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CHAPITRE XXVI

La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.

Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de l’Écriture, et se perdent dans sa profondeur, traitent cette histoire de vaine et presque de puérile. Un serpent qui parle, un arbre dont l’on espère la science du bien et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant d’un fruit, la perte du genre humain attachée à une action si peu importante: quelle fable moins croyable trouvent-ils dans les Poètes? C’est ainsi que parlent les impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond au contraire: Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu quelque chose à l’homme, pour lui faire sentir qu’il avait un Souverain? Et n’était-il pas de la félicité de l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement qu’il lui ferait fût facile?

Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance de toute sorte de fruits, que de n’en réserver qu’un seul! Quel inconvénient que Dieu, qui avait fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux objets sensibles des grâces intellectuelles, et fît de l’arbre interdit une espèce de sacrement de la science du bien et du mal? Qui sait si le dessein de sa sagesse n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, après avoir durant quelque temps éprouvé leur fidélité? Quoi qu’il en soit, était-il indigne de Dieu de les mettre à cette épreuve, et de leur laisser attendre de sa seule bonté la connaissance si désirée du bien et du mal?

Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en eût horreur, comme nous en avons à présent, dans un temps où tous les animaux étaient obéissants à l’homme, sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent l’effrayer? Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes eussent un langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, des mains de qui elle sortait, et dont la toute-puissance lui était si bien connue[170] par la création de tant de choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres créatures intelligentes que l’homme; ou que ces créatures invisibles lui apparussent et se rendissent sensibles sous la forme des animaux? Dieu même, qui avait fait les sens, prenait bien, pour rendre heureux l’homme tout entier, une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et s’avancer vers Adam dans le Paradis. Pourquoi donc les autres Esprits, différents de celui de l’homme, ne se seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures que Dieu permettait? Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse; et les autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu si rampant par son orgueil.

[170] DÉFORIS: lui était sensible.

Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture sainte, dans sa merveilleuse et profonde brièveté. Mais, sans tous ces raisonnements, l’histoire de notre perte ne nous est devenue que trop sensible et trop croyable, par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous fait aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot aussi corrompus en toutes manières que nous le sommes?

Mon Dieu, n’entends-je pas encore[171] le sifflement du serpent, quand j’hésite si je suivrai votre volonté, ou mes appétits? N’est-ce pas lui qui me dit secrètement: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu?_ quand je m’admire moi-même, dès que je sens en moi la moindre lumière, ou le moindre commencement de vertu, et que je m’y attache plus qu’à Dieu même, qui me l’a donné, jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas retenir mon cœur, qui se l’attribue, comme si j’étais moi-même ma règle.

[171] DÉFORIS: n’entends-je pas encore tous les jours.

Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce pas ce serpent qui me dit encore: _Vous serez comme des dieux?_ Toutes les adresses par lesquelles il m’insinue l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux? Mais quelle source de curiosité ne me met-il pas dans l’esprit[172] en me promettant de m’ouvrir les yeux, et de me faire trouver dans le fruit qu’il me montre la science du bien et du mal? Et lorsqu’à la moindre atteinte du plaisir des sens je me sens si faible, et que mes résolutions, que je croyais si fermes dans l’amour de Dieu, tout d’un coup se perdent dans l’air, sans que ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment[173] contre cet attrait: hélas! qu’est-ce autre chose que le serpent qui me montre ce fruit séducteur[174]? Je ne le voyais encore que de loin, et déjà mes yeux en sont épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne se coule pas dans mes veines! Et combien serai-je perdu, si je le mange! Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme ait péri dans son origine, par ce qui me rend encore si malade, ou plutôt par ce qui me montre que je suis vraiment mort par le péché?

[172] DÉFORIS: ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.

[173] DÉFORIS: puisse tenir un moment.

[174] DÉFORIS: ce fruit décevant.