CHAPITRE XI
De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil.
Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut aller à l’origine du péché, et pour cela en revenir à la parole du Sage: _Dieu a fait l’homme droit[90]._ Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées, de toutes ses forces, de toute son intelligence, d’un amour parfait[91], et pour l’amour de lui-même; et de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la droiture et la rectitude de l’âme: voilà l’ordre: voilà la justice. Il est juste de donner de l’amour à celui qui est aimable: et le grand amour à celui qui est très aimable: et le souverain et parfait amour à celui qui est souverainement et parfaitement aimable: et tout l’amour à celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse en lui-même tout ce qui est aimable et parfait; en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime soi-même que pour lui.
[90] _Eccl._, VII, 30.
[91] DÉFORIS: D’un amour pur et parfait.
Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé. Cela même fait la beauté de la créature raisonnable, faite à l’image de Dieu: Dieu étant la bonté et la beauté même, ce qui est fait à son image ne peut pas n’être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle est l’image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par conséquent il fallait aimer seul d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se voyant belle, s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la contemplation de son excellence: elle a cessé un moment de se rapporter à Dieu: elle a oublié sa dépendance: elle s’est premièrement arrêtée, et ensuite livrée à elle-même: déçue par sa liberté, qu’elle a trouvée si belle et si douce, elle en fait un essai funeste: _Suâ in æternum libertate deceptus._ Mais en cherchant d’être libre jusqu’à s’affranchir de l’empire de Dieu, et des lois de la justice, il est devenu captif de son péché.
Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même; mais quiconque n’aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, n’est plus soumis à la volonté de Dieu; et demeurant incapable d’être touché des intérêts d’autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les autres, et veut que tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore à ses caprices.
Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée dans le Livre de la Sagesse et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que quiconque pèche contre lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait pécher: _Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur[92]._ Il a fait la créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle ferait elle-même sa peine, et trouverait son supplice où elle a trouvé la cause de son erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se cherchant soi-même, est devenu malheureux en se trouvant: Dieu lui a soustrait ses dons, et ne lui a laissé que le fond de l’être, pour être l’objet de sa justice, et le sujet sur lequel il exercerait sa vengeance. Il n’a plus trouvé dans lui-même[93] que ce qu’il peut avoir sans Dieu: c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion, le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au bien général, que personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous.
[92] _Sapient._, XI, 17.
[93] DÉFORIS: Il n’est plus demeuré à l’homme.
Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance le péché, et à la fois la peine du péché; et non seulement au premier abord le commencement, mais encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui ronge la conscience, et enfin ce pleur éternel dans des flammes qui ne s’éteignent jamais: elles sortent du fond de notre crime. _Je tirerai_, dit le saint Prophète, _un feu du milieu de toi pour te dévorer_: _Producam ignem de medio lui qui comedat te[94]._ Ce sont nos péchés qui allument le feu de la vengeance divine, d’où sort le feu dévorant qui pénètre l’âme par l’impression d’une vive et insupportable douleur. Voilà ce que produit l’amour de nous-mêmes: voilà comme il fait d’abord notre péché et ensuite notre supplice.
[94] _Ezech._, XXVIII, 18.