Part 3
Maxence,--c'est lui qui me donna tous ces détails, car il était un criminel du genre bavard,--avait profité de l'absence de la jeune femme (c'était le soir du bal costumé), pour commettre son crime. Il s'était caché dans le cabinet de travail de son oncle qu'il avait étranglé de ses mains. Après, il avait descendu le corps au fond de la cave. Je l'aurais trouvé là plus tôt si les apparitions de M. Imberger, en écartant l'idée du crime, ne m'avaient obligé officiellement d'interrompre mes recherches.
Ces apparitions étaient vraiment une invention merveilleuse du sieur Maxence. D'un seul coup, elles détournaient les soupçons naissants et interrompaient net mon enquête et mes perquisitions. Il avait pris un moulage sur un buste de M. Imberger, vous comprenez, et s'était fabriqué un masque en cire peinte à la ressemblance de M. Imberger.
Il en fit usage quand il vit que je le serrais de près. Il mettait le grand manteau du mort et, au moment où la lumière des réverbères se mêlait à celle du jour tombant, il apparaissait comme vous le savez, soudainement et rapidement, avec, sur son visage, cette face figée et hagarde qui frappa tellement tous ceux qui crurent voir M. Imberger.
Ce masque, il l'avait accroché chez lui au-dessus de la cheminée sans trop le cacher, par excès d'habileté, parmi d'autres masques horribles ou grotesques, chinois et thibétains, et la petite Cora, ramenée une nuit, le choisit pour le chiper au milieu des autres et faire un effet de carnaval.
C'est ainsi que Maxence, trahi par le hasard qui est tantôt avec le criminel et tantôt avec la police, fut conduit aux assises où il n'eut du reste que dix ans, car on voulut voir dans son cas une cause passionnelle.
Mme Imberger, qui n'était en aucune façon poursuivie, ne put même paraître comme témoin: une fièvre cérébrale la tenait entre la vie et la mort. Elle ne cessait dans son délire de répéter: «Si j'avais su... si j'avais su...», sans que Ferrier, qui la soignait, pût jamais arriver, comme il voulut bien me le dire, à comprendre si elle avait des remords d'avoir involontairement causé l'assassinat de son mari en devenant la maîtresse de Maxence ou, au contraire, des regrets de n'avoir pas été au courant de l'affaire afin d'aider son amant à se sauver...
LE JARDIN DU PIRATE
Le visiteur inconnu s'assit sur la chaise que lui indiquait M. Duvaudois.
--Monsieur, dit-il, vous m'excuserez d'avoir insisté pour être reçu et de me présenter ainsi sans même dire mon nom, mais de graves raisons m'y obligent. Jamais, du reste, je n'aurais osé agir ainsi auprès d'un homme ne possédant pas votre haute intelligence ou bien qui n'eût pas été comme l'exemple même de la plus parfaite honorabilité.
M. Duvaudois était un gros homme de cinquante ans, riche et vaniteux, qui habitait dans une ville de l'Ouest une belle maison entourée d'un grand jardin et se considérait comme un personnage très important. Le préambule mystérieux et louangeur de son visiteur, jeune homme correct d'une trentaine d'années, le flatta et, en même temps, le mit en défiance. Il ne répondit rien, mais s'éventa majestueusement avec son mouchoir de poche; on était en été et il faisait très chaud.
--Monsieur, reprit l'inconnu, voici ce dont il s'agit: au fond de votre superbe jardin, et adossé au mur qui l'enclot, s'élève un pigeonnier désaffecté, dont le bas est occupé par des lapins domestiques et le haut par des bottes de foin (un de vos anciens jardiniers m'a appris ce détail). Sous le toit, sont percées deux lucarnes qui ouvrent sur votre jardin et, en face de ces lucarnes, une large baie qui ouvre sur le jardin voisin. Eh bien, Monsieur, je viens vous demander la faveur (singulière, je le reconnais, mais d'une importance capitale pour moi) de m'établir à cette fenêtre, cette nuit et les deux nuits suivantes, afin de pouvoir regarder dans ce jardin voisin.
--Vous voulez parler du jardin de la Maison du Pirate? dit M. Duvaudois.
--Oui, monsieur, puisque c'est ainsi qu'on la nomme. J'ose espérer que vous ne repousserez pas ma demande, quelque bizarre qu'elle soit. J'ai, pour vous l'adresser, des motifs impérieux qui doivent rester secrets. Si vous m'exaucez, je vous prierai du reste de ne me poser aucune question...
Ayant dit, le jeune homme attendit avec dignité la réponse de M. Duvaudois.
M. Duvaudois resta un moment silencieux. L'insolite requête que l'inconnu lui adressait lui paraissait terriblement louche, mais en même temps l'intriguait violemment. La maison voisine avait, quelques années auparavant, été occupée par un homme mystérieux qui vivait retiré, dans un isolement farouche, avec, comme unique société, un vieux nègre qui le servait et ne parlait jamais. Des histoires étranges couraient sur son compte. On l'appelait le Pirate, on racontait qu'il s'était enrichi criminellement au cours de lointains voyages et d'expéditions coupables et qu'il passait ses nuits à compter son trésor pour oublier les remords qui le harcelaient. Il était mort depuis trois ans, le nègre était parti et la maison était à vendre, mais personne ne s'était soucié de l'acheter.
Tous ces détails, revenant à l'esprit de M. Duvaudois, lui faisaient pressentir un passionnant mystère, mais la crainte de se compromettre et le désir de repousser ce qu'il jugeait une demande indiscrète, luttaient encore en lui contre une dévorante curiosité. Celle-ci fut pourtant la plus forte.
--Monsieur, dit-il, avec une majesté accrue, vos accents me semblent ceux d'un honnête homme...
--Croyez-le, monsieur, interrompit l'autre vivement, un honnête homme bien près de devenir une vict... Mais non, je dois me taire...
--... Et, reprit M. Duvaudois, je consens à accéder à votre demande, mais à une condition qui est nécessaire à la tranquillité de ma conscience: je veillerai à vos côtés pendant ces trois nuits, j'observerai ce que vous observerez et serai témoin de vos actes. Vous comprendrez qu'étant donné le mystère dont vous vous entourez, je dois m'assurer qu'aucune tentative répréhensible...
L'inconnu tout d'abord esquissa un geste de contrariété, mais il le réprima aussitôt.
--Monsieur, dit-il, vous avez raison. Cette prudence est digne de votre caractère et je préfère du reste que vous vous rendiez compte par vous-même que mes intentions sont pures. Je viendrai ce soir vers onze heures.
* * * * *
Le soir, à onze heures et demie, ils étaient tous les deux en vigie dans le grenier du pigeonnier à peu près vide de foin.
M. Duvaudois avait ouvert lui-même à son visiteur mystérieux et l'avait guidé à travers le beau jardin frais et embaumé. Mais le visiteur était trop préoccupé et M. Duvaudois trop intrigué pour jouir du charmant prestige de la nuit d'été. Ils avaient escaladé l'échelle du pigeonnier et ouvert, non sans peine, le volet vermoulu.
Dans l'indécise lueur d'une moitié de lune, le jardin voisin leur apparaissait entre les feuilles des branches, sauvage, abandonné, plein d'herbes folles et de pousses libres. Au milieu, il y avait un bassin à demi-comblé, plus loin un cadran solaire et en face, contre le mur de clôture, un puits. En se penchant à la fenêtre, ils pouvaient voir, à droite, le mur bordant la rue et, à gauche, limitant le jardin, la maison longue et basse, toute délabrée sous un lierre envahissant.
Ils attendaient sans parler. Minuit sonna au clocher proche, puis une heure, deux heures... Rien ne venait, M. Duvaudois dormait debout. Enfin le matin éclaircit l'horizon.
--Monsieur, dit alors, avec tranquillité, l'inconnu à son hôte, veuillez agréer mes excuses et mes remerciements. A ce soir!...
--A ce soir, grommela M. Duvaudois de mauvaise humeur.
Et il alla se coucher après avoir reconduit l'inconnu.
Le soir suivant, la vigie recommença du haut du pigeonnier. Mais les deux hommes attendaient depuis une heure à peine lorsque, juste après minuit, dans le silence de la nuit provinciale, ils entendirent un bruit étouffé, un grincement prolongé. La grille qui, de la rue, donnait accès dans le jardin du Pirate s'ouvrit et un homme entra furtivement.
--C'est lui, retirons-nous! souffla dans l'oreille de M. Duvaudois l'inconnu qui était en proie à une vive agitation.
Ils se reculèrent un peu en sorte que leurs têtes fussent dissimulées dans l'ombre projetée par les branches touffues qui entouraient la fenêtre.
L'homme, en bas, dans le jardin, avançait avec précaution. Il portait une courte bêche. Il la posa contre le cadran solaire et prit dans sa poche une vaste feuille de papier qu'il déplia et regarda à la lueur d'une petite lampe électrique. Il remit le papier dans sa poche ainsi que la lampe et, à la seule clarté de la lune, se dirigea vers la maison. Il tourna le dos au perron et, en partant du bas des marches, fit des pas égaux dans la direction du cadran solaire.
Au douzième pas il s'arrêta et ficha en terre un petit piquet.
--Ça y est! ça y est! Le misérable, il a trouvé le plan!
L'inconnu du pigeonnier, paraissant au comble de l'excitation, avait saisi le bras de M. Duvaudois et le pinçait fortement.
--Chut, donc! il va vous entendre, ordonna M. Duvaudois tout palpitant d'intérêt.
Mais l'homme dans le jardin semblait trop occupé pour entendre quoi que ce soit. Il allait vers le mur opposé au pigeonnier, à l'endroit où se voyait un puits. Tournant le dos à la margelle, il fit dix pas bien comptés, dans la direction du bassin central et ficha en terre un autre piquet. Alors il déroula un ruban d'un piquet à l'autre et, mesurant avec soin le tiers de sa longueur, plaça encore un bout de bois indicateur qui se trouva juste au pied d'un grand marronnier. Il prit sa bêche, enleva avec soin une large plaque de gazon et se mit à creuser avec ardeur. L'inconnu du pigeonnier haletait.
Après avoir creusé une heure environ, l'inconnu du jardin, sortant du trou qu'il avait fait, s'essuya le front et regarda autour de lui avec désappointement. Il reprit son plan, le relut à sa lampe électrique, refit ses pas et ses mesures qui l'amenèrent au même endroit et, paraissant animé d'un nouveau courage, recreusa énergiquement dans le trou commencé.
Tout à coup il eut une sourde exclamation. Un bruit métallique avait retenti sous le fer. Fiévreusement, il donna encore quatre ou cinq coups de bêche, rejeta son outil et se mit à fouiller la terre de ses mains. On le vit tirer sa lampe électrique et se courber pour éclairer, au fond du trou, ce qu'il avait trouvé. Il jeta un hurlement de joie, sortit d'un bond de l'excavation et se mit à danser comme un fou.
--Il l'a, il l'a, le forban! Il me vole! il me ruine! mais il trouvera à qui parler!...
L'inconnu, aux côtés de M. Duvaudois, semblait aussi surexcité que l'inconnu du jardin. Mais soudain ce dernier, au milieu de ses gambades, fit un faux pas; il trébucha et tomba lourdement, une jambe dans le trou qu'il avait creusé. Il se fit sans doute cruellement mal, car il jeta un gémissement étouffé et, se redressant avec peine, s'assit par terre en se tenant la cheville droite et en jurant entre ses dents. Au bout de quelques minutes, il essaya de se remettre sur ses pieds, mais faillit retomber. Il eut un geste de colère impuissante et, se traînant avec peine, alla ramasser sa bêche où il l'avait jetée, revint au trou et se mit à le reboucher sans avoir rien enlevé de ce qu'il avait trouvé. Il travaillait avec peine et minutie, étouffant les plaintes que la souffrance lui arrachait et s'arrêtant fréquemment pour se reposer. Quand l'excavation fut à peu près comblée, il remit par-dessus la plaque de gazon, éparpilla au loin la terre qui restait et, semant çà et là des feuilles mortes et des brindilles de bois, dissimula toute trace de sa recherche. Ensuite, en boitant très bas, en s'accrochant aux troncs d'arbres, il alla au puits, y jeta sa bêche et, gagnant la porte de la rue, l'ouvrit et disparut furtivement comme il était entré.
--Monsieur, dit alors à M. Duvaudois son hôte mystérieux, grâce à vous, une grande injustice ne s'accomplira pas. Je sais tout maintenant et l'accident providentiel qui vient d'interrompre la coupable entreprise à laquelle nous avons assisté, me donne le répit nécessaire pour la pouvoir déjouer. Croyez à mon éternelle gratitude que je saurai bientôt vous témoigner, je l'espère.
M. Duvaudois le reconduisit jusqu'à la grille de son jardin. L'inconnu prit congé avec urbanité et s'éloigna.
* * * * *
M. Duvaudois ne dormit pas cette nuit-là.
Après le départ de l'inconnu, il resta une heure entière assis dans son jardin, immobile et en proie à une lutte intérieure, supputant, calculant, échafaudant des plans... Puis il alla prendre un marteau et une grosse vis, sortit sans bruit dans la rue parmi la molle ténèbre qui précède l'aurore, gagna la porte de la Maison du Pirate et, à coups de marteau (il l'avait enveloppé dans son mouchoir pour atténuer le bruit), enfonça la vis dans la vieille serrure. Certain, dès lors, que nul ne pourrait plus entrer, il retourna chez lui.
Le même matin, avant midi, il était en conférence avec son notaire.
--La Maison du Pirate, mais oui, c'est moi qui suis chargé de la vendre, lui disait celui-ci. Elle appartient aux frères Dupray, vous savez, les deux neveux du bonhomme mystérieux.
--Il a dû leur laisser un héritage considérable, remarqua M. Duvaudois d'un air détaché.
--Mais non, du tout, c'est une erreur. Toute la ville croyait qu'on allait trouver des sommes énormes... Pas le moins du monde! Rien! quatre ou cinq mille francs à peine... Les deux frères étaient furieux et s'accusaient mutuellement de s'être spoliés. Ils sont repartis pour Paris complètement brouillés. Vous ne vous souvenez pas d'eux? Vous avez dû pourtant les rencontrer lorsqu'ils étaient ici.
--Mais oui, je les ai vus, il me semble... Ils sont blonds, n'est-ce pas?...
--Non, bruns, très bruns. L'aîné a un lorgnon, une forte moustache. («C'est mon visiteur», se dit M. Duvaudois.) Le cadet est plus grand, avec toute sa barbe. («C'est l'homme du jardin, se dit M. Duvaudois, j'y suis bien!») Ce dernier, poursuivit le notaire, est revenu me voir il y a trois jours. Il a demandé la clé pour visiter la maison et, ce matin même, il est revenu encore à l'ouverture de l'étude avant de repartir par le train de dix heures. Le malheureux s'était foulé le pied au point de ne plus pouvoir faire un pas et j'ai dû descendre pour lui parler dans sa voiture. Il a exigé, malgré mes observations, qu'on élève le prix de vente de la maison. C'est de la folie. On ne trouvait déjà pas d'acquéreurs, maintenant c'est impossible...
--Pourquoi donc? La maison est jolie et le jardin me conviendrait parfaitement pour agrandir le mien. Je l'achèterais volontiers...
M. Duvaudois était, malgré lui, devenu un peu rouge. L'histoire tout entière lui apparaissait claire comme de l'eau de roche et un espoir effréné gonflait son cœur cupide.
Le notaire avait paru surpris.
--Ma foi, monsieur Duvaudois, dit-il, si vous voulez l'acheter, j'en serai enchanté. C'est une jolie maison, en effet, bien que le prix... dame... dame, le prix est un peu élevé... Primitivement c'était vingt mille, mais, depuis ce matin, j'ai défense de vendre à moins de quarante-cinq mille...
--Quarante-cinq mille!...
M. Duvaudois avait sursauté.
--Dame oui! C'est chaud. Mais peut-être qu'en causant sérieusement...
--Oh, ma foi!... (M. Duvaudois s'était ressaisi.) Les terrains deviennent chers... Et puis, c'est un caprice... Si vous pouvez vendre, eh bien, je la prends!
Le notaire paraissait un peu ahuri.
--Monsieur Duvaudois, dit-il enfin, j'ai les pouvoirs et nous pourrons traiter quand vous voudrez.
* * * * *
Quand M. Duvaudois, avec les clés,--d'ailleurs et grâce à lui, inutilisables,--tint l'acte qui le rendait propriétaire de la maison, du jardin et de tout ce qui y était contenu (ainsi qu'il avait exigé que ce fût stipulé), il eut un soupir d'indicible joie et attendit avec impatience que la nuit vînt, car il estimait le mystère nécessaire à ses opérations.
Vers une heure du matin, méprisant la menace d'un orage naissant, il descendit dans son jardin. Portant une bêche attachée sur son dos, il franchit, à l'aide d'une échelle, le mur le séparant de sa nouvelle propriété. Dans le jardin sauvage, au pied du grand marronnier, il retrouva sans peine la place où il avait vu creuser le chercheur avide et il y creusa à son tour, de toutes ses forces. Il travailla plus d'une heure, passionnément, sans se laisser émouvoir par les lueurs et la voix de la foudre, non plus que par la pluie diluvienne qui bientôt ruissela.
Tout à coup, sa bêche heurta un objet métallique. Ivre d'une exaltation indicible, il dégagea de la terre une boîte soigneusement fermée et qui avait tout l'aspect d'une boîte à biscuits secs. Il s'en empara, s'enfuit vers son échelle sous des torrents d'eau, repassa le mur et gagna à toute vitesse, et avec le moins de bruit possible, sa maison et son cabinet de travail où il s'abattit, haletant, trempé jusqu'aux os, couvert de boue jusqu'au ventre. Une mare se formait à ses pieds.
Ayant posé sur son bureau sa trouvaille, auprès de sa lampe allumée, M. Duvaudois, plus ému qu'il ne l'avait jamais été de sa vie, coupa les fils de fer qui encerclaient la boîte, leva le couvercle, fendit la feuille de plomb qui entourait un paquet ficelé, en retira un étui en fer-blanc et, de l'étui, une grande feuille parcheminée roulée et couverte d'écriture. Il la déroula. Il lut:
RECETTE
par les FRÈRES DUPRAY
_pour vendre quarante-cinq mille francs une vieille maison qui en vaut vingt mille._
«Vous prenez un Duvaudois susceptible de croire aux trésors cachés et de vouloir les voler à leurs légitimes propriétaires...»
M. Duvaudois ne lut pas plus avant. Il devint livide, puis violet, porta la main à sa gorge, eut un éternuement convulsif qui ressemblait à un râle et tomba en avant, pâmé, le nez sur la recette.
QUELQUES CHANTAGES
UN CHANTAGE
Grande, svelte et souple dans son tailleur parfait et simple, Marie-Anne d'Hauberive se tenait debout contre la cheminée de son petit salon. Elle allait sortir pour sa promenade matinale quand sa femme de chambre lui avait remis la carte d'un visiteur qui insistait pour être reçu.
Entra un petit homme corpulent et âgé, vêtu de noir, à la face rasée, aux yeux aigus et froids à travers des lunettes aux verres ronds. Il s'avança, obséquieux, saluant à chaque pas, souriant, très à l'aise.
--Très honoré je suis madame... commença-t-il quand la femme de chambre eut refermé la porte.
--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit avec un calme méprisant et hautain Mme d'Hauberive, qui tenait entre ses doigts la carte du visiteur: qui êtes-vous?
--Relisez ma carte, madame, prenez cette peine: M. Mathieu, homme d'affaires. Et je me suis permis d'indiquer que je viens pour les bonnes œuvres de la rue Raynouard... Je n'avais pas l'espoir sans cela d'être reçu, n'est-ce pas... C'est un peu ancien, mais nous pensions bien que vous vous rappelleriez...
Aucune ombre n'avait passé sur le beau visage dédaigneux de Marie-Anne d'Hauberive.
--Je ne comprends pas, dit-elle.
--Si, si, vous comprenez très bien, sans quoi vous ne m'auriez pas reçu... Mais je puis vous aider dans vos souvenirs et je vais me permettre de le faire... Personne ne peut entendre n'est-ce pas?... M. d'Hauberive bien entendu ne se permettrait pas d'entrer chez vous sans vous en faire demander permission... Ma démarche est confidentielle et délicate... Alors madame il y a...--mais pourquoi préciser, c'est désobligeant pour une reine de la beauté et de la haute société,--il y a... mettons plus de quinze ans, oui c'est cela: plus de quinze ans--peut-être dix-huit ans, peut-être vingt ans,--quand vous vous appeliez encore Mlle Marie-Anne Bellève, fille du président Bellève... eh bien vous avez fréquenté la rue Raynouard, vous vous en souvenez madame, n'est-ce pas?... Vous aviez eu le malheur de perdre Madame votre mère dès votre enfance; Monsieur votre père, pris par les devoirs de ses fonctions, vous surveillait peu... Votre gouvernante vous obéissait sans discussion, autant parce qu'elle vous redoutait que parce qu'elle était intéressée et que vous lui faisiez des cadeaux généreux... Et vous aviez dans le monde rencontré Jacques Piétry, un jeune homme, un colonial... Il était très beau, très intéressant, très énergique, très fort... des explorations en Afrique l'avaient rendu presque célèbre... Mon Dieu! l'âme des jeunes filles est enthousiaste et vous avez toujours eu tant de fierté et d'indépendance... C'est si naturel qu'en rencontrant pour la première fois un homme qui vous semble digne de vous... Bref, pendant presque une année vous avez été le voir dans le petit pavillon qu'il habitait rue Raynouard... Vous vous souvenez, vous veniez presque chaque jour, vous montiez parfois par le Passage des Eaux... Vous entriez furtivement, il vous avait donné une clé... Tout cela est très émouvant et prouve la puissance de l'amour... D'ailleurs, n'est-ce pas, vous comptiez bien l'épouser... Mais il était presque pauvre... du moins vis-à-vis de vos goûts, de vos habitudes, de votre fortune... Et puis s'appeler Mme Piétry... vous hésitiez... Bref, il est reparti pour une nouvelle mission... et vous l'avez laissé repartir... Et puis voilà, ça s'est fini là... Deux ans après vous avez épousé M. d'Hauberive, un diplomate très riche, très important et qui est maintenant ambassadeur... M. d'Hauberive vous admire et vous vénère, madame; vous êtes un modèle d'élégance, de dignité, de hauteur... nulle médisance n'a jamais osé vous effleurer... le passé n'est connu de personne, votre gouvernante est morte... Jacques Piétry est sans doute mort aussi...
Il s'interrompit. Mme d'Hauberive, sans prendre la peine de lui répondre, étendait la main vers la sonnette.
--Un moment... pas d'imprudence, n'est-ce pas, cria M. Mathieu dont la figure ronde et blême n'était plus joviale mais menaçante. Vous oubliez, chère madame, que pendant l'année où vous avez été la maîtresse de Jacques Piétry vous lui avez écrit... Oui, lorsque vous avez passé un mois au château de Lavernière... Et quelles lettres... quelles lettres... intimes, tendres, passionnées, enflammées même... précises... détaillées... Ah, vous l'aimiez bien... et complètement... ma parole, moi qui suis un vieil homme, j'ai été impressionné en les lisant ces lettres... Il y en a six, les plus... émouvantes... Les autres, Jacques Piétry les a brûlées; il me l'a juré... car il n'est pas mort du tout, seulement les colonies ne lui ont pas réussi... Oui... le voyage, qu'il a fait après vous avoir connue... de ce voyage-là, il n'est pas revenu tout de suite, parce qu'il avait compris que vous ne l'aimiez pas assez pour l'épouser... et que lui vous aimait trop pour accepter un à peu près... un partage... Alors il est resté je ne sais où, dans une contrée perdue, à s'abrutir d'alcool et d'opium... Il n'est revenu qu'il y a un an, usé, démoli, sans le sou. Il habite une petite chambre dans la maison où, moi, j'ai mon cabinet d'affaires... c'est comme cela que nous nous sommes connus... Je suis sociable... Cet homme m'a intéressé... Je l'ai aidé... Il a fait pour moi des copies, des comptes... Dame, il n'avait pas de quoi manger tous les jours!... Et un soir où je lui avais offert à dîner, il m'a tout dit... Vous savez un verre d'alcool délie la langue... Bref, il m'a demandé de m'occuper de ses affaires... Il m'est reconnaissant, n'est-ce pas, je l'ai empêché de mourir de faim... Et vous... dame il trouve que vous avez brisé sa vie. J'ai beau lui dire que vous avez agi en femme pratique qui fait passer la raison avant le sentiment, il ne veut rien entendre. Alors une question se pose: combien estimez-vous que ça vaut pour vous ces six lettres?
Il avait parlé avec calme, aisance et naturel.
Mme d'Hauberive ne laissait rien voir sur son visage des sentiments qui l'agitaient. Elle ne répondit pas. M. Mathieu, au bout d'un moment, reprit: