Part 9
--Écoute, Albert, il faut avant tout que je te dise quelque chose. Parle-moi franchement: peux-tu réparer? Oui: rendre, sans qu'on s'en aperçoive, cet argent que tu as pris? C'est cela que j'aurais dû te dire d'abord, mais j'ai été emportée par mon émotion et j'ai voulu te rassurer tout de suite, te dire que j'étais à toi, que tu m'avais conquise définitivement... Surtout ne crois pas que j'hésite quand je te demande si tu peux réparer. Ne crois pas qu'il y ait lâcheté de ma part. Non! tous les risques sont pour toi. C'est toi qui, le cas échéant, expieras ce que tu as fait pour moi... Et cela je ne le veux pas. Je veux que tu rendes cet argent si tu peux le rendre. Je veux que nous reprenions côte à côte notre existence calme, médiocre, mais sûre, et qui dorénavant sera heureuse, je te le jure. Réponds-moi: peux-tu réparer?
Il releva son visage où il n'y avait trace d'aucune larme et qu'une vive allégresse animait.
--Je le savais! cria-t-il. Je le savais que tu m'aimais, que tu n'accepterais pas mon sacrifice. Je le savais que notre petite existence n'était pas pour toi aussi cruelle que tu me le disais. Ma Gégé, je n'ai rien volé du tout! Comment as-tu pu croire cela de moi? Tu me connais bien cependant! Moi un voleur, ah! ah! ah! J'ai voulu te donner une petite leçon, te rappeler à toi-même, te montrer le danger qu'il y a à trop rêver ce qu'on ne possède pas. Allons, ma chérie, embrasse-moi et vivons heureux.
Elle le regarda en face, immobile et comme glacée. Son visage se convulsa. Elle parut près de sangloter, et soudain éclata en un rire convulsif, aigu, prolongé, où il y avait de la colère, du mépris surtout, du mépris pour elle-même d'avoir cru un tel être capable d'une action violente, mais beaucoup plus de mépris pour lui d'avoir joué cette basse comédie et de l'avoir avoué ensuite sans comprendre que maintenant elle ne pourrait plus jamais l'aimer.
--Pourquoi ris-tu? demanda-t-il, souriant lui aussi au bonheur futur qu'il croyait avoir construit.
Elle faillit lui répondre: «Je ris parce que tu es un imbécile.»
Mais elle dit seulement cette phrase équivoque:
--Je ris, parce que maintenant je suis libre.
LE MARCHÉ
Au cinquième, à la vieille porte dont le seul aspect lui donnait envie de s'en aller, la visiteuse, une jeune femme, frêle dans sa robe usée et sous son chapeau noir, sonna, le cœur battant.
--Est-ce qu'il est là? Je voudrais bien lui parler, chuchota-t-elle à une grosse femme en tablier qui lui ouvrit.
--Ma petite, c'est encore vous? Mais vous savez bien qu'y veut pas vous voir.
--Si, si. Je n'ai qu'un mot à lui dire. Mon mari est en course, alors c'est moi qui viens...
--C'est pour vot' billet? (La grosse femme l'avait laissée entrer dans l'antichambre étroite.) A quoi que ça sert, voyons? Y vous a dit non, c'est non...
--Mais mon mari va avoir de l'ouvrage. Nous payerons tant par mois... Pensez que c'est 350 francs seulement qu'il nous a prêtés, et que maintenant c'est 865 que nous devons... avec les renouvellements et les frais... L'huissier doit nous saisir après-demain si nous n'en payons pas la moitié... Où trouver une somme comme ça... C'est fou... Tandis que tant par mois... Mon mari va avoir de l'ouvrage, sûrement... Vous devriez lui dire, vous... lui expliquer...
Le grosse femme sursauta.
--Moi? Y dire quéque chose? Mais, ma petite, vous êtes-t'y pas un peu martoche? (Elle jeta un regard derrière elle, du côté d'une porte fermée, et continua plus bas.) Mais moi, j' suis comme vous. C'est la même histoire... Y m'a prêté quéque cents francs quand mon défunt y l'a eu son attaque, et pis, de fil en aiguille, ça a doublé... Alors, comme j' suis sa voisine de palier, y m'a prise comme femme de ménage. Douze sous de l'heure qu'y m' donne pour tout faire. L'reste, c'est pour les intérêts, qu'y dit. Ça y est commode, vous comprenez. Y couche tout au fond, et son mur de lit est mitoyen avec moi; alors, n'est-ce pas, quand y l'a besoin de quéque chose, la nuit, y frappe et j'y envoie Victor, mon aîné.
La visiteuse, tout à son angoisse, n'écoutait pas.
--Ça ne fait rien... Je veux le voir... Je lui dirai...
--Vous lui direz rien du tout. Vous l'connaissez bien. C'est pas un homme, c'est un granit. Faut voir ce qu'on lui en doit, dans le quartier... et ce qu'y l'en a fait vendre... pour l'exemple, qu'y dit... même quand il y perd... J'en ai vu passer ici, des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes; tout ça venait chialer... Et des jeunesses donc, fraîches comme l'œil, que les parents y envoyaient avec des idées, n'est-ce pas... Fini... Y s'en fout bien, des jeunesses et des chialeries... Et pis, c'est pas de la blague, depuis trois jours y l'est malade...
--Qu'est-ce qu'il a? Vous dites ça, mais c'est parce qu'il ne veut pas me recevoir.
--Pas du tout. C'est vrai qu'y veut recevoir personne, mais c'est vrai aussi qu'y l'est malade. Vrai de vrai... Peut-être bien que c'est l'âge, vous savez. Y l'est plus jeune... Y s'lève pas, y suffoque, y mange plus... J'crois tout le temps qu'y va passer...
--C'est vrai?... Mais alors...
Un éclair de joie avait illuminé le visage de la jeune femme à l'espoir qu'elle n'osait pas formuler. Elle en eut un peu honte et rougit. Mais une voix les fit, toutes les deux, sursauter.
--Non, c'est pas vrai! Je ne suis pas encore mort! C'est ça que vous espérez, hein? tous tant que vous êtes!
Grand, décharné, nu sous sa chemise de coton blanc, qui laissait voir sa poitrine et ses jambes poilues, il était accroché au chambranle de la porte qu'il venait d'ouvrir. Sa barbe grise était hérissée et ses yeux flamboyaient à travers ses lunettes.
--C'est ça, hein? Quand on a besoin de moi, on me cajole, on me supplie; je suis le bon Dieu... Et puis, quand il faut rendre, je deviens moins qu'un chien... Quel débarras si je crevais.. Les dettes, les billets... ça passerait au bleu... Ni vu ni connu... C'est commode... Mais c'est pas encore pour cette fois-ci... tenez-vous-le pour dit... Et si, après-demain, avant midi, je n'ai pas les quatre cent trente francs, je vous fais vendre, vous; ça vous apprendra que je ne suis pas encore dans le trou... Et puis, fichez-moi le camp toutes les deux, je vous ai assez vues...
Flageolant sur ses jambes tremblantes, il s'avançait sur elles. Elles s'enfuirent, terrifiées, et la porte du logement claqua derrière leur dos.
De tout le reste de la journée, le vieux ne donna pas signe de vie. Quand la femme de ménage voulut entrer, à l'heure du dîner, il cria à travers la porte qu'il n'avait besoin de rien.
Vers une heure du matin, cependant, des coups redoublés, frappés dans le mur, la réveillèrent en sursaut.
--Bon Dieu, c'est encore lui! Victor! c'est le vieux! Victor!... t'y vas-t'y?
Victor, qui avait quatorze ans, se leva en maugréant. Il alluma un bout de bougie, passa son pantalon, prit la clé et alla dans le logement voisin.
Dans la chambre du fond, froide et nue comme les autres chambres, le vieux, éclairé par une veilleuse brûlant sur la cheminée, était assis dans son lit.
Victor, qui dormait encore tout debout, ne le regarda pas; il posa sa bougie sur une chaise et bâilla démesurément.
--Quoi qu'y a? demanda-t-il, grognon.
--Approche! haleta le vieux.
Victor, sans enthousiasme, fit deux pas sur le carreau qui lui gelait les pieds.
--Ecoute! (Le vieux paraissait chercher ses mots et sa voix était moins dure que de coutume.) Ecoute! Dis-moi un peu, et surtout sois franc. Tu me détestes, hein?
Victor, étonné, ouvrit ses yeux gros de sommeil sous sa tignasse ébouriffée.
--De quoi? demanda-t-il, ne comprenant pas.
--Oui. N'aie pas peur. Dis ce que tu penses, et surtout dis la vérité. Tu auras cent sous si tu dis la vérité. Tu me détestes, hein?
Victor réfléchit et se décida.
--Ben oui. Y a pas à dire, c'est vrai. J'vous déteste... Pourquoi qu'vous m'avez appelé? ajouta-t-il.
Le vieux avait soupiré convulsivement.
--Tu me détestes... Pourquoi? Tu devrais avoir pitié de moi. Regarde, je suis très vieux, je suis très malade, tout seul, sans personne qui m'aime... abandonné...
Il était extraordinairement différent de ce qu'il était d'habitude. Une détresse presque suppliante tremblait dans sa voix, Victor ne s'aperçut de rien; il avait vraiment trop sommeil, et puis, le vieux, depuis trop longtemps, était pour lui un tyran.
--Vous êtes pas abandonné, pisque je suis là,--même que ça m'embête assez, acheva-t-il à demi-voix.
Mais le vieux insista.
--Si, si, je suis abandonné, seul et à plaindre... Tout le monde me déteste... tout le monde souhaite ma mort... tout le monde...
Il regarda autour de lui d'un air effaré. Et, tout à coup, il cria à Victor:
--Pourquoi me détestes-tu? Je ne t'ai jamais rien fait!
Victor secoua la tête.
--Si, vous m'avez fait des tas de choses. Et pis à maman. Et pis à tout le monde. Vous n'avez qu'à demander dans le quartier. On vous doit de l'argent, alors on a peur de vous, mais on vous déteste, y a pas... pisque y faut que j'dise la vérité pour les cent sous... Et pis, est-ce que j'peux aller me coucher? J'travaille, moi. Je m'lève tôt...
--Attends... attends un peu... Tu me détestes, hein? comme tout le monde... Tu voudrais que je meure... Eh bien... si je te donnais, tant que je vivrais, cent sous par jour... oui, cent sous par jour...
--Cent sous par jour? Vous devenez-t'y pas fou? (Victor se reculait, alarmé.) Quoi qu'y faudrait que je fasse? demanda-t-il, à la réflexion.
--Rien... rien du tout... (La voix du vieux se brisait.) C'est pour te faire plaisir... Pour que tu ne me détestes plus...
--Merci, c'est du louche, tout ça! Je ne marche pas!
--Mais non, imbécile! (Le vieux s'exaspérait.) Il n'y a rien de louche... C'est... c'est pour qu'un être au monde ne souhaite pas ma mort! cria-t-il, hagard. Tu ne comprends pas, reprit-il. Ça ne fait rien. Tous les jours, tu auras cent sous que tu n'auras qu'à espérer, qu'à venir prendre. Quand je mourrai, tu ne les auras plus... (Il fouilla sous son oreiller.) Les voilà... tiens... prends...
Il tendait l'argent. Victor, pas rassuré, hésitait. Mais, tout à coup, le vieux se renversa en arrière, dans une convulsion; il ouvrit la bouche sans crier et retomba, inerte, pendant que l'argent tombait sur le carreau.
Victor se baissa, ramassa l'argent, regarda le vieux gisant, définitivement immobile, les yeux ouverts, la bouche ouverte.
--Je l'déteste tout de même, se dit-il, en mettant les cinq francs dans sa poche.
Et il sortit en hurlant pour réveiller la maison.
BERTHE
Il ferma en hâte le magasin et courut dans la rue de Rivoli, vers le boulevard de Sébastopol. Sept heures et demie sonnaient. Elle devait l'attendre.
Avant de tourner le coin de la rue, il s'arrêta une minute, comme d'habitude, devant la glace d'un coiffeur. Il remit droite sa cravate, il constata avec dépit que ses vêtements n'étaient pas plus élégants que la veille et qu'il paraissait toujours à peine dix-sept ans, bien qu'il en eût près de dix-neuf; mais il était assez satisfait de ses yeux bleus et de la mèche lourde qui barrait son front.
--Tu te trouves gentil, tu as bien raison! chuchota à son oreille une voix railleuse.
Il devint pourpre, c'était elle. Elle paraissait vingt-quatre ans. Elle était aussi grande que lui, mince et bien faite dans sa simple robe noire; elle avait, sous son chapeau cloche, une jolie figure pâle, avec des boucles blondes tombant jusqu'à ses yeux cernés et une grande bouche rouge, aux dents éclatantes. Il l'avait connue dans la rue, dix jours auparavant; il savait seulement qu'elle s'appelait Berthe et qu'elle travaillait.
--Bonjour, mon petit Georges, reprit-elle de sa voix basse et un peu voilée.
--Bonjour... Berthe, répondit-il avec un effort et en rougissant encore davantage, car chaque fois qu'il la revoyait, il était, dans les premiers moments, affreusement intimidé.
Elle rit.
--Quel soleil tu piques... Non, ce que tu es gosse!... On voit que c'est la première fois, au moins...
Gêné, sans répondre et plus rouge que jamais, il marchait près d'elle. Ils traversèrent les ponts. Le crépuscule venait, et, dans les petites rues, c'était déjà l'ombre.
--Eh bien, dit enfin Berthe, parle-moi... As-tu perdu ta langue?
--Vous vous moquez de moi, dit-il d'un ton d'enfant boudeur.
--Mais non, grosse bête, je plaisante!
Elle lui prit le bras. Content, il se frotta contre elle avec un air d'extase.
--Comme tu es jolie!... Tu ne sais pas, dans la journée, quand je travaille, je ne peux pas y croire, que le soir je vais te retrouver... Quand je pense que j'aurais pu ne pas te rencontrer... Je sortais de la bijouterie... Tu étais là... Tu avais l'air d'attendre... Tu m'as regardé et tu as ri... On s'est parlé... je ne sais pas comment... Comme c'est drôle les choses...
Il baissa la voix, pâlit et pria:
--Embrasse-moi?
Elle le repoussa doucement.
--Tu es fou... Il y a trop de monde...
Il prit un air fâché.
--Tu ne m'aimes pas... Je le sais bien... Tu me repousses toujours. Et dans un quart d'heure on se quittera... Et comme demain c'est dimanche, on ne se verra pas.
Il voulut dégager son bras, mais elle le retint.
--Si tu ne me plaisais pas, pourquoi donc que je serais là? C'est toujours pas pour ton pognon! dit-elle d'un ton impatienté et canaille, mais aussitôt elle se reprit: c'est vrai, ça, tu es toujours à te plaindre...
--C'est vrai que je suis sans le sou, dit-il d'un air triste. Lorsque j'étais enfant, j'avais de l'argent, mais nous avons été ruinés, quand papa est mort, il y a deux ans. Alors j'ai dû lâcher mes études... devenir employé...
--Ça t'embête, hein?
--Oui, naturellement... Surtout maintenant... Je voudrais être libre pour te voir plus... Je voudrais te faire des cadeaux, t'emmener avec moi, voyager... Mais j'arriverai... tu verras... Je ferai n'importe quoi pour toi!... n'importe quoi!
Elle le regarda de côté.
--C'est vrai, ce que tu dis là?
--Oui, c'est vrai! Je m'ennuie trop! Je t'aime trop... Je veux... je veux...
--Tu n'aurais pas peur... Tu oserais... marcher? C'est vrai?
--Peur? Ah bien non, par exemple! Peur de quoi? Je ne suis pas un enfant! Je suis décidé... il y a longtemps... Je risquerais n'importe quoi... Tu entends, n'importe quoi!
--Chut! murmura-t-elle. Parle plus bas...
Ils quittèrent la rue populeuse qu'ils remontaient et tournèrent dans les rues désertes qui avoisinent le Panthéon. Il faisait nuit. Soudain, dans l'angle obscur d'une porte condamnée, la jeune femme s'arrêta. Georges la vit, les yeux luisants, la bouche entr'ouverte, une expression de résolution sur sa figure pâle.
--Ecoute, souffla-t-elle. C'est vrai que je peux compter sur toi? C'est bien vrai?
--Oui, dit-il énergiquement.
Elle l'avait pris par le cou, elle rapprochait sa figure de la sienne et le regardait au fond des yeux. Et, soudain, elle s'écrasa contre lui et l'embrassa violemment.
Elle le sentit frémir dans ses bras et il eut un gémissement presque douloureux.
--Viens, chuchota-t-elle.
Elle l'entraîna. Bouleversé, encore tremblant, il ne sut pas dans quelle rue était la porte qu'elle poussa, mais tout à coup il se trouva dans une petite salle de marchand de vins, sombre, étroite, déserte.
Derrière le comptoir, le patron disparaissait à demi, semblant sommeiller; dans un angle, au fond, il y avait un seul client qui, les mains dans ses poches et son chapeau enfoncé sur les yeux, était assis à un guéridon devant une absinthe. Il se leva. Il était jeune, avec des épaules d'athlète, une face sournoise et dure.
--Bonsoir, Berthe! C'est ça, le petit type? demanda-t-il en fixant un regard aigu sur Georges effaré.
--Bonsoir, répondit la jeune femme.
Elle se tourna vers Georges et d'un ton à demi ironique et à demi gêné:
--C'est mon frère.
L'homme eut un rire sarcastique.
--Son frère, parfaitement! On m'appelle M. Maurice! Allons, trois au sucre et un peu tassées, père Victor!
Le patron se réveilla pour servir et puis, discrètement, gagna son arrière-boutique.
--Je ne veux pas... commença Georges qui était blême et tremblant.
--Suce-moi ça! pas de chichis! interrompit péremptoirement M. Maurice... Là, d'un seul coup!... A notre réussite!... Alors, on en a assez du turbin à cinquante balles par mois? On a de l'ambition, on veut être bien fringué, avoir des sous, tâter des petites femmes... C'est parfait! J'aime ça, qu'on ait de la moelle!... Alors, voilà: tu vas me donner la clé qui ouvre la porte de la cour de ta bijouterie. Je sais que tu l'as puisque c'est toi qui boucles le magasin. Je suis au courant! Il y a deux mois que Berthe et moi nous préparons ça... C'est samedi aujourd'hui, ton patron est à la campagne. On ira ce soir... T'auras rien à faire d'autre qu'à me montrer les armoires où c'est du doublé et les armoires où c'est du vrai pour que je fasse pas de mastics. Tu risques rien... Une clé, ça se perd. Et t'auras ta part... Parole d'honneur, t'auras pas à te plaindre...
Georges était debout, livide, atterré. L'horreur et l'absinthe faisaient tourbillonner ses idées. Il regardait M. Maurice et regardait Berthe qui ne le regardait pas.
--Alors... alors c'était pour ça? bégaya-t-il avec une sorte de sanglot.
--Il me semble! siffla M. Maurice avec un rire rauque. Qu'est-ce que ça veut dire, Berthe? Tu lui as donc rien dit? Il a l'air de tomber de la lune!
Elle leva les yeux et regarde Georges.
--Je croyais qu'il marchait, expliqua-t-elle simplement. Je lui en avais assez dit pour qu'il comprenne...
--Je croyais que c'était... Je croyais que c'était... balbutia Georges éperdu.
--Tu croyais que c'était pour ta belle gueule? Tu t'es pas regardé! railla M. Maurice. C'est pas ma sœur. C'est ma femme! T'as compris?... Allons, refile la clé! C'est plus le moment de discuter... T'as plus le choix! T'es au courant. Tu peux manger le morceau. Faut marcher avec nous!
Il fit un pas pour barrer le chemin de la porte. Georges se rejeta en arrière.
--Je ne peux pas! Laissez-moi m'en aller! Je ne dirai rien! Je le jure! Le bijoutier, c'est mon oncle... C'est pour ça qu'il a confiance en moi... Il saurait... Je serais perdu... Je vis avec maman... Elle n'a que moi... Nous sommes pauvres... Je ne veux pas... Je ne veux pas... Je vous en supplie!
--Ferme! C'est plus le moment de dire oui ou non. La clé ou sans ça...
L'homme avançait menaçant, mais la jeune femme, tout à coup, se jeta entre eux.
--Laisse-le, c'est un gosse! Il ne dira rien... Il sait bien que tu le tuerais un jour ou l'autre.
--Vaut mieux que ça soit tout de suite! Eh bien, qu'est-ce qui te prend?
Elle lui avait jeté ses bras autour du corps et le retenait de toutes ses forces.
--File! cria-t-elle, haletante, à Georges. Vite! Sauve-toi!
L'homme, en jurant, lui broyait les poignets pour lui faire lâcher prise. Elle eut un cri de douleur. Il la repoussa enfin et elle s'abattit contre un mur, mais Georges avait eu le temps de se jeter sur la porte et de s'enfuir à toutes jambes.
--Mais, sacré nom, qu'est-ce qui te prend? C'est-y que tu es folle! gronda M. Maurice en revenant vers Berthe qui se relevait.
--Je ne voulais pas que tu te fasses une sale histoire pour une chose qui n'en vaut pas la peine, expliqua-t-elle tranquillement en arrangeant sa robe. C'est un coup raté, c'est un coup raté. Sois tranquille, le gosse dira rien. Il a bien trop eu le trac... Bonsoir, je vais prendre l'air... ajouta-t-elle en gagnant la rue.
M. Maurice resta ahuri.
--Les dames, observa sentencieusement le cabaretier que le tumulte avait attiré, ça a des fois des drôles d'idées...
--Ça, c'est vrai, dit M. Maurice en sortant pour rattraper Berthe. Les meilleures, on sait jamais ce que ça va faire!...
LE SIMULATEUR
L'homme, serrant encore le couteau, demeurait debout, hagard, au milieu de la sordide chambre d'hôtel, avec, à ses pieds, la fille étendue morte, dans la mare sombre qui s'épanchait de sa gorge ouverte.
Elle l'avait racolé au coin du boulevard Sébastopol. Comme c'était samedi et qu'il avait bu quatre apéritifs au lieu de dîner, il l'avait suivie, parce qu'il s'imaginait qu'elle ressemblait à une Toulonnaise qu'il avait aimée jadis avant d'être expédié aux colonies pour faire campagne.
La fille l'avait entraîné dans cet hôtel infect, et puis il ne savait plus au juste. Il lui semblait qu'elle lui avait demandé plus d'argent que le prix convenu dans la rue. Ils s'étaient disputés. La fille, poussée de force vers le lit, avait crié, griffé, mordu et sorti finalement un couteau qu'elle portait dans sa poche... et lui, affolé d'alcool et de colère, avait arraché le couteau et frappé aveuglément... Elle s'était écroulée, et maintenant dégrisé, il regardait par terre le misérable cadavre à la face livide parmi les cheveux poissés de sang, aux yeux tout pleins encore de peur et de rage.
Il sentait comme un manteau d'horreur et d'épouvante tomber sur lui. Mille pensées affreuses tourbillonnaient dans sa tête; les assises, le bagne, peut-être l'échafaud. Il y avait un quart d'heure, il était Jean Billy, ancien sergent colonial, buveur et mauvaise tête, c'est entendu, mais honnête homme et gagnant bien sa vie... et maintenant, maintenant... Il voulait réfléchir, prendre une décision, trouver une voie de salut, mais en vain, ses idées fuyaient, son cerveau lui semblait vaciller. «Je deviens fou», se dit-il. Il tressaillit. Fou! Les fous sont irresponsables...
Mais des pas couraient dans l'escalier, des coups ébranlaient la vieille porte. Du sang, à travers le plancher, avait filtré, faisant une sinistre rosace au milieu du plafond d'en dessous, et l'on montait: l'hôtelier, son garçon, deux agents appelés.
La porte enfoncée, ils trouvèrent la fille égorgée au milieu du parquet et, sur le lit, assis les jambes pendantes, avec un sourire vague et stupide sur sa face sans expression, un homme paraissant tout à fait inconscient, qui jouait avec un couteau sanglant et qui ne leva même pas la tête lorsqu'ils le saisirent.
Et ce fut un gâteux qui parut devant le juge d'instruction. Un être retombé à l'état animal, qui ne savait plus parler, comprendre ni se souvenir, qui bavait, gloussait vaguement, souriait d'un éternel sourire dément et qu'il fallait nourrir, laver, habiller, changer et nettoyer comme un enfant au maillot.
La lutte fut effroyable entre, d'un côté, Jean Billy, enfermé dans son gâtisme comme en un lieu d'asile et, de l'autre côté, la police, les magistrats, les médecins légistes, coalisés pour surprendre la simulation, pour lui tendre le piège où il se trahirait, pour l'arracher à la maison de santé afin de pouvoir l'offrir aux travaux forcés ou à la mort. Mais le gâteux resta gâteux et ne se vendit point. Toutes les expériences classiques échouèrent. Les épreuves des réflexes, la lumière passée devant les yeux et les chocs sur les jambes croisées ratèrent complètement. Cependant Jean Billy dormait. Il dormait comme un homme qui jouit de sa raison, avec un sommeil traversé de cauchemars affreux, d'épouvantes et d'angoisses, et les médecins aliénistes qui l'étudiaient savaient qu'un gâteux ne dort pas ainsi et avaient espoir de triompher un jour de celui que le célèbre professeur Cave appelait le plus admirable simulateur qu'il eût jamais vu.
Ce jour d'ailleurs ne vint pas, car, malgré les efforts redoublés des savants acharnés à la lutte, Jean Billy tint la partie jusqu'au bout et ne se laissa pas surprendre.