Part 12
--Ça fait du bien. Il y a plus de huit jours que j'ai pas mangé assis et à ma suffisance... Encore un petit verre, hein?...
--Tu es dans la misère? demanda-t-elle.
Il ouvrit les bras pour mieux montrer ses loques.
--Tu n'as qu'à me regarder. Mais, c'est bien fait. C'est de ma faute. Pourquoi est-ce que je suis parti? Pourquoi est-ce que je t'ai quittée? J'en suis pas à mon premier regret ni à mon premier remords, va... Quand je pense que j'avais eu la veine de tomber sur une femme comme toi, et travailleuse, et honnête, et jolie, et tout... Et qu'après dix ans de mariage et de bon accord...
Elle eut un sursaut d'indignation.
--Dix ans de bon accord?... Tais-toi donc; tu sais bien que tu m'as toujours fait souffrir!...
--C'étaient des bêtises. Tu étais jalouse pour un rien...
--Et c'est un rien aussi que d'être parti comme ça, sans un mot, que d'avoir filé en me laissant là avec trois enfants...
--Non, ça c'est un coup de folie qui m'a pris. Un coup de folie, il n'y a pas d'autre mot. Mais j'ai été bien puni, va; je l'ai assez regretté; j'ai eu assez de malheurs!...
Il tressaillit. On avait marché sur la route.
--Dis-donc, reprit-il, l'air inquiet, c'est pas la peine qu'on me voie ici, comme ça, tout d'un coup, hein? Si nous allions dans la petite salle, pour causer?
Elle l'accompagna dans un petit cabinet donnant sur le jardin. Il avait apporté avec lui la bouteille de cognac.
--Ça va bien les affaires? demanda-t-il.
--Oui, à peu près. Quand tu as été parti dans les premiers temps je ne sais pas comment j'ai fait pour m'en tirer, seule, sans argent, avec les enfants à élever. J'ai cru que je mourrais à la peine. A présent, ça va à peu près.
Elle parlait maintenant sans colère. Elle n'avait jamais pu avoir de colère contre cet homme qu'elle avait tant aimé. Elle le regardait et, malgré l'âge, malgré l'indigence, malgré la déchéance, retrouvait en lui les vestiges de ce qu'il était jadis. Mais quels vices et quelles fautes avaient marqué son visage? Pourquoi avait-il cette expression effarée et de tels regards d'inquiétude vers le dehors?
--Qu'est-ce que tu as fait? lui dit-elle brusquement.
Il sursauta et elle crut le voir rougir.
--Je n'ai rien fait! En voilà une question? Quand je suis parti à cause de ce coup de folie...
--Tais-toi donc! interrompit-elle violemment. Tu es parti avec la comptable de M. Deluize.
--C'est pas vrai. C'est des histoires... Enfin, bref, quand j'ai eu fait ce coup de folie, j'ai essayé de réussir, de faire fortune, tu comprends? pour revenir te demander pardon après. Je n'ai pas réussi. J'ai fait de mauvaises connaissances, j'ai mangé ce que j'avais d'argent... et alors dame, j'ai pas osé revenir... Mais, maintenant, me voilà vieux... J'ai voulu te revoir avant de mourir...
Elle ne répondit pas.
Il demanda:
--Où sont les enfants?
--Cécile est mariée avec Bernard, le voiturier. Emile est cocher chez eux, mais il habite ici. Eugénie est couturière; elle fait des journées au château, et le garde-chasse l'a demandée. Ils vont se marier à l'hiver...
--Mais quel âge donc qu'elle a?
--Dix-huit ans bientôt...
--C'est vrai... elle avait cinq ou six ans quand... Sûrement, je la reconnaîtrais pas... et les autres non plus, probable... Dis donc, qu'est-ce qu'ils pensent que je suis devenu, moi, leur père?... On me croit mort, hein? Et ça vaudrait mieux pour tout le monde... pour moi tout le premier...
--Qu'est-ce que tu vas faire? interrompit-elle.
--Ben... je ne sais pas trop... Est-ce que je ne pourrais pas... En ce moment-ci, tu comprends, vaut mieux que je ne me montre pas... J'ai eu des ennuis... à Paris... Oh! rien de grave: un malentendu... pour des bijoux... Alors, peut être que je pourrai rester ici à bricoler en attendant que ça se tire un clair...
Elle devint pâle.
--Ecoute, reprit-elle après un moment de silence, tu resteras si tu veux. Malgré tout ce que tu m'as fait, jamais je ne te dirai de t'en aller. Mais il y a les enfants. Tu sais bien que tu ne peux pas te cacher ici. Tout le monde saura, au bout de deux jours, que tu es là. Le garde champêtre te connaît, et aussi deux des gendarmes qui étaient déjà là avant que tu partes... Te voir revenu, tu penses si ça fera parler... On s'informera, on voudra savoir. Alors... Je ne te parle pas de moi... mais pour les enfants, pour Eugénie, qui va se marier... Bref, ils ne méritent pas ça...
--Ça! Quoi? demanda-t-il, sans oser la regarder.
--Qu'on t'arrête ici, souffla-t-elle. Non, non, ne dis rien, ce n'est pas la peine. C'est à toi de juger. Moi, je ne sais pas ce que tu risques... C'est toi, qui sais...
Elle alla à son tiroir-caisse, qu'elle ouvrit, et revint.
--Tiens, voilà de l'argent. Tout ce que j'ai... Alors, décide... Si tu peux rester, s'il n'y a pas de danger... C'est très bien... Tu es chez toi. On dira ce qu'on voudra, ça m'est égal... Tu es mon mari, tu reviens. C'est tout... Mais, si tu ne peux pas rester... S'il y a du danger... Alors!... alors... décide toi-même... réfléchis... Moi je ne sais pas, tu comprends...
Elle essayait de parler avec calme, mais tremblait violemment. Il restait effaré, tenant l'argent dans sa main serrée. Elle le laissa dans la petite salle et passa dans l'autre. Après quelques minutes, elle entendit le bruit d'un pas et le bruit d'une porte. A travers les vitres, elle vit l'homme qui sortait du jardin. Il s'en allait.
Il entra dans l'ombre verte de la route qui s'enfonçait dans la forêt.
Quand elle ne le vit plus, elle essuya ses yeux brouillés de larmes.
--Il n'a jamais été un méchant homme, murmura-t-elle.
UN VOLEUR
Il était plus de minuit. M. Fallaire, étendu, en pyjama mauve, dans un fauteuil, fumait un cigare devant la fenêtre de la chambre à coucher de sa villa. Le store était baissé et la lumière éteinte. Dans l'ombre M. Fallaire rêvassait, se disait qu'il est agréable de vivre quand on est jeune encore, riche, bien portant, célibataire et aimé d'une femme exquise... Sa pensée s'envola, émue et tendre, vers la villa voisine, mais bientôt se noya dans une heureuse somnolence...
M. Fallaire sursauta soudain. On frappait.
--Monsieur, monsieur! Est-ce que monsieur n'a pas entendu? Que monsieur n'allume pas. Il y a un voleur dans le jardin!
M. Fallaire bondit vers la porte non sans se heurter cruellement à un meuble. Sur le palier, qu'éclairait faiblement la lanterne de l'escalier, il vit son domestique, à demi vêtu et blême.
--Il y a un voleur dans le jardin, monsieur. J'ai entendu comme un cri et puis des pas sur le gravier.
M. Fallaire avait de l'énergie. Rentrant à tâtons dans sa chambre, il endossa vite un long caoutchouc sur son pyjama, prit son revolver et revint.
--Allons-y! dit-il d'une voix brève.
--Oui, monsieur, répondit Justin sans enthousiasme. Mais je n'ai pas de revolver, moi. Je vais prendre la hachette à l'office. Je suis monsieur.
M. Fallaire préférait être accompagné. Il attendit Justin pour entre-bâiller, sans bruit, la porte sur le jardin... Il entendit le gravier crier faiblement, entrevit, dans la nuit douteuse, une ombre qui, d'un buisson, se traînait vers un autre.
Il s'élança, son revolver à la main. Justin brandissait sa hachette. Se voyant découverte, l'ombre sortit de son buisson:
--Halte ou je tire! Saisissez-le, Justin! Haut les mains, canaille!
--Oui monsieur, oui monsieur, bégaya une voix étranglée.
L'homme avait levé les bras. Justin, voyant qu'il n'y avait pas de danger, le saisit au corps.
M. Fallaire braquait sur lui son revolver.
--Avez-vous des complices?
--Non, monsieur. Je ne suis pas ce que vous croyez. Je voudrais m'expliquer...
--Assez, canaille! Tenez-le bien, Justin!
--Oui monsieur, mais que monsieur prenne garde à son revolver. Ça part des fois sans qu'on s'y attende et je suis juste devant...
--Monsieur, reprit le prisonnier, ma situation, je le sais, est suspecte, mais accordez-moi quelques minutes d'entretien... Je vous expliquerai... à vous seul... Que votre domestique me ligote si vous voulez...
--Soit, dit M. Fallaire, que la curiosité saisissait. Rentrons.
Justin poussa l'homme.
--Doucement, s'il vous plaît, gémit celui-ci. J'ai un pied foulé.
Quelques minutes plus tard, M. Fallaire, dans sa salle à manger, son revolver devant lui, sur la table, se trouvait seul avec le prisonnier dont Justin avait lié les mains et que la lumière éclairait en plein. C'était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, brun, d'aspect élégant et distingué, malgré son actuelle détresse. M. Fallaire eut l'impression de l'avoir déjà vu.
--J'attends vos explications, dit-il.
--Monsieur, je viens de sauter de la fenêtre du petit pavillon qui fait partie de la propriété voisine et qui est adossé au fond de votre jardin... Dois-je vous en dire plus?
--Il me semble! Je ne comprends pas. La propriété voisine est celle de M. et Mme Marrois dont je suis l'ami...
--Je le sais bien. J'ai dîné chez eux avec vous l'hiver dernier, monsieur Fallaire. C'était un grand dîner, vous ne m'avez pas remarqué, sans doute. Je m'appelle Paul Beuvron... Mes cartes sont dans mon portefeuille.
--Je persiste à ne pas comprendre, dit M. Fallaire, qui semblait contenir une émotion violente. Que faisiez-vous dans ce pavillon? Pourquoi vous enfuir comme un voleur?
--Parce que M. Marrois est rentré de Paris à l'improviste. Est-il besoin d'insister, monsieur? Dans ce pavillon... je suis déjà venu plusieurs fois... «On» gagne le parc par la serre. «On» vient m'ouvrir la petite porte de la ruelle et je sors par le même chemin. Ce soir, au bruit de la voiture de M. Marrois, «on» m'a quitté précipitamment sans songer que je ne pouvais sortir, n'ayant pas la clé... Que faire? J'ai attendu que tout soit apaisé un peu, puis j'ai sauté par la fenêtre pour gagner la route en traversant votre jardin... Mais j'ai sauté si malheureusement que je me suis foulé un pied.
--«On» vous rejoint souvent dans ce pavillon, dites-vous... Mais... qui... vous rejoint? demanda M. Fallaire d'une voix sourde.
--Qui?... Eh bien! monsieur... c'est... c'est Mme Lehallier, la cousine de M. Marrois. Mais ce nom que vous m'arrachez, ensevelissez-le...
--Ah! ah! ah! pas possible! hurla M. Fallaire, pris d'une joie convulsive. Comment, cette grosse veuve sans coquetterie, qui ne semble s'intéresser qu'aux repas? Ça, par exemple, c'est drôle! Elle est inflammable!... Excusez-moi, monsieur, je plaisante, c'est une femme charmante et elle est bien libre... Ah! ah! ah! Mais laissez-moi vous débarrasser de ces liens ridicules... Et acceptez un verre de vieux cognac. Ça vous remettra.
Il ôta son caoutchouc qui le gênait, puis, empressé, délia les poignets du jeune homme et servit le cognac, riant toujours.
--Là... encore un petit verre... Il est bon, n'est-ce pas?
--Excellent, vous êtes trop aimable.
--Je ne vous ai pas mortifié, au moins, tout à l'heure?... Ah! ah! ah! cette bonne Mme Lehallier... Et c'est pour elle que, comme un héros de roman, vous courez la campagne, franchissez les murs et risquez de recevoir des coups de revolver?... Ah! ah! ah! qui aurait cru ça!...
Soudain il tressaillit, devint blême, reposa son verre.
--Monsieur, dit-il, vous mentez! Oui, vous mentez! Mme Lehallier est partie ce tantôt. Je l'ai vue comme elle entrait dans la gare. Je m'en souviens tout à coup. Alors, comme je ne pense pas que c'est avec la cuisinière, qui a cinquante ans, ni avec la femme de chambre, qui est nouvelle d'avant-hier, que vous avez des rendez-vous, c'est avec... Parlez! répondez! c'est avec Mme Marrois?
--Monsieur, dit le jeune homme avec dignité, j'ai menti, en effet. J'ai essayé de dissimuler. La fatalité ne l'a pas voulu. J'ignorais le départ de Mme Lehallier... Vous avez mon secret... Notre secret, devrais-je dire. Mais je sais qu'il est bien placé... Plusieurs fois Suzanne m'a parlé de vous avec une vive amitié... Je me flatte, puisque vous savez tout, que vous consentirez à ce que, dorénavant, ce soit par votre jardin...
--Assez! cria M. Fallaire, bouleversé par la fureur, ce qui formait avec le pyjama mauve un contraste singulier. Assez! C'est à moi, l'ami de M. Marrois, que vous osez venir demander d'être complice!... Et cette Suzanne, cette misérable!...
--Monsieur, je ne vous permettrai pas... Mme Marrois est la plus honnête des femmes, mais elle m'aime... L'amour est plus fort que cette morale bourgeoise dont vous vous faites si violemment le champion. Vous m'avez arraché mon secret, je compte au moins sur votre honneur de galant homme... Veuillez m'ouvrir la porte.
Digne, il sortit, boitant. M. Fallaire, qui sans un mot l'avait conduit à la porte, revint et s'écroula sur une chaise, atterré:
--C'est donc pour ça que je la voyais si peu depuis quelque temps... bégaya-t-il.
Il se redressa, repris de rage:
--La misérable!... Et cet imbécile de Marrois, son mari, qui n'a jamais rien vu, rien su, rien deviné, rien soupçonné! Qui dort tranquille, béat, satisfait!... pendant que moi je souffre!... Ce n'est pourtant pas à moi à la surveiller!...
LA NIVELEUSE
Le jeune Pierre-Édouard Harleur, élève à l'École centrale et fils du grand usinier du Nord, s'était décidé, bien qu'il méprisât hautement les distractions bruyantes et les plaisirs bohèmes, à passer cette soirée de carnaval au quartier Latin, pour «voir ce que c'était».
Tout d'abord, parmi le tumulte débraillé de la rue et des cafés, il avait conservé l'attitude réservée et un peu dédaigneuse de celui qui fait une étude de mœurs. Mais il n'avait que vingt-deux ans, et l'excitation générale, les cris, les chants, les filles qui se jetaient sur lui, les confetti dont on le bombardait, et surtout les bocks innombrables imposés par la bande dont il faisait partie, l'avaient bientôt dégelé. Il avait, lui aussi, pour son propre agrément, bu, fumé, crié et chanté sans mesure, pincé des hanches anonymes, embrassé des figures qui déteignaient sur ses joues, acheté et arboré un nez postiche des plus hideux, retourné son pardessus,--suprême et surannée manifestation d'allégresse,--perdu, retrouvé et reperdu ses camarades, et enfin, vers minuit et demi, échoué, seul, fortement éméché, un peu aphone, mais très content, dans une dernière brasserie du boulevard Saint-Michel.
Le chahut y était, si possible, plus terrible encore qu'ailleurs. Trois bugles et deux trombones, inexplicablement égarés là et jouant de toutes leurs forces; une bande frénétique, à cheval sur des chaises et tapant à tour de bras sur les tables de marbre en vociférant; des peintres américains, jetant méthodiquement leur cri de guerre à la manière peau-rouge, avec accompagnement de sifflets stridents, constituaient le fond du vacarme, qu'agrémentait la fantaisie du reste des consommateurs, où dominaient les piaulements aigus des femmes.
Pierre-Édouard, en poussant la porte, vacilla, ahuri par le bruit, la lumière, la fumée et sa demi-ivresse.
--Ce qu'y gueulent, hein! cria dans son oreille, avec admiration, un homme qu'il ne connaissait pas, et qui entrait en même temps que lui.
--Une table pour ces messieurs?
Un garçon les poussait dans un angle, au bout du café, à une place qu'abandonnait difficilement une société lasse de hurler. Pierre-Édouard, qui trouvait toutes choses amusantes ce soir-là, se laissa faire, et, sur la banquette, s'affala aux côtés de son nouveau compagnon.
--T'as l'air d'un frère, observa celui-ci; on va sucer un godet.
--Tu l'as dit, répondit gravement Pierre-Édouard. Garçon, deux kummels et des cigares; je n'ai plus de cigarettes.
--Mince de chic! Après, on prendra des fines; ça sera ma tournée...
L'homme se carrait sur la banquette. Il était court de taille, trapu, vêtu en ouvrier endimanché, et dans sa face camuse deux petits yeux brillaient, vifs et intelligents, mais, pour le moment, humides d'une ivresse qui empâtait la voix éraillée et mordante. Il rejeta son chapeau en arrière et secoua les confetti qui constellaient sa barbe.
--A la tienne, dit-il, en sifflant d'un seul coup son kummel.
--A la tienne!
Le jeune Harleur, pour être à la hauteur, vida aussi son verre d'un seul trait. L'aventure l'amusait de plus en plus.
--Ote donc ton nez, y te gêne pour boire, et pis, on crève de chaud, ici, remarqua l'inconnu. Garçon, des fines!
Elles vinrent. Pierre-Édouard avait ôté son nez. Ils allumèrent des cigares. L'homme reprit:
--Y a pas à dire, on est bien, ici... Et pis, y sont gais, tous ceuss-là... y en foutent un boucan... et j'te gueule, et j'te gueule!... Y a pas, c'est gentil... On est bien... On a beau se dire que, tout ça, c'est de la graine de sales bourgeois, y sont gentils tout de même... Et pis, y a pas, l'lusque, y a que ça...
--Tu as raison. (Le jeune homme, très gris, étouffa un rire.) Garçon, deux fines!
--Ohé! Harleur! cria tout à coup une voix.
--Ohé! cria Pierre-Édouard, reconnaissant vaguement, dans la foule, un camarade qui l'appelait.
--On monte à Montmartre, est-ce que...
La voix se perdit dans le tumulte, et le camarade, sans plus s'occuper du jeune homme, disparut avec une bande vociférante.
--Harleur? (L'homme avait sursauté sur sa banquette.) Harleur, t'es pas parent de l'usinier, au moins?
--Si. C'est mon père.
Le jeune homme s'était redressé, étonné.
--Ton père, c'est ton père... Eh ben, moi, tu ne sais pas qui que j'suis? Je suis Chanvin!
Chanvin! Pierre-Édouard, à demi dégrisé, le regardait. Chanvin, c'était l'ouvrier congédié, la forte tête, l'ennemi acharné du patron, qui, là-bas, dans le Nord, attisait la guerre du travail, le meneur de grève que M. Harleur déclarait bon pour la guillotine, l'adversaire héréditaire de sa race, qui avait, l'an passé, conduit, il le savait, l'assaut des usines de son père...
Le jeune homme fit un effort pour se lever, mais il retomba sur sa banquette. Le vacarme du café concassait sa volonté fuyante. Contre son ivresse, qui, un moment dissipée, revenait plus impérieuse, il essaya vainement de se raidir. Dans un dernier effort, il mit un louis sur la table pour payer; mais la table, la banquette, le café tout entier tournaient dans un vertige. Il tendit la main, vida son verre, le cassa en le reposant; et, tout à coup, la situation lui apparut confusément d'un comique si aigu qu'il éclata en un rire convulsif.
L'autre le regarda, béant, mais comme, lui aussi, il était ivre, il se tordit à son tour.
--Y a pas, y a pas, elle est bonne, balbutia-t-il en essuyant ses yeux du revers de sa main. Chanvin, c'est moi... T'as entendu parler de moi si tu m'as jamais vu, pas? Les camarades de là-bas m'ont envoyé ici pour le syndicat... Alors, comme c'est le carnaval, j'ai voulu voir comment que ça se passe chez les étudiants... chez les jeunes bourgeois... Faut se rendre compte, pas?... Et pis quoi, y a temps pour tout... La grève, c'est une chose; la rigolade, c'est une aut'chose... Ben quoi, v'là qu'y dort, à c'te heure!
Le jeune Harleur, en effet, dormait en ronflant, affalé sur sa banquette, si assommé par l'ivresse que nulle force au monde n'eût pu le réveiller.
--A la tienne, murmura Chanvin, perplexe, en vidant son dernier verre. Y a pas, ajouta-t-il à haute voix, pour lui-même, j'peux pas l'laisser en plan, v'là qu'on ferme la boîte, on le mettrait dehors, et y s'ferait ramasser par les flics ou estourbir... C'est pus un patron, c'est un poteau... qu'on est bu ensemble. Y pionce comme un môme, regardez-moi ça... Garçon!... la monnaie de monsieur!... Vous voyez, j'y mets dans sa poche... L'pourboire? V'là quat'ronds... Non, mais des fois, t'es pas content? Et pis, regarde un peu... J'fouille dans sa poche pour y voir son adresse... Tiens, sur c'te lettre... Et pis, aide-moi à l'mener à un sapin...
Entre Chanvin titubant, mais lucide et vigoureux, et le garçon rechigné et las, Pierre-Édouard Harleur, inconscient, fut porté dans un fiacre. Son étrange ange gardien y monta à côté de lui; durant tout le trajet, il le soutint avec sollicitude en monologuant sur les grèves, les syndicats, les ouvriers, les patrons, les poteaux et les fines, et puis le remit sain et sauf, toujours ronflant, entre les mains de son concierge, réveillé à l'aide d'un tenace vacarme, et furibond.
En suite de quoi, il alla se finir dans les cabarets des Halles, mais n'eut personne pour le rentrer, de sorte qu'il coucha sous un banc.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
TABLE DES MATIÈRES
Pages Le Spectre de M. Imberger 5 Le Jardin du Pirate 47
QUELQUES CHANTAGES
Un Chantage 63 Mémoire 74 Une Réputation 83 Une Enquête 92 L'Amateur 100 La Tache 110 Scandale mondain 118
MYSTÈRE...
L'Apparition 129 La Devineresse 136 Hypnotisme 146
CONTES
Monsieur Arthur 159 Hippolyte 166 L'Équilibre 174 Complicité 182 Le Marché 190 Berthe 198 Le Simulateur 207 Le Passager 215 Les plumes du paon 222 L'Héritage 230 Un bon conseil 238 Au Bord 246 Madame Paul 253 Un Voleur 261 La Niveleuse 268
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
DERNIÈRES PUBLICATIONS, DANS LA MÊME COLLECTION
Prix
AJALBERT (JEAN), _de l'Acad. Goncourt_ Lettres de Wiesbaden 7 "
ALANIC (MATHILDE) Rayonne! roman (5e mille) 7 "
BAILLEHACHE (COMTESSE DE) Les mains pures, roman (3e m.) 7 "
BARBUSSE (HENRI) Le Feu, roman (335e mille) 7 " Clarté, roman (90e mille) 5 75
BATAILLE (HENRY) Théâtre complet. I. La lépreuse.--L'Holocauste (3e mille) 7 50
BEAUNIER (ANDRÉ) La folle jeune fille, roman (5e m.) 7 "
BERNARD (TRISTAN) Le jeu de massacre (4e mille) 7 "
BINET-VALMER Les jours sans gloire, roman (7e m.) 7 "
BLASCO IBAÑEZ (V.) Les morts commandent, roman (6e mille) 7 "
BORDEAUX (HENRY), _de l'Acad. française_ La maison, roman. Nouvelle édition illustrée 7 50
BOUTET (FRÉDÉRIC) Le spectre de M. Imberger (3e m.) 7 "
CASANOVA (MONCE) La racaille, roman (3e mille) 7 "
CORDAY (MICHEL) Les "Hauts Fourneaux" (Le Journal de la Huronne), 8e mille 7 "
DAUDET (ALPHONSE) Numa Roumestan, roman. Nouvelle édition illustrée 7 "
DAUDET (LÉON), _de l'Acad. Goncourt_ La lutte, roman (13e mille) 7 "
DAVID (ANDRÉ) L'escalier de velours, roman. Préface de Rachilde (3e mille) 6 "
DAX (ANDRÉ) La volupté de tuer, roman de l'après-guerre (4e mille) 7 "
DUVERNOIS (HENRI) La lune de fiel 7 "
FARRÈBE (CLAUDE) L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine (20e mille) 7 "
FAURE-BIGUET (J.-R.) La fiancée morte, roman (3e m.) 6 "
FIERRE (JACQUES) L'éternelle histoire, roman (4e m.) 7 "
FISCHER (MAX ET ALEX) Pour s'amuser en ménage!..., roman (22e mille) 7 "
FLAMMARION (CAMILLE) La Mort et son Mystère. III. Après la Mort (20e mille) 8 50
FOLEŸ (CHARLES) Cabotinette, roman (6e mille) 7 "
FORT (PAUL) Louis XI, curieux homme, chronique en 6 images 7 50
FOUCAULT (PAUL ET ANDRÉ) Monsieur Barillard, négociant-commissionnaire, roman (3e m.) 6 "
GENEVOIX (MAURICE) Rémi des Rauches, roman (4e m.) 7 "
GÉNIAUX (CHARLES) La lumière du cœur, roman 7 "
GONCOURT (EDMOND ET JULES DE) Sœur Philomène, roman. Édition définitive 7 "
KERMANT (ABEL) Le petit prince.--La clef (4e m.) 7 "
KEUN (ODETTE) Sous Lénine, notes d'une femme déportée en Russie par les Anglais (4e mille) 7 " MARGUERITTE (LUCIE PAUL) La jeune fille mal élevée, roman (4e m.) 7 "
MARGUERITTE (VICTOR) La garçonne, roman (20e mille) 7 "
MÉRY (JULES) Terre païenne, roman 7 "
MIRBEAU (OCTAVE), _de l'Acad. Goncourt_ Théâtre. (3 volumes). Chacun 7 50
ORLIAC (JEHANNE D') Une courtisane, roman (3e mille) 7 "
PAILLOT (FORTUNÉ) Amant ou maîtresse? ou l'androgyne perplexe, roman (6e mille) 7 "
PRÉVOST (MARCEL), _de l'Acad. française_ L'art d'apprendre (12e mille) 7 "
RACHILDE Le grand saigneur, roman (8e m.) 7 "
RICHEPIN (JEAN), _de l'Acad. française_ Les glas, poèmes (5e mille) 6 "
ROBERT (LOUIS DE) Silvestre et Monique, roman (4e m.) 7 "
ROSNY AINÉ (J.-H.), _de l'Acad. Goncourt_ Nell Horn, roman (12e mille) 7 "
ROSTAND (MAURICE) La gloire, pièce en 3 actes, en vers (6e mille) 6 "
SOULAINE (PIERRE) La rue de la Paix, roman (4e mille) 7 "
VAILLAT (LÉANDRE) La femme inconnue, roman (3e m.) 7 "
3302--PARIS--Imp. Hemmerlé, Petit et Cie, 7-22.