je voudrais boire et manger.

Elle eut un tressaillement. Il ôta son chapeau. Elle vit ses yeux.

--Mon Dieu, c'est toi!...

Elle se laissa aller sur une chaise. Elle suffoquait.

--Il n'y a personne que toi, ici, n'est-ce pas? demanda-t-il à voix basse.

--Non, personne... Mon Dieu, c'est toi!... Pourquoi ne m'as-tu jamais donné signe de vie?... Qu'est-ce que tu as fait depuis plus de douze ans que tu es parti?... Mais, pourquoi reviens-tu maintenant?

Il dit seulement:

--J'ai attendu dans le bois jusqu'à ce que j'aie été sûr qu'il n'y ait plus personne ici... Mais, donne-moi à manger d'abord. On causera après.

Elle courut lui chercher de la viande froide, du pain et de la bière. Il dévora silencieusement. Elle le regardait; des larmes qu'elle ne pouvait retenir coulaient sur ses joues. Quand il eut fini, elle lui versa une tasse de café et un petit verre de cognac. Alors, il se trouva mieux.