Chapter 5 of 12 · 3970 words · ~20 min read

Part 5

M. Verralive avait écouté moins souriant qu'à l'ordinaire, mais calme. Il ne prit la parole qu'au bout de quelques minutes interminables. Son visage s'était peu à peu éclairé.

--Pourquoi n'avez-vous pas donné les cent mille francs? demanda-t-il enfin.

--Je vous l'ai dit: parce qu'il aurait continué à me faire chanter, parce que c'eût été une menace constamment suspendue sur moi, sur mon fils; enfin parce que j'ai reconnu que j'avais eu le plus grand tort de vous cacher cet événement.

--Ce n'est pas pour la somme elle-même?

--Non. La somme ne m'importe pas. J'aurais préféré donner trois fois plus pour...

Il n'acheva pas sa phrase: «pour éviter l'humiliation que j'éprouve en ce moment»!

--On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive. Mon cher monsieur, vous avez très bien fait de refuser. On ne se laisse pas tondre ainsi. Je ne vous cache pas que cette histoire est très ennuyeuse... Mais je vous estime et j'estime votre fils. Ni vous, ni lui n'êtes coupables. Quand ce maître chanteur reviendra demain, flanquez-le à la porte en le menaçant de la police. S'il ose venir ici, j'en fais mon affaire. Nous ne lui permettrons pas de clabauder dans la ville. Qui le croirait d'ailleurs lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai hautement.

M. Blestat renaissait. Une grande reconnaissance le soulevait:

--Merci! du fond du cœur, merci!

--Pas du tout, voyons, pas du tout! dit M. Verralive avec rondeur. N'en parlons plus. Alors le mariage c'est pour le mois prochain. A ce sujet, mon cher ami, j'avais une petite chose à vous dire. Nous sommes entre gens d'affaires, et je m'explique franchement. Il s'agit de la dot de Claire. Par suite de circonstances imprévues, je me trouve un peu gêné dans mes disponibilités. Je ne pourrai pas faire tout ce que j'espérais, mais je ne veux pas que ces enfants pâtissent par ma faute. Alors j'ai compté sur vous, mon cher ami, pour me remplacer. Ce n'est pas bien important pour vous, du moins, simplement cent mille francs... Naturellement cela ne souffre pas de difficultés? acheva-t-il d'un ton net.

--Mais aucune, naturellement aucune, balbutia M. Blestat, réussissant à sourire malgré sa stupeur.

UNE ENQUÊTE

--Denise, quelle bonne surprise! Tu viens passer l'après-midi avec moi, n'est-ce pas? Tu vois, je cousais vertueusement... Mon Dieu! mais qu'as-tu?

Yvonne Vertel qui, pour accueillir Denise Cartier, avait posé son ouvrage--c'était une combinaison de crêpe de Chine rose dont elle réglait avec la plus grave attention la longueur--resta stupéfaite. Denise, dès que la bonne qui l'avait introduite eut disparu, avait éclaté en sanglots.

--Je suis malheureuse! il faut que tu me conseilles. C'est affreux, Gaston ne m'aime plus.

--Ton mari ne t'aime plus? Voyons, Denise, tu es folle!

--Non, non, je dis la vérité... Il ne m'aime plus... Mon Dieu! et moi je l'aime tant!...

Elle se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son joli visage dans ses mains.

--Ma petite Denise, mais tu es folle, répéta Yvonne. Voyons, explique-moi...

--Il me néglige, balbutia Denise en relevant la tête. Il me cache quelque chose... Oui, tous les après-midi il disparaît sans que je sache où il va... Il revient le soir absorbé, préoccupé... Cela dure depuis le commencement du mois dernier... Et maintenant il prend aussi l'habitude de sortir le matin... Aujourd'hui, il n'est pas rentré déjeuner. Il m'a téléphoné pour me prévenir, sans me donner d'explications... Alors, n'est-ce pas, c'est clair: il a une liaison... Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire?...

Elle pleurait toujours avec un grand désespoir qui lui donnait l'air enfantin. Yvonne lui prit les mains.

--Ma chérie, avant de te désoler, il faut être sûre de... de ce que tu crois... Je suis persuadée que tu es dans l'erreur. Ton mari a certainement des motifs...

--Quels motifs? Ses affaires industrielles ne l'ont jamais empêché de déjeuner avec moi et ne l'ont jamais retenu d'un bout à l'autre de l'après-midi... Je suis sûre qu'il en aime une autre à qui il consacre son temps... Quand je lui ai demandé pourquoi il s'en allait ainsi... il a ri et m'a répondu: «Ce ne sont pas des affaires qui regardent les enfants...» Il affecte toujours de me traiter en petite fille sans cervelle... Avant, cela m'amusait... Mais maintenant je comprends bien que je ne compte plus pour lui... Il faut que je sache ce qu'il fait. Il le faut... Alors, donne-moi un conseil. Comment faire pour apprendre? Je ne peux pas le suivre moi-même. A qui m'adresser?

--Oh! Denise, tu veux vraiment?...

--Oui. Je suis trop malheureuse... Il y a des gens, n'est-ce pas, qui se chargent de cela? Où les trouver? Sont-ils consciencieux? Voyons, Yvonne, donne-moi un conseil...

--Mais si tu essayais d'interroger adroitement l'associé de ton mari.

--Herbin? Non, par exemple. Gaston et lui sont à peu près brouillés...

--Alors, voyons, puisque tu es décidée... Ecoute... je crois... oui j'ai une idée. T'adresser à une agence de renseignements, c'est un peu gênant pour toi peut-être... D'autre part, il faut quelqu'un de sûr... Je crois que je peux t'indiquer... Oui, c'est un parent de mon mari... un vague cousin... un peu bohème, mais très amusant et très débrouillard... Nous le voyons rarement parce que, comme il est toujours sans le sou, il emprunte souvent de l'argent à mon mari... Mais ce n'est pas un crime que d'être pauvre, et justement, tu pourras discrètement le récompenser...

--C'est parfait! s'écria Denise. Où le verrai-je?

--Ici, après-demain. Je vais le faire venir...

--Mais acceptera-t-il?

--Oh! oui, c'est un homme très serviable.

Quand Denise arriva le surlendemain chez Yvonne Vertel, celle-ci vint lui ouvrir elle-même et la fit entrer non sans mystère dans le salon.

--M. Betonneau, présenta-t-elle.

M. Betonneau se leva d'un fauteuil. Il était de belle taille et élégant quoique râpé. Une raie correcte partageait au milieu de sa tête ses cheveux qui étaient blonds et longs. Son visage au teint frais, aux yeux vifs, au grand nez bourbonien produisait une énorme barbe dont le flot descendait jusqu'au milieu de sa large poitrine. Son allure était noble et ses façons courtoises.

Il accepta sans hésiter la mission que les deux jeunes femmes lui expliquèrent avec force détails et en parlant soit successivement, soit simultanément. Quand il eut bien compris, il prit congé en promettant de s'attacher, dès le lendemain matin, aux pas de M. Gaston Cartier. Il se faisait fort d'être très vite renseigné.

--Je crois qu'on ne pouvait vraiment trouver mieux, dit Yvonne lorsqu'elle fut seule avec son amie.

--Je te remercie encore, répondit Denise avec effusion. C'est un homme parfait... Mon Dieu! mon Dieu! je voudrais déjà savoir... Et pourtant j'ai si peur... Je serai si malheureuse quand je ne pourrai plus douter...

--Et si heureuse d'apprendre que tout cela n'est que chimère, dit Yvonne en l'embrassant.

M. Betonneau reparut le cinquième jour. Denise, prévenue, le rencontra comme la première fois chez Yvonne. Tremblante, torturée par l'angoisse, elle l'interrogea ardemment:

--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris? Parlez vite!

--Madame, soyez pleinement rassurée, prononça M. Betonneau. M. Gaston Cartier, votre mari, consacre au travail tout le temps qu'il passe loin de vous. Il a acheté récemment une usine en banlieue et la fait installer. Je suis au courant de tout; l'affaire offre des dessous intéressants pour un observateur.

--Mon Dieu! quel bonheur, quel bonheur! balbutia Denise qui avait l'impression de s'éveiller d'un affreux cauchemar. Et vous êtes certain, monsieur Betonneau...

M. Betonneau sourit d'un air supérieur.

--Oh! madame, certain... N'ayez aucun doute... D'ailleurs, nul en vous voyant ne pourrait croire que le trop heureux mortel qui est aimé de vous songe à...

Il sourit encore, galamment cette fois, et reçut avec dignité une enveloppe que Denise, rougissante, lui glissait et qui contenait la récompense promise.

--Cette affaire que prépare M. Cartier m'a beaucoup intéressé, reprit-il. Je la suivrai...

Il regarda Denise et ajouta:

--Les jolies femmes ne comprennent pas toujours très bien les questions d'intérêt... J'avais songé à vous en parler, mais, tout bien considéré, je préfère en traiter directement avec monsieur votre mari... Et soyez assurée, chère madame, que je ne vous compromettrai aucunement à ses yeux. Comptez sur la discrétion d'un homme d'honneur.

Il se retira avec majesté.

Denise ne comprit ce dernier discours que quelques jours après. Son mari qui, de coutume, était de caractère enjoué, rentra un soir si visiblement soucieux qu'elle lui demanda anxieusement ce qui était arrivé.

--Une histoire désagréable, ma petite Denise, lui dit-il en s'efforçant en vain de lui sourire. Je ne te parle pas en général de mes affaires parce que cela n'est vraiment pas intéressant pour toi, mais il m'arrive un très grave ennui... Herbin, mon associé actuel, est un forban qui me laisse tout le travail et tire à lui tout ce qu'il peut des bénéfices. Je veux me séparer de lui, et j'ai pris mes dispositions pour me passer de son usine... J'en ai installé une autre et c'est pourquoi j'ai été si souvent absent depuis deux mois...

--Tu aurais mieux fait de me l'expliquer, remarqua Denise...

--Pour quoi faire, ma chérie?... Et puis, vois-tu, je ne voulais pas que cela soit su et ma petite Denise est un peu bavarde et ne peut pas toujours garder un secret... Bref, je prenais de grandes précautions pour cacher mes intentions et voilà qu'un individu a tout appris. C'est un certain Betonneau, une canaille finie. Je ne le connais pas, je ne sais comment il a eu l'idée de me surveiller, de faire une enquête... Toujours est-il qu'ayant découvert l'usine que je fais aménager et ayant appris mes projets, il m'a fait chanter purement et simplement en me menaçant de tout dire à Herbin, ce qui me ferait un tort considérable...

--Et alors? demanda Denise.

--Et alors j'ai dû me soumettre, que veux-tu, et faire ce que voulait le Betonneau, c'est-à-dire l'engager par contrat, comme surveillant, à des appointements importants, je t'assure. C'est exaspérant... Avoir chez soi une telle canaille et ne pouvoir s'en débarrasser... Comment a-t-il eu l'idée de me surveiller, je me le demande...

--Mon Dieu! comme c'est ennuyeux pour toi, dit Denise... Tout cela, c'est de la faute d'Yvonne... Mais tu ne peux pas comprendre... Alors, écoute, ne me parle plus jamais de cela, veux-tu?

L'AMATEUR

Marcel Chambrun rentra de soirée vers deux heures du matin.

Dans le confortable petit hôtel particulier qu'il habitait avec sa mère, il pénétra sans bruit avec le souci de n'éveiller personne. Il gagna sa chambre et fit rapidement ses préparatifs. Il resta en smoking et pardessus, mais chaussa des souliers à semelles de caoutchouc. Il ouvrit un secrétaire fermé à clé et y prit une petite lampe électrique, un masque de soie noire et plusieurs outils de précision genre pince monseigneur ou fausses clés qu'il répartit dans ses poches. Il se munit aussi d'une assez grande boîte rectangulaire qu'il dissimula dans une serviette en maroquin. Puis, avec précaution, il ressortit et se dirigea vers la bijouterie qu'il avait résolu de cambrioler.

Il l'atteignit en cinq minutes. Le rideau de fer baissé semblait inaccessible, mais Marcel connaissait admirablement la maison et son plan était bien étudié. C'était samedi, et il savait que ce jour-là le bijoutier allait coucher chez son père qui habitait la banlieue.

Le jeune homme sonna à la porte cochère, bredouilla le nom d'un locataire pour le vieux concierge sourd, et se glissa jusqu'au fond du vestibule.

Il était violemment ému. Son cœur battait à grands coups. «C'est vraiment stupide, ce que je fais là», se dit-il dans un éclair de raison. Mais, tout frissonnant d'excitation, délibérément, il se lança dans le crime.

Tout d'abord il mit son masque, ce qui était parfaitement inutile. Puis il reconnut avec sa lampe la porte du bijoutier: un seul battant, une serrure et un verrou. Pour la serrure, ses fausses clés lui donnèrent satisfaction dès le premier essai. Le verrou offrait plus de difficultés, mais Marcel pratiquait l'école scientifique. De la boîte dissimulée dans sa serviette, il sortit une sorte de puissant thermo-cautère qu'il mit en incandescence. Il ouvrit, pour dissiper l'odeur de brûlé, la porte du vestibule sur la cour intérieure et, avec la pointe rougie sans trop de bruit ni de temps et sans avoir été dérangé par personne,--les locataires étaient des gens sérieux qui ne rentraient jamais si tard,--il découpa dans la porte du bijoutier une ouverture suffisante pour y passer le bras. Il put ainsi atteindre le verrou et le tourner.

En une seconde, il eut rangé ses instruments et collé un papier brun sur le trou qu'il venait de faire afin de le dissimuler. Il pénétra dans l'entrée de la bijouterie, referma la porte et poussa un soupir de satisfaction.

«Comme c'est facile, se dit-il en se dirigeant à gauche, vers le magasin. Ceux qui se font prendre sont des imbéciles.»

A la lueur de sa lampe, les vitrines étincelaient. Il fit sauter le couvercle de la première venue et fit main basse sur des chaînes de montre qui justement étaient en doublé.

--Bougez plus, ou je tire! ordonna une voix derrière lui.

Il sursauta, se retourna. Le bijoutier était là, vêtu seulement d'une chemise de nuit et de pantoufles. Ses cheveux jaunes tombaient ébouriffés sur sa face blême. Dans sa main gauche, il tenait un bougeoir, dans sa main droite, un énorme revolver ancien modèle, une sorte de canon qu'il braquait sur Marcel.

--Levez les mains, ordonna-t-il encore. En habit! rien que ça de chic!--Il ricana.--Mais... Otez votre masque! Otez-le, ou je tire!

Marcel, affolé, obéit.

--C'est bien ça, constata le bijoutier avec satisfaction. Vous êtes Marcel Chambrun, le fils de ma propriétaire... Bougez pas, ou je tire!

Mais déjà Marcel à genoux, effondré, sanglotant, expliquait qu'il n'était pas un vrai voleur, qu'il avait plus d'argent qu'il ne lui en fallait, mais qu'il s'était emballé comme un enfant sur ces sensationnelles aventures de voleurs ou de policiers que le feuilleton et l'écran ont mis à la mode,--et qu'alors il avait voulu voir si lui aussi serait capable de mener à bien une entreprise difficile, périlleuse et coupable... S'il aurait l'énergie du crime!... Toute une histoire naïve et vraie de grand gamin, qui s'est puérilement passionné pour des héros invraisemblables et des exploits impossibles, qui a rêvé de les imiter en trouvant plate sa vie trop heureuse et qui, peu à peu, a glissé à la réalisation sans en comprendre la gravité, qui a préparé son coup comme un petit garçon prépare une expédition imaginaire contre des Peaux-Rouges, et qui enfin l'a essayé bêtement sans croire que ça pourrait devenir sérieux, par amour de l'aventure et fanfaronnade envers lui-même!

Il suffoquait d'angoisse et de honte. Il offrait des dédommagements, parlait de sa mère si rigide, de sa sœur, mariée à un homme grave, de son nom sans tache, de déshonneur impossible à supporter.

--Laissez-moi partir, suppliait-il. Je vous donnerai tout! Je vous croyais à la campagne. Je vous aurais renvoyé demain vos chaînes avec de l'argent pour payer les dégâts. Je vous en supplie, laissez-moi partir!

Il vidait ses poches, offrait sa montre, son portefeuille.

--Approchez pas, ordonna le bijoutier. Posez ça sur la table!

Il s'était assis sur une chaise devant la porte, sans lâcher son revolver ni son bougeoir. Il regardait en dessous Marcel pantelant. Il comprenait on ne peut mieux la situation, et elle le remplissait d'une indicible allégresse.

«Cet idiot-là m'est envoyé par le ciel pour me tirer d'affaire. Ce n'est pas encore cette fois-ci que je ferai faillite», se disait-il en songeant qu'il n'avait pas été ce jour-là à la campagne parce qu'il ne savait comment, le surlendemain, 15 octobre, payer une échéance non plus que son terme.

--C'est malheureux de voir ça! dit-il à haute voix. C'est jeune, c'est solide, c'est instruit, ça roule carosse pendant que les honnêtes gens s'échinent, et ça vient brûler des portes pour cambrioler un pauvre homme... Et puis, quand c'est pincé, ça joue la comédie, ça se tortille et ça pleure!...

--Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur! gémit Marcel.

--Oh! assez de blagues, interrompit le bijoutier avec lassitude... Votre histoire... on la connaît... Pris la main dans le sac, tous des petits Saint-Jean... Vous êtes un professionnel et vous savez travailler... J'aurais été à la campagne, ça y était--rasé! Et ça se dit un homme du monde! C'est probablement comme ça que votre famille a gagné ses rentes, pas?

--Qu'est-ce que vous dites? cria Marcel révolté.

--Bougez pas ou je tire!... Oh! en l'air seulement, pour appeler la police! Hein? vol avec effraction, la nuit, dans un endroit habité...

--Laissez-moi partir, suppliait Marcel. Je suis innocent! je vous jure que je suis innocent!...

--Comme je danse! dit le bijoutier...

Il garda le silence un moment.

--Vous êtes jeune, reprit-il enfin, songeur... Peut-être que vous pourrez encore vous repentir, revenir dans le droit chemin... Et puis, vous avez beaucoup d'argent. Je ne sais pas comment il a été gagné, mais on peut faire beaucoup de bien avec... beaucoup de bien... Laissez ce que vous avez mis sur le table, ça sera pour les pauvres.

Il réfléchit encore.

--Je suis trop bon, reprit-il enfin, mais tant pis, j'ai jamais pu m'en empêcher... Ouvrez le secrétaire! Là, à droite! La plume, l'encre, le papier! Écrivez! Dites la vérité: Racontez votre cambriolage... Avouez tout... Datez. Signez.

Marcel, désemparé, n'ayant qu'un désir: être dehors, obéit.

--Voilà qui est fait, dit le bijoutier en prenant le papier. C'est très bien, vous pouvez partir. J'irai vous voir demain...

Il le mit dehors.

Et Marcel, en s'en allant, assommé par l'horreur de la situation, se dit avec angoisse:

«Qu'est-ce qu'il va faire maintenant?»

Et une voix intérieure lui répondit prophétiquement:

«Il va te faire chanter!»

* * * * *

Pour le bijoutier aux abois, Marcel était venu comme un don de la Providence. A partir de cette nuit funeste, l'infortuné jeune homme ignora le repos. Il eut des échéances: celles du bijoutier; un loyer: celui du bijoutier; des vices à satisfaire: ceux du bijoutier; un vieux père à entretenir: le propre père du bijoutier, car ce bon fils prit auprès de lui ce vieillard qui s'ennuyait à la campagne.

Sur les épaules de Marcel pesaient les soucis d'une maison de commerce qui ne va pas. Il donna tout ce qu'il avait et ce n'était pas grand'chose, car il était mineur et sa mère le tenait assez serré. Il vendit, engagea, emprunta, connut toutes les affres de l'argent...

Sous la pression de pareils tourments qui se prolongèrent pendant cinq mois, sa vie, exclusivement faite d'amertume et d'épouvante, peu à peu lui devint à charge. Il haïssait le bijoutier d'une haine sauvage. Tous les jours il le voyait venir, compromettant, insatiable, hypocrite, entremêlant ses exactions de jérémiades moralisatrices où revenait l'éternel refrain:

--Les honnêtes gens travaillent, les gredins se la coulent douce. Si j'étais méchant, vous seriez au bagne!

Et son doigt désignait sa poche, où était le papier fatal qui ne le quittait pas.

Mais il alla trop loin, ne sut pas ménager sa victime. Un moment vint où Marcel se dit que, d'une façon ou d'une autre, il fallait en finir.

Une nuit, comme le bijoutier, qui avait laissé son excellent père à la garde du magasin, revenait fort tard de quelque débauche de bas étage, au moment où il tournait le coin de sa rue déserte, une ombre se dressa derrière lui. Un foulard lui serra la gorge, le renversa en l'étranglant, une grêle de coups l'étourdit à demi, une main arracha de sa poche son portefeuille et y fouilla avec vivacité.

Et la voix de Marcel, qui, ce soir-là, n'agissait pas du tout en amateur, gronda sourdement:

--Ça y est! je l'ai! Et maintenant, mon bonhomme, attention! Au premier mot, je vous fais coffrer pour diffamation et chantage!

Le bijoutier comprit la force de ce raisonnement. Il se releva et répondit avec le ton de reproche et d'affliction d'un bienfaiteur méconnu:

--Si c'est ça tout votre remerciement pour la bonté que j'ai eue de ne pas porter plainte...

Et il rentra chez lui tristement pendant que, pour Marcel triomphant, le clair soleil de la délivrance illuminait la nuit brumeuse.

LA TACHE

--Regarde sur la route, s'il ne vient personne, ordonna l'aveugle, un homme maigre, sans âge, tout enveloppé dans un caoutchouc couleur de poussière.

Par un trou de la haie où ils étaient cachés, le gamin qui l'accompagnait avança la tête avec prudence.

--Si. Y a une voiture qui vient là-bas.

L'aveugle jura entre ses dents, puis ricana.

--Attendons... J'ai attendu cinq ans, je peux bien attendre cinq minutes... Il baissa la voix. On entendait le roulement de la voiture.

--Alors, la villa est à droite. Je n'aurai qu'à suivre le mur après la haie...

Il fit une pause et reprit, la voix étranglée:

--Elle est là?... tu es sûr?

--Qui ça, elle? grogna le gamin.

--La jeune femme. Elle est chez elle? Tu es sûr?

--Oui, que je vous dis! Je l'ai vue à la fenêtre tout à l'heure.

--Et la servante?

Le gamin haussa les épaules d'un air las.

--Elle est sortie que je vous dis! Elle est allée à la ville et puis le jardinier aussi, et le monsieur y part tous les jours pour Paris à dix heures du matin et y rentre qu'à six heures...

L'homme était pâle. Il aspira l'air profondément.

--Alors elle est seule... Eh bien, vas-y... La voiture est passée. Fais ce que je t'ai dit. Mets-toi dans la porte et j'arrive.

--Et mon pognon? dit le gamin.

L'aveugle, avec impatience, se fouilla:

--Tiens, voilà les vingt francs et tu en auras vingt autres après.

--Et puis vous me donnerez cent sous de plus par semaine. Si vous croyez que c'est rigolo. J'veux bien vous conduire, mais le turbin que je me donne depuis huit jours pour ce truc-là, c'est pas à dire!

--C'est fini... c'est fini maintenant... puisque je l'ai trouvée...

--Vous en êtes-t'y sûr, seulement, que c'est celle que vous cherchez?... Des fois on se trompe...

--Non... non... C'est elle!... Je suis renseigné... Et puis tu l'as vue... Elle est grande, mince, brune, n'est-ce pas?... C'est elle! Allons, va donc!

Le garçon se leva et sortit de la haie. Il était mal mis, efflanqué et blême, avec des yeux fureteurs et avisés. Il paraissait quatorze ans. L'homme enfonçant son chapeau sur ses yeux morts suivit sans bruit, se glissa en tâtonnant le long de la haie.

Au bord de la route, la villa était isolée, blanche sous le soleil d'après-midi.

Le gamin monta le perron et sonna. La porte s'ouvrit; une jeune femme, brune et jolie, vêtue de blanc, parut, dans l'ombre du vestibule.

--C'est encore toi! dit-elle en souriant... Tous les jours alors?... Déjà hier je t'ai donné...

--Justement, larmoya le gamin qui, les épaules rentrées, la mine piteuse, semblait un tout petit garçon. J'suis revenu pour ça... On mange tous les jours pas?... Y a que vous de bon monde par ici... C'est pasque vous êtes si jolie, probable, que vous êtes si bonne...

Elle rit.

--Allons, je vais encore te donner aujourd'hui, mais... Ah, mon Dieu, au secours!

Le long de la maison l'aveugle s'était glissé. Il se jeta sur la porte ouverte, bousculant le garçon et repoussant dans le fond du vestibule la jeune femme qu'il saisit par les poignets, et qui hurla en se débattant.

--Tais-toi! ordonna-t-il, ou je te tue!

Il la tenait comme dans un étau et sa figure convulsée par la rage était si menaçante que la jeune femme cessa de crier et resta haletante, les yeux dilatés par la terreur.

Le gamin avait repoussé la porte et, les mains dans ses poches, contemplait la scène avec intérêt.

L'aveugle, après un silence effrayant, avança son visage vers celle qu'il tenait.

--C'est moi... Tu me reconnais?

Elle se rejeta autant qu'elle put en arrière.

--Je ne vous connais pas! Qui êtes-vous?... Que voulez-vous?... de l'argent?

La peur étranglait sa voix. L'aveugle eut un rire sec.