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CHAPITRE XVIII

Un bel Esprit, un Philosophe.

Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire, d’une autre espèce de faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période; en un mot, à rendre agréables des choses non seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs amours[118], et à remplir l’Univers des folies de leurs jeunesses égarées.

[118] DÉFORIS: comme à chanter un amour feint ou agréable.

Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des autres; ils tâchent parmi les Grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils remportent, ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du Public, enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air; et prennent rang parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche: _Vous qui vous réjouissez dans le néant[119]._ Que si quelque critique vient à leurs oreilles; avec un dédain apparent, ou une douleur véritable, ils se font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du Public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement la fantaisie et l’humeur ont plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes piquantes; plus que tout cela les douceurs et les agréments qu’ils auront versé sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes pour des ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui auront allumé autour d’eux un feu vengeur. O tromperie! ô aveuglement! ô vain triomphe de l’orgueil!

[119] _Amos_, VI, 1.

Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes, condamnent ces vains écrits. Il n’y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu’un Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple, portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils (c’est le discours de Platon), aucun égard à la vérité: pourvu qu’ils disent des choses qui plaisent, ils sont contents: c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers le pour et le contre: des Sentences admirables pour la vertu, et contre elle: les vices y sont blâmés et loués également; et pourvu qu’ils les chantent[120] en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce Philosophe un recueil de vers d’Homère pour et contre la vertu: le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on suivra; et pourvu qu’il arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art: comme un Peintre qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a parfaitement imité la nature. C’est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom de Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et admirables sentences, on n’a qu’à approfondir, et les faire raisonner dessus, on trouvera qu’ils ne les entendent pas. Pourquoi? dit ce Philosophe. Parce que, songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune peine de chercher la vérité.

[120] DÉFORIS: qu’ils le fassent.

Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. S’il trouve a propos de décrire dans son _Énéide_ l’opinion de Platon sur la pensée et l’intelligence qui anime le monde: il le fera en vers magnifiques. S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en anime les mouvements, de décrire le concours d’atomes qui assemble fortuitement les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d’en faire sortir l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien dans une de ses Églogues que bon Platonicien dans son Poème héroïque. Il a contenté l’oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses vers, et la vivacité de ses expressions: c’est assez à la poésie: il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.

Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le même esprit: la Religion n’est non plus[121] dans le dessein et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux des Païens. Celui-là[122] s’est mis dans l’esprit de blâmer les femmes: il ne se met point en peine s’il condamne le mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède: pourvu qu’avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humour satirique, et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien souvent très laides, il est content.

[121] DÉFORIS: la Religion n’entre non plus.

[122] Boileau.

Un autre[123] croira fort beau de mépriser l’homme dans ses vanités et ses airs; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en forme jusqu’à la raison, sans songer qu’il déprise l’image de Dieu dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. Ces grandes vérités ne lui sont de rien; au contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs, parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et dangereuses plaisanteries: tant on s’éloigne de la vérité quand on cultive les arts auxquels la coutume et l’erreur ne donnent dans la pratique d’autre objet que le plaisir.

[123] Montaigne.

Un Philosophe[124] blâme ces arts, et les bannit de sa république, avec des couronnes sur la tête, et une branche de laurier dans la main. Mais ce Philosophe est-il lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, ne le connaît pas pour Dieu? qui n’ose annoncer au peuple la plus importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, et sacrifie avec lui la vérité à la coutume? Il en est de même des autres, qui enflés de leur vaine Philosophie, parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres, ou Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde, jusqu’à tenter de les redresser[125]: la simplicité de l’Écriture causera un dégoût extrême à leur esprit préoccupé; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur orgueil: _Quantum propinquaverunt intelligentiâ, tantum superbiâ recesserunt_, dit saint Augustin[126]. Voilà ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle n’est pas soumise à la sagesse de Dieu: elle n’engendre que des superbes et des incrédules[127].

[124] Platon.

[125] DÉFORIS: que Dieu envoie au monde pour le redresser.

[126] _Serm._ CXLI, 2.

[127] Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des _Confessions_ de saint Augustin.