Part 2
Moi j'attendais avant d'agir... Les journaux m'accablaient de railleries de plus en plus vives sur mon aveuglement. Certains reporters sagaces, à la suite d'enquêtes personnelles poussées à fond, avaient très certainement entrevu ce que je croyais être la vérité; ils indiquaient à mots couverts la probabilité d'un drame familial et passionnel, et les soupçons commençaient à serrer de près le beau Maxence.
Celui-ci, que je rencontrai à Passy à ce moment-là, eut en ma présence un accès d'indignation qui, s'il était joué, était bien joué. Il ne parlait rien moins que d'aller souffleter le rédacteur.
C'est alors qu'un événement extraordinaire se produisit: M. Imberger fut rencontré dans la rue.
* * * * *
C'est la femme de chambre de Mme Imberger qui revit la première M. Imberger après sa disparition. Un soir, cette fille, dans le petit hôtel de Passy, rentra affolée, affirmant qu'elle venait de croiser dans une rue voisine son ancien maître en personne.
--C'était monsieur, me dit-elle à moi-même quand je la vis après cette fantastique rencontre, c'était monsieur, sûr et certain. Je l'ai vu comme je vous vois! J'ai des yeux et je ne suis pas une folle, la tête sous le couperet je dirais encore que c'était monsieur, et si c'était pas lui, c'était son fantôme! Et puis, c'est mon avis que c'était même plutôt son fantôme, du reste... sûr que non qu'il n'avait pas l'air d'un homme vivant, il avait un grand manteau noir comme il mettait toujours et une figure toute drôle, toute pâle, toute tranquille, avec ça... enfin, je ne peux pas dira comment, mais toute drôle... Il marchait sur l'autre trottoir que moi, il allait vite et il a dû me reconnaître, alors il a été encore plus vite. Et comme, au contraire, moi de le voir ça m'avait coupé les jambes, il a profité de ça pour tourner la rue et filer, moi, j'en claquais des dents... Porter les yeux sur un fantôme, ça peut vous faire mourir dans l'année... Courir après, merci... Et puis, ça n'aurait servi à rien. C'était pas un homme vivant, j'en jurerais sous le couteau! Mais c'était monsieur, j'en jurerais devant le juge! On l'a assassiné et il revient pour demander vengeance et sépulture...
Elle ne voulut pas sortir de là, mais je dois dire que personne ne la crut tout d'abord.
Cependant comme cette rencontre, si elle était réelle, constituait une preuve en faveur d'une simple disparition, on prévint le Dr Ferrier qui interrogea à son tour la femme de chambre. Il diagnostiqua une hallucination.
Cette opinion était aussi la mienne.
Comment, en effet, penser, si M. Imberger n'était ni mort ni en fuite et qu'il eût simplement, pour des raisons secrètes, quitté sa famille et son domicile, qu'il revînt justement se montrer aux environs mêmes de ce domicile, dans un quartier comme Passy qui est une petite province charmante où la plupart des habitants se connaissent au moins de vue et où, lui plus que tout autre, devait être remarqué à cause de sa silhouette assez particulière et de ses flâneries de collectionneur. De plus, il était au courant des habitudes de ses domestiques, et la femme de chambre l'avait vu justement dans une rue et à une heure où régulièrement, chaque matin, elle allait porter le courrier à la poste et prendre les journaux.
Non... Nerveuse et superstitieuse, la femme de chambre, hantée par le mystère de la disparition de son maître et effrayée par l'évocation vague d'un crime, avait identifié la silhouette d'un passant avec celle du disparu, ou même créé de toutes pièces une image absente: l'hypothèse de l'hallucination était la plus vraisemblable, tout le monde l'adopta.
Mais, le lendemain, cette hypothèse tomba d'elle-même... M. Imberger apparut de nouveau. Il fut vu vers six heures du soir par un marchand de curiosités de la rue de Châteaudun chez lequel il avait coutume de faire de longues stations. L'apparition se montra à la porte du magasin, qu'elle entr'ouvrit comme pour entrer. Puis, ainsi qu'une personne qui se ravise, elle fit volte-face rapidement et disparut dans la foule.
Déconcerté comme la femme de chambre, et comme elle, peut-être, effrayé par la possibilité d'un mystère d'au-delà...--à ce point de vue, vous savez, il faut toujours tenir compte de la crédulité humaine,--le marchand n'eut, pas plus que la femme de chambre, la présence d'esprit de chercher à rattraper l'apparition pour éclaircir le problème angoissant... Il affirma qu'il ne le fit pas parce qu'il était seul à ce moment et ne pouvait songer à abandonner son magasin, fut-ce quelques minutes.
Mais M. Imberger était son client depuis plusieurs années, il le voyait souvent et longtemps. Il fut frappé de la mine hagarde et étrange du visiteur qui était d'une pâleur livide et avait l'air de souffrir. Mais il affirma qu'aucune hésitation n'était possible sur son identité.
Dès lors les apparitions de M. Imberger se multiplièrent dans les endroits les plus divers. Dans l'espace de quatre ou cinq jours, il fut vu par plusieurs personnes dont la bonne foi ne pouvait être suspectée et qui, toutes, donnèrent de lui le même signalement: un grand manteau noir, une allure rapide et furtive et cette étrange figure blême et figée. Ce même renseignement revenait toujours. On rencontrait le disparu invariablement à l'heure du crépuscule; à peine l'avait-on entrevu qu'il s'éloignait fort vite. Son avoué, M. Druide, plus déterminé et peut-être plus courageux que les autres, tenta de le poursuivre boulevard Montmartre où il l'avait croisé inopinément, mais M. Imberger s'enfuit avec précipitation et ne put être rejoint. M. Druide le vit de loin disparaître dans le passage des Panoramas et s'y perdre.
Et le professeur Ferrier revit aussi de ses propres yeux l'ami qu'il croyait assassiné. Ce fut même une rencontre émouvante, bien qu'elle n'eût duré qu'un instant et que pas plus que les autres, le professeur n'eût pu parler à Imberger ni s'approcher de lui. Voici comment Ferrier, lui-même me raconta la chose, une heure après qu'elle ait eut lieu, et il était encore agité et presque tremblant.
--Je l'ai vu, me dit-il. Je l'ai vu, aucun doute n'est possible. Je sortais de l'École de Médecine, à la tombée de la nuit, après mon cours. Une auto était arrêtée au bord du trottoir. Je la regardai machinalement. Soudain, à la portière, je vis paraître le visage de M. Imberger qui, penché dans la demi-lumière tombant d'un réverbère, semblait surveiller ma sortie comme jadis, lorsque parfois il venait m'attendre. Ce visage était blême et fixe ainsi que le décrivent tous ceux qui l'ont vu. Après un moment de stupeur, je m'élançai, mais l'auto démarra rapidement, emportant Imberger qui me fit un signe que je ne compris pas.
Il ne pouvait plus être parlé d'hallucination, et la médecine non plus que la justice modernes n'admettent les fantômes, spectres ou revenants. Quelques journaux, en manière de plaisanterie, publièrent des articles sur les «Apparitions de l'assassiné». Des revues spirites soutinrent énergiquement que de tels faits étaient possibles et que l'histoire en offre de nombreux exemples; elles allèrent jusqu'à citer Jésus-Christ apparaissant à ses apôtres. L'aspect d'Imberger était un argument précieux pour les écrivains spirites qui affirmèrent que cette lividité bizarre qui surprenait tant était extra-terrestre.
Cependant je ne vous étonnerai pas beaucoup en vous disant que pour la justice, pour le professeur Ferrier, pour le public tout entier,--et pour moi,--une évidence s'imposait: M. Imberger était encore de ce monde.
Mais le mystère ne fit ainsi que changer de face. Dans quel but M. Imberger se cachait-il de la sorte? Etait-il en bonne fortune? Tous ceux qui l'avaient connu se refusaient à admettre cette explication, que démentait son amour passionné et inquiet pour sa femme. De plus, dans ces apparitions troublantes, toujours on le voyait seul, et les personnes qui l'avaient rencontré depuis sa disparition disaient qu'il n'avait, en aucune façon, l'air d'un homme qui cache son bonheur, et toutes s'accordaient sur son aspect bizarre, sur son allure furtive et inquiète. Un courant d'opinion cependant se forma qui, admettant l'idée d'une fugue de bas étage, envisagea Imberger comme un vieux débauché, incapable de voiler plus longtemps ses vices sous le manteau de l'austérité. Pour ceux-là, la victime devint la jeune Mme Imberger, abandonnée lâchement, non seulement de la plus outrageante façon, mais encore dans des conditions telles qu'une infâme calomnie avait pu un moment avec vraisemblance l'effleurer. Mais elle, que j'interrogeai, repoussa avec mépris ces imputations sur son mari.
«C'était le meilleur des hommes, me répétait-elle. Non seulement il était un homme de vie simple et droite, où aucune dissimulation ne pouvait être nécessaire, j'en suis sûre, mais encore il était incapable d'une mauvaise action. Par conséquent, s'il est vivant, un motif impérieux que j'ignore et que je ne parviens même pas à imaginer, le contraint à rester strictement caché loin de moi et loin de tous. Et dans ce cas, l'étrangeté de sa conduite dans ces rencontres des derniers temps s'expliquerait aisément... Oui... Il agit de telle sorte qu'il évite toute conversation; mais cependant il se montre, nettement et souvent, pour rassurer sur son existence... et pour ne pas laisser un horrible soupçon peser sur un innocent...
«J'ai tant pensé, douloureusement, à ces choses, voyez-vous, à tout ce qui est dans le domaine du possible... Il se pourrait encore que, tout à coup, la raison de mon pauvre mari ait sombré... Mais alors où et comment vit-il? Avec quelles ressources, quel argent?... puisqu'il n'a rien prélevé sur sa fortune... De toute façon, c'est affreux...
Éplorée, elle se tordit les mains en sanglotant. Elle était plus jolie que jamais, dans ses vêtements sombres. Elle avait réalisé, je le remarque en passant, ce prodige d'être effacée et comme hors cadre, ainsi que le comportait sa situation actuelle de veuve sans l'être,--sans tomber néanmoins dans un deuil qui, si M. Imberger vivait, fût devenu grossier et vaudevillesque, et sans cesser non plus d'être une des femmes les mieux habillées de Paris.
La majorité du public s'était ralliée du reste à cette explication qu'Imberger avait filé dans un accès de folie. C'était en effet, depuis ses apparitions, la plus vraisemblable; et comme, lorsqu'un événement inopiné se produit, une quantité de gens se targuent de l'avoir toujours prévu, il se trouvait maintenant bon nombre d'amis ou de familiers de la maison, d'habitants du quartier ou de lointains fournisseurs pour déclarer que l'originalité de M. Imberger leur avait de tout temps été suspecte, et que, depuis quelques semaines, cette originalité leur avait paru s'être accrue d'une façon inquiétante. Les domestiques eux-mêmes donnaient de cette bizarrerie dernière de nombreux exemples: leur maître, bourru, mais autrefois bon et doux, était devenu baroque, nerveux, aisément mécontent, et plus sévère avec le pauvre M. Max pour qui auparavant il se montrait indulgent et qu'il s'était mis à rabrouer à tout moment. En outre, il aimait de plus en plus la solitude, et restait de longues heures silencieux et inactif, l'air triste et pensif.
De ce changement d'humeur de M. Imberger tout le monde témoignait, et la facile érudition médicale des profanes allait bon train.
On parlait de crise de somnambulisme éveillé, d'accès ambulatoire, pendant lesquels l'homme cesse d'être lui même et quitte sa personnalité pour en revêtir une autre qui le conduit au hasard à travers une vie qu'il ignore quand il retrouve son individualité. Le professeur Ferrier, dans ce temps-là, me documenta sur ce qu'il appelait «les maladies du moi», sur l'état premier et l'état second.
Il me donna des exemples de ce qu'il appelait des «crises comitiales ambulatoires». Et ici je me permets de perdre un moment de vue mon histoire pour vous redire le récit qu'il me fit d'un cas très curieux que Charcot eut à étudier vers 1881 ou 1882.
Le malade était le garçon livreur d'une maison de bronzes d'art de la rue Amelot. Il n'avait aucun antécédent morbide, aucune tare héréditaire. Il fut frappé tout à coup de crises ambulatoires. Voici comme il raconte l'une d'elles qui commença le 18 janvier:
--Ce jour-là, je suis parti de bonne heure de la maison ayant à faire de nombreuses courses. En dernier, je suis monté chez un client, rue Mazagran, et j'ai reçu de l'argent... Il devait être sept heures du soir lorsque je descendis dans la rue. A partir de ce moment-là, je ne me rappelle plus rien, absolument rien.
«Toujours est-il que je ne suis pas remonté dans la voiture qui m'attendit longtemps; le cocher prit le parti de rentrer à la maison et fit connaître qu'il ne savait pas ce que j'étais devenu.
--Ainsi, remarque Charcot, à partir du 18 janvier, vers huit heures du soir, une nuit complète se fait dans votre esprit. Et quand êtes-vous réveillé?
--Le 26 janvier, à deux heures de l'après-midi. J'étais sur un pont suspendu, au milieu d'une ville inconnue. Un régiment passait, musique en tête et drapeau déployé. Je ne savais pas où j'étais. Je n'osais me renseigner, craignant d'être pris pour un fou. J'ai demandé le chemin de la gare et, là, j'ai vu que j'étais à Brest...»
Il avait, quand la crise l'avait saisi, de l'argent sur lui, dont une partie (200 francs environ sur 900) était dépensée. Ses habits et ses souliers étaient propres et non usés, donc il était venu de Paris en chemin de fer, il avait mangé, il avait couché dans des hôtels, il avait vécu comme tout le monde, mais sans le savoir et sans que sa vraie conscience participât aux actes qu'il accomplissait.
Par malheur pour lui, l'infortuné eut l'idée funeste, pour être rapatrié sans toucher davantage à l'argent qu'il avait et qui ne lui appartenait pas, de s'adresser à un gendarme. Celui-ci l'arrêta séance tenante et le pauvre homme, malgré qu'il montrât toutes sortes de papiers et notamment une ordonnance que Charcot lui avait remise lors d'une précédente crise, resta en prison six jours et n'en fut tiré que par les démarches de son patron au service duquel il était depuis vingt ans et qui protestait de sa parfaite honnêteté.
--Et est-ce que vous pensez que le cas de M. Imberger est analogue, M. le Professeur? demandai-je à Ferrier quand il m'eut fait ce récit. Quelle est votre opinion personnelle?
--Je n'en ai pas, me dit-il sèchement. Et je crois qu'autant que moi il était dans le doute.
Car, pour moi, l'explication folie simple ou maladie de la personnalité ne me satisfaisait pas du tout. Il faut dire que pour l'esprit d'un policier qui voit les faits, toutes ces grandes machines scientifiques sont des possibilités auxquelles on croit théoriquement, mais qui ne parviendront jamais à vous donner la solution satisfaisante d'un problème auquel on est attaché, et derrière lequel on a vu les ombres mouvantes des réalités humaines, la passion, la vie... la mort...
Je ne croyais pas non plus à une fugue, oh! cela, pas du tout.
Et je me demandais si ce n'était pas tout bêtement dans le but de surveiller sa femme et son neveu que M. Imberger avait disparu, afin de voir ce que tous deux feraient une fois le bruit apaisé..., afin de _savoir_ et de ne plus subir la souffrance intolérable du doute.
Mais alors pourquoi se montrait-il exprès pour ainsi dire à des gens qui le connaissaient? Car l'ensemble de ses apparitions révélait une volonté et un système, tellement évidents que c'est d'ailleurs ce qui détruisait le plus sûrement pour moi l'hypothèse de la folie.
C'est pourquoi à d'autres moments, obstinément, l'idée de l'assassinat venait me harceler encore en dépit de toutes les apparences. Je suis incrédule par nature et par métier... Je n'avais pas vu, moi, le disparu... Sa femme, Max et moi étions même, parmi ceux qui étaient reliés à l'affaire, les seuls à ne l'avoir pas vu. Sa femme, Max et moi... C'est peut-être dans les raisons de ce groupement qu'il fallait chercher la plus utile base d'un raisonnement valable et je ne m'en faisais pas faute...
Mais mon enquête devenait impossible; on ne peut pas avoir les coudées franches pour informer sur un soi-disant crime dans lequel il n'y a plus de victime... Je me voyais supprimer les seuls moyens d'arriver à un résultat: je ne pouvais plus en effet exercer de surveillances poussées, ni compléter les perquisitions dans la villa Imberger où j'avais conscience que les fouilles de la première heure avaient été sommaires...
Néanmoins, le mystère Imberger me passionnait plus que jamais et j'étais résolu à en trouver la clé, coûte que coûte, pour mon art personnel, en dehors de tout ordre officiel et même en cachette.
Je gardais, si je puis dire, un œil sur l'hôtel de Passy et un œil sur le beau Max, qui n'y revenait que fort rarement d'ailleurs, pour faire à sa jolie tante de brèves et correctes visites où le ton était amical, me disaient mes informateurs, mais la conversation uniquement banale et sans plus jamais d'allusions au drame familial.
Mme Imberger vivait d'ailleurs d'une façon retirée et parfaitement convenable, à l'abri au point de vue matériel par les revenus que lui versait le notaire sur la fortune intacte de son mari; elle ne quittait pas la vieille parente qui lui servait de chaperon et partageait avec elle des journées monotones, dont la solitude s'égayait à peine de quelques visites strictement intimes.
Pour Maxence, les choses allaient bien autrement: il avait repris, dans sa garçonnière du quartier de l'Europe, une vie de loisirs et de noce dont les ressources restaient pour moi mystérieuses, car il n'avait aucune espèce de fortune et ne gagnait certainement rien avec sa vague peinture, d'ailleurs invendue et, en outre, négligée par lui six jours et demi sur sept.
Je n'ai jamais pu savoir si, dans ce temps-là, Max eut ou non des rendez-vous clandestins avec Mme Imberger, car elle, on ne pouvait se permettre de la faire suivre, et lui avait l'art de semer ceux de mes hommes qui le filaient. Mais j'ai toujours pensé qu'en tout cas elle lui donnait de l'argent, car au soir de certains jours où il avait été particulièrement fuyant, il jouait gros jeu à son cercle ou soldait des notes de champagne solides... Après tout, Andrée s'acquittait peut-être ainsi d'un simple devoir de famille, et le faisait-elle uniquement par respect pour les habitudes anciennes de son mari envers ce garçon dont il s'était chargé...
On ne doit pas plus négliger pour un acte les explications indulgentes que les autres...
Enfin, je m'exaspérais à froid; cette affaire pour moi tournait à l'idée fixe. Il me fallait Imberger mort ou vif.
* * * * *
Eh bien, ce fut à la Mi-Carême que je le retrouvai mort et vif. Ce soir-là, j'étais dans la grande salle d'un café de nuit à Montmartre. Ça ne s'appelait pas un dancing dans ce temps, mais c'était pourtant la même chose. Je puis vous avouer que je n'y étais pas absolument pour travailler. Je me sentais fatigué, agacé, énervé par mes dernières semaines d'enquête infructueuse. Je désirais me changer les idées pour quelques heures, sans négliger cependant d'observer autour de moi, car les cafés de nuit sont pleins d'enseignement.
J'étais là depuis une demi-heure à regarder les petites femmes qui dansaient au milieu de la salle, quand Maxence lui-même entra avec une bande. Il était un habitué de la maison, je comptais bien un peu l'y voir et, à toutes fins utiles, je m'étais camouflé afin qu'il ne puisse me reconnaître.
Justement, ils s'assirent tous à une table non loin de moi. Ils étaient quatre hommes en smoking: Max, un gros boursier bon garçon que je connaissais un peu, lui ayant demandé des renseignements sur les dernières opérations qu'il avait faites pour M. Imberger avant sa disparition, et deux noceurs sans intérêt. Il y avait avec eux trois petites femmes, des petites danseuses de music-hall assez connues dans les bars et les boîtes de nuit. Toutes trois étaient plus ou moins déguisées en Persanes, et l'une d'elles, une gentille petite blonde rieuse et remuante, qu'on appelait Cora, se frottait avec amour à l'irrésistible Maxence qu'elle ne quittait pas d'une ligne.
Ils se mirent à souper avec du champagne sec. La salle s'animait, vous voyez ça d'ici: accessoires de cotillon, serpentins; les rires des hommes montaient et les femmes, grises et chatouillées, piaulaient.
Tout à coup, elles se levèrent pour danser.
--Attendez-moi, attendez-moi, j'y vais aussi! cria la petite Cora, qui, à moitié couchée sur Max, fumait une cigarette. Et puis, vous allez voir, j'ai quelque chose d'épatant!
--Quoi donc? raconte ça, Bébé. Le gros boursier, un peu pâteux, essayait de la retenir, mais elle lui échappa.
--C'est une surprise! Tu vas voir ça, gros phoque! cria-t-elle, en prenant sur la banquette son immense sac bariolé à la mode de l'époque, et qui semblait lourd et gonflé.
Elle embrassa longuement le beau Max et courut vers le lavabo où elle s'enferma comme pour aller se faire une beauté.
Cinq minutes après, elle en sortit avec une de ses petites amies qui riait comme une folle. Elle la prit par la taille et se lança en tournant avec elle au milieu des groupes qui se poussaient pour la regarder, applaudissant et riant, sans que je puisse encore voir pourquoi. C'est ainsi qu'elle revint vers la table où les deux noceurs assez déprimés, le gros boursier tout hilare, et Max, nonchalamment renversé sur la banquette et le cigare aux dents, l'attendaient. Elle fit une dernière volte, fut devant eux et se montra.
Max la vit, ses yeux s'ouvrirent, son visage changea, devint blafard et comme convulsé d'horreur; puis il se dressa d'un seul coup, les poings crispés, renversant la table.
--Ote ça, nom de Dieu! Vas-tu ôter ça! hurla-t-il d'une voix qui couvrit tous les bruits de la salle.
Il y eut un silence général, tout le monde regardait. A côté de Max, le gros boursier s'était levé, effaré. Il regardait la petite qui restait pétrifiée. Il pâlit lui aussi et s'écria stupéfait:
--Mais c'est la figure de M. Imberger!
Tout cela s'était passé en dix secondes. Déjà je m'étais précipité et je vis que la petite danseuse avait attaché sur sa frimousse montmartroise un masque de cire peinte qui faisait un drôle de contraste avec ses boucles blondes, le masque d'un homme âgé que je reconnus semblable aux innombrables photographies de face où de profil que j'avais vues de M. Imberger.
Je me retournai vers Max.
--Où as-tu mis le cadavre? lui dis-je en le saisissant.
Je m'attendais à une bataille et je n'étais pas du tout sûr d'avoir le dessus avec un gaillard de cette taille. Mais c'était une brute sans courage, et il s'effondra entre mes mains au moment où entraient deux gardiens de la paix que le gérant venait de faire appeler.
On l'enleva rapidement parmi le stupeur des soupeurs et des filles qui ne comprirent tout que le lendemain en lisant leur journal. Avec nous la petite Cora, à qui j'avais repris le masque, trottait sanglotante au bras du gros boursier.
--Je l'avais pris pour faire une blague, disait-elle sans cesse, il en avait des tas au-dessus de sa cheminée...
Et le gros homme bouleversé répétait:
--Quelle affaire! qui aurait cru ça d'un garçon si gentil...
* * * * *
Je retrouvai le cadavre de M. Imberger enterré dans la cave du petit hôtel de Passy. Cette cave, comme dans beaucoup de maisons anciennes, avait des recoins sombres entre des arceaux. Des tonneaux, des bouteilles, des gravats y étaient entassés dans un pêle-mêle qui m'avait paru naturel, lors de ma rapide inspection. Le corps était enterré à une faible profondeur dans un de ces recoins.
Le mobile du crime, vous le devinez: M. Imberger s'était aperçu des assiduités de Maxence auprès de sa femme et, sans croire du reste qu'il était son amant, lui avait ordonné de partir, au cours d'une explication violente.