CHAPITRE XXXI
De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous écris, petits enfants._ Récapitulation de ce qui est contenu dans tout le passage de cet Apôtre.
En cet état de douleur, que nous dit Jésus? Rien autre chose, si ce n’est ce que nous dit en son nom son Disciple bien-aimé: _N’aimez point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_: car je l’ai couvert de honte et d’horreur par ma croix: n’en aimez pas les concupiscences, que j’ai chargées d’anathèmes par ma mort[211].
[211] DÉFORIS: que j’ai déclarées mauvaises par ma mort.
Ne présumez point de vous-même; car c’est là le commencement de tout péché: c’est par là que votre mère a été séduite, et que votre père vous a perdus.
Ne désirez point la gloire des hommes: car vous auriez reçu votre récompense, et vous n’auriez à attendre que de véritables supplices[212].
[212] DÉFORIS: d’inévitables supplices.
Ne vous glorifiez pas vous-même: car tout ce que vous vous attribuez dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez à Dieu, qui en est l’auteur, et vous vous mettez en sa place.
Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur: ne dites point en vous-même, comme un superbe[213] orgueilleux: _Je ne servirai point[214]_: car si vous ne servez à la justice, vous serez esclave du péché, et enfant de la mort.
[213] DÉFORIS: comme un rebelle orgueilleux.
[214] _Jerem._, II, 20.
Ne dites point: _Je ne suis point souillé[215]_; et ne croyez pas que Dieu ait oublié vos péchés, parce que vous les avez oubliés vous-même: car le Seigneur vous éveillera en vous disant: _Voyez vos voies dans ce vallon secret: je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos pas[216]._
[215] _Ibid._, 23.
[216] _Jerem._, II, 93 et _Job_, XIV, 16.
Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez pas quand on vous reprend: car c’est le comble de l’orgueil de se soulever contre la vérité même, lorsqu’elle vous avertit, et de regimber contre l’éperon.
Ne cherchez point à savoir beaucoup: apprenez la science du salut: toute autre science est vaine, et, comme disait le Sage, _en beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la science, ajoute le travail[217]._
[217] _Eccl._, I, 18.
Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles, en politique, en riches habillements, en maisons superbes, en jardins délicieux: _Vanité des vanités, et tout est vanité[218]. Malgré elle la créature est assujettie à la vanité_, et en est frappée; mais elle doit gémir en elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit appelée _à la liberté des enfants de Dieu[219]_.
[218] _Eccl._, I, 2.
[219] _Rom._, VIII, 20, 21.
N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos yeux de votre or et de votre argent: _car où sera votre trésor, là sera votre cœur[220]_. Quoi! jamais vous n’écouterez l’Église, qui vous dit et crie de toute sa force à chaque Sacrifice qu’elle offre: _Sursum corda_: Le cœur en haut.
[220] _Matth._, VI, 21.
N’aimez point les plaisirs des sens: n’attachez point vos yeux sur un objet qui leur plaît, et songez que David périt par un coup d’œil[221].
[221] II _Reg._, XI, 2.
Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit votre cœur; ni au vin, qui vous porte dans le sein le feu de la concupiscence: _Sa couleur trompe_, dit le Sage, _dans une coupe; mais à la fin il vous pique comme une couleuvre[222]._
[222] _Prov._, XXIII, 31, 32.
Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur de l’âme, ni à la musique amoureuse, qui fait entrer la mollesse dans le cœur par les oreilles.
N’aimez point les spectacles du monde, qui le font paraître beau, et en couvrent la vanité et la laideur.
N’assistez point aux théâtres: car tout y est comme dans le monde, dont ils sont l’image, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie; on y rend les passions délectables, et tout le plaisir y consiste à les réveiller.
Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en faisant un jeu des vicieuses passions des autres: par là on nourrit les siennes: un spectateur au dehors est au dedans un acteur secret. Ces maladies sont contagieuses, et de la feinte on en veut venir à la vérité.
_Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous le dis, petits enfants[223]_, dit saint Jean. Il parle aux trois âges: aux pères, qui sont déjà vieux en approchant de la vieillesse; aux jeunes gens, qui sont dans la force; et aux enfants.
[223] I _Joan._, II, 13.
Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez votre gloire dans vos enfants, mettez-la plutôt à connaître celui qui est dès le commencement, et à l’avoir pour votre père.
Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous vous glorifiez dans votre force, et par vos vives saillies et vos fougues impétueuses vous voulez tout emporter: mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le malin, qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant plus dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs.
Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes gens, dont les périls sont si grands. Je reviendrai encore à vous, petits enfants[224]: c’est par tendresse que je vous appelle ainsi; car je n’adresserais pas mon discours à ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore. Je parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir de la connaissance. Dès qu’elle commence à poindre, connaissez votre véritable père, qui est Dieu: honorez-le dans vos parents[225]: ayez la charité dans le cœur, et apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner et conduire à la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point à aimer l’ostentation et les parures: que la vanité ne soit en vous ni l’attrait ni la récompense du bien que vous faites; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos passions: qu’on ne vous donne point ces petites Comédies dans vos familles: ces jeux, encore innocents, viennent d’un fond qui ne l’est pas. Les filles n’apprennent que trop tôt qu’il faut avoir des galants; les garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. Le vice naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il commence à germer.
[224] DÉFORIS: Je dirai un mot aux enfants: et puis, jeunes gens, dont les périls sont si grands, je reviendrai encore à vous. Petits enfants.
[225] DÉFORIS: dans vos parents, qui sont les images de son éternelle paternité.
Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous êtes dans la force: _fortes estis[226]_; mais votre force n’est que faiblesse, si elle ne se fait paraître que par l’ardeur et la violence de vos passions. Que la parole de Dieu demeure en vous: vous commencez à l’entendre, commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter sur tout; mais je vous ai déjà dit que celui sur qui il faut l’emporter, c’est le malin qui vous tente.
[226] I _Joan._, II, 14.
Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes gens, Enfants, Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez pas le Monde ni ce qui est dans le Monde: car tout est amour des plaisirs, curiosité et ostentation; enfin un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence, et ne cessant de la persécuter, la corrompt non seulement quand elle est née, mais encore quand elle semble avoir pris son accroissement et sa perfection.