Part 6
--Je suis ton mari et tu me reconnais!... Je ne suis pas si défiguré que ça!... Alors tu as cru que c'était possible que je ne revienne jamais?... Cinq ans, hein, cinq ans... Tu avais vingt-trois ans, tu en as vingt-huit... Et-tu es toujours aussi jolie?... Tu dois l'être encore davantage!... Combien as-tu eu d'amants depuis que je me suis cassé la tête pour toi? Hein, quelle délivrance, quand tu as cru que j'étais mort!... Mais voilà, je me suis raté... pas tout à fait... puisque j'ai réussi à m'aveugler... Six mois d'hôpital, d'agonie... Et tu en as profité pour filer... Oui, je sais, je t'avais tiré dessus avant de me manquer, si on peut appeler ça se manquer... Et puis je t'ai cherchée, je t'ai cherchée, je t'ai cherchée...!
La jeune femme, les poignets meurtris par les mains impitoyables qui la tenaient, vacillait d'épouvante comme si elle allait s'évanouir. Il la secoua.
--Qu'est-ce qui te prend? Tu avais plus de nerfs quand tu me rendais fou en me parlant de tes amants et en me disant que tu ne m'aimais pas!... Tu te rappelles, hein, tu te rappelles? Il eut une convulsion de fureur et reprit en phrases entrecoupées:
--Regarde-moi... je suis une loque, un infirme,... un aveugle! Etre aveugle, sais-tu ce que ça veut dire? Et c'est toi, toi! mais je t'ai trouvée! j'ai eu du mal, tu sais! mais la haine, vois-tu, la haine... et puis peut-être que je t'aime encore!... J'ai payé des gens... Par une ancienne bonne j'ai appris qu'on t'avait vue par ici... Et puis le garçon m'a aidé et puis... me voilà!... Je ne te raterai pas aujourd'hui. Tu ne seras plus à personne...
Il grinça des dents; ses mains, le long des bras, remontaient vers le cou...
La jeune femme, dans un sursaut d'horreur, se ressaisit un peu.
--Ce n'est pas moi, bégaya-t-elle d'une voix haletante. Vous vous trompez! Je vous jure que vous vous trompez! Je ne vous ai jamais vu! Je m'appelle Lucie Clarelle. J'ai vingt-quatre ans, je me suis mariée il y a deux ans... C'est une affreuse erreur! Je vous jure que vous vous trompez!
--C'est toi, dit l'aveugle! J'en suis sûr. Je reconnais l'odeur de la peau... ta voix aussi... un peu changée, mais c'est parce que tu as peur...
--Ce n'est pas moi! Depuis cinq ans, vous ne pouvez pas retrouver un parfum, une voix... Ce n'est pas moi! vous allez... vous allez me tuer et celle qui vous a fait souffrir vivra, heureuse, avec son amant! cria-t-elle dans une inspiration soudaine.
L'aveugle eut une sorte de râle sourd. De ses mains furieuses, il palpa le visage et les cheveux de sa prisonnière et pencha vers elle sa face comme pour essayer, dans un effort effrayant, de voir.
--C'est toi, dit-il, c'est toi! J'en suis sûr! Je ne peux pas me tromper! Viens ici, cria-t-il au gamin. Regarde-la! Elle a les yeux bleus?
--Oui, dit le gamin indifférent; mais comme il regardait les yeux de la jeune femme il y lut une telle angoisse et une telle supplication qu'il ne put s'empêcher d'ajouter: «bleus ou verts, c'est entre les deux...»
--C'est elle! cria l'aveugle. J'en suis sûr! approche, toi, dit-il, avec une idée subite, au gamin. Relève sa manche... la manche gauche... Dépêche-toi donc... Déchire-la, idiot, si tu ne peux pas la relever! Regarde au coude, à la saignée. Là, près de mon doigt. Il y a une tache dans la peau, n'est-ce pas? Une tache pâle comme une petite violette? Regarde, je te dis!
Le gamin jeta un coup d'œil et vit la tache violette.
--Eh bien? hurla l'aveugle.
--Eh bien, je regarde, dit le gamin et, entre ses dents, il ajouta: Idiot vous-même.
Il releva ses yeux rusés vers la jeune femme, revit l'imploration éperdue du regard et avec un coup d'œil interrogateur, il frotta, en un geste canaille, son index sur son pouce pour demander de l'argent. Elle acquiesça des yeux.
--Y a rien, prononça tranquillement le gamin. Pas plus de tache que dans mon œil.
--Tu mens! cria l'aveugle.
--J'mens pas! dit le gamin. Y a pas de tache. Si y en avait une, je le dirais. Je m'en fous de tout ça, ajouta-t-il. C'est pas mon blot, pas? ce que j'en dis c'est pour que vous fassiez pas un sale coup pour rien.
Il y eut un silence. La jeune femme était devenue pourpre, puis livide. L'aveugle eut une hésitation effrayante.
--Attention! cria soudain le gamin. V'la quéqu'un qui vient...
L'aveugle lâcha les bras qu'il tenait. Il eut un geste de doute désespéré et se retournant avec rapidité, ouvrit la porte et sortit à tâtons sur la route où il s'éloigna.
Le gamin, avant de le suivre, s'approcha de la jeune femme qui était restée immobile, blême, tremblante.
--Ça vaut trois cents balles, lui dit-il. Je viendrai les chercher demain... Sans ça, je le ramène.
SCANDALE MONDAIN
C'était un soir de printemps et dans le casino d'une station du Midi, très chic et vaguement thermale.
Dans l'ombre propice du jardin d'hiver, le chevalier Hector Montelli penchait vers le doux visage de la blonde Bella Campbell sa noire moustache avantageuse.
--Vous viendrez? Vous le jurez? Demain à quatre heures à l'Ermitage...
Elle rougit; elle se recula, mais sa voix à l'imperceptible accent chantant sembla le caresser en répondant, dans un murmure presque confondu avec les mesures des valses lentes qui tournaient autour d'eux ainsi que le parfum des fleurs:
--Oui, oui, je viendrai... mais laissez-moi maintenant, ami très cher... Je vous en prie... Vous me compromettez et si mon mari apprenait jamais...
Elle frissonna toute. Il saisit une petite main tremblante, la serra sur son cœur, puis sur ses lèvres passionnées et modula avec une ardeur contenue et ascendante:
--Je t'aime, je t'aime, je t'aime...
--Je vous aime, soupira-t-elle.
Elle s'enfuit vers le salon de l'orchestre qui était tout garni de dames convenables.
Il fila, le triomphe au cœur, vers la salle de jeu.
Quinze jours avant, ils ne se connaissaient pas du tout, mais dès leur première rencontre, dans ce même casino, parmi le public banal, il y avait eu, de part et d'autre, à ce qu'il semblait, coup de foudre, et ce phénomène orageux, d'abord contenu, s'était développé à souhait, favorisé par l'aimable intimité des villes d'eaux.
Le chevalier était d'ailleurs bien fait pour inspirer l'amour. Il était pâle, mélancolique et beau. Sa voix était enivrante et son élégance suborneuse. Il portait un grand nom. On le disait officier italien et puissamment riche, et des histoires romanesques couraient sur son compte, qui le représentaient comme le héros infortuné d'un amour contrarié et d'un duel terrible où il avait mis à mort un adversaire déloyal, tout en étant grièvement blessé lui-même. C'était pour achever sa convalescence et pour oublier qu'il était venu...
Et Bella Campbell avait consenti à lui servir de Léthé, bien que jusqu'alors elle ne l'ait en aucune façon admis dans son lit. Elle était l'exquise jeune femme, résignée et neurasthénique, d'un banquier londonien millionnaire et plus jaloux qu'un tigre. Son mari avait dû rester en Angleterre, retenu par ses affaires, mais, de loin comme de près, il la terrorisait et elle n'en parlait qu'en pâlissant. Il lui avait permis, non sans peine, de venir seule soigner ses nerfs malades, mais elle se sentait enveloppée d'une occulte surveillance; des espions l'entouraient, elle en était sûre, et malheur à elle si le moindre soupçon était rapporté au redoutable Campbell quand, à la fin du mois, il la viendrait rejoindre. Cet époux sauvage était, pour la timide Bella, comme une épée suspendue sur sa tête, comme une mine chargée sous ses pas... Et cependant elle avait écouté les paroles d'amour du beau chevalier et elle avait accordé un rendez-vous intime et périlleux, car l'amour est plus fort que la peur de la mort.
L'Ermitage, choisi par le judicieux Hector pour ce doux et premier tête-à-tête, était particulièrement propice à ce genre de distraction. Il consistait en ruines pittoresques en haut d'une colline. Ce lieu de plein air n'effaroucherait pas une jeune vertu susceptible. Il était assez éloigné de la ville, en sorte qu'il fallait plus d'une heure de voiture pour s'y rendre et qu'on pouvait espérer n'y rencontrer personne. Plusieurs routes différentes y menaient et de nombreux sentiers gravissaient les pentes, déjà verdoyantes, de la colline. L'inévitable auberge se trouvait loin des ruines et enfin celles-ci offraient l'abri d'une sorte de rotonde centrale, à demi écroulée, ouverte de tous les côtés, mais mystérieuse, isolée et garnie de divers grands bancs de mousse assez confortables et qui pouvaient devenir commodes.
Le chevalier vint à cheval, par la route de l'ouest, la plus longue, et gravit de ce côté les sentiers de la colline. Il attacha sa monture dans une clairière et gagna les ruines. Elles étaient parfaitement désertes, ce qui lui fit plaisir, et il s'assit au dehors, sur un bloc, pour rêver poétiquement en attendant l'aimée, car il était en avance et elle était en retard, comme il convient.
La blonde Bella arriva en voiture par la route de la plaine qui menait au versant est de la colline. Elle s'arrêta à l'auberge située à mi-hauteur et se dirigea à pied vers les ruines, chargée ostensiblement de son album «pour dessiner», adroit subterfuge destiné au cocher et au cabaretier, lesquels, d'ailleurs, s'en fichaient, ayant engagé, dès le premier instant, un furieux combat au jeu de piquet.
--Merci, merci, cria, lorsqu'elle parut, le chevalier, qui venait justement de regarder sa montre et de constater avec ennui que son amante était en retard de vingt-cinq minutes.
Il s'élança sur les mains de la belle Anglaise, les couvrit de baisers, et l'attira vers l'intérieur des ruines.
--C'est une folie, ne me la faites pas regretter, murmura-t-elle avec une louable banalité, car elle connaissait ses classiques.
--Je vous aime, je vous aime... je t'aime... soupirait-il, comme la veille, mais avec encore plus de passion, car l'endroit y prêtait.
--Par grâce, tendre ami, laissez-moi,... soupirait-elle.
Mais il ne la laissait pas le moins du monde, l'ayant, bien au contraire, fait asseoir près de lui, sur le plus commode des bancs, afin de la mieux couvrir de baisers fort brûlants contre lesquels elle ne se défendait pas assez, sans doute à cause du manque d'habitude.
Après quelques minutes de ce charmant exercice, le chevalier, tout animé, voulut commencer des gestes encore plus caractéristiques. Elle résista. Il insista. Elle résista moins bien, une aimable rougeur l'envahit, ses lèvres balbutièrent de vaines protestations aussitôt étouffées sous des baisers ardents: elle ferma les yeux, défaillit dans le dernier désordre, et la flamme du chevalier commençait à être couronnée lorsque se produisit un incident soudain, bref et extraordinaire.
Une tête d'homme, coiffée d'un képi vaguement militaire, apparut à droite, encadrée dans une des ouvertures du mur circulaire. En même temps, une autre tête d'homme, également coiffée d'un képi, apparut à gauche, dans l'ouverture d'en face. «Je vous y prends...», cria la première tête aux amoureux surpris. «Attentat public...», leur cria la seconde tête au même instant. Mais les deux têtes, ensemble, se virent et s'entendirent. Elles se jetèrent mutuellement un rapide regard d'étonnement et d'épouvante, et, faisant aussitôt volte-face, s'enfuirent précipitamment, chacun de son côté, sans plus s'inquiéter du chevalier et de son amante.
Ceux-ci s'étaient dressés en désordre et éloignés l'un de l'autre.
--Nom de Dieu, murmura entre ses dents le chevalier, auquel l'excès d'émotion enlevait tout accent italien.
La jeune femme sursauta. Une minute elle regarda intensément son compagnon désemparé, dépeigné, ahuri, et dont la figure n'avait plus du tout l'expression rêveuse et fière de l'illustre Montelli de Nagueri, et tout à coup elle éclata en un rire convulsif et irrésistible.
--Dites donc, chevalier, cria-t-elle, hors d'haleine, êtes-vous sûr d'être Montelli?... Ah! Ah! Ah! c'est _votre_ garde champêtre, n'est-ce pas, qui est venu à droite?
--Hein? dit-il.
--Oui, comme c'est _le mien_ qui est venu à gauche... Ne prenez pas cet air idiot, voyons! Comprenez-vous?...
--Pas du tout, avoua-t-il, car il avait l'intelligence naturellement lente.
--Eh bien, nous avons perdu notre saison tous les deux. Voilà tout! Et je ne vous en veux pas, car c'est vraiment trop drôle. Nous nous sommes mis dedans mutuellement, mon garçon. Nous travaillons tous deux dans le scandale mondain...
--Dans le scandale mondain?... balbutia l'homme, stupéfait. Alors vous n'êtes pas?...
--Anglaise et millionnaire, mais non, mon vieux. Je me tue à vous le dire. Vous faites marcher les femmes mariées et moi les jeunes gens poires. C'est le même coup. Amour, rendez-vous en plein air, passion, caresses enivrantes. Un complice en garde champêtre, flagrant délit, menaces de scandale, chantage. Le partenaire ou la partenaire casque jusqu'à la gauche... C'est connu... Mais voilà, cette fois-ci, nous sommes mal tombés. Vous m'avez refaite. Je vous ai refait. Et nos deux gardes champêtres, en se rencontrant pour nous pincer au bon moment, se sont mutuellement pris pour des vrais... Vous y êtes?
L'illustre Montelli semblait avoir repris quelque présence d'esprit.
--J'y suis, et puisque nous y sommes, si nous en profitions? proposa-t-il galamment en avançant les mains.
Mais la blonde Bella s'écarta vivement.
--Ah non, mon petit! protesta-t-elle, moi, je ne fais pas ça pour m'amuser!
MYSTÈRE...
L'APPARITION
Il était dix heures, et tous ceux qui devaient, ce soir-là, assister à la séance chez Mme Harmelle étaient arrivés. Dans le grand salon, d'une somptuosité un peu solennelle et surannée, ils formaient trois groupes distincts: les spirites, dévots habituels des séances (une Anglaise à lunettes et extravagante, une inquiétante princesse slave et un vieux colonel en retraite), réunis dans un coin; les sceptiques (quatre messieurs graves qui causaient à voix basse devant la cheminée); et enfin, très à l'écart, le médium Artis, étrange figure sans âge, vêtue de noir ecclésiastique et qui se tenait debout, parfaitement immobile, avec sa face d'une pâleur de pierre où vivaient seuls deux yeux bleu clair, vifs et glacés à la fois.
L'heure sonna. Mme Harmelle se leva du fauteuil où elle était enfouie. Sous ses cheveux blancs, sa face était blanche et comme usée de chagrin et ses mains maigres tremblaient, malgré les efforts qu'elle faisait pour contenir son émotion.
--Il est temps, dit-elle...
--Un moment, je vous en prie, j'ai un mot à dire à monsieur...
Du groupe de la cheminée s'était détaché un homme corpulent, aux cheveux gris, au visage rasé, et qui était vêtu d'une vaste redingote décorée d'une rosette rouge. Il vint droit au médium.
--Vous me connaissez? lui demanda-t-il avec une brusquerie qui lui semblait habituelle.
--Oui, monsieur. Vous êtes l'illustre professeur Herbin, de l'Académie de médecine, le maître incontesté de la physiologie moderne...
Artis parlait sans bouger. Sa voix était blanche et sans timbre et il semblait réciter, sans la comprendre, une leçon. Le savant, agacé, l'interrompit.
--Ça va bien. Merci. Je suis ici surtout l'ami intime de Mme Harmelle. Les trois messieurs qui sont près de la cheminée sont aussi ou ses intimes ou ses parents. Les trois autres personnes, vous les connaissez mieux que moi. Je veux vous dire ceci: Depuis plus d'un an vous avez pris sur l'esprit de Mme Harmelle un empire absolu en évoquant pour elle--je répète ce que vous lui avez fait croire--une personne qui lui a été très chère et qui est morte. (Son regard se tourna vers un portrait de jeune femme.) Mme Harmelle a en vous une foi aveugle, mais ces séances--qui coûtent très cher, monsieur Artis--la mettent dans un état nerveux réellement dangereux. Il y a d'autres considérations pour le présent et pour l'avenir. Nous, ses amis, sommes intervenus auprès d'elle, et, sur nos insistances, elle a consenti à nous faire assister à une de vos expériences, si ce mot peut s'appliquer... Je veux vous prévenir, monsieur Artis, que nous serons impitoyables, le cas échéant... Vous me comprenez, n'est-ce pas? Si vos séances sont... ce que je crois,--et que pourraient-elles être d'autre, en vérité?--il est encore temps pour vous de reculer... vous pouvez prétexter un malaise, vous retirer, disparaître. Ce serait peut-être prudent, car vous jouez gros, songez-y...
Le médium restait immobile. Sa voix sans timbre s'éleva encore.
--Les consultations des princes de la science coûtent cher aussi... Je suis médecin des âmes... J'ai consenti à expérimenter devant vous ce soir, sous les conditions que vous savez, afin de vous convaincre, car j'espère que vous vous rendrez à l'évidence. Je n'ai plus rien à vous dire...
Il quitta le professeur pour s'avancer vers Mme Harmelle, qui les observait, inquiète.
--Je suis prêt, dit-il, et il ajouta quelques mots à voix basse.
Elle acquiesça d'un signe de tête.
--Nous allons commencer, dit-elle à voix haute, avec solennité, mais avant de commencer je dois rappeler à tous ceux qui sont ici qu'ils se sont engagés par serment à ne pas intervenir, de quelque façon que ce soit, dans la séance que M. Artis n'a consenti à donner devant eux que sous cette condition expresse. Je leur rappelle qu'une intervention quelconque mettrait sa vie en danger et peut-être éloignerait pour toujours ceux qui, par lui, viennent nous visiter...
Sa voix s'étrangla. D'un pas rapide, elle se dirigea vers une porte qu'elle ouvrit, et tous, à sa suite, passèrent dans une pièce voisine.
C'était une petite pièce peu meublée et qu'une lampe sur la cheminée éclairait mal. Barrant un des angles, deux grands rideaux noirs tombaient du plafond. Le professeur Herbin alla les écarter et ne vit rien derrière qu'un tabouret, et sur le tabouret une guitare.
La spirite anglaise, cependant, couvrit la lampe d'un globe rouge et alla la placer par terre dans un coin, derrière un écran également rouge. Dans la faible clarté subsistante, le médium, sur un tabouret de bois, s'assit devant les rideaux noirs. La chaîne se forma, Mme Harmelle donnant la main au médium, puis les autres, avec une alternance de sceptiques et de croyants, pour aboutir au professeur, à l'autre extrémité, mais qui, lui, ne touchait pas le médium. Un de ces messieurs graves se retira au fond de la pièce sans prendre part à l'expérience.
Un temps passa. Le médium murmura une invocation, et le silence retomba, lourd.
Tout à coup, comme soulevés par un vent fort, les rideaux, qu'on entrevoyait vaguement, se gonflèrent et les assistants sentirent sur leur visage un souffle froid. Des craquements éclatèrent dans tous les coins, semblant provenir des meubles et des murs. Le vent souffla plus fort, les rideaux s'enflèrent comme des voiles, et le médium y disparut. Une note de musique retentit; puis une autre; puis un air s'ébaucha. Soudain le professeur s'écria avec irritation qu'on lui tirait les cheveux. Mais, à travers les rideaux, le tabouret, paraissait-il, sortait tout seul; il s'éleva jusqu'à l'épaule du colonel, sur laquelle il s'appuya, fit un petit bond, passa par-dessus la tête de la princesse polonaise et redescendit sagement.
On entendit haleter le médium et on l'entrevit debout. Une apparence pâle sautillait au-dessus de lui, pareille à une fleur de clarté floue; une odeur de violette se répandit.
Puis ce fut le silence, et pendant quelques minutes, dans l'ombre rougeâtre, rien n'apparut.
--Voyez! Voyez! dit tout à coup l'Anglaise, d'une voix étouffée.
Une boule nébuleuse semblait descendre d'en haut dans les régions des rideaux noirs, qui s'agitaient encore. Cela descendait, s'étendait en nuage, et une apparition vaguement lumineuse se précisa: une forme humaine féminine, vaporeuse...
--Elle vient... C'est elle... murmura Mme Harmelle d'une voix étouffée, tremblante...
Mais soudain l'éclair brutal d'une clarté vive emplit la pièce. Il y eut des cris, un tumulte. Le professeur Herbin, avec toute la fougue d'un jeune homme, s'était précipité. Il avait saisi à pleins bras les rideaux noirs, le médium, l'apparition.
On vit dans la lumière éclatante que brandissait l'homme grave, qui n'avait pas pris part à la chaîne, le médium qui se débattait; des plis d'étoffe blanche et légère se froissaient dans ses mains; une baudruche dégonflée, encore phosphorescente, tomba recroquevillée par terre...
--La voilà, l'apparition! cria Herbin; vous voyez la mousseline et la baudruche! J'ai manqué à ma parole d'honneur, c'est entendu, mais il fallait cela pour vous sauver de ces fripons, ma chère amie...
Il s'était retourné, triomphant, vers Mme Harmelle.
Bouleversée, livide, elle semblait suffoquer d'horreur. Mais des larmes jaillirent de ses yeux et elle se jeta en avant.
--Allez-vous-en! Allez-vous-en! cria-t-elle à Herbin, avec un geste terrible. C'est vous le menteur! C'est vous le misérable! Vous croyez savoir, mais vous ne savez rien! Et moi, je sais bien qu'il dit la vérité, lui, puisque c'est ma fille qu'il me ramène, je vous dis! ma fille! ma petite fille!
Il y eut un silence, et le professeur Herbin, suivi de ses trois compagnons, sortit comme un coupable.
LA DEVINERESSE
Mme Lazzarra, la sorcière fameuse, l'incomparable voyante, se trouvait ce matin-là chez elle, bien tranquille, comme d'habitude, en train de prendre son petit café au lait. Guland (c'est le nom d'un démon), dit Gugu, le carlin gras à lard et au nez en truffe qu'elle chérit d'une excessive tendresse, était à ses côtés à laper gentiment sa soucoupe de lait chaud et tout allait bien.
On sonna. La servante Gloria (c'est le nom d'une démone), à qui un teint cuivré et de grands yeux noirs permettent de se faire passer pour Bohémienne, bien qu'elle soit née à Clichy, alla ouvrir. Il y eut des parlementages, et Gloria revint expliquer que c'était un «monsieur très bien», qui ne venait pas pour une consultation, mais qui insistait pour être reçu; elle omit de dire qu'il lui avait donné cent sous et pincé la taille, car elle n'avait pas de corset. Mme Lazzarra, un peu intriguée, reçut le monsieur après une attente de vingt minutes qu'elle avait employée à se mettre un peu sous les armes.
Comme il avait dit qu'il ne venait pas pour une consultation, elle le reçut dans la salle à manger et, dès l'abord, le visiteur, qui était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, d'aspect riche et chic, prit la parole.
--Madame, dit-il, je m'excuse d'avoir forcé votre porte, mais voici le but de ma visite: vous devez, ce tantôt, recevoir, pour leur donner une consultation, deux dames qui ont demandé rendez-vous par lettre...
--Le secret professionnel... dit Mme Lazzarra.
--Précisément, dit le monsieur; c'est le secret professionnel que j'invoque en vous priant d'observer la plus parfaite discrétion au sujet de ce que je vais vous dire. D'ailleurs, votre intérêt même l'exige. Vous prenez, je le sais, cinquante francs par consultation, aussi cher qu'un médecin célèbre, quand vous donnez le jeu complet, l'invocation en grand tralala, la conjuration au démon et la transe extralucide première catégorie, comme vous le ferez ce tantôt. Eh bien, moi, je viens vous offrir, en plus des cinquante francs que vous recevrez de chacune de vos visiteuses, de vous donner pour chacune d'elles cent francs, à condition que vous leur fassiez les prophéties que je vais vous indiquer.
--Monsieur, dit Mme Lazzarra, la dignité de la science...
--Mais non, dit le monsieur. Je vous en prie, ne perdons pas de temps. Vous êtes une femme remarquablement intelligente. On ne se crée pas une situation de pythonisse comme celle que vous avez, au milieu de toute notre vie pratique moderne, des automobiles, des aéroplanes et de la politique, sans être une femme remarquablement intelligente... Et vous allez comprendre: les deux jeunes dames que vous recevrez ce tantôt sont, l'une ma femme, l'autre sa meilleure amie. Or, je désire séduire la meilleure amie de ma femme. Vous comprenez?
--C'est honteux! dit Mme Lazzarra, faussement indignée.