Chapter 7 of 12 · 3983 words · ~20 min read

Part 7

--En aucune façon! Elle est jolie comme tout. Ma femme est brune, belle, imposante, froide, réservée. Sa meilleure amie--elle s'appelle Irène--est blonde, rose, souriante, impressionnable, nerveuse, timide... Son cœur est en jachère, en plus, elle est mariée à un monsieur très bien, qu'on ne voit jamais parce qu'il passe sa vie à s'occuper d'affaires à Paris, en province ou à l'étranger. Alors, comme je sais l'extraordinaire influence que peut avoir sur les femmes tout le décor impressionnant de vos prédictions, et comme je vous donnerai sur les deux miennes, si je puis dire, des détails et des renseignements qui vous permettront dès l'abord de les stupéfier, je veux que vous disiez à notre meilleure amie tout ce que vous pourrez pour la jeter dans mes bras. Vous y êtes, n'est-ce pas? Vous voyez la chose: petite âme incomprise, tendresse méconnue et abandonnée, droit au bonheur, nécessité de l'amour régénérateur, destinée irrévocable qui pousse vers la passion souveraine, qui la guette, vers le cœur de feu qui se consume pour elle (c'est moi, la passion souveraine et le cœur de feu)... Insistez surtout sur la destinée irrévocable qui l'entraîne vers l'amour; vous ne me nommez pas, bien entendu; vous me désignez vaguement, cela suffira. Elle comprendra. Je lui fais la cour d'assez près, mais, sans dire tout à fait non, elle hésite, elle se tâte, elle a des scrupules à cause d'Andrée, ma femme... Détruisez ses scrupules, renversez ses hésitations, peignez l'ardeur des sentiments qui l'enveloppent et affirmez-lui qu'elle est vaincue d'avance et vouée à l'amour tout-puissant qui illuminera la monotonie de sa vie... Ça va?

--Monsieur, dit avec beaucoup de dignité Mme Lazzarra, qui avait pris son parti, la démarche que vous faites auprès de moi est si extraordinaire qu'elle ne peut être regardée que comme une manifestation des forces extraterrestres qui régissent les destinées humaines. J'y obéirai donc. Que dirai-je à la dame brune?

--Oh! tout ce que vous voudrez dans le genre calme, repos, danger du moindre flirt, à cause de ma jalousie féroce. Et puis faites-lui plaisir; dites-lui que je l'adore, qu'elle a un mari modèle, une perle de vertu qui n'aime qu'elle, ne voit qu'elle, ne pense qu'à elle, même quand ses affaires le forcent à la négliger un peu. Ça fera très bien. Ça la tranquillisera. Je serai encore plus libre et j'aurai besoin d'un peu de liberté si ça va comme je veux avec notre meilleure amie.

Il prit dans son portefeuille deux billets de cent francs, les offrit discrètement à Mme Lazzarra qui les prit plus discrètement encore, fournit les renseignements annoncés sur la vie des deux jeunes femmes, promit à la pythonisse de lui faire une forte réclame et prit congé enchanté.

Mme Lazzarra, non moins enchantée, à cause du gain notable, fit ses préparatifs pour la consultation et se mit à déjeuner confortablement; mais un accident affreux, et qui faillit avoir des suites fatales, bouleversa sa quiétude. Guland, qui était vorace, avala de travers un os de lapin et faillit en crever. Ce fut tragique. Mme Lazzarra, la main dans la gueule du carlin suffocant, tâchait de pêcher l'os. Gloria s'affolait, Guland enfin vomit l'objet et fut sauvé. Mme Lazzarra alors se trouva mal, en sorte qu'il fallut une abondance de vinaigre à l'extérieur et de vulnéraire à l'intérieur pour lui rendre ses esprits et qu'elle était encore sous l'influence combinée de l'émotion et du vulnéraire quand vint l'heure de la consultation.

La brune Andrée et la blonde Irène, simplement vêtues, fortement voilées et un peu impressionnées sonnèrent à la porte de Mme Lazzarra. La porte, silencieusement, s'ouvrit. Elles entrevirent, dans la pénombre d'une antichambre, une figure pâle sous de lourds cheveux mêlés d'ornements de cuivre et dont les grands yeux semblaient égarés. C'était Gloria, vêtue d'une longue robe violâtre, avec, sur la poitrine, une figure vaguement géométrique qui voulait être un pentacle. Cette personne bizarre fit entrer les visiteuses tremblantes dans un grand salon tendu de tapisseries sombres et dont les rideaux tirés interceptaient les lumières du jour, car Mme Lazzarra donnait dans l'école sorcellerie romantique. Trois lumières rouges luisaient faiblement en des angles et un brûle-parfum, sur un trépied, exhalait un nuage lourd et aromatique.

Les deux femmes, le cœur battant, attendirent sans parler. Une porte, au fond, s'ouvrit. Gloria glissa comme un spectre sur les tapis épais.

--Une de vous, une seule, chuchota-t-elle.

Elle prit Andrée par la main et l'entraîna jusqu'au cabinet de consultation. C'était une petite pièce ensevelie entièrement dans des tentures noires ornées de signes du zodiaque et de figures inconnues couleur d'argent. Du plafond tombait une lampe verte. Par terre, un grand cercle blanc, sur le tapis noir, était dessiné et, au milieu du cercle, Mme Lazzarra était debout sous la lampe verte, toute sa volumineuse personne enclose en une tunique rouge, zébrée de signes cabalistiques. Un bandeau écarlate serrait sa tête et faisait paraître plus blafarde sa large face, qui grimaçait déjà comme sous l'influence du démon.

--Dans le cercle! Venez dans le cercle! ordonna-t-elle d'une voix sourde.

La jeune femme obéit, poussée par Gloria, qui s'éclipsa ensuite. La voyante saisit de sa main gauche la main d'Andrée et, de sa main droite, une petite fourche faite d'un manche de bois et de deux dents en acier.

--Quoi que vous entendiez, quoi que vous voyiez, reprit Mme Lazzarra, ne dites rien, ne bougez pas; ici, vous êtes en sûreté. Je commence la conjuration.

«Je te conjure, Lucifer, par le nom ineffable de Dieu On, Alpha et Oméga, Eloy, Eloym, va, Saday, Lux les Mugiens, Rex, Salus, Adonay, et je t'adjure, conjure et t'exorcise par les noms qui sont déclarés dans les lettres V. C. X. et par les noms Sol, Agla, Riffasoris, Oriston, Amul, Soter, Tétragrammaton, Perchiram, Simulaton, Perpi et par les très hauts noms ineffables de Galli, Euga, Ingadum, Obu, Euglabis...»

Mme Lazzarra débitait vertigineusement sa conjuration, elle trépignait, pétrissait nerveusement le main d'Andrée, agitait sa fourche, et, tout à coup, en plongea les pointes dans la flamme de la lampe verte.

--Il vient! Il vient! Le voici! cria-t-elle. Que voulez-vous savoir? Le passé, l'avenir? Ecoutez!...

Un quart d'heure après, Andrée, un peu pâle, sortit de l'antre de la sibylle, où la blonde Irène la remplaça en tremblant.

Quand les deux jeunes femmes se retrouvèrent dans la rue, elles échangèrent leurs impressions.

--Elle est étonnante, étonnante, déclara Irène... Elle m'a tout dit. J'étais épouvantée... Elle sait toute ma vie. C'est merveilleux... Aussi, je vais suivre ses conseils pour l'avenir... Ils ne sont pas toujours très drôles, ses conseils, ajouta la jeune femme avec un petit soupir de regret, mais ça ne fait rien, je vais les suivre. J'aurais trop peur d'y manquer... Et puis, c'est ma destinée, il faut bien obéir...

--Moi aussi, j'ai été stupéfiée, murmura Andrée, et moi aussi je t'assure, je vais suivre ses conseils... J'étais trop sotte, vraiment, acheva-t-elle avec un ton de résolution concentrée: moi aussi j'ai droit au bonheur!

En sorte que la blonde Irène devint un glaçon pour le monde entier, sauf pour son mari, en qui elle découvrit des océans d'amour méconnu et des mines de la plus terrible jalousie, tandis qu'Andrée cherchait parmi les amis de la maison le cœur de feu qui l'adorait et le trouva facilement comme on peut le penser.

Car Mme Lazzarra, bouleversée par l'accident de Guland, s'était bien rappelé les prédictions à faire aux deux visiteuses, mais avait confondu celles-ci dans leurs rapports avec le monsieur très bien, prenant la blonde pour sa femme légitime, la brune pour l'amie dont il convoitait l'abandon, et leur tenant des discours prophétiques en conséquence.

HYPNOTISME

--Gilberte, je te dérange, tu allais sortir?

--Tu ne me déranges jamais, tu le sais bien, ma petite Lydie. Mais c'est le jour de consultation de mon mari et j'en profite pour faire des courses. Que veux-tu, ça m'agace toujours un peu de sentir le grand salon encombré par une foule d'inconnus... C'est idiot et je ne le dis pas à Pierre... ses malades!... Alors si tu veux nous sortirons ensemble dans un moment, nous passerons chez ma modiste, puis aux Quatre-Saisons, et nous irons prendre le thé.

--Oui, volontiers. J'ai quelque chose à te dire, un conseil à te demander... Ma chère, tu ne sais pas ce qui m'arrive... Mon mari veut m'hypnotiser...

--Hein, comment cela t'hypnotiser?...

--Oui. Il est sûr qu'il a un pouvoir de suggestion extraordinaire. Nous avons vu, il y a quelque temps au music-hall, un magnétiseur professionnel qui opérait sur une femme et qui a fait aussi des expériences sur des spectateurs... C'était assez impressionnant. Mon mari a été enthousiasmé, il n'a plus pensé qu'à cela, il a acheté des tas de bouquins là-dessus, peu à peu il a pris des airs supérieurs et mystérieux et finalement il vient de me déclarer qu'il était, lui, indubitablement un magnétiseur de première force, que j'étais, moi, sans conteste, un sujet remarquable et qu'il allait m'endormir. J'ai dit non; il a insisté... tu sais que quand il a une idée dans la tête...

--Mais, c'est ridicule, continue à refuser...

--C'est difficile. Il en fait une question de vanité, je le vois bien, et du moment que sa vanité est en jeu, il est intraitable... Et puis aussi il va s'imaginer que je refuse par peur de... trop parler en dormant... Il m'a dit hier, d'un ton dégagé, mais que je sentais soupçonneux: «Aurais-tu donc quelque chose à me cacher? Craindrais-tu donc de me faire des révélations?...» Alors, comme il est d'autant plus jaloux qu'il le dissimule par amour-propre... Je t'assure, Gilberte, je suis très ennuyée... pourtant je ne veux pas me laisser endormir... Ça me fait peur... Surtout par lui qui n'y entend rien... Et puis, admets qu'il réussisse... Admets qu'il me fasse parler... sans que je le veuille... et que je raconte...

--Tu as donc des choses compromettantes à raconter? demanda Gilberte avec un demi-sourire.

Lydie eut un petit mouvement d'épaules et rougit un peu.

--Mais non, je t'assure, absolument rien de grave... Seulement entre la vérité qu'on dit, et la vérité réelle, il y a tout de même tant de différence... Il y a tant de choses qui sont innocentes aux yeux d'une femme et qui ne le sont pas du tout aux yeux d'un homme jaloux... Et mon mari est si jaloux, et en même temps il est si content de lui... En outre, il est si entêté qu'il ne démordra pas de son idée...

Alors, je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu'on parle réellement sans le vouloir quand on est hypnotisée? Est-ce que c'est dangereux de se laisser endormir? Tu dois savoir cela puisque ton mari est médecin?

--Mais c'est que Pierre ne me fait pas de cours de médecine, dit Gilberte. D'ailleurs, il ne s'occupe pas du tout d'hypnotisme... Je crois pourtant l'avoir entendu dire que dans son opinion, il y avait beaucoup de cas de simulation... Mais attends un peu, ma petite Lydie... Que tu es simple, puisque ton mari te tourmente en voulant t'imposer une chose qui te fait peur, tu n'as pas de scrupules à garder... Voyons, tu es sûre qu'en le priant bien gentiment de ne pas insister il n'y consentirait pas?...

--Non, non, du moment que son amour-propre et sa jalousie sont en jeu plus je refuserai moins il en démordra.

--Alors, tant pis, simule!... Oui, fais semblant de dormir au bout d'une ou deux minutes et quand il t'interrogera raconte-lui n'importe quoi...

Il y eut un petit silence.

--C'est de sa faute si je fais cela, prononça enfin Lydie. Je n'ai pas d'autre moyen de m'en tirer. Il va encore me demander ce soir de me laisser endormir par lui... Tant pis, je dirai oui...

Avant même d'être arrivé à l'âge adulte, et en tout cas depuis lors, M. Alexandre Lérouvel, le mari de Lydie, avait eu coutume de déclarer avec autorité qu'il dirigeait sa vie selon la noble maxime: «Ce que l'homme a fait, un homme peut le faire». Il en tirait beaucoup de dignité personnelle, et beaucoup de mépris pour tout le reste du genre humain. Cependant les résultats pratiques obtenus par ce monsieur ne cadraient pas avec l'opinion qu'il avait de lui-même. Parmi la société, il ne brillait pas d'un éclat exceptionnel. Après de bonnes études, il était entré dans l'administration française où il était même devenu chef de bureau. L'avenir ne semblait pas lui promettre beaucoup plus. Entre temps, il avait hérité de la fortune de ses parents, qui était assez considérable, et il avait épousé Lydie, jeune personne blonde et timide, coquette et langoureuse, et dont tout l'amour, estimait-il, ne réussissait qu'à peine à compenser la faveur qu'il lui avait faite en la choisissant entre toutes pour être sa compagne. Qu'elle pensât par elle-même ou résistât à la moindre de ses volontés lui paraissait inconcevable.

Maintenant c'était le soir et M. Alexandre Lérouvel hypnotisait Lydie enfin consentante. Les servantes avaient quitté l'appartement, et seuls tous deux dans leur salon à demi éclairé, ils étaient assis face à face, et fort près, sur deux chaises. Les genoux de Lydie étaient serrés entre les genoux de son mari, les mains de Lydie étaient serrées dans les mains de son mari, les yeux de Lydie recevaient le regard fixe et dominateur des yeux de son mari.

--Dormez, articula au bout d'une minute ou deux M. Lérouvel, dormez, je le veux.

Lydie cligna des yeux, puis les ferma, puis les rouvrit à demi.

«Mon pouvoir agit, songea M. Lérouvel transporté, et il répéta, plus impérieusement:

--Dormez, je le veux.

Lydie, de nouveau, cligna des yeux; M. Lérouvel lâchant les mains de la jeune femme se livra à des gestes aériens qui voulaient être des passes magnétiques. En même temps, avec la plus louable bonne foi il concentrait de toutes ses forces sa volonté sur le but à atteindre.

Les passes de son mari inquiétaient Lydie, car les doigts de M. Lérouvel lui menaçaient à chaque geste les yeux. Elle ferma les paupières et ne les rouvrit plus.

--Vous dormez? interrogea-t-il, enfiévré par une si belle réussite.

--Lydie dort, articula-t-elle, au bout d'un moment, d'une voix blanche.

M. Lérouvel eut un soupir d'orgueil. Il n'avait pas trop présumé de son pouvoir.

--Lydie dort, répéta-t-il à haute voix. Bien. Maintenant que Lydie réponde: Lydie aime-t-elle son mari?

--Oui, dit Lydie.

--Mais l'aime-t-elle passionnément, absolument, aveuglément?... Lui a-t-elle fait le don entier et total de tout elle-même?... Ne vit-elle que pour lui?... Mourrait-elle plutôt que de songer même à un autre?...

--Oui, tout cela est vrai, dit Lydie avec conviction...

--L'aimera-t-elle toujours ainsi, et de plus en plus? demanda-t-il encore.

--Oui, dit Lydie.

--N'a-t-elle jamais aimé avant de le connaître? Étant jeune fille n'a-t-elle eu aucun amour, aucun flirt, même le plus innocent...

--Non aucun, aucun...

--Et depuis qu'elle est mariée, à présent même... y a-t-il quelqu'un qui fait la cour à Lydie, qui la poursuit?...

La jeune femme faillit d'abord dire non, mais c'eût été invraisemblable et humiliant.

--Lydie ne sait pas... Personne ne compte pour Lydie.

Elle avait répondu avec une candeur apparente, mais quelque impatience tremblait dans sa voix. Les questions de son mari lui semblaient un peu lâches. Elle avait, au cours de la journée, songé qu'elle pourrait peut-être tirer parti de la situation en réclamant au cours de son pseudo-sommeil une augmentation de son budget de toilette et des soirées plus fréquentes dans le monde ou au théâtre. Maintenant la comédie qu'elle jouait commençait à l'énerver et lui semblait assez vile. En outre, elle ne se sentait pas en pleine possession d'elle-même et elle se demandait si une réelle influence hypnotique ne commençait pas à s'emparer d'elle.

--Lydie est fatiguée, prononça-t-elle avec la hâte d'en finir. Il faut réveiller Lydie.

--Tout à l'heure, répondit M. Lérouvel surexcité et résolu. Il faut que Lydie dorme encore, parle encore.

--Non, non, Lydie ne dira plus rien...

--Si, si, je le veux! Je le veux! Dormez! dormez! parlez!

--Lydie souffre, gémit-elle en crispant ses doigts.

--Qu'importe! Il faut que Lydie parle, je le veux. Alors, c'est bien la vérité, Lydie est tout entière et pour toujours à son mari, personne ne lui fait la cour... Répondez... Je le veux.

Mais la jeune femme était à bout de forces. Une folle impulsion la saisit qui fut irrésistible. Il voulait la vérité, il l'aurait. D'un brusque mouvement elle s'éloigna de son mari, elle se renversa sur son siège comme si elle tombait en convulsions et, réussissant avec peine à garder ses yeux fermés pour ne pas mentir à son rôle, elle cria:

--Lydie ment. Lydie a pour mari un imbécile qui la torture par sa jalousie, qui l'ennuie par sa vanité, qui la gêne par son avarice et son égoïsme... Lydie l'aimerait peut-être, si elle pouvait avoir confiance en lui et s'il était son ami... Lydie a eu des flirts étant jeune fille, comme toutes les jeunes filles. Elle a aimé son cousin Maurice et l'aurait épousé s'il avait eu une situation sortable. Lydie n'a pas encore trompé son mari, mais elle a des flirts, comme toutes les femmes qui ne sont pas accaparées par l'amour qu'elles ont pour un seul homme... Il ne faut pas demander l'impossible à Lydie, Lydie n'est qu'une femme: si on l'aimait bien, si on n'était pas jaloux, si on la traitait autrement qu'une petite chose qu'on a achetée en l'épousant...

Elle s'interrompit, poussa trois ou quatre petits cris et eut une attaque de nerfs,--non simulée.

Quand elle revint à elle baignée de vinaigre, d'éther et d'eau de Cologne par les soins diligents de M. Alexandre Lérouvel, ce n'est pas sans inquiétude qu'elle vit en rouvrant les yeux celui-ci devant elle.

Mon Dieu, mon Dieu, songea-t-elle terrifiée, qu'ai-je fait en lui disant tout cela... Et elle referma les yeux.

--Ma chère enfant, dit alors avec beaucoup de bienveillance M. Alexandre Lérouvel, je m'excuse très vivement d'avoir provoqué l'état nerveux où tu te trouves... La séance a été des plus intéressantes, mais j'ai eu tort de trop la prolonger. Pendant toute la première partie de ton sommeil, tu m'as dit les choses les plus justes, les plus sensées, les plus vraies... Puis, tu m'as prévenue que tu étais fatiguée, je n'en ai pas tenu compte... Alors ce ne furent plus que divagations, cauchemars, folies incompréhensibles...

Lydie le regardait ahurie. Il parlait sincèrement. Une entière bonne foi brillait dans ses regards. Il ajouta:

--Je ne m'étais pas mépris sur mon pouvoir magnétique. Je suis vraiment un hypnotiseur de première force.

CONTES

MONSIEUR ARTHUR

«M. Arthur, le sensationnel homme-singe des îles de la Sonde»,--comme disait le vieux forain à tête d'apôtre mendiant qui faisait le boniment,--avait obtenu un succès colossal pendant les trois jours de la fête, et toute la petite ville avait défilé pour le voir dans la roulotte installée sur la grande place, au milieu d'autres attractions qu'elle éclipsait.

Pour l'agrément des spectateurs, M. Arthur gambadait, grimaçait hideusement, poussait des cris rauques, se frappait la poitrine de ses longs bras, et puis dansait avec un tambourin, fumait des cigarettes, jonglait et faisait des équilibres avec une grâce et une adresse ravissantes. Son seul défaut était d'être encore un peu sauvage, en sorte qu'il ne fallait pas l'approcher de trop près, expliquait le forain, mais cela lui passerait vite et bientôt il aborderait les grands music-halls, cadre digne de lui. Alors ce ne serait plus dix sous qu'on paierait pour le voir, mais dix francs.

Cependant, ce dimanche soir-là, qui finissait la fête, Arthur paraissait nerveux et préoccupé. Pendant sa dernière exhibition, il avait raté deux fois les couteaux avec lesquels il jonglait, et il avait eu des mouvements d'impatience mal réprimés quand il lui avait fallu danser avec son tambourin. Les derniers spectateurs enfin sortis, il poussa un soupir de soulagement.

--Papa! cria-t-il d'une voix aiguë.

--Crie pas si fort, dit le vieux, qui comptait sa recette, c'est à peine si le monde est dehors. On a fait quatorze francs de plus qu'hier, constata-t-il avec satisfaction, c'est un beurre ce que ça va... Quoi que tu me voulais? ajouta-t-il.

--J'y vas, dit Arthur. J'veux en avoir le cœur net. Pisqu'on s'en va demain, faut que je sache avant...

Le vieux haussa les épaules sans répondre. Arthur, avec une hâte fébrile, ôta l'espèce de calotte en poils fauves qui lui couvrait toute la tête et rejoignait le maquillage brun de ses joues. Plongeant la figure dans un seau, il se lava à grande eau rapidement.

--Veux-tu que je te délace? dit le père.

--Pas la peine, dit Arthur, qui s'essuyait. J'suis bien comme ça.

Il enleva son pagne multicolore et pailleté, et, par-dessus le maillot imitant une peau de bête qui couvrait son corps et ses membres, il passa vite un pantalon et un veston; il chaussa ensuite des pantoufles en tapisserie verte, brodées d'une rose jaune, et se redressa. Il apparut sous la lampe fumeuse, blême et hideux avec sa trop grosse tête tondue de près, aux petits yeux bigles, au nez écrasé, à la bouche immense, fendue jusqu'aux oreilles pointues, avec son corps en boule aux bras trop longs, aux jambes trop courtes. Il se coiffa d'une vieille casquette et fit deux pas.

--File au moins par derrière la roulotte, qu'on te voie pas, grogna le forain.

--Y a plus personne, dit Arthur, et pis j'm'en fous.

Il s'en alla.

--Si c'est pas un malheur, gémit le vieux, et il se mit à plier bagage, car ils devaient partir au petit jour.

Il rangeait encore une demi-heure après, quand rentra Arthur, qui, sans mot dire, jeta sa casquette dans un coin et alla s'asseoir sur un escabeau.

--Eh ben? demanda le père.

--A veut pas, répondit Arthur d'une voix étranglée.

Le vieux releva la tête et le regarda. Sur les joues d'Arthur, il vit des larmes qui coulaient, lavant le maquillage resté dans les creux.

--Quoi qu'elle a dit? demanda-t-il.

--C'est à cause de ma gueule, répondit Arthur avec simplicité. Elle a dit que j'avais une trop sale gueule pour qu'on se marie avec moi. Ça va encore quand j'suis en singe, qu'elle a dit, mais au naturel j'suis trop vilain...

--Tu y as t'y pas dit ce que tu gagnes?

--Elle est au courant. Elle a hésité, qu'elle m'a dit, mais elle a pas pu se décider. Y a pas mèche...

--Y a pas mèche? répéta le vieux indigné, y a pas mèche! A-t-on jamais vu... Ça se dit extra-lucide et ça ne sait même pas tirer le marc de café, ça ne fait pas cent sous par jour, ça n'a rien du tout que sa peau et ça ose refuser quéqu'un d'aussi épatant que toi comme numéro... qué malheur... mais faut te faire une raison, mon petit vieux, t'en trouveras d'autres plus chouettes...

--J'en veux pas, gémit Arthur. J'veux celle-là... C'est celle-là que j'aime...

Il y eut un silence.

--C'est de ta faute, reprit-il en se levant avec colère. Pourquoi que tu m'as défiguré comme t'as fait quand j'étais petit en me fourrant des crochets dans la bouche pour l'agrandir, et pis en m'écrasant le nez, et pis en me faisant coucher dans une caisse pour me rendre bossu, et pis...

Mais le vieux l'interrompit.

--Ça, c'est le comble! gronda-t-il; tu vas t'y maintenant me reprocher d't'avoir mis de l'argent plein les mains? On est forain de père en fils, dans la famille! Papa, qu'était avaleur de sabres, m'a fait homme-serpent, et moi, je t'ai fait homme-singe. C'est t'y de ma faute si t'étais trop déjeté pour que je te fasse acrobate?... T'étais moche déjà en naissant, j'ai fait qu'aider la nature. T'aurais-t'y voulu que j'te fasse ouvrier, hein? ou paysan, à gratter la terre?... Ça t'aurait été, pas vrai, flemme comme t'es?... T'as pas les côtes en long, non, c'est ma tante!...

Mais Arthur avait pris un fragment de glace et, sous la lampe fumeuse, s'examinait.

--C'est vrai que j'suis moche! murmura-t-il enfin.

Il se retourna vers son père.

--T'es un père dénaturé, ajouta-t-il.

Le vieux se redressa, maudissant.