Chapter 4 of 12 · 3974 words · ~20 min read

Part 4

--Les affaires sont les affaires. Ces lettres pour nous--c'est-à-dire pour mon client et pour moi,--c'est comme des billets de banque puisqu'elles viennent de vous. Alors si vous ne nous les achetez pas, nous ferons une proposition à votre mari... Vous pensez bien qu'il paiera ce que nous voudrons, rien que pour nous empêcher d'en envoyer, avec explications, des copies dactylographiées à diverses personnalités. Vous vous les rappelez bien ces lettres, n'est-ce pas?... Vraiment elles sont intimes et détaillées... Il y a de ces mots... de ces évocations... ah, sapristi, vous étiez vraiment une jeune fille ardente...

Il eut un rire gras, insolent, puis poursuivit:

--Ce n'est pas la peine que je vous fasse perdre votre temps. Nous, c'est-à-dire moi et mon client...--il veut vous revoir, c'est son idée à ce garçon...--nous vous attendrons ce tantôt, à 4 heures. Voilà l'adresse. Ne manquez pas, sans quoi demain je reviendrai ici pour faire marché avec M. d'Hauberive.

Il prit congé, redevenu obséquieux, et partit, reconduit par la femme de chambre qu'avait sonnée Mme d'Hauberive. Celle-ci, seule, demeura immobile, toujours impassible en apparence, avec au coin de la bouche à peine un léger pli d'amertume. Le dégoût, la crainte qu'elle éprouvait, la menace qui pesait sur elle, étaient moins cruels que la pensée qu'il était devenu cela, lui Jacques Piétry, le seul souvenir d'amour qu'elle eût dans sa vie consacrée tout entière au décor et à l'apparence... Le souvenir qu'il avait d'elle c'était cela: le moyen d'un chantage... Et c'était à un tel homme qu'elle avait failli jadis donner toute son existence, sacrifier toute son ambition. Elle eut un frémissement de colère et de honte... Et au fond d'elle-même elle avait l'ardente curiosité de savoir ce qu'il était à présent... Puis elle se demanda avec angoisse comment elle ferait pour trouver l'énorme somme d'argent que sans doute on exigerait d'elle.

C'était dans une petite rue tortueuse et escarpée, voisine du Panthéon. Mme d'Hauberive, au seuil d'une maison assez mal tenue, vit M. Mathieu qui l'attendait. Il la salua jusqu'à terre et la précéda dans un couloir obscur. Il descendit trois marches, ouvrit une porte. Mme d'Hauberive sans hésitation entra dans une pièce étroite, à peine meublée, où très peu de jour verdâtre filtrait à travers une petite fenêtre qui donnait sur une cour pareille à un puits. Dans un coin plus sombre que le reste de la pièce, un homme était assis derrière une table. Elle le regarda avec épouvante et répulsion: était-ce lui ce fantôme aux joues caves, au front chauve, à la barbe grise et hirsute qui fixait sur elle, sans paraître la voir, des yeux ternes, larmoyants et sans expression. Elle pensa qu'il était ivre et eut peur, sans cependant perdre son attitude majestueuse et dédaigneuse.

--Mon cher ami, dit M. Mathieu, vous voyez que nous n'avions pas trop présumé de l'esprit pratique de madame. Elle a compris; elle vient; nous allons nous entendre.

«Madame, voici les six lettres, là, dans cette enveloppe, sur la table... Non, inutile de les relire, vous vous en souvenez certainement. Et vous me semblez une personne de décision et d'initiative hardie, permettez-moi donc de demeurer entre la table et vous. Oui comme ceci, c'est bien... Chère madame, nous avons estimé ces lettres trente mille francs pièce, trois fois six font dix-huit; mettons en chiffres ronds deux cent mille francs. Nous vous remettrons ces six lettres en échange d'une somme de deux cent mille francs en billets de banque. Quand serez-vous en mesure de faire cet achat? Nous ne pouvons pas attendre très longtemps. Mettons dans huit jours d'ici...

--Vous êtes fou...--Mme d'Hauberive employait toute son énergie à rester calme--où voulez-vous que je trouve cette somme dans un si court délai sans qu'on sache?...

--Vous plaisantez, la fortune de votre mari est considérable, vous avez des parents riches, vous avez des bijoux... vous pouvez emprunter... Je vous assure que dès demain M. d'Hauberive paierait beaucoup plus cher.

M. Mathieu était souriant et menaçant. Elle faillit se lever, partir, révoltée d'être là, de discuter ainsi... mais la peur d'une humiliation plus forte, définitive, qui ne lui laisserait d'autre ressource que de disparaître, dompta son orgueil. Pour la première fois, elle cessa d'être hautaine, tenta de fléchir ce vieil homme gras, sinistre et jovial.

--Voyons, monsieur, dans votre intérêt comme dans le mien, laissez-moi un délai plus long et abaissez le chiffre de vos exigences...

--Non, madame, ce qui est dit est dit, répliqua M. Mathieu, qui se frottait les mains. Nos prétentions sont modérées. Vous paierez ou bien un autre paiera. C'est votre avis, n'est-ce pas, mon cher client? Allons, chère madame, êtes-vous décidée?

Marie-Anne d'Hauberive ne répondit pas. Elle suffoquait d'angoisse. Elle ne pouvait pas trouver en une semaine une telle somme d'argent sans en expliquer l'emploi. Elle comprenait qu'elle aimerait mieux mourir que de tout avouer à son mari. Haletante, elle demeurait immobile, sans pleurer, mais le visage crispé par une détresse horrible.

Elle tressaillit. Le fantôme qui, derrière la table, était jusque-là resté sans mouvement, sans regard et sans voix, image de l'abrutissement, soudain s'était levé, avait fait en vacillant deux pas et s'était laissé tomber sur M. Mathieu qu'il avait saisi dans ses bras.

--Les lettres, cria-t-il en même temps à Mme d'Hauberive. Là, sur la table, l'enveloppe... Marie-Anne, brûle-les... Je ne veux plus... Je ne veux plus... Dépêche-toi, Marie-Anne, brûle-les... Les allumettes sont sur la cheminée... Je le tiens... Brûle-les... Ne t'en va pas avec, il va m'échapper et te rattraperait dans la rue...

Mme d'Hauberive saisit l'enveloppe, vérifia si les six lettres s'y trouvaient, les froissa, y mit le feu et les jeta dans l'âtre éteint.

--Idiot, voleur, imbécile, allez-vous me lâcher! hurlait M. Mathieu, qui essayait en vain d'échapper à l'étreinte de son adversaire. Deux cent mille francs, idiot!...

Tous deux avaient roulé par terre. Mme d'Hauberive, qui regardait les lettres achevant de se consumer, recula vers la porte.

--Va-t'en, Marie-Anne, cria Jacques Piétry d'une voix faiblissante. Va-t'en.... Je vais le lâcher... Va-t'en et n'aie pas peur, vis tranquille...

Elle s'enfuit.

MÉMOIRE...

--Oui, mon cher Vardot, j'ai vu ces messieurs ce matin et je puis vous affirmer que c'est chose faite: vous serez nommé maire. Nulle candidature ne vous sera opposée. N'est-ce pas juste, voyons? La fabrique que vous dirigez avec tant d'autorité n'est-elle pas une source de prospérité pour notre ville? Quand votre père, son fondateur, est mort, n'avez-vous pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs et ses ambitions, pour venir ici continuer son œuvre? La reconnaissance du pays vous est acquise et Mme Vardot en a sa grande part... Autre chose, mon cher ami: je vais être indiscret, mais à Paris, la semaine dernière, me trouvant au ministère, j'ai appris qu'un témoignage officiel de la haute estime où l'on vous tient... Oui... le ruban rouge à votre boutonnière...

Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa tasse de café. Sa large face, que noyait un poil gris et rude, s'empourpra. Il se dressa, bégaya:

--Monsieur le député... ma gratitude... mon cher ami, c'est vous, c'est votre influence...

--Oui, oui, c'est vous qu'il faut remercier, monsieur Terbil, j'en suis sûre, dit Mme Vardot.

--N'est-ce pas mon devoir, comme député, de signaler... mais les mérites de M. Vardot sont de ceux qui s'imposent... Mon Dieu, deux heures et demie déjà. Chez vous, madame, on commet le péché de gourmandise et on s'attarde... très agréablement! J'ai malheureusement mon train.

Il s'était levé, prenait congé. Soudain:

--Mon cher Vardot, j'oubliais: mon protégé, pour qui vous avez bien voulu me promettre cet emploi de surveillant dans votre fabrique, est arrivé. Je l'ai vu ce matin. Il se présentera ce tantôt, vers quatre heures, avec un mot de moi, dans vos bureaux... Voici son nom que je ne vous ai même pas dit, je crois, tant vous avez accueilli avec empressement ma requête. Je vous en remercie encore.

Il écrivit deux mots sur un papier, et le remit à Vardot qui protestait:

--Me remercier, allons donc... Tout à votre service, voyons, je suis trop heureux...

Quand il eut reconduit son visiteur jusqu'à la grille du jardin, Vardot revint auprès de sa femme. Au milieu de leur grand salon vert et or, une des admirations de la ville, Mme Vardot était debout.

--Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari.

--Oui, ça y est. La mairie, la décoration. Tout ce que nous voulions...

Ils exultaient. Leur importance allait croître encore, devenir définitive. Ils régneraient dans cette petite ville qui, pour eux, était le monde.

--C'est mardi, aujourd'hui, c'est mon jour, dit Mme Vardot. Est-ce qu'il faut que j'annonce à ces dames?...

--Pour la mairie, on t'en parlera, sois-en sûre. Tu diras que je suis aux ordres de mes concitoyens.

--Et pour ta Légion d'honneur, je ferai des allusions adroites...

--C'est ça. Maintenant je vais à la fabrique. J'ai des ordres à donner. Et puis je dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m'a demandé l'autre jour un emploi chez moi, un emploi quelconque, pas difficile à remplir, parce que c'était pour un vieux bonhomme ruiné, pas capable de grand'chose, qui mourrait de faim à Paris. Alors tu penses, je n'aurais pas eu de place libre, j'en aurais créé une pour faire plaisir à Terbil, mais justement le père May prend sa retraite. Je vais donner sa place à ce bonhomme.

Il déplia le papier que lui avait remis Terbil et lut le nom.

--Qu'as-tu? lui dit sa femme.

Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis rouge. Il hésita et lui tendit le papier. Elle lut tout haut:

--Melchior Bostelette.

--Eh bien, dit Vardot d'une voix étranglée, tu ne te souviens pas?... Autrefois?...

Elle s'empourpra aussi. Oui, brusquement, elle se souvenait.

--Oh!... oh!... fit-elle, atterrée.

Entre eux, il y eut un silence cruel. Mme Vardot qui, maintenant, dans l'auréole de sa vertu majestueuse, trônait avec autorité parmi les dames de la ville, Mme Vardot, que le percepteur, vieillard lettré et galant, comparait depuis tant d'années à la chaste Junon,--en cet autrefois qu'évoquait Vardot, s'était appelée la grande Caro et avait cherché fortune, peinte et empanachée, en s'asseyant le soir aux tables des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot l'y avait connue un soir de fête, une bande de camarades l'ayant entraîné là. Après une adolescence morne, au fond d'un collège provincial, il se trouvait depuis peu lâché dans Paris, finissant ses études avec la maigre pension allouée par un père sévère et économe. Laid, brutal et timide, il ignorait tout des femmes qu'il redoutait, mais Caro l'ayant inexplicablement distingué, s'était plu, ce qui ne présentait pas de grandes difficultés, à le conquérir d'abord, à le garder ensuite. Pour lui, il n'y avait jamais eu au monde d'autre femme qu'elle, peut-être parce qu'il n'aurait jamais osé s'adresser à une autre. Après quelques années d'une liaison de plus en plus étroite, il l'avait enfin épousée, dans l'espoir de l'avoir toute à lui, sans dégoût d'ailleurs de ses antécédents, déclarant aux rares camarades qu'il voyait encore de loin en loin, qu'elle était une victime du sort et plus respectable que bien des personnes hautement considérées. Vers ce temps-là, le père Vardot, qui ne savait rien de l'aventure, était mort. Immédiatement, Vardot et sa femme, quittant Paris sans esprit de retour, étaient venus s'établir dans la petite ville, lui heureux de s'endormir dans une existence paisible, large, réglée d'avance, sans autres soucis que ceux de diriger une entreprise qui marchait toute seule; elle, ivre de joie de voir réaliser ce qui avait été, pendant tant d'années de hasardeuse galanterie, son rêve secret: être une respectable bourgeoise, qui s'occupe de sa maison, qui est entourée de la considération générale, et pour qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal, n'a pas de sens... Et c'était parmi ce bonheur, qui durait maintenant depuis vingt ans que venait de tomber ce nom: Melchior Bostelette. Car Melchior Bostelette jadis avait été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus âgé et plus riche que les autres, viveur déjà fatigué, il se plaisait alors parmi ces jeunes gens et se montrait plein d'une galanterie indulgente pour leurs passagères compagnes...

--Mais ce n'est peut-être pas celui-là, murmura enfin Mme Vardot.

--Si, si, c'est celui-là. Il n'y a pas deux hommes au monde qui s'appellent Melchior Bostelette.

--Peut-être ne se souviendra-t-il pas... J'avais les cheveux roux, dans ce temps-là... Et puis, il ne pensera jamais...

Elle s'arrêta, rouge de nouveau. Vardot n'osa lui poser aucune question sur les rapports qu'elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il était, autant qu'elle, amèrement gêné. Ce passé que tout le monde autour d'eux ignorait, ce passé qui concernait deux êtres qu'ils n'étaient plus, qu'ils se souvenaient à peine d'avoir été, les humiliait hideusement, les épouvantait en les menaçant de sa fange. La cruauté du sort qui l'évoquait à l'heure même de leur triomphe les révoltait. Ils éprouvaient une haine sauvage à l'égard de ce témoin surgissant soudain et qui pouvait les couvrir d'opprobre. Ils le voyaient racontant à toute la ville... Mais Mme Vardot se reprit.

--Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes les chances possibles pour qu'il ne se souvienne pas de ton nom et, en tout cas, n'établisse aucun rapprochement... D'après ce que t'a dit Terbil, ce doit être une épave, un gâteux presque... Du reste, si c'est lui, à l'âge qu'il doit avoir et s'il a continué longtemps à faire la noce comme jadis... Bref, tu es obligé, à cause de Terbil de le prendre, mais surtout n'aie l'air de rien. Agis avec l'aisance et l'autorité d'un patron qui engage par charité un employé infime et dont il n'a pas besoin. Sois bienveillant, du reste... En quoi consiste la place exactement?

--Il garde les bâtiments. Il pointe l'arrivée des ouvriers. Il a pour cela le logement et de petits appointements... Il fait aussi à l'occasion des petites courses, il écrit des adresses pour le catalogue... Mais ça, je le lui paye à part tous les mois... Evidemment, ça ne lui rapporte pas de quoi vivre dans le luxe, mais comme travail, c'est une sinécure...

--Eh bien, traite-le comme tu traitais le père May, exactement... Et maintenant pars; ce soir, tu me diras...

M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était dans les faubourgs. Quand le soir il en revint, il semblait un peu rassuré.

--C'est lui, dit-il à sa femme. Je l'ai reconnu, mais je suis à peu près sûr qu'il ne m'a pas reconnu et qu'il ne se doute de rien... C'est un homme fini, il parle à peine. A tout, il répond «oui, oui», d'un air abruti... Nous n'avons, je crois, rien à craindre.

--Tant mieux, dit Mme Vardot exaltante. Si tu savais toutes les félicitations que j'ai reçues de ces dames.

Elle raconta ses triomphes à Vardot qui s'épanouissait. Il insista de son côté sur le gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette, et les jours suivants, Mme Vardot put s'en convaincre en rencontrant celui-ci dans la ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard loqueteux, chancelant et raviné, l'élégant Bostelette des anciens soirs. Il passa sans paraître la voir. Il menait à la fabrique la vie morne d'un incurable dans un hospice, et ne gagnait même pas ses faibles appointements, disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé.

La surprise de ce monsieur fut grande, quand, à la fin du mois, Bostelette lui présenta le compte, tracé d'une écriture tremblante, de ses travaux supplémentaires. Ahuri par le total, M. Vardot en parcourut vivement le détail. Les premiers articles: courses et copies lui parurent justes. Au dernier article du compte, il tressaillit. Il lisait: _Silence mensuel: 500 francs_.

M. Vardot releva les yeux sur le vieillard. Dans les yeux habituellement éteints de Melchior Bostelette, il y avait une lueur lucide et narquoise. Et M. Vardot paya.

UNE RÉPUTATION

--Monsieur, c'est un monsieur qui vient de la part d'une société philanthropique de Paris.

--Eh bien! faites-le entrer, dit M. Blestat. Il replia son journal, secoua dans le feu la cendre de son cigare et se renversa dans son fauteuil.

Introduit par le domestique, parut un personnage long et blême, râpé et grisonnant.

--Monsieur, j'ai bien l'honneur, dit-il avec aisance en prenant un siège que lui indiquait M. Blestat. Charmante habitation que vous avez là, monsieur; une des plus belles de la ville; votre jardin doit en été être un paradis, un vrai paradis; votre salon, que je viens de traverser...

--Auriez-vous la bonté de m'apprendre le motif de votre visite, interrompit M. Blestat.

--Merci de me le rappeler. Voici: vous êtes bien, n'est-ce pas, M. Théodore Blestat, négociant, veuf, âgé de cinquante-cinq ans, père d'un jeune homme de vingt-huit ans, M. Philippe... Non, ne vous impatientez pas, vous allez me comprendre. La société philanthropique, n'en parlons plus, n'est-ce pas. C'était pour être reçu... Il s'agit d'autre chose. Donnez-moi cinq minutes, vous verrez, vous verrez! Votre fils, mon cher monsieur, est fiancé à Mlle Claire Verralive. Le dîner de fiançailles a eu lieu hier. Le mariage aura lieu prochainement. Belle alliance, très belle alliance. Jeune fille ravissante, de la fortune, des relations et surtout quelle respectabilité! M. Verralive, le père, est un homme d'un autre âge. Il est pur, rigide, intègre, intransigeant. Sa vie est un cristal, son nom sert d'exemple...

M. Blestat s'impatientait.

--Je connais aussi bien que personne les mérites et la juste réputation de M. Verralive...

--Alors, mon cher monsieur, que penserait-il de votre frère Auguste?

M. Blestat sursauta et devint livide.

--Mon cher monsieur, rien qu'à vous voir en ce moment-ci on n'a plus de doutes, observa le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement, reprit-il après une pause.

«La démarche que je fais ici peut paraître un peu délicate, mais mon but c'est d'éviter, dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je ne demande qu'à traiter à l'amiable, et, remarquez-le, je ne suis qu'un intermédiaire... Les gens qui m'envoient--ils n'habitent pas cette ville, ils habitent Paris--eh bien! les gens qui m'envoient ont connu votre frère. Ils savent... Oui, oui, tout... Ses histoires à Nantes, ses histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande histoire: le faux, l'escroquerie, le procès, la condamnation... C'est vieux tout ça, vingt ans... Après ce temps-là, on peut croire que tout ça est oublié, surtout quand on a changé de ville comme vous l'avez fait en quittant Nantes pour venir ici... Et puis il est mort là-bas, ce pauvre Auguste, pas encore libéré... Oui, on pourrait croire tout ça oublié... Qu'est-ce que vous voulez, mon cher monsieur, il y a des gens qui s'en souviennent et qui choisissent ce moment-ci pour m'envoyer vous dire: «M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que votre frère a été au bagne? Le lui avez-vous dit? C'est le premier point. Maintenant, si M. Verralive savait ça, laisserait-il sa fille épouser votre fils?... Voilà le second point.» Mon cher monsieur, je vous le dis tout de suite, rien n'est plus injuste que ces scandales si longtemps cachés qui ressortent pour éclabousser des innocents. Bien entendu, vous êtes l'honnêteté même, une vie parfaite, rien à vous reprocher. Votre fils est un jeune homme hors ligne. Il ne s'agit pas de ça. Nous sommes entre gens d'affaires. Vous avez saisi ce que je vous demande... Et tenez, ne prenez pas la peine de me répondre. La vérité est écrite sur votre figure: il n'y a qu'à vous regarder. Alors troisième et dernière question: combien offrez-vous pour qu'on se taise?... Dites votre chiffre, je dirai le mien, c'est-à-dire celui qu'on m'a chargé de vous dire, puisque je ne suis qu'un intermédiaire...

Il y eut un très long silence.

--Qui êtes-vous? demanda M. Blestat, d'une voix sourde.

--J'ai été témoin, au procès de ce pauvre Auguste. J'ai même failli... Bref, nous étions des amis. Il m'avait parlé de vous trois ou quatre fois... A tort ou à raison il trouvait que vous l'aviez lâché et il vous en voulait... Et ma foi, je vous dis franchement que j'en ai pris mauvaise opinion de vous... C'est entendu, on est honorable, on ne veut pas être compromis, mais un frère c'est un frère, que diable!... Oui, je sais bien, vous aviez un fils à qui vous vouliez cacher... et ce pauvre Auguste n'avait pas de mesure... Qu'est-ce que vous voulez, c'était un fantaisiste, comme moi... Vous, vous êtes un régulier, tant mieux pour vous, mon cher monsieur... Bref, j'ai repensé à vous ces derniers mois... Je me trouvais dans une très mauvaise passe... A tout hasard j'ai cherché et j'ai appris que vous étiez gros négociant par ici. Des amis m'ont conseillé, on a formé entre nous comme une petite société pour exploiter l'idée. Ils m'ont trouvé de l'argent. Je suis venu ici. J'ai fait ma petite enquête... Justement je tombais bien. J'ai attendu que le moment soit tout à fait favorable à cause du mariage... et me voilà... Alors puisque je vois que vous ne voulez pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre: Cent mille! C'est un chiffre rond, sans importance pour vous... Je dis bien sans importance... Vous êtes très riche... Non, je vous en prie, ne discutons pas, mon cher monsieur, réfléchissez. Je reviendrai vous voir demain. Vous me direz oui ou non. Si c'est non, j'irai raconter la petite histoire de ce pauvre Auguste à M. Verralive... il me donnera bien quelque chose pour ma peine... et puis je la raconterai aussi un peu en ville... Si c'est oui, et je pense bien que ce sera oui parce que vous aimez votre fils et que vous tenez à la considération du monde, eh bien! si c'est oui, je touche et je reprends le train. Tout le monde est content. Le mariage se fait et vous n'entendez plus jamais parler de moi... Mon cher monsieur, je vous en donne ma parole d'honneur, acheva-t-il avec un grand sérieux.

Il salua avec aisance et s'en alla sans attendre la réponse. Son pas, au dehors, cria sur le gravier et la grille du jardin retentit en se refermant derrière lui. M. Blestat restait assis dans son fauteuil, son cigare éteint aux doigts. Il était atterré. Mieux encore que son impudent visiteur il savait l'effet que produirait une telle révélation et la déconsidération, injuste sans doute, mais inévitable, qui en rejaillirait sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis, à la société prude, stricte et riche de cette ville de province où tout le monde se connaissait, où il tenait une place importante et qui était son univers. Il pensait à M. Verralive, chef incontesté de cette société et dont il était si fier d'avoir obtenu l'alliance. Il pensait à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive... L'ombre du forçat, parmi tout cela, se dressait menaçante, évoquée par la canaille qui venait de sortir et dont le chantage, s'il lui cédait, sans aucun doute, se renouvellerait à l'infini.

M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs reprises changea de décision avant d'en arrêter une définitivement. Il se leva, prit son pardessus et son chapeau, mais au moment de sortir hésita encore, il souffrait cruellement. Enfin il partit à grands pas.

Un quart d'heure plus tard il était en présence de M. Verralive, et celui-ci, qui avait une imposante prestance, de longs cheveux gris et un noble visage à l'immuable sourire, grave et paisible à la fois, l'écoutait appuyé à la cheminée de son cabinet de travail.

M. Blestat était venu pour dire la vérité: il le fit. Il révéla brièvement l'histoire de son frère, ses folies, ses malheurs, ses fautes, sa condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la visite qu'il venait de recevoir et la tentative de chantage. Il parlait d'une voix blanche, et la honte l'étranglait. Après quelques considérations d'ordre général sur l'injustice d'étendre à une famille entière l'opprobre d'un de ses membres, il ajouta quelques mots pleins d'émotion sur l'amour mutuel de Philippe et de Claire. Puis il attendit la tête basse, et il souffrait autant qu'à l'époque où son frère avait été condamné.